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Full text of "Histoire de la médecine et des doctrines médicales. Tome 1"

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HISTOIRE 


LA  MÉDECINE 


DOCTRINES  MÉDICALES 


OUVRAGES  DU  MÊME  AUTEUR  : 


1°  Hygiène  de  la  première  enfance,  comprenant  les  règles  de  l’allaitement,  du 
sevrage  et  des  soins  donner  aux  enfants  nouveau-nés.  Cinquième  édition. 
Paris.  Un  vol.  in-12,  de  496  pages.  1866; 

2°  Traité  des  maladies  des  nouveau-nés,  des  enfants  à  la  mamelle  et  de  la 
seconde  enfance.  Cinquième  édition.  Paris  1866.  Un  volume  in-8  de  1024 
pages.  Couronné  par  l’Institut  de  France. 

3°  Traité  de  Pathologie  générale  et  de  séméiotique,  avec  figures  d’anatomie 
pathologique  générale.  Paris,  1868.  Deuxième  édition.  Un  volume  in-8°  de 
1312  pages.  :  -  -  -  - 

4°  Traité  des  signes  de  la  mort,  et  des  moyens  de  prévenir  les  enterrements . 
prématurés.  Paris,  1849.  Un  volume  in-18,  de  408  pages.  Couronné  par  l’Institut 
de  France. 

5"  De  la  vie  ;  et  de  ses  attributs  dans,  leurs  rapports  avec  la  philosophie  et  la 
médecine.  Paris,  1862.  Un  volume  in-18.' 


6°  De  l’état  nerveux 


nervosisme.  Paris,  1860.  Un  volume  in-8°  de  345 


7°  Du  diagnostic  des  maladies  du -système  nerveux  par  l’ophthalmoscope. 
Paris,  1865.  Un  volume  in-8°  avec  10  figures  et  un  Altas  de  24  figures  chromo- 
lithographiées  par  l’auteur.  Couronné  par  l’Institut  de  France.  ....  9  fr. 

8e  Dictionnaire  ds  Thérapeutique  médicale  et  chirurgicale,  comprenant  le 
résumé  de.  la  médecine  et  de  la  chirurgie,  —  les  indications  thérapeutiques,  — 
la  médecine  opératoire,  —  les  accouchements,  —  l’oculistique,  —  l’odonle- 
chnie,  —  les  maladies  des  oreilles,  —  l’électrisation,  —  la  matière  médicale,  — 
les  eaux  minérales,  : —  et  un  formulaire  pour  chaque  maladie.  Ouvrage  en  col¬ 
laboration  avec  A.  DeSPRÈS.  Paris.  Deuxieme  édition.  1873.  Un  volume  grand 
in-8°  sur  deux  colonnes,  de  1000  pages,  avec  614  figures  intercalées  dans  le 
'texte . . .  25  fr. 


Coulommiers.  —  Tvp.  A.  MOUSSIN 


HISTOIRE 

DE 

LA  MÉDECINE 

ET  DES 

DOCTRINES  MÉDICALES 


E.  BOUCHOT 


PROFESSEUR  AGRÉGÉ  DE  LA  FACULTÉ  DE  MÉDECINE  DE  PARI 
MÉDECIN  DE  L’HOPITAL  DES  ENFANTS  MALADES 
1ER  DE  LA  LÉGION  D’HONNEUR;  CHEVALIER  DE  SS.  MAURICE  E 
CHEVALIER  D’iSABELLE  LA  CATHOLIQUE 
COMMANDEUR  DE  CHARLES  III 


S  2  62  6 


.TOME  PREMIER  %  " 

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«P1*» / 


PARIS 

LIBRAIRIE  GERMER-BAILLIÈ  RE 

17,  RLE  UE  l’ÉCOLE-DE-MÉDECINE 


1873 


PRÉFACE 


Ce  livre  est  destiné  à  consacrer  le  souvenir  de  mon  ensei¬ 
gnement  d’ Histoire  de  la  médecine  et  des  doctrines  médicales  à 
l’École  pratique.  Il  résume  tout  mon  cours,  et  j’espère  que 
ceux  dont  les  idées  sympathisent  avec  les  miennes,  qui  n’ont 
pas  entendu  ces  leçons,  ou  qui  les  ont  écoutées  sans  fatigue, 
les  liront  avec  plaisir. 

Je  dois  le  dire  immédiatement,  je  n’ai  aucune  prétention  de 
faire  l’histoire  de  la  médecine  d’après  les  procédés  ordinaires 
de  philologie,  de  linguistique  et  de  chronologie  généralement 
employés  par  les  historiens  qui  font  autorité  dans  la  science. 
,Loin  de  là,  car  si  j’apprécie,  comme  ils  le  méritent,  les  tra¬ 
vaux  de  ceux  que  l’étude  familière  des  langues  anciennes  place 
au  premier  rang  des  hellénistes  et  des  latinistes  ;  si  j’admire 
le  travail  ingrat  de  nos  chronologies  médicales,  ou  enfin  si 
j’honore  jusqu’aux  commentaires  hasardés  des  érudits  qui  se 
contredisent  sans  cesse  dans  leurs  interprétations ,  j’essayerai 
de  faire  autrement,  et  je  suivrai  une  voie  différente.  Ma  mé¬ 
thode  sera  celle  de  Bordeu,  de  Dezeimeris  et  de  Broussais.  En 
fait  d’histoire ,  celle  des  événements  et  des  dates  de  l’enfance 
des  sociétés  est  tellement  problématique  que  je  ne  crois  guère 
à  sa  précision.  Comment  pourrions-nous  prétendre  sérieuse¬ 
ment  refaire  l’histoire  du  passé ,  nous  qui  pouvons  à  peine 
écrire  avec  exactitude  celle  des  temps  où  nous  vivons  et  qui 


VI 


PRÉFACE 


ne  pouvons  souvent  savoir  les  détails  d’un  fait  important  qui 
s’accomplit  à  quelques  pas  de  nous ,  si  nous  sommes  absents 
du  lieu  où  il  s’est  produi#En  histoire ,  il  n’y  a  de  véritable¬ 
ment  utile  que  celle  des  idées  par  lesquelles  se  conduisent  les 
hommes.  Celle-là,  au  moins,  se  laisse. lire,  car  elle  fait  com¬ 
prendre  l’esprit  et  l’enchaînement  des  choses.  En  médecine 
surtout,  l’histoire  des  variations  de  la  pensée,  c’est-à-dire  des 
systèmes  suivis  d’âge  en  âge,  me  semble  préférable,  pour  le 
médecin  qui  veut  connaître  la  philosophie  de  la  science ,  à 
l’énumération  de  dates  incertaines  et  à  l’histoire  de  la  succes¬ 
sion  des  hommes  et  de  leurs  œuvres.  Enumérer  les  doctrines 
fondamentales ,  indiquer  leurs  principes ,  les  transformations 
qu’elles  ont  subies  dans  le  cours  des  siècles;  mentionner  les 
découvertes  utiles  qui  s’y  rattachent,  raconter  la  vie  et  les  tra¬ 
vaux  des  principaux  doctrinaires,  voilà  le  but  de  mon  ensei¬ 
gnement  et  de  ce  livre.  Dans  mon  opinion,  c’est  là  l’histoire 
philosophique  de  la  médecine. 

Il  ne  faut  pas  se  le  dissimuler,  ce  procédé  historique  est 
plus  difficile  à  employer  que  l’autre.  Il  renferme  de  dange¬ 
reux  écueils  d’appréciation,  et  il  exige  des  connaissances  spé¬ 
ciales  d’anatomie,  de  physiologie  et  de  médecine  pratique,  que 
ne  possèdent  généralement  pas  les  chronologistes,  les  philo¬ 
logues  et  les  érudits.  Il  ne  peut  être  employé  ou  compris  que 
par  les  médecins,  et  il  n’y  a  qu’un  esprit  bien  nourri  des 
connaissances  médicales  qui  puisse  apprécier  convenablement 
les  hommes  et  leurs  doctrines,  découvrir  la  pensée  d’une 
époque  ensevelie  sous  le  nombre  croissant  des  faits  et  compa¬ 
rer  le  présent  à  ce  qui  n’est  plus.  Je  ne  sais  si  j’ai  préjugé  de 
mes  forces  en  commençant  un  travail  de  ce  genre,  mais  j’ai  pensé 
que  mes  travaux  et  mes  études  cliniques  me  donnaient  l’auto¬ 
rité  nécessaire  pour  ces  recherches,  et  je  les  ai  entreprises  au¬ 
tant  pour  me  rendre  compte  des  anciennes  traditions  médicales 
que  pour  découvrir  celles  d’où  relève  ma  doctrine  dé  la  Vie, 
et  de  la  Nature  de  V homme. 


PRÉFACE 


VII 


Aux  médecins  donc,  plutôtqu’aux  philologues,  s’ adresse  cette 
étude  des  doctrines  médicales.  S’il  en  est  encore  parmi  nous 
qui  préfèrent  l’histoire  chronologique  des  événements  de  la 
science,  je  les  prie  de  ne  pas  aller  plus  loin,  ce  livre  ne  pourra 
leur  plaire.  Ils  trouveront  dans  les  traités  d’histoire  de  la 
médecine  de  Leclerc  ,  de  Freind ,  d’Éloy,  de  Sprengel,  de 
Renouard,  etc.,  tout  ce  qu’ils  aiment  et  désirent  connaître. 
Mon  travail  est  un  complément  de  mon  Traité  de  pathologie 
générale ,  et  je  réclame  pour  lui  la  bienveillance  qui  m’a  été 
accordée  par  mes  auditeurs  de  l’École  pratique.  Il  ne  contien¬ 
dra  que  l’histoire  des  doctrines  médicales  et  des  principaux 
chefs  d’école,  avec  des  extraits  choisis  de  leurs  œuvres,  de 
façon  à  ce  que  le  médecin  puisse  juger  par  lui-même  du  mé¬ 
rite  des  doctrines  dont  je  transmets  les  principes. 

On  y  trouvera  :  1°  l’exposé  du  Mysticisme  et  de  la  Théurgie 
-médicale,  avec  l’histoire  de  la  démonomanie,  de  la  sorcellerie, 
du  magnétisme,  de  l’homœopathie,  de  l’hypnotisme,  des  tables 
tournantes,  etc.,  dont  une  partie  a  été  publiée  dans  la  Revue 
des  cours  scientifiques.  Viendra  ensuite,  2°  l’exposé  dü  Natu¬ 
risme ,  de  ses  principes,  de  ses  transformations  dans  le  Pneu- 
matisme,  dans  YArchéisme\  dans  Y  Animisme  et  un  extrait 
des  œuvres  des  principaux  Naturistes.  C’est  là  que  je  placerai 
l’analyse  critique  des  ouvrages  d’Hippocrate,  d’ Athénée,  de 
Galien;  de  Rhazès,  d’Avicenne  et  des  principaux  médecins 
arabes,  de  Jean  le  Milanais  et  de  l’École  de  Salerne;  de  Para¬ 
celse,  de  Van  Helmont,  de  Stahl,  de  Bordeu,  enfin  de  Barthez, 
à  propos  duquel  j’ai  cru  pouvoir  exposer  mes  idées  sur  la  vie  et 
sur  le  Vitalisme  séminal.  D.  Leclerc,  Éloy,  Sprengel,  Andral, 
Littré,  Bordes-Pagès,  Malgaigne,  Renouard,  etc.,  ont  été  mes 
auxiliaires,  et  si  je  n’ai  pas  suivi  leur  méthode  historique,  je 
dois  leur  rendre  ici  cet  hommage  que  leurs  recherches  ont 
beaucoup  favorisé  les  miennes.  La  fin  du  premier  volume  est 
consacrée  à  l’étude  de  Y  Empirisme  ancien  et  moderne ;  aux 
principaux  Empiriques  tels  que  Philinus,  de  Cos  ;  Héraclite  ; 


VIII 


PRÉFACE 


Dioscoride  ;  Bacon  ;  Talbot  ;  Werlhoff  ;  Lieutaud  ;  Zimmer¬ 
mann,  etc. ,  aux  nombreuses  découvertes  nosographiques  et 
thérapeutiques  de  l’Empirisme  telles  que  la  variole  et  la  rou¬ 
geole,  la  suette,  la  coqueluche,  la  syphilis,  le  rachitisme,  la 
plique,  le  camphre,  le  musc,  l’antimoine,  l’ipécacuanha,  le 
café,  le  thé,  le  tabac,  le  chloroforme,  la  vaccine,  etc.,  et  enfin 
à  la  doctrine  du  Positivisme. 

Le  second  volume  comprend  Y Humorisme  ancien  d’Hippo¬ 
crate  et  de  Galien;  — •  Y  Humorisme  moderne  de  Fernel,  de  Bail- 
lou,  avec  la  Chimiatrie  d’Albert-le-Grand,  de  Basile  Valentin, 
de  Paracelse,  de  Van-Helmont,  de  Sylvius  de  le  Boë,  de  Willis,  de 
Stahl,  de  Huxham,  de  Stoll,  etc.  ;  —  le  Solidisme;  —  le  Métho¬ 
disme  ,  auquel  se  rapportent  les  œuvres  de  Thèmison,  de  Cœ- 
lius  Aurelianus,  de  Frédéric  Hoffmann ,  de  Cullen,  de  Brown 
et  de  Broussais  dont  je  donne  de  nombreux  extraits  ;  —  Ylatro- 
mécanisme  avec  les  travaux  de  Sanctorius,  de  Borelli,  de  Des¬ 
cartes,  de  Beliini,  de  Baglivi,  de  Boerrhaave,  etc.  ;  —  YAna- 
tomisme,  d’où  proviennent  la  physiologie  moderne,  et  les 
découvertes  de  la  circulation  sanguine  et  lymphatique,  celles 
de  l’absorption  et  de  l’irritabilité ,  puis  la  chirurgie  moderne 
avec  toutes  ses  découvertes;  l’anatomie  normale  ou  patholo¬ 
gique  ;  le  Cellularisme  et  les  travaux  de  Virchow  ;  —  le  Trans¬ 
formisme  ou  Darwinisme;  —  Y Organographie  comprenant 
tous  les  moyens  d’exploration,  tels  que  la  percussion,  l’au¬ 
scultation,  le  spéculum  et  l’ophthalmoscope ,  si  utiles  aux  pro¬ 
grès  de  la  science  et  enfin,  —  Y  Eclectisme ,  qui  détruit  tous 
les  systèmes  sans  pouvoir  rien  édifier. 


HISTOIRE 


DE 

LA  MÉDECINE 

ET  DES 

DOCTRINES  MÉDICALES 


PROLOGUE 

IMPORTANCE  D’ü'NE  HISTOIRE  PHILOSOPHIQUE 
DE  LA  MÉDECINE 

L’histoire  est  la  mémoire  des  sciences.  Celles  qui  n’en  ont  pas 
encore  ou  qui  n’en  oui  plus,  sont  à  l’état  d’enfance  ou  arrivées 
à  cette  période  de  décrépitude  et  de  décadence  qui  sont  l’indice 
d’une  fin  prochaine.  C’est  par  l’histoire  qu’on  se  souvient  et  qu’on 
retrace  les  exemples  de  ce  qu’il  est  bon  de  reproduire  et  de  ce  qu’il 
faut  éviter.  Pour  les  uns,  c’est  une  tradition;  pour  les  autres  une 
gloire;  pour  tous  c’est  Y  expérience. 

Par  la  tradition  s’établit  l’autorité  des  idées  qui  survivent  à  la 
destruction  opérée  par  les  découvertes  et  par  les  progrès  de  l’intelli¬ 
gence  humaine. 

L’histoire  est  une  gloire  pour  ceux  dont  elle  transmet  les  idées. 
Aussi  est-ce  avec  juste  raison  que  la  Grèce  moderne,  quoique  bien 
tombée,  peut  s’enorgueillir  d’avoir  été  le  berceau  des  connaissances 
humaines.  De  ce  beau  pays,  en  effet,  nous  viennent  les  germes  de 
la  poésie,  de  la  philosophie  et  de  la  médecine. 

Elle  a  vu  naître  Hippocrate,  le  plus  grand  des  médecins;  celui  dont 
les  ouvrages  renferment  un  premier  aperçu  de  toutes  les  grandes 
vérités  qui  font  encore  aujourd’hui  l’honneur  de  la  science. 

C’est  .près  d’elle  que  Galien  a  vu  le  jour,  et  c’est  pour  s’être 
nourri  de  ses  idées  qu’il  s’est  élevé  au  rang,  que  lui- a  assigné  la  pos- 
.  térité. 

L’ancienne  Égypte  est  célèbre  par  son  école  d’Alexandrie,  où  ont 
paru  Hérophile  et  Érasistrate ,  ces  immortels  fondateurs  de  l’ana¬ 
tomie. 

L’Angleterre,  en  surnommant  Sydenham  l’Hippocrate  anglais, 
montre  toute  la  gloire  qu’elle  attache  à  cet  homme  illustre. 

BOUCHUT.  1 


2  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE  ^ 

L’Allemagne  s’enorgueillit  d’avoir  vu  naître  Paracelse,  Yan  Hel- 
mont,  Boerhaave,  Stoll,  etc. 

La  France  est  fière  de  citer,  entre  beaucoup  d’autres,  Fermel, 
Ambroise  Paré,  Boissier  de  Sauvages,  Bordeu,  Barthez,  et  surtout 
l’immortel  Laennec,  dont  les  ouvrages  et  la  découverte  de  l’auscul¬ 
tation  ont  inauguré  une  ère  nouvelle  dans  l’exploration  des  mala¬ 
dies  de  poitrine. 

L’histoire  enfin  est  pour  tous  Y  expérience ,  car,  lorsqu’un  fait 
nouveau  vient  à  se  produire,  on  peut  remonter  à  sa  cause  et  appré¬ 
cier  ce  qu’il  a  de  vraiment  original  en  fouillant  les  archives  du  passé. 

Toute  science  a  son  histoire,  ne  fût-ce  que  celle  de  la  veille,  et 
c’est  par  elle  que  l’homme  se  dirige  dans  les  voies  de  l’avenir. 
Tous,  plus  ou  moins,  nous  interrogeons  les  souvenirs  du  passé  et 
nous  les  cherchons  même  sans  le  vouloir. 

La  médecine  n’échappe  point  à  cette  règle  générale  ;  ce  n’est  ni 
une  bâtarde  ni  une  enfant  trouvée  ;  elle  a  d’illustres  parents,  compte 
de  glorieuses  alliances,  et  il  n’est  pas  une  seule  des  parties  dont 
elle  se  compose,  telles  que  l’hygiène,  l’anatomie,  la  chirurgie,  la  thé¬ 
rapeutique  et  la  philosophie,  qui  n’ait  une  histoire  déjà  très-ancienne. 
Ces  sciences  rentrent  par  leur  histoire  dans  celle  des  peuples  où 
elles  ont  pris  naissance,  et  ainsi  constituées  dans  leur  ensemble,  tout 
médecin  doit  en  étudier  les  développements  s’il  veut  éviter  les  erreurs 
ou  le  plagiat  du  passé.  Malheureusement  d’importantes  lacunes 
existent  dans  nos  archives  historiques.  Les  révolutions  des  empires 
et  les  différentes  invasions  barbares  survenues  à  diverses  époques 
ont  détruit  de  précieux  monuments  qui  nous  auraient  été,  sans 
aucun  doute,  d’une  grande  utilité  pour  ce  genre  d’étude.  Et  sans 
les  œuvres  de  Galien ,  échappées  par  miracle  à  la  ruine  de  la 
bibliothèque  d’Alexandrie ,  nous  serions  très-pauvres  en  documents 
historiques. 

L’histoire  de  la  médecine  peut  se  faire  de  plusieurs  manières  et 
à  différents  points  de  vue  qui  ont  tous  leur  importance.  Elle  peut 
être  chronologique ,  philologique  ou  doctrinale. 

Dans  tous  les  cas  elle  doit  être  impartiale,  non  pas  que  l’histoire 
doive  s’abstenir  de  tout  système  et  renoncer  à  toute  opinion,  comme 
le  veut  l’éclectique  Sprengel.  Ce  qu’on  peut  exiger  d’elle,  c’est  l’im¬ 
partialité  de  la  vérité  honnête,  et  un  jugement  motivé  sur  les  opi¬ 
nions  qu’elle  a  la  mission  de  transmettre. 

L’histoire  chronologique  a  été  faite  par  D.  Leclerc,  J.  Freind, 
Sprengel,  Tourtelle,  Casté,  Paul  Renouard,  et  par  M.  Andral  qui,  dans 
son  Cours  de  pathologie  générale ,  a  voulu  inaugurer  ce  nouveau 
genre  d’étude  à  la  Faculté  de  médecine  de  Paris  où  il  n’existait  pas. 


ET  DES  DOCTRINES  MÉDICALES  3 

Mais  si  l’on  se  rend  compte  de  l’aridité  que  doit  présenter  une 
simple  énumération  de  faits  avec  leurs  dates  en  regard  comme  dans 
un  calendrier;  si  l’on  songe  à  la  difficulté  que  présente  Fhistoire 
d’une  science  qui  tient  à  tout;  lorsqu’il  s’agit  de  suivre  ses  progrès 
d’un  peuple  à  un  autre,  de  la  Grèce  tombée  à  Rome  florissante, 
des  Romains  chez  les  Arabes,  des  Arabes  dans  les  Gaules  et  dans 
les  différentes  contrées  de  l’Europe ,  au  moment  de  la  Renaissance 
et  dans  les  temps  modernes,  au  xixe  siècle;  de  suivre,  en  un  mot, 
d’année  en  année,  les  faits  importants  qui  se  sont  produits  jusqu’au 
point  où  nous  en  sommes,  on  reconnaît  l’impossibilité  d’une  telle 
étude.  Autant  vaudrait  faire  l’histoire  chronologique  de  la  civilisa¬ 
tion. 

Et  puis,  quelle  longueur  dans  l’exposition  des  faits  !  Être  obligé 
de  s’occuper  d’hommes  réputés  grands  à  leur  époque,  et  qui,  plus 
tard,  ont  été  classés  par  la  postérité  au  rang  d’hommes  secondaires! 
Mentionner,  par  cela  seul  qu’ils  ont  existé ,  une  foule  de  faits  Sté¬ 
riles  et  inutiles  à  la  science  ?  Non  !  quelle  que  soit  l’autorité  qui 
s’attache  à  la  chronologie  historique,  elle  a  des  inconvénients  que 
je  veux  essayer  d’éviter.  D’ailleurs,  Fhistoire  chronologique  est 
étroitement  unie  à  la  philologie ,  ce  qui  est  un  grave  inconvénient 
pour  le  médecin. 

Il  est  très-important,  sans  doute,  de  pouvoir  lire  les  anciens  mé¬ 
decins  dans  leurs  textes  grecs,  mais,  en  raison  des  interpolations  et 
des  suppressions  faites  dans  les  manuscrits,  des  fautes  d’orthographe 
et  d’accentuation,  faites  par  les  copistes,  cette  recherche  excellente 
dans  un  livre,  entraîne  à  des  discussions  et  à  des  commentaires 
interminables,  dignes  de  l’Académie  des  inscriptions,  mais  fasti¬ 
dieuses  dans  un  ouvrage  adressé  à  des  élèves  et  à  des  médecins. 
D’ailleurs  cette  manière  de  procéder  offre  les  plus  grandes  incer¬ 
titudes  relativement  au  but  qu’on  se  propose  d’atteindre.  Les  tra¬ 
ducteurs  et  les  commentateurs  se  combattent  par  des  interprétations 
contraires,  et  cela  se  comprend  facilement,  si  l’on  songe  que  beau- 
.  coup  de  livres  originaux  sont  détruits,  qu’il  faut  remonter  à  des 
transcriptions  plus  ou  moins  exactes,  à  des  traductions  de  latin  en 
français  et  de  grec  en  latin,  enfin  à  la  foule  des  commentaires  qui 
obscurcissent  souvent  les  questions  plutôt  qu’ils  ne  les  éclairent.  De 
tout  cela  résulte  un  embarras  considérable,  et,  comme  on  va  le  voir, 
il  devient  quelquefois  difficile  d’attribuer  à  un  homme  ce  qui  lui 
appartient  réellement. 

Ainsi  pour  ne  citer  que  les  œuvres  d’Hippocrate, .  il  y  a  parmi 
elles  un  livre  très-remarquable,  ayant  pour  titre  :  De  l’ancienne 
médecine,  que  M.  Littré,  en  sa  qualité  de  philologue,  prétend  attri- 


4  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

buer  à  cet  auteur,  tandis  que  M.  Malgaigne  et  d’autres  philolo¬ 
gues  s’y  opposent,  en  déclarant  qu’il  date  d’une  époque  antérieure. 
Lequel  de  ces  savants  faut-il  croire  et  quelle  opinion  devons- 
nous  choisir?  Je  vais  citer  un  autre  exemple.  Il  y  a  dans  Le 
serment  la  phrase  suivante  :  Où  Stom  8s  oi>8s  fdpyxxov  ouSevt  ah^- 
Oe'tç  ôavàortfxov  (Je  ne  donnerai  -pas  de  poison  à  personne). 

Le  mot  poison  est  la  traduction  du  mot  grec  cpapp.ay.ov,  que  les 
uns  ont  traduit  par  poison ,  les  autres  par  remède;  de  là  deux  sens 
différents,  vis-à-vis  desquels  le  lecteur  reste  embarrassé  sans  pou¬ 
voir  choisir  entre  ces  deux  traductions. 

Il  résulte  de  tout  cela  que  le  médecin  ne  pouvant  pas  faire  une 
étude  spéciale  de  philologie,  doit  accepter  les  textes  les  plus  auto¬ 
risés,  pris  dans  les  livres  les  plus  recommandables.  Tant  pis  si, 
pour  des  détails  qui  ne  touchent  pas  au  fond  même  des  doctrines, 
il  est  obligé  d’en  croire  les  autres  sur  parole.  Dans  tous  les  cas,  se 
tromper  avec  les  hellénistes  les  plus  justement  considérés,  avec  un 
philologue  tel  que  M.  Littré,  c’est  se  tromper  en  bonne  compagnie. 
En  résumé,  remonter  dans  les  siècles  passés  pour  y  étudier  les 
différentes  doctrines  et  les  transformations  qu’elles  ont  subies  pour 
entrer  au  fond  de  ces  doctrines  et  s’attacher  à  leur  idée  fonda¬ 
mentale  sans  se  préoccuper  de  leur  auteur,  voilà  le  véritable  point 
de  vue  de  l’histoire;  c’est  là  la  philosophie  de  la  science. 

Cette  manière  d’envisager  l’histoire  permet  d’ajouter  à  Yhistoire 
des  doctrines,  celle  des  doctrinaires  et  delà  littérature  médi¬ 
cale. 

C’est  ainsi  que  Broussais  et  Dezeimeris  ont  compris  l’histoire  de 
notre  science  :  le  premier,  dans  son  Examen  des  doctrines  médi¬ 
cales  ;  l’autre,  dans  ses  lettres  sur  Y  Histoire  de  la  médecine. 
C’est  aussi  de  cette  manière  que  je  me  propose  de  l’étudier. 

Mais  avant  d’aborder  l’étude  particulière  de  chaque  doctrine,  il 
n’est  peut-être  pas  inutile  de  jeter  un  coup  d’œil  rapide  sur  leur 
ensemble  pour  les  classer  d’après  leurs  principes  philosophiques,  de 
façon  à  en  former  un  tableau  qui,  au  premier  abord,  présente  à 
l’esprit  leur  évolution  depuis  l’antiquité  jusqu’à  nos  jours. 

Si  l’on  considère  attentivement  toutes  les  doctrines  médicales  qui 
ont  tour  à  tour  occupé  les  esprits,  on  ne  tarde  pas  à  voir  qu’on 
peut  toutes  les  ramener  à  six  groupes  principaux  qui,  ayant  pris 
racine  dans  l’antiquité,  ont  fourni  le  germe  de  toutes  les  doctrines 
modernes. 

1°  En  première  ligne  se  trouve  le  mysticisme  ou  la  théurgie, 
doctrine  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  lieux,  et  d’après  laquelle 
les  dieux  ou  les  esprits  et  les  puissances  occultes  sont  considérés 


ET  DES  DOCTRINES  MÉDICALES 


5 

comme  cause  de  la  maladie  ou  de  la  santé.  On  peut  rapprocher  de 
cette  doctrine  le  fétichisme  médical,  la  thaumaturgie,  le  supernatu¬ 
ralisme,  la  magie,  la  sorcellerie,  la  démonologie,  le  magnétisme,, 
l’homceopathie,  etc. 

2°  Vient  ensuite  le  naturisme ,  qui  admet  chez  l’homme  un  prin¬ 
cipe,  la  nature ,  laquelle  régit  la  matière,  s’oppose  à  l’invasion  des 
maladies  et  lutte  contre  celles-ci  lorsqu’elles  ont  envahi  l’orga¬ 
nisme.  C’est  la  doctrine  d’Hippocrate,  également  connue  sous  le 
nom  de  dogmatisme.  Par  la  suite  elle  a  changé  plusieurs  fois  de 
nom,  et  après  s’être  appelée  pneumatisme  avec  Athénée  de  Cilicie, 
'archéisme  avec  Yan  Helmont,  animisme  avec  Stahl,  elle  a,  en  su¬ 
bissant  quelques  modifications,  pris  le  nom  de  vitalisme,  auquel 
s’attache  le  nom  de  Barthez. 

3°  Une  troisième  doctrine,  aussi  ancienne  que  la  théurgie,  qui 
est  en  opposition  directe  avec  le  naturisme,  c’est  V empirisme.  Elle 
a  pour  fondateurs  Philinus  de  Cos  et  Serapion  qui,  fatigués  des 
vaines  discussions  spéculatives,  prétendirent  qu’il  fallait,  en  lais¬ 
sant  de  côté  tout  raisonnement,  s’en  tenir  exclusivement  à  l’obser  - 
vation  et  à  l’expérience,  pour  en  faire  les  seules  bases  de  la  mé¬ 
decine. 

4°  Une  autre  doctrine  qui  a  rendu  les  plus  grands  services  â  la 
science,  et  qui  l’a  fait  sortir  du  chaos  des  abstractions  inutiles,  c’est 
Yanatomisme.  Quand  l’ordre  d’idées  sur  lequel  repose  cette  doc¬ 
trine  n’est  pas  considéré  comme  l’unique  base  de  la  science  et  que 
l’étude  du  corps  sain  ou  malade  ne  vient  qu’à  son  rang  dans  la  re¬ 
cherche  des  maladies,  l’anatomisme  mérite  la  plus  sérieuse  atten¬ 
tion.  Hérophile  et  Érasistrate  en  ont  jeté  les  fondements  que  devait 
consolider  Galien,  et  qui  plus  tard  devaient  être  l’appui  du  grand 
édifice  anatomique  de  Mondini,  de  Yésale,  d’Harvey,  d’Aselli,  d’Eus- 
tache,  etc.  C’est  l’anatomisme  qui,  par  ses  transformations,  est  le 
point  de  départ  de  tout  le  solidisme,  de  la  chimiatrie  de  Sylvius 
de  le  Boé,  de  Yanatomie  pathologique  de  Bonnet,  de  Morgagni, 
de  Cruveilhier,  de  Lebert,  de  Ch.  Robin,  de  Wirchow,  etc.,  de  la 
physiologie  de  Harvey,  de  Haller,  de  Magendie,  de  Flourens,  de 
Cl.  Bernard,  de  Longet,  etc.,  de  Y iatro-mécanique  de  Boerhaave; 
de  Y organographie,  à  laquelle  nous  devons  la  percussion,  l’aus¬ 
cultation,  le  spéculum,  l’ophthalmoscope,  le  laryngoscope,  etc.,  et 
l’emploi  de  tous  les  procédés  physiques  d’exploration  indispensables 
au  diagnostic;  enfin  de  Yorganieisme,  qui  utilise  toutes  ces  don¬ 
nées  pour  en  faire  un  seul  et  grand  corps  de  doctrine. 

5°  La  cinquième  doctrine  qui  ait  pris  naissance  dans  l’antiquité 
est  le  méthodisme.  Son  auteur,  Asclépiade  de  Bithynie,  ne  vit  dans 


8  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE  ET  DES  DOCTRINES  MÉDICALES 
l’homme  qu’un  être  purement  passif  dont  les  tissus  sont  formés  par 
nn  lacis  de  pores  à  travers  lesquels  circulent  des  corpuscules,  ou 
atomes,  et  du  relâchement  ou  du  resserrement  de  ces  pores,  il  fit 
naître  les  maladies.  Quelques  années  plus  tard,  Thémison,  à  Rome, 
reprit  ces  idées,  dont  il  fit  un  corps  de  doctrine,  et  de  même  qu’As- 
clépiade,  il  déduisit  la  maladie  du  strictum  ou  Au.laxum  des  tis¬ 
sus,  faisant  obstacle  à  l’exercice  régulier  des  fonctions. 

Cette  théorie,  bien  vite  oubliée,  a.  cependant  reparu  dans  les 
temps  modernes,  mais  sous  d'autres  noms;  le  spasme  et  Y  atonie 
avec  Frédéric  Hoffmann  et  Cullen  ;  Y  état  sthénique  et  asthénique 
avec  Brown;  le  stimulus  avec  Rasori;  Y  irritation  avec  Brous¬ 
sais,  etc. 

6°  Enfin  la  sixième  doctrine  que  nous  a  léguée  l’antiquité,  est 
Y  éclectisme,  dont  on  attribue  la  fondation  à  Agathinus  de  Sparte. 
Ce  n’est  pas,  à  proprement  parler,  une  doctrine,  car  elle  se  con¬ 
tente  de  prendre  dans  toutes  les  autres  ce  qui  lui  paraît  juste  et 
admissible  ;  aussi,  agissant  sans  principes,,  n’ayant  pas  de  lois,  elle 
ne  peut  former  un  tout  homogène  et  devient  un  véritable  autoera- 
tisme  individuel.  Mais,  si  ce  n’est  pas  là  ce  qu’on  peut  appeler  une 
doctrine  philosophique,  c’est  un  excellent  moyen  de  polémique  et 
de  démolition.  Par  lui,  l’on  attaque  tout  ce  qu’il  y  a  de  trop  absolu 
dans  les  systèmes,  et  c’est  ainsi  que  l’on  ayula  doctrine  de  Broussais 
être  anéantie  sous  les  coups  de  l’éclectisme. 

Telles  sont,  en  résumé,  les  principales  doctrines  qui,  tour  à  tour, 
ont  régné  avec  plus  ou  moins  de  gloire,  et  qui,  tour  à  tour,  spnt  tom¬ 
bées  pour  se  relever  plus  tard  sous  des  noms  nouveaux,  mais  en 
réalité  avec  les  mêmes  idées  fondamentales.  C’est  du  reste  ce  qu’il 
sera  facile  de  voir  en  reprenant  une  à  une  chacune  de  ces  doctrines 
et  les  étudiant  dans  toutes  leurs  phases. 

Remontant  donc  dans  cette  étude  aux  premières  époques,  je  vais 
•commencer  par  analyser  le  mysticisme  médical  et  la  théurgie  qui, 
avec  l’empirisme,  se  retrouvent,  partout  et  toujours  à  l’origine:  de 
notre  science. 


LIVRE  PREMIER 

DU  MYSTICISME  MÉDICAL  ET  DE  LA  THÉURGIE 


Sommaire.  —  Du  mysticisme  médical  et  de  la  théurgie.  —  Leur  raison 
d’être  dans  l’humanité.  —  Mysticisme  médical  chez  les  sauvages,  —  chez  les 
Chaldéens,  les  Perses  et  les  Égyptiens.  —  Du  mysticisme  et  de  la  théurgie 
dans  la  Grèce.  —  De  la  médecine  dans  les  temples  grecs.  —  De  la  théurgie 
médicale  dans  la  Rome  païenne.  —  De  là  théurgie,  de  la  démonomanie  et  dé 
là  sorcellerie  dans  les  Gaules  et  au  moyen  âge.  —  Du  magnétisme  animal.  — 
Gassner,  Mesmer  et  Cagliostro.  —  De  l’homœopalhiè.  —  Du  somnambulisme 
artificiel .  —  De  l’hypnotisme.  —  Du  mysticisme  médical  en  Amérique  chez  les 
Peaux  rouges  du  xixe  siècle.  —  De  la  démonomanie  en  Savoie,  en  1862.  — 
De  l’origine  démoniaque  attribuée  aux  maladies  nerveuses  et  mentales.  —  Du 
mysticisme  et  de  la  théurgie  dans  leurs  rapports  avec  l’étiologie  et  la  théra¬ 
peutique.  —  Des  songes.  —  De  l’imagination.  —  De  l’imitation  dans  ses  rap¬ 
ports  avec  la  production  et  la  guérison  des  maladies.  —  Conclusions. 

Qu’est-ce  que  le  mysticisme  médical  ? 

Qu’est-ce  que  la  théurgie  ? 

C’est  la  croyance  à  l’intervention  des  dieux  ou  des  esprits,  des 
démons  et  des  qualités  occultes  de  la  matière,  dans  la  production  et 
la  guérison  des  maladies.  Cette  doctrine,  essentiellement  primitive, 
universelle,  s’est  amoindrie,  il  est  vrai,  par  les  progrès  delà  science; 
mais  elle  est  toujours  vivante,  et  conserve  encore,  au  milieu  de 
nous,  quelques  représentants  célèbres. 

Elle  est  en  rapport  constant  avec  la  cosmogonie  des  peuples, 
l’état  peu  avancé  des  civilisations,  la  théocratie  et  l’amour  du  mer¬ 
veilleux. 

Les  rapports  les  plus  intimes  rapprochent  la  théurgie  du  système 
adopté  par  les  philosophes  dans  l’explication  de  l’univers,  c’est-à- 
dire  de  la  cosmogonie.  Dès  qu’il  découvre  que  la  matière  est  asser¬ 
vie  à  la  puissance  de  l’éternel  et  invisible  esprit  qui  a  créé  l’univers, 
soit  qu’il  multiplie  les  dieux  à  l’infini,  comme  dans  les  cosmogo¬ 
nies  anciennes,  soit  qu’il  arrive  à  l’idée  d’un  Dieu  unique,  l’homme 
éprouvé  par  le  malheur,  tourmenté  par  la  crainte  ou  la  superstition, 
ne  tarde  pas  à  se  jeter  dans  le  mysticisme.  Il  attribue  à  la  divinité 
une  incessante  action  sur  les  choses  de  la  terre,  mêrùe  les  plus 
infimes,  et,  l’associant  même  à  ses  plus  mauvaises  passions,  il 


8  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

lui  fait  jouer  un  rôle  dans  tous  les  phénomènes  de  sa  vie  maté¬ 
rielle  et  morale.  Le  temps,  les  saisons,  la  vie,  la  santé,  la  fortune, 
les  maladies  et  la  mort,  il  attribue  tout  aux  divinités,  à  ses  bons 
ou  mauvais  génies  ou,  plus  tard,  à  ses  démons.  Quelle  différence 
avec  la  pensée  des  philosophes  tels  que  Leucippeet  Démocrite,  dont 
la  cosmogonie  consiste  à  envisager  le  monde,  la  nature  vivante  et 
l’homme  comme  le  résultat  des  propriétés  éternelles  et  naturelles 
de  la  matière,  dont  les  atomes  invisibles  se  réunissent  selon  leur 
affinité  particulière  pour  constituer  cette  immense  harmonie  du  ciel 
qu’on  appelle  l’univers. 

C’est  surtout  dans  l’enfance  des  peuples  et  chez  les  nations  peu 
civilisées  ou  encore  sauvages,  mais  ayant  le  sentiment  de  la  divinité, 
que  la  théurgie  est  en  honneur  comme  doctrine  médicale,  soit  dans 
la  production  des  maladies,  soit  dans  leur  guérison.  Colère  des  dieux 
et  châtiment  de  l’homme  coupable,  action  des  génies  malfaisants 
qui  font  le  mal  par  instinct,  intervention  du  diable,  tel  est  le  fond  de 
cette  pathogénie  mystique  qui  se  détruit  peu  à  peu  à  mesure  que  la 
science  et  la  civilisation,  dans  leur  progrès,  touchent  au  terme  de 
leur  entier  développement. 

Bien  qu’il  soit  évident  que  la  théurgie  ait  pu  se  développer  et 
fleurir  chez  les  peuples  libres ,  à  demi  sauvages,  en  monarchie  ou 
en  république,  témoin  le  mysticisme  médical  des  peuples  de  l’Inde, 
de  l’Égypte,  de  la  Grèce  et  de  la  république  romaine,  il  est  cepen¬ 
dant  certain  qu’elle  est  surtout  en  honneur  chez  les  peuples  gou¬ 
vernés  par  les  prêtres  ou  dans  les  monarchies  théocratiques.  La 
science  des  Chaldéens  a  été  le  privilège  des  mages  qui,  seuls, 
connaissaient  l’astrologie  et  attribuaient  aux  astres  et  aux  étoiles 
une  influence  particulière  sur  la  vie,,  sur  la  santé  et  sur  les  maladies. 
Eux  seuls  étaient  instruits  des  progrès  de  la  science  dont  ils  avaient 
le  dépôt  sacré,  et  leurs  actes,  tenant  du  prodige,  étant  toujours  ac¬ 
complis  au  nom  des  astres  et  des  dieux,  prirent  le  nom  de  magie . 

Partout,  dans  l’antiquité,  c’est  au  nom  de  la  religion ,  et  dans  les 
temples,  que  les  prêtres  ont  accompli  leurs  miracles  de  santé.  De. 
nos  jours  encore,  c’est  par  la  foi  religieuse  et  au  moyen  du  respect 
des  choses  saintes,  que  s’exercent  une  foule  de  pratiques  morales 
destinées  au  soulagement  et  à  la  guérison  des  maladies.  La  foi  pro¬ 
duira  toujours  des  miracles,  en  raison  de  l’influence  de  ce  senti¬ 
ment  sur  l’organisation  ;  mais  il  est  rare  de  voir  une  foi  profane  at¬ 
teindre  les  proportions  d’enthousiasme  de  la  foi  religieuse,  et  ce  sera 
toujours  cette  dernière  qui  sera  le  principal  appui  du  mysticisme 
médical.  - 

Foi  religieuse  sincère  et  soumission  aveugle  à  la  théocratie,  cré- 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉÜRGIE  9 

dulité  profane,  telles  ont  été  et  telles  seront  les  bases  de  la  théurgie 
et  du  mysticisme. 

La  théurgie  place  l’homme  sous  l’influence  des  astres,  des  dieux 
incarnés  dans  les  animaux  ou  dans  les  êtres  de  la  nature  ;  sous 
l’influence  des  démons  et  de  fluides  imaginaires  émanés  de  la  terre 
ou  corps  humain,  enfin  sous  la  puissance  des  propriétés  occultes 
et  illusoires  de  la  matière. 

Crédulité,  superstition,  telle  est  l’étiologie  de  cette  doctrine.  En 
effet,  croire  que  quelque  chose  qui  n’est  pas  en  nous  produit  la  ma¬ 
ladie,  mène  fatalement  au  mysticisme  thérapeutique  le  plus  étrange. 

De  là  l’intervention  des  prêtres  dans  les  temples  antiques,  des 
mages,  des  magiciens,  des  astrologues,  des  devins,  des  oracles,  des 
pythonisses,  des  sybilles,  des  sorciers,  des  thaumaturges,  des  ma¬ 
gnétiseurs,  des  pèlerins  et  des  pèlerinages  aux  lieux  profanes  et  sa¬ 
crés,  des  religieuses,  des  amulettes,  des  somnambules,  des  magné¬ 
tiseurs,  des  homœopathes,  des  hydrologues,  des  charlatans  et  des 
imposteurs  de  toute  nature. 

Si  la  théurgie  n’eût  eu  d’autres  bases  que  le  mensonge  et  la  cré¬ 
dulité,  l’expérience  en  eût  promptement  fait  justice  ;  il  n’y  aurait 
pas  à  en  parler  ;  mais  de  même  que  la  magie  et  toutes  les  pratiques 
capables  de  créer  des  phénomènes  en  apparence  surnaturels,  elle  a 
eu  pour  instruments  les  opérations  peu  connues  ou  ignorées  de  la 
sensibilité  organique  ou  impressibilité  (Bouchut;  Des  attributs  de 
la  vie,  page  22) ,  capables  d’agir  sur  l’organisation  pour  produire 
ou  guérir  un  certain  nombre  de  maux. 

De  même  que  l’état  moral  produit  des  maladies ,  de  même  il  pro¬ 
duit  des  guérisons,  et  c’est  faute  d’avoir  suffisamment  étudié  les 
rapports  du  moral  sur  le  physique  et  du  physique  sur  le  moral,  que 
les  faits  merveilleux  de  la  théurgie  et  de  la  magie  ont  été  rapportés 
à  un  surnaturalisme  qui  n’existe  pas  dans  les  choses  physiques  de 
la  vie  habituelle. 

A  côté  de  la  magie  ordinaire  ancienne  qui  doit  aboutir  à  la  physi¬ 
que  et  à  la  chimie  modernes,  il  y  a  une  magie  pathologique,  pour 
employer  le  langage  deM.  AMaury  (De  la  magie  dans  V antiquité, 
page  228),  qui  devait  conduire  au  magnétisme  animal  et  à  l’étude 
scièntifique  de  la  folie  ;  et  si  des  charlatans,  des  imposteurs,  ont 
exploité  la  crédulité  publique  par  des  phénomènes  morbides  qu’ils , 
faisaient  naître  et  disparaître  à  volonté,  il  y  a  d’éminents  philosophes, 
de  saints  prêtres  et  des  savants  honorables,  qui,  dans  une  foi  sincère 
et  désintéressée,  ont  signalé  les  mêmes  phénomènes  et  les  mêmes 
merveilles.  Tout  n’est  donc  pas  mensonge  .dans  le  njerveillëux  des 
prodiges  qui  ont  été  observés  depuis  l’antiquité  jusqu’à  notre  époque, 


10 


HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 
et  qui  s’opèrent  encore  tous  les  jours  sous  nos  yeux.  L’erreur  n’a  été 
que  dans  l’interprétation,  et  c’est  à  une  fausse  théorie  et  aux  écarts 
de  la  raison,  qu’il  faut  s’en  prendre,  plutôt  qu’à  la  réalité  des  faits 
qui,  pour  la  plupart,  sont  incontestables.  Si  l’on  eût  observé  sans 
prévention,  les  choses  eussent  été  bien  différentes  ;  mais  est-il  pos¬ 
sible  de  demander  à  l’homme  de  taire  taire  ses  préventions  ?  Quoi 
qu’il  en  soit,  les  faits  sont  vrais.  Pourquoi  sont-ils  vrais?  C’est  ànous 
de  le  dire.  Ils  sont  la  conséquence  de  la  religiosité,  de  Y imagina¬ 
tion  et  de  Y  état  moral  sur  la  sensibilité  organique  et  sur  l’organi¬ 
sation.  Ils  se  perpétuent  par  la  même  influence  et  au  moyen  de  l’i¬ 
mitation. 

J’aurai  donc  :  1°  à  exposer  les  faits  qui  servent  de  base  à  la 
théurgie,  au  mysticisme  médical,  à  la  magie  pathogénique  et  théra¬ 
peutique,  et  2°  je  prouverai,  par  l’étude  de  l’homme  sain  et  malade, 
l’influence  de  la  religiosité,  de  l'imagination  et  de  l’imitation  sur  la 
production  des  maladies,  tant  du  système  nerveux  que  des  autres 
organes. 

La  religiosité  est  l’attribut  distinctif  de  l’homme.  Linné  a  dit  : 
«  Le  minéral  croît  ;  —  le  végétal  croît  et  vit;  —  l’animal  croît,  vit 
et  sent;  —  l’homme,  croît,  vit,  sent,  et  pense:  moi  j’ajouterai  : 
divinise. 

Quant  à  l’imagination  et  à  Limitation,  leurs  effets  sont  connus, 
mais  ils  ne  sont  pas  assez  étudiés,  et  c’est  par  ces  sentiments  humains 
qu’on  doit  comprendre  tout  ce  qui  est  relatif  à  la  théurgie  et  au 
mysticisme  médical. 

La  théurgie  a  été,  est  et  sera,  parce  qu’elle  a  sa  raison  d’être  dans 
l’esprit  et  dans  la  nature  de  l’homme. 

En  voici  des  preuves  dans  l’histoire  de  l’humanité. 


CHAPITRE  PREMIER 

DU  MYSTICISME  MÉDICAL,  DE  LA  THÉUKGIE  ET  DE  LA  MAGIE 
DANS  L’ ANTIQUITÉ 

§  Ier.  —  DU  MYSTICISME  MÉDICAL  CHEZ  LES  SAUVAGES. 

Dans  l’enfance  des  peuples,  l’homme  est  le  jouet  d’un  naturalisme 
superstitieux  et  d’un  fétichisme  dans  lequel  tous  les  phénomènes  de  la 
nature,  tous  les  êtres  de  la  création,  deviennent  des  objets  d’adora¬ 
tion.  Partout  il  explique  les  phénomènes  qui  l’environnent,  par  des 
esprits  personnels  conçus  à  son  image,  séparés  de  ces  objets  ou  con- 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉÜRGIE  11 

fondus  avec  eux.  Telle  a  été  la  croyance  oui  servit  de  base  au 
polythéisme  des  Chinois,  des  Égyptiens,  des  Grecs,  des  Latins,  et 
qu’on  retrouve  chez  toutes  les  peuplades  sauvages. 

Le  brahmanisme  des  Indous,  le  boudhisme  des  Tartares,  l’isla¬ 
misme  des  Arabes,  des  Persans  et  des  Africains,  le  Judaïsme  des 
descendants  dispersés  des  Hébreux,  etc.,  sont  remplis  de  pratiques 
en  rapport  avec  le  fétichisme  que  ces  religions  ont  remplacé. 

Comme  les  autres  phénomènes  de  la  nature,  la  maladie  fut  attri¬ 
buée  à  une  influence  surnaturelle,  et  c’est  alors  que  la  magie  prit 
naissance.  Elle  eut  surtout  pour  objet  de  conjurer  les  esprits  mal¬ 
faisants  et  de  guérir  les  maux  faits  par  eux.  Ayant  déterminé  la  de¬ 
meure  des  mauvais  esprits,  on  répétait  des  incantations  en  touchant 
des  amulettes,  et  l’on  s’adressait  à  ceux  qui,  croyait-on,  avaient  le 
pouvoir  de  les  chasser.  Suivant  les  lieux  et  selon  les  peuples,  le 
nom  de  l’amulette  change,  mais  l’idée  reste  la  même  ;  ce  sont  des 
grigris  chez  les  nègres,  des  mariris  chez  les  Caraïbes,  des  sacs  à 
médecine  chez  d’autres,  et  les  prêtres  sont  seuls  chargés  de  con¬ 
sacrer  toutes  les  amulettes. 

Ces  prêtres  cumulent  les  fonctions  de  devin,  de  prophète,  d’exor¬ 
ciste,  de  thaumaturge  et  de  médecin.  Parfois,  ce  sont  des  femmes. 
Tous  ont  une  grande  autorité,  et  ils  sont  très- redoutés,  tant  on  a 
peur  de  leur  puissance  surnaturelle.  Partout  il  en  est  de  même;  le 
nom  et  la  forme  des  choses  changent,  mais  le  principe  est  immuable 
et  ne  changera  jamais  ;  il  est  éternel  car  c’est  celui  de  la  crédulité. 

§  II.  —  DU  MYSTICISME  MÉDICAL  CHEZ  LES  CHALDÉENS,  LES  PERSES 
LES  ÉGYPTIENS. 

Dans  le  berceau  de  la  civilisation,  voisin  des  bords  du  Tigre  et  de 
l’Euphrate,  dans  les  empires  de  Ninive  et  de  Babylone,  chez  les  As¬ 
syriens  s’est  développée  la  plus  ancienne  cosmogonie  connue.  La 
sérénité  du  ciel  disposait  ces  peuples  aux  observations  astronomi¬ 
ques,  et  ils  crurent  voir  dans  les  astres  autant  de  divinités  douées 
d’influences  bienfaisantes  ou  malfaisantes,  comme  ils  l’avaient  déjà 
fait  pour  le  soleil  et  pour  la  lune.  —  Les  Kaldins  ou  Chaldéens,  des¬ 
cendus  des  montagnes  du  Kurdistan  à  Babylone,  finirent  par  cons¬ 
tituer  une  caste  savante  sacerdotale,  et  ils  s’occupèrent  assez  de  la 
contemplation  du  firmament  pour  découvrir  quelques-unes  des  lois 
qui  régissent  le  monde  céleste.  Leurs  temples  étaient  aussi  des 
observatoires,  ce  dont  on  a  la  preuve  par  la  tour  de  Babylone. 

La  science  des  Chaldéens,  qui  devint  plus  tard,  chez  les  Grecs, 
l’astrologie,  se  composait  de  physique,  de  chimie,  de  médecine,  de 


12 


aiSTOIRE  DE  IA  MÉDECINE 


magie,  de  théologie  et  d’astronomie.  Babylone  avait  déjà  ses  sor¬ 
ciers  aussi  bien  que  ses  devins  et  ses  astrologues.  D’après  Diodore 
de  Sicile  (voyez  Guignaut,  Religions  de  Vantiquité,  t.  II,  part, 
il,  p.  895),  les  Chaldéens  et  les  Assyriens  plaçaient,  à  la  tête  des 
dieux,  le  soleil  et  la  lune,  dont  ils  avaient  noté  le  cours  et  les  posi¬ 
tions  respectives,  par  rapport  aux  constellations  du  Zodiaque. 

Ce  Zodiaque,  imaginé  par  eux,  était  l’ensemble  des  douze  de¬ 
meures  dans  lesquelles  le  soleil  entrait  successivement  dans  l’année. 
Chacun  des  signes  dépendait  d’un  dieu  qui  avait  son  influence  sur 
le  mois  correspondant,  et  chaque  mois,  divisé  en  trois,  formait  trois 
décans  sur  chacun  desquels  régnait  une  étoile  nommée  le  dieu 
conseiller.  Cela  faisait  en  tout  trente-six  dieux  décadaires,  dont  une 
moitié  veillait  les  choses  supérieures  à  la  terre,  et  l’autre  celles  du 
sol.  Le  soleil,  la  lune  et  les  cinq  planètes,  portant  le  nom  de  dieux 
interprètes,  occupaient  le  rang  le  plus  élevé  dans  la  hiérarchie 
divine,  et  leur  cours  régulier  indiquait  la  succession  des  événements. 

On  consultait  le  rapport  des  planètes  —  désignées  par  les  noms 
de  Bel  (Jupiter),  Mêrodocli  (Mars),  Hébo  (Mercure),  S  in  (la  lune), 
Mylitta  (Vénus)  —  aux  constellations  zodiacales  (appelées  maîtres 
des  dieux).  Et  de  telle  ou  telle  conjonction  céleste  au  moment  de 
la  naissance,  d’un  homme,  les  Chaldéens  tiraient  des  prédictions  que 
plus  tard  les  Grecs  ont  appelé  des  horoscopes.  Les  Chaldéens  sup¬ 
posaient  une  relation  étroite  entre  chacune  des  planètes  et  les  phé¬ 
nomènes  météorologiques  ;  de  là  à  l’influence  bienfaisante  ou  mal¬ 
faisante  des  astres  sur  la  nature,  aux  prédictions,  à  l’interprétation 
des  songes  et  aux  pratiques  superstitieuses,  il  n’y  avait  qu’un  pas  et 
il  fut  vite  franchi. 

C’est  plus  tard,  après  la  destruction  de  l’empire  de  Babylone, 
lorsque  la  religion  des  Perses  entre  dans  les  pays  qu’arrose  l’Eu¬ 
phrate,  que  la  science  des  Chaldéens  se  dénature  entre  les  mains 
des  prêtres  du  mazdéisme.  Sous  l’influence  aussi  des  vedas,  livres 
sacrés  de  l’Inde,  la  croyance  de  ces  peuples  devient  un  peu  plus 
spiritualiste.  La  notion  d’esprits  célestes  ou  d’êtres  intelligents  mais 
cachés  se  substitue  à  l’adoration  des  forces  et  des  objets  de  la  na¬ 
ture.  Le  soleil  et  les  astres  ne  sont  plus  regardés  que  comme  les 
manifestations  de  puissances  intelligentes  et  matérielles.  L’idée  de 
Dieu  unique  se  dégage  et  on  l’appelle  ormudz  (sage  vivant),  en 
même  temps  la  cause  du  mal  est  attribuée  à  Ahriman  ou  le  malin¬ 
tentionné.  Autour  de  ces  deux  divinités  les  Perses  en  plaçaient  une 
foule  d’autres  comme  assesseurs  :  les  Amçchaspands  (saints  immor¬ 
tels),  personnification  des  formes  solaires,  les  Izeds,  personnifi¬ 
cation  des  phénomènes  naturels,  et  les  ferouers,  génies  des  forces 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  13 

vivantes  de  la  nature.  Les  serviteurs  d’Ahriman  étaient  les  Dews , 
esprits  pervers  qui  aidaient  ce  dieu  dans  l’œuvre  du  mal,  mais  ce 
dieu  devait  toujours  succomber. 

Avec  ces  idées,  les  Perses  s’occupèrent  de  s’assurer  la  protection 
des  génies,  et  de  conjurer  l’influence  des  Dews.  De  là  des  prières, 
des  pratiques  et  des  cérémonies,  dont  les  prêtres  ou  mages  étaient 
les  instruments,  et  de  là  le  nom  de  magie. 

Dans  leur  liturgie,  ils  employaient  beaucoup  le  Hom ,  plante  sa¬ 
crée,  réputée  magique  par  les  Grecs,  et  qui  était  le  symbole  de  la 
nourriture  céleste.  Le  Hom  éloigne  la  mort,  donne  la  santé,  la  vie, 
la  beauté,  chasse  les  mauvais  esprits  et  conduit  au  ciel.  C’est  une 
divinité  cachée  sous  une  apparence  sensible,  se  laissant  manger  de 
ses  adorateurs  pour  entretenir  dans  leur  cœur  la  pureté  et  la  vertu. 

En  Égypte,  la  religion  avait  des  caractères  un  peu  différents  que 
dans  l’Assyrie.  On  y  adorait  les  animaux  comme  des  incarnations 
d’autant  de  divinités.  Mais,  ici,  l’évocation  prétendait  contraindre  le 
dieu  d’obéir  aux  désirs  des  fidèles  et  de  manifester  sa  présence  à 
leurs  yeux,  tandis  que  les  Perses  n’évoquaient  seulement  que  des 
esprits. 

Chez  eux  l’astrologie  était  fort  cultivée,  et  ses  principes  étaient 
consignés  dans  le  livre  du  dieu  Thoth,  identifié  par  les  Grecs  avec 
Hermès . 

Ainsi  s’explique  l’action  qu’ils  attribuaient  aux  astres  sur  les  dif¬ 
férentes  parties  du  corps.  Le  soleil  ou  le  dieu  Ra  agissait  sur  la  tête, 
Cinubis  sur  le  nez  et  les  lèvres,  Hathor  sur  les  yeux,  Selk  sur  les 
dents,  Moon  sur  la  chevelure,  Rieth  sur  les  genoux,  Phtha  sur  les 
pieds,  etc.  Et  quand  telle  partie  du  corps  était  affectée,  on  invoquait 
pour  la  guérison  la  divinité  à  laquelle  en  était  confiée  la  garde 
(Al.  Maury,  loc.  cit.,  p.  45).  Dans  ce  même  livre  se  trouvent  aussi  les 
préceptes  sacrés  de  la  religion  et  de  la  médecine.  Mais  si  l’on  compare 
les  connaissances  de  cette  époque  avec,  les  principes  et  les  lois  qui 
sont  exposés  dans  le  livre  de  Thoth,  on  est  tenté  de  douter  de  son 
existence  à  cette  époque,  et  il  semble  plus  rationnel  d’admettre  qu’il 
est  l’œuvre  d’une  époque  postérieure. 

Quoi  qu’il  en  soit,  voici  comment  s’exprime  M.  Houdart  :  «  Afin 
que  le  lecteur  juge,  dit-il,  de  l’immensité  dus  connaissances  des 
savants  de  l’ancienne  Égypte,  je  vais  mettre. sous  les  yeux  le  titre 
des  quarante-deux  volumes  du  recueil  hermétique.  Les  deux  pre¬ 
miers  contenaient,  l’un  des  hymnes  aux  dieux,  l’autre  les  devoirs 
des  rois.  Les  quatre  suivants  traitaient  de  Tordre  des  étoiles  errantes, 
de  la  lumière,  du  lever  et  du  coucher  du  soleil  et  de  la  lune.  Dans 
dix  autres  on  donnait  la  clef  des  hiéroglyphes,  la  description  du 


14-  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Nil,  des  ornements  sacrés,  des  lieux  saints  ;  puis  on  y  enseignait 
l’astronomie,  la  cosmographie,  la  géographie  et  la  topographie  de 
l’Égypte.  Dix  autres  volumes  concernaient  le  choix  des  victimes,  le 
culte  divin,  les  cérémonies  de  la  religion,  les  fêtes,  les  pompes  pu¬ 
bliques,  etc. 

Un  pareil  nombre  de  volumes,  qui  étaient  appelés  sacrés,  était 
consacré  aux  lois,  aux  dieux  et  à  toute  la  discipline  des  prêtres. 
Enfin  les  six  derniers  regardaient  la  médecine. 

Nous  laissons  au  lecteur  le  soin  de  déduire  toutes  les  consé¬ 
quences  d’une  pareille  encyclopédie  ;  mais  ce  que  nous  ferons  re¬ 
marquer,  c’est  que  les  six  volumes  qui  regardaient  la  médecine  ren¬ 
fermaient  un  corps  de  doctrine  complet  et  des  mieux  ordonnés.  Le 
premier  traitait  de  l’anatomie;  le  second,  des  maladies;  le  troi¬ 
sième,  des  instruments  ;  le  quatrième,  des  médicaments  ;  le  cin¬ 
quième,  des  maladies  des  yeux;  et  le  dernier,  des  maladies  des 
femmes. 

Assurément  on  ne  peut  nier  que  cette  distribution  ne  fût  très- 
méthodique.  On  donnait  d’abord  la  description  du  corps  humain, 
montrant  par  là  qu’il  fallait  commencer  par  les  connaissances  du 
sujet  sur  lequel  on  devait  opérer  ;  ensuite  on  passait  à  l’étude  des 
maladies,  puis  à  celle  des  médicaments  et  des  instruments  néces¬ 
saires  pour  les  guérir  ;  et  comme  les  affections  des  yeux  et  les  ma¬ 
ladies  des  femmes  sont  en  très-grand  nombre,  et  qu’elles  demandent 
une  attention  particulière,  on  avait  soin  de  les  examiner  à  part  et 
d’en  faire  une  étude  spéciale.  N’est-ce  pas  là  un  corps  de  doctrine 
médicale  aussi  complet  que  bien  ordonné  ?  (Houdart,  Etudes  histo¬ 
riques  et  critiques  sur  la  vie  et  la  doctrine  d’ Hippocrate,  et  sur 
V état  de  la  médecine  avant  lui,  p.  135.j 

§  III.  —  DU  MYSTICISME  ET  DE  LA  THÉURGIE.  CHEZ  LES  GRECS. 

Le  courant  des  connaissances  humaines,  qui,  dès  les  premiers 
temps,  s’est  fait  jour  en  Perse,  en  Chaldée,  en  Égypte,  ne  tarda  pas 
à  s’étendre  en  Grèce. 

Déjà,  à  l’époque  de  la  guerre  de  Troie,  on  voit  combien,  est  grande 
l’influence  des  dieux;  il  ne  surgit  pas  d’événement  qui  ne  leur  soit 
attribué,  on  les  invoque  pour  remporter  la  victoire,  on  les  supplie 
de  mettre  fin  aux  calamités  publiques  ;  et  de  même  qu’on  suppose 
que  c’est  grâce  à  l’intervention  des  dieux  que  la  flotte  ou  l’armée 
ennemie  est  arrêtée  dans  sa  marche,  de  même  admet-on  que  c’est 
par  leur  influence  que  la  santé  s’altère,  et  que  la  guérison  des  ma- 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE 


15 

ladies  s’obtient.  Aussi  que  de  prières,  que  de  sacrifices,  pour  rendre 
les  dieux  favorables  à  l’accomplissement  d’une  expédition  ou  au  ré¬ 
tablissement  de  la  santé  ! 

En  Grèce,  le  culte  était  rempli  des  pratiques  superstitieuses  de  la 
magie  des  premiers  âges.  Des  prêtres,  des  devins,  faisaient  les  céré¬ 
monies  du  temple,  préparaient  les  charmes  et  les  sacrifices.  On  avait 
recours  à  eux  contre  la  fascination,  pour  évoquer  les  dieux,  guérir 
les  maladies,  cicatriser  les  plaies  ;  ils  charmaient  les  serpents,  con¬ 
juraient  les  vents  et  pouvaient,  croyait-on,  changer  les  hommes  en 
animaux,  témoin  la  fable  de  Médée  et  celle  de  Gircé,  dans  laquelle, 
au  moyen  d’un  breuvage,  les  compagnons  d’Ulysse  sont  changés  en 
loups,  en  ours,  etc.  Tout  cela  nous  prouve  jusqu’à  quel  point  peut 
en  arriver  la  crédulité  humaine.  Néanmoins,  jusqu’alors  la  théurgie 
n’avait  pas  existé  en  Grèce  à  l’état  de  doctrine,  ce  ne  fut  que  quel¬ 
ques  années  après  la  prise  de  Troie,  qu’elle  prit  un  corps  et  commença 
à  s’exercer  dans  les  temples  consacrés  aux  dieux  de  la  médecine. 

1°  De  la  médecine  dans  les  temples  grecs. 

Le  premier  temple  à  Esculape  fut  élevé  à  Titane,  dans  le  Pélopo- 
nèse,  cinquante  ans  après  la  prise  de  Troie,  et  il  s’en  éleva  une 
fouie  d’autres  en  Grèce,  puis  en  Asie,  en  Afrique  et  en  Italie.  Les 
plus  célèbres  furent  ceux  d’Epidaur'e  dans  le  Péloponèse,  celui  de 
Pergame  en  Asie  Mineure,  celui  de  Cos  et  celui  de  Cyrée  en  Libye. 

Dans  le  temple  d’Epidaure  existait  une  statue  du  dieu  de  la  mé¬ 
decine,  assis  sur  son  trône,  un  bâton  dans  une  main,  et  sous  l’autre 
la  tête  d’un  serpent.  Un  chien  reposait  à  ses  pieds.  Des  prêtres 
étaient  attachés  à  son  culte,  et  çomme,  d’après  M.  Malgaigne,  les 
plus  célèbres  appartenaient  à  la  famille  d’un  Asclépiade,  le  nom 
leur  en  est  resté  dans  l’histoire,  qui  les  appelle  tous  des  Asclé- 
piades,  faisant  ainsi  d’un  nom  propre  une  désignation  générale.  Ils 
formaient  une  caste  obéissant  à  des  engagements  secrets,  notamment 
de  n’instruire  des  choses  saintes  que  les  élus  admis  à  cette  connais¬ 
sance  après  les  épreuves  de  l’initiation. 

Ces  temples  étaient  situés  dans  des  lieux  agréables,  près  de 
sources  thermales  ou  de  cours  d’eau,  entourés  de  jardins ,  pour 
que  les  malades  pussent  se  distraire,  et  la  foi  qui  les  attirait,  non 
moins  que  les  cures  merveilleuses  dont  ils  étaient  témoins,  favori¬ 
sait  la  révolution  organique  susceptible  de  les  guérir. 

Les  prêtres  conseillaient  des  remèdes  appropriés  à  chaque  ma¬ 
ladie,  des-  vomitifs,  des  purgations,  des  bains  de  mer,  des  frictions, 
des  eaux  minérales,  et  au  besoin  pratiquaient  la  saignée.  Mais  avant 
d’en  arriver  là,  il  fallait  que  les  malades  fussent  préparés  par  l’abs- 


16  HISTOIRE  DE  LV  MÉDECINE 

tinence,  le  jeûne,  les  prières,  les  offrandes,  les  sacrifices,  et  quel¬ 
quefois  par  la  retraite  d’une  ou  de  plusieurs  nuits  dans  l’intérieur 
du  temple.  Des  serpents  inoffensifs,  élevés  par  les  prêtres,- se  pro¬ 
menaient  sur  l’autel  ou  étaient  dans  leurs  mains,  et  remplissaient  de 
terreur  l’âme  des  profanes.  Puis,  le  dieu  se  faisait  entendre  mysté¬ 
rieusement,  et  une  voix  cachée  expliquait  les  songes  et  rendait, 
sous  forme  d’oracle,  les  arrêts  de  sa  thérapeutique. 

Ainsi  excitée  par  la  terreur  et  la  foi,  l’imagination  des  pauvres 
malades  venait  en  aide  à  la  nature,  réagissait  sur  l’organisme  souf¬ 
frant,  et  quelques-uns  se  trouvaient  immédiatement  guéris,  tandis 
que  d’autres  devaient  attendre  plus  longtemps  le  réel  effet  des  re¬ 
mèdes. 

Ceux  qui  étaient  guéris  s’en  retournaient  heureux,  bénissant  le 
ciel  de  sa  clémence,  et  laissant  des  témoignages  de  leur  gratitude. 
Ceux  qui  n’avaient  pu  être  soulagés  partaient  encore  avec  l’espé¬ 
rance  de  l’avenir,  remplis  de  la  crainte  de  n’avoir  pas  fait  assez 
pour  satisfaire  la  colère  divine,  ils  se  purifiaient  de  nouveau,  et  fai¬ 
sant  un  second  pèlerinage,  ils  redoublaient  de  libéralité. 

En  outre  de  là  pratique,  les  prêtres  enseignaient  les  adeptes,  fai¬ 
saient  école  à  Rhodes,  antérieurement  à  Hippocrate  ;  à  Gnide,  où 
parurent  les  Sentences  gnidiennes,  et  à  Cos.  Dans  tous  ces  tem¬ 
ples  on  suivait  l’usage' importé  d’Égypte,  qui  consistait  à  suspendre 
aux  murs  des  tables  Solives  avec  le  nom  du  malade  et  de  la  mala¬ 
die,  avec  le  traitement  mis  en  usage. 

Plusieurs  de  ces  tables  ont  été  retrouvées,  et  l’on  peut  voir,  par 
l’extrait  suivant,  comment  se  pratiquait  la  science  :  «  Julien  reje¬ 
tait  le  sang  par  la  bouche  et  paraissait  perdu  sans  ressources. 

«  L’oracle  lui  ordonna  de  prendre,  sur  l’autel,  des  graines  de  pin 
et  d’en  manger,  avec  du  miel,  pendant  trois  jours  ;  il  le  fit  et  fut 
guéri.  Ayant  donc  remercié  Dieu,  il  s’en  alla.  » 

Cependant  il  y  avait  déjà  des  esprits  sceptiques  qui,  raillant  la 
puissance  du  ciel,  méprisaient  les  actes  de  ses  ministres,  et  sor¬ 
taient  du  saint  lieu  la  colère  dans  l’âme  et  le  blasphème  sur  les  lè¬ 
vres. 

On  en  peut  juger  par  le  discours  suivant  qu’ Aristophane  place 
dans  la  bouche  d’un  personnage  de  comédie  :  «  Le  sacrificateur  du 
temple  d’Esculape,  après  avoir  éteint  toutes  les  lumières,  nous  dit 
de  dormir,  ajoutant  que,  si  quelqu’un  entendait  le  signal  de  l’arri¬ 
vée  du  dieu,  il  ne  bougeât  en  aucune  manière.  En  conséquence, 
nous  nous  tînmes  tous  couchés  sans  faire  de  bruit. 

a  Pour  moi,  je  ne  pouvais  trouver  le  sommeil,  parce  que  l’odeur 
d’,un  pot  plein  d’un  excellent  potage,  qu’une  vieille  tenait  assez 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE 


17 

près  de  moi,  me  chatouillait  furieusement  l’odorat.  Souhaitant  donc 
passionnément  me  glisser  jusqu’à  lui,  je  levai  doucement  la  tête,  et 
je  vis  le  sacristain  qui  enlevait  les  gâteaux  et  les  figues  de  dessus  la 
table  sacrée,  et  qui,  faisant  le  tour  des  autels,  l’un  après  l’autre, 
mettait  dans  un  sac  tout  ce  qu’il  trouvait  ;  je  crus  qu’il  y  avait  beau¬ 
coup  de  mérite  à  suivre  son  exemple,  et  je  me  levai  pour  aller 
quérir  le  pot  de  la  vieille.  » 

Comme  on  le  voit,  dès  cette  époque  reculée,  l’esprit  de  scepti¬ 
cisme  et  d’incrédulité  existait  à  un  très-haut  degré,  et  se  traduisait 
en  ridiculisant  les  cérémonies  et  les  choses  sacrées  ;  mais  ce  n’est 
pas  tout.  Déjà  se  glissait  également  la  fourberie  au  milieu  de  ces 
pratiques  médicales,  et  les  devins  avaient  quelquefois  recours  aux 
plus  singulières  ruses  pour  conserver  leur  pouvoir  sur  la  foule  im¬ 
bécile.  En  voici  la  preuve  dans  la  manière  dont  se  pratiquait  la  lé- 
canomancie  ou  divination  par  le  moyen  des  bassins. 

Les  magiciens,  dans  une  chambre  close,  peinte  en  bleu,  pla¬ 
çaient  à  terre  un  bassin  plein  d’eau  réfléchissant  le  bleu  du  pla¬ 
fond.  Dans  ce  plancher  est  une  ouverture  cachée,  et  le  bassin  de 
pierre  a  un  fond  en  verre,  au-dessous  de  la  chambre  est  une  pièce 
secrète  où  sont  les  compères  déguisés  en  dieux,  en  démons,  et 
quand  le  magicien  les  fait  voir  au  fond  du  bassin,  la  dupe  effrayée 
ajoute  entière  confiance  à  tout  ce  qu’on  lui  annonce. 

Dans  d’autres  circonstances  ils  faisaient  paraître  le  démon  dans 
la  flamme  ;  pour  cela  ils  dessinaient  sur  le  mur  la  figure  à  évoquer, 
qu’on  enduisait  secrètement  d’une  composition  d’asphalte  et  de  bi¬ 
tume,  et,  au  moment  de  l’évocation,  on  approchait  une  lampe  du 
mur  de  façon  à  mettre  le  feu  aux  matières  inflammables. 

Ailleurs  pour  faire  voltiger  Hécate  sous  la  forme  d’un  feu  aérien, 
un  compère,  caché  dans  la  chambre  obscure,  attendait  la  fin  de  l’é¬ 
vocation  magique,  et  lâchait  un  milan  ou  un  hibou,  auquel  était  at¬ 
taché  de  l’étoupe  enflammée.  Aussitôt  la  dupe,  prévenue  d’avoir  à 
se  prosterner  lors  de  l’apparition  du  feu,  devait  se  cacher  la  face 
contre  terre  jusqu’à  ce  que  le  magicien  lui  ordonnât  de  se  lever,  ce 
.  qu’il  ne  faisait  qu’ après  avoir  repris  l’oiseau  et  lorsque  le  feu  était 
éteint. 

Ainsi,  le  mensonge,  la  fraude  et  l’imposture  avaient  déjà  leurs 
adeptes  qui  exploitaient,  comme  aujourd’hui,  la  crédulité  humaine; 
et,  de  même  que  ceux  qui  agissaient  avec  la  plus  entière  bonne  foi, 
ces  médicastres  éhontés  cherchaient  à  frapper  l’imagination  pour 
s’emparer  d’elle;  et  souvent,  les  uns  et  les  autres  arrivaient  âu 
même  résultat,  c’est-à-dire  à  la  guérison  des  maladies. 

Déjà  cependant  aussi  la  médecine  semble  vouloir  sortir  du  rôle 


BOUCHOT. 


18  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

que  lui  faisaient  le  mysticisme  et  la  théurgie.  Environ  deux  cents 
ou  trois  cents  ans  avant  Jésus-Christ,  on  voit,  sous  l’impulsion  des 
idées  philosophiques  de  Thalès,  de  Pythagore,  de  Démocrite  et  de 
leurs  disciples,  la  médecine  se  séparer  peu  à  peu  de  la  religion,  et 
son  enseignement  devenir  plus  séculier.  Les  sentences  gnidiennes 
et  les  œuvres  des  Asclépiades  sont  les  premiers  monuments  de  la 
science,  qui  parurent  aux  yeux  du  public.  On  y  trouve  bien  encore 
quelques  vestiges  et  quelques  traces  de  théurgie  médicale,  mais  un 
nouveau  courant  d’idées  s’est  fait  jour,  et  il  va  bientôt  entraîner 
l’esprit  humain  dans  une  nouvelle  voie,  celle  de  l’observation  et  de 
l’expérience. 

§  IV.  — r  Dü  MYSTICISME  ET  DE  LA  THÉ  ORGIE  DANS  LA  ROME  PAÏENNE. 

De  la  Grèce,  où  elle  fut  d’abord  si  florissante,  la  théurgie  médi¬ 
cale  ne  tarda  pas  à  s’étendre  à  Rome,  .en  Asie,  en  Afrique,  en  Es¬ 
pagne  et  dans  les  Gaules.  Partout  elle  se  manifesta  avec  les  mêmes 
caractères  que  dans  la  Grèce.  Elle  avait  pour  but  la  pénétration  de 
l’avenir  et  la  guérison  des  maladies.  C’est  environ  deux  cents  ans 
avant  Jésus-Christ  qu’elle  s’introduisit  à  Rome  ;  et  là  elle  fut  pra¬ 
tiquée  par  les  prêtres,  les  astrologues,  les  devins  et  les  fabricants 
de  charmes,  . de  philtres  et  d’enchantements. 

Au  temps  des  Étrusques,  c’étaient  les  aruspices  qui,  en  exami¬ 
nant  les  entrailles  des  victimes,  prédisaient  les  événements  futurs. 
Plus  tard,  ce  furent  les  augures  romains  qui  se  chargeaient  de  l’ins¬ 
pection  et  de  l’interprétation  du  vol  des  oiseaux. 

Néanmoins  la  théurgie  n’eut  pas  à  Rome  le  même  éclat  que  dans 
la  Grèce,  elle  se  dissipa  vite  au  souffle  de  la  science  médicale  sé¬ 
rieuse  importée  de  chez  les  Grecs,  et  elle  resta  presque  exclusive¬ 
ment  l’œuvre  d’obscurs  adeptes. 

§  V.  —  DU  MYSTICISME  ET  DE  LA  THÉURGIE  DANS  LES  GAULES  AU  MOYEN 
AGE  ET  JUSQUES  DANS  LÈS  TEMPS  MODERNES. 

Dans  les  Gaules,  la  théurgie  eut  pour  représentants  les  druides, 
qui  eux  aussi  s’attribuaient  le  pouvoir  de  commander  aux  esprits  et 
d’opérer  des  cures  merveilleuses. 

C’est  alors  qu’on  vit  se  produire  cette  grande  révolution  morale 
qui  opéra  des  changements  si  profonds  dans  les  idées  de  cette  époque. 
Le  christianisme  venait  de  naître  et  s’étendait  avec  rapidité,  ren¬ 
versant  les  faux  dieux,  leurs  temples  et  toutes  les  pratiques  qui  s’y 
faisaient  ;  il  avait  établi  le  culte  d’un  Dieu  unique  et  engagé  la  lutte 
au  nom  de  la  foi  contre  les  superstitions  païennes. 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  19 

En  son  nom,  les  évêques  combattent  la  magie,  poursuivent  la  di¬ 
vination  et  défendent  la  sorcellerie. 

Les  empereurs  chrétiens  publient  des  décrets  d’après  lesquels  on 
punit,  de  peines  très-sévères  quiconque  prétend  connaître  l’avenir, 
ou  être  en  communication  avec  les  esprits.  Mais  rien  ne  peut  déra¬ 
ciner  cet  instinct  du  merveilleux,  qui  a  tant  d’empire  sur  l’esprit  de 
j’homme  et  qui  sut  envahir  jusqu’au  christianisme  lui-même,  d’où 
l’on  ne  pourra  jamais  l’expulser.  Les  chrétiens,  en  effet,  changèrent 
l’objet  du  culte,  mais  ils  ne  surent  pas  en  bannir  l’idolâtrie.  Ils  éta¬ 
blirent,  en  l’honneur  des  saints,  les  mêmes  rites  païens,  les  mêmes 
fêtes  par  lesquelles  on  avait  célébré  les  divinités  antiques. 

Et  de  même  que  les  saints  sont  substituas  aux  dieux  du  paga¬ 
nisme,  de  même  le  démon,  cet  éternel  esprit  du  mal,  remplace  les 
mauvais  génies.  La  magie  païenne  des  dieux  de  l’Olympe  est  rem¬ 
placée  par  la  magie  diabolique.  L’Église  en  combattait  les  excès,  mais 
au  fond  elle  croyait  à  l’influence  démoniaque.' Les  sorciers,  les  ma¬ 
giciens,  les  astrologues  étaient,  selon  la  nouvelle  foi,  sous  l’empire 
du  démon  dont  ils  étaient  les  agents,  et  en  les  poursuivant  c’était  le 
diable  qu’elle  croyait  terrasser. 

Malheureusement  l’ignorance,  l’ardeur  delà  foi,  le  fanatisme  et  l’es¬ 
prit  deprosélytisme  prenant  des  proportions  de  plus  en  plus  grandes, 
on  en  arriva  à  employer  la  terreur  et  la  torture  pour  combattre  l’in¬ 
fluence  imaginaire  du  démon,  à  qui  l’on  attribuait,  sous  le  nom  de 
possession,  la  plupart  des  délires  et  des  maladies  nerveuses  observés 
chez  l’homme.  C’est  à  ce  point  que,  si  un  malheureux  malade  dans 
son  délire  venait  à  prononcer  le  nom  d’un  autre  homme,  celui-ci 
pouvait  être  immédiatement  emprisonné  et  accusé  d’avoir  jeté  un 
maléfice  sur  son  prochain.  La  chose  était  grave,  car  on  l’interrogeait 
pour  lui  faire  avouer  ses  communications  avec  le  diable.  Naturelle¬ 
ment  l’infortuné  niait  tout,  mais  on  le  mettait  à  la  question  et  on 
lui  arrachait  des  aveux  qu’il  ne  faisait  que  pour  se  soustraire  aux  tor¬ 
tures  les  plus  affreuses.  C’était  peine  inutile,  car  aussitôt  les  aveux  ob¬ 
tenus,  on  dressait  un  bûcher  sur  lequel  on  brûlait  le  prétendu  sorcier. 

La  guerre  fut  terrible,  car  en  passant  ainsi  de  l’exorcisme  simple 
à  la  torture  et  ensuite  au  bûcher,  l’Église  voulut  anéantir  ce  qu’il 
n’était  pas  en  son  pouvoir  de  vaincre.  Ainsi  périrent  dans  les  flammes 
des  milliers  d’individus  qui  n’étaient  autres  que  des  malades,  tels 
qu’on  en  voit  tous  les  jours,  et  qu’un  traitement  rationnel  aurait  pu 
guérir. 

La  croyance  aux  sorcières  et  à  leurs  sortilèges  était  si  générale 
au  moyen  âge,  que  laïques  et  religieux  à  la  fois  se  mettaient  à  les 
poursuivre  pour  les  détruire  au  moyen  des  plus  grands  supplices, 


20  HISTOIRE  UE  LA  MÉDECINE 

comme  si  la  société  avait  en  face  d’elle  de  ces  grands  coupables  qui 
ne  méritent  aucune  pitié.  On  sait  quel  a  été  le  sort  de  Jeanne  d’Arc, 
accusée  de  possession  et  de  sorcellerie.  Mais  ce  qu’on  ignore,  c’est 
que  le  supplice  de  la  pucelle  d’Orléans  sembla  faire  naître  une  épi¬ 
démie  d’héroïnes.  Deux  jeunes  filles  des  environs  de  Paris  se  décla¬ 
rèrent  inspirées  de  Dieu  pour  continuer  sa  mission.  Elles  furent  je¬ 
tées  en  prison,  l’une  se  rétracta  heureusement  pour  elle  et  obtint 
la  liberté  ;  mais  l’autre  ayant  persisté  dans  ses  déclarations  fut  con¬ 
damnée  à  périr  par  le  feu. 

En  1436,  à  peine  les  cendres  de  Jeanne  d’Arc  avaient -elles  eu  le 
temps  de  refroidir,  que  dans  le  pays  de  "Vaud  on  signale  une  épi¬ 
démie  de  lycanthropie,  des  hommes  se  croient  changés  en  loup, 
mangent  de  la  chair  humaine  et  dévorent  même  leurs  propres 
enfants.  Des  centaines  d’individus  avouent  ce  crime  imaginaire  au¬ 
jourd’hui  connu  sous  le  nom  de  folie ;  on  les  croit  possédés  du 
démon  et  ils  sont  brûlés. 

En  1459  surgit  en  Artois  une  autre  épidémie  de  possession  dé¬ 
moniaque.  Ce  sont  des  femmes  qui  prétendent  et  avouent  qu’elles 
ont  la  nuit  un  commerce  intime  avec  le  diable.  Pour  les  guérir  on 
les  envoie  aussi  au  bûcher. 

Des  faits  analogues  se  produisent  à  Cologne,  à  Mayence,  à  Trêves, 
à  Salzbourg,  mais  là,  il  s’y  joint  une  illusion  anthropophagique ,  et 
partout  les  flammes  sont  le  remède  apporté  contre  cette  prétendue 
anthropophagie ,  qui  n’est  qu’une  véritable  illusion  sensoriale.  Dans 
ces  villes,  quarante-cinq  femmes  furent  brûlées  en  un  an,  les  unes 
pour  avoir  dit  qu’elles  avaient  mangé  des  enfants,  les  autres  parce 
qu’elles  avaient  avoué  avoir  un  commerce  intime  avec  le  diable. 
On  observa  les  mêmes  choses  à  Constance  et  à  Raweinsburg,  où, 
en  cinq  ans,  quarante-huit  sorcières  furent  brûlées. 

.Un  peu  plus  tard,  en  1491,  c’est  dans  le  couvent  de  Cambrai  que 
règne  la  possession  démoniaque;  ici,  ce  sont les tempestières  -,  elles 
provoquaieut  des  orages  avec  le  concours  du  diable,  et  l’on  vit 
même  une  femme  s’accuser  d’avoir  soulevé  une  tempête  en  soufflant 
sur  un  verre  d’eau. 

Tous  ces  faits  se  renouvelèrent  durant  le  xvie  siècle.  Mais  c’est 
surtout  en  Espagne  que  le  nombre  des  malades  et  par  conséquent 
des  victimes  fut  considérable.  Des  milliers  de  pauvres  malades , 
considérés  comme  sorciers,  sous  l’influence  occulte  du  démon,  furent 
brûlés  vifs. 

Dans  la  première  moitié  du  xvne  siècle,  ces  supplices  continuaient 
encore,  et,  chose  douloureuse  à  dire,  en  1620,  l’immortel  Kepler 
eut  à  défendre  deux  fois  sa  mère  accusée  de  magie.  Devant  les  juges, 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  21 

Kepler  dit  qu’il  croyait  aux  sorciers,  mais  il  déclarait  sa  mère  inno¬ 
cente. 

Ainsi,  on  le  voit,  c’est  la  démonomanie,  aujourd’hui  considérée 
comme  une  forme  d’aliénation  mentale,  qui  allume  tous  ces  bû¬ 
chers.  Un  individu  est  soupçonné  d’avoir  des  relations  avec  le  diable, 
on  l’emprisonne,  on  lui  fait  avouer  des  crimes  imaginaires  et  on 
l’envoie  au  supplice.  On  a  peine  à  croire  jusqu’à  quel  point  l’esprit 
humain  est  susceptible  de  s’égarer.  Mais  si  l’on  veut  prendre  la 
peine  de  lire  la  Magie  de  Bodin,  on  y  verra  consignés  les  faits  les 
plus  extraordinaires  qui  se  puissent  imaginer  en  fait  d’hallucinations 
étranges  et  d’illusions  sensoriales  variées. 

Au  reste,  pour  donner  une  idée  de  la  démonomanie  à  cette 
époque,  voici  comment  le  conseiller  Delancre  résume  les  actes  des 
démonolâtres  :  «  Us  ont  trouvé  moyen  de  ravir  les  femmes  d’entre 
les  bras  de  leurs  époux,  et  faisant  force  et  violence  à  ce  saint  et 
sacré  lien  de  mariage,  ils  ont  adultéré  et  joui  d’elles  en  présence  de 
leurs  maris,  lesquels,  comme  statues  et  spectateurs  immobiles  et 
déshonorés,  voyaient  ravir  leur  honneur  sans  pouvoir  y  mettre 
ordre  :  la  femme,  muette,  enseveliè  dans  un  silence  forcé,  invo¬ 
quant  en  vain  le  secours  du  mari,  et  l’appelant  inutilement  à  son 
aide,  lui-même  contraint  de  subir  sa  honte  à  yeux  ouverts  et  à  bras 
croisés.- 

»  Danser  indécemment,  festiner  ordement,  s’accoupler  diaboli¬ 
quement,  blasphémer  scandaleusement,  se  venger  insidieusement, 
courir  après  tous  les  désirs  horribles,  sales  et  dénaturés  brutale¬ 
ment,  tenir  les  crapauds  et  vipères,  les  lézards  et  toutes  sortes  de 
poisons  précieusement,  aimer  un  bouc  puant  ardemment,  le  cares¬ 
ser  amoureusement.  »  ( Tableau  de  V inconstance  au  moyen  âge, 
P-  13.) 

Ainsi,  voilà  de  malheureuses  nymphomanes  qu’on  cherche  d’a¬ 
bord  à  exorciser  simplement,  mais  qui  bientôt  montent  sur  le  bû¬ 
cher  après  avoir  avoué  elles-mêmes  leurs  crimes.  Aujourd’hui  elles 
seraient  simplement  envoyées  à  l’hospice  de  la  Salpêtrière,  dans 
des  salles  spéciales,  et  traitées  comme  de  véritables  aliénées. 

Mais,  ce  qui  paraît  surprenant,  c’est  de  voir  se  reproduire  ces 
événements  jusqu’à  une  époque  très-rapprochée  de  nous.  Ainsi, 
sous  Louis  XIY,  alors  que  Voltaire  et  Bayle  se  révoltaient  contre  la 
continuation  de  tels  supplices,  des  magistrats  de  Rouen  osèrent 
encore,  en  plein  parlement,  réclamer  le  sang  des  sorciers  et  de¬ 
mander  qu’on  rallumât  les  bûchers.  Est-il  rien  de  plus  significatif 
de  la  part  d’esprits  éclairés,  et  comment  ne  pas  voir  dans  ces  fu¬ 
nestes  aberrations  la  preuve  de  cette  crédulité  inhérente  à  l’esprit 


22  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

humain  et  dont  j’ai  parlé  précédemment?  —  Ces  faits  se  produisaient 
cependant  à  une  époque  et  dans  un  pays  où  le  Tartuffe  et  le  Misan¬ 
thrope  .avaient  déjà  paru  sur  la  scène  française  ! 

A  ce  moment,  néanmoins,  la  démonomanie  commence  à  dispa¬ 
raître  et  à  changer  de  forme,  pour  faire  place  à  d’autres  manifesta¬ 
tions,  cette  fois  plus  innocentes,  du  mysticisme  médical  et  de  la 
crédulité  publique.  Les  jansénistes  et  les  molinistes  étaient  aux 
prises;  ceux-ci  ayant  fait  des  guérisons  miraculeuses  sur  lesquelles 
l’attention  publique  s’était  fixée  ,  les  jansénistes  voulurent  les 
imiter. 

Jacques  IL  mort  en  exil  à  Saint- Germain,  avait,  dit-on,  reçu  du 
ciel  le  don  d’opérer  des  miracles.  Comme  ses  prédécesseurs  et 
comme  les  rois  de  France,  il  guérissait  les  scrofuleux  en  les  tou¬ 
chant  du  doigt.  C’était  sa  distraction  à  Saint-Germain.  En  outre,  dit 
Salgues  ( Erreurs  et  Préjugés  du  xvme  siècle,,  t.  I),  il  faisait  mar¬ 
cher  les  boiteux,  dégourdissait  la  jambe  des  goutteux,  redressait 
les  louches,  faisait  parler  les  bègues  et  les  muets.  Pour  répondre  à 
ces  guérisons  extraordinaires,  on  répandit  le  bruit  que  monseigneur 
de  Yialart,  janséniste,  avait,  pendant  sa  vie,  rendu  la  vue  à  des 
aveugles  par  sa  bénédiction.  Et  comme  il  était  enterré  à  Châlons- 
sur-Marne,  on  vit  aussitôt  une  foule  de  malades  accourir  dans  cette 
ville,  espérant  trouver  la  santé  en  visitant  le  tombeau  du  saint.  Mais 
comme  la  ville  de  Châlons  était  assez  éloignée  de  Paris,  les  moyens 
de  transport  difficiles,  on  devait  songer  à  opérer  des  miracles  dans 
la  capitale  même  de  la  France. 

L’occasion  se  présenta  bientôt.  Un  diacre  janséniste,  nommé 
Pâris,  connu  par  sa  grande  piété,  vint  à  mourir  et  fut  inhumé  au 
cimetière  de  Saint-Médard.  Sa  dépouille  fut  considérée  comme 
ayant  la  puissance  d’accomplir  des  guérisons  miraculeuses.  Tout 
aussitôt  quelques  malades  furent  envoyés  près  de  son  tombeau,  et 
là,  dans  le  cimetière,  la  nuit,  on  les  fit  coucher  sur  la  sépulture. 
Chacun  devine  la  terreur  et  la  foi  qui  s’emparèrent  de  l’esprit  de 
ces  pauvres  malades.  Leur  eflroi  se  traduisit  bientôt  par  des  convul¬ 
sions,  et  quelques-uns  revinrent  guéris.  C’était  ce  qu’on  appelle  si 
faussement  un  miracle .  Le  bruit  s’en  répandit  aussitôt,  et,  au  bout  de 
quelques  jours,  on  venait  en  pèlerinage  au  tombeau  du  diacre  Pâris. 
Les  aveugles  y  venaient  chercher  la  lumière,  les  muets  la  parole,  les 
paralytiques  le  mouvement;  ils  eussent  été  aux  eaux  minérales,  à 
la  tombe  de  Mahomet  ou  de  sainte  Geneviève,  etc.,  qu’ils  y  auraient 
trouvé  la  guérison  aussi  bien  qu’au  cimetière  de  Saint-Médard.  La 
condition  de  ces  merveilles,  c’est  que  les  malades  aient  la  foi.  La 

foi  !  tout  est  là  dans  ce  genre  de  merveilles.  Avec  elle  s’opère- 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  23 

ront  toujours  des  miracles  de  la  nature  de  ceux  dont  il  est  ques¬ 
tion  ici. 

C’est  aussi  vers  cette  époque  qu'on  vit  paraître  dans  le  même 
lieu  l’ épidémie  des  flagellants.  Là,  des  femmes  nerveuses  qui 
venaient  demander  à  ce  tombeau  la  guérison  de  maux  peut-être 
imaginaires,  tombaient  tout  à  coup  dans  un  état  d’insensibilité  com¬ 
plète  ;  elles  se  roulaient  par  terre;  on  leur  mettait  une  planche  sur 
le  corps,  et  plusieurs  hommes  marchaient  dessus,  sans  qu’elles 
éprouvassent  la  moindre  douleur;  bien  plus,  on  ajoute  qu’elles 
éprouvaient  une  certaine  jouissance  à  être  torturées  de  cette  ma¬ 
nière,  et  lorsqu’on  les  frappaient  à  coups  de  barre  de  fer,  elles 
criaient  avec  force  :  «  Continuez,  frères,  continuez  !  » 

Est-il  rien  de  plus  incroyable  en  apparence ,  et  de  plus  étrange 
que  cette  théurgie?  Cependant  ces  faits  sont  exacts,  et  il  importe  au 
médecin  de  les  connaître  pour  les  apprécier  comme  ils  le  méritent 
sans  y  apporter  ce  scepticisme  absolu  et  railleur  qui  ferme  les  yeux 
à  la  vérité. 

Le  bruit  qui  se  fit  autour  de  ces  prétendus  miracles,  et  le  scan¬ 
dale  de  ces  pratiques,  où  l’érotisme  prenait  une  si  grande  part, 
furent  tels,  que  la  police,  obligée  d’intervenir,  se  mit  en  devoir  d’ar¬ 
rêter  les  débordements  de  ces  imaginations  délirantes  et  de  fermer 
le  cimetière. 

Tout  le  monde  connaît  la  fameuse  inscription  : 

De  par  le  roi,  défense  à  Dieu 
De  faire  miracle  en  ce  lieu. 

Placé  sur  la  porte  du  cimetière  Saint-Médard,  cet  arrêt  suffit 
pour  mettre  fin  aux  pèlerinages,  aux  convulsions,  aux  flagellations 
et  aux  miracles  qui,  pendant  plusieurs  années,  servirent  à  la  propa¬ 
gation  du  jansénisme. 

D’un  autre  côté,  l’influence  des  idées  philosophiques  émises  par 
Voltaire  et  Bayle  commençait  à  se  faire  sentir.  Le  clergé  compre¬ 
nait  combien  ces  erreurs  compromettaient  la  religion  et  l’engageaient 
dans  une  voie  funeste.  Les  sciences  faisaient  de  grands  progrès. 
Tout,  en  un  mot,  contribuait  à  faire  disparaître  le  mysticisme  qui 
avait  allumé  les  bûchers  et  produit  les  miracles  médicaux. 

Newton  venait  de  découvrir  l’attraction  et  la  gravitation  ;  le  ma¬ 
gnétisme  terrestre  entrait  dans  la  science.  C’est  au  moment  où  ces 
belles  découvertes  illustraient  une  époque,  qu’on  vit  en  Allemagne 
deux  hommes  ,  un  prêtre,  Gassner,  et  un  médecin,  Mesmer ,  ori¬ 
ginaires  de  la  Souabe,  qui  crurent,  en  1774,  avoir  trouvé  dans  le 
magnétisme  animal  la  panacée  de  tous  les  maux  de  l’humanité. 


24  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Gassner,  orné  de  son  étole,  pratiquait  avec  les  formules  ordi¬ 
naires  du  rite  chrétien,  un  véritable  exorcisme  sur  les  malades 
ayant  la  foi  dans  l’esprit  et  le  diable  dans  le  corps,  et  il  abandon¬ 
nait  aux  médecins  les  maladies  auxquelles,  après  quelques  opéra¬ 
tions  probatoires,  il  reconnaissait  que  l’esprit  malin  était  étranger. 
C’était  une  application  de  la  théurgie. 

Mesmer  croyait  également  aux  esprits,  non  plus  à  ces  esprits  fu¬ 
nestes  qui  s’emparent  du  corps  des  malades  et  qu’on  doit  expulser, 
mais  à  des  esprits  de  vie  et  de  salut  qu’on  peut  appeler  au  moyen 
de  pratiques  attrayantes  et  de  douces  caresses.  Esprit  du  monde , 
âme  de  l'univers,  aimant,  fluide  universel,  etc.,  tels  étaient  les 
noms  du  nouvel  agent  capable  de  guérir  immédiatement  les  mala¬ 
dies  de  nerfs  et  médiatement  toutes  les  autres.  C’était  le  ma¬ 
gnétisme  animal. 

§  VI.  —  MAGNÉTISME  ANIMAL.  GASSNER,  MESMER  ET  CAGLIOSTRO. 

Après  avoir  pratiqué  quelque  temps  en  Autriche,  Gassner  fut 
exilé  dans  un  couvent,  et  Mesmer,  auquel  on  avait  interdit  ses  pra¬ 
tiques,  vint  à  Paris.  C’était  en  1778.  Il  descendit  à  la  place  Ven¬ 
dôme  et  guérit  quelques  malades.  Du  bruit  se  fit  autour  de  son 
nom.  A  Paris,  c’en  est  assez,  et  l’hôtel  des  frères  Bonnet,  où  il  était 
descendu,  ne  désemplissait  pas.  La  robe,  l’armée,  la  finance,  la 
noblesse  fournissaient  sa  clientèle  ;  mais,  chose  importante  à  re¬ 
marquer,  les  femmes  étaient  ses  malades  de  prédilection. 

Par  son  esprit,  son  élégance  et  sa  beauté,  Mesmer  fascinait  ses 
clientes.  Il  se  mettait  en  rapport  avec  elles  en  les  faisant  Asseoir  en 
face  de  lui, le  dos  au  nord, pied  contre  pied, genou  contre  genou.  Por¬ 
tant  alors  doucement  les  deux  pouces  sur  les  plexus  nerveux  qui  sont 
au  creux  de  l’estomac,  il  mettait  les  doigts  sur  les  hypochondres  en 
les  promenant  pour  effleurer  les  hypochondres  sans  bouger  le  pouce. 
C’étaient  les  passes  préliminaires.  Mesmer  en  augmentait  peu  à 
peu  l’efficacité  par  la  pénétration  de  son  regard  et  par  l’harmonie 
d’une  musique  suave.  Alors,  se  produisait  du  froid,  chez  d’autres 
de  la  chaleur  et  de  la  douleur,  et,  d’après  le  siège  du  mal,  les  passes 
devaient  aller  sur  la  partie  malade.  Il  fallait  que  le  toucheur  eût 
une  main  placée  sur  le  côté  opposé  à  celui  où  l’autre  main  agissait 
pour  enlever,  injecter  le  fluide  vivifiant  qu’il  développait  avec  l’autre. 

Si  la  maladie  était  générale,  on  l’attaquait  par  des  passes  plus 
larges  qui  couvraient  le  corps  de  la  tête  aux  pieds,  jusqu’à  ce  que 
le  malade,  saturé  de  fluide,  se  pâmât  de  douleur  ou  de  plaisir. 

Alors  les  attouchements  n’étaient  plus  nécessaires,  et  à  distance, 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  25 

au  moyen  d’une  baguette  de  fer  ou  de  verre  en  pointe  mousse, 
Mesmer  injectait  le  fluide  dont  il  se  disait  rempli.  Bientôt  la  scène 
s’animait,  des  éclats  de  rire,  .des  hoquets,  des  cris  de  douleur  se 
faisaient  entendre  et  l’on  observait  des  pâmoisons  et  des  crises  con¬ 
vulsives  que  l’on  charmait  au  piano  ou  à  Yharmonica,  instrument 
que  Mesmer  avait  importé  d'Allemagne.  Les  malades  reprenaient 
peu  à  peu  leurs  sens,  mais  à  peine  guéries  la  plupart  demandaient 
à  être  replongées  dans  leur  état  primitif  de  somnolence,  de  bien- 
être  et  de  langueur.  Elles  éprouvaient  un  attrait  invincible  pour  le 
magnétiseur,  et  il  leur  était  impossible,  disaient-elles,  de  ne  pas 
l’aimer. 

De  tout  ce  monde  accouru  à  la  place  Vendôme,  hommes  et  fem¬ 
mes,  un  quart  seulement  ressentait  l’action  de  Mesmer,  et  les  trois 
quarts  y  restaient  insensibles.  Mais  qu’importe?  celles  que  les  passes 
magnétiques  avaient  charmées,  et  différentes  cures  heureuses  chez 
des  sujets  nerveux,  suffirent  à  faire  la  réputation  du  magnétiseur,  en 
attendant  que  la  persécution  des  corps  savants  et  la  vogue  des  gens 
du  monde  fissent  le  reste  de  sa  fortune.  C’est  alors  que  Mesmer 
inventa  son  baquet. 

Ne  pouvant  plus  magnétiser  chacun  en  particulier,  il  faisait  des 
groupes  de  dix  à  quinze,  auxquels  il  administrait  collectivement  son 
fluide.  On  se  réunissait  avec  des  amis;  chacun  voulait  y  aller  . et 
l’on  disait  :  Serez-vous  des  nôtres  ce  soir,  j’ai  mon  baquet  ? 

C’était  une  véritable  épidémie,  et  voici  comment  se  passaient  les 
choses  :  Dans  une  cuve  à  demi  remplie  d’eau,  se  trouvait  au  fond  : 
du  verre  pilé,  de  la  limaille  de  fer  et  un  lit  de  bouteilles  remplies 
d’eau  à  goulots  convergents,  tandis  qu’ au-dessus  il  y  avait  un  nou¬ 
veau  lit  de  bouteilles  à  goulots  divergents.  Le  tout  était  couvert  d’uue 
table  percée  de  trous,  par  où  sortaient  des  baguettes  de  fer  ou  de 
verre  coudées  que  chacun  devait  prendre,  regarder  et  appliquer  au 
siège  du  mal.  On  entourait  la  table  en  tenant  les  tiges  de  verre,  une 
corde  enlaçait  d’un  pli  chaque  malade  pour  faire  communiquer  le 
fluide  de  l’un  à  l’autre,  et  bientôt  arrivaient  l’ennui,  le  malaise,  les 
frissons,  les  sueurs,  le  sommeil,  les  crises  de  rire  ou  les  pertes  de 
connaissance.  C  étaient  mille  attitudes  aussi  diverses  que  grotes¬ 
ques  et  pénibles. 

Mesmer,  en  habit  lilas,  avec  jabot  de  malines,  présidait  à  tout 
avec  une  assurance  parfaite,  aidant  l’action  de  ses  regards  et  de  ses 
gestes,  au  son  de  l’harmonica  et  en  touchant  chacun  de  sa  baguette 
ou  de  ses  doigts.  Si  la  crise  convulsive  avait  lieu,  Mesmer  emportait 
la  malade  dans  ses  bras,  le  plus  souvent  c’était  une  femme,  dans  la 
salle  des  crises,  soigneusement  matelassée.  Il  les  délaçait  et  les 


26  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

laissait  se  débattre  dans  ce  sanctuaire,  où  personne  ne  devait  entrer 

que  lui.  . . ■ . . 

Je  n’ai  pas  à  en  dire  davantage ,  pour  ne  point  compromettre 
la  gravité  de  cette  histoire.  Mais  ce  qu’il  faut  remarquer  c’est 
qu’il  y  a  dans  ces  transformations  du  mysticisme,  passant  de  la 
théurgie  à  la  démonologie,  de  la  démonologie  à  la  magie  et  à  la 
sorcellerie,  de  la  sorcellerie  au  magnétisme  animal,  au  somnambu¬ 
lisme  et  à  l’homœopathie,  quelque  chose  qui  afflige  profondément 
l’esprit  humain  et  qui  montre  jusqu’à  quel  point  peut  aller  sa  cré¬ 
dulité. 

Un  peu  plus  tard,  en  1785,  le  marquis  de  Puységur  découvrit 
le  somnambulisme  artificiel,  qui  devait  à  son  tour  captiver  l’o¬ 
pinion. 

Mesmer  abandonné,  mais  n’avant  pas  encore  quitté  la  France, 
n’avait  produit  que  des  crises  ;  mais  voici  de  simples  passes  produi¬ 
sant  le  sommeil  et  remplaçant  le  fameux  baquet.  Dans  ce  sommeil, 
les  facultés  du  magnétisé  étant  exaltées,  le  rendent  docile  à  la 
volonté  du  magnétiseur.  Le  nombre  des  adeptes  va  bientôt  en  gros¬ 
sissant,  et  M.  de  Puységur,  imitant  Mesmer,  qui  avait  magnétisé  un 
arbre  sur  le  boulevard  du  Temple,  magnétise  l’arbre  de  la  place  de 
Buzancy,  auquel  il  communique  ainsi  les  plus  merveilleuses  pro¬ 
priétés.  L’engouement  fut  à  son  comble  ;  tout  le  monde  veut  tou-; 
cher  l’arbre,  on  l’entoure  de  cordes,  dont  on  donne  les  bouts  aux 
malades,  qui  font  la  chaîne ,  et  reçoivent  ainsi  la  bienheureuse 
influence  du  fluide  renfermé  sous  son  écorce.  On  obtint  ainsi 
soixante-deux  guérisons  dans  l’espace  de  deux  mois.  L’engouement 
devint  universel,  et  Ton  ne  vit  bientôt  de  tous  côtés  que  des  arbres 
magnétisés  opérant  des  guérisons  miraculeuses. 

C’est  alors  qu’apparut  le  célèbre  Cagliostro,  qui  remplaça  les 
passes  par  de  simples  attouchements,  produisant  des  effets  sembla¬ 
bles.  Mais  outre  cela,  ce  nouveau  magicien  possédait  un  élixir  de 
longue  vie,  et  s’ était  fait  le  chef  d’une  nouvelle  secte  de  franc-ma¬ 
çonnerie  égyptienne.  En  peu  de  temps  il  arriva  à  avoir  de  nombreux 
adeptes  dans  la  haute  classe  delà  société.  Les  femmes  elles-mêmes 
voulurent  être  initiées  aux  mystères  de  la  nouvelle  franc- maçon¬ 
nerie,  et  il  faut  lire  le  récit  des  scènes  impudiques  qui  avaient  lieu 
.dans  ces  initiations  pour  apprendre  ce  que  peut  inspirer  la  folie 
humaine  et  où  peut  conduire  le  mysticisme  médical. 

Cagliostro  opéra  quelques  cures  parmi  les  grands  personnages  de 
l’époque*  notamment  celle  du  prince  de  Soubise,  ce  qui  lui  attira 
une  très-grande  célébrité  et  la  plus  fructueuse  clientèle. 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  27 

Il  était  jeune,  beau  et  généreux,  ce  qui  ne  gâte  jamais  rien  ;,il 
avait  un  regard  fascinateur,  et  son  influence  sur  les  femmes  était 
prodigieuse.  Les  carrosses  envahissaient  la  rue  Saint-Claude  où  il 
habitait,  et  sa  personne  excitait  un  tel  enthousiasme,  que  son  buste 
fut  taillé  en  marbre,  et  au-dessous  on  lisait  cet  hommage  poétique  : 

De  1’ami  des  humains  reconnaissez  les  traits. 

Tous  ses  jours  sont  marqués  par  de  nouveaux  bienfaits. 

Il  prolonge  la  vie,  il  secourt  l’indigence  ; 

Le  plaisir  d’être  utile  est  seul  sa  récompense. 

Ce  qu’il  y  a  de  curieux  dans  toutes  ces  manifestations  du  mysti¬ 
cisme  médical,  c’est  de  voir  la  plus  ridicule  crédulité  régner  tou¬ 
jours,  non  pas  dans  la  classe  pauvre,  ignorante,  et  par  cela  même 
facile  à  tromper;  mais  parmi  les  nobles,  les  riches  et  les  lettrés, 
qui  sont  à  la  tête  d’un  pays  et  qui  aspirent  à  la  réputation  d’esprits 
distingués. 

§  VIL  —  HOMŒOPATHÏE. 

VIII.  Homœopathie.  —  Au  moment  où  les  merveilles  du  magné¬ 
tisme  animal  préoccupaient  encore  les  esprits,  lorsqu’on  commençait 
à  peine  à  se  désabuser  des  supercheries  de  Mesmer  et  de  Cagliostro, 
à  l’aurore  du  somnambulisme,  parut,  en  1790,  une  nouvelle  trans¬ 
formation  du  mysticisme  médical.  Dans  cette  nouvelle  superstition, 
l’auteur  crut  devoir  accorder  à  des  propriétés  occultes  et  fantas¬ 
tiques  de  la  matière  magnétisée  des  vertus  thérapeutiques  d’autant 
plus  fortes  qu’on  emploie  moins  de  substance,  et  que  l’intention  de 
l’expérimentateur  est  plus  formelle  .  Ce  mysticisme  est  celui  d’Hah- 
nemann,  c’est  Yhomœopathie. 

Il  y  a,  dans  cette  folie  allemande,  deux  choses  à  considérer  :  la 
doctrine  et  la  thérapeutique.  — Par  sa  doctrine  Similia  similibiis 
curantur,  empruntée  à  Paracelse,  qui  l’avait  prise  à  l’antique  mé¬ 
decine  de  Galien,  l’bomœopathie  a  une  prétention  philosophique- 
élevée,  et  elle  serait  discutable  dans  l’erreur  de  sa  formule  ;  mais, 
par  le  surnaturel  de  sa  thérapeutique ,  elle  sort  des  domaines  de 
la  science,  et  rentre  dans  ceux  de  la  superstition  médicale.  Il  n’y 
aurait  même  pas  à  en  parler  si  elle  n’avait  conquis  le  suffrage  de 
gens  que  leur  intelligence  devrait  mettre  plus  à  l’abri  d’une  pareille 
mystification.  En  effet,  ce  n’est  pas  dans  les  classes  pauvres  ou 
ignorantes  de  la  société  qu’elle  trouve  des  adeptes  :  ses  clients  et 
ses  patrons  sont  justement  des  personnes  riches,  éclairées,  des 
ministres,  des  officiers  supérieurs,  des  lettrés,  des  femmes  ner¬ 
veuses  du  plus  haut  monde,  des  gens  qui,  souvent,  se  vantent  de 


28  niSTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

leur  incrédulité,  des  esprits  forts,  libres  penseurs,  ne  croyant,  ni 
aux  miracles,  ni  au  surnaturel,  traitant  assez  mal  les  choses  de  la 
religion,  et  les  considérant  comme  les  restes  d’une  superstition 
destinée  à  s’éteindre.  Ces  personnes  d’élite  ne  croient  pas  au  surna¬ 
turel,  mais  elles  croient,  avec  l’homœopathie,  qu’un  novemdécil- 
lionième  de  silice  ou  de  charbon  végétal,  trituré  d’une  certaine 
façon,  a  des  propriétés  thérapeutiques  plus  puissantes  qu’un  caillou 
ou  qu’un  gros  morceau  de  braise. 

De  toutes  les  inconséquences  de  l’esprit  humain,  c’est  là,  à  mon 
sens  au  moins,  une  des  plus  fortes  qu’il  ait  jamais  été  donné  à  l’his¬ 
toire  de  faire  connaître. 

Pour  Hahnemann,  il  n’y  a  pas  de  maladies,  il  n’y  a  que  des  ma¬ 
lades  et  des  symptômes  ;  il  est  inutile  de  faire  un  diagnostic,  et  il 
faut  noter  avec  le  plus  grand  soin  tous  les  phénomènes  que  pré¬ 
sente  le  patient,  pour  appliquer  les  remèdes  propres  à  combattre 
chacun  de  ces  accidents.  Peu  importe  la  pneumonie,  la  pleurésie 
ou  la  fièvre  typhoïde,  ce  diagnostic  local  ne  sert  à  rien  ;  ce  qu’il  faut 
rechercher,  c’est  ce  qu’éprouve  Celui  qui  souffre,  constater  un  mal 
de  tête,  le  siège  de  la  douleur,  son  caractère,  l’heure  de  son.retour; 
constater  la  soif,  reconnaître  la  couleur  des  crachats;  en  un  mot, 
faire  ce  qu’on  appelle  la  médecine  des  symptômes. 

Un  malade  vomit,  par  exemple,  il  faut  combattre  le  vomissement. 
Mais  ce  phénomène  se  présente  dans  des  affections  souvent  bien 
différentes  ;  n’importe ,  on  combat  le  vomissement  sans  souci  de  sa 
cause. 

C’est  ainsi  qu’un  homme  éminent,  occupant,  il  y  a  quelques 
années,  un  poste  élevé  dans  le  gouvernement  de  son  pays,  a  payé 
de  la  vie  sa  foi  dans  l’homœpathie.  Cet  illustre  personnage,  atteint 
de  hernie  étranglée,  se  mit  tout  à  coup  à  vomir  de  la  bile,  puis  des 
matières  jaunes  liquides  stercorales  ;  il  fit  appeler  un  médecin  ho- 
mœopathe,  qui  administra  des  globules  contre  le  vomisseent.  Mais, 
ces  infiniment  petits  ne  produisaient  pas  de  soulagement ,  et,  dans 
un  état  désespéré,  le  malade  fit  appeler  un  chirurgien.  A  peine  ce¬ 
lui-ci  eut-il  examiné  les  matières  rendues,  qu’il  devina  la  nature  du 
mal,  et,  portant  son  examen  sur  l’abdomen,  il  découvrit  une  hernie 
étranglée.  Malheureusement  l’étranglement  avait  duré  si  longtemps, 
que  le  mal  en  était  arrivé  à  un  point  où  toute  opération  était  inutile. 
La  mort  fut  la  conséquence  de  cette  erreur. 

De  plus,  pour  l’homœopalhie  il  y  a  deux  choses  dans  les  remèdes  : 
Y  effet  primitif  ht  Y effet  secondaire ,  celui-ci  étant  l’opposé  du  pre¬ 
mier;  il  s’ensuit  que  si  l’on  veut  combattre  un  symptôme  ,  il  faut 
employer  des  agents  dont  l’effet  primitif  soit  semblable  au  symptôme 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE ,  29 

existant,  pour  produire  l’effet  secondaire,  qui  est  la  guérison.  Ainsi 
la  quinine  ne  guérit  la  fièvre  que  parce  qu’elle  provoque,  ditHahne- 
mann,  un  mouvement  fébrile  primitif,  suivi  d’un  effet  inverse 
d’apyrexie.  — Un  bain  chaud  est  suivi  de  froid  ;  le  froid  est  suivi 
de  chaleur,  et  les  substances  qui  apaisent  commencent  par  exciter  : 
exemple,  l’opium  et  l’alcool.  C’est  en  vertu  de  ce  principe  que.  ne 
voulant  pas  combattre  un  symptôme  donné  par  des  agents  qui, 
physiologiquement,  produisent  un  effet  contraire,  dans  la  crainte 
que  la  réaction  de  cet  effet  ne  soit  suivie  de  la  réapparition  du 
symptôme  primitif,  c’est-à-dire  de  l'augmentation  du  mal,  il  ordonne 
de  choisir  un  remède  produisant  primitivement  l’effet  semblable  au 
symptôme  existant.  C’est,  pour  lui,  le  meilleur  moyen  d’en  déter¬ 
miner  la  guérison.  Similia  similibus  curantur. 

Mais  voici  où  commence  l’incroyable  folie  du  système.  On  ne 
doit  agir  qu’avec  des  doses  très-faibles  de  médicament,  car  V action 
de  la  substance  employée  est  en  raison  inverse  de  sa  quantité. 
Là  est  le  principe  thérapeutique  fondamental  de  la  doctrine.  En 
effet,  dans  cette  posologie  infinitésimale,  le  point  de  départ  est  un 
grain  dans  une  quantité  centuple  de  sucre  de  lait,  de  sorte  que 
chaque  grain  de  poudre  renferme  un  centième  de  grain  de  la  subs¬ 
tance  (0,01).  C’est  ce  qu’on  appelle  une  première  atténuation.  A 
une  deuxième  atténuation ,  ce  centième  de  grain  mêlé  à  cent  grains 
d’excipient  donne,  pour  chaque  grain,  un  dix-millième  (0,0001). 
De  même  pour  la  troisième  atténuation ,  et  alors  un  grain  de  la 
substance  représente  la  millionième  partie  de  ce  qui  a  été  divisé 
(0,000001). 

Hahnemann  est  allé  ainsi  jusqu’à  la  trentième  atténuation 
c’est-à-dire  à  la  proportion  d’un  novemdécillionième,  soit  une  frac¬ 
tion  ayant  pour  numérateur  l’unité  et  pour  dénominateur  59  zéros 
(0,000000000000000000000000000001)000000000.00000000000000 
0000001).  Un  homœopathe  de  Saint-Pétersbourg,  le  docteur  Kor- 
sakoff,  est  allé  encore  plus  loin,  et  il  a  poussé  la  réduction  des  doses 
jusqu’à  la  cent  cinquantième  atténuation ,  c’est-à-dire  à  une  frac¬ 
tion  ayant,  pour  dénominateur,  3000  zéros.  Lorsqu’il  s’agit  de  subs¬ 
tances  liquides,  la  préparation  est  la  même,  mais  porte  un  nom  dif¬ 
férent,  celui  de  dilution,  et  les  doses  médicamenteuses  sont  ainsi 
réduites  jusqu’à  la  trentième  dilution. 

Pourquoi  ces  atténuations  et  ces  dilutions?  C’est  pour  dynamiser 
le  médicament,  et  les  triturations  ou  les  dilutions  successives,  faites 
d’une  certaine  manière,  n’ont  d’autre  but  que  d’accroître  la  force  du 
remède,  qui  est  d’autant  plus  actif,  qu'il  est  plus  dilué  ou  plus  atténué. 

Ainsi  la  dilution  trentième  de  la  bryone  est  infiniment  plus  active 


30  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

que  la  première,  et,  bien  qu’elle  n’en  renferme  que  la  novemdecil- 
lionième  partie,  ses  effets  sont  d’une  énergie  excessive,  en  rapport 
inverse  avec  la  proportion  décroissante  de  la  substance. 

C’est,  comme  on  le  voit,  la  magnétisation  du  médicament,  sem¬ 
blable  au  magnétisme  des  arbres  par  le  marquis  de  Puységur,  des 
tables  par  les  spirits,  ou  des  carafes  d’eau  parles  somnambules, 
que  l’on  considère  comme  pouvant  donner  à  la  substance  employée 
les  plus  merveilleuses  propriétés  curatives.  Quelle  folie  !  Est-il  pos¬ 
sible  de  pousser  plus  loin  la  crédulité,  la  superstition  ,  ou,  ce  qui 
est  plus  pénible  à  dire,  la  supercherie  ;  car  il  est  impossible  qu’un 
homme  encore  doué  de  sens  commun  ait  pu  croire  à  de  pareilles 
dérogations  aux  lois  de  la  nature. 

Mais,  dira-t-on,  eela  guérit!  Oui,  cela  est  quelquefois  vrai.  En 
effet,  on  peut  ainsi  guérir  ceux  qui,  ayant  une  maladie  aiguë,  que 
dissipe  tout  naturellement  la  nature,  aidée  de  la  diète  et  du  repos, 
n’ont  besoin  de  prendre  aucun  remède.  Cela  guérit  encore  ceux  qui 
croient  à  l’action  miraculeuse  des  remèdes  préparés  par  les  soins 
d’une  mystérieuse  doctrine,  car  ici  l’imagination  excitée  imprime  à 
l’organisme  un  mouvement  intime ,  de  nature  à  dissiper  certaines 
douleurs  ou  à  guérir  quelques  névroses. 

C’est  ici  un  effet  analogue  à  celui  que  produisent  les  incubations 
dans  les  temples,  les  charmes,  les  amulettes,  certaines  eaux  miné¬ 
rales  et  la  conviction  d’une  guérison  prochaine.  C’est  l’analogue 
d’une  purgation  produite  par  une  boulette  de  mie  de  pain,  ou  un 
chiffon  de  papier  réputé  devoir  produire  une  action  purgative. 

Tout  repose  ici  sur  la  crédulité  de  celui  qu’on  soigne,  et  l’incré¬ 
dule  ne  tire  aucun  avantage  de  cette  médication.  Comment  de  rien 
pourrait-on  produire  quelque  chose?  Et,  en  effet,  les  maladies 
chroniques  qu’une  dose  infinitésimale  ne  guérit  pas  Cèdent  bien  à 
une  dose  convenable  du  médicament  approprié. 

L’homœopathie  ne  peut  guérir  que  les  maux  qui  se  guérissent  par 
les  seuls  efforts  de  la  nature,  ou  les  affections  nerveuses  que  calme 
et  dissipe  l’influence  de  l’imagination  et  de  la  volonté. 

Je  n’insisterai  pas  davantage  sur  cette  aberration,  qui  fait  la  honte 
de  notre  époque  médicale,  et  dont  la  vogue  n’ést  pas  près  de  cesser. 
Elle  marche  de  compagnie  avec  lé  somnambulisme  artificiel,  qui 
lui  dispute  le  suffrage  des  gens  du  monde,  et  par  lequel  on  opère, 
disent  les  crédules,  de  si  grandes  merveilles  thérapeutiques,  avec 
les  médiums  et  les  spirits,  qui  prédisent  l’avenir,  et  avec  les  tables 
■tournantes,  dont  les  oracles  servent  encore  de  guide  médical  à  une 
foule  de  personnes. 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE 


31 


Somnambulisme  artificiel.  —  Spiritisme,  médiums. 

Depuis  la  découverte  du  somnambulisme  artificiel,  en  1785,  par 
M.  de  Puységur,  c’est-à-dire  du  sommeil  nerveux  avec  exaltation  des 
sens,  produit  par  les  passes  du  magnétisme  animal,  les  thauma¬ 
turges,  les  médicastres,  les  magnétiseurs  et  les  charlatans  se  sont 
emparés  du  phénomène  pour  créer  une  pratique  médicale  assez  lu¬ 
crative. 

La  prétention  du  somnambulisme  artificiel  est,  comme  on  le  sait, 
de  créer  une  sorte  de  seconde  vue,  de  divination  de  l’avenir,  de 
vue  à  distances  éloignées,  de  transposition  des  sens,  et,  au  moyen  de 
ces  dispositions  surnaturelles,  de  prédire  les  événements,  de  voir 
dans  la  pensée  d’autrui,  de  le  suivre  dans  ses  actions,  dans  les  con¬ 
trées  les  plus  lointaines,  de  distinguer  [la  conformation  normale  ou 
pathologique  des  organes  d’un  malade,  de  dire  sans  aucune  étude  la 
cause  des  maladies  et  leur  remède,  enfin  de  voir  par  le  dos  ou  par 
les  talons,  sans  le  secours  des  yeux  ;  d’entendre  avec  les  oreilles 
bien  closes,  de  sentir  des  odeurs  ou  des  saveurs  qui  n’existent  pas, 
qui  ne  frappent  point  le  goût  ni  l’odorat,  et  cela  uniquement  par 
l’influence  de  la  volonté  des  magnétiseurs,  etc.  Dans  cette  médecine, 
les  amis  d’un  malade  portent  à  la  somnambule  une  mèche  de  che¬ 
veux,  une  chemise,  un  gilet  de  flanelle  ou  quelque  chose  de  la  per¬ 
sonne  qui  consulte,  et  dans  son  sommeil  la  devineresse  dit  le  mal 
et  indique  le  remède. 

C’est  le  plus  souvent  un  remède  insignifiant,  car  la  police  ne  per¬ 
mettrait  pas  autre  chose,  les  médicaments  actifs  ne  pouvant  être  dé¬ 
livrés  que  par  ordonnance  de  médecin. 

Dans  quelques  cas  les  somnambules  vont  à  domicile,  mais  les 
choses  se  passent  là  comme  chez  elles,  et ,  après  avoir  touché  le 
malade  des  mains,  elles  font  une  insignifiante  prescription,  généra¬ 
lement  composée  d’infusions  végétales  et  d’applications  extérieures 
sédatives. 

De  nos  jours  l’action  mystérieuse  occulte  et  fantastique  de  la  ma¬ 
tière  sur  l’homme  se  révèle  par  d’autres  pratiques  inspirées  du 
même  sentiment  et  des  mêmes  superstitions. 

D  y  a  des  êtres  qu’il  n’est  plus  nécessaire  de  magnétiser  pour  en¬ 
dormir  et  qui  ont  une  telle  exaltation  cérébrale,  qu’à  leur  volonté, 
pour  ainsi  dire,  ils  peuvent  se  mettre  dans  l’état  de  sommeil  ner¬ 
veux  et  du  somnambulisme.  Ici  le  magnétiseur  n’est  pas  nécessaire; 
ce  sont  les  médiums.  Ces  êtres  faibles,  impressionnables  et  excitables 
au  dernier  degré,  s’endorment  quand  il  leur  plaît,  et,  pendant  ce 
sommeil,  causent  d’une  façon  singulière,  pour  amuser  les  oisifs  de 


32  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

nos  salons  et  les  esprits  crédules  de  la  haute  société.  Ils  prédisent 
l’avenir,  indiquent  la  retraite  des  voleurs  et  des  objets  voles,  distin¬ 
guent  les  maladies  et  en  font  connaître  les  remèdes.  Ce  sont  des 
magnétisés,  moins  les  magnétiseurs,  et  il  faut  toute  la  crédulité  du 
monde  pour  que  leurs  sottises  obtiennent  des  auditeurs.  Du  reste, 
ils  savent  trouver  le  moyen  de  maintenir  cette  crédulité  dans  l’esprit 
de  leurs  spectateurs.  Lorsqu’un  médium  fait  son  entrée  dans  un 
salon,  il  commence  par  examiner  toutes  les  physionomies,  et  s’il  en 
trouve  de  peu  sympathiques,  il  a  soin  de  les  faire  éloigner  ;  alors, 
ne  conservant  que  des  croyants,  il  se  place  dans  une  demi-obscurité, 
et  peut  en  toute  assurance  se  livrer  à  ses  jongleries  qui  sont  ac¬ 
ceptées  sans  contestations. 

Ailleurs  ce  sont  les  tables  tournantes  animées  par  des  esprits 
invisibles ,  disant  l’âge  de  celui  qui  les  interroge,  lui  indiquant  l’a¬ 
venir,  l’époque  de  sa  mort,  la  nature  de  ses  maladies  et  jusqu’aux 
remèdes  à  employer.  Ces  esprits  frappeurs,  que  les  spirits  (c’est 
le  nom  que  prennent  aujourd’hui  ceux  qui  croient  aux  manifestations 
des  esprits)  consultent  et  dont  ils  expliquent  les  oracles,  tant  sous 
le  double  rapport  de  la  santé  et  de  la  maladie,  que  sous  celui  des 
intérêts  ordinaires  de  l’existence. 

Jamais  peut-être  l’esprit  de  crédulité  n’est  allé  aussi  loin  depuis 
l'avénement  du  christianisme  et  la  renaissance  des  lettres.  On  se 
croirait  aux  beaux  jours  d’un  enfant  séduit  par  les  contes  de  fées, 
ou  aux  absurdes  féeries  du  théâtre  contemporain  ;  mais  en  réalité 
ce  sont  les  idées  de  la  civilisation  naissante,  de  la  barbarie  et  de 
l’ignorance  qu’on  essaye  d’introduire  de  nouveau  parmi  nous. 

§  VIII.  —  RÉACTION  CONTRE  LE  MYSTICISME.  DÉCOUVERTE  DE  L'HYPNOTISME. 

Heureusement  pour  notre  époque,  le  sentiment  du  merveilleux  et 
le  goût  du  surnaturel  qui  servent  de  base  à  ce  mysticisme  médical 
et  à  ce  charlatanisme  ne  sont  le  partage  que  d’un  petit  nombre  de 
personnes  qui,  pour  la  plupart,  n’osent  avouer  leur  participation  à 
ces  erreurs. 

Tout  ce  qui  pense  avec  maturité  s’élève  contre  le  progrès  de  ces: 
superstitions  religieuses  ou  médicales.  La  science  est  là  d’ailleurs 
pour  donner  aujourd’hui  l’explication  de  ces  phénomènes  réputés 
surnaturels,  produits  par  des  esprits  ou  par  des  influences  occultes, 
démoniaques;  et  l’imagination  et  l’innervation  troublées,  c’est-à-dire 
l’état  nervenx  des  sujets  surexcité  par  des  influences  toutes  natu¬ 
relles,  sont  la  cause  de  ces  phénomènes  considérés  comme  la  mani¬ 
festation  d’influences  occultes  ou  spirites. 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  TELÉURGIE  33 

La  science  a  aujourd’hui  établi  par  l’organe  de  M.  Chevreul,  de 
M.  Schiff,  de  M  Babinet,  etc.,  comment  se  fait  la  rotation  de  la  ba¬ 
guette  divinatoire  des  sources  et  des  mines  ;  comment  s’accomplit 
le  mouvement  des  tables  tournantes  ou  du  pendule  explorateur  tenu 
à  un  fil  entre  les  doigts;  comment  se  font  les  visions  du  miroir 
magique,  le  bruit  des  esprits  frappeurs,  etc.  Elle  a  montré,  après  le 
P.  Kircher,  par  les  travaux  de  M.  Braid,  la  raison  du  sommeil  som¬ 
nambulique,  de  l’extase,  de  l’exaltation  des  sens  et  de  l’insensibilité 
qui  s’observent  dans  le  magnétisme  animal  et  qu’on  produit  sans 
magnétisme.  „ 

Cette  dernière  découverte  est  la  plus  importante  et  constitue 
Y  hypnotisme.  On  la  doit  à  M.  Braid,  de  Manchester.  En  1841,  ce 
médecin  vit  qu’il  suffisait  de  regarder  à  une  distance  de  quelques 
centimètres  du  nez,  pendant  vingt  ou  trente  minutes,  très-fixement, 
un  corps  brillant,  pour  s’endormir,  devenir  insensible,  cataleptique, 
et  pouvoir  subir  des  opérations  sans  douleur. 

C’était  le  sommeil  magnétique  produit  sans  magnétisme,  unique¬ 
ment  sous  l’influence  d’un  léger  strabisme  et  de  la  fixité  des  yeux 
sur  un  objet  rapproché  ;  en  d’autres  termes,  c’était  le  sommeil  pro¬ 
voqué  par  action  réflexe  à  l’occasion  de  la  souffrance  oculaire. 

Dans  ce  fait  se  trouve  l’explication  d’une  partie  des  merveilles  du 
fluide  magnétique,  et  celui  qui  s’endort  les  genoux  contre  les  ge¬ 
noux  de  celui  qui  le  magnétise  et  lui  passe  les  mains  à  fleur  de 
peau  en  lui  regardant  de  près  dans  les  yeux,  s’endort  par  hypno¬ 
tisme  sans  intervention  d’un  prétendu  fluide  animal. 

La  preuve,  c’est  que  dans  les  Indes,  le  docteur  Esdaile,  long¬ 
temps  avant  que  Braid  ait  publié  ses  recherches,  endort  ses  malades 
sans  les  magnétiser,  et  en  plaçant  derrière  eux,  au-dessus  de  leur 
tête,  lorsqu’ils  sont  couchés,  la  tête  de  son  domestique  nègre,  qu’ils 
doivent  regarder  assez  longtemps. 

Dans  un  ouvrage  publié  à  Londres  en  1852  ( Sur  la  clairvoyance 
naturelle  et  mesmérique,  avec  l’application  du  mesmérisme  à 
la  pratique  de  la  chirurgie  et  de  la  médecine ) ,  le  docteur  Es¬ 
daile  faisait  connaître  les  résultats  de  deux  cent  soixante  et  une 
opérations  très-diverses,  exécutées  sans  douleur  pour  le  patient,  par 
un  procédé  qui  n’.est  évidemment  autre  chose  que  le  sommeil  ner¬ 
veux.  Parmi  ces  opérations  figurent  deux  cents  ablations  de  tumeurs 
provenant  de  la  maladie  si  commune  dans  les  Indes ,  et  quel’on  dé¬ 
signe  sous  le  nom  d ’elephantiasis.  On  sait  que  les  tumeurs  dites 
éléphantiasiques  atteignent  parfois  des  dimensions  énornes;  le  poids 
des  tumeurs  enlevées  par  le  docteur  Esdaile,  sous  l’influence  de  ce 
qu’il  appelle  Y  état  mesmérique ,  variait  depuis  dix  jusqu’à  cent 

BOUCHOT.  3 


34  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

livres.  Une  commission,  nommée  par  le  gouvernement  du  Bengale, 
ayant  révoqué  ces  faits  en  doute,  M.  Esdaile  répéta  ses  opérations 
devant  les  commissaires,  dans  un  hôpital  mis  à,sa  disposition  par  le 
gouvernement.  Or,  voici  en  quoi  consistait  le  procédé  suivi  par 
M.  Esdaile  pour  rendre  ses  malades  insensibles  à  la  douleur  de  l’o¬ 
pération. 

Le  patient  étant  couché  sur  un  lit  assez  bas,  dans  une  chambre 
un  peu  obscure,  un  individu  quelconque  du  service,  le  plus  souvent 
un  serviteur  nègre,  se  place  debout  à  la  tête  du  lit  et  s’incline  en 
avant,  jusqu’à  ce  que  son  visage  soit  placé  immédiatement  au-des¬ 
sus  du  visage  du  malade.  Il  demeure  dans  cette  attitude  fixe  pen¬ 
dant  un  quart  d’heure  ou  une  demi-heure,  en  faisant,  par  inter¬ 
valles,  avec  les  mains,  des  passes  sur  la  tête  ou  sur  la  poitrine. 

Le  patient  finit  par  tomber  ainsi  dans  un  état  de  catalepsie  et 
d’insensibilité  qui  permet  de  pratiquer  sur  lui,  sans  douleur,  les 
opérations  les  plus  longues.  M.  Esdaile  se  servait  aussi,  pour  ar¬ 
river  au  même  résultat,  de  ce  qu’il  nommait  le  procédé  européen , 
qui  consistait  dans  l’emploi  des  passes  et  manipulations  diverses 
qui  sont  propres  à  nos  magnétiseurs.  L’auteur  ajoute  que  ce  der¬ 
nier  procédé  réussit  surtout  chez  les  Européens,  tandis  que  le  pre¬ 
mier  s’applique  mieux  aux  indigènes. 

Quand  on  considère  que  le  visage  du  nègre  indien ,  qui  fait  fonc¬ 
tion  de  mesmériste,  se  tient  incliné  et  immobile  un  long  espace  de 
temps  au-dessus  du  visage  du  patient,  ses  yeux  étant  fixés  sur  les 
yeux  du  malade,  il  devient  évident  que  l’état  physiologique  provo¬ 
qué  par  ce  moyen  de  fascination  n’est  autre  chose  que  le  sommeil 
nerveux. 

Un  autre  fait,  que  l’on  peut  invoquer  à  propos  du  même  sujet, 
c’est  celui  que  présentent  les  moines  du  mont  Athos ,  qui  se  jettent 
dans  de  longues  extases  cataleptiques,  prolongées  par  eux  à  volonté, 
en  se  regardant  fixement  l’ombilic.  On  ne  peut  attribuer  qu’au  som¬ 
meil  nerveux  l’état  extatique  provoqué  chez  ces  moines  par  cette  sin¬ 
gulière  contemplation. 

«  Les  fakirs  des  grandes  Indes  tombent  en  catalepsie  en  se  regar¬ 
dant  pendant  un  quart  d’heure  le  bout  du  nez.  Au  bout  de  ce  temps 
une  flamme  bleuâtre  semble  leur  apparaître,  dit-on,  à  l’extrémité  du 
nez,  et  bientôt  la  catalepsie  se  manifeste.  C’est  évidemment  grâce 
au  sommeil  nerveux,  que  les  fakirs  indiens  peuvent  conserver  pen¬ 
dant  un  temps  si  considérable  ces  attitudes  et  ces  poses  extraordi¬ 
naires  qui  leur  attirent  le  respect  et  l’admiration  de  la  multitude.  » 
(L.  Figuier,  Histoire  du  merveilleux,  t.  III,  p.  371.) 

Mais  voici  qui  est  encore  plus  curieux,  et  qui  se  rapproche  en- 


mysticisme:  médical  et  théurgie  35 

eore  davantage  de  l’hypnotisme  :  «  Dans  une  lettre  adressée  du  Caire, 
au  mois  de  Février  1860,  au  rédacteur  de  la  Gazette  médicale  de 
Paris,  par  le  docteur  Rossi,  médecin  du  prince  Halem-pacha,  on 
trouve  des  détails  précis  sur  les  procédés  que  les  sorciers  d’Égypte 
emploient  pour  obtenir  le  sommeil  accompagné  d’insensibilité  : 

«  Dans  cette  contrée  des  traditions,  écrit  M.  le  docteur  Rossi,  dans 
ce  pays  où  ce  qu’on  fait  aujourd’hui  s’y  fait  déjà  depuis  quarante 
siècles,  se  trouve  une  classe  de  personnes  qui  font  leur  profession 
du  mandéb.  Les  effets  qu’ils  produisent,  méprisés  jusqu’à  ce  jour 
par  le  mot  banal  de  charlatanisme,  sont  les  mêmes  que  M.  Braid  a 
annoncés  dernièrement.  Bien  plus,  comme  vous  l’aviez  pressenti  par 
inductions  scientifiques,  dans  leurs  mains  l’hypnotisme  n’est  que  le 
premier  anneau  de  la  chaîne  phénoménale  qui  se  clôt  par  les  phé¬ 
nomènes  du  somnambulisme  magnétique. 

»  Voici  comment  ils  opèrent  : 

»  Ils  font  usage  généralement  d’une  assiette  de  faïence  et  parfai¬ 
tement  blanche.  C’est  l’objet  lumineux  de  M.  Braid.  Dans  le  centre 
de  cette  assiette  ils  dessinent,  avec  une  plume  et  de  l’encre,  deux 
triangles  croisés  l’un  dans  l’autre,  et  remplissent  le  vide  de  ladite 
figure  géométrique  par  Ses  mots  cabalistiques  :  c’est  probablement 
pour  concentrer  le  regard  sur  un  point  limité.  Puis,  pour  augmenter 
la  lucidité  de  la  surface  de  l’assiette,  ils  y  versent  un  peu  d’huile. 

»  Ils  choisissent  en  général  un  jeune  sujet  pour  leurs  expériences, 
et  ils  lui  ordonnent  de  fixer  le  regard  au  centre  du  double  triangle 
croisé.  Quatre  ou  cinq  minutes  après,  voici  les  effets  qui  se  produi¬ 
sent.  Le  sujet  commencé  à  voir  un  point  noir  au  milieu  de  l’as¬ 
siette;  ce  point  noir  grandit;  quelques  instants  après,  change  de 
forme,  se  transforme  en  différentes  apparitions  qui  voltigent  devant 
les  yeux.  Arrivé  à  ce  point  d’hallucination,  le  sujet  acquiert  souvent 
une  lucidité  somnambulique  aussi  extraordinaire  que  celle  des  ma¬ 
gnétisés. 

s  II  y  a  pourtant  des  cheks  (ceux  qui  produisent  ces  phénomènes 
sont  vénérés  comme  cheks)  qui,  plus  simples  dans  leurs  appa¬ 
rats,  sans  recourir  aux  figures  géométriques  et  aux  mots  cabalisti¬ 
ques,  font  tout  bonnement  de  l’hypnotisme  et  du  somnambulisme  à 
la  manière  de  M.  Braid,  en  faisant  fixer  le  regard  du  sujet  dans  une 
boule  de  cristal;  et  comme  ils  n’ont  pas  un  Charrière  pour  leur 
confectionner  quelque  joli  appareil,  ils  emploient  une  de  ces  boules 
qui  servent,  dans  certaines  maisons,  de  lampes  en  y  mettant  de 
l’huile.  »  (L.  Figuier,  Histoire  du  merveilleux,  t.  III,  p.  373.) 

Pareil  phénomène  s’obtient  chez  les  coqs,  dont  on  tient  le  bec  par 
terre  à  l’extrémité  d’une  ligne  blanche  qu’ils  sont  obligés  de  regar- 


36  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

der  pendant  longtemps.  Ces  animaux  perdent  bientôt  connaissance, 
deviennent  insensibles,  et  on  peut  les  manier  ou  les  tourner  comme 
on  veut. 

Si  le  sommeil,  la  catalepsie,  l’extase  et  l’insensibilité  ne  se  pro¬ 
duisent  pas  chez  tous  ceux  qu’on  soumet  à  l’expérience,  iis  se  pro¬ 
duisent  dans  la  moitié  des  cas,  surtout  chez  les  sujets  nerveux,  et 
particulièrement  chez  les  femmes,  comme  dans  le  magnétisme  ani¬ 
mal.  Cela  suffit  pour  montrer  l’analogie  des  phénomènes  et  presque, 
leur  identité.  J’ajouterai  qu’il  n’en  faut  pas  plus  pour  démontrer 
que  le  fluide  magnétique  n’existe  pas  ;  que  les  merveilles  de  Mes¬ 
mer,  de  Cagliostro,  de  M.  de  Puységur  et  de  tous  les  magnétiseurs, 
que  celles  des  tables  tournantes,  des  médiums  et  des  spiritisles  sont 
des  phénomènes  vrais,  quoique  souvent  mélangés  de  simulation, 
et  que  dans  leur  réalité  ils  n’ont  rien  que  de  naturel  et  d’explicable 
par  les  troubles  du  système  nerveux. 

La  sympathie  et  les  actions  réflexes,  telles  sont  les  causes  du 
sommeil  cataleptique,  anesthésique  et  extatique  observé  chez  les  dé¬ 
moniaques,  chez  les  somnambules,  chez  les  malades  et  chez  les  fous. 

Quoi  que  fassent  les  spiritistes  et  les  esprits  amoureux  de  la  su¬ 
perstition,  enclins  à  voir  le  surnaturel  et  des  prodiges  là  où  un  exa¬ 
men  plus  attentif  fait  découvrir  l’exercice  des  forces  ordinaires,  si 
admirables,  de  la  nature  et  de  l’organisation,  le  merveilleux  s’en  va, 
et  n’a  plus  d’asile  que  dans  les  âmes  faibles  et  chez  les  peuples  sau¬ 
vages  ou  encore  au  début  de  la  civilisation. 

En  effet,  ce  qui  s’est  passé,  il  y  a  deux  mille  ans,  et  ce  qu’on  a  vu 
au  moyen  âge,  se  reproduit  encore  aujourd’hui  de  la  même  manière. 
La  démonologie  existe  dans  la  Savoie  du  xixe  siècle,  et  nous  retrou¬ 
vons  actuellement  les  prodiges  de  la  théurgie  antique  che2  les  peu¬ 
plades  sauvages  de  l’Amérique,  où  la  civilisation  n’a  point  encore 
pénétré. 

§  IX.  —  DU  MYSTICISME  MÉDICAL  CHEZ  LES  PEAUX  ROUGES  DU  XIXe  SIÈCLE. 

Chez  les  Indiens  de  l’Amérique,  la  médecine  ne  se  sépare  point 
de  la  religion.  Elle  consiste  à  prier,  à  chanter,  à  danser  et  à  fumer 
pour  la  guérison  des  malades.  D’après  l’abbé  Domenech  (voy.  Gazette 
hebdomadaire,  1862,  n°s  26  et  28),  qui,  en  1862,  a  publié  le  récit 
de  son  voyage  dans  les  déserts  du  nouveau  monde,  la  médecine 
et  la  religion,  filles  du  ciel,  émanées  du  sein  du  grand  esprit,  ont 
été  données  aux  hommes  par  Monàbodzo,  et  s’exercent  dans  des 
temples,  qui  ne  sont  autre  chose  que  de  véritables  cabanes,  aussi 
appelées  loges  de  médecine. 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  37 

Chez  les  Pawnis,  la  loge  de  médecine  est  consacrée  au  culte  d’un 
oiseau  symbolique,  fétiche  représentant  de  l’étoile  du  matin,  et  qu’il 
faut  invoquer  dans  les  occasions  importantes.  Cet  oiseau,  ou  plutôt 
ce  fétiche  est  une  sorte  de  boîte  contenant  des  plantes  aromatiques, 
dont  le  parfum  est  agréable  au  grand  esprit,  et  qui  possèdent  le  pou¬ 
voir  de  fermer  les  blessures,  de  soulager  les  maux.  On  le  désigne 
sous  le  nom  de  sac  à  médecine.  Indépendamment  de  ceux  qui  sont 
l’objet  d’un  culte  public  dans  les  loges,  il  en  est  d’autres  que  chacun 
porte  avec  soi  en  guise  d’amulettes  ou  de  talismans.  On  ne  les  a  pas 
sans  initiation,  et  celui  qui  perd  le  sien  devient  un  objet  de  mépris. 
Pour  se  réhabiliter,  il  faut  en  prendre  un  autre  sur  le  c'orps  d’un 
ennemi  tué  de  sa  main. 

Comme  le  sac  à  médecine  ne  préserve  pas  toujours  de  la  blessure 
ni  des  maladies,  il  y  a  des  hommes  médecines  qui  se  chargent  du 
soin  de  les  guérir.  Ces  hommes  médecines  sont  des  sortes  de  prêtres, 
de  médecins,  de  magiciens,  de  sorciers,  qui  en  même  temps  expli¬ 
quent  les  augures  et  prédisent  l’avenir.  Ils  pratiquent  des  pénitences 
très-rigoureuses,  se  mutilent,  possèdent  et  vendent  des  charmes,  et 
président  à  toutes  cérémonies  religieuses  ;  ils  dirigent  les  danses, 
les  chants  et  même  font  tomber  l’eau  du  ciel. 

Les  épreuves  d’admission  à  ce  titre  sont  très -difficiles,  et  chez 
les  Dacotas  elles  sont  extrêmement  barbares.  Le  candidat,  auquel 
on  a  fait  sur  la  poitrine  deux  incisions  dans  lesquelles  on  passe  des 
brochettes  de  bois,  est  attaché  par  ces  brochettes  à  une  corde  fixée 
à  une  perche  de  8  à  10  mètres,  et  on  le  suspend  un  peu  au-dessus 
du  sol,  les  pieds  touchant  à  peine  la  terre,  depuis  le  lever  jusqu’au 
coucher  du  soleil.  Pendant  tout  ce  temps,  il  tient  son  sac  à  méde¬ 
cine  à  la  main,  regarde  le  soleil  et  reçoit  des  cadeaux,  tels  que, 
hache,  fusil,  pipe,  mocassins,  qui  sont  mis  à  terre,  et  qu’il  prend  à 
la  fin  du  jour,  quand  on  le  décroche.  On  les  admire  d’autant  plus, 
qu’ils  ont  montré  beaucoup  de  courage  et  de  sang-froid.  Quant  à 
leurs  connaissances,  elles  sont  à  peu  près  nulles,  et  ils  ne  savent 
qu’un  peu  d’anatomie  apprise  en  disséquant  des  animaux.  Quant  à 
leur  pathologie,  elle  se  résume  dans  cet  aphorisme  :  «  La  cause  des 
maladies  est  due  à  l’esprit  d’un  animal  malfaisant  qui  s’introduit 
dans  le  corps  de  l’homme.  » 

Pour  visiter  les  malades  ils  ont  un  costume  particulier,  fait  avec 
une  peau  d’ours  jaune,  qui  les  couvre  presque  entièrement.  Ils  s’at¬ 
tachent  autour  du  cou,  de  la  ceinture  et  des  bras,  une  foule  d’ani¬ 
maux  empaillés  et  de  serpents  à  sonnettes,  crapauds,  chauves-sou¬ 
ris,  chouettes,  canards,  etc.  Dans  leurs  mains  se  trouvent  le  tambour 
à  médecine  et  la  lance  magique ,  bâton  à  l’extrémité  duquel  sont 


38  -HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

suspendues  des  dépouilles  de  rats,  de  lézards  et  de  couleuvres. 

Si  la  maladie  est  légère,  ils  emploient  les  infusions  et  les  dé¬ 
coctions  de  plantes,  le  sassafras,  par  exemple,  contre  la  pleurésie. 
Ils  purgent  avec  l’euphorbe  et  l’huile  de  ricin.  Ils  emploient  les 
douches,  les  frictions,  et  quelquefois  la  saignée,  qui  est  faite  avec 
un  couteau  ou  un  silex  aigu.  Dans  quelques  cas  ils  ont  recours  à  des 
passes  qui  ressemblent  beaucoup  à  celles  du  magnétisme. 

Quand  le  cas  est  grave,  le  médecin  se  livre  à  des  gambades,  des 
sauts,  des  contorsions  et  ces  cris,  en  tournant  autour  du  malade  ou 
en  le  faisant  tourner  lui-même.  C’est  la  danse  de  la  médecine. 

D’autres  fois  la  danse  est  remplacée  par  des  chants  lugubres,  que 
les  assistants  accompagnent  au  son  du  tambour.  Ensuite  le  malade 
est  étendu  sur  le  dos,  massé,  frictionné,  et  l’on  écrase  sa  poitrine 
pour  faire  sortir  le  mal  par  la  bouche.  C’est  une  espèce  d’exorcisme 
pour  chasser  l’esprit  malfaisant  qui- est  dans  le  corps  du  malade  et 
qui  est  la  cause  de  tout  le  mal. 


CHAPITRE  II 

ORIGINE  DÉMONIAQUE  ATTRIBUÉE  AUX  MALADIES  NERVEUSES 
ET  MENTALES 

Ce  n’est  pas,  ainsi  qu’on  est  généralement  disposé  a  ie  croire,  le 
christianisme  qui  a  imaginé  l’influence  démoniaque  ou  la  présence 
du  démon,  pour  expliquer  les  mauvaises  actions  de  l’homme  et  la 
production  de  ses  maux  ou  de  ses  infirmités.  Aon.  C’est  là  une  idée 
aussi  ancienne  que  la  civilisation. 

En  raison  de  leur  cosmogonie,  qui  multipliait  les  esprits  et  les 
dieux  à  l’infini,  les  anciens  furent  conduits  à  expliquer  les  maladies 
et  la  mort  par  l’intervention  surnaturelle  de  leurs  divinités  irritées. 
Sous  ce  rapport,  les  dieux  de  l’Olympe  et  ceux  de  l’enfer  avaient  un 
pouvoir  égal.  La  mort  était  le  coup  porté  par  un  être  invisible  ;  les 
épidémies  étaient  le  résultat  de  la  vengeance  des  dieux  ;  et  comme, 
dans  la  guerre,  on  avait  vu  les  dieux  répandre  autour  d’eux  la  déso¬ 
lation  et  la  mort,  on  attribuait  les  maladies  nerveuses,  mentales  et 
convulsives,  à  des  êtres  invisibles  qui  s’étaient  introduits  dans  le 
eorps  :  de  là  l’idée  de  la  possession  et  de  l’influence  des  esprits 
infernaux  ou  des  démons  sur  l’homme.  —  Pythagore  pensait  que 
les  maladies  qui  attaquent  l’homme  et  les  animaux  étaient  dues  à 
des  démons  répandus  dans  l’air  (Diogène  Laerce,  VIII,  i,  §  32).  C’é¬ 
tait  alors  la  croyance  générale. 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉÜRGIE  39 

D’après  la  plupart  des  philosophes  grecs,  chaque  homme  avait  son 
démon  particulier  personnifiant  son  individualité  morale  ;  et  si  le 
démon  était  en  fureur,  il  en  résultait  une  sorte  de  folie,  état  de  dé¬ 
moniaques  ou  des  possédés  de  dieu.  Les  dieux  ou  les  démons, 
telles  étaient  les  causes  premières  des  désordres  intellectuels  et  des 
autres  troubles  locaux  de  l’organisation. 

Aussi  chassait-on  déjà  les  démons  par  des  purifications,  des  sa¬ 
crifices  et  certaines  formules  sacramentelles,  des  ablutions  et  des 
fumigations.  Une  fois  guéri,  le  malade  consacrait  une  offrande  aux 
dieux  ( Hipp Littré,  VIII,  p.  468). 

Bien  que  ces  croyances  fussent  très-générales  en  Grèce,  elles 
n’étaient  pas  universelles.  Déjà  Hippocrate,  à  propos  de  l’épilepsie, 
appelée  le  mal  sacré,  déclare  que  cette  maladie,  comme  toutes  les 
autres,  n’a  pas  un  caractère  surnaturel.  Plutarque,  tout  en  admet¬ 
tant  l’inspiration  des  fous,  dit  qu’il  n’y  a  que  les  enfants,  les  vieilles 
femmes  et  les  gens  d’esprit  faible  qui  croient  être  obsédés  par  un 
méchant  démon  (Plut.,  Dion,,  §  2).  Plotin,  en  possession  de  no¬ 
tions  plus  justes  sur  la  physique  que  beaucoup  de  sages  de  son 
temps,  comprit  tout  ce  qu’il  y  avait  de  chimérique  dans  l’idée  de  la 
possession,  et  l’un  des  chapitres  de  ses  Ennéades,  dirigé  contre 
les  gnostiques,  a  pour  but  de  les  réfuter.  Il  n’est  pas  inutile  de  rap¬ 
peler  ici  ses  paroles,  elles  achèveront  de  mettre  en  lumière  la  ma¬ 
nière  dont  les  anciens  se  représentaient  l’introduction  des  démons 
dans  le  corps  de  l’homme.  —  Ils  se  glorifient  encore,  écrit  le  phi¬ 
losophe  néo-platonicien,  de  chasser  les  maladies.  Si  c’était  par  la 
tempérance,  par  une  vie  bien  réglée,  comme  les  sages,  ils  auraient 
une  prétention  raisonnable  ;  mais  il  affirment  que  les  maladies  sont 
des  démons,  qu’ils  peuvent  les  chasser  par  leurs  paroles,  et  ils  s’en 
vantent,  afin  de  passer  pour  des  hommes  vénérables  auprès  du  vul¬ 
gaire,  toujours  porté  à  admirer  la  puissance  de  la  magie.  Ils  ne  sau¬ 
raient  persuader  à  des  hommes  raisonnables  que  nos  maladies  n’ont 
pas  de  causes  appréciables,  comme  la  fatigue,  la  plénitude,  la  va¬ 
cuité,  la  corruption,  en  un  mot,  une  altération  qui  a  un  principe 
intérieur  ou  extérieur.  On  le  voit  par  la  nature  même  des  remèdes. 
Souvent  on  chasse  la  maladie  en  dégageant  les  intestins  ou  en  don¬ 
nant  une  potion  ;  souvent  aussi  on  a  recours  à  la  diète  et  à  une 
saignée.  Est-ce  parce  que  le  démon  a  faim  ou  parce  que  la  potion  le 
fait  dépérir'?  Quand  une  personne  est  guérie  immédiatement,  le 
démon  reste  ou  sort.  S’il  reste,  comment  sa  présence  n’empêche- 
t-elle  pas  la  guérison?  S’il  sort,  pourquoi  ?  Que  lui  est-il  arrivé  ? 
Est-ce  qu’il  était  nourri  par  la  maladie  ?  En  ce  cas,  la  maladie  était 
autre  chose  que  le  démon.  S’il  entre  sans  qu’il  y  ait  de  cause  de 


40  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

maladie,  pourquoi  celui  dans  le  corps  duquel  il  pénètre  n’est-il  pas 
toujours  malade  ?  S’il  entre  dans  un  corps  quand  il  y  a  déjà  une 
cause  naturelle  de  maladie,  en  quoi  contribue- t-il  à  cette  maladie  ? 
Cette  cause  suffit  pour  produire  la  fièvre.  Il  est  ridicule  d'admettre 
que  la  maladie  ait  une  cause,  et  que,  dès  que  cette  cause  agit,  il  y 
ait  un  démon  tout  prêt  à  venir  la  seconder.  »  (A.  Maury,  Magie , 
p.  271.) 

La  doctrine  de  la  possession  avait  également  cours  en  Egypte,  et 
parmi  beaucoup  de  preuves,  on  peut  citer  celle  que  fournit  une 
thèse  égyptienne  de  la  bibliothèque  impériale  de  Paris,  relative  à 
une  princesse  vivant  au  xme  siècle  avant  Jésus-Christ,  et  guérie  de 
sa  possession  par  l’opération  du  dieu  Khons  : 

«  Le  pharaon  Rhamsès  Méri-Amoun  [s’était  transporté  jusque 
dans  la  Mésopotamie  pour  recevoir  les  tributs  des  princes  soumis  à 
son  empire.  Parmi  eux,  se  trouvait  le  chef  de  Bakhtan  ;  celui-ci 
profita  de  la  circonstance  pour  présenter  sa  fille  au  pharaon.  Sa 
beauté  attira  les  regards  du  monarque,  qui  la  choisit  pour  épouse, 
et  la  ramena  en  Égypte,  où  elle  reçut  le  nom  de  Néférou-Ra,  c’est- 
à-dire  beauté  du  soleil.  Cette  princesse  avait  une  jeune  sœur,  Bint- 
Reschit,  qui  était  atteinte  d’un  mal  terrible.  Le  chef  de  Bakhtan 
envoya  consulter  surTétat  de  la  pauvre  enfant  ces  médecins  égyp¬ 
tiens  dont  l’antiquité  a  vanté  la  science  profonde.  Le  pharaon, 
auquel  le  prince  d’Asie  avait  adressé  un  messager,  choisit  un  membre 
du  collège  sacré,  qui  consentit  à  aller  au  pays  de  Bakhtan.  C’était 
Thot-Em-Hévi  ;  il  trouva  Bint-Reschit  obsédée  par  un  esprit. 

«  Le  déliré  était  si  persistant,  que  ses  efforts  furent  vains  pour 
expulser  le  démon.  Le  chef  de  Bakhtan  eut  alors  la  pensée  de  re¬ 
courir  à  quelque  divinité.  Il  dépêcha  un  nouveau  message  à  son 
royal  gendre  pour  connaître  le  dieu  à  implorer. 

«  Rhamsès  consulta  le  dieu  Khons,  surnommé  dieu  tranquille 
dans  sa  perfection;  il  le  supplia  de  tourner  sa  face  vers  Khons,  le 
conseiller  de  Thèbes,  le  grand  dieu  qui  chasse  les  rebelles,  afin  de 
lui  communiquer  sa  vertu  divine,  et  pour  qu’il  pût  guérir  la  fille  du 
prince  de  Bakhtan.  » 

Sans  doute  qu’il  est  ici  question  d’une  image  du  même  dieu 
Khons,  adoré  à  Thèbes  sous  un  attribut  particulier,  et  qui,  invoqué 
comme  un  pur  esprit,  recevait  le  nom  de  tranquille  dans  sa  per¬ 
fection,  car  la  prière  du  pharaon  ayant  été  exaucée,  le  texte  égyptien 
nous  dit  que  Khons  communiqua  par  quatre  fois  sa  vertu  divine  à 
l’idole  révérée  de  Thèbes,  laquelle  fut  envoyée  en  grande  pompe  au 
pays  de  Bakhtan,  et  placée  dans  une  de  ces  chapelles  portatives  usi¬ 
tées  en  Égypte,  et  que  les  Grecs  appelaient  naos,  suivie  de  barques 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE 


41 


sacrées  portatives  ou  baris ,  et  d’une  nombreuse  escorte.  «  Le  chef 
de  Bakhtan  se  prosterna  respectueusement  à  l'arrivée  de  l’idole,  en 
l’invoquant;  elle  fut  portée  à  la  demeure  de  Bint-Reschit,  qui  se 
trouva  aussitôt  guérie,  et  par  reconnaissance,  son  père  fit  célébrer 
en  l’honneur  du  dieu  de  Thèbes  une  fête  solennelle,  sur  le  conseil 
même  de  l’esprit  dont  la  princesse  était  possédée,  car  le  démon 
s’avoua  lui-même  vaincu.  On  fit,  pour  l’apaiser,  une  riche  offrande 
à  l’esprit,  sur  l’ordre  du  prophète  qu’inspirait  le  dieu.  Khons  or¬ 
donna  au  démon  de  partir  et  d’aller  où  il  voudrait.  Saisi  d'une  vive 
dévotion  pour  une  divinité  puissante,  le  chef  de  Bakhtan  retint  près 
de  quatre  années  l’idole  bienfaisante. 

»  Mais,  sur  l’avis  d’un  songe  dans  lequel  il  avait  vu  Khons  sortir 
de  son  naos  sous  la  figure  d’un  épervier  d’or,  et  s’élever  au  ciel 
dans  la  direction  de  l’Égypte,  il  consentit  qu’on  la  ramenât  dans  sa 
patrie.  La  précieuse  idole  fut  renvoyée  à  Thèbes,  dans  son  temple, 
avec  une  nombreuse  escorte  et  accompagnée  de  riches  présents.  » 
(1.  Maury,  Magie,  p.  274.) 

Les  Assyriens  et  les  Perses  partageaient  les  mêmes  idées.  A  Cey- 
lan,  au  Tibet,  en  Chine,  il  en  était  de  même,  et  ces  idées  sont 
encore  aujourd’hui  en  faveur. 

Il  y  a  peu  de  peuples,  écrit  le  missionnaire  Hue  ( Voyage  au 
Tibet ,  t.  II,  p.  140);  qui  soient  plus  crédules  que  les  Chinois  en 
matière  de  revenants  et  d’exorcismes.  La  moindre  altération  de  la 
santé,  le  plus  simple  mal  de  tête,  sont  regardés  comme  un  effet  de 
l’influence  démoniaque.  C’est  chez  eux  que  les  Tao-ssé  (Stanislas 
Julien,  Recompenses  et  peines)  prétendent  avoir  le  don  de  chasser 
les  Tchoug-snée  du  corps  des  personnes  possédées. 

Partout,  chez  tous  les  peuples  sauvages  ou  peu  civilisés,  chez  les 
Mongols,  les  Samoyèdes,  les  Kirghises,  les  Ttehouvaches,  les  tribus 
indiennes  de  l’Amérique,  les  Patagons  ;  en  Océanie,  en  Australie,  à 
la  Caroline;  chez  les  peuples  noirs  d’Éthiopie  et  d’Abyssinie,  chez 
les  musulmans  et  les  Arabes,  a  existé  ou  existe  encore  la  même  su¬ 
perstition  (A.  Maury,  De  la  Magie,  p.  277).  Partout  aussi  ce  sont 
les  prières,  les  exorcismes,  les  incantations,  les  fumigalijns,  les 
amulettes,  les  corrections,  la  musique,  etc.,  qui  sont  mis  en  œuvre 
pour  guérir  les  démoniaques. 

DISPARITION  DF.  LA  POSSESSION. 

Au  milieu  de  cette  superstition  prolongée  qui  attribue  toutes  les 
maladies  nerveuses  et  mentales  à  l’obsession  démoniaque,  on  voit 
çà  et  là  quelques  médecins  lutter  de  tout  leur  pouvoir  contre  eeüe 
idée,  imitant  en  cela  l’exemple  d’Hippocrate.  Ainsi,  pour  faire  éva- 


42 


HISTOIRE  DE  Là  MÉDECINE 
cuer  les  démons  qui  agitent  les  malades,  ditCelse  (lib.  III,  c.  xviii), 
il  faut  les  mettre  au  pain  et  à  l’eau,  et  leur  donner  des  coups  de 
bâton. 

Au  ive  siècle,  Posidonius  niait  la  réalité  de  la  possession,  et  di¬ 
sait  qu’il  n’y  a  pas  de  démons  qui  tourmentent  les  hommes,  mais 
que  les  démoniaques  sont  simplement  des  malades  (Philastorge, 
Histoire  ecclésiastique ,  VIII,  x). 

Plus  tard  les  Pères  de  l’Église  se  joignent  aux  médecins ,  et 
déclarent  que  la  possession  n’est  qu’une  maladie  naturelle.  lais, 
malgré  ce  secours,  les  vieilles  croyances  démonologiques  triom¬ 
phaient  des  suggestions  éclairées  de  la  philosophie  et  de  la  méde¬ 
cine.  On  commença  à  admettre,  avec  P.  Zacchias,  médecin  du  pape 
Innocent  X,  que  les  possédés  étaient  des  mélancoliques  dont  la 
maladie  attirait  le  démon,  et  auquel  elle  servait  d’instrument,  mais 
que  dans  beaucoup  de  cas,  des  gens  extravagants,  des  femmes  mal 
réglées  qu’on  tenait  pour  possédées,  n’avaient  aucune  communica¬ 
tion  avec  l’esprit  malin. 

Cette  opinion  mixte  et  intermédiaire  a  longtemps  régné.  Ce  fut 
celle  de  Sennert,  de  Frédéric  Hoffmann  au  xvne  siècle,  mais  elle  fut 
vivement  combattue  par  un  grand  nombre  de  médecins. 

Guainerius  de  Pavie,  en  1440,  niait  déjà  toute  espèce  de  posses¬ 
sion  (Friedreich,  op.  cït.,  p-  103),  et  plus  tard  Poponat  affirmait 
que  puisque  des  purgations  ou  un  autre  traitement  médical  faisait 
cesser  la  possession,  il  n’y  avait  pas  d’influence  du  démon,  et  que 
les  phénomènes  démoniaques  devaient  être  simplement  des  ma¬ 
ladies  (De  incantatione,  p.  155,  Basil.,  1556).  Ce  fut  l’opinion 
de  Montaigne,  de  Charron,  de  Cyrano  de  Bergerac,  de  Bonet,  de 
Riolan,  qui  manifesta  son  opinion  à  l’occasion  du  procès  d’Urbain 
Grandier. 

En  lisant  les  ouvrages  de  Salomon  Semler  (Commentatio  de  de- 
moniacis  quorum  in  Novo  Testamento  fit  mentio,  Halx,  1770- 
1779,  in-4°),  de  Gruner,  de  Farmer,  de  Lindinger  (Médecine  des 
Hébreux ),  de  Domb  ( Theologumence ,  Heidelberg,  1806,  p.  333),. 
on  voit  le  point  de  départ  de  la  réforme  introduite  dans  les  doctrines 
de  la  possession,  doctrines  qui  furent  adoptées  par  les  théologiens. 
Ainsi  l’abbé  Bergier  (Dictionnaire  de  théologie),  au  mot  Esprit, 
déclare  que  le  nom  d ’ esprit  mauvais  a  été  donné  dans  l’Écriture 
à  des  maladies  simplement  inconnues  et  regardées  comme  incu¬ 
rables. 

Un  trappiste,  le  père  Debreyne,  à  la  fois  médecin  et  théologien, 
pense  de  même  (Essais  de  théologie  morale ,  chap.  iv,  p.  356);  et 
faisant  ses  réserves  sur  les  possessions  rapportées  dans  l’Ancien 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  43:- 

Testament  qui  sont  articles  de  foi,  il  déclare  que  les  autres  pos¬ 
sédés  ne  sont  que  des  malades  ou  des  charlatans. 


CHAPITRE  III 

DTI  MYSTICISME  ET  DE  LA  THÉURGIE  DANS  LEURS  RAPPORTS 

avec  l’étiologie  et  la  thérapeutique 

Si,  par  l’apparition  d’une  maladie  interne  ou  à  l’occasion  d’ une- 
épidémie,  chacun,  lorsque  régnait  le  mysticisme  médical,  se  croyait 
puni  par  les  divinités  outragées,  ou  sous  le  coup  d’une  attaque  des¬ 
génies  du  mal,  démons  ou  esprits  infernaux,  on  essayait  de  recou¬ 
vrer  la  santé  en  se  rendant  les  dieux  favorables  par  des  prières,  des 
offrandes,  des  sacrifices,  etc  Mais  il  arriva  que  ces  prières  ne  fu¬ 
rent  pas  entendues  des  dieux,  ce  qui  donna  l’idée  de  les  faire  im¬ 
plorer  par  les  hommes  renommés  parleur  sagesse  et  leurs  vertus. 
Ceux-ci  formèrent  des  adeptes,  et  devinrent  ainsi  les  intermédiaires 
entre  la  Divinité  et  les  hommes  ;  ils  s’attribuèrent,  en  outre,  la  mis¬ 
sion  d’expliquer  les  songes. 

Malade,  victime  de  la  colère  des  dieux  ou  des  esprits  infernaux, 
l’homme  croyait  que  le  rêve  cachait  un  avertissement  ou  une  me¬ 
nace  pour  l’avenir,  et,  soit  qu’il  ait  eu  naturellement  son  rêve  ou 
que  les  prêtres  l’eussent  provoqué  par  des  narcotiques,  il  attendait 
des  ministres  des  dieux  l’oracle  qui  devait  le  guérir  ou  le  condamner 
à  d’éternelles  souffrances. 

Chez  tous  les  peuples  primitifs,  les  songes  ont  été  considérés^ 
comme  des  symptômes,  et  e’est  de  la  théurgie  ancienne  que  l’idée- 
a  passé  en  médecine,  sans  y  rester,  car  la  science  moderne  n’ajoute 
plus  qu’une  très-médiocre  importance  à  ce  phénomène. 

|  Ier.  —  DES  SONGES. 

Toute  l’antiquité,  dit  M.  Renouard  ( Histoire  4e  la  médecine,. 
1. 1,  p.  90),  a  eu  foi  dans  les  songes,  et  chacun  pensait  que  la  Divi¬ 
nité  usait  de  ce  moyen  pour  se  mettre  en  rapport  avec  les  mortels. 
Les  prêtres  y  croyaient  comme  les  philosophes  ou  comme  les  esprits 
les  plus  vulgaires,  et  ils  voyaient  là,  outre  la  manifestation  des  vo¬ 
lontés  du  ciel,  des  indications  qu’ils  ont  exagérées,  mais  qui  ont 
une  certaine  importance. 

Le  livre  des  songes  qui  se  trouve  dans  la  collection  hippocratique, 
sans  être  d’Hippocrate,  en  est  la  preuve. 

On  pensait  alors  que,  pendant  le  sommeil,  l’âme,  n’étant  point 


44  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

distraite  par  les  besoins  du  corps,  qui  partage  son  activité,  pouvait 
avoir  une  pénétration  plus  grande,  qu’elle  voyait  les  choses  de  l’état 
physiologique  et  pathologique,  qu’elle  entendait  celles  qui  sont  du 
ressort  de  l’ouïe,  qu’elle  touchait,  marchait,  s’affligeait  et  s’irritait. 
De  là  l’idée  d’ajouter  foi  aux  songes,  le  soin  de  les  expliquer,  pour 
reconnaître  ceux  que  les  dieux  envoient  pour  annoncer  d’avance  les 
biens  et  les  maux  dont  sont  menacés  les  villes  et  les  particuliers; 
de  là,  enfin,  la  nécessité  de  recourir  à  la  prière,  aux  sacrifices  ou 
au  régime,  pour  se  défendre  et  échapper  au  danger  en  implorant  la 
clémence  du  ciel. 

C’est  ainsi  qu’on  étudiait  les  rêves  naturels  ;  ou  bien  on  les  faisait 
naître  par  des  impressions  provoquées  dans  la  veille,  par  les  lieux, 
les  sensations,  les  vapeurs,  substances  et  pommades  narcotiques. 

C’était  souvent  dans  des  grottes  ténébreuses,  des  antres  profonds 
remplis  de  vapeurs  d’acide  carbonique,  d’hydrogène  sulfuré,  que 
l’on  allait  consulter  les  oracles.  On  y  ajoutait  l’influence  d’un  jeûne 
prolongé.  Tout  cela  constituait  ce  qu’on  appelait  Y  incubation. 

Les  malades  avaient  des  visions  représentant  les  divinités  médi¬ 
cales,  preuve  évidente  de  la  divinité  des  oracles,  corroborée  par  les 
guérisons  miraculeuses  qu’on  y  voyait  se  réaliser.  De  là  les  pèleri¬ 
nages  aux  temples  d’Esculape,  d’Isis,  de  Sérapis,  qui  se  montraient 
quelquefois  en  songe  à  leurs  adorateurs.  On  venait  dormir  dans  le 
temple  pour  voir  en  songe  le  dieu  qui  devait  vous  guérir.  «  Ceux 
qui  vont  consulter  en  songe  la  déesse  Isis,  dit  Diodore  de  Sicile 
(I,  25),  recouvrent  la  santé  contre  toute  attente.  » 

Plusieurs,  dont  la  guérison  était  regardée  par  les  médecins  comme 
désespérée,  à  cause  de  la  difficulté  du  traitement  de  la  maladie,  ont 
été  sauvés  de  la  sorte;  et  d’aufres  qui  étaient  privés  tout  à  fait  de 
l’usage  de  la  vue  ou  de  quelque  autre  partie  du  corps,  en  se  réfu¬ 
giant,  pour  ainsi  dire,  dans  les  bras  de  la  déesse,  furent  rendus  à 
la  jouissance  de  leurs  facultés. (A.  Mauiy,  p.  237).  Des  inscriptions 
font  foi  de  ces  guérisons,  et  l’on  en  retrouve  de  pareilles  en  l’hon¬ 
neur  d’Esculape  et  de  Sérapis. 

En  Égypte,  en  Grèce,  partout  se  faisait  l’incubation,  et  l’on  allait 
à  d’immenses  distances  implorer  les  faveurs  des  dieux,  soit  de  ceux 
que  je  viens  de  citer,  soit  des  dieux  Sotères,  soit  de  la  déesse  Ino  à 
Thalames,  ou  Demithée  dans  la  Chersonèse. 

En  arrivant  au  temps  d’Hippocrate,  on  peut  voir,  par  le  passage 
suivant,  extrait  de  la  collection  hippocratique,  toute  l’importance 
qu’on  ajoutait  aux  songes  à  cette  époque  : 

«  Voir  les  morts  purs  et  vêtus  de  blanc  est  favorable,  ainsi  que 
recevoir  d’eux  quelque  chose  de  pur;  car  cela  dénote  la  santé  du 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  45 

corps  et  la  salubrité  de  ce  qui  y  est  introduit.  Eu  effet,  c’est  des 
morts  que  viennent  les  nourritures,  les  croissances  et  les  se¬ 
mences  -,  or,  que  cela  entre  pur  dans  le  corps,  c’est  une  idée  de  santé. 

»  Voir  le  contraire,  c’est-à-dire  les  morts  nus  ou  vêtus  de  noir, 
ou  non  purs,  ou  recevant  quelque  chose,  ou  emportant  quelque 
chose  de  la  maison,  est  défavorable  ;  car  c’est  annonce  de  maladie  : 
ce  qui  entre  impur  dans  le  corps  est  nuisible.  Il  faut  déterger  par 
les  courses  au  cerceau  et  les  promenades,  par  le  vomissement,  et,  à 
la  suite,  par  une  nourriture  molle  et  légère  qu’on  accroîtra  graduel¬ 
lement. 

»  Voir  dans  le  sommeil  des  corps.de  forme  étrange  et  être  saisi 
de  frayeur,  indique  une  plénitude  d’aliments  inaccoutumés,  une 
sécrétion,  un  flux  bilieux  et  une  maladie  dangereuse.  Dans  ce  cas 
on  vomira,  après  quoi  on  suivra  une  progression  graduelle  pendant 
cinq  jours  par  des  aliments  aussi  légers  que  possible,  qui  ne  seront 
ni  abondants,  ni  âcres,  ni  desséchants,' ni  échauffants;  quant  aux 
exercices,  on  usera  surtout  des  exercices  naturels,  si  ce  n’est  des 
promenades  après  le  dîner.  On  prendra  des  bains  chauds  ;  on  se 
reposera;  on  se  gardera  du  soleil  et  du  froid.  Si  pendant  le  som¬ 
meil  on  croit  prendre  la  nourriture  ou  la  boisson  habituelle,  cela 
dénote  le  besoin  d’aliments  et  l’appétit  de  l’âme  :  des  viandes  dont 
on  rêve  les  plus  fortes  indiquent  l’excès  de  besoin;  des  viandes 
plus  faibles,  indiquent  un  besoin  moindre.  Manger  en  rêve  est  bon 
comme  manger  en  réalité.  Il  ne  convient  donc  pas  de  diminuer 
les  aliments  ;  car  ce  signe  témoigne  qu’il  y  a  grand  besoin  de 
nourriture.  La  signification  est  la  même  quand  on  s’imagine,  en 
dormant,  manger  des  pains  où  entrent  du  fromage  et  du  miel.  Boire 
de  l’eau  limpide  est  bon  signe;  tout  le  reste  est  nuisible.  Tous  les 
objets  habituels  que  l’on  croit  voir  indiquent  le  désir  de  l’âme.  Tout 
ce  que  l’on  fait  effrayé  indique  l’arrêt  du  sang  par  la  sécheresse;  il 
convient  alors  de  refroidir  et  d’humecter  le  corps. 

»  Toutes  les  fois,  que  l’on  se  bat,  que  Ton  est  piqué  ou  enchaîné 
par  un  autre,  cela  indique  qu’il  s’est  fait  dans  le  corps  une  sécrétion 
contrariant  le  mouvement  circulatoire;  il  convient  de  vomir,  d’atté¬ 
nuer  et  de  se  promener/  d’user  d’aliments  légers,  de  vomir,  et 
après  le  vomissement  de  se  nourrir  par  progression,  pendant  cinq 
jours.  S’égarer  ou  monter  péniblement  a  la  même  signification. 
Passages  de  rivières,  hoplites,  ennemis,  monstres  à  forme  étrange, 
tout  cela  indique  maladie  ou  délire.  Il  convient  d’user  d’aliments 
légers,  mous,  en  petite  quantité,  de  vomir,  et  après  d’accroître 
doucement  la  nourriture  pendant  cinq  jours.  Exercices  naturels  et 
beaucoup,  si  ce  n’est  après  le  dîner;  bains  chauds;  repas;  se  gar- 


46 


HISTOIRE  DE  LA-  MÉDECINE 

der  du  froid,  du  soleil  .  En  suivant  les  indications  que  j’ai  tracéesi, 
on  demeurera  en  santé  pendant  sa  vie.  Et  par  moi  a  été  découvert 
le  régime  autant  qu’un  homme  peut  découvrir  avec  l’aide  des  dieux.  » 
(Hippocrate,  Du  régime,  livre  IV,  ou  Des  songes ,  traduction  de 
Littré,,  t.  VI,  p.  661.) 

Tout  ce  livre  des  songes  repose  sur  l’idée  que  le  rêve  est  l’indice 
de  la  bienveillance  ou  de  la  menace  des  dieux,  qui  donnent  la*  santé 
ou  la  maladie,  et  si  ce  n’est  plus  la  pensée  des  médecins,  c’est, en¬ 
core,  à  peu  de  chose  près,  celle  d’un  grand  nombre  de  personnes 
de  notre  temps.  Dans  l’envoi  des  rêves,  Dieu  est  remplacé  par  là 
providence,  le  destin  ou  le  hasard.  Mais  c’est  toujours  un  phéno¬ 
mène  réputé  surnaturel  dans  lequel  on  cherche  à  trouver  une  signi¬ 
fication. 

Quand  on  avait,  par  l’incubation  dans  un  temple  (ce  qui  est  de 
nos  jours  remplacé  par  des  pèlerinages  ou  par  les  neuvaines)  et  par 
la  prière  accompagnée  d’offrandes,  interrogé  les  dieux  par  l’inter¬ 
médiaire  des  prêtres  et  cherché  à  se  les  rendre  favorables,  il  n’y 
avait  plus  qu’à  attendre  la  voix  de  l’oracle. 

Des  pénitences,  des  sacrifices  et  des  offrandes,  accompagnés  de 
prescriptions  hygiéniques  et  médicamenteuses,,  étaient  ordonnés  aux 
malades,  et  quelques-uns  se  trouvaient  guéris.  Plus  tard,  la  sorcel¬ 
lerie,  la  superstition  et  le  charlatanisme  aidant,  vinrent  les  phil¬ 
tres,  les  charmes,  les  amulettes,  les  talismans,  les  arcanes,  les  eaux 
minérales,  la  musique,  les  attouchements,  les  corrections  corpo¬ 
relles,  etc.  Alors,  ce  furent  des  grimoires,  des  paroles  magiques, 
-des  exorcismes,  la  torture  et  le  bûcher. 

Quand,  ainsi  que  cela  s’observe  souvent,  T  épilepsie  ou  la  folie  ve¬ 
nait  à  se  transmettre  par  imitation,  par  une  sorte  de  contagion  mo¬ 
rale,  on  supposait  que  le  démon  passait  du  corps  des  possédés  dans 
celui  des  nouveaux  malades.  C’est  de  la  sorte  qu’on  tenta  de  guérir 
le  malheureux  roi  Charles  VI,  tenu  pour  possédé. 

Juvénal  des  Ursins  nous  apprend  qu’un  prêtre,  nommé  Yves  Gi- 
lemme,  et  trois  autres  personnes,  accomplirent  de  vains  efforts  pour 
faire  passer  le  démon  dont  était  tourmenté  le  monarque  dans  le 
corps  de  douze  hommes  qu’on  avait  cru  devoir  enchaîner,  par  me¬ 
sure  de  précaution.  N’ayant  pu  y  réussir,  les  exorcistes  alléguèrent 
pour  excuse  que  ces  hommes  s’étaient  couverts  du  signe  de  la  croix. 
D’autres  moyens  n’eurent  pas  plus  d’effet,  et  chacun  sait  qu’on  en 
fut  réduit  à  user  pour  Charles  VI  d’un  remède  moins  chrétien,  celui 
d’Odétte  de  Champdivers  (A.  Maury). 

Il  ÿ  eut  aussi  des  saints  qui'  avaient  la  vertu  de  guérir  la  posses¬ 
sion.  On  institua  des  pèlerinages  en  leur  honneur,  et  là  l’acte  de 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  47 

foi  était  associé  à  des  pratiques  médicales,  telles  que  le  jeûne  et  les 
purgations.  On  y  entendait  de  la  musique  d’église.  Ce  moyen  était 
ce  qu’on  recherchait  au  pèlerinage  de  saint  Guy  pour  obtenir  la  gué¬ 
rison  de  la  chorée. 

La  rage  était  guérie  par  l’attouchement  de  l’étole  de  saint  Hu¬ 
bert,  aidée  d’une  forte  cautérisation. 

Des  immersions  froides  étaient  ordonnées  aux  pèlerins  atteints 
•d’aliénation  mentale  et  de  folie. 

Enfin,  de  nos  jours,  dans  l’homoeopathie,  ce  sont  des  vertus  mi¬ 
raculeuses  de  la  matière,  et  son  énergie  en  raison  inverse  de  sa 
quantité,  c’est-à-dire  de  véritables  propriétés  occultes,  qui  sont 
■considérées  par  quelques  mystiques  comme  devant  guérir  toutes  les 
maladies. 

Ce  n’est  pas  assez  d’avoir  fait  connaître  toutes  les  pratiques  de  la 
théurgie,  de  la  démonomanie  et  du  mysticisme  médical,  depuis  les 
temps  les  plus  reculés  de  l’histoire  jusqu’au  temps  où  nous  vivons. 

Leur  persistance  est  un  fait  qui  ne  saurait  exister  sans  cause,  et 
dès  qu’on  y  réfléchit,  on  voit  qu’il  y  a  ici  un  élément  moral  à  décou¬ 
vrir,  dont  l’existence  explique  pourquoi  les  doctrines  théurgiques  et 
les  causes  occultes  ont  pris  une  si  profonde  racine  dans  la  pensée 
de  l’homme,  pourquoi  elles  trouvent  et  trouveront  toujours  de  nom¬ 
breux  disciples. 

Dans  cet  assemblage  de  choses  sacrées  et  profanes,  respectables 
•ou  ridicules,  innocentes  ou  cruelles,  honorables  ou  deshonnêtes, 
dont  le  tab’eau  constitue  en  quelque  sorte  l’histoire  du  merveilleux 
et  du  surnaturel  en  médecine,  l’esprit  humain  trouve  une  leçon  dont 
il  doit  savoir  tirer  parti. 

Pour  mon  compte,  je  me  reprocherais  de  passer  sous  silence  cet 
enseignement  de  l’histoire,  et  je  veux  m’en  servir  pour  démontrer 
les  rapports  de  ce  mysticisme  avec  la  civilisation,  avec  la  politique, 
avec  les  croyances  religieuses,  et  plus  encore,  avec  ces  facultés  per¬ 
sonnelles  de  l’homme  qu’on  appelle  la  religiosité  et  l’imagination. 

Je  l’ai  déjà  dit,  la  magie  des  Chaldéens  et  des  Égyptiens,  la 
théurgie  de  la  Grèce  et  de  Rome,  la  théurgie  chrétienne,  la  démo¬ 
nomanie  et  la  sorcellerie  du  moyen  âge,  les  puissances  occultes  du 
magnétisme,  le  somnambulisme  médical,  l’homceopathie,  le  spiri¬ 
tisme  moderne,  etc.,  représentent,  avec  le  polythéisme  antique,  le 
christianisme  devenu  superstitieux,  et  la  physique  moderne,  l'in¬ 
fluence  multiple  de  la  théocratie,  de  la  superstition  païenne,  du 
mysticisme  scientifique,  de  l’ignorance  populaire  et  de  la  science. 

Mais  la  théocratie  n’est  possible,  et  le  mysticisme  religieux  ou 
profane  ne  peuvent  exister  que  par  suite  de  cette  disposition  innée 


48  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

qu’on  appelle  l 'imagination,  et  qui,  en  tous  lieux,  chez  tous  les 
peuples,  est  partout  la  source  des  créations  poétiques.  La  forme  et 
l’objet  du  merveilleux  varient,  mais  non  le  merveilleux  ;  et,  en  mé¬ 
decine,  si  la  théocratie  favorise  le  développement  de  la  théurgie  et 
de  la  démonomanie,  le  merveilleux  se  retrouve  sous  forme  de  sor¬ 
cellerie,  de  magie  ou  de  magnétisme,  dans  les  gouvernements  li¬ 
bres  de  quelques  républiques.  Il  existe  même  chez  ceux  qui,  en 
dehors  des  influences  religieuses  ou  sceptiques,  n’en  croient  pas 
moins  aux  esprits  et  aux  propriétés  occultes  de  la  matière,  ainsi 
qu'à  leur  influence  sur  la  santé. 

A  côté  des  premiers  mages  et  des  prêtres  médecins,  il  y  a  le 
magicien,  l’oracle.  Je  sorcier,  le  devin,  le  somnambule,  le  magnéti¬ 
seur,  avec  cette  différence  que  la  foi  pure  et  désintéressée  des  pre¬ 
miers  disparaît  chez  les  autres,  et  est  remplacée  par  le  plus  avide  et 
le  plus  effronté  charlatanisme.  Partout  c’est  l’imagination  et  l’amour 
du  merveilleux  qui  font  les  frais  du  culte  et  qui  servent  de  base  à  la 
doctrine  :  sans  elle,  point  de  prosélytisme,  point  d’adeptes  et  point 
de  succès  ;  par  elle,  au  contraire,  des  fervents  sectaires  et  des  mi¬ 
racles  pour  entraîner  la  conviction  des  incrédules. 

Qu’est-ce  donc  que  l’imagination  ?  Quels  sont  ses  rapports  avec  la 
religiosité  innée  de  l’homme  ?  Comment  peut-elle  servir  de  base  à 
certaines  pratiques  médicales  ?  Quelle  est  donc  son  influence  sur  la 
santé  et  la  guérison  des  maladies?  Je  vais  le  dire,  et  c’est  là  l’ensei¬ 
gnement  que  fournit  au  médecin  l’histoire  de  la  théurgie  et  du  mys¬ 
ticisme  médical. 

§  II.  —  DE  L’IMAGINATION . 

L’imagination  (de  imago ,  image)  est  cette  admirable  faculté  de 
l’esprit  humain  en  vertu  de  laquelle  l’homme  découvre  dans  sa 
\ pensée  dès  images  particulières  étrangères  aux  sensations  pré¬ 
sentes. 

L’animal  raisonne,  l’homme  seul  peut  imaginer.  Ce  sont,  chez  les 
uns,  des  images  coordonnées,  réelles,  comme  elles  le  sont  dans  la 
nature  ;  chez  les  autres,  des  images  abstraites  ;  ailleurs,  enfin,  des 
images  bizarres  et  sans  ordre,  comme  dans  le  délire  et  dans  les 
songes.  Mais  partout  c’est  une  réminiscence  ou  une  création  de 
l’esprit.  Chose  singulière,  c’est  par.  cette  faculté  que  se  révèlent  à 
la  fois  le  génie  et  la  folie.  Par  elle,  se  soutient  l’espérance,  cette 
grande  consolation  des  malheureux  ;  et  sans  elle,  on  peut  dire  sans 
rien  exagérer,  la  vie  n’est  que  la  plus  amère  des  déceptions.  C’est 
elle  qui  dirige  les  premières  pensées  de  l’enfant  dans  ses  jeux,  qui 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  49 

crée  les  plus  nobles  passions  de  l’homme,  et  qui,  en  même  temps 
qu’elle  lui  ouvre  la  porte  des  maladies,  lui  fournit  aussi  le  plus  sur¬ 
prenant  des  moyens  de  guérison. 

L’imagination,  qui  varie  avec  l’âge,  est  très-vive  dans  l’enfance. 
C’est  à  ce  point  que  les  anciens  Grecs  supposaient  que  les  regards 
d’une  personne  étrangère  avaient  le  funeste  pouvoir  de  faire  maigrir 
et  dépérir  les  enfants  à  la  mamelle,  et  qu’ils  soustrayaient  ceux-ci  à 
Y œil  de  V envie  et  à  l’haleine  des  personnes  qu’ils  supposaient  ca¬ 
pables  de  les  infecter.  Ils  essayaient  même  de  prévenir  ces  dangers 
en  mettant  au  cou  des  enfants  une  balle  d’or  ou  d’argent  pourat- 
tirer  les  regards  et  les  détourner  de  la  figure.  (Virez,  Imagination, 
p.  24.  Dictionnaire  des  sciences  médicales.) 

Sa  vivacité  est  différente  selon  le  sexe,  selon  le  climat  et  selon  le 
régime.  Tout  le  monde  sait  que  dans  les  pays  de  l’Orient,  où  règne 
une  température  élevée,  où  la  nourriture  est  peu  abondante  et  où 
le  jeûne  est  facile,  l’imagination  s’exalte  au  plus  haut  degré,  favorise 
les  extases  poétiques  et  engendre  ces  illusions  sensoriales  dont  l’his¬ 
toire  nous  conserve  le  souvenir. 

L’imagination  a  un  pouvoir  immense,  non-seulement  sur  la  con¬ 
servation  de  la  santé,  mais  encore  sur  l’apparition  des  maladies 
et  sur  leur  guérison.  Charron  Ta  dit  (De  la  sagesse,  XVIII)  :  «  L’i¬ 
magination  est  une  puissante  chose...  Ses  effets  sont  merveilleux  et 
étranges...;  elle  fait  perdre  le  sens,  la  cognoissance,  le  jugement, 
fait  devenir  fol  et  insensé...,  fait  deviner  les  choses  secrètes  et  à 
venir,  et  cause  les  enthousiasmes,  les  prédictions  et  merveilleuses 
intentions,  et  ravit  en  extase,  réellement  tue  et  fait  mourir.  Bref, 
c’est  d’elle  que  viennent  la  plupart  des  choses  que  le  vulgaire  ap¬ 
pelle  miracles,  visions ,  enchantements.  Ce  n’est  pas  le  diable,  ni 
l’esprit,  comme  il  le  pense,  mais  c’est  l’effet  de  l’imagination,  ou  de 
celle  de  l’agent  qui  fait  de  telles  choses,  ou  du  patient  et  spectateur 
qui  peut  voir  ce  qu’il  ne  voit  pas.  » 

On  sait,  en  effet,  que  la  frayeur  des  épidémies  dispose  tout  parti¬ 
culièrement  à  l’apparition  du  mal  ceux  qui  en  redoutent  vivement 
les  atteintes,  et  que  les  médecins  ne  traversent  si  impunément  les 
coiitagions  que  parce  qu’ils  n’en  ont  pas  peur.  L’appréhension  d’une 
maladie  la  fait  quelquefois  apparaître  par  suite  des  effets  de  la  con¬ 
centration  de  la  pensée  sur  l’organe  qu’on  suppose  malade  et  qui 
ne  Test  pas  encore. 

De  cette  disposition  d’esprit  résulte,  dans  cet  organe,  un  afflux 
de  sang  suivi  de  la  maladie  analogue  ou  semblable  à  celle  qu’on 
redoutait.  C’est  ainsi  que  les  étudiants  en  médecine,  qui  craignent 
une  maladie  de  cœur  ou  une  carie  vertébrale,  ont  des  palpitations 


BOUCHUT. 


50  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

fort  incommodes  ou  un  notable  affaiblissement  des  membres  infé¬ 
rieurs,  avec  des  fourmillements  paraplégiques. 

On  cite  le  fait  d’un  Esquimau  qui,  ayant  perdu  sa  femme,  éprouva 
un  si  ferme  désir  d’allaiter  son  enfant,  que  du  lait  se  forma  dans  ses 
mamelles  et  qu’il  essaya  de  nourrir  au  sein  {Revue  Britannique , 
¥  série,  t.  XVI,  p.  52).  Ce  fait,  qu’il  ne  faut  accepter  qu’avec  ré¬ 
serve,  a  été  réellement  observé  chez  la  femme  encore  vierge.  Il  a 
été  plusieurs  fois  constaté  chez  les  jeunes  filles  qui  ont  essayé  de  se 
substituer  à  une  mère  qui  venait  de  mourir.  En  donnant  leur  sein 
vide,  la  succion  de  l’enfant  y  faisait  venir  du  lait. 

Le  mysticisme  religieux  produit  des  phénomènes  analogues,  sinon 
semblables,  et  parmi  eux,  les  plus  étranges  sont  ceux  qui  sont 
connus  sous  le  nom.de  stigmatisations . 

L’exemple  le  plus  frappant  est  celui  de  saint  François  d’Assise. 
ce  Ce  religieux  était  arrivé  à  la  fin  de  sa  carrière,  après  avoir  vu 
réussir  tous  ses  projets.  Il  avait  obtenu  du  pape  Ilonorius  III  la  con¬ 
firmation  de  l’ordre  fondé  par  lui,  pour  les  deux  sexes;  il  avait 
inauguré  une  règle  nouvelle,  qui  était  regardée  comme  la  concep¬ 
tion  la  plus  parfaite  qu’on  eût  jamais  eue  de  la  vie  monastique.  Sa¬ 
tisfait  d’une  tâche  si  glorieuse,  il  s’était  démis  du  généralat  entre 
les  mains  de  Pierre  de  Catane,  pour  ne  plus  songer  qu’à  son  salut. 
Il  se  retira,  en  conséquence,  dans  une  solitude  de  l’Apennin,  entre 
l’Arno  et  le  Tibre,  non  loin  de  Camaldoli  et  de  Vallombrosa,  et  fixa 
sa  retraite  sur  une  montagne  appelée  l’Alverne,  que  lui  avait  aban¬ 
donnée  le  propriétaire,  un  seigneur  du  pays,  nommé  Orlando  Ca- 
taneo  :  là,  dégagé  de  tous  les  devoirs  et  de  toutes  les  préoccupa¬ 
tions  de  la  vie  pratique,  il  se  livrait  sans  mesure  aux  rigueurs  de 
l’ascétisme  le  plus  sévère  et  méditait  incessamment  en  Dieu. 

Des  extases  s’emparaient  de  temps  à  autre  de  son  esprit,  et  le 
rendaient  de  plus  en  plus  indifférent?''  aux  objets  de  la  terre.  Les 
macérations,  les  abstinences  se  succédaient  chez  lui  sans  relâche. 
Parmi  les  carêmes  surérogatoires  qu’il  s’était  imposés,  se  trou¬ 
vaient  les  quarante  jours  qui  séparent  la  fête -de  l’Assomption  de 
celle  de  saint  Michel.  Exténué  par  le  jeûne  et  s’abîmant  une  fois 
dans  les  élans  de  la  prière  la  plus  ardente,  il  crut  entendre  Dteu 
qui  lui  ordonnait  d’ouvrir  l’Évangile,  afin  que  ses  yeux  pussent  y 
lire  ce-  qui  serait  le  plus  agréable  à  son  créateur.  Frappé  de  cet 
avertissement  divin,  saint  François  remèrcia  Dieu  dans  une  nouvelle 
prière  qui  dépassait  encore  en  ferveur  celles  auxquelles  il  se  livrait 
depuis  le  commencement  de  ce  carême.  «  Ouvre-moi  le  livre  sacré  », 
dit-il  au  frère  Léon,  qui  l’avait  suivi  dans  sa  retraite.  Trois  fois 
cette  épreuve  fut  faite,  et  trois  fois  le  volume  s’ouvrit  à  la  passion 


MYSTICISME  MÉDICAL  LT  THÉURGIE  51 

de  Jésus- Christ.  Le  saint  crut  reconnaître  là  un  ordre  de  pousse* 
son  imitation  de  la  vie  du  Sauveur  plus  loin  qu’il  ne  l'avait  encore 
fait.  Sans  doute,  il  avait  imposé  silence  à  la  chair,  par  la  mortifica¬ 
tion,  et  crucifié  son  esprit  et  ses  désirs,  mais  il  n’avait  point  encore 
soumis  son  corps  ad  supplice  de  la  passion,  et  c’était  le  supplice  que 
Dieu  lui  prescrivait  en  lui  montrant  du  doigt  le  récit  de  l’Évangile. 

Après  cette  épreuve,  le  solitaire  n’eut  plus  qu’une  pensée  :  le 
crucifiement  de  son  divin  Maître.  Il  en  passa  et  repassa  en  esprit  les 
douloureuses  phases,  exaltant  davantage  son  imagination  à  chaque 
raison.  En  même  temps  qu’il  exténuait  son  corps  par  un  jeûne 
prolongé,  il  travailla  à.  évoquer  en  lui  le  tableau  émouvant  du  Sau¬ 
veur  sur  la  croix. 

Dans  ses  visions,  il  était  tellement  absorbé  par  la  contemplation 
du  Dieu  souffrant,  qu’il  perdait  conscience  de  lui-même,  et  se  trou¬ 
vait  transporté  dans  un  monde  surhumain.  Le  jour  de  l’Exaltation 
de  la  croix,  se  livrant  plus  encore  que  de  coutume,  en  raison  de  la 
solennité,  à  une  de  ces  contemplations  extatiques,  il  crut  voir  un  sé¬ 
raphin  ayant  six  ailes  ardentes  et  lumineuses  descendre  rapidement 
de  la  voûte  des  deux  et  s’approcher  de  lui.  L’esprit  évangélique 
soutenait  entre  ses  ailes  la  figure  d’un  homme,  les  pieds  et  les 
mains  attachés  à  une  croix.  Lorsque  le  saint  assistait  à  ce  spectacle 
miraculeux  avec  une  onction  et  un  étonnement  profonds,  la  vision 
s’évanouissait  tout  à  coup.  Mais  le  pieux  anachorète  en  avait  ressenti 
un  contre-coup  étrange,  et  toute  son  économie  était  demeurée  pro¬ 
fondément  troublée.  Il  éprouva  surtout  aux  pieds  et  aux  mains  des 
sensations  douloureuses  qui  firent  bientôt  place  à  des  ulcérations,  à 
des  espèces  de  plaies  qu’il  considéra  comme  les  stigmates  de  la  pas¬ 
sion  du  Christ. 

Ce  miracle  eut  un  immense  retentissement.  Rien  n’était  plus  fait 
pour  frapper  des  imaginations  avides  du  merveilleux,  et  fortifier  la 
vénération  profonde  que  ce  saint  personnage  excitait  par  ses  tra¬ 
vaux  et  ses  vertus.  Le  pape  proclama  les  stigmates  de  saint  François 
un  don  miraculeux  de  la  grâce,  et  les  chrétiens  tinrent  le  prodige 
pour  une  démonstration  péremptoire  du  mystère  de  la  Rédemption, 
à  raison  surtout  de  cette  circonstance  que  les  stigmates  avaient  été 
imprimés  au  saint  jour  de  l’Exaltation  de  la  croix. 

L’allégresse  que  causa  le  miracle  fut  surtout  grande  chez  les 
franciscains.  C’était  le  triomphe  de  leur  ordre  ;  ce  prodige  donnait 
une  preuve  éclatante  de  l’amour  infini  de  Jésus-Christ  pour  leur 
fondateur,  puisqu’il  l’avait  choisi  pour  offrir  sur  la  terre  une  image 
visible  de  sa  divinité.  Il  y  eut  donc  désormais  pour  les  religieux 
mendiants  deux  passions,  celle  de  Jésus-Christ  et  celle  de  sain 


52  HISTOIRE  DE  IA  MÉDECINE 

François.  On  vit  un  gardien  des  cordeliers  de  Reims,  le  père  Lan- 
franc,  faire  inscrire  au  fronton  de  son  couvent  :  Deo  homini  et 
beato  Francisco ,  utrique  crucifixo  :  «  A  l’Homme-Dieu  et  à  saint 
François,  tous  deux  crucifiés.  »  (Maury,  Magie,  p.  349.) 

D’autres  moines,  Philippe  d’Acqueria,  Benoît  de  Reggio,  Charles 
de  Saeta;  Dodo,  de  l’ordre  des  Prémontrés;  Angèle  del  Paz,  de 
Perpignan;  Nicolas  de  Ravenne,  sainte  Catherine  de  Sienne,  etc., 
eurent  le  même  avantage,  et  rêvant  sans  cesse  aux  souffrances  de  la 
passion,  en  virent  les  stigmates  se  montrer  sur  leurs  corps.  Une  fois 
répandue,  la  nouvelle  de  ces  stigmatisations  en  fit  paraître  d’autres 
dans  les  cloîtres  du  xve  siècle.  Mais  des  variations  se  produisirent. 
Sainte  Catherine  de  Raconisio  et  quelques  autres  eurent  sur  le  front 
les  stigmates  de  la  couronne  d’épines.  D’autres  éprouvèrent  les  dou¬ 
leurs  de  la  flagellation  et  en  conservèrent  lès  marques,  complétant 
ainsi  dans  leurs  extases  toutes  les  douloureuses  circonstances  de  la 
passion.  Ce  fut  une  véritable  épidémie,  et  pendant  près  d’un  siècle 
on  ne  parlait  que  de  semblables  miracles.  Rs  se  reproduisirent  jus¬ 
qu’au  siècle  dernier. 

Des  phénomènes  semblables  à  ceux  de  la  stigmatisation  ont  été 
obtenus  en  d’autres  circonstances.  Ainsi  on  a  vu  desindividus  s’ima¬ 
giner  en  rêves  recevoir  des  blessures,  des  coups,  être  frappés  de 
maladies,  et  avoir  au  réveil,  ou  quelques  jours  après,  les  stigmates 
de  ces  contusions  sur  les  parties  qu’ils  supposaient  atteintes,  ou  les 
symptômes  de  la  maladie  rêvée.  L’histoire  nous  apprend  que  les  so¬ 
litaires  de  la  Thébaïde  et  quelques  visionnaires  faisaient  voir  sur 
leur  peau  les  marques  rougeâtres  laissées  par  le  fouet  du  démon  ou 
de  l’ange  qui  les  avait  châtiés.  On  sait  aussi  que  les  malades  lutinés 
dans  le  sommeil  par  le  succube  montrent  sur  le  corps  des  taches 
violacées  que  les  auteurs  de  démonologie  ont  appelées  sugilla- 
tiones,  stigmates  qui,  dans  les  procès  de  sorcellerie,  servaient  à 
établir  le  fait  de  la  pression  démoniaque. 

Burdach  dit  qu’on  a  vu  une  tache  bleue  sur  le  corps  d’un  homme 
qui  venait  de  rêver  avoir  reçu  une  contusion. 

Le  docteur  Marmisse,  de  Bordeaux,  rapportait,  dans  Y  Union  mé¬ 
dicale  de  1862,  le  fait  curieux  que  voici  :  Une  dame,  souffrante 
déjà  depuis  quelque  temps,  eut  besoin  d’être  saignée.  Sa  femme  de 
chambre,  qui  lui  était  très-attacliée  et  qui  la  soignait  très-assidû¬ 
ment,  assista  à  cette  petite  opération;  elle  en  ressentit  une  émotion- 
si  profonde,  qu’au  moment  où  le  praticien  enfonçait  sa  lancette  dans 
le  bras  de  la  malade,  la  servante  éprouva  au  pli  du  coude  le  senti¬ 
ment  d’une  piqûre,  et  vit,  peu  de  temps  après,  apparaître  une  petite 
plaie  dans  cet  endroit. 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  TBÉURGIE  53 

Le  docteur  Elüotson  a  recueilli  un  assez  grand  nombre  de  faits, 
dans  lesquels  l’attention  concentrée  sur  une  partie  du  corps  y  a 
fait  naître  de  la  douleur.  Ainsi,  les  hystériques,  dont  les  fonctions 
périodiques  sont  supprimées,  ont  souvent  des  hémorrhagies  par  les 
divers  organes  sur  lesquels  elles  portent  leur  attention. 

Un  travail  matériel  dans  l’économie  peut  donc  s’opérer  sous  l’in¬ 
fluence  des  préoccupations  de  l’âme,  et,  selon,  le  degré  de  cette 
influence,  la  chair  en  garde  les  traces  apparentes.  Ces  faits  sont  de 
la  plus  haute  importance,  et  ils  justifient  parfaitement  la  croyance 
populaire  sur  le  rapport  des  préoccupations  de  la  femme  enceinte 
et  des  taches  qui  se  produisent  quelquefois  sur  le  corps  de  l’enfant. 

Si  la  pensée  agit  sur  la  matière,  elle  agit  encore  plus  sur  la  sen¬ 
sation  ;  de  là  les  hallucinations  de  la  vue,  de  l’ouïe,  de  l’odorat  des 
extatiques  dans  leurs  rapports  avec  Dieu,  les  sensations  du  toucher 
qui  leur  fait  croire  qu’elles  sont  enlevées  de  terre,  et  les  ravisse¬ 
ments  qu’elles  éprouvent  de  leur  commerce  avec  Jésus-Christ.  Cette 
influence  de  l’imagination  sur  la  vitalité  des  organes,  sur  leurs  fonc¬ 
tions  et  sur  les  sensations,  est  telle,  qu’on  a  vu  le  trouble  de  cette 
faculté  être  suivi  d’une  mort  immédiate.  En  voici  un  exemple. 
En  1784,  dans  un  rapport  de  Bailly  sur  le  magnétisme,  ce  philo¬ 
sophe  attribue  les  crises  nerveuses  magnétiques  à  l’imagination.  A 
ce  sujet,  il  rapporte  l’anedocte  suivante.  En  1750,  à  Copenhague, 
voulant  éprouver  les  effets  de  l’imagination  sur  le  corps,  quelques 
médecins  obtinrent  qu’un  criminel,  condamné  au  supplice  de  la 
roue,  périrait  par  un  moyen  plus  doux,  tel  que  l’hémorrhagie.  Après 
l’avoir  Conduit,  les  yeux  bandés,  dans  la  pièce  où  il  devait  mourir, 
on  piqua  le  patient  aux  bras  et  aux  jambes  et  l’on  simula  un  bruit 
d’écoulement  de  liquide.  Bientôt  le  condamné  fut  pris  de  syncopes, 
de  sueurs  froides,  de  convulsions,  et  il  mourut  au  bout  de  deux 
heures  et  demie...  Or,  il  n’y  avait  pas  eu  de  saignée;  de  simples 
piqûres,  sans  hémorrhagie,  avaient  été  faites  aux  bras  et  aux  jam¬ 
bes,  et  l’eau  s’écoulant  de  quatre  robinets  ouverts  simulait  le  bruit 
du  sang  tombant  dans  un  vase.  La  mort  de  ce  malheureux  fut  donc 
l’effet  des  troubles  de  son  imagination.  (L.  Figuier,  Histoire  du 
merveilleux,  t.  III,  p.  8M.) 

Les  maux  enfantés  par  les  troubles  de  l’imagination  ne  sont  rien 
en  comparaison  des  bienfaits  qu’elle  procure  ;  ses  guérisons  sont 
innombrables,  et  là  où  elle  ne  peut 'guérir,  elle  apporte  du  moins 
le  bonheur,  la  joie  et  la  douce  espérance  d’une  amélioration  pro¬ 
chaine. 

Contentement  passe  richesse,  dit  avec  raison  le  proverbe,  et 
cela  est  bien  vrai,  car  il  suffit  souvent  d’avoir  confiance  en  celui  qui 


54 


HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 
peut  guérir,  pour  être  soulagé  ou  guéri.  Eu  médecine,  comme  ail¬ 
leurs,  la  foi  est  une  force  dont  la  puissance  est  sans  limites  et  fait 
des  miracles.  Les  incubations  dans  les  temples,  les  paroles  magi¬ 
ques,  les  charmes,  les  grimoires,  les  philtres,  les  arcanes,  les  talis¬ 
mans,  les  nombres,  les  amulettes,  les  terreurs  morales,  les  attou¬ 
chements  royaux,  ceux  d’un  prêtre,  d’un  oracle  ou  d’un  médecin  en 
sont  la  preuve;  et  les  malades  qui  croient  fermement  à  ces  influen¬ 
ces  sont,  dans  beaucoup  de  cas,  bien  près  d’être  guéris. 

Profanes  ou  sacrés,  tous  les  pèlerinages  et  toutes  les  pratiques  du 
mysticisme  médical  produisirent  des  merveilles. 

C’est  ainsi  que  le  simple  toucher  du  roi  guérissait  les  scrofuleux; 
que  les  exorcismes  faisaient  disparaître  les  attaques  convulsives  chez 
les  malheureux  qui  en  étaient  atteints. 

C’est  pour  la  même  raison  que  la  main  d’un  mort  appliquée  sur 
des  écrouelles  les  a  fait  guérir  (Van  Helmont  et  Bayle)  ;  que  Pyr¬ 
rhus,  roi  des  Épirotes,  avec  son  pied,  obtenait  des  guérisons  mira¬ 
culeuses  (Tacite). 

Herlwig  ( Obs .  médic .)  rapporte  qu’un  médecin  ayant  donné  à 
un  paysan  une  ordonnance  écrite  pour  avoir  une  purgation,  lui  dit  : 
Vous  prendrez  cela.  Notre  homme,  rentré  chez  lui,  se  met  au  lit, 
avale  le  papier,  qui  le  purge  fortement,  et  peu  après  iL  revient  dire 
au  médecin  que  sa  purgation  Ta  guéri. 

Des  guérisons  ont  même  été  obtenues  par  le  simulacre  des  exor¬ 
cismes. 

Une  prétendue  possédée  faisait  beaucoup  de  dupes  an  temps 
d’Henri  III.  Amenée  devant  l’évêque  d’Amiens,  celui-ci  ordonna  à 
un  laïque  de  se  vêtir  d’habits  saeerdotaux,  et  de  feindre  de  l’exor¬ 
ciser  sur  les  Évangiles;  mais  on  lut  en  place  les  épîtres  de  Cicéron. 
Ce  diable,  qui  ne  se  doutait  pas  de  la  ruse  et  ne  connaissait  pas  le 
latin,  s’agita  avec  violence,  comme  s’il  eût  déjà  ressenti  les  tour¬ 
ments  de  l’enfer.  Le  voilà  donc  conjuré  par .  l’incrédule  Cicéron, 
comme  par  les  plus  saints  apôtres. 

Les  pèlerinages  produisirent  aussi  des  merveilles,  et  cela  dans 
toutes  les  religions.  Ainsi,  à  Cachemire,  on  conserve  précieusement 
trois  poils  de  la  barbe  de  Mahomet  qui  accomplissent  des  cures  mi¬ 
raculeuses  chez  les  nombreux,  pèlerins  qui  viennent  chaque  année 
implorer  la  relique  du  grand  prophète. 

Moi-même,  qui  n’ai  guère  de  prétention  à  passer  pour  sorcier,  ni 
pour  un  envoyé  céleste  ou  pour  un  prophète,  j’ai  fait  des  miracles, 
et  il  m’est  arrivé  de  guérir  des  malades  qui  ont  eu  l’immense  avan¬ 
tage  d’avoir  en  moi  une  confiance  illimitée. 

En  1849,  lorsque  j’étais  chef  de  clinique  à  l’Hôtel-Dieu,  on  m’ap- 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  55 

porta  une  petite  fille  de  onze  ans,  nommée  Louise  Parquin,  qu’une 
frayeur  excessive,  causée  par  une  tentative  de  viol,  avait  rendue 
muette  et  paralytique  des  quatre  membres.  Cette  enfant  venait  de  la 
province.  Pendant  deux  mois,  tout  avait  été  mis  en  œuvre  par  les 
médecins  de  la  localité  et  des  environs,  mais  tout  était  resté  infruc¬ 
tueux.  Désespéré,  le  père  voulut  amener  son  enfant  à  Paris.  Celle-ci, 
qui  n’entendait  parler  de  la  grande  ville,  de  ses  grands  médecins  et 
de  l’Hôtel  -Dieu  que  d’une  façon  pompeuse,  pour  elle  plus  saisis¬ 
sante  en  raison  de  son  âge,  arriva  pleine  de  foi  à  l’Hôtel-Dieu  pour 
y  chercher  la  guérison.  Le  soir,  je  la  vis  muette  et  paralytique,  et 
fâché  de  trouver  une  infirme  dans  un  hôpital,  je  ne  fis  aucune 
prescription.  Elle  était  encore  dans  le  même  état  le  lendemain  ma¬ 
tin.  J'ajournai  tout  traitement.  Dans  la  journée,  elle  commença  à 
parler  ;  le  jour  d’après,  elle  commençait  à  remuer  les  jambes  ;  et  le 
troisième  jour,  elle  marchait  dans  les  salles,  complètement  guérie  : 
sa  foi  l’avait  sauvée.  Une  impression  morale  vive,  de  nature  diffé¬ 
rente,  lui  avait,  à  quelques  mois  de  distance,  enlevé  et  rendu  l’usage 
de  la  langué  et  des  membres. 

J’ai  vu  une  fille  hystérique  et  frappée  depuis  quelques  mois  d’une 
paralysie  des  membres  inférieurs  qui  avait  résisté  à  tout  traitement. 
On  lui  annonça  qu’on  allait  la  guérir  par  la  cautérisation  du  dos 
avec  le  fer  rouge.  Au  jour  fixé,  assise  nue  devant  le  brasier  où 
chauffaient  les  fers,  on  prit  un  cautère  froid  dont  on  se  servit  pour 
toucher  la  colonne  vertébrale.  Aussitôt  la  jeune  fille,  qui  n’avait 
rien  vu,  pousse  des  cris  de  douleur  comme  si  on  l’avait  brûlée,  et, 
faisant  Ûes  efforts  pour  échapper  à  cette  cautérisation  imaginaire, 
se  lève,  se  sauve  comme  si  elle  avait  du  feu  dans  les  reins. 

A  ces  récits  je  veux  en  joindre  un  autre,  non  moins  curieux,  et 
dans  lequel  un  simple  effort  d’imagination,  l’espérance  de  guérir,  a 
fait  le  miracle  de  la  disparition  subite  d’une  paralysie. 

On  le  trouve  dans  la  Revue  britannique  et  dans  le  charmant 
livre  du  baron  Feuchtersleben  ( Hygiène  de  Vâme,  1854,  p.  33). 

Un  médecin  anglais,  le  docteur  Beddoës,  croyait  que  l’oxyde  ni¬ 
treux  était  un  spécifique  certain  contre  la  paralysie.  Davy,  Coleridge 
et  lui  se  déterminèrent  à  tenter  une  expérience  sur  un  paralytique 
de  bonne  maison,  abandonné  par  les  médecins.  Le  patient  ne  fut 
point  averti  du  traitement  auquel  on  allait  le  soumettre.  Davy  com¬ 
mença  par  placer  sous  la  langue  de  ce  malade  un  petit  thermomètre 
de  poche,,  dont  il  se  servait  dans  ces  occasions  pour  connaître  le 
degré  de  chaleur  du  sâng,  degré  que  l’oxyde  nitreux  devait  aug¬ 
menter.  A  peine  le  paralytique  eut-il  senti  le  thermomètre  entre 
ses  dents,  qu’il  fut  persuadé  que  la  cure  s’opérait  et  que  l’instru- 


56  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

ment  merveilleux  qui  devait  le  guérir  n’était  autre  que  le  thermo¬ 
mètre  :  «  Ah!  s’écria-t-il,  je  me  sens  mieux.  »  Davy  adressa  un 
regard  expressif  à  Beddoës  et  à  Coleridge.  Au  lieu  du  spécifique,  on 
se  contenta  du  thermomètre,  qui,  pendant  quinze  jours  consécutifs, 
fut  placé  avec  toute  la  solennité  convenable  sous  la  langue  de  ce 
pauvre  homme,  dont  les  membres  se  délièrent,  et  dont  la  santé  re¬ 
naquit,  dont  la  cure  fut  complète,  et  auquel  on  ne  fit  subir  aucun 
autre  traitement.  Si  Davy  n’eût  pas  entouré  d’un  certain  mystère 
son  expérience,  s’il  avait  négligé  la  partie  dramatique  de  son  art, 
s’il  avait  dit  au  patient  :  Voici  un  thermomètre  qui  doit  servir  à  tel 
usage,  le  malade  serait  resté  paralytique,  et  le  traitement  par 
l’oxyde  nitreux  aurait  peut-être  entraîné  la  mort. 

§  III.  —  DE  L’IMITATION  DANS  SES  RAPPORTS  AVEC  LA  PRODUCTION  ET 
LA  GUÉRISON  DES  MALADIES. 

A  l’influence  de  l’imagination  qui  crée  les  maladies  et  qui  les  fait 
disparaître,  il  faut,  pour  bien  comprendre  tout  ce  qui  est  relatif  à 
l’histoire  de  la  théurgie  et  du  mysticisme  médical,  et  des  qualités 
thérapeutiques  occultes  accordées  à  la  matière,  tenir  compte  d’une 
autre  disposition  de  l’esprit,  qui  exerce  une  action  tout  aussi  réelle 
tant  sur  la  production  des  maladies  que  sur  leur  propagation  et  sur 
leur  guérison  :  je  veux  parler  de  l 'imitation.  On  ne  tient  pas,  en 
toute  chose,  à  faire  comme  son  voisin,  mais  un  sentiment  irrésis¬ 
tible  y  pousse  l’individu,  et,  en  bien  comme  en  mal,  chacun,  plus 
ou  moins,  fait  instinctivement  ce  qu’il  voit  faire.  L’imagination  n’y 
est  pour  rien,  et  la  pensée  subjugée  impose  aux  organes  la  repro¬ 
duction  involontaire  des  actes  accomplis  par  un  autre.  Comme  l’i¬ 
magination,  l’imitation  est  la  source  d’un  grand  nombre  de  maladies, 
surtout  des  névroses  convulsives  et  mentales,  mais  il  faut  dire  aussi 
qu’elle  peut  être  l’instrument  de  leur  guérison. 

«  La  vue  des  angoisses  d’aultrui  m’angoisse  matériellement,  et  a 
mon  sentiment  souvent  usurpé  le  sentiment  d’un  tiers  ;  un  tousseur 
continuel  irrite  mon  poulmon  et  mon  gosier.  »  (Montaigne.) 

C’est  dans  l’humanité  l’histoire  de  Panurge  et  de  ses  moutons  : 
«  Panurge,  sans  aultre  chose  dire,  jecte  en  pleine  mer  son  mouton 
criant  et  bellant.  Tous  les  autres  moutons,  criant  et  bellant  en  pa¬ 
reille  intonation,  commencèrent  soy  jecter  et  saulter  en  mer  après  à 
la  file. 'La  foule  estoyt  à  qui  premier  y  saulteroyt  après  leur  compai- 
gnon.  Possible  n’estoyt  de  les  en  guarder.  Comme  vous  scavez  estre 
du  mouton  le  naturel  toujours  suivre  le  premier  quelque  part  qu’il 
aille.  »  (F.  Rabelais,  Pantagruel ,  liv.  IV,  chap.  vin.) 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  57 

L’imitation  produit  toutes  les  névroses,  et  à  ce  titre  il  n’est  pas 
surprenant  qu’elle  ait  produit  les  épidémies  de  folie  suicide,  de 
convulsions,  de  démonomanie,  de  lycanthropie,  etc.,  dont  l’histoire 
a  gardé  le  souvenir. 

Ce  n’est  pas  seulement  de  nos  jours  qu’on  a  constaté  l’influence 
de  l’imitation  sur  la  production  et  la  guérison  des  maladies. 

En  effet,  deux  cents  ans  avant  la  guerre  de  Troie,  on  vit  les  filles 
de  Prœtus  en  proie  à  des  attaques  d’hystérie,  qui  erraient  à  travers 
les  campagnes,  se  croyant  changées  en  génisses  ;  bientôt,  la  maladie 
se  propageant,  ce  fut  une  véritable  épidémie  de  lycanthropie  parmi 
les  femmes  d’Argos.  Le  berger  Mélampe  parvint  à  guérir  les  filles  du 
roi.  Ayant  remarqué  que  ses  chèvres  se  purgeaient  en  mangeant  de 
l’ellébore,  il  eut  l’idée  d’en  faire  prendre  à  ses  malades. 

Ensuite,  pensant  qu’une  grande  fatigue  musculaire  ne  ferait  que 
compléter  la  cure,  il  les  fit  poursuivre  à  outrance  par  de  jeunes 
garçons. 

Il  obtint  ainsi  une  guérison  complète,  et  bientôt  l’épidémie  cessa 
d’elle-même.  Prœtus,  en  récompense  d’un  si  grand  service,  voulut 
lui  donner  une  de  ses  filles  en  mariage,  mais  Mélampe  n’accepta 
qu’à  la  condition  que  son  frère  aurait  la  même  faveur  et  qu’il  épou¬ 
serait  une  des  Prœtides. 

Nous  trouvons  dans  Plutarque  le  récit  d’une  épidémie  de  suicide 
qui  régnait  chez  les  filles  de  Milet. 

Elles  avaient  adopté  un  lieu  spécial  où  chaque  jour  un  grand* 
nombre  d’entre  elles  venaient  se  pendre.  ;Pour  arrêter  cette  triste 
monomanie,  il  ne  fallut  rien  moins  qu’un  édit  de  la  république  qui 
ordonnait  d’exposer  à  nu,  en  public  et  la  corde  au  cou,  le  corps  des 
filles  qui  se  seraient  pendues.  Les  magistrats,  en  frappant  l’imagi¬ 
nation  populaire  de  terreur  par  l’idée  d’une  profanation,  réussirent 
ainsi  à  arrêter  les  suicides  qui  dépeuplaient  leur  ville. 

A  une  époque  beaucoup,  plus  rapprochée  de  la  nôtre,  on  a  vu  un 
fait  du  même  genré  se  produire  à  Lyon  ;  de  nombreuses  jeunes  filles 
se  précipitèrent  dans  le  Rhône,  choisissant  toujours  le  même  lieu 
pour  leur  suicide. 

Un  autre  fait  analogue  a  existé  en  Artois.  Une  jeune  fille  s’étant 
noyée  dans  une  mare,  celle-ci  devint  bientôt  un  lieu  de  prédilection 
que  choisirent  plusieurs  jeunes  filles  qui  recherchaient  la  mort  avec 
une  sorte  d’avidité. 

Dernièrement,  il  y  eut,  à  la  maison  de  détention  de  la  Roquette, 
une  épidémie  de  suicide  parmi  les  jeunes  détenus.  Un  enfant,  dé¬ 
sespéré  par  la  dureté  de  la  discipline,  eut  l’idée  de  mettre  fin  à  ses 
jours  ;  il  parvint  à  s’échapper  de  son  cachot  et  se  précipita  du  haut 


58  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

d’un  pont  qui  conduit  à  la  chapelle.  Peu  de  jours  après,  on  constata 
un  nouveau  suicide  dans  le  même  endroit,  puis  un  autre,  jusqu’à  ce 
qu’enfin  on  ait  contruitune  clôture  capable  de  mettre  fin  àcette  sorte 
de  monomanie. 

Tout  le  monde  connaît  l’histoire  de  cette  fameuse  guérite  qu’on 
fut  obligé  de  brûler  ;  car  depuis  qu’un  soldat  s’y  était  brûlé  la  cer¬ 
velle,  plusieurs  de  ceux  qui  y  montèrent  la  garde  suivirent  ce  fu¬ 
neste  exemple. 

Il  en  est  de  même  de  cette  porte  des  Invalides,  où  un  grand 
nombre  de  vétérans  mirent  fin  à  leurs  jours  depuis  que  l’un  d’entre 
eux  s’y  était  pendu.  On  ne  put  arrêter  cette  folie  suicide  qu’en  dé¬ 
truisant  la  porte. 

De  tous  ces  faits  où  l’imitation  joue  un  si  grand  rôle,  on  peut 
rapprocher  ceux  qui  se  passaient  au  moyen  âge .  L’histoire  du  vam¬ 
pirisme  et  de  la  lycanthropie  en  offre  des  exemples  curieux. 

On  voyait  des  hommes  errer  dans  les  forêts,  se  prétendant 
changés  en  loup,  ou  s’accuser  de,  sucer  le  sang  des  enfants  et  de 
manger  de  la  chair  humaine. 

Tous  les  faits  que  je  viens  d’indiquèr  se  sont  souvent  reproduits, 
mais  il  en  est  de  moins  connus  et  qui  n’en  sont  pas  moins  inté¬ 
ressants.  - 

L’un  d’eux,  observé  après  la  bataillede  Lulzen,  aété  l’objet  d’un  cu¬ 
rieux  conflit  entre  l’autorité  de  Larrey  et  l’omnipotence  deNapoléon  Ier. 

Le  lendemain  de  la  vietoire,  dans  le  compte  rendu  du  chirurgien 
en  chef  Larrey,  l’empereur  s’aperçut  que  beaucoup  de  jeunes  sol¬ 
dats,  parmi  les  nouvelles  recrues,  avaient  à  la  main  des  blessures 
qui  n’étaient  pas  ordinaires  et  qu’il  crut  n’être  pas  le  résultat  du 
combat.  Suspectant  là  des  mutilations  volontaires,  épidémiques  et 
contagieuses,  accomplies  dans  le  but  d  échapper  au  service  militaire  ; 
encouragé  d’ailleurs  dans  cette  funeste  pensée,  par  quelques-uns 
de  ses  généraux,  il  entre  en  colère,  et,  pour  arrêter  le  mal  à  ses 
débuts  par  une  vigoureuse  intimidation,  il  ordonne  de  décimer  les 
blessés  en  fusillant  ceux  que  désignerait  le  sort.  Aussi  humain  que 
courageux  dans  la  circonstance,  Larrey  veut  persuader  à  l’empereur 
qu’il  se  trompe,  et  il  insiste  avec  une  telle  vigueur,  que  l’empereur 
le  congédie  presque  en  disgrâce  en  lui  demandant  un  rapport  pour 
le  lendemain. 

Larrey  se  retire  et  fait  le  rapport  exigé.  Il  revient  alors,  sûr  de 
lui-même,  certain  de  faire  cesser  le  mal  que  veut  atteindre  l’empe¬ 
reur,  sans  recourir  à  aucune  violente  extrémité.  Il  attribue  à  la  mal¬ 
adresse  et  à  l’inexpérience  des  armes  ce  que  l’empereur  croyait 


MYSTICISME  MÉDICA.L  ET  THÉURG1E  59 

être  un  lâche  effet  de  la  préméditation,  et  il  réussit  à  sauver  la  vie 
de  ces  malheureux  soldats. 

Le  même  phénomène  de  mutilation  volontaire  s’est  reproduit  de 
nos  jours  en  Afrique.  Un  soldat  s’étant  fait  sauter  l’index,  il  est 
bientôt  imité  par  un  grand  nombre  de  ses  camarades.  On  fut  obligé 
de  disperser  le  régiment.  Mais  le  bruit  de  ces  mutilations  s’étant 
répandu,  on  les  vit,  pendant  quelque  temps,  se  reproduire  dans  di¬ 
vers  endroits.  (Gaz.  méd.,  1838.) 

C’est  à  l’imitation  qu’on  doit  rapporter  aussi  tous  les  phénomènes 
des  convulsions  qu’on  a  observés  à  Saint-Guy,  dans  les  Gévennes, 
sur  le  tombeau  du  diacre  Paris,  ete.,  de  même  que  ceux  qui  se  pas¬ 
saient  autour  du  baquet  de  Mesmer. 

J’ai  également  publié  plusieurs  faits  très-intéressants  de  convul¬ 
sions,  dont  la  cause  doit  certainement  être  attribuée  à  l’imitation. 
En  voici,  du  reste,  quelques-uns  que  je  reproduis  ici  : 

Au  mois  de  juin  1848,  à  l’époque  de  nos  discordes  civiles,  lorsque 
tant  d’ouvriers  sans  ouvrage  étaient  dans  le  besoin,  le  gouverne¬ 
ment  provisoire  eut  l’idée  de  créer  des  ateliers  nationaux  de  fem¬ 
mes,  où  l’on  pourrait  faire  fabriquer  les  chemises  de  la  troupe 
moyennant  un  modique  salaire  quotidien.  Plusieurs  ateliers  furent 
ouverts  :  l’un  d’eux  fut  installé  au  bout  de  la  rue  de  Grenelle,  dans 
le  vaste  manège  de  M.  Hope. 

Quatre  cents  femmes  furent  installées  dans  ce  manège,  dont  la 
quantité  d’air  fut  mesurée  et  fixée  à  5000  mètres  cubes,  ce  qui  don¬ 
nait  environ  12  mètres  cubes  par  ouvrière.  De  vastes  fenêtres  pra¬ 
tiquées  dans  la  partie  supérieure,  près  du  toit,  répandaient  à  profu¬ 
sion  l’air  et  la  lumière  dans  cette  vaste  enceinte. 

La  durée  du  travail  était  de  dix  heures,  avec  un  repos  de  deux 
heures  dans  la  matinée  et  un  repos  semblable  après  midi.  Ce  n’était 
pas  là  une  règle  bien  pénible,  et  l’ occupation  n’était  guère  fatigante, 
ni  exercée  dans  de  mauvaises  conditions  de  salubrité. 

Malgré  cela,  au  bout  de  quinze  jours,  on  vint  annoncer  à  la  mai¬ 
rie  que  des  accidents  sérieux,  alarmants  pour  la  population,  se  ma¬ 
nifestaient  sur  le  personnel  de  l’atelier  national  du  manège  Hope. 

Une  des  ouvrières  perdit  tout  à  coup  connaissance,  elle  pâlit  et 
eut  des  convulsions  toniques  et  cloniques  dans  les  membres,  avec 
serrement  des  mâchoires.  A  l’autre  bout  du  manège,  une  seconde 
ouvrière,  qui  n’avait  pas  vu  la  première,  éprouva  des  accidents  àpeu 
près  semblables;  puis  ce  fut  une  troisième,  successivement  d’autres 
encore,  prises  çà  et  là  dans  cette  immense  assemblée;  si  bien  qu’en 
deux  heures  il  y  eut  trente  de  ces  femmes,  jeunes  ou  âgées,  qu’on 
fut  obligé  d’emporter  loin  du  manège.  On  allait  les  étendre  en  plein 


60  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

air,  sur  l’esplanade  des  Invalides,  alors  couverte  de  gazon  ;  et  mal¬ 
gré  l’ardeur  du  soleil  et  une  atmosphère  étouffante,  sous  l’influence 
d’un  peu  d’eau  fraîche,  tous  ces  accidents  nerveux  cessèrent  en 
vingt  ou  trente  minutes,  d’après  ce  qui  me  fut  raconté. 

Le  lendemain,  les  malades  de  la  veille  revinrent  à  l’atelier  pour 
reprendre  leur  travail. j  Au  bout  de  quelques  heures,  l’une  d’elles 
fut  de  nouveau  surprise  par  une  perte  de  connaissance  avec  convul¬ 
sions  générales.  Il  y  en  eut  une  seconde,  puis  une  troisième,  et  les 
mêmes  phénomènes  nerveux,  à  quelques  nuances  près,  se  montrè¬ 
rent  sur  quarante-cinq  personnes,  qui  furent  portées  à  l’air  et  cou¬ 
chées  surlegazon  de  l’esplanade. De  cenombre,  il  y  en' eut  beaucoup 
qui  avaient  été  malades  le  jour  précédent,  mais  l’affection  nerveuse 
avait  évidemment  fait  de  nouvelles  victimes. 

Le  troisième  jour,  mêmes  accidents  sur  quarante  ouvrières,  et  la 
population  de  ces  quartiers  ne  put  assister  sans  murmure  à  ce  spec¬ 
tacle  quotidien  d’ouvrières  accumulées  dans  ce  vaste  atelier  de  tra¬ 
vail,  et  qui  présentaient  ainsi  des  accidents  de  syncope  convulsive, 
pouvant,  par  la  crainte  de  la  mort,  effrayer  ceux  qui  ne  sont  pas 
familiarisés  avec  les  malades.  Ignorance  ou  malveillance,  on  enten¬ 
dit  accuser  le  gouvernement  provisoire  de  vouloir  se  débarrasser  de 
ceux  qu’il  ne  voulait  pas  avoir  à  nourrir;  des  menaces  de  vengeance 
se  firent  entendre  et  arrivèrent  jusqu’à  la  mairie.  Elle  était  [alors 
dirigée  par  deux  confrères,  MM.  Dujardin  Beaumetz  et  Des  Étangs, 
qui  me  donnèrent  mission  d’étudier  ces  accidents,  pour  en  faire 
connaître  les  causes  dans  un  rapport  à  M.  le  préfet  de  police. 
C’est  ce  que  je  fis  aussitôt;  mais  je  revins  pour  observer  la  suite 
des  événements  et  prendre  des  notes  pécises  sur  les  faits  que  j’avais 
signalés. 

Je  ne  vis  les  malades  qu’au  troisième  jour,  lorsque  cent  quinze 
d’entre  elles  avaient  déjà  été  affectées.  Plusieurs  avaient  eu  peu  de 
chose.  Au  moment  de  ma  visite,  quelques-unes  avaient  repris  l’usage 
des  sens  et  ne  ressentaient  plus  rien  de  leur  attaque.  Quinze  étaient 
encore  à  peu  près  sans  connaissance,  étendues  sur  le  gazon,  au 
milieu  d’une  foule  immense  que  ce  spectacle  avait  profondément 
émue  etpassionnée.  Toutes  avaient  le  visage  naturel  ;  quelques-unes 
étaient  roides,  immobiles,  les  yeux  fermés,  avec  rigidité  des  mem¬ 
bres,  insensibles  au  bruit,  aux  odeurs,  à  la  piqûre  d’une  épingle  et 
le  pouls  très-ralenti.  D’autres  avaient  des  soubresauts  du  tronc,  des 
secousses  musculaires  dans  les  membres,  le  même  ralentissement 
du  pouls  et  la  même  insensibilité  des  organes  des  sens.  Je  n’en  ai 
pas  vu  qui  eussent  de  vraies  convulsions,  ni  les  spasmes  cyniques  de 
certains  cas  d’hystérie;  aucune  n’eut  de  pleurs  ni  de  suffocation  vé- 


MYSTICISME"  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  61 

ritable.  Et  quand,  après  avoir  repris  leurs  sens,  elles  purent  me 
raconter  leurs  sensations,  elles  me  dirent  qu’elles  avaient  été  prises 
d’étouffement  avec  fourmillements  des  membres,  de  vertiges  avec 
besoin  d’air,  crainte  d’une  mort  prochaine,  et  alors  qu’elles  étaient 
tombées  sans  connaissance  dans  l’état  convulsif  que  je  viens  de  dé¬ 
crire. 

Quelques-unes  de  ces  femmes  étaient  antérieurement  sujettes  à 
des  pertes  de  connaissance  ou  à  des  attaques  d'hystérie,  mais  il  y 
en  eut  un  grand  nombre,  et  j’ai  le  regret  de  n’avoir  pu  les  compter, 
qui  furent  prises  pour  la  première  fois  de  ces  accidents  nerveux, 

Ne  trouvant  rien  dans  le  manège  qui  pût  expliquer  ces  accidents; 
aucune  mauvaise  odeur,  pas  de  chaleur  excessive,  le  sol  étant  fré¬ 
quemment  arrosé,  pas  d’insuffisance  d’air,  puisqu’il  y  avait  12  mètres 
d’air  par  personne  en  plein  jour  ;  pas  d’accumulation  d’acide  car¬ 
bonique,  puisqu’une  allumette  brûlait  à  peu  de  distance  de  la  terre, 
je  pensai  : 

1°  Que  les  accidents  nerveux  observés  sur  les  ouvrières  du  ma¬ 
nège  Hope  étaient  des  syncopes  convulsives  probablement  de  nature 
hystérique; 

2°  Qu’ils  étaient  le  résultat  d’une  contagion  nerveuse; 

3°  Qu’il  fallait  renvoyer  les  ouvrières  malades  pour  empêcher  la 
propagation  du  mal  à  d’autres  personnes  ; 

4°  Qu’il  fallait  faire  ventiler  le  manège  au  moyen  d’ouvertures  pra¬ 
tiquées  dans  le  bas  de  la  muraille. 

Ces  conclusions  furent  adoptées,  et  la  peur  du  renvoi  de  l’atelier, 
l’absence  de  tout  principe  contagieux  hystérique,  ou  la  ventilation 
plus  complète,  firent  immédiatement  cesser  la  manifestion  des  syn¬ 
copes  convulsives. 

Des  faits  du  même  genre  se  sont  produits  en  4861,  à  l’église  de 
Montmartre,  le  jour  de  la  première  communion,  et  les  syncopes  con¬ 
vulsives  contractées  ainsi  sous  l’influence  d’une  émotion  morale  ont 
été,  pour  une  enfant,  le  point  de  départ  d’une  épilepsie  fort  grave. 
Ce  récit  a  son  importance,  comme  on  va  en  juger. 

Le  9  juin  1861,  les  enfants  de  la  paroisse  de  Montmartre  étaient 
rassemblés  pour  la  retraite  de  la  première  communion,  qui  devait 
avoir  lieu  le  jeudi  suivant,  13  du  même  mois.  Il  y  avait  dans  l’église 
cent  cinquante  garçons  et  à  peu  près  cent  cinquante  filles,  ce  qui 
pouvait  faire  cinq  cents  personnes  avec  les  assistants. 

Dès  le  premier  jour,  le  sanctuaire  n’étant  pas  encombré  et  nul 
exercice  de  piété  n’ayant  encore  surexcité  l’imagination  des  enfants, 
trois  filles  furent  prises  de  perte  de  connaissanoe  et  de  mouvements 
convulsifs  généraux  qui  durèrent  quelques  instants.  C’était  une  syn- 


62  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

cope  convulsive.  Il  en  fut  de  même  aux  offices  du  lendemain,  10, 
le  matin  et  le  soir.  Le  jour  d’après,  11,  les  mêmes  accidents  se  re¬ 
produisirent  sur  trois  ou  quatre  autres  jeunes  filles  ;  le  mercredi  12, 
les  convulsions  apparurent  encore  sur  quelques  jeunes  filles.  Les 
ecclésiastiques,  craignant  alors  de  trop  exalter  l’imagination  de  ces 
enfants,  prièrent  le  prédicateur,  jusque-là  toujours  réservé,  de  ne  pas 
se  laisser  aller  à  aucun  entraînement  de  paroles  capables  d’exciter 
la  terreur  ;  il  n’y  eut  là,  par  conséquent,  aucune  de  ces  intimidations 
morales  auxquelles  on  a  l’habitude  de  se  livrer  pour  inspirer  l’hor¬ 
reur  du  vice  en  montrant  les  vengeances  du  ciel  prêtes  à  punir  le 
pécheur.  Malgré  ces  précautions,  le  13,  jour  de  la  première  commu¬ 
nion,  au  milieu  d’une  assistance  nombreuse,  évaluée  à  trois  mille 
personnes,  par  une  chaleur  excessive,  bien  que  toutes  les  fenêtres 
fussent  ouvertes,  douze  ou  treize  jeunes  filles  furent  prises  de  con¬ 
vulsions  avec  perte  de  connaissance;  on  fut  obligé  de  les  emporter 
hors  de  l’église.  Prises  çà  et  là  dans  l’assemblée  sans  se  voir  les 
unes  les  autres,  elles  poussaient  un  cri,  tombaient  en  syncope,  et 
se  tordaient  sur  le  sol.  Chez  quelques  enfants,  l’attaque  dura  peu; 
mais  il  en  est  d’autres  chez  lesquelles  la  perte  de  connaissance  dura 
une  heure  et  demie,  avec  les  apparences  les  plus  graves. 

Aux  offices  du  soir,  une  vingtaine  d’enfants  furent  prises  comme 
le  matin,  avec  les  mêmes  symptômes,  durant  de  quelques  minutes  à 
une  heure.  On  remarqua  aussi  que  plusieurs  de  ces  enfants  étaient 
prises  pour  la  deuxième  ou  troisième  fois. 

On  amena  à  l’hôpital  Sainte -Eugénie  une  de  ces  enfants,  et  dans 
mes  salles  j’ai  pu  l’observer  avec  soin. 

Elle  était  prise  trois  ou  quatre  fois  par  jour,  de  céphalalgie,  de 
vertige,  de  strabisme,  suivis  de  syncope  convulsive.  Elle  tombait 
n’importe  où  elle  se  trouvait,  en  se  frappant  avee  violence  sur  le 
sol  et  en  se  faisant  de  très-fortes  contusions.  Le  visage  était  rouge, 
la  bouche  tordue,  écumeuse;  il  y  avait  du  strabisme,  et  quelquefois 
l’enfant  se  mordait  profondément  la  langue.  Elle  se  débattait  avec 
violence  et  se  roulait  comme  une  possédée  sans  connaissance, 
insensible  au  bruit  et  à  la  douleur;  ses  membres  roidis  se  dres¬ 
saient  et  s’abaissaient  avec  violence,  puis  au  bout  de  dix  minutes 
les  accidents  se  calmaient  pour  reparaître  avec  la  même  force  ou  ces¬ 
ser  définitivement.  Alors  l’enfant  revenait  un  peu  à  elle,  restait  aba¬ 
sourdie  ,  étonnée,  et  comme  endormie  pendant  une  heure.  Les 
yeux  troublés  ne  voyaient  que  du  feu,  et,  à  la  fin  de  chaque  attaque 
elle  disait  voir  quelque  temps  devant  elle  un  grand  crucifix  rougel 
Il  ne  lui  restait  du’ un  peu  d’insensibilité  aux  avant-bras  et  aux 
mains. 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  T  HÉ  ORGIE  65 

A  l’exception  de  «es  accidents,  elle  mangeait  bien  et  paraissait 
en  très-bonne  santé. 

Ces  attaques  convulsives  épileptiformes  ont  duré  près  de  deux 
mois  et  ont  été  guéries  par  des  lavements  de  chloroforme  adminis¬ 
trés  trois  fois  par  jour. 

Je  pourrais  multiplier  indéfiniment  les  exemples  de  névroses 
dues  à  l’imitation.  Cela  est  inutile;  mais  disons,  pour  compléter  le 
sujet,  qu’il  est  aussi  un  grand  nombre  de  phénomènes  organiques 
qui  sont  sous  l’influence  de  l’imagination. 

Beaucoup  de  gens  ne  peuvent  voir  vomir  devant  eux  sans  avoir 
des  nausées  ou  sans  vomir;  c’est  ce  qui  arrive  fréquemment  à 
l’occasion  du  mal  de  mer  dans  les  traversées  pénibles.  La  toux  de 
coqueluche  est,  comme  sa  cause,  contagieuse  au  même  degré,  et 
j’ai  vu  plusieurs  fois,  dans  mes  salles  de  l’hôpital ,  des  enfants  ma¬ 
lades,  des  enfants  atteints  de  coqueluche  tousser  en  même  temps, 
dès  que  l’un  d’eux  avait  donné  le  signal.  Ce  n’est  cependant  pas  là 
une  imitation  vaniteuse,  semblable  à  celle  qui  engendre  un  certain 
nombre  de  névroses  mentales. 

On  ne  peut  voir  bâiüer  quelqu’un  sans  bâiller  soi-même.  Le  rire 
amène  le  rire. 

On  a  vu  le  hoquet  se  reproduire  par  contagion,  et,  en  4698,  à  la 
Nouvelle-France,  dans  l’hôpital  de  Villamané,  une  fille  entrée  avec 
le  hoquet  et  les  convulsions  transmit  son  mal,  au  bout  de  trois  jours, 
à  quatre  autres  filles  affectées  de  maladies  différentes. 

Des  cris,  des  miaulements  se  transmettent  enfin  de  la  même 
manière.  On  en  verra  la  preuve  dans  le  récit  suivant. 

«  M.  Nicolle  a  connu  une  maison -religieuse  où  se  sont  produits 
des  faits  remarquables. 

«C’était  une  communauté  très-nombreuse  de  filles,  lesquelles 
se  trouvaient  saisies  tous  les  jours,  à  la  même  heure,  d’un  accès  de 
vapeurs,  le  plus  singulier  et  pour  sa  nature  et  pour  son  universalité, 
car  tout  le  couvent  y  tombait  à  la  fois  ;  on  y  entendait  un  miaule¬ 
ment  général  par  toute  la  maison,  qui  durait  pendant  plusieurs 
heures,  au  grand  scandale  de  la  religion  et  du  voisinage,  qui  enten¬ 
dait  miauler  toutes  ces  filles.  On  ne  trouva  pas  de  meilleur  moyen, 
plus  prompt  ni  plus  efficace,  pour  arrêter  ces  imaginations  blessées, 
qu’en  les  frappant  d’une  impression  qui  les  retînt  toutes  et  toutes  à 
la  fois.  Ce  fut  de  leur  faire  signifier,  par  ordre  des  magistrats,  qu’il 
y  aurait  à  la  porte  du  couvent  une  compagnie  de  soldats  qui,  au 
premier  miaulement,  entrerait  dans  le  couvent,  et  que  sur-le-champ 
ces  soldats  fouetteraient  chaque  fille  qui  aurait-miaulé. 

«  Il  n’en  fallut  pas  davantage  pour  faire  cesser  cette  ridicule 


64  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

scène,  car  l’imagination  de  ces  religieuses,  frappée  par  la  honte 
qu’elles  auraient  d’être  fouettées  par  des  soldats,  les  réduisit  au 
parfait  silence.  »  (Naturalisme  des  convulsions.  Soleure,  1733, 
t.  II,  p.  30.  Extrait  de  Tissot,  t,  III,  p.  288.) 

Des  faits  d’imitation  donnant  lieu  à  de  véritables  névroses  s’obser¬ 
vent  même  chez  les  animaux.  Ainsi,  tous  les  vétérinaires  connaissent 
les  faits  relatifs  à  la  contagion  du  tic  chez  le  cheval ,  et  de  Y  avorte¬ 
ment  chez  les  vaches. 

Qu’un  cheval  prenne  l’habitude  de  serrer  convulsivement  sa  man¬ 
geoire  et  d’avoir  des  éructations,  et  les  autres  bêtes  du  voisinage 
prendront  le  même  tic. 

Il  en  est  de  même  du  tic  de  l'ours,  car  un  cheval,  habitué  à  re¬ 
muer  sa  têtecommel’ours  blanc,  transmet  sa  mauvaise  habitude  à  ses 
camarades  d’écurie. —  On  sait,  enfin,  que  dans  une  étable  où  plu¬ 
sieurs  vaches  sont  pleines,  celle  qui  avorte  provoque  quelquefois 
l’avortement  sur  toutes  les  autres  places  dans  le  voisinage. 

Au  reste,  si  l’imitation  est  quelquefois  l’origine  de  certaines  ma¬ 
ladies  et  l’un  des  moyens  de  leur  propagation,  comme  on  le  voit 
dans  les  épidémies  de  névroses  convulsives  et  mentales,  elle  peut 
aussi  être  l’instrument  de  leur  guérison. 

C’est  par  l’imitation  quion  se  guérit  dans  certains  pèlerinages  ;  et 
sans  contester  la  réalité  des  cures  de  l’épilepsie  obtenues  à  Tain, 
dans  la  Drôme,  au  moyen  du  galium-album  cueilli  la  nuit  de  la 
pleine  lune  de  mai,  il  y  a  des  cas  où  la  guérison  est  le  fait  de  l’ima¬ 
gination  frappée  par  le  récit  de  guérisons  miraculeuses,  et  de  l’imi¬ 
tation  qui  dispose  à  la  répétition  du  même  phénomène.  Ces  mots, 
où  guérit-on  ?  accueillis  avec  enthousiasme  par  les  malades,  sont 
souvent  pour  eux  un  instrument  de  salut,  et  dans  les  névroses  que 
propage  l’imitation,  c’est  aussi  l’imitation  de  la  guérison  qui  peut 
faire  cesser. 

§  IV.  —  CONCLUSIONS. 

Le  mysticisme  médical  et  lathéurgie  ont  régné  et  régnent  encore, 
comme  doctrine  thérapeutique,  dans  tous  les  pays.  Ils  vivront  tou¬ 
jours. 

C’est  la  médecine  primitive  des  peuples  encore  au  début  de  la  ci¬ 
vilisation,  comme  elle  est  celle  de  l’ignorance  et  de  la  superstition  chez 
les  peuplades  sauvages  qu’une  science  réelle  n’a  pas  encore  éclairés 
et  on  la  retrouve  chez  tous  les  individus  d’esprit  faible  et  peu  cul¬ 
tivé.  Très-favorisée  par  le  polythéisme  et  par  la  théocratie,  elle  fuit 
devant  la  lumière  des  sciences  modernes,  et  si  elle  trouve  des  adeptes 
au  milieu  de  pays  civilisés  comme  le  nôtre,  c’est  en  secret  et  dans 


MYSTICISME  MÉDICAL  ET  THÉURGIE  65 

les  bas-fonds  de  la  société  ignorante.  Elle  se  mêle  parfois  aux 
saines  doctrines,  à  petites  doses,  en  quelque  sorte,  et  la  médecine, 
telle  que  nous  la  pratiquons,  a  encore  sa  petite  part  de  merveilleux 
et  d’influences  occultes.  Ici,  seulement,  le  mysticisme  est  l’appoint 
de  la  doctrine,  au  lieu  d’en  être  la  base,  et,  sans  croire  qu’on  puisse 
jamais  le  faire  disparaître  entièrement,  il  est  certain  que  son  in¬ 
fluence  diminuera  de  jour  en  jour,  par  le  fait  même  des  progrès  de 
la  science .  Sous  ce  rapport,  l’histoire  du  passé  nous  montre  ce  que 
doit  être  l’avenir. 


BOUCHUT. 


LIVRE  DEUXIÈME 

DO  NATURISME  MÉDICAL 


Sommaire.  —  Circonstances  qui  ont  précédé  l’apparition  du  naturisme  médical. 

—  Apparition  du  naturisme  avec  Hippocrate.  —  Bases  du  naturisme  sur  la 

nature  médicatrice.  —  Sur  les  crises.  —  Sur  les  sympathies  et  sur  la  révulsion. 

—  Transformation  du  naturisme  par  Athénée. — Paracelse,  Yan  Helmont, 

Stahl,  Grimaud,  Bordeu,  Barthez. 

Le  naturisme  représente  en  médecine  l’idée  de  l’action  pres- 
ciente  de  la  nature  dans  les  actes  physiologiques  et  morbides  de  l’or¬ 
ganisation.  C’est  l’opposé  de  la  doctrine  du  supernkturalisme  qui 
attribue  tous  ces  actes  à  des  influences  occultes  surnaturelles, 
divines  ou  démoniaques.  La  nature  envisagée  dans  ce  qu’elle  a  d’in¬ 
telligent  et  d’harmonieux,  comme  l’ont  fait  Virgile,  Leibnitz,  Lecat, 
Bonnet,  Buffon,  Kant,  etc.,  est  ici  la  puissance  régulatrice  des 
fonctions,  soit  qu’elle  les  maintienne  dans  leur  exercice  régulier, 
soit  qu’elle  veuille  les  y  ramener  quand  une  force  supérieure  en  a 
modifié  le  cours. 

Voici  comme  en  parlait  Virgile  : 

Dans  les  veines  du  monde,  une  âme  répandue, 

Partout  de  ce  grand  corps  agitant  l’étendue, 

Remplit  les  champs  de  l’air,  et  la  terre,  et  les  eaux  ; 

Alimente  l’éclat  des  célestes  flambeaux  ; 

De  son  feu  créateur  à  la  fois  elle  anime 

Les  monstres  bondissants  sur  les  flots  de  l’abîme, 

Et  les  peuples  ailés,  et  les  troupeaux  nombreux, 

Et  l’homme,  enfin,  qui  pense  et  qui  règne  sur  eux. 

(Virgile,  Enéide,  VI,  p.  724.,  Irad.  Fontanes.) 

Buflon  n’est  pas  moins  explicite  ni  moins  grandiose  dans  l’expres¬ 
sion  poétique  et  philosophique  de  sa  pensée  : 

«  La  nature  est  le  système  des  lois  établies  par  le  Créateur  pour 
l’existence  des  choses  et  pour  la  succession  des  êtres.  La  nature 
n’est  point  une  chose,  car  cette  chose  serait  tout  ;  la  nature  n’est 
point  un  être,  car  cet  être  serait  Dieu  ;  mais  on  peut  la  considérer 
comme  une  puissance  vive,  immense,  qui  embrasse  tout,  et  qui, 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


67 


subordonnée  à  celle  du  premier  être,  n’a  commencé  d’agir  que  par 
son  ordre,  et  n’agit  encore  que  par  son  concours  ou  son  consen¬ 
tement.  Cette  puissance  est  de  la  puissance  divine  la  partie  qui  se 
manifeste  ;  c’est  en  même  temps  la  cause  et  l’effet,  le  mode  et  la 
substance,  le  dessein  et  l’ouvrage  ;  bien  différent  de  l’art  humain, 
dont  les  productions  ne  sont  que  des  ouvrages  morts,  la  nature  est 
elle-même  un  ouvrage  perpétuellement  vivant,  un  ouvrier  sans  cesse 
actif,  qui  sait  tout  employer,  qui,  travaillant  d’après  soi-même,  tou¬ 
jours  sur  le  même  fond,  bien  loin  de  l’épuiser,  le  rend  inépuisable; 
le  temps,  l’espace  et  la  matière  sont  les  moyens  ;  l’univers,  son 
objet;  le  mouvement  et  la  vie,  son  but.  » 

On  voit  ici  que  la  nature  n’est  plus  considérée  comme  une  force 
occulte,  ni  comme  une  influence  divine  ou  démoniaque.  C’est  tout 
simplement  la  puissance  régulière  des  éléments  donnant  lieu  à  la 
série  des  phénomènes  conçus  par  le  divin  Maître  de  l’univers. 

Le  naturisme  ne  s’est  pas  fait  jour  tout  à  coup,  et  il  lui  a  fallu 
beaucoup  de  temps  pour  se  reconnaître  lui-même.  Né  de  la  philo¬ 
sophie  spiritualiste  des  sages  et  des  prêtres  de  l’Inde,  de  la  Chaldée 
ou  de  la  Grèce,  il  s’est  révélé  par  ses  actes  avant  d’être  formulé  dans 
le  langage  des  médecins,  et  ce  n’est  que  deux  siècles  plus  tard, 
après  la  fondation  de  l’école  d’Alexandrie,  qu’on  vit  apparaître  les 
sectes  médicales  ayant  leurs  principes  et  leurs  règles  aboutissant  à 
un  symbole  déterminé. 

Préparé  en  Grèce  par  la  philosophie  de  Pythagore,  il  faut,  pour 
bien  comprendre  l’importance  et  la  profondeur  du  naturisme,  l’é¬ 
tudier  :  1°  dans  les  circonstances  qui  ont  précédé  son  apparition  ; 
2°  dans  son  premier  développement,  sous  l’inspiration  d’Hippocrate, 
et  enfin  3°  dans  les  transformations  successives  qu’il  a  subies  jus¬ 
qu’à  notre  époque,  sous  l’influence  d’ Athénée,  de  Galien,  de  Pa¬ 
racelse,  de  Van  Helmont,  de  Stahl,  de  Grimaud,  de  Bordeu,  de 
Barthez,  et  de  tous  ceux  qui  ont  vu  dans  le  vitalisme  la  base  impor¬ 
tante  et  la  plus  vraie  des  doctrines  médicales. 


CHAPITRE  PREMIER 

CIRCONSTANCES  QUI  ONT  PRÉCÉDÉ  L’APPARITION 
DU  NATURISME 

En  Grèce,  à  l’époque  d’Hippocrate,  400  ans  avant  J.-C.,  la  méde¬ 
cine,  pratiquée  dans  les  temples  et  hors  des  temples  parles  prêtres 
ou  par  des  magiciens,  était,  ou  une  œuvie  désintéressée  de  la  foi 


68  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

religieuse,  ou  une  spéculation  du  charlatanisme  le  plus  avide.  C’était 
un  acte  de  foi  pour  les  uns,  et  pour  les  autres  un  acte  d’empirisme 
profane,  ou  quelquefois  d’indigne  exploitation. 

La  science  commençait  à  se  former  et  à  se  montrer  hors  des 
temples  avec  son  caractère  essentiel  de  franchise  et  d’honnêteté. 
Sous  l’influence  de  la  philosophie  qui  la  précédait  pour  en  éclairer 
la  marche  et  lui  indiquer  la  direction  à  suivre,  on  la  voit  faire  école 
à  Cyrène,  à  Rhodes,  à  Gnide  et  à  Cos. 

Thaïes,  Zénon,  Empédocle  et  Pythagore  avaient  publié  leurs  cos¬ 
mogonies  et  expliquant  les  lois  des  corps  organisés  par  les  lois  de 
l’univers,  prétendaient  éclairer  la  nature  de  l’homme  par  celle  de 
la  nature. 

Ce  là  les  premières  applications  de  la  philosophie  à  la  médecine. 

Le  temps,  qui  nous  a  transmis  les  principes  de  la  philosophie 
antique,  n’a  pas  eu  les  mêmes  égards  pour  les  essais  de  nos  pre¬ 
mières  écoles  médicales  ;  il  a  détruit  la  plupart  des  manuscrits  de 
cette  époque,  et  ne  nous  a  rien  laissé  sur  les  écoles  de  Rhodes  et  de 
Cyrène;  il  ne  nous  a  transmis  que  les  Sentences  gnidiennes ,  attri¬ 
buées  à  Euryphon,  dont  parlent  Hippocrate  et  Galien,  et  l’école  de 
Cos,  sa  rivale,  nous  est  représentée  par  les  livres  de  la  collection 
hippocratique. 

M.  Littré  cependant  croit  qu’il  reste  encore  quelque  chose  de 
l’école  de  Gnide,  et  que  ces  restes  ne  sont  autres  que  les  deuxième 
et  troisième  livres  des  maladies,  intercalés  dans  les  œuvres  d’Hip¬ 
pocrate.  , 

C’est  dans  ces  livres  qu’on  trouve  quelques  faits  relatifs  à  Y  aus¬ 
cultation,  notamment  l’indication  du  frottement  pleural,  comme 
signe  de  pleurésie,  et  celle  du  bruit  de  gargouillement  dans  certains 
cas  d’épanchement  pleurétique  (1). 

Nous  savons,  en  effet,  aujourd’hui  ce  qu’a  ignoré  Laennec,  que, 
dans  certaines  pleurésies  avec  épanchement,  il  y  a  du  gargouille¬ 
ment  thoracique  qui  peut  faire  croire  à  une  excavation  pulmonaire 
tuberculeuse  ou  autre,  qui  n’existe  pas,  ce  qui  explique  comment  on 
a  publié  des  faits  de  guérison  de  phthisie  pulmonaire  avancée,  qui 
n’avaient  rien  de  ce  qu’on  appelle  maintenant  la  phthisie. 

Dès  ce  moment  déjà,  deux  principes  opposés  de  philosophie  mé¬ 
dicale  sont  aux  prises,  comme  ils  le  sont  encore  aujourd’hui  :  l’un, 
prétendant  localiser  toutes  les  maladies  pour  n’y  voir  qu’une  simple 
manifestation  organique,  c’est-à-dire  un  symptôme  ;  l’autre,  attri- 

(1)  «  Si,  appliquant  l’oreille  contre  la  poitrine,  vous  écoutez  pendant  longtemps, 
cela  bout  en  dedans  comme  du  vinaigre.  »  (§  61,  liv.  II,  Des  maladies,  Littré, 
p.  95,  t.  VII.; 


DU  NATURISME  MÉDICAL  69 

buant  les  maladies  à  un  trouble  général  de  l’économie  modifiée  dans 
l’exercice  de  ses  fonctions. 

L’école  de  Gnide  représente  le  premier  de  ces  principes,  celle 
de  Cos  représente  le  second. 

A  en  juger  par  la  critique  que  fait  Hippocrate  des  Sentences  gni- 
diennes  (Hippocrate,  t.  II,  Du  régime  dans  les  maladies  ai¬ 
guës,  §  1),  l’école  de  Gnide  désignait  toutes  les  maladies  par  leurs 
symptômes,  et  essayait  de  les  classer,  comme  plus  tard  devait  le 
faire  l’illustre  Boissier  de  Sauvages,  en  ne  tenant  compte  que  de 
leurs  manifestations  extérieures.  «  Ceux  qui  ont  recueilli  les  sen¬ 
tences  qu’on  nomme  gnidiennes  ont  bien  tracé  les  symptômes  mor¬ 
bides  tels  qu’ils  se  montrent,  ainsi  que  la  manière  dont  certaines 
affections  se  terminent,  mais  on  en  pourrait  faire  autant  sans  être 
médecin,  en  s’informant  auprès  des  malades  de  ce  qui  leur  arrive. 
On  a  négligé  dans  lés  Gnidiennes  bien  des  choses  que  le  médecin 
doit  savoir  sans  les  apprendre  du  malade,  et  qui  sont  essentielles 
pour  l’appréciation  exacte  du  mal...  Quelques-uns  n’ignoraient  pas 
cependant  les  divers  caractères  des  maladies  et  leurs  différentes 
formes,  mais  ils  se  sont  mépris  quand  ils  ont  voulu  en  faire  une 
répartition  bien  ordonnée,  car  l’erreur  dans  le  dénombrement  est 
facile,  si  l’on  distingue  une  maladie  d’une  autre  par  une  simple 
nuance,  et  si  l’on  donne  un  nom  différent  à  toutes  celles  qui  ne 
sont  pas  identiques.  (Hippocrate,  Du  régime  dans  les  maladies 
aiguës,  traduit  de  Gardeil,  §  1 .) 

Tandis  que  l’école  de  Gnide  ne  voyait  qu’une  succession  de  sym¬ 
ptômes  dans  chaque  maladie,  et  s’appliquait  à  les  subdiviser  à  l’in¬ 
fini,  en  surchargeant  la  science  de  détails  inutiles,  et  en  négligeant 
les  signes  qui  font  prévoir  la  fin  des  maladies,  l’école  de  Cos  suivait 
une  direction  opposée .  Elle  considérait  la  maladie  comme  un  trouble 
général  de  l’économie,  suivi  de  quelques  localisations  dans  les 
organes,  et  elle  en  suivait  la  marche  en  cherchant  les  moyens  d’en 
prévoir  et  d’en  favoriser  la  fin.  A  l’école  de  Cos  revient  la  gloire 
d’avoir  fondé  le  pronostic,  tandis  que  la  diagnose  fut  surtout  le  mé¬ 
rite  de  l’école  de  Gnide. 

Au  sein  de  ces  différentes  écoles,  la  médecine  déjà  bien  vieillie  (1) 
faisait  de  continuels  progrès. 

La  Grèce  marchait  à  pas  de  géant  vers  la  civilisation  et  allait 
prendre,  à  la  tête  des  nations,  une  place  qui,  pour  s’être  amoindrie, 
n’en  est  pas  moins  des  plus  glorieuses  pour  l’esprit  humain.  Le 
mysticisme  et  la  théurgie  allaient  céder  le  pouvoir  à  la  philosophie, 

(1)  Hippocrate  parlait  déjà  des  époques  éloignées  de  l’histoire.  «  Toute  l’anti¬ 
quité,  dit-il,  a  foi  dans  les  songes,  etc.  » 


70  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

et  les  prêtres,  gardant  le  dépôt  exclusif  des  rites  sacrés  ou  des  céré¬ 
monies  religieuses,  allaient  abondonner,  en  partie  du  moins,  la  cul¬ 
ture  des  sciences  aux  philosophes  et  aux  savants . 

C’est  alors  que  parut  Pylhagore,  dont  la  philosophie  eut  une  telle 
influence  sur  la  médecine,  qu’après  avoir  été  l’inspiration  de  la  mé¬ 
decine  d’Hippocrate,  elle  se  fait  encore  sentir  aujourd’hui  dans  les 
doctrines  de  notre  temps. 

Jamais  philosophie  n’eut  plus  d’éclat  ni  plus  d’importance,  et, 
comme  on  va  le  voir,  elle  est  le  point  de  départ  du  naturisme  de 
L'école  de  Cos  et  de  son  immortel  promoteur,  le  grand  Hippocrate. 

Pylhagore,  né  à  Samos,  d’abord  athlète,  ne  se  livra  que  plus  tard 
exclusivement  à  l’élude  de  la  philosophie.  Disciple  de  Phérécide ,  il 
parcourut  l’Égypte,  la  Phénicie,  la  Chaldée  et  l’Inde,  pour  en  étudier 
les  mœurs  et  coutumes,  les  cultes  et  les  doctrines  religieuses.  Re¬ 
venu  dans  le  Péloponèse,  il  n’y  séjourna  que  peu  de  temps  et  se 
rendit  en  Italie,  à  Crotone,  où  il  fit  connaissance  de  l’athlète  Milon, 
et  où  il  commença  sa  réforme  philosophique.  Son  succès  fut 
immense.  Les  disciples  se  pressaient  en  foule  autour  de  lui.  11 
accepta  de  faire  leur  éducation,  mais  en  les  soumettant  à  un  noviciat 
des  plus  sévères  pendant  deux  à  cinq  ans.  Pendant  ce  temps,  ils 
devaient  garder  un  silence  presque  absolu,  prendre  leurs  repas  en 
commun  et  vivre  d’une  nourriture  des  plus  frugales,  dans  une  sou¬ 
mission  absolue  aux  ordres  du  maître. 

C’est  Pythagore  qui  a  inventé  le  théorème  du  carré  de  l'hypo- 
thénuse  et  la  division  de  Vannée  en  365  jours  6  heures,  comme 
s’il  avait  soupçonné  le  mouvement  de  la  terre  et  des  planètes  autour 
du  soleil. 

Sa  cosmogonie  est  des  plus  curieuses,  et  c’est  d’elle  que  la  méde¬ 
cine  a  dû  s’inspirer  pour  formuler  la  théorie  des  maladies  telle  que 
nous  la  trouvons  dans  Hippocrate.  On  en  pourra  juger  par  les  extraits 
suivants  que  Lysis,  pythagoricien,  précepteur  et  amid’Épaminondas, 
nous  a  laissés  dans  sa  collection  de  sentences  pythagoriciennes  tra¬ 
duites  de  nos  jours  par  Fabre  d’Olivet. 

Pythagore  considérait  l'univers  comme  un  tout  animé  (xo&poç) 
dont  les  membres  étaient  des  intelligences  divines.  De  l’unité,  prin¬ 
cipe  de  la  nature,  dérive  le  nom  d’univers.  L’unité  est  le  principe 
de  toutes  choses,  c’est  Dieu,  et  à  côté  la  matière  représentée  par 
2  donne  pour  l’univers  le  nombre  12,  qui  résulte  de  la  juxtaposition 
des  nombres  1  et  2. 

Cette  application  du  nombre  42  à  l’univers  est,  comme  on  le  voit, 
la  reproduction  des  vieilles  idées  chaldéennes  qui  ont  présidé  à 
l’institution  du  zodiaque. 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


Dans  ce  système,  l’unité  absolue  ou  Dieu  représente  l’âme  spiri¬ 
tuelle  de  l’univers,  le  principe  de  l’existence,  et  l’on  admettait  entre 
l’Être  suprême  et  l’homme  une  série  non  interrompue  d’êtres  inter¬ 
médiaires,  dont  les  perfections  décroissent  en  proportion  de  leur 
éloignement  du  principe  créateur. 

Tous  les  animaux,  toutes  les  plantes,  ne  sont  que  des  modifica¬ 
tions  d’un  végétal  originaire . 

L’homme  seul  est  le  nœud  qui  unit  la  divinité  à  la  matière,  qui 
rattache  le  ciel  à  la  terre.  Il  a  un  corps,  une  âme  et  un  esprit,  se 
manifestant  par  trois  facultés  distinctes  :  la  sensibilité,  le  sentiment 
et  l’intelligence.  —  Selon  Pythagore,  «  l’âme  a  un  corps  qui  lui  est 
donné  suivant  sa  nature  bonne  ou  mauvaise  pour  le  travail  intérieur 
de  ses  facultés  ».  Il  appelait  ce  corps  le  char  subtil  de  l’âme,  et  di¬ 
sait  que  le  corps  mortel  n’en  est  que  l’enveloppe  grossière. 

Avec  Pythagore,  et  lorsque  le  vent  de  la  persécution  eut  dissous 
la  société  pythagoricienne  pour  en  disperser  les  membres  dans  les 
différentes  parties  de  l’Italie  et  de  la  Grèce,  commença  T  ère  de  la 
pratique  médicale  sérieuse.  Les  disciples  de  ce  philosophe  intro¬ 
duisirent  l’usage  de  visiter  les  malades  à  domicile  ;  ils  allaient  de 
ville  en  ville  et  de  maison  en  maison,  donner  leurs  conseils  à  qui 
en  avait  besoin,  faisant  ainsi  concurrence  aux  asclépiades  qui  exer¬ 
çaient  la  médecine  dans  les  temples,  aux  gymnasiarques  qui  trai¬ 
taient  les  athlètes  et  les  malades  dans  leurs  gymnases,  et  à  l’empi¬ 
risme  des  charlatans  qui  débitaient  leurs  drogues  sur  les  places 
publiques  et  dans  leurs  boutiques  particulières. 

L’histoire  les  a  désignés  sous  le  nom  de  médecins  periodentes 
ou  ambulants.  Alcméon  de  Crotone,  qui  a  écrit  sur  l’anatomie  des 
animaux  et  sur  la  physique,  Empédocle  d’Agrigente.  furent  les  plus 
célèbres  de  ces  médecins  (1). 

Tous  préparaient  l’avènement  d’une  science  sérieuse,  et  il  est 
évident  que,  par  leur  remarquable  philosophie,  ils  ont  favorisé  la 
naissance  d’une  théorie  médicale  qui  n’a  jamais  cessé  d’être  en 
honneur,  et  qui  est  la  plus  grande  gloire  d’Hippocrate.  Je  veux 
parler  du  naturisme  inscrit  en  propositions  évidentes  dans  les  œu- 

(1)  C’est  à  cet  auteur  que  l’on  doit  la  première  notion  écrite  de  l’influence  nui¬ 
sible  des  eaux  stagnantes.  —  Sélimonte  était  le  siège  d’une  endémie  qu’il  attribuait 
aux  eaux  stagnantes  d’un  fleuve  sans  eau  courante.  Il  fit  détourner  deux  cours 
d’eau  voisins  pour  amener  leurs  eaux  dans  le  fleuve,  et  l’endémie  disparut. 

Sa  ville  natale  était  périodiquement  ravagée  par  des  fièvres  pestilentielles  qu 
coïncidaient  chaque  année  avec  le  retour  du  siroco  qui  soufflait  entre  deux  petites 
montagnes  voisines.  Il  conseilla  de  fermer  par  un  mur  le  passage  par  où  soufflait 
ce  vent  si  funeste,  et  lorsque  le  travail  fut  exécuté,  la  maladie  cessa.  —  Deux 
pensées  de  ce  genre  suffisent  à  immortaliser  un  médecin,  et  ce  n’est  que  justice. 


72  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

vres  attribuées  à  ce  médecin,  et  dont  la  signification  n’a  été  cepen¬ 
dant  bien  comprise  que  beaucoup  plus  tard.  C’était  la  manifestation 
d’un  esprit  judicieux,  éminemment  observateur,  contre  les  pra¬ 
tiques  contemporaines  de  la  théurgie  et  de  l’empirisme. 


CHAPITRE  II 

DE  L’APPARITION  DU  NATURISME 

Le  naturisme  est,  comme  je  l’ai  dit,  une  doctrine  dans  laquelle  le 
médecin  accorde  à  l’action  de  la  nature  la  direction  de  tous  les 
actes  physiologiques  et  morbides  de  l’organisation  ;  c’est,  malgré  les 
affirmations  contraires  de  Daremberg,  qui  a  parlé  d’Hippocrate  sans 
le  comprendre,  le  fond  de  la  philosophie  médicale  du  père  de  la  mé¬ 
decine.  Il  a  été  assez  longtemps  après  lui  appelé  dogmatisme  par  les 
partisans  de  la  secte  empirique,  pour  indiquer  que  le  raisonnement 
venait  s’ajouter  à  l’observation. 

Mais  si  le  mot  dogmatisme  appliqué  aux  doctrines  d’Hippocrate 
et  de  ses  successeurs  immédiats,  ne  signifie  rien  de  plus  que  l’u¬ 
sage  de  la  raison  en  médecine,  il  n’a  aucune  valeur  :  car  toutes  les 
doctrines  prétendent  raisonner  et  dogmatiser,  même  l’empirisme 
qui,  honteux  de  son  origine,  ne  veut  plus  qu’on  s’en  tienne,  comme 
le  faisaient  Acron,  Philinus  de  Cos  et  Sérapion,  ses  fondateurs,  à 
l’observation  pure  et  simple  des  faits  et  au  témoignage  des  sens 
privés  du  secours  de  la  raison.  Le  mot  de  naturisme,  introduit 
beaucoup  plus  tard  dans  la  science,  et  adopté  par  un  grand  nombre 
de  médecins,  me  paraît  préférable.  Il  a  l’avantage  d’exprimer  sans 
nulle  équivoque  le  principe  de  la  doctrine  hippocratique,  et  la  net¬ 
teté  de  sa  signification  me  le  fait  choisir  de  préférence  à  tout  autre. 

Noïïsmv  cpufiiç  t7]T7jp.  «  La  nature  suffit  seule  aux  animaux  pour 
toutes  ces  choses  ;  elle  sait  d’elle-même  ce  qui  leur  est  nécessaire, 
sans  avoir  besoin  qu’on  le  lui  enseigne  et  sans  l’avoir  appris  de  per¬ 
sonne . Elle  est  le  premier  médecin  des  malades,  et  ce  n’est  qu’en 

favorisant  ses  efforts,  que  l’on  obtient  quelques  succès.  »  ( Traité 
de  V aliment.)  Tel  est  le  principe  de  la  médecine  hippocratique  et 
du  dogme  de  la  nature  médicatrice,  corroboré  par  une  foule  d’a¬ 
phorismes  ayant  la  même  signification. 

Ainsi,  l’homme  est  un  être  doué  de  la  propriété  caractéristi¬ 
que  d’être  impressionné  ou  troublé  en  totalité  dès  qu’une  partie 
se  trouve  atteinte,  bien  différent  sous  ce  rapport  du  minéral  altéré 
sur  un  point,  et  qui  reste  intact  partout  ailleurs. 


DU  NATURISME  MÉDICAL  73 

«  Le  corps  vivant  est  un  cercle  dont  on  ne  peut  trouver  le  com¬ 
mencement  ni  la  fin.  »  (Hipp.) 

cc  Tout  est  commencement  et  fin.  »  (Hipp.) 

«  Dans  le  corps  vivant,  tout  concourt,  tout  conspire,  pour  le 
même  but.  »  (Hipp.) 

«  Le  corps  vivant  est  un  tout  harmonique  dont  les  parties  se 
tiennent  dans  une  dépendance  mutuelle,  et  dont  tous  les  actes  sont 
solidaires  les  uns  des  autres.  »  (Hipp.)  ^ 

«  Les  différentes  parties  du  corps,  quel  que  soit  le  siège  primitif 
du  mal,  se  le  communiquent  de  l’une  à  l’autre  ;  le  ventre  à  la  tête, 
la  tête  au  ventre,  aux  chairs,  et  ainsi  du  reste.  » 

Ces  principes  sont  ceux  de  la  doctrine  des  sympathies  physiolo¬ 
giques  et  morbides,  doctrine  qui  est,  comme  l’on  voit,  l’un  des 
plus  fermes  appuis  donnés  au  naturisme  par  l’observation  et  par 
l’expérience. 

Ce  n’est  pas  tout.  Si  le  corps  vivant  est  un  ensemble  régi  par  une 
puissance  qui  préside  à  tout,  qui  sent  tout  et  qui  manifeste  son  ac¬ 
tion  partout  où  il  est  besoin,  quand  la  maladie  est  déclarée,  la  même 
puissance  révèle  son  énergie  en  favorisant  l’élaboration  ou  la  coction 
du  principe  morbifique.  Tantôt  le  phénomène  a  lieu  sans  effort,  la 
maladie  se  termine  naturellement  par  résolution  (Xutn;),  tantôt  le 
retour  à  l’état  normal  a  lieu  au  moyen  d’une  manifestation  particu¬ 
lière,  la  formation  d’une  humeur  sécrétée  par  les  voies  naturelles 
ou  déposée  sur  quelques  parties  du  corps.  C’est  ce  qu’il  appelait 
les  crises ,  dogme  qui  constate  avec  non  moins  de  certitude  que  les 
précédents  l’influence  de  la  puissance  régulatrice  de  l’organisation. 

A  ce  dogme  se  rapporte  l’idée  des  jours  critiques  ou  décrétoires 
et  celle  des  métastases,  lorsque  l’humeur  fixée  sur  une  partie  ma¬ 
lade  se  portait  sur  une  autre  partie,  en  débarrassant  la  première. 

Enfin,  en  thérapeutique,  la  même  idée  fondamentale  se  montre. 
Cherchant  les  indications  curatives,  Hippocrate  pose  en  principe 
que  le  médecin  doit  être  «  le  ministre  de  la  nature  »,  que  «  là  où 
tend  la  nature,  il  faut  en  aider  le  travail  »,  et  que,  en  vertu  des 
sympathies  qui  unissent  toutes  les  parties  du  corps  vivant  pour  les 
rendre  solidaires  les  unes  des  autres,  on  peut  dans  un  but  curatif 
provoquer  sur  un  point  un  travail  morbide  qui  en  déplace  un  autre 
plus  ancien  et  plus  éloigné.  Duobus  laborïbus  non  in  eodem  loco 
fortior  obscurat  alterum.  C’est  là  le  principe  de  la  révulsion. 

Ainsi,  la  nature  médicatrice,  les  sympathies  physiologiques  et 
morbides,  les  crises  et  les  métastases,  la  révulsion  et  la  dériva¬ 
tion,  telles  sont  les  bases  du  naturisme  indiqué  plutôt  que  formulé 
par  Hippocrate,  développé  par  ses  fils,  amplifié  par  Galien  et  ses 


74  HISTOIRE  HE  LA  MÉDECINE 

successeurs,  modifié  d’abord  par  Athénée,  plus  tard  par  Paracelse, 
par  Van  Helmont,  par  Stahl,  par  Bordeu,  par  Barthez  et  par  un 
grand  nombre  de  médecins  dévoués  à  la  défense  du  même  principe. 
Malgré  les  changements  et  les  additions  qu’a  pu  subir  la  doctrine, 
malgré  sa  conversion  en  pneumatisme,  en  animisme  et  en  vita¬ 
lisme,  malgré  les  archées  de  Van  Helmont  substituées  à  l’influence 
de  la  nature,  le  fond  est  resté,  reste  et  restera  le  même  comme  une 
de  ces  vfn^tés  immuables  que  l’oubli  ne  peut  jamais  ensevelir. 

Si  nous  voulons  bien  connaître  le  naturisme,  et  en  approfondir 
les  bases  telles  que  l’observation  les  fournit,  afin  de  savoir  ce  qu’il 
renferme  de  vérité  ou  d’erreur,  il  faut  pénétrer  plus  avant  dans  l’a¬ 
nalyse  des  faits  que  j’ai  cités,  et  les  justifier  ou  les  combattre  par 
les  preuves  que  donne  l’étude  des  malades.  Je  vais  donc  exposer  les 
bases  du  naturisme,  et  cela  terminé,  je  commencerai  l’analyse  des 
œuvres  de  tous  les  médecins  illustres,  tels  qu’Hippocrate,  Athénée, 
Galien,  Oribase,  Aétius,  Alexandre  Trallien,  Paul  d’Égine,  Rhazès 
et  les  Arabes  ;  Paracelse ,  Van  Helmont,  Stahl,  Fernel,  Grimaud, 
Bordeu,  Barthez,  etc.,  qui  ont  été  les  soutiens  plus  ou  moins  cé¬ 
lèbres  de  cette  remarquable  doctrine. 

§  Ier.  —  DE  LA.  NATURE  MÉDICATRICE  ENVISAGÉE  COMME  PREMIÈRE  BASE 
DU  NATURISME. 

Quand  on  examine  la  succession  des  êtres  dans  les  espèces  homi- 
nale,  végétale  et  animale,  on  voit  que  dans  leur  court  passage  sur 
le  globe,  chacun  d’eux  est  soumis  à  l’action  d’une  double  loi  de 
destruction  et  de  réparation. 

L’homme  n’échappe  point  à  cette  loi  de  l’espèce  et  des  individus. 
Il  vient  combler  les  vides  produits  par  la  disparition  des  généra¬ 
tions  antérieures,  en  attendant  qu’il  disparaisse  à  son  tour.  Chez  lui 
tout  est  sujet  à  un  continuel  mouvement  d’apport  et  de  départ,  et  la 
substance  se  renouvelle  sans  cesse.  Ce  n’est  pas  seulement  un  être 
corporel  régi  par  les  seules  propriétés  de  la  matière,  sa  triple  nature 
le  sépare  des  corps  inanimés  en  le  rapprochant  du  monde  des  es¬ 
prits.  Doué,  en  tant  que  vivant,  d’une  force  spéciale  pour  tous  les 
êtres  organisés,  il  en  a  de  particulières  à  son  espèce  pour  lui  donner 
la  pensée,  pour  maintenir  la  forme  extérieure  de  son  corps  et  celle 
de  ses  organes;  pour  régler  les  métamorphoses  de  ses  tissus,  l’exer¬ 
cice  et  la  durée  de  ses  fonctions,  etc.  —  Cette  force  qui  le  fait  vivre 
de  la  vie  ordinaire  et  naturelle,  l’assiste  dans  la  souffrance,  lorsque, 
troublé  par  une  impression  morbifique,  il  lui  arrive  d’être  malade. 
Conservatrice  de  la  forme  et  des  fonctions  normales,  elle  lutte  pour 
rétablir  la  structure  organique  altérée  par  la  maladie.  Sa  présence 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


75 

se  révèle  à  chaque  instant  par  le  travail  dynamique  et  organique 
qu’elle  réalise  au  sein  de  son  être  pour  éliminer  un  poison,  un 
venin  ou  un  corps  étranger,  pour  isoler  ou  séparer  un  produit  mor¬ 
bide  des  parties  saines  qui  l’entourent,  pour  réunir  des  os  frac¬ 
turés,  pour  oblitérer  une  artère  largement  ouverte,  pour  absorber 
les  matériaux  solides  ou  liquides  d’une  inflammation  des  paren¬ 
chymes  ou  des  séreuses,  pour  limiter,  par  la  pétrification,  l’accrois¬ 
sement  de  certains  produits  morbides,  etc.  —  Il  n’est  pas  de  maladie 
organique  dans  laquelle  on  ne  découvre  la  preuve  de  son  existence, 
soit  par  des  résultats  curatifs  complets,  soit,  au  contraire,  par  une 
simple  ébauche,  si  une  influence  intempestive  est  venue  l’arrêter 
dans  son  œuvre  de  réparation.  (E.  Bouchut,  Pathologie  generale, 
p.  349.) 

Cette  puissance  si  active  n’est  autre  que  la  nature,  et  dans  l’état 
normal  comme  dans  les  troubles  pathologiques,  elle  se  révèle  par 
les  plus  merveilleux  résultats. 

Dans  les  actions  physiologiques  si  harmonieusement  préméditées, 
le  consensus  et  les  sympathies  ne  sont  pas  autre  chose  qu’une 
manifestation  impérieusement  commandée  par  la  puissance  de  con¬ 
servation  de  l’être. 

Les  contractions  du  diaphragme  et  des  muscles  du  ventre  dans 
l’éternumént  produit  par  l’introduction  d’un  insecte  dans  les  narines, 
sont  bien  l’effet  d’une  propriété  des  muscles,  mais  l’éternument 
ainsi  provoqué  est  un  acté  réflexe  conservateur  de  l’être,  et  nécessaire 
à  l’expulsion  d’un  corps  étranger. 

L’aspect  d’une  table  bien  garnie  de  mets  succulents  inonde  la 
bouche  de  salive.  La  vue  de  son  enfant  fait  monter  le  lait  dans  le 
sein  de  la  mère,  et  cela  dans  un  but  qu’il  est  à  peine  utile  d’indi¬ 
quer,  et  si  c’est  une  propriété  des  glandes  salivaires  ou  mammaires 
de  faire  du  lait  ou  de  la  salive,  c’est  l’effet  de  la  puissance  conser¬ 
vatrice  des  êtres  qui  fait  venir  ces  liquides,  juste  à  propos,  à  l’ins¬ 
tant  précis  où  ils  sont  nécessaires. 

Un  froid  modéré  engourdit  les  hibernants,  sans  menacer  leur 
existence  et  détruit  leur  faculté  de  produire  de  la  chaleur,  mais  un 
froid  très-rigoureux  les  réveille,  ranime  leur  calorification  pour  un 
moment  et  les  fait  périr  s’il  se  prolonge. 

Le  consensus  qui  maintient  la  matière  des  êtres  vivants  dans  des 
combinaisons  différentes  de  celle  d’un  cadavre  et  qui  dirige  l’en¬ 
semble  des  opérations  organiques  par  la  subordination  des  parties 
n’est  pas  contestable. 

La  force  qui  préside  à  leur  formation  et  à  leur  accroissement  ne 
l’est  pas  davantage. 


76 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Donc,  il  y  a  une  puissance  formatrice  et  conservatrice  de  l’être 
dans  l’état  de  santé;  mais  si  cette  force  révèle  sa  présence  chez 
l’homme  sain,  il  est  difficile  de  croire  qu’elle  cesse  d’agir  dans 
l’état  morbide.  Comment  nier  son  existence  dans  ce  dernier  élat, 
lorsqu’on  admet  son  influence  dans  le  premier? 

Les  parties  malades  ne  sont-elles  pas  vivantes  comme  les  parties 
saines,  et  si  elles  sont  vivantes,  elles  dépendent  de  l’ensemble  : 
d’où  la  nécessité  d’admettre  que  la  force  de  conservation  existe  en 
elles  comme  dans  toutes  les  autres  parties  du  corps. 

La  plupart  des  maladies  sont  susceptibles  de  guérir  sans  traite¬ 
ment,  et  par  la  seule  influence  de  la  nature.  Voilà  ce  que  le  méde¬ 
cin  doit  savoir  dès  le  début  de  sa  carrière,  afin  de  ne  pas  se  faire 
d’illusions  sur  la  portée  de  son  art,  et  s’il  veut  en  apprécier  exacte¬ 
ment  les  limites.  Il  évitera  de  cette  manière  le  double  écueil  de  la 
crédulité  et  du  scepticisme,  si  préjudiciable  au  perfectionnement 
de  la  science,  si  compromettant  pour  la  dignité  du  médecin  et  si 
fâcheux  pour  la  santé  des  malades. 

Quand  il  devra  intervenir,  son  action,  motivée  par  des  indica¬ 
tions  précises,  n’en  sera  que  plus  sûre  et  d’une  efficacité  incontes¬ 
table. 

Ceux  qui  sont  très-pressés  d’agir  disent,  avec  Asclépiade,  que 
le  dogme  de  la  nature  médicatrice  n’est  qu 'une  méditation  sur  la 
mort. 

Le  mot  est  vif,  mais  ce  n’est  par  bonheur  qu’un  mot  créé  par 
l’ignorance,  et  auquel  l’observation  et  l’expérience  donnent  le  plus 
éclatant  démenti. 

«  Si  le  sage,  dit  Fr.  Bérard  {Doctrine  médicale  de  Montpellier, 
p.  205),  faisait  comparaître  toutes  les  sectes  devant  son  tribunal  et 
qu’il  écoutât  avec  impartialité  les  raisons  de  chacune  d’elles,  et  sur¬ 
tout  leurs  accusations  réciproques,  les  médecins  mystiques  (croyant 
à  la  colère  du  ciel  dans  la  production  des  maladies  et  les  abandon¬ 
nant  aux  forces  de  la  nature)  auraient  peut-être  à  se  reprocher  le 
plus  de  sottises,  mais  le  moins  de  crimes;  et  si  les  malades  étaient 
appelés  comme  témoins,  ils  s’élèveraient  moins  contré  eux  que 
contre  les  autres.  » 

Comme  l’a  dit'Bordeu,  «  la  médecine  a  pour  principe  une  vérité 
de  fait,  bien  consolante  pour  les  malades  et  qui  est  aussi  fort  utile 
aux  médecins  :  c’est  qu’il  est  incontestable  que  sur  dix  maladies,  il 
y  en  a  les  deux  tiers  qui  guérissent  d’elles-mêmes,  et  rentrent,  par 
leurs  progrès  naturels,  dans  la  classe  des  simples  incommodités  qui 
s’usent  et  se  dissipent  par  les  mouvements  de  la  vie.  » 

L’homœopathie  n’a  de  succès,  ainsi  que  je  l’ai  démontré  dans 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


77 


mon  exposé  des  doctrines  théurgiques  (voyez  plus  haut,  p.  30),  que 
parce  que  la  plupart  des  maladies  aiguës  guérissent  par  l’influence 
des  seuls  efforts  de  la  nature  :  le  malade,  qui  s’imagine  prendre  un 
remède  lorsqu’il  ne  prend  en  réalité  qu’une  substance  inerte  dé¬ 
corée  d’un  nom  pharmaceutique,  attribue  à  ce  remède  illusoire  et  à 
la  méthode  une  guérison  dont  l’honneur  revient  à  la  nature. 

Il  ne  faut  rien  exagérer,  ni  croire  que  la  nature  médicatrice  soit 
de  force  à  contre-balancer  l’effet  des  maladies.  Non.  Ce  serait  une 
erreur  qui  entraînerait  le  médecin  à  cette  inaction  systématique 
qu’Asclépiade  a  si  durement  qualifiée  de  méditation  sur  la  mort , 
et  ce  n’est  pas  ainsi  qu’il  faut  comprendre  l’action  de  la  force  médi¬ 
catrice.  La  conception  de  cette  idée  n’implique  pas  le  moins  du 
monde  celle  de  la  guérison  spontanée  de  toutes  les  maladies  sans 
l’intervention  de  l’art. 

De  ce  que  rien  ne  guérit  sans  l’influence  bienfaisante  de  la  na¬ 
ture,  il  ne  s’ensuit  pas  qu’elle  ait  pour  mission  de  rétablir  toujours 
et  partout  l’ordre  troublé  par  une  maladie,  ni  qu’elle  ait  la  force  de 
se  suffire  à  elle-même  pour  arriver  à  ce  résultat. 

Assez  puissante  dans  un  grand  nombre  de  cas  pour  amener  seule 
la  transition  dè  la  maladie  à  la  santé,  la  nature  a  souvent  besoin 
d’aide  et  de  direction  dans  ses  efforts,  et  c’est  à  les  découvrir  que 
doit  s’appliquer  tout  l’art  du  médecin. 

duo  natura  vergit,  eo  ducendum. 

Ailleurs,  son  travail  commencé,  mais  insuffisant,  a  été  trop  faible 
pour  arrêter  les  progrès  du  mal  et  a  été  arrêté  par  la  fin  du  malade. 
Jusque  dans  l’insuccès  éclate  sa  puissance.  La  mort  l’annonce  aux 
vivants,  et  il  est  aussi  impossible  d’en  méconnaître  l’action  que  de 
nier  la  puissance  qui  modèle  les  contours  de  l’homme  dans  le  sein 
maternel  et  les  maintient  dans  son  accroissement,  malgré  la  rénova¬ 
tion  de  la  substance. 

Rien  n’est  mieux  établi  que  l’action  providentielle  ordinairement 
heureuse  de  la  nature  médicatrice,  et  ce  que  je  viens  de  dire  sur  les 
insuccès  ne  détruit  pas  le  fait  principal. 

Les  parties  divisées  ou  coupées  se  réunissent  ou  se  reproduisent 
en  formant  des  tissus  normaux  ou  des  organes  complets. 

L'homme  peut  reproduire  le  cristallin  enlevé  sans  sa  capsule 
(Textor,  Leroy);  tous  les  os  longs  enlevés  sans  leur  périoste  (Flou- 
rens,  Blandin,  Ollier,  etc.). 

Il  refait  la  peau  divisée,  ainsi  que  les  canaux  excréteurs  de  Stenon 
et  de  Warthon;  il  répare  ses  cordons  nerveux  (Schwan,  Yulpian). 
Mais  c’est  surtout  chez  les  animaux  inférieurs  que  l’on  voit  les  plus 


78  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

merveilleuses  régénérations  des  tissus  et  des  organes.  Bonnet  a 
montré  que  les  ndides  coupées  en  vingt  ou  vingt-six  morceaux 
reproduisaient  en  quelques  jours  vingt  ou  vingt-six  nouvelles  naïdes, 
et  qu’on  pourrait  voir  douze  fois  leur  tête  se  reformer  après  sa  sec¬ 
tion. 

La  planaire,  coupée  en  deux,  forme  bientôt  deux  planaires,  sa 
partie  supérieure  se  reforme,  l’estomac  et  l’anus,  tandis  que  la  por¬ 
tion  qui  n’avait  plus  que  l’estomac  refait  sa  tête. 

Les  crustacés  régénèrent  plusieurs  fois  leurs  pattes  arrachées. 

La  salamandre  dont  on  enlève  l’œil  et  dont  on  coupe  le  bras, 
refait  un  œil  et  reproduit  son  bras,  avec  les  muscles,  les  nerfs,  les 
vaisseaux  et  les  vingt  os  qui  en  constituent  le  squelette. 

Le  limaçon  reproduit  ses  cornes  et  même  sa  tête,  etc. 

Ailleurs  ce  sont  les  forces  générales  de  la  vie  qui  luttent  contre 
les  causes  de  la  mort.  Ainsi  s’expliquent  le  réveil  des  hibernants 
par  un  froid  excessif  (Williams  Edwards,  Des  agents  physiques 
sur  la  vie,  p.  247),  la  résistance  des  poumons  à  l’absorption  de 
l’oxygène  au  delà  des  proportions,  la  guérison  des  maladies  hérédi¬ 
taires,  c’est-à-dire  de  l’hérédité  par  Yinnéité  (Prosper  Lucas,  De 
l’hérédité  naturelle  et  morbide). 

Dans  les  phlegmasies,  à  côté  de  l’obstruction  des  capillaires  du 
tissu  enflammé,  il  se  forme  dans  l’exsudât  fibrineux  des  vaisseaux  de 
nouvelle  formation  qui  aident  à  la  résorption  des  produits  inflamma¬ 
toires  ou  au  rétablissement  de  la  circulation  capillaire. 

Quand  un  exsudât  inflammatoire  se  change  en  pus,  un  travail 
nouveau  le  dirige  à  travers  la  profondeur  des  tissus  pour  l’évacuer 
au  dehors,  à  travers  la  peau  ou  à  la  surface  d’une  membrane  mu¬ 
queuse;  tandis  qu’ailleurs  la  partie  liquide  du  pus  se  résorbe  en 
laissant  un  noyau  solide  qui  se  réduit  de  plus  en  plus  avant  de  dis¬ 
paraître  (E.  Bouchut,  Mémoires  de  la  Société  de  biologie,  1857). 

Une  maladie  qui  produit  l’engorgement  du  système  circulatoire 
général  ou  local,  donne  souvent  lieu  à  des  hémorrhagies  supplé¬ 
mentaires  qui  viennent  rétablir  l’équilibre. 

Des  obstacles  formés  à  l’orifice  des  organes  creux,  comme  l’esto¬ 
mac,  le  cœur,  la  vessie,  etc.,  provoquent  une  hypertrophie  com¬ 
pensatrice  des  parois  de  l’organe,  dans  le  but  de  créer  une  force 
capable  delutter  avantageusement  contre  le  rétrécissement  des  ouver¬ 
tures  et  de  favoriser  la  sortie  des  liquides  à  mettre  en  mouvement. 

Lorsque  de  gros  vaisseaux  s’oblitèrent  et  cessent  d’être  pénétrés 
parle  sang,  il  s’organise  dans  le  voisinage  une  circulation  collaté¬ 
rale  qui  rétablit,  avec  le  temps,  les  fonctions  circulatoires  dérangée 
de  leur  état  normal. 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


79 

Existe-il  un  corps  étranger  dans  les  tissus  (balles,  aiguilles,  mor¬ 
ceau  de  drap,  etc.),  de  deux  choses  l’une  :  ou  un  travail  naturel 
l’enveloppe  de  capillaires  nouveaux  qui  s’oblitèrent  plus  tard,  for¬ 
ment  une  membrane  d’enveloppe. ou  un  kyste  destiné  à  l’isoler  et  à 
protéger  les  tissus  contre  lui  jusque  dans  les  parties  les  plus  déli¬ 
cates,  ou  bien  il  provoque  une  phlegmasie  qui  le  chasse  au  moyen 
de  la  suppuration. 

Dans  les  maladies,  l’œuvre  de  la  réparation  se  voit  partout,  et  si 
elle  ne  réussit  pas  toujours,  quel  qu’en  soit  le  résultat,  on  trouve 
toujours  la  trace  de  son  effort. 

Dans  les  plaies  que  réunit  d’une  manière  immédiate  la  lymphe 
plastique,  et  dans  les  réunions  secondaires  où  le  travail  de  cicatri¬ 
sation,  pour  être  moins  rapide,  n’en  est  pas  moins  curieux,  quel  est 
l’agent  curatif,  de  la  nature  ou  de  l’emplâtre  appliqué  par  le  chi¬ 
rurgien  ? 

Une  fracture  vient  d’avoir  lieu,  et  voilà  qu’un  suc  spécial,  déposé 
entre  les  extrémités  divisées  de  l’os,  sert  à  leur  consolidation  avec 
ou  sans  le  secours  du  chirurgien;  heureux  si  l’art  intervient  pour 
diriger  le  travail  de  la  nature,  mais  la  science  ne  saurait  ici  avoir 
d’autre  prétention. 

Dans  tous  les  produits  morbides,  cancer,  poches  hydatiques,  tu¬ 
bercules,  etc.,  déposés  au  sein  des  tissus,  malgré  l’incurabilité  de 
la  diathèse  qui  engendre  le  mal,  la  nature  entreprend  encore  au¬ 
tour  de  ces  produits  un  travail  de  vascularisation  destiné  à  leur 
enkystement  et  à  leur  pétrification .  Cela  s’observe  dans  les  pou¬ 
mons  remplis  de  tubercules  (Natalis  Guillot, Des  vaisseaux  de  nou¬ 
velle  formation  autour  des  tubercules) .  Je  l’ai  constaté  autour  de 
tumeurs  hydatiques  du  foie,  et  chacun  sait  que  les  tumeurs  fibreuses 
de  l’utérus  se  remplissent  souvent  de  concrétions  calcaires,  de  façon 
à  suspendre  leur  développement  et  à  se  guérir  par  pétrification. 

Tous  les  phlegmons  aigus  de  l’ovaire,  des  annexes  de  l’utérus  et 
de  la  fosse  iliaque,  cheminent  à  l’extérieur  vers  la  peau,  quelque¬ 
fois  dans  la  vessie  ou  dans  l’intestin,  et  c’est  ainsi  qu’ils  guérissent 
sans  l’intervention  du  chirurgien  qui  ne  peut  toujours  y  porter  son 
instrument. 

Tous  les  tissus  divisés  se  rapprochent  et  se  séparent  par  la  repro¬ 
duction  de  tissus  semblables,  et  il  n’est  pas  jusqu’aux  cordons  ner¬ 
veux  divisés  qui  ne  se  reproduisent,  car,  dans  certains  cas,  la  para¬ 
lysie  consécutive  à  une  section  de  nerf  se  guérit,  et  dans  la  cica¬ 
trice  se  retrouvent  des  éléments  nerveux  de  nouvelle  formation. 

Il  serait  trop  long  d’énumérer  toutes  les  preuves  de  l’action  cu¬ 
rative  de  la  vie  que  révèle  l’observation  des  malades.  Ce  que  j’ai  dit 


80 


HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 


doit  suffire.  J’ai  montré  par  un  grand  nombre  d’exemples  la  réalité 
d’action  d’une  force  conservatrice  de  la  structure  des  tissus,  de  la 
forme  des  organes,  de  la  régularité  des  fonctions,  et  cela  par  des 
actes  naturels,  ayant  pour  but  de  détruire,  de  chasser  et  d’isoler  les 
produits  matériels  développés  par  la  maladie.  Tout  dans  ces  actes 
représente  la  contre-partie  des  actes  morbides;  c’est  une  lutte  de  la 
conservation  contre  la  destruction ,  et  il  est  impossible  de  ne  pas 
placer  à  côté  de  la  nature  créatrice  de  l’homme,  la  nature  médi¬ 
catrice  qui  le  conserve,  en  rémédiant  aux  maladies  qui  troublent  et 
abrègent  son  existence.  Cette  action  bienfaisante  de  la  nature  contre 
les  effets  de  la  maladie  est  aussi  évidente  que  ces  effets  eux-mêmes, 
et  c’est  presque  une  ingratitude  que  de  vouloir  la  contester.  Il  n’est 
personne  qui  n’ait  des  grâces  à  lui  rendre,  et  à  qui  elle  n’ait  rendu 
quelque  bon  office. 

Les  empiriques  et  les  sceptiques,  ceux  qui  font  de  la  vie  une 
simple  propriété  de  la  matière,  nient  énergiquement  l’influence 
providentielle  de  la  nature  sur  la  terminaison  des  maladies. 

Ils  disent  :  Mais  tout  ne  guérit  pas  par  la  nature  médicatrice. 
Intelligente  comme  on  l’a  supposée,  elle  ne  devrait  pas  laisser 
mourir  autant  de  malades,  elle  ne  devrait  pas  consolider  une  frac¬ 
ture  de  travers,  ni  laisser  un  membre  fracturé  se  raccourcir,  elle 
ne  devrait  pas  faire  ouvrir  dans  le  péritoine  un  abcès  qui  entraîne 
la  mort,  ni  produire  l’étranglement  d’une  hernie,  etc. 

D’abord,  parmi  les  philosophes  qui  ont  admis  le  dogme  de  la  na¬ 
ture  médicatrice ,  personne  n’a  jamais  dit,  ou  seulement  insinué 
que  l’influence  de  la  nature  fût  de  force  à  empêcher  de  mourir.  La 
destinée  humaine  est  fixée  d’avance,  et  les  lois  de  conservation  de 
l’espèce  n’ont  d’autre  pouvoir  que  de  la  préserver  ou  de  la  conserver 
pendant  un  temps  très-court,  mais  défini.  Cette  action  n’a  rien  de 
particulier  à  l’individu  ;  il  ne  faut  pas  se  flatter  à  cet  égard  ;  elle 
n’est  pas  relative  à  la  maladie  en  général,  telle  que  nous  la  compre¬ 
nons,  comme  une  chose  abstraite  ;  elle  est  spéciale  à  un  désordre 
corporel  contre  lequel  elle  lutte,  et,  à  ce  titre,  elle  se  révèle  partout 
autour  des  lésions  organiques. 

Ainsi,  un  homme  a  un  abcès  de  la  fosse  iliaque  que  la  nature 
pousse  à  la  fois  vers  l’extérieur  et  vers  le  péritoine  ;  il  allait  s’ou¬ 
vrir  au  dehors,  lorsqu’une  secousse  le  fait  crever  dans  le  péritoine, 
en  produisant  une  phlegmasie  mortelle!  Une  femme  est  affectée  d’a¬ 
névrysme  de  l’aorte,  avec  une  poche  énorme  qui  use  les  côtes, 
s’ouvre  à  l’extérieur  dans  un  effort  et  la  fait  périr  en  quelques  se¬ 
condes.  Quelle  a  été  dans  ce  cas  la  puissance  de  la  nature  médica¬ 
trice  qui  a  laissé  périr  ces  deux  malades? 


DÜ  NATURISME  MÉDICAL  81 

Je  l’ai  dit  tout  à  l’heure,  cette  action  de  la  nature  n’est  pas  spé¬ 
ciale  à  l’individu,  mais  à  la  maladie  et  à  la  lésion.  Non,  sans  doute, 
la  nature  médicatrice  n’a  pas  préservé  delà  mort  X...  avec  son  ab¬ 
cès' de  la  fosse  iliaque,  ni  Z...  avec  son  anévrysme,  mais  elle  tra¬ 
vaillait  dans  le  but  d’arrêter  les  progrès  du  mal.  Qu’on  ouvre  le 
cadavre,  et  l’on  verra  si  elle  n’a  pas  fait  preuve  d’intelligence  et  de 
prévoyance. 

Ici,  elle  avait  établi  des  adhérences  du  foyer  avec  l’intestin  pour 
faire  cheminer  sans  danger  le  pus  de  la  fosse  iliaque  dans  le  cæcum , 
et  là  elle  avait  fait  une  poche  formée  de  couches  sanguines  concen¬ 
triques,  qui  s’opposaient  depuis  plusieurs  années  à  la  rupture  de 
l’anévrysme,  en  faisant  tout  ce  qu’il  fallait  pour  le  guérir.  De  ce 
qu’elle  n’a  pas  sauvé  les  malades,  il  ne  s’ensuit  pas  qu’elle  n’ait 
rien  entrepris  pour  faciliter  la  terminaison  favorable  de  leur  mal  ; 
au  contraire,  je  viens  d’établir  les  traces  de  son  action  bienfaisante. 

Il  en  est  ainsi  partout,  et,  dès  qu’on  pénètre  au  fond  des  choses, 
on  voit  que  les  objections  faites  par  l’empirisme  à  la  réalité  d’une 
nature  médicatrice  ne  sont  pas  fondées. 

§  II.  —  DES  SYMPATHIES  ENVISAGÉES  COMME  SECONDE  BASE  DU  NATURISME. 

Les  sympathies  sont  des  actes  physiologiques  ou  morbides,  dus  à 
l’influence  de  certains  organes  les  uns  sur  les  autres  et  attestant  la 
solidarité  de  toutes  les  parties  du  corps.  Chez  l’homme,  tout  con¬ 
court ,  tout  conspire  à  sa  conservation,  a  dit  Hippocrate,  dont  les 
œuvres  renfermént  en  aphorismes  le  résumé  de  la  doctrine  des  sym¬ 
pathies. 

«  Le  corps  vivant  est  un  tout  harmonique  dont  les  parties  se 
tiennent  dans  une  dépendance  mutuelle  et  dont  tous  les  actes  sont 
solidaires  les  uns  des  autres.  »  (Hipp.) 

«  Les  différentes  parties  du  corps,  quel  que  soit  le  siège  primitif 
du  mal,  se  le  communiquent  de  l’une  à  l'autre  :  le  ventre  à  la  tête, 
la  tête  au  ventre,  aux  chairs,  ainsi  du  reste.  »  (Hipp.) 

Qui  ne  voit  dans  ce  peu  de  mots  le  principe  des  sympathies  phy¬ 
siologiques,  morbides  et  curatives,  auquel  la  science  a  depuis  ac¬ 
cordé  de  si  longs  développements  en  le  considérant  comme  une  des 
plus  solides  preuves  du  naturisme  ? 

La  doctrine  des  sympathies  morbides  et  curatives  n’est  pas  plus 
contestable  que  ne  l’est  celle  des  sympathies  physiologiques  affirmée 
par  tous  les  observateurs.  L’étude  de  l’homme  sain  et  malade  four¬ 
nit  de  trop  nombreuses  preuves  en  faveur  de  ces  trois  ordres  de 
sympathies,  pour  que,  malgré  l’inconstance  du  phénomène,  il  y  ait 
le  moindre  doute  à  concevoir  sur  sa  réalité. 


BOUCHUT. 


6 


82 


HISTOIRE  DE- LA  MÉDECINE 

Bien  qu’elles  soient  très-réelles,  les  sympathies  ne  sont  pas  con¬ 
stantes,  et  lors  même  qu’elles  se  sont  une  fois  montrées  chez  une 
personne,  elles  peuvent  bien  ne  pas  sé  reproduire,  alors  que  les 
conditions  accessoires  sont  les  mêmes.  C’est  un  effet  ie  l’idiosyncra¬ 
sie  qui  peut  changer  d’un  moment  à  l’autre. 

Ainsi  les  vomissements  sympathiques  de  la  grossesse  n’existent 
pas  toujours,  et,  après  avoir  eu  lieu  pour  un  premier  enfant,  ils  peu¬ 
vent  ne  pas  se  produire  dans  une  grossesse  suivante.  —  Le  froid  de 
la  peau,  que  l’on  a  vu  suspendre  une  hémorrhagie,  ne  réussit  pas 
toujours  à  déterminer  ce  résultat. 

Les  sympathies  sont  passagères,  mais  elles  peuvent  survivre  à 
leur  cause,  et  bien  des  fois,  on  a  vu  un  phénomène  morbide,  né 
sous  l’influence  d’une  cause  accidentelle,  devenir  une  maladie  per¬ 
manente,  alors  que  la  cause  occasionnelle  avait  disparu.  La  folie 
puerpérale  dure  quelquefois  toute  la  vie,  elle  strabisme  ou  l’épilep¬ 
sie  engendrée  par  des  entozoaires,  ne  cessent  pas,  bien  qu’on  ait 
chassé  tous  les  helminthes  de  l’intestin. 

Leur  intensité  est  très -variable  et  diffère  avec  l’âge  et  le  sexe  des 
individus.  D’une  autre  part,  elle  est  tantôt  supérieure  et  tantôt  in¬ 
férieure  à  celle  des  maladies  qui  leur  ont  donné  naissance.  Ainsi  la 
fièvre,  qui  est  le  plus  commun  de  tous  les  phénomènes  sympathi¬ 
ques,  est  généralement  plus  vive  chez  les  enfants  que  chez  les  vieil¬ 
lards,  plus  fréquente  chez  la  femme  que  chez  Fhomme,  et  enfin 
très-variable  dans  sa  violence,  relativement  au  mal  qui  la  produit. 
Si  elle  est  ordinairement  en  rapport  avec  la  gravité  de  la  lésion  primi¬ 
tive,  elle,  est  quelquefois  plus  violente  qu’elle  ne  devrait  être,  tandis 
qu’ailleurs  elle  est  au-dessous  de  ce  que  l’on  pourrait  supposer  d’a¬ 
près  le  peu  d’importance  de  la  lésion.  Elle  peut  même  ne  pas  exis¬ 
ter,  et  il  en  résulte  alors  ce  qu’on  appelle  des  maladies  latentes. 
(E.  Bouchut,  Pathol  générale,  p.  262.) 

C’est  l’affaiblissement  des  sympathies  qui  est  la  cause  des  mala¬ 
dies  chroniques.  On  sait  en  effet  que  le  premier  signe  de  la  chroni¬ 
cité  est  l’absence  de  réaction  ou  la  cessation  de  la  fièvre,  malgré  la 
persistance  de  la  lésion  qui  en  a  été  le  point  de  départ. 

Les  sympathies  nesont  pas  toujours  réciproques  ;  et  s’il  est  vrai 
de  dire  que  celles  de  la  peau  sur  les  muqueuses  se  reproduisent  des 
muqueuses  sur  la  peau  dans  le  scrofulisme  ou  dans  l’herpétisme,  on 
n’en  pourrait  dire  autant  de  celles  qui  ont  été  signalées  entre  le  cer¬ 
veau  et  l’estomac. 

Les  sympathies  sont  d’autant  plus  nombreuses,  que  Y  excitabilité 
(E.  Bouchut,  De  la  vie  et  de  ses  attributs,  de  Vimpressibilité,  p. 
58),  qui  en  est  la  source,  est  plus  facilement  mise  en  jeu.  Cela  ex- 


Dü  NATURISME  MEDICAL 


.83 

plique  pourquoi  l’enfance  est  surtout  l’époque  de  leur  manifestation, 
et  pourquoi  toutes  les  maladies  aiguës  de  cet  âge  sont  si  souvent  pré¬ 
cédées  ou  suivies  de  convulsions,  de  coma,  de  vomissements  et  de 
paralysies,  qu’on  n’observe  pas  aune  époque  plus  avancée  de  la  vie. 
Leur  fréquence  diminue  chez  1  adulte,  en  même  temps  que  l’excita¬ 
bilité,  et  elles  deviennent  de  plus  en  plus  rares,  à  ce  point  que  chez 
les  vieillards,  les  phlegmasies  les  plus  graves  peuvent  exister  sans 
fièvre.  C’est  là  un  phénomène  essentiellement  vital,  qui  prouve  l’é¬ 
nergie  de  l’influence  qui  dirige  ou  maintient  l’harmonie  des  parties 
constituantes  de  l’organisation  humaine,  et  qui  rend  toutes  ces  par¬ 
ties  solidaires  les  unes  des  autres.  Rien  de  pareil  n’existe  dans  les 
différentes  parties  d’un  cadavre  ou  des  corps  inorganiques. 

Comme  l’a  dit  Barthez,  les  sympathies  ne  sont  pas  perpétuelles, 
ce  qui  devrait  être  si  les  causes  de  la  sympathie  étaient  de  nature 
mécanique,  au  lieu  d’être  en  rapport  avec  le  principe  de  la  vie,  et, 
dans  leur  manifestation  inconstante  ou  intermittente,  elles  attestent 
ledegrédesensibilité  inconsciente  des  organes,  qui  avertit  l’homme 
qu’un  trouble  s’est  produit  dans  une  partie  de  son  corps. 

Le  nombre  des  sympathies  a  considérablement  diminué  depuis 
que,  par  suite  des  progrès  de  la  science,  on  a  pu  attribuer  à  leur  vé¬ 
ritable  cause  des  complications  jusque-là  expliquées  par  la  sympathie. 

On  a  pu,  ou  l’on  pourra  encore  se  tromper,  en  considérant  comme 
sympathique  un  phénomène  qui  ne  l’est  pas  ;  mais  du  plus  ou  moins 
grand  nombre  de  sympathies  ne  dépendent  pas  l’avenir  ni  la  solidité 
de  la  doctrine,  et  il  suffit  que  plusieurs  de  ces  phénomènes  soient 
incontestablement  sympathiques,  pour  que  la  théorie  conserve  toute 
sa  force.  On  ne  croit  plus,  avec  Bichat,  que  l’œdème  des  membres 
dans  les  maladies  organiques  du  cœur,  soit  un  phénomène  sym¬ 
pathique,  et  l’on  explique  son  apparition  par  l’obstacle  à  la  circula¬ 
tion  du  sang,  qui  ne  peut  revenir  dans  le  cœur.  On  sait  à  présent  que 
les  abcès  du  foie,  dans  les  plaies  de  la  tête,  sont  moins  la  consé¬ 
quence  d’un  effet  sympathique,  que  d’une  phlébite  des  veines  qui 
donne  lieu  à  la  résorption  purulente  et  à  la  formation  d’abcès  dans 
le  tissu  hépatique. 

Malgré  ces  réductions,  et  quelque  nombreuses  qu’elles  soient,  les 
sympathies  sont  des  phénomènes  vulgaires.  Tantôt  physiologiques, 
tantôt  morbides,  elles  sont,  dans  ce  dernier  cas,  ou  des  complica¬ 
tions  de  la  maladie  principale,  ou  des  moyens  curatifs  au  service 
de  la  nature  médicatrice. 

Elles  ont  lieu  :  1°  entre  les  tissus  et  entre  les  organes  de  même 
nature  ;  ou  2°  entre  des  organes  et  entre  des  tissus  de  nature  dif¬ 
férente. 


84 


HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 


1°  Des  sympathies  entre  tissas  et  entre  organes  de  même  nature. 

Les  phénomènes  synpathiques  se  produisent  souvent  entre  les 
diverses  parties  d’un  même  tissu,  ce  qu’on  voit  dans  le  tissu  cel¬ 
lulaire  pour  l’obésité  ;  dans  les  muqueuses  pour  les  phlegmasies 
multiples  de  ces  membranes;  dans  les  séreuses  (1),  dans  les  os  (2), 
dans  l’iris  (3),  dans  le  cristallin  (4),  dans  le  tissu  fibreux  (5),  glan¬ 
dulaire  (6),  capillaire,  etc. 

Ailleurs,  elles  ont  lieu  d’un  organe  entier  sur  un  organe  entier, 
mais  semblable.  Exemples  :  L’action  d’un  œil  malade  sur  l’autre, 
qui  devient  quelquefois  malade  à  son  tour,  et  qu’on  sauve  en  enlevant 
le  premier  ;  l’action  de  la  carie  dentaire  qui  se  produit  très-souvent 
des  deux  côtés  sur  la  dent  semblable,  etc. 

2°  Des  sympathies  entre  des  tissus  et  entre  des  organes  de  structure  différente. 

Bien  que  la  structure  de  toutes  les  parties  du  corps  ne  soit  pas  la 
même,  la  plus  entière  solidarité  existe  entre  elles,  et  elles  offrent 
des  sympathies  extrêmement  fréquentes.  On  les  observe  entre  la 
peau  et  les  muqueuses,  entre  la  peau  et  les  séreuses,  entre  les  mu¬ 
queuses  et  les  séreuses,  enfin  entre  tous  les  organes,  quelle  que 
soit  leur  conformation. 

Peau  et  séreuse.  -  Chacun  sait  que  dans  les  hydropisies  consi¬ 
dérables  des  séreuses,  notamment  dans  l’ascite,  il  y  a  diminution 
delà  perspiration  cutanée,  ce  qui  forme  une  espèce  de  révulsion. 
Réciproquement,  la  perspiration  de  la  peau  supprimée  amène  de 
l’anasarque  ;  enfin  le  refroidissement  de  la  peau  produit  le  rhuma  ¬ 
tisme,  la  pleurésie,  la  péricardite,  etc. 

Muqueuses  et  séreuses.  —  Une  étroite  sympathie  unit  la  mu¬ 
queuse  de  l’urèthre  atteint  de  blennorrhagie  avec  la  séreuse  du 

(1)  La  péritonite  entraîne  souvent  la  pleurésie  ou  l’arachnoïdite.  L’arthrite  est 
souvent  suivie  de  péricardite,  d’endocardite,  de  pleurésie  ou  de  méningite. 

(2)  La  sortie  des  dents  est  toujours  parallèle,  et  la  carie  d’une  d’entre  elles  amène 
souvent  la  carie  de  sa  pareille  dans  le  côté  opposé. 

(3)  La  dilatation  d’une  pupille  entraîne  la  dilatation  de  l’autre. 

(4)  Une  cataracte  produit  presque  toujours  la  même  maladie  de  l’autre  œil. 

(5)  Le  rhumatisme  fibreux  des  jointures  se  montre  à  l’intérieur  sur  le  tissu 
breux  des  méninges  ,  de  l’intestin,  de  la  peau,  de  la  sclérotique,  du  périoste 

crânien,  etc. 

(6)  La  glande  parotide  malade  rend  quelquefois  malade  la  glande  mammaire, 
oreillons. 


DU  NATURISME  MÉDICAL  85 

genou  ou  de  l’épaule,  qui  offrent  souvent  de  l’hydarthrose,  et  la 
même  muqueuse  irritée  par  le  cathétérisme  amène  quelquefois  la 
syncope,  quelques  accès  de  fièvre  intermittente,  ou  un  accès  mortel 
de  fièvre  pernicieuse. 

, Sympathies. cTun  organe  sur  Vautre.  —  Les  glandes  salivaires 
occupées  par  des  oreillons  produisent  quelquefois  par  sympathie 
une  affection  douloureuse  de  la  mamelle  et  du  testicule,  constituant 
la  mammite,  et  ici  une  véritable  orchite.  Tous  les  tissus  enflammés 
amènent  l’accélération  des  battements  du  cœur,  et  la  réplétion  des 
capillaires  avec  élévation  de  température,  d’où  la  fièvre ,  considérée 
avec  raison  par  tous  les  médecins  comme  le  plus  fréquent  de  tous 
les  phénomènes  sympathiques. 

Les  phlegmasies,  quel  qu’en  soit  le  siège,  occasionnent  un  état 
saburral  de  la  langue,  avec  dégoût  des  aliments  et  inappétence.  La 
fièvre  amène  toujours  la  courbature,  c’est-à-dire  l’amyosthénie,  ou 
perte  de  l’influx  nerveux  qui  soutient  les  forces  musculaires.  Avec 
la  fièvre,  existe  une  névrose  salutaire,  qui  estla  soif,  ou  polydipsie. 
De  sorte  qu’on  voit  ici  des  phénomènes  sympathiques  tout  à  fait 
en  rapport  avec  les  besoins  de  l’éconoinie  et  la  guérison  des  maux 
qui  l’affligent.  La  nature  ici  met  les  malades  à  la  diète,  au  repos,  et 
leur  inspire  le  besoin  de  prendre  des  boissons  abondantes.  C’est 
dans  un  but  de  conservation  analogue  qu’au  début  de  certaines  hé¬ 
morrhagies  elle  produit  le  spasme  des  capillaires  cutanés,  la  chair  de 
poule  et  la  syncope,  qui  ralentissent  l’impulsion  du  cœur,  arrête 
quelquefois  l’écoulement  de  sang. 

*  L’estomac  et  l’intestin  dérangés  dans  leurs  fonctions  produisent 
souvent  la  céphalalgie,  l’hypochondrie  et  l’aliénation  mentale. 

Toutes  les  maladies  aiguës  du  cerveau  troublent  la  digestion  et 
provoquent  des  vomissements.  Il  en  est  quelquefois  de  même  de  la 
tuberculisation  pulmonaire  à  ses  débuts. 

Un  œil  qui  se  détruit  entraîne  quelquefois  par  sympathie  la  perte 
de  l’autre,  et  l’opération  qui  détruit  le  premier  sauve  quelquefois  le 
second. 

La  dentition  difficile  détermine  souvent  la  diarrhée. 

La  blennorrhagie  amène  quelquefois  une  pyélite  qui  détruit  la 
presque  totalité  du  rein. 

La  vessie,  irritée  par  un  calcul,  excite  très- souvent  au  méat  uri¬ 
naire  un  prurit  qui  indique  la  présence  du  corps  étranger. 

L’utérus  malade,  fiuxionné  par  les  règles  ou  par  un  commence¬ 
ment  de  grossesse,  déterminent  le  gonflement  des  mamelles  et  l’é¬ 
rection  douloureuse  de  son  mamelon. 


86 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


La  menstruation  provoque  très -souvent  l’apparition  d’une  pus¬ 
tule  d’acné  au  visage,  sur  les  épaules  ou  sur  quelque  autre  partie 
du  corps. 

L’utérus  malade  engendre  quelquefois  autant  que  l’état  de  gros¬ 
sesse,  les  nausées  et  les  vomituritions  alimentaires. 

La  colique  néphrétique,  maladie  bornée  au  rein,  a  pour  principal 
syriptôme  un  phénomène  sympathique,  qui  est  le  vomissement. 

Dans  la  première  enfance,  le  travail  de  la  dentition  produit  sou¬ 
vent  des  attaques  d’éclampsie,  tandis  que  dans  la  seconde,  il  s’ac¬ 
compagne  plutôt  de  toux  nerveuse  ou  de  danse  de  Saint-Guy. 

Les  fièvres  éruptives,  comme  les  maladies  aiguës  de  l’enfance, 
s’annoncent  très-souvent  par  des  phénomènes  sympathiques,  et 
avant  toute  autre  chose  se  révèlent  par  des  convulsions  ou  du  dé¬ 
lire,  par  des  vomissements,  par  du  frisson  avec  cette  contraction  des 
capillaires  qui  constitue  la  chair  de  poule. 

La  dyspepsie  est  souvent  cause  d’une  migraine,  qu’on  guérit  en 
faisant  disparaître  la  maladie  de  l’estomac. 

Les  helminthes  de  l’intestin  produisent  souvent  la  toux  nerveuse, 
l’éclampsie,  la  chorée  et  des  paralysies  partielles  de  la  sensibilité  et 
du  mouvement. 

Le  tétanos  a  souvent  pour  point  de  départ  une  plaie  exerçant  la 
plus  fâcheuse  influence  sur  les  troubles  du  système  nerveux. 

L’accouchement  et  l’état  puerpéral  qui  suit,  ainsi  que  l’apparition 
des  règles,  déterminent  quelquefois  chez  certaines  femmes  des  atta¬ 
ques  de  manie  aiguë. 

De  nombreuses  sympathies  existent  donc  entre  les  différentes 
parties  du  corps,  de  façon  à  établir  entre  elles  une  solidarité  qui 
prouve  leur  dépendance  réciproque.  Il  n’en  pourrait  être  différem¬ 
ment.  Le  principe  qui  dirige  les  opérations  de  la  vie  vers  un  but 
que  nous  ne  connaissons  guère,  a  besoin  d’être  instruit  de  tout  ce 
qui  se  passe  dans  l’organisme,  et  il  reçoit  par  les  troubles  de  la  sen¬ 
sibilité  inconsciente,  répartie  dans  tous  les  tissus,  c’est-à-dire  par 
des  phénomènes  sympathiques,  l’avertissement  du  mal  qui  va  se 
produire.  Sous  ce  rapport,  les  sympathies  aident  à  la  conservation 
de  l’individu  ;  elles  peuvent  être  considérées  comme  le  cri  des  or¬ 
ganes  souffrants  indiquant  la  nature  du  mal,  et  elles  contribuent 
beaucoup  aux  progrès  du  diagnostic. 

Si  quelques  sympathies  ne  sont  que  des  complications,  il  en  est 
d’autres  qui  servent  à  la  nature  de  moyen  de  guérison,  et  sous  ce 
rapport,  comme  je  l’ai  déjà  dit,  elles  se  rattachent  très- directement 
au  -dogme  de  la  nature  médicatrice.  Ce  sont  les  sympathies  cura¬ 
tives.  Il  est  bien  évident  que  dans  l’invasion  des  maladies  aiguës, 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


87 

les  sécrétions  désagréables  de  la  langue,  l’amertume  de  la  bouche 
et  l’inappétence  qui  empêchent  de  prendre  des  aliments,  sont  des 
phénomènes  sympathiques,  très-utiles  à  la  guérison  du  mal,  et  il 
en  est  de  même  de  la  soif  ou  de  la  courbature.  Tous  ces  phénomè¬ 
nes  font  que  l’homme  fait  diète,  boit  et  se  repose,  remplissant  ces 
trois  indications  fondamentales  de  la  thérapeutique. 

Les  animaux  n’ont  pas  d'autre  médecine  que  celle-là,  et  ils  ne 
s’en  trouvent  pas  trop  mal. 

Je  laisse  après  moi  deux  grands  médecins,  disait  Chirac,  la  diète 
et  Veau.  Cela  est  vrai,  et  dans  les  maladies  aiguës,  avant  tout  au¬ 
tre  remède,  ces  deux  moyens  sont  les  plus  utiles  à  la  guérison. 

Dans  une  hémorrhagie  interne,  la  chair  de  poule,  la  contractilité 
des  capillaires  et  la  syncope  qui  se  produisent,  sont  des  phéno¬ 
mènes  sympathiques  capables  d’arrêter  l’écoulement  de  sang,  ét 
c’est  ainsi  que  plus  d’une  fois  chez  l’homme,  des  hémorrhagies  sont 
arrêtées  au  moment  où  par  leur  continuité  elles  auraient  occasionné 
la  mort. 

Parmi  les  sympathies,  il  en  est  une  enfin,  la  fièvre,  à  laquelle  on 
a  fait  jouer  un  rôle  conservateur,  qui  n’est  pas  reconnu  tel  par  tous 
les  médecins. 

A  côté  de  ceux  qui  disent  que  la  fièvre  est  un  effort  de  la  nature 
pour  débarrasser  l’organisme  d’un  produit  morbide  (1),  il  en  est 
d’autres  qui  la  considèrent  comme  une  complication  des  ma¬ 
ladies. 

Où  est  la  vérité  entre  ces  assertions  contradictoires,  et  quelle  est 
l’opinion  qui  se  justifie  le  mieux  par  l’observation  des  malades? 

Il  est  bien  certain,  quelle  que  soit  l’idée  qu’on  se  fasse  de  la  fiè¬ 
vre,  que  ce  phénomène  indique  la  réaction  de  la  vie  contre  les  états 
morbides  susceptibles  d’occasionner  la  mort.  Que  la  fièvre  favorise 
ou  non  l’expulsion  de  la  matière  morbifique,  peu  importe,  cette  ma¬ 
nière  de  voir  n’étant  qu’une  hypothèse,  mais  ce  qu’il  y  a  d’incontes¬ 
table  pour  tout  le  monde,  c’est  qu’elle  est  la  réaction  de  la  vie 
contre  ce  qui  en  trouble  l’exercice. 

Or,  dans  les  maladies,  la  réaction  est  regardée  avec-  raison  par 
tous  les  médecins  comme  une  chose  utile  ;  tant  qu’elle  existe,  le 
mal  peut  guérir,  et  dès  qu’elle  n’a  plus  lieu,  on  voit  paraître  l’état 

(1)  Stahl  définit  la  fièvre  une  opération  de  la  nature  pour  une  fin  salutaire,  dont 
le  but  est  l’expulsion  des  matières  nuisibles.  La  définition  est  à  peu  de  chose  près 
la  même  :  la  fièvre  est  un  mouvement  salutaire  imprimé  au  sang  par  la  natur  , 
dont  les  efforts  tendent  à  débarrasser  ce  liquide  des  matières  morbifiques  qui  l’al¬ 
tèrent,  et  à  lui  rendre  sa  pureté  primitive.  D’après  Stahl,  c’est  une  affection  de 
la  vie  qui  s’efforce  d’écarter  la  mort. 


88  HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 

chronique,  entretenant  un  état  maladif  permanent  plus  ou  moins 

grave  suivant  l’organe  affecté . 

La  réaction  peut  être  plus  forte  que  le  malade,  mais  elle  n’en  est 
pas  moins  l’agent  naturel  destiné  à  favoriser  les  opérations  molécu¬ 
laires  qui  éliminent  certaines  productions  morbides,  les  isolent  si 
l’élimination  est  impossible,  et  réparent  les  tissus  altérés  par  ces 
productions.  Dans  l’état  chronique  même,  comme  la  scrofule  ou 
certaines  pblegmasies  très-anciennes  sans  réaction,  la  guérison  ne 
s’obtient  qu’en  faisant  naître  au  moyen  du  fer,  du  quinquina,  de  l’ar¬ 
senic,  de  l’alimentation,  de  l’exercice  et  des  excitants  locaux,  une 
fièvre  artificielle  qui,  ranimant  la  vitalité  générale  et  celle  des  par¬ 
ties  malades,  les  replace  progressivement  dans  leur  état  normal. 
C’est  là  un  fait  consacré  par  l’expérience  et  fondé  sur  l’analogie, 
Ainsi,  l'observation  établit  qu’une  affection  fébrile  survenue  acciden¬ 
tellement  fait  disparaître  des  maladies  chroniques  qui  avaient  pré¬ 
cédemment  résisté  à  tous  les  moyens  rationnels.  ( Dictionn .  des 
sciences  médicales ,  t.  XY,  p.  260.)  Une  fièvre  intermittente  rebelle 
peut  disparaître  par  une  fièvre  continue  intercurrente,  par  un  vio¬ 
lent  exercice  ou  par  une  profonde  ivresse.  Le  catarrhe  pulmonaire 
chronique  guérit  quelquefois  par  le  vin,  par  le  punch  et  par  d’au¬ 
tres  liqueurs  stimulantes.  Toute  fièvre  peut  guérir  l’épilepsie,  dit 
Galien,  et  il  y  a  depuis  lors  un  grand  nombre  d’observations  qui 
prouvent  qu’elle  peut  cesser  sous  l’influence  d’un  typhus.  On  trouve 
dans  les  Actes  des  curieux  de  la  nature ,  t.  Y,  obs.  64,  des  exem¬ 
ples  de  paralysie  guérie  par  des  fièvres  continues  survenues  acciden¬ 
tellement.  Il  en  est  de  même  des  névralgies,  de  quelques  hydropisies 
asthéniques,  etc. 

Des  faits  pareils  ne  pouvaient  pas  être  perdus  pour  l’observation, 
qu’éclaire  le  raisonnement  ;  ce  que  fait  la  nature  doit  être  le  guide 
du  médecin,  et  c’est  ainsi  que  la  thérapeutique  par  les  stimulants , 
par  les  toniques ,  par  les  astringents ,  par  les  excitants  et  par  Yhy- 
drothérapie  a  pu  être  proposée  dans  les  maladies  chroniques. 

Elle  a  pour  but  de  faire  naître  une  sorte  de  fièvre  accidentelle  ca¬ 
pable  de  faire  disparaître  d’anciens  états  morbides. 

Sous  certains  rapports,  donc,  la  fièvre  peut  être  considérée 
comme  un  effort  salutaire  delà  nature,  et  à  cet  égard  elle  rentre  très- 
bien  dans  la  catégorie  des  sympathies  curatives ,  naturelles,  qui 
attestent  la  réalité  d’une  nature  médicatrice. 

§  III.  —  DES  CRISES  ENVISAGÉES  COMME  TROISIÈME  BASE  DD  NATURISME. 

Un  autre  appui  du  dogme  de  la  nature  médicatrice  et  du  natu¬ 
risme,  ce  sont  les  crises  observées  dans  les  maladies  aiguës  et  con- 


DU  NATURISME  MÉDICAL  gg 

sidérées  comme  la  manifestation  d’un  effort  de  nature  pour  leur 
guérison. 

Les  erises  sont  en  effet  des  phénomènes  morbides  qui,  dans  le 
cours  des  maladies  aiguës,  annoncent  une  terminaison  favorable  ou 
funeste.  C’est  \e  jugement  de  la  maladie.  Cependant  les  crises  n’ont 
pas  toujours  lieu,  et,  dans  un  certain  nombre  de  cas,  il  n’y  en  a 
point  trace,  la  maladie  se  terminant  d’une  autre  manière,  par  réso¬ 
lution,  Xuffiç  (lysis),  ou  par  décroissement  successif  de  tous  les 
symptômes. 

Le  dogme  des  crises  existait  avant  Hippocrate,  qui  n’en  parle  que 
sans  prétention,  eomme  lorsqu’il  s’agit  d  un  fait  ancien,  dans  le  livre 
Des  maladies  et  des  épidémies;  dans  les  Aphorismes ,  et  enfin 
dans  deux  livres  aprocryphes  de  compilation,  ayant  l’un  pour  titre  : 
Des  crises,  et  l’autre  :  Des  jours  critiques.  Ce  n’est  que  plus  lard 
qu’on  trouve  dans  Galien  la  première  étude  complète  de  la  doctrine 
que  nous  connaissions,  et  c’est  là  l’ouvrage  à  consulter  si  l’on  veut 
en  prendre  l’idée  la  plus  exacte. 

Pour  bien  comprendre  la  doctrine  des  crises,  il  faut  se  rappeler 
qu’Hippocrate,  n’ayant  pas  fait  d’anatomie  pathologique,  accordait 
peu  d’importance  aux  lésions  des  solides,  et  considérait  surtout  les 
maladies  comme  un  changement  survenu  dans  la  quantité,  la  qua¬ 
lité  et  la  distribution  des  humeurs. 

Tout  en  admettant  le  principe  recteur  de  la  vie  dans  les  actes 
morbides,  ce  qui  en  fait  un  vitaliste  (ubi  stimulus ,  vel  dolor, 
ibi  fluxus),  sa  pathologie  était  essentiellement  humorale.  Il  ad¬ 
mettait  que  la  santé  résultait  du  mélange  exact  de  quatre  hu¬ 
meurs  :  le  sang,  la  pituite,  la  bile  et  l’atrabile,  qui  devaient  s’équi¬ 
librer  dans  leurs  proportions.  Si  ce  mélange  cessait  d’exister,  il  y 
avait  maladie,  ou,  dans  le  langage  du  temps,  une  intempérie  ca¬ 
ractérisée  par  la  surabondance  d’une  de  ces  humeurs,  dite  alors 
intempérée. 

Si  les  humeurs  élaborées,  le  sang  dans  le  cœur,  la  pituite  dans 
le  cerveau,  la  bile  dans  le  foie,  l’atrabile  et  l’eau  dans  la  rate,  se 
portaient  au  loin  sur  un  autre  organe,  elles  y  déterminaient  une  ma¬ 
ladie  ou  fluxion.  L’humeur  intempérée  qui  produisait  la  fluxion, 
c’est-à  dire  la  maladie,  était  d’abord  à  l’état  de  crudité,  et  elle 
,  devait  se  retirer  au  moyen  d’une  élaboration  naturelle  qualifiée  de 
coction  ou  de  maturation ,  et  dans  ce  travail  lent  et  successif,  s  il 
survenait  un  phénomène  vital  particulier,  on  lui  donnait  le  nom  de 
crise.  Si  le  travail  s’accomplissait  sans  rien  offrir  de  spécial,  la 
maladie  réalisait,  comme  nous  l’avons  dit,  la  terminaison  par  réso¬ 
lution.  Ces  trois  périodes  de  la  maladie  pour  l’ancienne  médecine, 


90  HISTOIR K  DE  LA  MÉDECINE 

fluxion,  coction,  crise  ou  résolution,  répondent  aux  trois  périodes 

actuelles,  dites  invasion  ou  accroissement ,  état  et  déclin  de  l’état 

morbide. 

La  différence  consiste  en  ce  que  les  anciens,  nos  maîtres,  mettant 
beaucoup  de  leur  raison  dans  les  choses,  avaient  cherché  à  com¬ 
prendre  le  mécanisme  de  la  maladie,  tandis  que  notre  époque,  es¬ 
sentiellement  empirique,  ne  voulant  point  raisonner  sur  la  pathogé¬ 
nie,  se  borne  à  constater  les  actes  de  l’évolution  morbide ,  en 
déclarant  qu’une  maladie  s’accroît,  augmente  et  disparaît.  Entre 
ces  deux  opinions,  la  postérité  dira  où  est  la  vraie  grandeur  et 
la  vérité. 

Quand  elle  a  lieu,  la  crise  consiste  donc  dans  l’évacuation  de 
l’humeur  intempérée,  ou  dans  la  transformation  de  cette  humeur 
qui  doit  être  rejetée  au  dehors.  On  a  un  exemple  de  cette  transfor¬ 
mation  dans  la  variole,  dans  le  coryza,  dans  la  bronchite,  dans  les 
abcès,  etc. 

C’est  à  favoriser  les  crises  que  devait  s’appliquer  le  médecin,  et 
il  ne  devait  pas  intervenir  à  la  période  de  crudité  des  maladies, 
sous  peine  de  nuire  au  malade  ;  il  devait  attendre  un  peu  que  la 
maladie  soit  bien  déterminée  pour  en  diriger  les  actes  :  Quo  natura 
vergit  eo  ducendum.  C’est  la  condamnation  des  pratiques  abor¬ 
tives  au  moyen  desquelles  l’empirisme  a  souvent  prétendu  juguler 
les  différents  états  morbides. 

L’expérience  n’a  pas  sanctionné  cette  manière  de  voir,  qui  n’est 
vraie  que  pour  un  certain  nombre  de  phlegmasies  et  de  fièvres  érup¬ 
tives,  et  encore  la  question  est-elle  aujourd’hui  fort  contestée.  Il 
est  évident  qu’il  ne  faut  agir  que  lorsqu’on  sait  à  quelle  maladie  on 
a  affaire  et  pourquoi  on  agit;  mais  alors  toute  intervention  à  la  pé¬ 
riode  de  crudité  d’un  mal  se  justifie,  même  au  point  de  vue  hippo¬ 
cratique,  si  la  médication  abortive  amène  la  résolution  d’un  mal  au 
lieu  de  le  prolonger  pour  arriver  à  une  crise  formée  par  la  matura¬ 
tion  des  humeurs 

Imiter  la  nature  dans  ses  efforts  de  résolution  ou  dans  la  pro¬ 
duction  des  crises,  n’est-ce  pas  là  le  vrai  principe  d’Hippocrate,  et 
l’on  a  tort  de  reprocher  à  la  médecine  hippocratique  une  inaction 
qui  ne  doit  avoir  rien  d’absolu  et  qui  consiste  à  dire  :  N’intervenez 
que  lorsque  vous  savez  pourquoi  vous  agissez . 

Les  phénomènes  critiques  signalés  par  Hippocrate  sont  en  général 
des  évacuations  de  matières  morbides  :  1°  des  pertes  de  sang  ;  épis¬ 
taxis,  hémorrhoïdes,  etc.;  2°  des  matières  muqueuses  ou  puriformes 
de  la  bouche,  du  nez,  des  bronches,  de  l’intestin  ou  de  la  vessie  : 
urines,  excréments,  ptyalisme,  expectoration,  etc.  ;  3°  des  matières 


DU  NATURISME  MÉDICAL  9i 

rejetées  par  la  peau  :  les  sueurs,  des  abcès,  des  éruptions  cuta¬ 
nées,  etc. 

Dans  les  crises,  dit  Hippocrate,  les  humeurs,  de  ténues  deviennent 
épaisses,  les  transparentes  un  peu  troubles,  et  les  aqueuses  ou  pi¬ 
tuiteuses  tout  à  fait  purulentes. 

Cela  est  vrai,  et  aujourd’hui  encore,  après  vingt  siècles,  tous  les 
médecins  peuvent  vérifier  l’exactitude  de  ces  assertions. 

Hippocrate  a  aussi  parlé  de  phénomènes  non  critiques  qui  pré¬ 
cèdent  ou  annoncent  les  crises  et  peuvent  faire  prévoir  le  lieu  de 
leur  apparition  ;  d’où  une  attention  toute  particulière  recommandée 
aux  médecins  pour  découvrir  des  phénomènes  de  cette  nature  ayant 
une  si  grande  importance  thérapeutique. 

Ces  phénomènes  sont  de  deux  sortes  :  1°  des  phénomènes 
communs  annonçant  l’imminence  de  la  crise,  sans  détermination 
du  lieu  où  elle  doit  s’opérer;  2°  des  phénomènes  propres  indiquant 
que  la  crise  doit  se  faire,  et  le  point  où  elle  doit  avoir  lieu. 

Malheureusement  ces  phénomènes  ne  sont  pas  très-clairement 
indiqués  dans  les  livres  hippocratiques,  et  il  est  difficile  de  savoir  à 
quoi  s’en  tenir  sur  ces  phénomènes  indicateurs  de  la  crise. 

Les  crises  existaient  surtout  dans  les  maladies  aiguës,  du  qua¬ 
trième  au  soixantième  jour,  car  passé  ce  terme,  la  maladie  est 
devenue  chronique,  et  sous  cette  nouvelle  forme  il  n’y  a  plus  de 
crise  à  attendre;  elles  se  terminent  sans  phénomènes  critiques, 
quelle  qu’en  doive  être  la  fin,  heureuse  ou  malheureuse. 

Quand  les  crises  devaient  avoir  lieu,  on  les  observait  à  certains 
jours  fixes  compris  entre  le  quatrième  et  le  soixantième,  que  pour 
ce  motif  on  nommait  des  jours  critiques.  Elles  se  montraient  dans 
les  jours  pairs  ou  dans  les  jours  impairs,  mais  ces  derniers  étaient 
regardés  comme  les  plus  favorables  aux  bonnes  crises  :  de  là  l’im¬ 
portance  du  septième,  du  quinzième  et  du  vingt  et  unième  jour,  où 
se  produisaient  les  crises  les  plus  favorables.  C’était  là  un  reflet  de 
la  philosophie  de  Pythagore,  qui  expliquait  les  phénomènes  de  l’u¬ 
nivers  par  l’influence  des  nombres,  et  qui  considérait  les  nombres 
impairs  comme  le  symbole  de  tout  ce  qu’il  y  a  d’heureux  sur  la 
terre  :  Numéro  Deus  impare  gaudet. 

Telle  est  la  part  d’Hippocrate  dans  cette  doctrine  des  crises,  qui 
n’a  été  formulée  que  par  Galien,  et  dont  le  triomphe  et  les  vicissi¬ 
tudes  attestent  la  grandeur.  Si  beaucoup  de  médecins  ont  admis  cette 
doctrine,  le  plus  grand  nombre  n’a  voulu  en  prendre  qu’une  partie, 
les  crises,  par  exemple,  sans  reconnaître  aucune  vérité  dans  la  doc¬ 
trine  des  jours  critiques.  Quelques  médecins  ont  même  condamné 
le  tout  ensemble.  Asclépiade  et  les  méthodistes  la  considérait  comme 


92  HISTOIRE  DE,  LA.  MÉDECINE 

dépourvue  de  toute  base  sérieuse.  Ils  accusèrent  Hippocrate  de 
s’être  perdu  dans  les  hypothèses  en  se  laissant  entraîner  par  les 
dogmes  de  Pythagore  sur  les  nombres,  et  ils  attaquèrent  Galien  qui 
était  resté  fidèle  aux  principes  consignés  dans  les  écrits  du  père  de 
la  médecine.  Galien  ne  leur  répondit  qu’en  montrant  des  preuves 
fournies  par  l’observation,  et  un  jour,  étant  appelé  auprès  d’un 
malade  avec  deux  disciples  de  Thémisson  (l’un  des  chefs  de  l’école 
méthodiste),  il  s’approcha  du  lit,  et  ayant  examiné  les  symptômes, 
il  assura  que  ce  jeune  homme  allait  être  délivré  par  une  hémorrhagie. 
Les  méthodistes  tournèrent  en  ridicule  ce  pronostic,  ils  conseil¬ 
lèrent  une  saignée;  mais  ils  sortirent  bientôt  couverts  de  confusion, 
lorsqu’ils  se  furent  aperçus  que  le  malade  commençait  une  hémor¬ 
rhagie  nasale  abondante. 

Quoi  qu’il  en  soit,  existe-t-il  des  crises  ?  A  cette  demande,  l’ob¬ 
servation  des  malades  répond  oui,  et  elle  ne  met  en  doute  que  la 
réalité  des  jours  critiques.  Les  crises  sont  des  efforts  de  la  nature 
produisant  un  changement  bon  ou  mauvais  qui  annonce  la  fin 
des  maladies. 

Il  y  a  des  crises  salutaires  et  des  crises  défavorables  ;  mais 
quand  on  emploie  le  mot  de  crise  tout  seul  il  signifie  en  général  un 
événement  heureux  ;  c’est  du  moins  ainsi  qu’il  a  été  ordinairement 
employé  par  Galien  et  par  tous  ceux  qui  ont  adopté  ses  opinions. 

Ces  crises  sont  complètes  ou  incomplètes,  et  s’observent  dans  les 
appareils  de  sécrétion  sur  les  muqueuses,  à  la  peau,  dans  le  tissu 
cellulaire  ou  séreux,  enfin  dans  les  glandes. 

Ce  sont  des  fluxions ,  comme  dans  les  engorgements  des  glandes 
ou  du  tissu  cellulaire  des  membres,  des  hémorrhagies,  des  flux 
séreux ,  des  flux  muqueux  ou  purulents  sur  les  muqueuses,  des 
flux  gazeux  ou  pneumatoses,  des  vomissements,  des  flux  d’urine, 
des  éruptions  variées,  etc.  Voici  le  tableau  assez  exact  qu’en  a 
donné  Landré-Beauvais. 

Les  crises  par  hémorrhagie  s’observent  dans  les  fièvres  inflam¬ 
matoires,  dans  la  phlegmasie  ou  dans  la  pléthore.  Exemples  :  l’é¬ 
pistaxis,  qu’annonce  souvent  de  la  céphalalgie,  des  étourdissements, 
et  un  pouls  fort,  quelquefois  dicrote  ;  l’hémoptysie,  l’hématérnèse  et 
l’hématurie  complémentaires  du  flux  menstruel  supprimé,  ou  com¬ 
plication  fâcheuse  de  quelques  maladies  graves  ;  le  flux  hémorrhoïdal 
dans  les  maladies  de  foie  ou  dans  la  pléthore;  le  flux  menstruel,  qui 
se  montre  dans  le  cours  de  certaines  maladies  aiguës. 

Les  exhalations  muqueuses  sont  les  crises  des  phlegmasies 
aiguës  des  muqueuses.  Exemples  :  la  sécrétion  purulente  épaisse 
qui  succède  au  coryza  et  à  la  bronchite,  les  vomissements  dans  l’em  - 


DU  NATURISME  MÉDICAL  93 

barras  gastrique  ;  la  diarrhée  dans  les  obstructions  intestinales. 

Les  sueurs  s’observent  dans  un  grand  nombre  de  maladies  inflam¬ 
matoires,  et  quelquefois  une  abondante  transpiration  améliore  très- 
notablement  l’état  des  malades. 

Des  éruptions  très-variées  :  l’érythème,  la  miliaire,  le  pemphigus, 
l’érysipèle,  l’impétigo, l’herpès,  se  montrent  dans  le  cours  de  beau¬ 
coup  de  maladies  aiguës,  tantôt  comme  crise  heureuse,  tantôt  comme 
Crise  défavorable. 

Les  urines  changent  beaucoup  de  composition  dans  le  cours  des 
maladies  aiguës,  et,  vers  la  convalescence,  elles  présentent  une  sorte 
de  modification  qu’il  est  très-important  de  rechercher.  Après  avoir 
été  rouges,  épaisses,  sédimenteuses,  elles  deviennent  plus  claires  et 
renferment  en  suspension  un  nuage  léger  qu’on  appelle  nuage  cri¬ 
tique. 

La  salivation  se  montre  dans  la  variole  où,  au  moment  de  l’é¬ 
ruption,  elle  semble  être  une  crise  heureuse. 

Les  parotides  des  fièvres  graves  ont  toujours  été  considérées 
comme  le  résultat  des  crises  fâcheuses.  Cela  est  vrai,  en  général,  et 
presque  tous  les  malades  ainsi  affectés  succombent  au  bout  de  quel¬ 
ques  jours. 

Les  bubons,  considérés  comme  des  phénomènes  critiques,  ne 
s’observent  guère  que  dans  la  peste.  Ils  constituent  de  bonnes  crises 
lorsque  la  suppuration  est  franche  et  rapide  ;  ce  sont  au  contraire 
des  crises  défavorables  lorsque  l’inflammation  est  lente,  ou  lorsque, 
ayant  commencé  d’une  manière  assez  vive,  elle  cesse  tout  à  coup  et 
amène  l’affaissement  subit  de  la  tumeur. 

D’autres  crises  salutaires  ou  funestes  ont  été  indiquées  par  les 
partisans  de  la  doctrine  des  crises,  comme  ayant  leur  siège  dans  le 
tissu  cellulaire. 

Ainsi,  le  gonflement  du  visage,  des  mains  et  des  pieds  dans  la 
variole  ;  les  furonches  de  certaines  fièvres  éphémères,  de  la  variole 
et  de  l’hypochondrie  ;  les  gangrènes  des  fièvres  graves  et  des  mala¬ 
dies  charbonneuses;  les  abcès  des  viscères  et  de  la  profondeur  des 
membres,  etc.  Ce  sont  des  phénomènes  dont  on  pourrait  beaucoup 
augmenter  le  nombre,  mais  les  exemples  que  je  viens  de  citer  peu¬ 
vent  suffire  au  but  que  je  me  proposais,  et  qui  était  d’établir  clini¬ 
quement  l’existence  des  crises. 

Des  jours  critiques. 

S’il  est  impossible  au  médecin  de  ne  pas  admettre  l’existence  des 
crises  dans  le  cours  des  maladies  aiguës,  il  est  au  contraire  légitime 
de  contester  la  réalité  des  jours  critiques. 


94 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


Hippocrate,  qui  avait  reçu  de  ses  devanciers  la  doctrine  des  crises 
et  des  jours  critiques,  nous  l’a  transmise  très-brièvement  avec  toutes 
ses  erreurs,  il  a  indiqué  la  présence  des  jours  critiques,  mais  ce 
n’est  que  plus  tard  et  sous  la  plume  de  Galien,  que  véritablement 
on  voit  se  former  la  doctrine  des  jours  critiques. 

Les  jours  critiques  étaient  ceux  où  devaient  se  montrer  les  crises. 
On  les  divisait  :  4°  en  jours  critiques  décrétoires,  2°  en  jours  cri¬ 
tiques  indicateurs ,  et  3°  en  jours  intercalaires. 

4°  Les  jours  critiques  décrétoires  étaient  ceux  où  les  crises 
avaient  le  plus  ordinairement  lieu  :  c’étaient  les  septième,  qua¬ 
torzième,  vingtième,  vingt -septième,  trente-quatrième,  quarantième, 
soixantième,  quatre-vingtième,  etc.  Mais  entre  chacune  de  ces  pé¬ 
riodes  de  sept  ou  vingt  jours ,  la  crise  pouvait  également  avoir  lieu 
ou  être  indiquée  pour  le  quaternaire  suivant  :  c’étaient  les  jours 
indicateurs  ou  contemplatifs,  les  quatrième,  onzième,  dix-sep¬ 
tième,  vingt-quatrième,  trente  et  unième,  etc.  Un  aphorisme  d’Hip¬ 
pocrate  (tome  IV,  aphor.  23  sect.  n,  Littré)  les  signale  ainsi  :  «  Le 
quatre  est  l’indicateur  du  sept,  le  huit  ouvre  la  semaine  suivante. 
Observez  le  onzième,  c’est  le  quatrième  de  cette  seconde  semaine. 
Observez  encore  le  dix-septième,  c’est  le  quatrième  depuis  le  qua¬ 
torzième  et  le  septième  depuis  le  onzième.  » 

Les  jours  intercalaires  étaient  ceux  où  la  crise  n’avait  lieu  qu’im- 
parfailement  ou  d’une  manière  irrégulière,  souvent  funeste:  c’é¬ 
taient  les  troisième,  sixième,  neuvième,  seizième,  etc. 

Venaient  ensuite  des  joursvides  ou  non  décrétoir  es,  les  deuxième, 
huitième,  dixième,  douzième,  treizième,  quinzième,  etc.  On  les 
nommait  ainsi,  parce  qu’ils  n’étaient  ni  indicateurs,  ni  décrétoires, 
ni  intercalaires,  et  qu’il  ne  s’y  faisait  généralement  pas  de  crises. 

Malheureusement  pour  la  doctrine,  Hippocrate  lui-même  montre 
que  les  crises  peuvent  quelquefois  apparaître  la  veille  ou  le  lende¬ 
main  du  jour  indiqué  ( Épidémies ,  liv.  I,  t.  II,  p.  661),  ce  qui 
revient  à  dire  qu’elles  peuvent  avoir  lieu  à  tout  moment  de  la  durée 
des  maladies,  et,  en  conséquence,  qu’il  n’y  a  rien  de  fondé  dans  la 
doctrine  des  jours  critiques.  C’est  la  solution  à  laquelle  on  arrive 
quand,  sans  avoir  d’idée .  préconçue,  on  observe  attentivement  la 
marche  des  maladies  aiguës,  depuis  leur  début  jusqu’à  leur  termi¬ 
naison  naturelle,  en  tenant  compte  de  tous  les  phénomènes  qu’elles 
présentent.  Elles  offrent  des  complications  des  crises,  mais  point  de 
jours  critiques,  dans  le  sens  de  précision,  jadis  accordé  à  ce  mot. 

Comment  d’ailleurs  accepter  cette  doctrine,  quand  ou  sait  les 
difficultés  qu’on  éprouve  à  préciser  le  moment  d’invasion  des  ma¬ 
ladies.  Dans  beaucoup  de  cas,  leur  début  n  a  rien  d’instantané,  et 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


95 

si,  daus  une  pneumonie,  le  frisson  initial  annonce  l’invasion  du 
mal,  dans  la  fièvre  typhoïde,  au  contraire,  dans  la  rougeole,  dans  la 
scarlatine,  dans  la  pleurésie,  dans  la  néphrite  aiguë,  dans  la  péri¬ 
cardite,  dans  l’encéphalite,  etc.,  le  moment  et  le  jour  de  l’invasion 
sont  très-souvent  ignorés  du  malade.  En  admettant  donc  que  des 
jours  vraiment  critiques  puissent  être  observés  dans  les  maladies, 
lorsque  la  date  de  leur  invasion  a  été  rigoureusement  déterminée, 
dans  le  plus  grand  nombre  des  cas,  toute  recherche  de  ce  genre  est 
inutile,  impossible  et  fautive. 

Il  faut  prendre  garde,  à  propos  des  crises,  de  prendre  comme 
telles  certaines  complications  des  maladies.  Ainsi,  l’hémorrhagie 
intestinale  d’une  fièvre  typhoïde,  l’expectoration  de  fausses  mem¬ 
branes  ramifiées  dans  la  pneumonie,  les  perforations  de  l’intestin 
ulcéré  par  un  effort  du  malade,  le  dépôt  phosphatique  des  urines 
ayant  séjourné  dans  la  vessie,  etc.,  ne  sont  pas  des  crises.  Ce  sont 
des  actions  chimiques  et  physiques  produites  dans  le  corps  en  de¬ 
hors  de  l’action  vitale,  tandis  que  la  crise  est  un  effort  naturel  de  la 
matière  vivante,  conduisant  à  une  terminaison  favorable  ou  funeste 
des  maladies. 

Reste  à  savoir  si  la  crise  ou  jugement  des  maladies  est  bien  un 
effort  de  la  nature  agissant  sur  les  humeurs  pour  le  ramener  à  l’état 
normal,  ainsi  que  les  organes  où  elles  se  sont  accidentellement  dé¬ 
posées,  ou  bien,  au  contraire,  si  elles  ne  sont  pas  un  simple  travail 
nécessaire  d’évolution  morbide.  Ce  sont  là  des  questions  controver¬ 
sées  par  les  détracteurs  de  la  doctrine  des  crises,  questions  oi¬ 
seuses,  si  l’on  pense  que  dans  l’idée  qu’ils  se  faisaient  des  crises, 
les  anciens  ne  songeaient  qu’à  placer  dans  la  nature  la  puissance 
de  production  et  de  guérison  des  maladies.  Peu  importe  qu’on  voie 
dans  les  crises  un  phénomène  d’évolution  semblable  à  celui  des 
plantes  ou  un  acte  chimique  comme  celui  de  la  digestion,  il  reste 
acquis  à  la  science  que  l’observation  montre  çà  et  là  dans  les  mala¬ 
dies  des  phénomènes  spontanés,  dont  l’apparition  ou  l’absence  in¬ 
dique  la  guérison  ou  la  mort.  C’est  là  une  vérité  contre  laquelle  se 
brisent  tous  les  mauvais  vouloirs  de  l’empirisme,  et  par  cela  même 
qu’il  se  fait  naturellement  des  crises,  le  médecin  a  le  droit  d’en 
conclure  que  la  nature  travaille  selon  ses  forces  à  la  guérison  des 
maladies. 

§  IV.  —  DE  LA  RÉVULSION  ENVISAGÉE  GOMME  QUATRIÈME  BASE  DU 
NATURISME. 

Le  naturisme  trouve  dans  le  fait  thérapeutique  de  la  révulsion , 
que  chacun  peut  reproduire  à  volonté,  une  nouvelle  preuve  de  la 


96  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

réalité  du  principe .  Si  je  démontre  à  mon  tour  qu  on  peut 
utiliser  la  force  vitale  d’un  organe  sain  pour  en  exagérer  l’action 
dans  le  but  de  débarrasser  ceux  qui  sont  malades,  et  que  cette 
vérité  soit  rendue  incontestable,  il  sera  évident  que  la  nature  de 
l’homme,  qui  spontanément  le  guérit  de  ses  maladies,  pourra  en¬ 
core,  lorsqu’elle  est  sollicitée  par  les  pratiques  de  l’art,  produire  de 
semblables  résultats.  Or,  la  démonstration  est  des  plus  simples. 

L’étude  des  sympathies  physiologiques,  morbides  et  curatives, 
montre  que  les  organes  agissent  les  uns  sur  les  autres,  et  qu’ils 
ont  entre  eux  des  antagonismes  dont  la  vie  seule  peut  rendre 
compte. 

L’utérus  qui  est  malade  ou  que  fluxionne  la  menstruation,  rend 
les  mamelles  plus  grosses  et  souvent  très-douloureuses.  Le  cerveau 
qui  s’enflamme  trouble  les  fonctions  de  l’estomac  et  provoque  des 
vomissements.  La  peau  a  pour  antagoniste  la  muqueuse  de  l’intes¬ 
tin,  et  une  grande  brûlure  produit  toujours  de  la  diarrhée. 

Enfin,  il  y  a  des  métastases  c’est-à-dire  des  maladies  qui  spon¬ 
tanément  quittent  un  organe  et  se  portent  sur  un  autre,  ce  dont 
on  a  une  preuve  dans  l’orchite  qui  remplace  quelquefois  les  oreil¬ 
lons. 

Il  n’y  a  donc  rien  d’impossible  à  ce  que  l’art  puisse  provoquer 
l’état  morbide  d’une  partie  pour  amoindrir  ou  guérir  un  autre  état 
morbide.  C’est  l’imitation  de  la  nature.  On  comprend  qu’une  exci¬ 
tation  ou  une  fluxion  substituée  à  une  autre,  crée  un  antagonisme 
susceptible  de  rétablir  l’équilibre  dérangé  en  produisant  une  mé¬ 
tastase  artificielle  analogue  aux  métastases  spontanées  de  l’état 
morbide. 

Ce  que  cet  exposé  laisse  comprendre  est  depuis  longtemps  accepté 
comme  une  vérité  indiscutable  par  un  grand  nombre  de  médecins 
les  plus  justement  célèbres.  C’est  une  des  bases  de  la  thérapeutique 
d’Hippocrate  et  de  ses  disciples.  C’est  la  doctrine  de  la  révulsion 
introduisant  dans  la  médecine  pratique  les  conséquences  de  cette 
vérité,  que  si  la  nature  travaille  par  ses  moyens  à  la  guérison  des 
maladies,  l’art  peut  abréger  et  faciliter  son  travail  en  Limitant  et  en 
le  dirigeant  là  où  il  semble  se  porter.  La  médecine  hippocratique 
avait  déjà  constaté  les  antagonismes  physiologiques  et  morbides  qui 
produisent  l’activité  vitale  d’une  partie  aux  dépens  d’une  autre, 
faits  qu’Hippocrate  a  résumés  dans  un  aphorisme  célèbre  :  Auo  tovmv 
ap.a  YivofAsvwv  p.r)  xoctoc  tov  au-rov  totov,  ô  scpoopOTEpoç  àuaupo?  tov  s'-rspov. 
Que  je  traduirai  en  disant  :  «  Lorsque  deux  maladies  différentes  se  1 
développent  au  même  moment  sur  des  parties  éloignées,  la  plus 
considérable  amoindrit  l’autre.  »  Pour  Hippocrate,  ce  travail  est 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


97 


révulsif  (àvTtejTOxciç) ,  lorsqu’il  a  lieu  dans  des  parties  éloignées  l’une 
de  l’autre,  et  dérivatif  (TOxpojrémKïiç),  au  contraire,  lorsqu’il  se 
produit  dans  une  région  voisine  du  premier  siège  du  mal. 

’AvriffTtafftç  Im  TCHfftv  avo),  xa-rw  avoj,  im  toîsiv  xa tw.  <£  La  révul¬ 
sion  a  lieu  dans  les  affections  du  haut  vers  le  bas,  et  dans  les  affec¬ 
tions  du  bas  vers  le  haut.  » 

IIapoy_£T£u<7iç  v)  iç  tvjv  x£<pa)à)V,  v)  êç  rà  -jtXaYta,  ^  uaXtSTa  p£7:si.  «  La 

dérivation  se  fait  par  la  tête,  ou  sur  les  côtes,  là  où  les  humeurs 
tendent  le  plus,  b  (Hippocr.,  Œuvres,  édit.  Littré,  t.  V,  p.  477.) 

Sur  ces  aphorismes  repose  l’antique  doctrine  de  la  révulsion  \et 
de  la  dérivation  exposée  dans  les  œuvres  d’Hippocrate,  formulée 
plus  longuement  par  Galien,  et  venue  jusqu’à  nous  à  travers  d’in¬ 
nombrables  controverses.  Qu’est-ce  donc  que  la  révulsion?  La  ré¬ 
vulsion  est  l’art  de  diminuer  ou  de  guérir  les  maladies  par  la  créa¬ 
tion  d’un  autre  état  morbide  sur  quelque  partie  voisine  ou  éloignée 
du  mal  qu’on  veut  détruire.  Exemples  :  une  purgation  dans  la  con¬ 
gestion  cérébrale,  ou  bien  un  vésicatoire  au  bras  dans  une  bro'nchite 
chronique. 

Au  temps  d’Hippocrate,  la  révulsion  et  la  dérivation  étaient  des 
choses  distinctes. 

Dans  la  première,  on  agissait  loin  du  siège  du  mal,  sur  une  partie 
éloignée  de  la  partie  malade,  «  du  haut  vers  le  bas  ou  du  bas  vers 
le  haut,  »  pour  arracher  le  mal,  revellere  ;  dans  la  seconde,  au  con¬ 
traire,  on  provoquait  le  phénomène  morbide  dans  les  parties  voi¬ 
sines  du  mal  pour  le  détourner,  derivare,  là  où  les  humeurs  tendent 
le  plus.  Exemples  :  des  sangsues  autour  d’un  phlegmon,  ou  des 
cautères  sur  le  dos,  dans  le  voisinage  d’une  carie  vertébrale.  C’est 
là  une  distinction  secondaire  qui  nê  touche  en  rien  au  principe  de 
la  doctrine.  Il  est  évident  que  la  dérivation  n’est  qu’un  procédé  de 
la  révulsion,  et  que  le  fait  reste  le  même  en  ce  qui  touche  la  néces¬ 
sité  de  faire  naître,  dans  un  but  curatif,  une  manifestation  morbide 
capable  de  faire  diversion  à  un  mal  plus  ancien. 

Révulsion  et  dérivation  sont  donc  des  choses  distinctes  dans  l’ap¬ 
plication,  quoique  semblables  dans  leur  principe,  Elles  ne  diffèrent 
que  par  le  mode  extérieur,  aussi  sont-elles  aujourd’hui  générale¬ 
ment  confondues  dans  l’esprit  de  ceux  qui,  n’attachant  pas  une 
grande  importance  à  la  doctrine,  ne  font  guère  attention  aux  mots 
qui  la  représentent.  • 

La  révulsion  et  la  dérivation  en  thérapeutique  sont  nées  de  l’ob¬ 
servation  qui  a  montré  le  fait  des  révulsions  spontanées.  La  consta¬ 
tation  des  unes  devait  inévitablement  conduire  à  l’institution  des 
autres.  Quand  on  eut  observé  l’action  sympathique  d’un  organe  sur 

BOUCHOT.  -  7 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


l’autre,  les  crises  des  maladies  et  les  antagonismes  morbides,  quand 
on  eut  enregistré  l’influence  de  la  grossesse  sur  la  phthisie  pulmo¬ 
naire  dont  elle  suspend  momentanément  les  progrès,  on  dut  croire 
à  la  possibilité  du  déplacement  des  maladies  et  aux  bons  effets  de  la 
révulsion.  Ces  exemples  ne  sont  pas  les  seuls  et  l’on  pourrait  les 
multiplier  à  l’infini.  Ainsi,  j’ai  vu  plusieurs  fois  la  grossesse  sus¬ 
pendre  momentanément  Y  acné  rosacea  ou  couperose  qui  revenait 
après  l’accouchement.  La  lactation  des  nourrices  suspend  et  retarde 
le  travail  de  l’ovulation  et  l’apparition  des  règles.  Une  maladie  aiguë 
chez  une  personne  qui  a  une  suppuration  d’ulcère  ou  un  vésicatoire 
tarit  momentanément  la  suppuration,  qui  recommence  dès  que  la 
phlegmasie  tend  à  disparaître.  Un  érysipèle  fait  souvent  disparaître 
une  bronchite.  Un  grand  écoulement  d’urine  a  quelquefois  guéri 
l’ascite.  Il  en  est  de  même  de  la  diarrhée,  et  cela  est  si  vrai,  qu’on 
peut,  à  l’aide  de  violents  drastiques,  guérir  pour  plusieurs  mois  et 
pour  plusieurs  années,  des  anasarques  symptomatiques  d’une  maladie 
du  coeur.  Si  ces  faits  ne  sont  pas  constants,  leur  fréquence  est  du 
moins  assez  grande  pour  servir  de  base  sérieuse  à  une  méthode 
thérapeutique,  et  pour  autoriser  la  conduite  du  médecin  qui  prend 
la  nature  pour  guide,  en  cherchant  à  déplacer  les  maladies.  Chez 
les  animaux,  le  fait  de  la  révulsion  est  encore  plus  facile  à  démontrer, 
car  on  peut  multiplier  les  expériences  d’une  façon  qu’il  serait  impos¬ 
sible  d’imiter  chez  l’homme. 

Des  sétons  de  50  centimètres,  appliqués  à  des  chevaux,  peuvent 
donner,  d’après  M.  Bouley,  48  grammes  de  pus  en  vingt-quatre 
heures.  On  en  met,  suivant  les  cas,  cinq  ou  six  à  la  fois  pendant  six 
jours,  ce  qui  fait  une  spoliation  de  2000  grammes  de  liquide  dans 
un  assez  court  espace  de  temps.  De  pareils  moyens  ne  peuvent 
être  sans  énergie,  et,  en  réalité,  leur  puissance  curative  est  très- 
grande. 

Quand  on  étudie  ce  qui  concerne  la  révulsion  et  la  dérivation,  il 
y  a  deux  choses  à  approfondir  : 

1°  La  nature  des  agents  de  révulsion; 

2°  Le  mode  d’action  des  agents  révulsifs. 

4°  Agents  de  révulsion.  —  Les  agents  révulsifs  sont  des  moyens 
susceptibles  :  4°  de  détourner  l’afflux  sanguin  d’une  partie  enflam¬ 
mée;  2°  de  développer  dans  un  organe  une  activité  fonctionnelle 
plus  grande;  et  enfin,  3°  de  produire  sur  des  parties  saines  une  hy- 
pérémie  ou  une  sécrétion  humorale  abondante . 

Tout  ce  qui  augmente  la  vitalité  des  parties,  attire  les  humeurs 
ou  détourne  le  sang,  peut  devenir  un  agent  de  révulsion. 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


Cesmoyens  sonthy  giéniques,  chirurgicaux elpharmaceutiques. 

A.  Les  agents  hygiéniques  de  la  révulsion  sont  :  le  calorique, 
l’air,  l’eau,  les  bains  chauds  et  froids,  l’hydrothérapie,  les  frictions 
de  toute  nature,  les  vêtements  de  laine,  l’alimentation,  l’exercice 
qui  excite  la  vitalité  des  organes  locomoteurs,  les  influences  mo¬ 
rales,  le  mariage,  la  grossesse  qui  suspend  la  marche  de  la  phthisie, 
l’allaitement,  etc. 

B.  Les  agents  chirurgicaux  de  la  révulsion  sont  :  la  saignée  du 
bras  et  du  pied,  les  sangsues  en  petit  nombre,  les  ventouses  sèches 
et  scarifiées,  les  ventouses  Junod,  le  séton,  les  moxas,  les  cautères. 

C.  Les  agents  pharmaceutiques  de  la  révulsion  sont  :  les  cata¬ 
plasmes,  l’ortie,  les  acides,  la  moutarde,  l’huile  de  croton,  le  tartre 
stibié,  l’ammoniaque,  les  vésicants,  la  potasse,  la  poudre  devienne, 
agissant  sur  la  peau  et  sur  le  tissu  cellulaire  ;  ceux  qui  agissent  sur 
les  muqueuses  et  sur  les  organes  sécréteurs  sont  :  les  sudorifiques, 
les  diurétiques,  les  sialagogues,  les  vomitifs,  les  purgatifs  salins  ou 
drastiques  dont  l’action  est  évidente,  les  dépuratifs,  les  fondants  et 
les  résolutifs,  dont  l’action,  moins  appréciable,  n’est  pas  moins  cer¬ 
taine,  et  qui  agissent  sur  la  vitalité  des  tissus. 

2°  Mode  d’action  des  révulsifs.  —  Quelques  médecins  n’ont 
jamais  voulu  voir  dans  la  révulsion  que  la  sortie  des  humeurs  occa¬ 
sionnelles  de  la  maladie.  C’est  une  erreur.  La  révulsion  produit 
aussi  une  modification  de  la  vitalité  des  tissus.  En  effet,  quand  on 
examine  le  genre  d’action  des  révulsifs,  on  voit  qu’il  n’est  pas  tou¬ 
jours  le  même  et  qu’il  faut  l’étudier,  tantôt  dans  l’organe  impres¬ 
sionné  par  le  révulsif,  et  tantôt  dans  ceux  qui  en  ressentent  les 
effets  indirects  ou  secondaires. 

1°  Les  révulsifs  produisent  la  déviation  du  cours  du  sang  et 
l’anémie  d’un  tissu  (saignée  locale,  bains  de  pied  très-chauds  pou¬ 
vant  amener  la  syncope)  ;  la  congestion  (cataplasmes  ou  bains)  ;  les 
hypersécrétions  (sialagogues,  diurétiques  et  purgatifs)  ;  l’hyperes¬ 
thésie  (plantes  âcres,  ortie  piquante,  sinapisme,  etc.)  ;  l’excitation 
sans  douleurs  (stimulants,  antimoniaux,  tartre  stibié)  ;  la  phleg- 
masie  (érythème,  vésicules,  bulles,  pustules)  ;  les  phlegmasies  pu¬ 
rulentes  (cautères,  feu,  etc.)  Dans  ces  cas,  l’action  révulsive  est 
une  suractivité  vasculaire,  nerveuse,  véritable  action  vitale  dont  les 
effets  ne  peuvent  être  contestés. 

2°  La  révulsion  produit  des  phénomènes  indirects  variables. 

Parfois  elle  excite  tout  l’organisme  et  même  l’organe  malade.  C’est 
un  effet  de  la  sympathie,  mais  le  fait  est  rare.  Dans  les  cas  ordi- 


--  - 

£  100  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

/'  nâir’es,  elle  apaise  les  désordres  occasionnés  par  l’état  morbide  et 
'^provoque  un  salutaire  antagonisme,  d’où  le  nom  de  méthode  anta- 
igomstique.  qui  lui  a  été  donné  par  Hufeland. 

Le  tartre  stibié  à  haute  dose,  la  digitale,  etc.,  sont  des  contro- 
stimulànts,  dont  l’usage  apaise  beaucoup  les  maladies  imflamma- 
toires  et  diminue  notablement  la  fréquence  du  pouls. 

Si  la  révulsion  ne  produit  pas  toujours  l’effet  qu’on  en  attend, 
c’est  qu’on  ne  sait  pas  assez  quelles  sont  les  causes  de  la  variabilité 
du  phénomène,  et  qu’on  n’a  pas  appris  à  neutraliser  ou  à  éviter  les 
motifs  de  cette  inconstance.  Pour  obtenir  de  bons  effets  au  moyen 
de  la  révulsion,  il  faut  tenir  compte  des  dispositions  de  l’organe 
malade,  de  l’état  général  de  l’organisme,  de  l’espèce  du  révulsif  à 
employer,  et  du  lieu  où  l’on  croit  devoir  agir,  conditions  que 
M.  Guérin  (de  Mamers)  a  étudiées  avec  un  rare  talent  d’observation. 

Circonstances  relatives  à  l’organe  malade.  —  Quand  un  or¬ 
gane  est  très-malade,  les  révulsifs  risquent  d’augmenter  sympathi¬ 
quement  l’état  morbide,  et  il  faut  commencer  parles  sédatifs.  Ainsi, 
on  ne  commence  pas  le  traitement  d’une  pneumonie  ou  d’une  pleu-^ 
résie  par  l’application  d’un  vésicatoire.  C’est  un  moyen  à  réserver 
pour  la  fin  de  la  maladie,  lorsque  la  résolution  ne  se  fait  pas  assez 
rapidement. 

A  ses  débuts,  une  irritation  faible  pent  être  arrêtée  par  les  révul¬ 
sifs,  c’est  là  le  cas  de  certaines  maladies  héréditaires  qu’on  prévient 
par  des  exutoires. 

Quand  une  maladie,  ayant  perdu  son  intensité,  passe  à  l’état  chro¬ 
nique,  c’est  le  cas  d’employer  les  révulsifs  pour  prévenir  les  dégé¬ 
nérescences  organiques.  Exemples  :  un  vésicatoire  sur  une  hydar- 
throse  ancienne,  sur  une  sciatique  rhumatismale,  sur  la  poitrine 
occupée  par  une  pleurésie,  etc. 

Circonstances  relatives  à  l’état  général  de  V organisme.  —  Un 
état  fébrile  très-violent,  une  grande  pléthore  et  une  vive  sensibilité 
excluent  l’emploi  des  révulsifs  énergiques,  et  demandent  de  grands 
ménagements  dans  leur  usage. 

Quand,  au  contraire,  les  forces  sont  abattues,  c’est  le  moment  de 
recourir  à  la  révulsion  la  plus  active. 

Du  choix  des  révulsifs.  —  On  doit  toujours  choisir  le  révulsif 
dont  l’effet  est  en  rapport  avec  l’accident  à  détruire.  Exemples  :  la 
congestion  par  la  saignée,  et  un  flux  par  une  sécrétion  antagoniste. 

Il  faut  toujours  choisir  le  révulsif  dont  l’énergie  soit  proportionnée. 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


101 

à  celle  du  mal  qu’on  veut  détruire  :  cataplasmes,  bains,  vésicatoires, 
cautères,  feu,  etc. 

L’action  du  révulsif  doit  être  assez  forte  pour  détruire  le  mal  au¬ 
quel  on  l’oppose,  mais  il  faut  prendre  garde  qu’elle  soit  assez  vio¬ 
lente  pour  provoquer  sympathiquement  une  réaction  nuisible  ou 
dangereuse. 

Les  révulsifs  n’ont  pas  besoin  de  produire  sur  la  partie  où  on  les 
applique,  une  action  aussi  forte  que  celle  du  mal  pour  lequel  on  les 
emploie. 

La  persistance  d’action  des  révulsifs  est  nécessaire  à  leur  efficacité. 
Pour  agir  avec  efficacité,  les  révulsifs  doivent  être  étendus  s’ils 
sont  superficiels,  et  profonds,  au  contraire,  quand  ils  sont  étroits. 

Les  révulsifs  destinés  à  produire  une  hypersécrétion  cutanée, 
n’ont  de  bons  effets  que  s’ils  donnent  des  produits  suffisants  et  de 
convenable  qualité. 

Circonstances  relatives  au  lieu  d’application  des  révulsifs.  — 
Les  parties  où  l’on  met  les  révulsifs  doivent  avoir  une  vitalité  suf¬ 
fisante. 

Les  révulsifs  ne  doivent  être  appliqués  que  sur  des  parties  saines 
et  exemptes  de  maladie  antérieure. 

Plus  la  vitalité  d’une  partie  est  grande,  plus  la  révulsion  produite 
par  son  excitement  est  puissante. 

Quand  on  veut  rappeler  une  maladie  extérieure  dont  la  suppres¬ 
sion  donne  lieu  à  des  accidents  graves,  c’est  sur  le  siège  primitif  de 
l’affection  que  l’on  doit  appliquer  le  révulsif. 

Quand  une  affection  est  récente  et  intense,  les  révulsifs  doivent 
être  appliqués  à  une  grande  distance  du  lieu  malade. 

Quand  les  affections  légères,  sans  réaction  générale  ou  ayant  pris 
la  forme  chronique,  menacent  de  désorganiser  les  tissus  et  qu’elles 
ont  résisté  aux  révulsifs  éloignés,  c’est  près  du  siège  de  l’affection 
locale  qu’il  faut  agir. 

Enfin,  si  la  nature  dirige  ses  efforts  dans  un  sens  utile  au  malade, 
il  faut  que  la  révulsion  ne  nuise  pas  à  ce  travail  favorable  et  le 
serve  si  cela  est  possible.  «  Quo  natura  vergit  eo  ducendum.  » 
Tels  sont  les  principes  de  l’emploi  des  révulsifs,  ce  que  l’on  pour¬ 
rait  appeler  aussi  les  lois  de  la  révulsion  parfaitement  exposées  de 
nos  jours  par  M.  Gintrac.  Il  y  a  encore  beaucoup  à  faire  à  cet 
égard.  Il  faudrait,  par  exemple,  déterminer  le  rapport  qui  existe 
entre  l’impulsion  révulsive  et  l’acte  curatif.  Mais  c’est  là  une  chose 
difficile,  car  entre  l’effet  produit  et  le  moyen  employé,  il  y  a  pour 
intermédiaire,  la  nature  vivante,  qui  engendre  toujours  un  effet 


10? 


HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 


individuel  sous  l’influence  d’une  cause  générale.  Sans  prétendre 
aller  aussi  loin,  on  peut  se  borner  à  étendre  les  recherches  cliniques 
à  la  détermination  des  circonstances  propices  ou  défavorables  à  la 
révulsion,  et,  dans  ces  limites,  l’observation  peut  encore  beaucoup 
pour  les  progrès  de  la  science. 

Quoi  qu’il  en  soit,  la  révulsion  et  la  dérivation  existent  et  reposent 
sur  deux  ordres  de  faits,  les  uns  naturels  ou  spontanés,  et  les  autres 
accidentels  provoqués  par  le  médecin.  Elles  n’ont  rien  de  constant, 
ce  qui  les  rapproche  de  tous  les  autres  phénomènes  vitaux,  morbides 
ou  curatifs.  Nier  la  révulsion,  parce  que  des  agents  révulsifs  lie  ré¬ 
vulsent  pas  toujours  le  principe  morbide  qu’on  voudrait  détruire, 
ne  prouve  rien.  Autant  vaudrait  nier  les  propriétés  narcotiques  de 
l’opium  et  les  propriétés  stimulantes  de  l’alcool,  parce  qu’il  arrive 
souvent  au  premier  d’exciter,  et  à  l’autre  d’endormir. 

Ce  ne  sont  là  que  de  faibles  objections.  La  révulsion  est  un  fait 
vital,  qui  relève  de  la  force  individuelle  toujours  très-difficile  à  dé¬ 
terminer,  et  l’acceptant  comme  vraie,  d’après  les  observations  de 
l’homme  souffrant ,  nous  devons  y  voir  la  confirmation  de  la  doc¬ 
trine  qui  accorde  un  rôle  actif  à  la  nature  dans  la  guérison  des 
maladies.  C’est  pour  cela  que  nous  l’avons  fait  connaître  comme 
une  des  bases  les  plus  solides  du  naturisme  hippocratique. 


CHAPITRE  III 

TRANSFORMATIONS  DU  NATURISME  DEPUIS  HIPPOCRATE 
JUSQU’AUX  TEMPS  MODERNES 

\ 

Le  sentiment  qu’Hippoerate  avait  de  la  nature  comme  d’une  force 
vive  dirigeant  les  phénomènes  de  l’univers  et  de  la  vie,  fut  le  prin¬ 
cipe  de  sa  philosophie  médicale. 

Dans  sa  pensée,  l’hoinme  n’était  ni  force,  ni  matière,  mais  tout 
ensemble  un  composé  de  force,  de  matière  et  d’humeur,  c’est-à-dire 
de  substances  hétérogènes  solidaires  les  uns  des  autres  et  régies 
par  un  moteur  indépendant.  Aussi,  dans  ces  premiers  temps  de  la 
science,  n’y  a-t-il  pas  encore  de  doctrine  médicale  ni  de  système. 
L’homme  -et  l’univers  sont  considérés  comme  étant  soumis  à  l’im¬ 
pulsion  des  forces  de  la  nature.  «  Cet  ouvrier,  comme  dit  Buffon, 
qui  sait  tout  employer  et  qui,  travaillant  d’après  soi-même  sur  le 
même  fonds,  bien  loin  de  l’épuissr,  le  rend  inépuisable.  » 

Ce  n’est  que  plus  tard  qu’on  voit  apparaître  les  systèmes  de  ceux 
qui,  métamorphosant  et  amoindrissant  les  idées  antiques  du  Natu- 


DU  NATURISME  MÉDICAL 


103 

risme,  en  font  une  parodie  aussi  dénuée  de  grandeur  que  de  vérité. 
Hippocrate  et  ses  disciples  furent  tout  à  la  fois  des  naturistes,  des 
empiriques,  des  humoristes,  des  solidistes  et  des  vitalistes,  c’est-à- 
dire  des  philosophes  tenant  également  compte  de  l’action  des  so¬ 
lides,  des  liquides  et  des  forces  dans  l’étude  des  fonctions  et  des 
maladies.  L’expérience  éclairée  parla  raison  était  le  guide  de  toutes 
leurs  recherches, 

Plus  tard,  on  a  cru  mieux  faire  en  prenant  l’une  des  parties  de 
l’organisme  pour  en  faire  la  base  d’un  système,  ici  les  forces,  ail¬ 
leurs  les  solides,  plus  tard  les  humeurs,  et  l’on  a  même  été  jusqu’à 
faire  de  l’expérience  seule,  non  contrôlée  par  la  raison,  sous  le 
nom  d’Empirisme,  une  doctrine  scientifique. 

On  n’a  pas  vu  que  le  solidisme ,  l1  humorisme,  le  pneumatisme, 
Varchéisme,  X animisme ,  et  le  vitalisme  n’étaient  que  des  repré¬ 
sentations  partielles  de  la  science  de  l’homme,  et  il  a  fallu  des 
siècles  pour  montrer  tout  ce  qu’avait  d’abjection  l’ancien  empirisme. 

Le  Naturisme,  qui  tient  compte  de  tous  les  éléments  liquides,  so¬ 
lides  et  dynamiques  dont  l’homme  se  compose,  est  la  seule  véritable 
doctrine  qui  puisse  rallier  tous  les  médecins  sous  sa  loi.  Elle  s’ap¬ 
plique  à  l’homme  tout  entier,  tandis  que  tous  les  autres  systèmes 
n’en  représentent  qu’une  partie.  Mais  l’habitude,  la  satiété  d’esprit 
et  le  scepticisme  se  sont  fatigués  des  vérités  hippocratiques,  comme 
ils  se  lassent  de  tous  les  chefs-d’œuvre  qu’on  voit  trop  souvent  et 
qui  sont  néanmoins  la  gloire  et  l’honneur  du  genre  humain.  Le  be¬ 
soin  de  changer  inhérent  à  l’homme  a  fait  le  reste,  et  le  Naturisme 
s’est  peu  à  peu  transformé  de  manière  à  préparer  les  voies  à  de 
nouveaux  systèmes  qui,  sans  détruire  l’ancien,  n’ont  eu  de  bon  que 
ce  qu’ils  avaient  su  lui  emprunter. 

Nous  voyons  ainsi  le  Naturisme  se  convertir  au  11e  siècle  en  pneu¬ 
matisme  sous  l’influence  d’ Athénée,  plus  tard,  en  1722,  devenir 
de  Y archéisme  avec  Paracelse  et  avec  Van  Helmont;  en  1740,  de 
Y animisme  avec  Stahl,  et  enfin  du  vitalisme  avec  Fizes,  Bordeu, 
Grimaud,  Barthez,  Lordat,  etc. 

Athénée,  d’Attalie  en  Cilicie,  pratiquait  à  Rome  sous  les  règnes 
de  Néron  et  de  Domitien,  une  centaine  d’années  avant  Galien.  Il  y 
obtint  une  juste  célébrité  en  attaquant  les  principes  de  l’école  des 
méthodistes,  pour  y  substituer  ceux  du  pneumatisme.  Fortement 
imbu  des  idées  d’Hippocrate,  il  voulut  aller  plus  loin  et  crut  mieux 
faire  en  substituant  à  la  force  intelligente  et  impersonnelle  de  la 
nature,  l’influence  d’un  agent  spécial,  aériforme,  que,  d’après  Éra- 
sistrate,  il  appelait  pneuma.  C’était  l’éther  des  anciens  philosophes 
grecs,  un  souffle  introduit  dans  les  poumons  et  répandu  dans  le 


104  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

sang  pour  entretenir  la  santé  ou  produire  la  maladie,  enfin  un  prin¬ 
cipe  distinct  delà  matière,  mais  la  pénétrant  et  pouvant  être  cause 
des  changements  qu’elle  éprouve. 

Le  succès  de  cette  doctrine  fut  de  courte  durée,  car  elle  ne  tarda 
pas  à  disparaître.  Galien  devait  lui  donner  le  coup  de  grâce  en  dé¬ 
veloppant  et  complétant  par  d’immenses  recherches  les  doctrines 
d’Hippocrate.  Son  naturisme  triompha  de  tous  les  obstacles,  et  vint 
jusqu’aii  xve  siècle,  à  l’époque  de  Cornélius  Agrippa,  de  Paracelse 
et  de  Yan  Helmont. 

L’influence  jde  la  nature,  jusque-là  prépondérante,  fut  peu  à  peu 
remplacée  par  l’action  de  la  divinité  et  des  puissances  occultes,  as¬ 
trales  ou  démoniaques.  On  imagina  ensuite  qu’un  archée  princi¬ 
pal,  placé  dans  l’estomac,  présidait  à  la  digestion,  à  la  nutrition,  et 
que  d’autres  archées  secondaires  existaient  dans  chacun  des  orga¬ 
nes  pour  en  diriger  les  actes.  C’étaient  autant  d’êtres  déraison  subs¬ 
titués  à  l’influence  générale  et  indéterminée  de  la  nature,  dont  per¬ 
sonne  ne  peut  nier  l’existence,  sans  avoir  à  en  découvrir  ni  à  en 
pénétrer  le  principe. 

A  son  tour,  Varchéisme  très-vivement  attaqué  par  l’iatro-méca- 
nique,  et,  plus  tard,  au  xvme  siècle,  par  la  chimiatrie  et  l’anatomie 
pathologique  naissante,  cessa  de  trouver  des  disciples,  et  il  fut 
remplacé  par  les  grossières  théories  de  la  chimie  en  enfance. 

C’est  alors  que  Stahl  chercha  à  montrer  la  distance  qui  sépare 
les  manifestations  de  la  vie  des  phénomènes  inorganiques,  et  attri¬ 
buant  à  un  principe  immatériel  la  coordination  de  tous  les  actes 
observés  dans  l’homme  vivant,  il  formula  cette  doctrine  que  Y âme 
était  à  la  fois  le  principe  de  tous  les  phénomènes  physiologiques  et 
morbides.  L’âme  se  trouvait  ainsi  substituée  à  la  nature  médica¬ 
trice  d’Hippocrate. 

Ce  système  jouit  d’une  certaine  faveur  pendant  plusieurs  années. 
On  le  vit  fleurir  à  Montpellier  sous  l’influence  de  Sauvages,  mais  il 
devait  s’y  transformer  et  offrir  une  nouvelle  phase  dans  la  doctrine 
du  naturisme  d’Hippocrate. 

Ne  pensant  pas  que  le  principe  immatériel  de  la  pensée  puisse 
être  en  même  temps  chargé  des  opérations  intimes  de  la  vie,  l’école 
de  Montpellier  admit  avec  Fizes  et  avec  Barthez  qu’un  principe 
vital  immatériel,  différent  de  l’âme,  une  âme  de  seconde  majesté, 
selon  Lordat,  était  la  cause  des  phénomènes  physiologiques  et  mor¬ 
bides  de  l’être  vivant.  De  là  un  dualisme  entre  les  forces  qui  ani¬ 
ment  le  corps  de  l’homme,  l’âme  d’un  côté,  et  le  principe  vital  de 
l’autre,  ce  qui  a  fait  donner  à  la  doctrine  le  nom  de  vitalisme . 

Ici  encore  c’est  la  vie  ou  le  principe  vital  qui  remplace  l’idée  an- 


DU  NATURISME  MÉDICAL  105 

tique  de  la  nature  conduisant  les  opérations  de  l’organisme,  mais  à 
part  la  différence  du  nom,  c’est  la  même  philosophie. 

Ainsi,  sauf  de  très-minimes  changements,  le  naturisme  hippo¬ 
cratique  est  venu  jusqu’à  nous  vivace  et  indestructible  comme  les 
vérités  éternelles  qui  résultent  de  l’observation.  Ses  différentes 
phases  indiquent  les  transformations  de  la  science  dont  il  a  dû 
subir  les  vicissitudes,  mais  le  fond  est  resté  le  même,  et  sous  quel¬ 
que  nom  qu’on  le  désigne,  il  représente  toujours  les  grands  prin¬ 
cipes  cliniques  de  la  sympathie,  de  la  nature  médicatrice ,  des 
crises  et  de  la  révulsion  ou  de  la  dérivation. 

Je  reviendrai  plus  tard  sur  chacune  des  transformations  de  cette  • 
doctrine,  afin  de  les  faire  connaître  avec  plus  de  détails  et  pour  ap¬ 
précier  les  ouvrages  laissés  par  chacun  des  réformateurs  que  j’ai 
cités 

Pour  le  moment,  il  m’a  semblé  que  cette  rapide  esquisse  des 
métamorphoses  du  Naturisme  pouvait  suffire  à  l’intelligence  du 
sujet,  et  qu’ après  avoir  exposé  les  principes  fondamentaux  de  la 
doctrine,  je  pouvais  commencer  l’étude  des  œuvres  des  naturistes. 


LIVRE  TROISIEME 


DES  NATURISTES 


Sommaire.  —  Hippocrate.  Moralité  professionnelle  et  secret  médical. 
Philosophie  d’Hippocrate.  —  Son  Étiologie,  son  Pronostic,  sa  Thérapeutique, 
ses  Aphorismes.  —  Athénée.  —  Arétée.  —  Galien.  —  Oribase.  —  Rhazès.  — 
Avicenne.  —  Paracelse, —  Van  Helmont,  —  Stahl.  —  Barthez,  — Bouchut,  etc. 

Tous  les  médecins  dont  je  vais  analyser  les  œuvres  sont  ceux  qui 
ont  associé  leurs  noms  à  la  défense  de  la  doctrine  première  ou  trans¬ 
formée  du  rôle  de  la  nature  dans  la  direction  des  fonctions  et  dans 
la  guérison  des  maladies.  Je  ne  m’occuperai  que  des  plus  célèbres, 
laissant  à  l’écart  les  hommes  secondaires  qui,  même  avec  une  cer¬ 
taine  réputation  dans  leur  siècle,  n’ont  été  pour  rien  dans  le  mou¬ 
vement  et  dans  la  propagation  des  idées.  Je  ne  fais  point  ici  de 
chronologie,  ni  de  calendrier  médical,  où  doivent  figurer  successi¬ 
vement  et  par  ordre  de  dates  tous  les  noms  illustres  du  passé.  Cette 
histoire  de  la  médecine  est  plutôt  celle  de  l’évolution  des  principes, 
des  idées  et  des  doctrines  fondamentales  de  la  science,  que  celle  de 
la  succession  des  événements  qui  ont  signalé  son  cours  à  travers  les 
siècles.  C’est  l’histoire  des  doctrines  et  des  doctrinaires,  et  comme 
j’ai  procédé  à  propos  du  mysticisme  et  des  mystiques,  je  vais  faire 
pour  le  naturisme  en  commençant  l’étude  du  premier  des  naturistes. 

CHAPITRE  PREMIER 

HIPPOCRATE 

L’heureux  et  immortel  fondateur  du  naturisme,  celui  du  moins 
qui  a  eu  le  rare  avantage  d’en  formuler  les  premiers  principes  et 
de  les  transmettre  à  la  postérité  comme  des  vérités  éternelles  que 
rien  ne  peut  anéantir,  c’est  Hippocrate.  Avant  lui,  la  médecine, 
qui  comptait  déjà  de  longues  années  d’existence,  car  on  parlait  déjà 
de  son  antiquité,  n’est  presque  rien  pour  nous.  Au  delà,  son  his¬ 
toire  se  perd  au  milieu  des  légendes  fabuleuses  de  ces  temps  héroï¬ 
ques,  et  la  science  serait  très-privée  si  elle  n’avait  point  la  collec¬ 
tion  hippocratique  pour  nous  faire  comprendre  où  en  étaient  les 
connaissances  médicales  de  cette  époque. 

«  Toute  la  médecine  est  établie  depuis  longtemps,  et  Ton  a  trouvé 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


107 

la  voie  et  le  principe  pour  découvrir,  comme  on  l’a  déjà  fait,  plu¬ 
sieurs  excellentes  choses  qui  serviront  encore-  à  en  découvrir  beau¬ 
coup  d’autres,  pourvu  que  celui  qui  les  cherchera  soit  propre  à  cela, 
et  qu’ayant  connaissance  de  ce  qu’on  a  trouvé,  il  suive  la  même 
piste.  Celui  qui  rejette  tout  ce  qui  a  été  fait  avant  lui,  et,  prenant 
une  autre  route  dans  sa  recherche,  se  vante  d’avoir  trouvé  quelque 
chose  de  nouveau,  se  trompe  lui-même  et  trompe  les  autres  avec 
lui.  »  {Del’  ancienne  médecine  ^Histoire  de  la  médecine,  Leclerc, 
p.  233.)  . 

Un  pareil  aveu,  à  une  époque  que  l’on  appelle  quelquefois  le 
début  de  la  science,  émané  de  celui-là  même  que  l’on  regarde 
comme  un  de  ses  fondateurs,  est  la  preuve  que  si  la  collection  hippo¬ 
cratique  est  le  plus  ancien  des  monuments  écrits  de  notre  art,  elle 
n’est  aussi  que  l’héritage  médical  de  toutes  les  générations  anté¬ 
rieures. 

Hippocrate  vit  le  jour  à  Cos,  trente  ans  avant  la  guerre  du  Pélo- 
ponèse,  la  première  année  de  la  LXXXe  olympiade,  à  la  fin  du  xxxve 
siècle.  Il  était,  dit  on.  le  dix-huitième  descendant  d’Esculape  par 
son  père,  le  dix-neuvième  descendant  d’Hercule  par  sa  mère,  et  il 
appartenait  à  la  famille  des  Asclépiades,  depuis  longtemps  en  pos¬ 
session  d’exercer  la  médecine.  Il  était  le  deuxième  du  nom  et  eut 
dans  sa  descendance  sept  personnes  qu’on  appela  comme  lui,  et 
dont  les  œuvres  ont  été  mêlées  aux  siennes.  Il  voyagea  beaucoup  et 
parcourut  tour  à  tour  les  différentes  parties  de  la  Grèce.  Il  se 
rendit  successivement  à  Délos,  en  Libye,  en  Scythie,  et  pratiqua  la 
médecine  à  Athènes,  en  Thessalie,  avant  de  revenir  à  Cos  pour  s’y 
fixer  et  se  livrer  aux  devoirs  de  la  pratique  et  de  l’enseignement. 

Digne  et  illustre  dépositaire  d’un  passé  auquel  il  rend  un  sincère 
hommage,  loin  de  rien  réclamer  à  son  profit,  il  indique  déjà  l’anti¬ 
que  origine  de  la  science  médicale.  S’il  n’est  pas  le  créateur  de  la 
médecine,  comme  on  se  plaît  à  le  dire  trop  légèrement,  il  est,  d’a¬ 
près  le  témoignage  de  Celse,  le  premier  qui  l’ait  magistralement 
enseignée,  et  c’est  dans  la  collection  de  ses  œuvres  qu’on  trouve  les 
premiers  développements  sérieux  de  la  théorie  et  de  la  pratique 
médicales. 

Les  œuvres  d’Hippocrate  renferment  un  grand  nombre  de  traités 
('ont  les  doctrines  philosophiques  uniformes  présentent  d’assez 
réelles  différences  dans  les  détails  ,  pour  qu’on  doive  y  recon¬ 
naître  d’une  façon  positive,  la  collaboration  de  personnes  différentes. 

On  suppose,  et  cela  est  assez  vraisemblable,  que  les  descendants 
d’Hippocrate,  ses  fils  et  ses  nombreux  commentateurs  ont  ajouté  à 
ses  œuvres  éparses  et  sans  coox’dination  sérieuse  un  certain  nombre 


108 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


de  traités  apocryphes  qui  s’y  trouvent  encore  mêlés  aujourd’hui.  En 
effet,  au  milieu  de  cette  collection  se  trouvent  des  morceaux  com¬ 
posés  avant  ou  après  lui.  On  y  trouve  des  idées  communes  à  côté 
d’une  notable  diversité  des  parties  accessoires.  Il  y  règne  une  même 
philosophie,  mais  on  y  reconnaît  des  époques  différentes  de  la 
science,  car  dans  quelques-uns  existent  des  notions  anatomi¬ 
ques  contemporaines  d’Aristote,  et  par  cela  même  postérieurs  à 
Hippocrate. 

De  nombreux  travaux  de  philologie  ont  été  publiés  dans  le  but 
d’indiquer  les  livres  qui  sont  ou  qui  ne  sont  pas  d’Hippocrate. 

Ce  sont  des  commentaires  écrits  par  les  savants  de  cette  époque, 
notamment  par  Hérophile  et  ses  disciples,  par  les  empiriques,  par 
Asclépiade,  par  les  méthodistes,  travaux  indiqués  par  Galien,  les 
commentaires  très-remarquables  de  Galien  lui-même  et  enfin  ceux, 
en  si  grand  nombre,  qui  ont  été  publiés  depuis  la  renaissance  des 
lettres  et  des  sciences  médicales.  Parmi  ces  derniers,  nous  citerons 
les  travaux  de  J.  Freind.  de  Daniel  Leclerc,  de  Sprengel,  de  Littré, 
de  Daremberg,  et  de  Malgaigne. 

Malgré  ces  commentaires,  l’histoire  de  la  médecine  n'est  pas 
beaucoup  plus  avancée  que  du  temps  de  Galien  ;  elle  ne  sait  encore 
au  juste  à  quoi  s’en  tenir  sur  le  degré  d’authenticité  des  différents 
livres  de  la  collection  hippocratique.  Ainsi,  comme  j’ai  déjà  eu  l’occa¬ 
sion  de  le  dire,  M.  Littré  attribue,  textes  en  main,  le  livre  de  l'an¬ 
cienne  médecine  à  Hippocrate,  tandis  que  beaucoup  d’autres  avec 
M.  Malgaigne  le  font  remonter  à  une  date  plus  reculée.  Ne  pouvant 
espérer  résoudre  des  questions  sur  lesquelles  des  philologues  aussi 
distingués  n’ont  pu  s’entendre,  et  n’ayant  d’autre  but  que  de  tracer 
la  philosophie  de  l’histoire,  ces  recherches  n’ont  pas  autant  d’impor¬ 
tance  pour  moi  que  pour  les  hellénistes  de  profession,  et  je  me  bor¬ 
nerai  à  indiquer,  d’après  M.  Malgaigne,  les  livres  attribués  à  Hippo¬ 
crate  et  ceux  qui  lui  sont  antérieurs  ou  postérieurs. 


d’Hippocrate. 


Postérieurs. 


i  Airs,  eaux  et  lieux. 

1  Pronostic. 

]  Liv.  I  et  III  des  Épidémies. 

V  Fractures  et  articles. 

I  Liv.  II  des  Prorrhétiques. 

I  Aphorismes. 

I  Officine. 

Régime  des  maladies  aiguës. 

Plaies  de  tête. 

Liv.  II,  IV,  et  VI  des  Épidémies,  attribuées  à  son 
fils  Thessalus. 

Épidémies,  V  et  VII,  à  un  autre  Hippocrate. 
Goaques. 


DES  NATURISTES 


HIPPOCRATE 


109 


Antérieurs  . 


Liv.  II  des  Maladies. 

Nature  de  la  femme. 

De  la  vision. 

Ancienne  médecine  (école  italique). 


Du  serment,  ;  école  de  Pythagore. 

La  loi,  ) 


Quand  on  étudie  ces  œuvres  réunies  sans  méthode,  et  où  il  ne 
faut  voir  qu’un  assemblage  d’opuscules  écrits  sans  aucune  idée 
d’ensemble,  on  y  trouve  des  notions  très-variées  de  la  plus  haute 
importance  sur  tout  ce  qui  intéressa, la  science  et  la  profession.  Les 
devoirs  et  la  conduite  du  médecin,  la  philosophie  médicale,  la  na¬ 
ture  de  l’homme,  la  nature  des  maladies,  leurs  causes,  leur  marche , 
le  pronotic  et  la  thérapeutique,  tout  s’y  trouve  indiqué  en  peu  de 
mots  par  des  formules  concises  auxquelles  la  science  moderne  n’a 
guère  ajouté  autre  chose  que  des  preuves  cliniques  et  des  dévelop¬ 
pements  extrêmement  utiles  sans  être  indispensables.  On  y  ren¬ 
contre  peut-être  bien  des  erreurs,  bien  des  hypothèses  en  rapport 
avec  la  physique  et  les  cosmogonies  arriérées  du  temps,  bien  des 
théories  physiologiques  capables  de  faire  sourire  les  savants  de 
notre  époque,  bien  des  formules  thérapeutiques  étranges  ;  mais 
dans  ce  mélange  de  vérité  et  d’erreur,  sous  cet  amas  de  choses  sa  - 
vantes  et  puériles,  il  y  a  un  code  scientifique  et  philosophique  qui 
sera  toujours  l’honneur  de  l’homme  qui  l’a  signé  et  du  pays  qui  l’a 
vn  naître. 

Quelqu’un  s’est-il  jamais  avisé  de  reprocher  aux  ruines  de  la 
Grèce  leur  dégradation  ou  la  mousse,  qui  en  cache  les  formes  admi¬ 
rables,  ni  aux  plus  belles  statùes  antiques  les  défauts  du  marbre 
dont  l’artiste  s’est  servi  pour  en  modeler  les  contours  ?  Que  le  mé¬ 
decin  fasse  donc  pour  les  ruines  d’Hippocrate  ce  qu’un  voyageur 
érudit  sait  faire  pour  les  monuments  dont  il  étudie  les  restes  muti¬ 
lés  ;  qu’il  recherche  surtout  la  pensée  de  l’œuvre,  et  qu’il  sache 
admirer  ce  qui  mérite  de  l’être,  sans  se  préoccuper  outre  mesure 
d’erreurs  qui  ne  sont  évidemment  qu’une  conséquence  de  l'impéritie 
du  temps;  Ainsi  ferai-je  dans  ce  que  j’ai  à  dire,  montrant  ce  qui  est 
beau  et  ce  qui  est  vrai,  indiquant  ce  qui  a  vieilli,  sans  faire  au  nom 
de  mon  siècle  une  critique  par  trop  facile  de  fautes  scientifiques 
commises  il  y  a  plus  de  deux  mille  ans. 


1°  De  la  moralité  professionnelle  dans  les  œuvres  d’Hippocrate. 

Si  quelque  chose  indique  l’ancienneté  de  la  médecine  à  l’époque 
où  vécut  Hippocrate,  c’est  son  degré  de  perfection  morale  attesté 


HO  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

par  un  sentiment  de  dignité  professionnelle  incontestable,  et  qui 

peut  aujourd’hui  encore  nous  servir  de  règle  et  d’exemple. 

La  beauté  morale  et  la  beauté  physique  ne  s’atteignent  pas  du 
premier  coup  ni  en  un  seul  jour. 

Aux  sentiments  innés  du  juste  et  du  beau  il  faut  la  sanction  de 
l’expérience,  et  il  n’y  a  de  bons  usages,  de  bonnes  coutumes  et  de 
véritables  lois  que  celles  qui  résultent  d’une  longue  pratique.  A  cet 
égard,  les  règles  tracées  par  Hippocrate  sur  la  tenue  du  médecin, 
sur  sa  conduite  publique  et  privée,  sur  ses  rapports  avec  la  société 
au  milieu  de  laquelle  il  doit  vivre,  sur  la  manière  de  servir  la  science, 
le  serment  qu’il  exigeait  de  ses  disciples,  attestent  une  expérience 
séculaire,  et  les  maximes  qu’il  nous  a  laissées  sont  encore  à  présent 
le  guide  de  tout  médecin  exerçant  sa  profession  en  honnête  homme. 
Pour  connaître  ainsi  son  temps,  les  besoins  de  la  science  et  les 
droits  de  l’humanité,  pour  défendre  une  profession  contre  les  juge¬ 
ments  présomptueux  de  l'ignorance  et  les  audacieuses  calomnies  du 
mercantilisme,  il  était  nécessaire  qu’il  réunît  à  une  expérience  per¬ 
sonnelle  la  connaissance  profonde  du  passé  recueillie  par  la  tradi¬ 
tion,  et  qu’il  s’inspirât  hardiment  de  celte  double  origine.  Rien 
n’est  jremarquable  comme  le  sentiment  qu’il  avait  de  l’importance 
et  de  la  dignité  de  l’art.  Il  le  manifeste*  partout  dans  ses  œuvres,  et 
le  mépris  qu’il  témoigne  pour  l’imposture  et  le  charlatanisme  prouve 
qu’à  cette  époque  déjà,  comme  de  nos  jours,  il  y  avait  dans  ces  vices 
professionnels  une  cause  de  déconsidération  contre  laquelle  il  de¬ 
vait  protester.  C’est  alors  qu’il  a  dit  : 

«  La  médecine  est  le  plus  noble  de  tous  les' arts  ;  mais  l’ignorance 
de  ceux  qui  l’exercent  et  de  ceux  qui  en  jugent  témérairement  fait 
qu’elle  est  regardée  comme  le  moindre.  D’ailleurs,  ce  qui  nuit  à  la 
médecine,  c’est  qu’elle  est  la  seule  entre  les  arts  où  il  n’y  ait  d’autre 
peine  établie  contre  ceux  qui  f: exercent-  mal,  que  le  déshonneur  et 
la  honte;  mais  c’est  à  quoi  ces  sortes  de  gens  ne  sont  pas  sensibles. 
Ce  sont  des  espèces  de  comédiens,  qui  représentent  des  personnages 
bien  différents  de  ce  qu’ils  sont  eux  mêmes  ;  car  il  y  a  beaucoup  de 
médecins  de  nom,  mais  peu  qui  le  soient  effectivement,  ou  dont  les 
œuvres  répondent  à  la  profession  qu’ils  font.  »  (De  la  loi.) 

Averti  par  les  incertitudes  d’une  intelligence  ouverte  à  tous  les 
doutes  qu’inspire  l’étude  approfondie  des  lois  de  la  nature,  il  dit 
mélancoliquement  : 

«  L’art  est  long  et  la  vie  est  courte;  l’occasion  échappe,  l’expé¬ 
rience  est  trompeuse  et  le  jugement  difficile.  Il  ne.  suffit  pas  que  le 
médecin  fasse  son  devoir;  le  malade  et  ceux  qui  sont  auprès  de  lui 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE  itl 

doivent  faire  le  leur,  et  il  faut  que  les  choses  du  dehors  soient  dis¬ 
posées  comme  il  est  convenable.  »  (Aphor.,  liv.  I.  1.) 

Et  plus  loin  : 

«  Ceux  qui  tâchent  de  détruire  la  médecine,  sous  prétexte  que  Ton 
meurt  souvent  entre  les  mains  des  médecins,  n’ont  pas  plus  de  rai¬ 
son  de  blâmer  la  conduite  du  médecin  que  celle  des  malades , 
comme  si  les  premiers  ne  pouvaient  qu’ordonner  mal  à  propos  des 
remèdes,  et  que  les  derniers  ne  fissent  pas  de  fautes  de  leur  côté,  ce 
qui  leur  arrive  néanmoins  très-souvent.  Ou  comme  si  l’on  ne  pou¬ 
vait  pas  imputer  la  mort  du  malade  à  la  violence  insurmontable  de 
la  maladie,  aussi  bien  qu’à  la  faute  du  médecin  qui  l’a  traité.  »  (De 
l'art.) 

«  Il  en  est  de  la  médecine  comme  des  autres  arts,  il  y  a  de  bons 
et  de  mauvais  ouvriers.  »  (De  l'ancienne  médecine.) 

«  Ce  n'est  pas  que  les  médecins  fassent  jamais  de  fautes.  Ceux 
qui  en  font  le  moins  ou  qui  en  font  peu  souvent  doivent  être  fort 
estimés,  car  il  est  impossible  que  l’on  rencontre  toujours  aussi  juste 
qu’il  serait  nécessaire.  »  (De  l'ancienne  médecine.) 

«  Les  plus  habiles  médecins  sont  quelquefois  trompés  dans  les  cas 
qui  se  ressemblent.  »  (Epidém.,  liv.  VL) 

«  C’est  plutôt  l’opinion  ou  la  conjecture  qui  juge  des  maladies 
obscures  et  difficiles  à  connaître  que  l’art,  quoiqu’en  cette  rencontre 
ceux  qui  ont  de  l’expérience  soient  préférables  à  ceux  qui  n’en  ont 
point.  »  (Des  vents.) 

«  Un  médecin  approuve  souvent  ce  qu’un  autre  médecin  désap¬ 
prouve.  C’est  ce  qui  expose  leur  art  à  la  calomnie  du  peuple,  qui 
s’imagine,  à  cause  de  cela,  qu’il  n’y  a  rien  de  plus  vain  que  cet  art. 
Il  en  est,  dit- on,  de  même  du  métier  des  médecins  que  de  celui  des 
augures,  dont  l’un  dit,  à  l’égard  du  même  oiseau,  que  s’il  a  paru  du 
côté  gauche  c’est  un  bon  signe,  mais  que  si  on  l’a  vu  du  côté  droit 
le  présage  est  mauvais,  et  l’autre  dit  tout  le  contraire.  »  (Dat  virtus 
rationem  acutis.) 

«  Il  ne  faut  jamais  assurer  qu’un  tel  remède  guérira  parce  que  les 
moindres  circonstances  font  varier  les  maladies,  et  qu’elles  se  ren¬ 
dent  quelquefois  plus  longues  et  plus  mauvaises  que  l’on  ne  pense.  » 
(Préceptes.) 

«  Un  médecin  ne  doit  pas  avoir  honte  de  s’informer,  près  des 
moindres  personnes  du  peuple,  touchant  des  remèdes  que  ces  per¬ 
sonnes  ont  donnés  avec  succès.  C’est,  à  mon  avis,  par  ce  moyen  que 
l’art  de  la  médecine  s’est  établi  peu  à  peu,  c’est-à-dire  en  ramassant 
et  recueillant  une  à  une  les  observations  faites  en  divers  cas  parti- 


112 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 
culiers,  lesquelles  étant  ensuite  jointes  toutes  ensemble,  ont  fait  un 
corps  complet.  »  ( Préceptes .) 

Ce  qu’il  dit  de  la  pratique,  de  la  tenue  et  de  l’habitude  extérieure 
du  médecin  est  fort  remarquable  : 

«  Un  médecin  doit  souvent  visiter  ses  malades,  et  prendre  garde  à 
tout  avec  une  grande  attention.  »  (De  la  bienséance.) 

Contrairement  à-  ce  qui  a  été  soutenu  plus  tard  par  Platon,  il 
pense  que,  pour  établir  son  crédit,  le  médecin  doit  avoir  un  air  de 
santé  et  une  bonne  couleur. 

«  On  s’imagine  quelquefois  que  l’homme  qni  n’a  pas  le  corps  bien 
disposé  ne  saurait  donner  d’utiles  avis  aux  autres  qui  sont  dans  le 
même  état.  »  (De  medico.) 

En  effet,  Platon  dit  qu’on  doit  avoir  dans  une  ville  de  bons  mé¬ 
decins,  qui ,  outre  l’étude  requise  pour  apprendre  leur  prof  es  - 
sion,  aient  vécu  dans  leur  jeunesse  avec  un  grand  nombre  de 
malades,  et  aient  eux-mêmes  passé  par  plusieurs  sortes  de  ma¬ 
ladies,  étant  naturellement  infirmes  et  valétudinaires. 

Malgré  l’apparence  de  vérité  que  renferme  la  proposition  de  Pla¬ 
ton,  et  qui  semble  faire  du  médecin  un  être  compatissant  aux  mi¬ 
sères  d’autrui  par  une  sorte  d’égoïsme,  je  préfère  le  principe  d'Hip¬ 
pocrate  ;  et,  en  effet,  un  homme  bien  portant,  gai  sans  inconve¬ 
nance,  s’il  a  du  cœur,  comprendra  aussi  bien  qu’un  médecin  valé¬ 
tudinaire  les  misères  de  ceux  qui  réclament  ses  bons  offices. 

Là  où  Hippocrate  se  révèle  tout  entier  comme  moral,  c’est  dans 
les  propositions  suivantes  : 

«  Un  médecin  doit  avoir  de  la  propreté  dans  ses  habits,  de  la  gra¬ 
vité  dans  ses  manières.  Il  doit  être  modéré  dans  toutes  ses  actions, 
chaste  et  retenu  dans  le  commerce  qu’il  est  obligé  d’avoir  avec  le 
sexe.  Il  ne  doit  point  être  envieux  ni  injuste,  ni  aimer  le  gain  dé¬ 
shonnête.  Il  ne  doit  pas  être  grand  parleur,  mais  il  faut  néanmoins 
qu’il  soit  prêt  à  répondre  à  tout  le  monde  avec  douceur.  Il  doit  en¬ 
core  être  modeste,  sobre,  patient,  prompt  à  faire  tout  ce  qui  est  de 
son  devoir  sans  se  troubler  ;  pieux,  sans  aller  jusqu’à  la  superstition, 
se  conduisant  avec  honnêteté  dans  sa  profession  et  dans  toutes  les 
actions  de  sa  vie.  »  (De  la  bienséance.  —  Préceptes.) 

«  En  un  mot,  il  doit  être  homme  de  bien,  et  avoir  en  même  temps 
la  prudence  et  l’industrie  requises  pour  bien  exercer  son  art.  »  (Des 
glandes.) 

Sincèrement  pénétré  des  embarras  de  pratique  que  donnent  à  un 
médecin  honnête  certains  cas  difficiles,  il  s’écrie,  en  parlant  des  con¬ 
sultations  : 

«  Il  n’y  a  point  de  déshonneur  pour  un  médecin,  lorsqu’il  est  en 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE  113 

peine  touchant  la  manière  dont  il  doit  se  conduire  en  certains  cas 
auprès  d’un  malade,  de  faire  appeler  d’autres  médecins,  afin  d’aviser 
conjointement  avec  eux  sur  ce  qu’il  y  a  à  faire  pour  le  bien  des  ma¬ 
lades.  »  ( Préceptes .) 

Enfin,  abordant  la  délicate  question  du  salaire  que  méritent  les 
offices  du  médecin,  il  se  place  au-devant  du  mercantilisme,  et  il  se 
montre  aussi  grand  et  généreux  que  naguère  il  s’est  montré  obser¬ 
vateur  attentif  et  homme  de  bien. 

«  Pour  ce  qui  est  du  salaire  que  l’on  doit  au  médecin,  il  en  usera 
en  cette  rencontre  avec  honnêteté  et  avec  humanité,  ayant  égard  au 
pouvoir  ou  à  l’impuissance  où  se  trouve  le  malade  de  le  récompenser 
plus  ou  moins  libéralement.  Il  est  même  des  occasions  où  le  méde¬ 
cin  ne  doit  point  demander  ni  point  attendre  de  récompense,  comme 
lorsqu’il  a  traité  un  étranger  ou  un  pauvre,  qui  sont  des  personnes 
que  tout  le  monde  est  obligé  de  secourir.  Il  y  a  d’autres  occasions 
où  il  peut  convenir  d’avance  de  son  salaire  avec  le  malade,  afin  que 
ce  malade  se  remette  avec  plus  d’assurance  entre  ses  mains,  et  soit 
persuadé  qu’il  ne  l’abandonnera  point.  »  (Des  préceptes .) 

Son  patriotisme  l’a  même  heureusement  inspiré  dans  une  cir¬ 
constance  remarquable  et  qui  est  l’un  de  ses  titres  de  noblesse  de¬ 
vant  la  postérité.  Généreux  vis-à-vis  de  l’ami  étranger  devenu  l’hôte 
de  son  pays,  et  tombé  malade  loin  de  ses  foyers,  il  reste  inexorable 
pour  les  ennemis  de  sa  patrie  et  repousse  les  offres  d’un  roi  de 
Perse  qui  par  l’appât  de  l’or  désire  l’attirer  auprès  de  lui.  Bien  qu’a- 
près  deux  mille  ans,  et  sans  preuves  suffisantes,  la  philologie  es¬ 
saye  de  nier  cet  acte  de  désintéressement  et  d’honneur,  je  l’accepte 
sur  les  témoignages  écrits  du  sénatus- consulte  d’Athènes,  et  de 
quelques  écrits  du  temps  cités  par  Leclerc.  Ces  efforts  de  destruc¬ 
tion  critique,  que  nous  voyons  tous  les  jours  se  produire,  n’ont  pour 
résultat  que  d’amoindrir  ce  qui  est  grand  et  de  déconsidérer  ce  qui 
excite  l’admiration  universelle.  C’est  là  un  des  vices  de  notre  époque, 
qui  cherche  à  se  grandir  en  abaissant  celles  qui  l’ont  précédée.  Au 
risque  d’être  confondu  avec  les  légendaires,  je  rappellerai  donc  cette 
réponse  d’Hippocrate  au  ministre  d’Artaxercès,  et  qu’on  doit  consi¬ 
dérer  comme  un  modèle  du  plus  pur  patriotisme  : 

«  J’ai  dans  mon  pays  lè  vivre,  le  vêtement  et  le  couvert.  Il  ne 
m’est  permis  de  posséder  les  richesses,  ni  les  grandeurs  des  Per¬ 
sans,  non  plus  que  de  guérir  les  barbares,  qui  sont  les  ennemis  des 
Grecs.  » 

Vraies  ou  supposées  telles,  ces  paroles  sont  par  le  temps  deve¬ 
nues  historiques,  et  il  n’appartient  à  personne  de  les  effacer. 

Ce  qui  couronne  la  morale  privée  d’Hippocrate,  en  jetant  sur  sa 


114  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

mémoire  un  cachet  d’inaltérable  grandeur,  c’est  le  serment  qu  il 
imposait  aux  disciples  venant  profiter  de  ses  leçons.  Ce  que  nous 
avons  dit  tout-à -l'heure  s’appliquait  à  la  conduite  du  médecin  en 
général  et  de  ses  rapports  avec  la  société;  mais  ce  qu’on  trouve 
dans  le  serment  s’applique  particulièrement  à  ceux  qui,  reconnais¬ 
sant  sa  supériorité,  se  rangent  sous  ses  lois. 

a  Je  jure  par  Apollon,  par  Esculape,  par  Hygie  et  Panacée,  par 
tous  les  dieux  et  toutes  les  déesses,  mes  témoins,  d’accomplir  ce 
serment  selon  mon  pouvoir  et  mou  intelligence. 

»  Je  regarderai  comme  mon  père  celui  qui  m’a  enseigné  la  méde¬ 
cine,  partageant  avec  lui  mon  bien,  s’il  en  a  besoin,  et  je  m’occu¬ 
perai  de  ses  enfants  comme  s’ils  étaient  mes  frères,  leur  apprenant 
la  médecine  sans  salaire  s’ils  ont  envie  de  l’apprendre. 

»  Je  ferai  de  même  pour  ceux  qui  s’engageront  à  moi  par  un  ser¬ 
ment  semblable. 

y>  Je  prescrirai  à  mes  malades  le  régime  le  plus  convenable  en 
supprimant  tout  ce  qui  pourrait  leur  nuire. 

»  Je  résisterai  à  toute  sollicitation  qui  pourrait  m’être  faite  pour 
donner  des  poisons  ou  aux  femmes  des  pessaires  abortifs. 

»  Je  conserverai  ma  vie  pure,  et  j’exercerai  mon  art  en  homme  de 
bien. 

»  Je  ne  taillerai  pas  les  calculeux,  et  laisserai  faire  cette  opéra¬ 
tion  par  ceux  qui  én  ont  l’habitude. 

»  Partout  où  j’entrerai  ce  sera  pour  le  bien  des  malades,  restant 
pur  de  toute  iniquité,  m’ abstenant  de  toute  séduction  des  femmes 
et  de  toute  débauche  avec  les  hommes  libres  ou  esclaves. 

»  Ce  que  j’aurai  vu  ou  entendu  dans  l’exercice  de  mon  art  ou  au¬ 
trement,  je  le  conserverai  comme  un  secret  qui  ne  doit  pas  être 
divulgué. 

»  Si  je  tiens  mon  serment,  que  ma  vie  soit  heureuse  et  consi¬ 
dérée  dans  le  présent  et  dans  l’avenir. 

»  Que  ce  soit  le  contraire  si  je  deviens  un  parjure.  » 

Tel  est  le  serment  des  disciples  d’Hippocrate  Si  on  le  rapproche 
des  maximes  de  morale  et  des  principes  de  conduite  renfermés  dans 
les  œuvres  hippocratiques,  on  a  un  ensemble  qui  montre  à  quel  de¬ 
gré  de  délicatesse  et  d’élévation  de  sentiments  visaient  il  y  a  deux 
mille  ans  les  médecins  qui,  voulant  être  dignes  de  leur  maître, 
obéissaient  à  ses  lois  dans  la  pratique  de  la  médecine. 

2°  Du  secret  médical. 

On  parle  si  souvent  du  secret  médical,  et  les  médecins  sont  si 
peu  au  courant  de  la  question,  qu’il  ne  saurait  être  inutile  d’en 


DÈS  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


1T5 

parler  avec  quelques  détails.  Ce  que  je  viens  de  dire  des  habitudes 
de  l’antiquité  à  cet  égard  justifie  cette  digression,  et  je  parlerai 
ici  non-seulement  du  secret  médical,  mais  encore  du  secret  pro¬ 
fessionnel  en  général. 

Le  paragraphe  du  serment  d’Hippocrate  relatif  au  secret  médical 
et  professionnel  est  le  point  de  départ  de  tous  les  principes  de  de¬ 
voir,  imposés  depuis  lors  non-  seulement  aux  médecins,  mais  en¬ 
core  à  tous  ceux  qui,  par  leur  profession,  peuvent  se  trouver  en 
possession  du  secret  des  individus  ou  des  familles.  La  morale  et  les 
lois  de  tous  les  peuples  ont  confirmé  l’excellence  de  ces  principes, 
et  la  réprobation  qui  a  suivi  toutes  les  tentatives  faites  en  sens  con¬ 
traire,  prouve  bien  qu’Hippocrate  avait  obéi  à  l’instinct  de  l’hon¬ 
neur  en  obligeant  ses  disciples  à  garder  le  secret  sur  tout  ce  qu’ils 
pouvaient  apprendre  dans  l’exercice  de  leur  art. 

L’obligation  morale  imposée  aux  disciples  d’Hippocrate  est  au¬ 
jourd’hui  doubléé  d’une  obligation  légale,  car  l’article  378  de  la  loi 
française,  dans  le  code  pénal,  dit  : 

Art.  378.  Les  médecins,  chirurgiens  et  autres  officiers  de  santé, 
ainsi  que  les  pharmaciens,  les  sages-femmes,  et  toutes  autres  per¬ 
sonnes  dépositaires,  par  état  ou  possession,  des  secrets  qu’on  leur 
confie,  qui,  hors  le  cas  où  la  loi  les  oblige  à  se  porter  dénoncia¬ 
teurs,  auront  révélé  ces  secrets,  seront  punis  d’un  emprisonnement 
d’un  mois  à  six  mois,  et  d’une  amende  de  cent  francs  à  cinq  cents 
francs. 

Ici,  seulement,  l’empereur  Napoléon  Ier  a  étendu  l’obligation  du 
secret  professionnel,  non-seulement  aux  médecins  et  à  ceux  qui  se¬ 
courent  les  malades,  mais  à  toutes  les  personnes,  avocats,  notaires, 
avoués,  confesseurs,  etc.,  qui  dans  l’exercice  de  leur  état  ont  pu  ac¬ 
quérir  un  secret  dont  la  divulgation  pourrait  porter  atteinte  à  l’hon¬ 
neur  et  aux  intérêts  d’autrui.  (Voir  Faustin  Hélie,  Théorie  du  Code 
pénal ,  t.  VI,  p  523.) 

Le  secret  médical  et  professionnel  est  donc  une  obligation  morale 
légale  du  médecin.  Au  temps  d’Hippocrate,  ce  secret  avait  une  im¬ 
portance  bien  plus  grande  que  de  nos  jours.  Alors  il  y  avait  non- 
seulement  à  ne  pas  iivulguer  les  secrets  relatifs  à  l’honneur  et  aux 
intérêts  d’autrui,  mais  il  y  avait  des  secrets  professionnels  d’une 
très-haute  importance.  S’il  faut  en  croire  quelques  historiens,  l’é¬ 
tude  de  la  médecine  comportait  des  études  secrètes  d’anatomie 
qu’on  ne  devait  pas  divulguer,  afin  de  ne  pas  heurter  la  loi  qui  in¬ 
terdisait  l’étude  des  cadavres  humains  et  forçait  l’anatomiste  de  se 
contenter  des  dissections  faites  sur  le  cadavre  des  animaux.  Cela  est 
possible;  car  bien  que  l’anatomie  ne  fût  pas  très-avancée  au  temps 


116  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

d’Hippocrate,  et  qu’on  assure  qu’aucun  cadavre  humain  n’ait  ja¬ 
mais  été  disséqué  par  lui,  les  opérations  qu’on  faisait  alors  sur  la 
plèvre  et  dans  les  bronches,  et  sur  le  crâne,  prouvent  qu’on  en  sa¬ 
vait  plus  qu’on  osait  le  dire,  et  peut-être  y  avait-il  un  enseignement 
médical  secret  relatif  aux  choses  que  la  loi  défendait  de  professer 
publiquement. 

Aujourd’hui,  et  depuis  longtemps  déjà,  le  secret  médical  est  ex¬ 
clusivement  professionnel.  Il  est  relatif  non  à  la  science,  mais  à  la 
pratique  et  aux  rapports  qui  doivent  exister  entre  le  médecin,  le 
malade  et  la  société.  Celle-ci,  dans  une  ordonnance  de  Louis  XI  en 
1477,  du  chef  de  la  police  en  1666,  du  même  en  1780  et  en 
1788,  du  même  en  1816,  a  essayé  d’imposer  aux  médecins  l’obliga¬ 
tion  de  dénoncer  les  blessés  auxquels  ils  auraient  donné  des  soins, 
sous  peine  de  300  livres  d’amende,  d’interdiction  et  même  de  pu¬ 
nition  corporelle  ;  mais  la  réprobation  publique  a  fait  justice  de  ces 
tentatives,  qui  ont  toujours  avorté.  (F.  Hélie,  p.  530.) 

A  cet  égard,  le  médecin  peut  être  embarrassé  dans  ses  rapports 
avec  la  justice,  et  il  est  important  qu’il  apprenne  et  ses  devoirs  et 
ses  droits. 

Outre  son  caractère  d’immoralité,  la  violation  du  secret  médical , 
acte  contraire  à  la  loi  sur  le  secret ,  peut  encore  être  un  délit  de 
diffamation  et  à  ce  titre  être  puni  comme  tel,  si  la  personne  inté¬ 
ressée  sait  s’y  prendre  pour  formuler  sa  plainte. 

D’une  manière  générale,  le  médecin  doit  taire  ce  qu’il  voit  et  ce 
qu’il  entend  chez  les  personnes  où  l’appelle  la  confiance  qu’inspire 
son  talent  ;  à  plus  forte  raison  doit-il  se  taire  lorsqu’il  est  interrogé 
par  une  tierce  personne  sur  la  santé  et  la  vie  intime  de  ses  clients. 
C’est  à  lui  de  savoir  ce  qu’il  peut  dire  pour  n’être  pas  impoli  vis-à- 
vis  de  ceux  qui  lui  parlent,  et  ce  qu’il  doit  garder  sous  peine  d’être 
indiscret.  La  chose  est  plus  délicate  quand,  appelé  par  la  justice 
comme  un  témoin,  le  magistrat  commence  par  exiger  du  médecin  le 
serment  de  dire  la  vérité.  Ici,  l’homme  sage  doit  refuser  le  serment 
et  s’abstenir  de  déposer,  car  une  fois  faite,  sa  déposition  est  irrévo¬ 
cable  et  deviendra  publique  si  le  procès  suit  son  cours.  Toutefois, 
en  refusant  de  prêter  serment  il  doit  dire  qu’il  a  été  le  médecin  du 
prévenu,  et  que  les  faits  sur  lesquels  on  l’interroge  ne  sont  parvenus 
à  sa  connaissance  que  dans  l’exercice  de  sa  profession. 

Il  est  libre  de  déposer,  au  contraire,  pour  les  faits  antérieurs  à 
l’époque  où  il  a  été  le  médecin  du  prévenu,  comme  il  est  également 
dégagé  de  toute  obligation  lorsque,  sachant  qu’il  sera  consulté  sur 
des  faits  appris  indirectement,  quelqu’un  vient  se  confier  à  lui  dans 
le  but  d’enchaîner  son  témoignage. 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE  117 

Les  personnes  obligées  au  secret  sont-elles  déliées  de  cette  obli¬ 
gation  par  le  consentement  de  la  partie  intéressée?  Deux  arrêts  des 
cours  royales  de  Grenoble  et  de  Montpellier,  en  1827  et  en  1828, 
ont  décidé  : 

«  Que  l’obligation  dtf  secret  continue  d’exister  dans  le  cas  même 
où  celui  que  les  faits  concernent  et  qui  les  a  confiés  en  demande  la 
révélation.  » 

Cette  circonstance  affaiblit  le  délit  en  lui  enlevant  l’intention  de 
nuire,  mais  elle  n’enlève  pas  l’obligation  de  taire  ce  qu’apprend 
l’exercice  de  la  profession  :  aussi  le  médecin  devra-t-il  garder  le 
silence. 

C’est  à  l’occasion  des  mariages,  lorsqu’on  vient  consulter  le  méde¬ 
cin  sur  la  santé  présente  ou  passée  des  futurs  époux  ;  au  moment 
d’un  accouchement  clandestin ,  quand  la  mère  veut  rester  incon¬ 
nue  ;  au  moment  où  une  personne  veut  s’assurer  sur  la  vie  à  une 
compagnie  d’assurances;  à  l’occasion  d’un  procès  criminel,  dans  les 
blessures  des  guerres  civiles  ;  etc.,  que  se  pose  souvent  la  question 
du  secret  médical  et  que  le  médecin  est  souvent  embarrassé  pour 
connaître  la  ligne  de  conduite  qu’il  doit  suivre  dans  ces  cas  diffi¬ 
ciles. 

Le  médecin  a  donc  un  double  devoir  à  remplir  au  sein  des  fa¬ 
milles  où  il  va  porter  la  consolation,  le  soulagement  et  la  guérison. 

Il  devra  d’abord  faire  ce  qui  convient  pour  le  physique  ou  pour 
le  moral  des  malades,  et  il  devra  ensuite  garder  le  secret  sur  tout 
ce  qui  lui  aura  été  confié.  Ce  devoir  lui  est  commun  avec  toutes  les 
personnes  que  leur  profession  rend  susceptibles  d’apprendre  les  se¬ 
crets  d’autrui. 

En  voici  la  preuve  dans  la  conclusion  de  MM.  Chauveau  et  Faus¬ 
tin  Hélie,  sur  la  discussion  de  l’article  378  du  Code  pénal. 

«  En  résumé,  les  médecins,  les  avocats,  les  confesseurs  et  les 
autres  personnes  obligées  au  secret  par  leur  profession,  doivent, 
comme  tous  les  autres  citoyens,  déclarer  à  la  justice  tous  les  faits  qui 
sont  parvenus  à  leur  connaissance,  autrement  que  comme  déposi¬ 
taires  par  état  de  secrets  qui  leur  ont  été  confiés  à  raison  de  leurs 
fonctions.  Dans  ce  dernier  cas,  ils  doivent  interroger  leur  conscience 
et  taire  tout  ce  que  la  morale  et  les  devoirs  de  leur  état  leur  défen- 
dentde  révéler.  A  la  vérité,  leur  décision  est  soumise  à  l’appréciation 
des  tribunaux  qui  conservent  le  pouvoir  de  leur  infliger  une  amende 
pour  refus  de  déposition;  mais  ce  n’est  qu’au  cas  où  il  serait  re¬ 
connu  qu’ils  ont  acquis  la  connaissance  des  faits  par  une  autre  voie 
que  par  leur  état,  que  cette  mesure  pourrait  être  prise  à  leur  égard, 
et,  en  général ,  ils  restent  les  souverains  appréciateurs  de  l’appiica- 


118  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

tion  et  des  limites  d’une  règle  qu’ils  ne  doivent  observer  que  dans 
l’intérêt  de  la  morale  et  de  l’humanité,  et  jamais  avec  la  pensée  de 
nuire  à  la  découverte  de  la  vérité.  »  (Chauveau  et  Faustin  Hélie, 
Théorie  du  Code  pénal,  Révélation  des  secrets,  t.  VI.  p.  544.) 

3°  De  la  philosophie  d’Hippocrate. 

Dans  sa  préface,  Celse  annonce  qu’Hippocrate  a  cru  devoir  pro¬ 
tester  contre  l’alliance  intime  de  la  médecine  et  de  la  philosophie, 
et  qu’il  est  le  premier  qui  ait  indiqué  la  nécessité  de  leur  séparation. 
C’est  une  erreur.  A  cet  égard,  ri’en  croyons  qu’Hippocrate  lui-même, 
disant  : 

«  Il  faut  rallier  la  philosophie  à  la  médecine,  et  la  médecine  à  la 
philosophie,  car  le  médecin  philosophe  est  égal  aux  dieux.  Il  n’y  a 
pas  grande  différence  entre  l’une  et  l’autre  science  et  tout  ce  qui 
convient  à  la  médecine  :  désintéressement,  bonnes  mœurs ,  modes¬ 
tie,  simplicité,  bonne  réputation,  jugement  sain,  sang-froid,  tran¬ 
quillité  d’âme,  affabilité,  pureté,  gravité  du  langage,  connaissance 
des  choses  utiles  et  nécessaires  à  la  pratique  de  la  vie,  fuite  des 
œuvres  impures,  absence  de  toute  crainte  superstitieuse  des  dieux, 
grandeur  d’âme  divine.  Il  est  de  l’essence  de  ces  deux  sciences  de 
faire  éviter  l’intempérance,  le  charlatanisme,  l’insatiable  avidité,  les 
appétits  déréglés,  la  rapine,  l’impudence.  Elles  apprennent  aussi  à 
bien  apprécier  ceux  avec  lesquels  on  est  en  rapport;  elles  donnent 
le  sentiment  des  devoirs  de  l’amitié  ;  elles  enseignent  la  manière 
de  diriger  convenablement  et  à  propos  ses  enfants  et  sa  fortune. 
Une  certaine  philosophie  est  donc  unie  à  la  médecine,  puisque  le 
médecin  possède  la  plupart  de  ses  qualités.  La  connaissance ,  des 
dieux  est  inhérente  à  la  médecine,  car  elle  trouve  dans  l’étude  des 
maladies  et  de  leurs  symptômes  une  multitude  de  raisons  d’honorer 
les  dieux.  Les  médecins  reconnaissent  la  supériorité  des  dieux,  car 
la  toute-puissance  ne  réside  pas  dans  la  médecine  ellé-même  ;  les 
médecins,  il  est  vrai,  soignent  beaucoup  de  maladies,  mais,  grâce 
aux  dieux,  un  grand  nombre  guérissent  d’elles-mêmes.  »  (De  la 
bienséance,  Daremberg,  p.  xxxi  de  sa  notice  sur  Hippocrate.) 

D’après  ces  paroles,  il  est  très-évident  qu’Hippocrate  ne  s’est  pas 
moins  occupé  de  philosophie  que  de  morale  ou  de  médecine. 

Si  l’on  récuse  ce  témoignage  comme  antérieur  à  Hippocrate,  en 
raison  de  sa  place  au  livre  de  la  Bienséance,  on  n’en  pourra  faire 
autant  de  ceux  qui  se  trouvent  dans  le  livre  l  du  Régime,  dans  le 
Traité  des  lieux  et  dans  ce  que  ses  œuvres  renferment  de  philoso¬ 
phique  sur  la  pathogénie. 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


119 

Si  ce  n’est  pas  à  Hippocrate  qu’appartient  la  doctrine  des  éléments 
ou  des  qualités  premières,  ainsi  qu’on  l’a  dit  quelquefois,  il  est  cer¬ 
tain  qu’il  s’en  est  inspiré  pour  sa  conception  de  la  nature  de  l’homme 
et  des  maladies. 

Sans  avoir  rien  formulé  de  sa  doctrine,  comme  l’ont  fait  depuis 
tant  de  philosophes,  et  sans  paraître  prétendre  au  rôle  glorieux  de 
législateur  qui  lui  a  été  décerné  par  ses  fils  et  ses  disciples,  sous  le 
titre  de  Dogmatisme ,  il  a  mieux  fait  et  il  s’est  contenté  de  mettre 
la  philosophie  dans  ses  œuvres  C’est  au  lecteur  de  la  découvrir  et 
la  postérité  ne  s’y  est  pas  méprise.  .En  caractérisant  ses  doctrines 
sous  les  noms  de  dogmatisme,  de  naturisme  et  A' humorisme, 
elle  a  montré  qu’elle  avait  saisi  les  tendances  de  cette  philosophie 
médicale. 

La  doctrine  d’Hippocrate  est  un  reflet  de  la  philosophie  du  temps 
appliquée  à  l’étude  de  l’homme  et  de  ses  maladies.  Successeur  de 
Démocrite,  d’Empédocle,  de  Zénon  d’Élée  ;  contemporain  de  Socrate 
et  de  Platon,  il  avait  été  nourri  de  doctrines  philosophiques  qui  de¬ 
vaient  diriger  sa  pensée  dans  l’observation  des  phénomènes  physio¬ 
logiques  et  morbides  de  l’homme. 

Au  reste,  il  en  a  toujours  été  ainsi  des  rapports  de  la  philosophie 
et  de  la  médecine.  Ges  deux  sciences  se  côtoient  et  se  suivent  sans 
cesse  ;  toujours  rivales,  quelquefois  amies,  plus  souvent  hostiles; 
car  si  l’étude  de  l’homme  est  leur  but,  la  méthode  qu’on  emploie 
pour  le  connaître  diffère  et  soulève  des  prétentions  passionnées  de 
préséances.  Il  n’est  pas  de  système  médical  qui  ne  s’inspire  d’une 
idée  philosophique  en  vogue,  et  l’empirisme  même  est  la  conséquence 
de  la  doctrine  du  doute  philosophique  de  Pyrrhon. 

Pendant  les  deux  siècles  qui  ont  précédé  la  naissance  d’Hippo¬ 
crate,  la  Grèce  et  l’ Asie-Mineur e  étaient  remplies  de  sages  qui  pas¬ 
saient  leur  vie  dans  la  contemplation  des  phénomènes  naturels  et 
qui  appliquaient  leur  esprit  à  l’étude  de  l’univers  et  de  l’homme. 
Voués  à  l’observation  de  la  nature,  ne  faisant  qu’un  petit  nombre 
d’expériences,  ils  étudiaient  à  la  fois  le  monde  physique,  physiolo¬ 
gique,  intellectuel  et  moral.  Très-avancés  en  astronomie,  préoccupés 
surtout  de  la  formation  du  monde  et  de  la  composition  de  sa  matière, 
les  uns,  comme  Démocrite,  étudiaient,  avec  les  organes  des  ani¬ 
maux,  les  phénomènes  accomplis  au  sein  des  corps  vivants  ainsi 
que  leurs  aberrations  ;  les  autres  analysaient  les  actes  de  l’intelli¬ 
gence  et  du  moral,  les  attributs  de  l’âme  et  de  Dieu,  les  constitu¬ 
tions  politiques  à  donner  aux  peuples  et  embrassaient  ainsi  la  pres¬ 
que  universalité  des  hautes  connaissances  humaines. 

Dès  l’origine  de  la  science,  le  problème  de  la  constitution  des 


120  MSTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 

divers  corps  de  la  nature  fut  posé,  et  s’il  ne  fut  pas  résolu  de  façon 
à  satisfaire  les  exigences  contemporaines,  la  solution  donnée  est 
telle ,  qu’en  attribuant  aux  mots  leur  signification  antique,  elle  ne 
mérite  point  le  dédain  dont  on  veut  quelquefois  l’accabler. 

Les  corps  étaient  considérés  comme  des  composés  de  principes 
ou  d’éléments  constituant  les  forces  primordiales  de  la  matière.  On 
y  reconnaissait  les  solides  représentés  par  la  terre ,  les  liquides  re¬ 
présentés  par  Veau  et  les  gaz  par  Y  air;  le  tout  réuni  au  moyen  du 
feu.  Ces  éléments  composaient  tout  l’univers.  Ils  étaient  en  propor¬ 
tion  variable  dans  chacun  des  corps  naturels  dus  eux-mêmes  à  une 
plus  ou  moins  grande  quantité  de  matière  gazeuse ,  de  terre  ou 
d’eau. 

A  chaque  élément  se  rapportait  une  qualité  particulière,  telle 
que  le  froid ,  le  chaud,  le  sec,  Yhurhide,  et  les  différentes  qualités 
des  corps  résultaient  de  la  prédominance  de  tel  ou  tel  élément.  On 
les  croyait  irréductibles,  simples,  homogènes,  ce  qu’on  sait  être 
aujourd’hui  une  erreur;  mais  en  même  temps  on  pensait,  d’après 
P  autorité  d’Anaxogore,  qu’ils  étaient  composés  de  molécules  sem¬ 
blables,  ou  atomes  formant  les  éléments  de  l’élément,  c’est-à-dire 
les  homéoméries, 

On  professait  déjà  comme  aujourd’hui,  que  la  matière  des  corps 
vivants  ne  périt  pas  avec  eux,  que  ses  éléments  dissociés  par  la 
mort  se  réunissent  pour  faire  des  corps  nouveaux  et  des  combinai¬ 
sons  nouvelles,  mais  qu’à  travers  ces  changements  elle  reste  cons¬ 
tamment  la  même  ;  que  rien  ne  naît  ou  ne  périt  que  la  forme,  que 
tour  à  tour,  enfin,  les  éléments  se  combinent  et  se  séparent  sous 
l’influence  des  forces  inconnues  de  l’univers. 

«  Tout  passe  de  l’un  au  multiple  et  du  multiple  à  l’un,  de  sorte 
que  la  nature  entière  n’est  autre  chose  que  le  mélange  ou  la  sépa¬ 
ration  des  atomes.  »  Ces  idées  se  retrouvent  dans  le  Traité  du  ré¬ 
gime,  liv.  I,  |  4t. 

«  Rien  ne  se  produit,  rien  ne  se  détruit  dans  le  monde  qui  n’ait 
existé  auparavant,  mais  se  mêlant  et  se  séparant  les  choses  changent. 
L’opinion  est  dans  le  monde  que  ce  qui  croît  de  Pluton  ( de  l’empire 
des  ombres )  à  la  lumière  prend  naissance,  et  que.  ce  qui  décroît  de 
la  lumière  à  Pluton  périt.... 

. La  vie  est  ici  et  là;  et  s’il  y  a  vie,  la  mort  est  impossible  si 

ce  n’est  avec  l’ensemble  des  choses;  car  où  serait  la  mort?  Mais 
s’il  n’y  a  pas  vie,  il  est  impossible  que  rien  naisse,  car  d’où  vien¬ 
drait  la  naissance?  Le  fait  est  que  tout  croît  et  décroît.  Naître  et 
mourir,  c’est  se  mêler  et  se  séparer. 

. Un  pour  tout,  tout  pour  un,  c'est  la  même  chose,  et  rien  dans 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE  >  121 

tout  n’est  la  même  chose,  car  l’usage  est  sur  ce  point  en  opposition 
avec  la  nature.  » 

Tout  est  ainsi  dans  cette  alternative  de  mouvement  ou  de  repos, 
et  il  est  impossible  d’étudier  le  rôle  des  éléments  dans  la  composi¬ 
tion  des  corps  sans  se  demander  en  vertu  de  quelle  magique  in¬ 
fluence  leurs  atomes  se  réunissent  pour  former  ces  éléments,  à 
quelle  force  ils  obéissent  les  uns  et  les  autres  pour  s’associer  ou  se 
disjoindre.  Pourquoi  ces  astres  en  mouvement  dans  l’espace?  pour¬ 
quoi  ces  corps  organisés  où  tout  concourt  à  un  but  déterminé  dont 
les  moyens  sont  asservis  aux  ordres  d’une  merveilleuse  intelligence? 
quelle  est  la  cause  de  tous  ces  phénomènes,  tel  est  enfin  le  grand 
problème  posé  dès  l’origine  de  la  science  et  légué  à  nos  méditations 
par  les  philosophes  et  les  physiologistes  de  la  Lxxxe  olympiade. 

Il  n’y  a  que  deux  manières  de  la  résoudre,  et  nous  ne  sommes 
pas  beaucoup  plus  avancés  sous  ce  rapport  qu’il  y  a  vingt  siècles 
Aujourd’hui,  comme  dans  ces  temps  reculés,  on  place  cette  force 
dans  la  matière  elle-même  ou  en  dehors  de  la  matière.  Si  l’on  fait 
delà  matière  le  siège  delà  force  qui  dirige  les  phénomènes  de  l’u¬ 
nivers,  il  faut  soutenir  que  la  matière  active  par  elle-même  est  sus¬ 
ceptible  de  s’imprimer  tous  les  changements  si  variés  qu’elle  éprouve. 
On  professe  alors  qu’il  y  a  de  toute  éternité  dans  l’espace  une  ma¬ 
tière  formée  d’atomes  doués  d’activité,  dont  les  mouvements  variés 
sont  la  cause  unique  des  mouvements,  des  phénomènes  et  des  innom¬ 
brables  changements  dont  l’univers  est  journellement  le  théâtre. 
C’est  le  système  de  Leucippe  d’Abdère,  adopté  par  Démocrile  et  un 
peu  plus  tard  développé  et  popularisé  par  Épicure.  Ce  fut  aussi  celui 
d’Empédocle  qui,  tout  en  admettant  le  rôle  d’activité  des  atomes 
dans  la  formation  des  éléments,  disait  en  corrigeant  sa  pensée  :  les 
vrais  éléments  ne  sont  pas  ceux  que  nos  sens  grossiers  perçoivent. 
Les  éléments  des  éléments  sont  des  êtres  vivants,  des  âmes,  des 
dieux. 

Asclépiade  est  en  médecine  le  disciple  de  ces  philosophes  et, 
comme  on  le  verra,  sa  doctrine  est  le  reflet  de  ces  erreurs. 

Au  contraire,  ceux  qui  placent  au  dehors  de  la  matière  la  force 
qui  lui  imprime  les  formes  qui  excitent  tant  notre  admiration,  sou¬ 
tiennent  que  la  matière  est  inerte,  qu’elle  est  incapable  de  se  changer 
elle-même,  qu’elle  ne  peut  se  transformer  que  par  l’intervention 
d’une  foice  objectivement  différente,  surajoutée,  qui  domine  l’uni¬ 
vers,  remplit  le  monde  et  lui  donne  la  vie.  C’est  la  philosophie 
d’Hippocrate  et  des  livres  de  la  collection  hippocratique.  En  les 
lisant  avec  soin,  on  y  découvre  un  certain  nombre  de  pensées  par¬ 
faitement  en  rapport  avec  les  doctrines  qui  précèdent.  L’espace  et 


122  ’ 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

la  matière  n’expliquent  pas  tout . ,  l’harmonie  de  l’univers  et 

l’ordre  qui  s’y  révèle  (xo<7j/.oç,  veut  dire  ordre),  semblent  faire  croire 
que  tout  s’y  passe  comme  si  tout  était  dirigé  par  une  intelligence, 
dont  la  nôtre  n’est  qu’une  faible  image. 

Ailleurs,  le  monde  est  mû  par  une  intelligence  d’où  vient,  soit  le 
mouvement  et  la  séparation  des  parties  discordantes,  soit  l’union  des 
parties  analogues,  de  façon  à  bien  établir  que  toutes  les  parties  de 
l’univers  obéissent  à  une  influence  générale  et  commune.  Enfin, 
au  point  de  vue  médical,  la  composition  du  corps  lui  paraît  sem¬ 
blable  à  celle  de  l’univers,  et  commence  la  comparaison  si  souvent 
faite  entre  ce  que  l’on  a  appelé  le  grand  monde  et  le  petit  monde, 
c’est-à-dire  le  macrocosme  et  le  microcosme.  Il  se  livre  aux  mêmes 
discussions  que  les  philosophes  de  son  temps,  sur  le  rôle  des  quatre 
éléments  dont  l’assemblage  constitue  le  corps  humain.  Ce  sont  ces 
éléments  qui  forment  les  liquides  ou  les  solides,  et  leur  distribution 
est  ordonnée  dans  l’organisme  par  la  même  force  qui  régit  l’univers. 
S'ils  sont  rassemblés  d’une  autre  façon,  l’ordre  cesse  et  la  maladie 
commence. 

Seulement,  quand  Hippocrate  fait  intervenir  cette  force  suprême 
à  propos  de  l’état  morbide,  ce  n’est  pas  pour  dire  que  celte  force 
s’altère  en  aucune  façon.  Jamais  il  n’a  tenu  ce  langage. 

D’après  lui,  les  causes  de  maladies  agissent  sur  les  éléments  et 
non  sur  cette  force  qu’il  appelle  nature  et  qui  n’intervient  que  pour 
conduire,  diriger  ou  coordonner  les  actes  de  l’économie,  afin  d’y 
établir  la  solidarité  d’action  qu’on  y  rencontre.  De  même  que  dans 
l’univers  les  phénomènes  naturels  sont  soumis  à  des  lois  constantes 
et  invariables,  de  même,  au  sein  du  corps  vivant ,  les  phénomènes 
physiologiques  sont  régis  par  des  lois  qui  leur  donnent  la-régularité 
nécessaire  à  la  conservation  de  l’être  Dès  que  l’ordre  physiologique 
est  troublé  ou  rompu,  la  maladie  commence  sans  porter  atteinte  à 
cette  force,  sans  pouvoir  l’anéantir;  car  dans  son  développement, 
dans  sa  durée,  elle  favorise  les  terminaisons  à  certains  jours  heu¬ 
reux  ou  néfastes,  pairs  ou  impairs,  qui  rappellent  les  idées  philoso¬ 
phiques  et  spéculatives  de  Pythagore  sur  les  nombres.  Elle  continue 
là  son  action  conservatrice  et  agit  comme  dans  l’état  de  santé;  ten¬ 
dant  sans  cesse  à  ramener  l’harmonie  troublée  par  une  série  d’actes 
nouveaux,  qui  ,  comme  les  actes  physiologiques,  ont  leur  ordre  de 
développement,  de  succession  et  de  durée.  Enfin  la  thérapeutique 
n’a  d’autre  but  que  de  prévoir,  de  favoriser,  ou  de  modérer  les 
phénomènes  au  moyen  desquels  cette  force  conservatrice  manifeste 
sa  puissance,  pour  ramener  le  désordre  des  fonctions  à  l’ordre  qui 
leur  est  naturel. 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE  123 

Une  fois  mis  en  présence  de  la  maladie,  l’observateur  semble 
entraîné  par  les  mêmes  idées  philosophiques  et  elles  dominent 
l’observation  de  toute  leur  influence.  Il  considère  dans  l’homme, 
comme  dans  l’univers,  le  mouvement  d’impulsion  qui  en  dirige  l’é¬ 
conomie,  To  svoppov;  ouvapiç  ;  cpuciç;  et  il  admet  qu’une  chaleur 
innée  naissant  avec  l’individu  et  se  développant  avec  lui,  se  sert 
des  mêmes  éléments  dont  se  compose  la  nature ,  pour  former 
dans  le  corps  humain  les  différents  solides  et  les  différentes  hu¬ 
meurs,  le  sang,  la  pituite  ou  phlegme;  la  bile  et  l’atrabile  ou 
l’eau. 

Principalement  attentif  au  rôle  important  que  jouent  ces  dernières 
dans  l’institution  comme  dans  l’ entretien  des  phénomènes  de  la  vie, 
d’après  leurs  proportions,  il  leur  accorde  une  influence  exagérée 
que  ne  pouvait  ratifier  l’avenir.  Complètement  trompé  sur  leur  ori¬ 
gine,  tout  en  croyant  la  connaître  avec  certitude,  il  imagine  que  le 
sang  fabriqué  par  le  cœur,  la  pituite  par  le  cerveau,  la  bile  par  le 
foie  et  l’atrabile  ou  Peau  par  la  rate,  se  répandent  dans  tout  le  corps 
en  proportions  différentes,  pour  faire  le  mélange  convenable  à  la 
santé.  De  plus,  en  vertu  d’un  principe  de  physiologie  et  de  pathologie 
fort  contestable,  sinon  erroné,  il  pense  que  toutes  parties  communi¬ 
quant  ensemble,  comme  les  aréoles  du  tissu  cellulaire,  qu’elles  sont 
traversées  par  ces  humeurs,  libres  de  se  porter  sur  différents  points 
sous  l’action  des  diverses  influences  morbifiques,  et  que  cet  afflux 
anormal  est  l’origine  de  la  plupart  des  maladies.  A  cette  grande  idée 
se  rattache  la  théorie  des  fluxions  et  l’emploi  des  révulsifs.  Si  le 
fait  est  vrai  pour  la  diffusion  séreuse  de  l’anasarque  et  des  humeurs 
dans  les  différentes  diathèses  scrofuleuse,  syphilitique,  bilieuse  aiguë 
ou  ictère,  goutteuse,  etc.,  il  n’en  est  pas  toujours  ainsi,  et  la  diffu¬ 
sion  humorale  est  soumise  à  d’autres  lois  hydrauliques  que  celles  de 
la  porosité  des  tissus. 

Il  lui  semble  impossible  de  faire  une  bonne  médecine  sans  étu¬ 
dier  préalablement  la  nature  de  l’homme,  et  en  effet  qui  ne  connaît 
pas  l’homme  sain  ne  connaîtra  jamais  l’homme  malade.  C’est  ce 
qu’Hippocrate  a  dit  en  d’autres  termes  dans  le  Traité  des  lieux , 
§  2  :  «  La  connaissance  de  la  nature  du  corps  est  le  point  de  départ 
de  tout  raisonnement  en  médecine  »,  et  dans  le  Régime  :  «  Celui 
qui  fait  un  bon  traité  du  régime  de  l’homme  doit  connaître  dans  la 
nature  humaine.  Ce  qu’il  doit  pénétrer,  c’est  la  constitution  intime 
et  primitive  du  corps,  c'est-à-dire  les  éléments,  et  après,  il  cher¬ 
chera  à  connaître  les  parties  dont  cette  nature’ est  secondairement 
composée,  c’est-à-dire  les  solides  et  les  liquides.  »  — Bien  que  le 
livre  de  l’ancienne  médecine  renferme  quelques  propositions  qui 


124 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


semblent  contraires  aux  précédentes,  M.  Andral  fait  remarquer  que 
la  contradiction  est  plus  apparente  que  réelle. 

En  effet,  lorsque  Hippocrate  avance  que  le  médecin  n’a  pas  be¬ 
soin  de  faire  une  étude  spéciale  de  la  nature  de  l’homme  et  que  les 
faits  médicaux  peuvent  lui  suffire  dans  cette  recherche,  on  voit,  en 
lisant  tout  le  paragraphe,  qu’il  attaque  seulement  ceux  qui  procè¬ 
dent  dans  cette  étude  d’une  manière  hypothétique,  substituant  aux 
réalités  naturelles  les  conceptions  arbitraires  de  leur  esprit. 

Cette  nature  est  le  résultat  du  mélange  des  éléments  combinés 
de  façon  à  produire  les  solides  et  les  liquides  de  l’organisme.  Tout 
est  à  étudier  dans  l’homme,  et  les  auteurs  du  Régime  ont  raison,  à 
notre  point  de  vue  contemporain,  de  vouloir  étudier  d’abord  les  élé¬ 
ments,  puis  ce  qui  en  dérive  à  l’état  solide  ou  à  l’état  liquide.  On  sait 
tout  le  parti  qu’Hippocratë  a  tiré  de  cette  étude.  Pour  lui,  les  pro¬ 
priétés  et  qualités,  ou  forces  (Suvapi;),  résultent  de  leur  composition 
(voir  de  Y  Ancienne  médecine),  et  les  modifications  de  ces  propriétés 
ou  qualités  sont  subordonnées  aux  altérations  des  parties  consti¬ 
tuantes  du  corps.  C’est  la  localisation  des  maladies.  En  outre,  la  cha¬ 
leur  innée  qui  va  en  diminuant  avec  l’âge  et  qui  persiste  autant  que 
la  vie,  joue  un  rôle  dans  les  phénomènes  de  la  santé  aussi  bien  que 
dans  l’état  de  maladie,  et  Hippocrate  dit  qu’il  y  a  des  circonstances 
où  les  humeurs  acquièrent  une  chaleur  plus  grande,  qui  se  com¬ 
munique  aux  solides  du  corps  et  que  cette  augmentation  de  chaleur 
fait  la  fièvre. 

Pour  lui,  le  corps  est  constitué  par  un  mélange  de  parties  solides 
et  de  parties  liquides;  recevant  de  l’air  apporté  du  dehors  ;  animé 
d’une  chaleur  interne;  doué  de  qualités  et  de  propriétés  en  rapport 
avec  la  nature  de  ses  parties  constituantes  et  pouvant  changer  avec 
ses  parties  ;  dirigé  dans  l’ensemble  de  ses  actés  normaux  aet  anor¬ 
maux,  par  la  force  régulatrice  de  l’univers  sans  laquelle  on  ne  com¬ 
prend  rien  à  l’harmonie  de  la  nature.  C’est  là  l’origine  de  ce  prin¬ 
cipe  de  composition  des  corps  vivants  :  ce  qui  contient,  ce  qui  est 
contenu  et  ce  qui  donne  le  mouvement  (xà  lo-yovxa,  xà  iyc$yop.svot, 
jtal  xà  juvoïïvxoc).  ( Épidémies ,  liv.  6,  sect.  8.) 

Ce  corps  vivant,  ainsi  doué,  avec  sa  force,  présente  des  propriétés 
particulières  qui  le  caractérisent,  entre  autres  celles  d’être  impres¬ 
sionné,  troublé  en  totalité,  dès  qu’une  partie  se  trouve  atteinte, 
bien  différente  sous  ce  rapport  du  corps  brut  qui,  altéré  sur  un  point, 
ne  sent  rien  sur  les  autres.  C’est  ce  qui  a  pu  faire  dire  métaphori¬ 
quement  à  Hippocrate  : 

«  Le  corps  vivant  est  un  cercle  dont  on  ne  peut  trouver  le  com¬ 
mencement . Tout  est  commencement  et  fin . Tout  concourt, 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


125 

tout  conspire .  Le  corps  vivant  est  un  tout  harmonique  dont  les 

parties  se  tiennent,  restent  en  état  de  dépendance  mutuelle,  et  dont 
tous  les  actes  sont  solidaires  les  uns  des  autres.  » 

Voilà  l’idée  qui  domine  toute  la  médecine  de  ces  temps  et  qui 
règne  dans  la  collection  des  œuvres  hippocratiques. 

C’est  encore  à  beaucoup  de  titres  la  loi  fondamentale  de  ceux  qui 
observent  sagement  et  obéissent  aux  grands  principes  de  l’observa¬ 
tion  raisonnée. 

Toutes  les  parties  du  corps,  quel  que  soit  le  point  malade,  exer¬ 
cent  une  action  sympathique  sur  les  autres,  le  ventre  sur  la  tête,  la 
tête  sur  le  ventre,  sur  les  chairs  et  cela  dépend  de  ce  que  les  diver¬ 
ses  parties  quoique  n’étant  pas  disposées  de  même,  sont  au  fond 
identiques,  formées  des  mêmes  éléments  combinés  de  différentes 
façons.  La  plus  petite  lésion  d’une  partie  est  ressentie  par  tout  le 
corps,  parce  que  la  plus  petite  a  tout  ce  que  possède  la  plus  grande  ; 
de  là  un  principe  de  traitement  auquel  chacun  peut  encore  souscrire, 
à  savoir  qu’il  faut  souvent  traiter  tout  le  corps,  mais  qu’il  faut  sur¬ 
tout  rechercher  la  partie  primitivment  atteinte  pour  y  porter  re¬ 
mède,  dans  le  but  de  faire  plus  sûrement  disparaître  la  souffrance 
générale. 

4“  De  l’étiologie  d’Hippôerale. 

Les  causes  des  maladies  étaient  déjàelassées  au  temps  d’Hippocrate 
sous  le  nom  de  causes  intérieures ,  dépendantes  de  l’âge,  du  sexe, 
du  «tempérament,  des  habitudes,  de  l’exercîcq,  de  l’hérédité,  et  de 
causes  extérieures  dues  à  l’influence  de  l’air,  des  aliments,  des 
eaux,  des  lieux, -du  sommeil  et  des  veilles,  des  choses  qui  sortent 
de  notre  corps,  et  de  celles  qui  y  sont  retenues,  des  passions,  des 
poisons,  des  venins,  etc.  Nous  n’avons  fait  que  perfectionner  cette 
étude  des  causes  morbides,  en  précisant  le  mode  d’action  de  ces 
causes,  mieux  qu’on  ne  pouvait  le  faire  alors. 

Age.  —  Le  livre  des  Aphorismes  et  le  livre  Ier  des  Épidémies , 
§  22,  renferment  beaucoup  de  principes  importants  sur  les  rapports 
de  l’àge  avec  la  nature,  la  forme,  la  gravité,  la  marche,  la  durée  et 
le  mode  de  terminaison  des  maladies. 

«  Dans  les  maladies,  il  y  a  moins  de  danger  pour  ceux  dont  la  ma¬ 
ladie  est  conforme  à  leur  âge.  »  (Sect.  IV,  aphor.  34.) 

Cela  est  très-vrai  pour  quelques  maladies  aiguës,  et  surtout  pour 
les  fièvres  éruptives. 

«  Les  vieillards  sont  moins  sujets  aux  maladies  que  les  jeunes 


126 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 
gens,  mais  les  maladies  chroniques  qui  viennent  chez  eux  ne  finissent 
souvent  qu’avec  eux.  » 

Cela  est  très  vrai  pour  la  bronchite  chronique,  les  tumeurs  du 
foie,  les  maladies  delà  vessie,  etc. 

«  Les  catarrhes  des  vieillards  ne  guérissent  jamais.  » 

Cela  est  vrai. 

Complexions.  —  Les  constitutions  sanguine,  bilieuse  et  phlegma- 
tique,  ce  que  nous  appelons  aujourd’hui  le  tempérament,  ont  été  in¬ 
diquées  par  Hippocrate  dans  leurs  rapports  avec  l’apparition  de  cer¬ 
taines  maladies  (Épidémies,  liv.  1er  et  III).  Dans  ce  dernier  livre, 

§  54,  se  trouve  un  passage  qui  indique  la  complexion  prédisposante 
à  la  phthisie  pulmonaire. 

<.<  La  phthisie  sévit  de  préférence  sur  des  hommes  dont  le  corps 
est  glabre,  la  peau  blanchâtre,  le  teint  blafard,  la  chair  molle,  et 
qui  présentent  une  saillie  considérable  des  omoplates. 

«c  Dans  une  année,  les  complexions  sanguines  et  mélancoliques 
lurent  frappées  par  les  frénésies,  les  manies  et  les  entérites  in¬ 
tenses.  ». 

Habitudes.  —  Les  habitudes  sont  aussi  indiquées  comme  des 
causes  fréquentes  de  maladie. 

«  Les  choses  auxquelles  on  est  accoutumé  depuis  longtemps,  lors 
même  qu’elles  sont  moins  bonnes  que  d’autres,  nuisent  moins  que 
celles  auxquelles  on  n’est  pas  habitué.  »  (Aph.) 

«  C’est  un  grave  inconvénient  que  de  passer  brusquement  d’nne 
vie  laborieuse  à  une  vie  inoccupée  et  réciproquement.  »  (De  la  na¬ 
ture  de  l'homme.)  * 

Exercice.  —  h’ exercice  peut  devenir  cause  de  maladie,  soit  par 
défaut,  soit  par  excès,  ce  qui  arrivait  fréquemment  dans  cè  temps, 
où  la  gymnastique  était  en  honneur.  A  ce  sujet,  Hippocrate  (Ré¬ 
gime,  liv.  II)  s’occupe  des  maladies  des  athlètes  ;  ces  hommes  aux¬ 
quels  l’exercice  avait  créé  un  tempérament  spécial,  tempérament 
athlétique ,  avaient  des  maladies  à  eux  ;  mais  tout  cela  a  disparu  avec 
le  changement  d’habiiude. 

Hérédité.  —  L'hérédité ,  cette  cause  si  importante  de  nos  mala¬ 
dies,  a  été  signalée  en  termes  explicites  à  l’époque  primitive  de  la 
science.  Hippocrate  en  parle  dans  son  traité  Des  airs,  des  eaux  et 
des  lieux ,  à  propos  d’un  vice  de  conformation  singulier,  la  macro- 
céphalie,  qu’il  avait  observé  chez  un  petit  peuple  voisin.  On  défor- 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE  127 

mait  la  tête  des  enfants  après  la  naissance,  et  il  arriva  qu’ après  bien 
des  générations,  les  enfants  venaient  au  mondela  tête  mal  conformée. 
C’est  alors  qu’il  dit  : 

«  Si  ceux  qui  naissent  de  parents  chauves,  louches  ou  avec  des 
yeux  bleus  ont  des  yeux  bleus,  sont  louches  ou  chauves,  rien  n’em¬ 
pêche  qu’un  homme  ayant  une  longue  tête  n’engendre  un  enfant  à 
longue  tête.  » 

Il  ajouta  plus  loin  : 

«  Le  bilieux  naît  du  bilieux,  le  phlegmatique  du  phlegmatique.  » 

Il  admettait  l’hérédité  de  l’épilepsie,  de  la  phthisie  et  de  l’affec¬ 
tion  calculeuse. 

De  l’air,  des  eaux ,  des  lieux.  —  Les  causes  extérieures  de  la 
santé  et  de  la  maladie  sont,  en  général,  les  influences  incessantes 
des  agents  physiques  qui  nous  entourent,  et  dont  l’ensemble  cons¬ 
titue  l’univers.  On  aura  une  idée  de  leur  action  quand  on  apprendra 
que  par  eux  se  forment,  non-seulement  l’état  physique  de  l’homme, 
mais  encore  son  état  intellectuel  et  moral,  ses  sentiments,  ses  pas¬ 
sions,  et  jusqu’à  ses  institutions  civiles,  politiques  et  religieuses. 
C’est  Hippocrate  qui,  le  premier,  dans  le  traité  Des  airs,  des  eaux 
et  des  lieux,  a  frayé  la  voie  que  plus  tard  Montesquieu  devait  par¬ 
courir  avec  tant  d’éclat. 

A  l’origine  de  la  science,  on  s’est  beaucoup  occupé  de  l’influence 
des  agents  physiques  sur  la  vie,  et  Hippocrate  est  un  de  ceux  qui 
l’ont  fait  avec  le  plus  de  succès.  Cela  était  d’autant  plus  nécessaire, 
que  l’on  attribuait  généralement  les  épidémies  et  la  plupart  des 
maladies  à  une  intervention  de  la  divinité,  à  la  colère  des  dieux  ou 
à  l’influence  des  démons.  En  prononçant  les  mots  to  ôsTov,  à  l’occa¬ 
sion  du  développement  de  certaines  maladies,  et  surtout  de  la  ma¬ 
ladie  sacrée  ou  épilepsie,  Hippocrate  employait  une  locution  de  son 
époque,  sans  y  ajouter  la  créance  qu’elle  avait  dans  l’esprit  du  vult 
gaire,  et  il  proteste  contre  cette  croyance.  C’est  lui  qui  a  déclaré 
ne  voir  rien  de  plus  divin  dans  cette  maladie  que  dans  les  autres, 
et  il  termine  sa  critique  en  donnant  le  conseil  d’en  chercher  les 
causes  naturelles,  sûr  qu’on  trouvera  quelque  chose  à  cet  égard. 
Combien  de  temps  a-t-on  cru  à  l’intervention  des  dieux  dans  la  pro¬ 
duction  des  fièvres  paludéennes  ?  Il  a  fallu  le  génie  d’Empédocle 
pour  en  découvrir  la  véritable  cause.  On  sait  que  les  populations 
d’Agrigente,  en  Sicile,  désolées  par  les  fièvres,  faisaient  de  nombreux 
sacrifices  dans  les  temples  pour  être  débarrassées  du  fléau,  lorsque 
Empédocle,  faisant  fermer  l’ouverture  placée  entre  deux  collines 
d’où -venaient  avec  le  vent  les  miasmes  d’un  marais  voisin,  fit  dispa- 


128  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

raître  la  fièvre.  Il  fit  de  même  à  Sélinum,  en  noyant,  par  de  grands 
courants  d’eau,  un  marais  placé  au  centre  de  la  ville.  Les  habitants, 
qui  voyaient  dans  la  fièvre  une  punition  du  ciel,  virent  un  Dieu  dans 
leur  sauveur,  et  lui  offrirent  des  sacrifices  dans  des  temples  érigés 
en  son  honneur. 

Comme  on  le  voit,  le  mysticisme  de  l’esprit  humain  ne  perd  jamais 
ses  droits,  et  le  surnaturel  vient  toujours  le  trouver,  sûr  d’être  bien 
accueilli  par  lui. 

Parmi  toutes  les  causes  extérieures  des  maladies,  les  aliments, 
l’air,  le  climat,  le  sol,  etc.,  sont  celles  qui  ont  été  étudiées  avec  le 
plus  de  soin  par  Hippocrate,  dans  le  traité  D.es  airs ,  des  eaux  et  des 
lieux  ;  dans  Y  Ancienne  médecine  ;  dans  le  Régime  des  maladies 
aiguës  ;  dans  le  Régime  en  général ,  dans  le  livre  des  Épidé¬ 
mies ,  et  enfin  dans  quelques  Aphorismes  de  la  troisième  section. 

Des  aliments. — Les  aliments  peuvent  nuire  par  leur  abondance, 
par  leur  insuffisance  et  par  leur  mauvaise  qualité. 

«  Si  la  pléthore  produit  des  accidents,  l’insuffisance  des  aliments 
en  produit  de  plus  funestes.  » 

Pour  lui,  l’insuffisance  des  aliments  cause  un  très-grand  nombre 
de  maladies,  et  modifie  leur  physionomie  en  changeant  leurs  symp¬ 
tômes,  leur  marche,  leur  durée  et  leurs  terminaisons.  Dans  les 
maladies  aiguës,  l’abstinence  amène  l’anxiété,  l’insomnie,  le  délire, 
le  trouble  de  la  vue,  les  tintements  d’oreille,  des  vertiges,  l’angoisse 
de  la  respiration;  elle  empêche  la  résolution  et  favorise  le  passage  à 
l’état  chronique.  C’est  alors  qu’il  dit  : 

«  Il  est  honteux  de  ne  pas  connaître  les  symptômes  engendrés  par 
l’inanition.  Beaucoup  de  médecins  les  produisent  par  une  diète  trop 
prolongée,  alors  il  survient  un  autre  médecin  ou  même  un  homme 
étranger  à  la  médecine  qui  ramène  tout  simplement  à  la  santé  un 
homme  qu’on  croyait  perdu.  C’est  ainsi  qu’on  déconsidère  la  méde¬ 
cine.  » 

Dans  le  traité  du  Régime  des  gens  en  santé ,  Hippocrate  établit 
que  l’alimentation  doit  varier  suivant  la  saison  et  selon  les  âges,  selon 
les  sexes,  le  tempérament  et  l’exercice  que  font  les  personnes.  Ainsi  : 

«  Les  enfants  supportent  plus  difficilement  la  diète  que  les  adultes. 
L’absence  d'exercice,  chez  une  personne  qui  mange  beaucoup,  amène 
des  accidents  de  pléthore  accompagnés  de  phénomènes  d’irritation 
du  côté  des  voies  digestives. 

«  Il  y  a  des  cas  où,  avec  un  exercice  très- considérable,  l’alimen¬ 
tation  n’est  pas  assez  abondante,  et  occasionne  des  accidents  gastri¬ 
ques  qu’un  peu  de  repos  fait  disparaître.  » 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE  129 

Tout  cela  est  très-vrai,  et  aujourd’hui  ce  sont  des  faits  vérifiés 
par  tous  ceux  qui  observent,  sans  prévention,  les  phénomènes  de  la 
nature. 

Le  traité  Des  airs,  des  eaux  et  des  lieux  est  exclusivement  con¬ 
sacré  aux  influences  de  l’air  et  du  climat  sur  la  santé.  C’est  le  plus 
remarquable  de  la  collection  hippocratique.  On  y  voit  que.  le  méde¬ 
cin  amoureux  de  son  art  doit  étudier  la  qualité  des  eaux,  l’influence 
des  saisons  et  de  leur  action  respective,  ia  nature  des  vents  chauds 
ou  froids,  ceux  qui  sont  communs  à  tous  les  pays,  et  ceux  qui  sont 
propres  à  chaque  localité.  Hippocrate  dit  même  que ,  sans  jamais 
avoir  séjourné  dans  une  ville,  le  médecin  peut  avoir  une  idée  assez 
exacte  de  la  santé  des  habitants,  et  des  maladies  qui  y  régnent,  s’il 
a  égard  à  1  exposition  de  la  ville  par  rapport  aux  vents,  au  lever  et 
au  coucher  du  soleil,  aux  qualités  du  sol  bas  ou  élevé,  sec  ou  hu¬ 
mide,  nu  ou  boisé,  aux  qualités  des  eaux,  au  genre  de  la  vie,  d’ali¬ 
mentation,  d’exercice  et  d’occupation  des  habitants,  etc.  Cela  est 
très-juste. 

En  étudiant  l’influence  sur  la  santé  des  différentes  expositions  au 
nord,  au  sud,  à  l’orient  ou  à  l’occident,  Hippocrate  formule  pour  la 
première  fois  les  principes  que  vingt  siècles  d’expériences  ulté¬ 
rieures  n’ont  fait  que  légitimer. 

Influence  du  Nord.  —  Sous  l’influence  de  l’air  froid  et  sec, 
l’homme  a  un  grand  développement  de  forces  physiques  et  des 
fonctions  digestives  avec  une  tonicité  plus  grande  des  tissus.  La  pu¬ 
berté  est  tardive,  les  règles  moins  abandantes,  les  conceptions 
moins  nombreuses,  et  la  vie  moyenne  plus  longue. 

Là,  sont  plus  communes  les  maladies  aiguës,  telles  que  la  pleuré¬ 
sie,  la  pneumonie,  les  hémorrhagies  nasales,  et  elles  marchent  plus 
vite  vers  la  résolution. 

Les  femmes  récemment  accouchées  sont  plus  sujettes  qu’ailleurs 
à  devenir  phthisiques,  et  il  y  a  chez  les  enfants  de  fréquentes  hydro- 
pisies  du  scrotum. 

Influence  du  Midi.  —  Les  vents  du  midi,  chauds  et  humides, 
produisent  la  faiblesse  et  l’atonie  avec  peu  d’appétit,  prédominance 
du  phlegme  ou  suc  muqueux;  les  évacuations  sont  faciles,  abon¬ 
dantes,  et  la  durée  de  la  vie  est  généralement  plus  courte  que  chez 
les  habitants  du  nord. 

Les  maladies  aiguës  inflammatoires  sont  rares,  et  quand  elles  se 
•  montrent,  elles  ont  une  certaine  disposition  à  devenir  chroniques. 
Il  se  produit  souvent  de  la  diarrhée,  des  ophthalmies  avec  sécrétions 

BOUCHUT.  9 


130  HISTOIRE  DE  IA  MÉDECINE 

abondantes,  plutôt  muqueuses  que  purulentes,  mais  elles  sont 
courtes  et  sans  pravité.  C’est  le  pays  des  hémorrhoïdes,  des  pertes 
utérines  et  de  la  leucorrhée.  Quant  aux  enfants,  ils  sont  plus  que 
partout  ailleurs  sujets  aux  convulsions  et  à  l’épilepsie. 

Influence  du  Levant.  —  A  cette  exposition,  la  plus  salubre  de 
toutes,  l’air  est  chaud,  sec,  et  les  habitants  ont  en  général  la  colora¬ 
tion  vermeille  du  tempérament  sanguin,  avec  un  caractère  doux  et 
pénétrant. 

Les  maladies  sont  assez  rares,  légères  et  de  même  nature  que 
dans  les  villes  exposées  au  midi. 

Influence  de  l'Occident.  —  Ici  l’air  est, humide,  et  offre  de  fré¬ 
quentes  alternatives  de  température.  Il  y  a  un  contraste  fâcheux 
entre  la  fraîcheur  du  matin  ou  du  soir  avec  la  chaleur  du  jour.  C'est 
la  plus  insalubre  des  expositions. 

Les  habitants  sont  de  faible  complexion,  ont  le  teint  décoloré,  et 
les  tissus  du  visage  un  peu  bouffis.  Leurs  maladies  sont  nom¬ 
breuses  et  à  peu  près  les  mêmes  que  dans  toutes  les  autres  expo¬ 
sitions. 

Une  remarque  à  faire  ici,  c’est  que  ces  observations  ne  sont 
applicables  qu’aux  lieux  où  pratiquait  Hippocrate,  et  il  n’a  pas  dit 
qu’il  en  dût  être  partout  de  même. 

C’est  dans  le  traité  De  la  nature  de  l’homme ,  dans  le  traité  Des 
humeurs ,  et  dans  le  livre  Des  vents ,  qu’il  revient  encore  sur  les 
qualités  de  l’air,  de  l’atmosphère  et  des  particules  nuisibles,  et  des 
miasmes  qui  peuvent  s’y  trouver  en  suspension. 

«  Si  l’air  entre  dans  le  corps  chargé  de  miasmes  ennemis  de  la 
nature  humaine,  les  hommes  sont  malades;  s’ils  sont  ennemis  des 
autres  espèces  animales,  l’homme  restera  sain,  mais  celles-ci  seront 
frappées.  »  ( Des  vents.) 

Cela  est  très- remarquable.  Lucrèce  en  a  dit  autant  dans  son 
poëme  sur  la  Nature  des  choses. 

«  Ils  viennent  on  ne  sait  d’où  par  les  vents,  voyageant  avec  les 
nuages  et  portant  la  mort,  ou  ils  s’élèvent  de  la  terre  humide  sous 
l’influence  du  soleil.  » 

C’est  la  théorie  actuelle  sur  la  formation  des  miasmes  qui  produi¬ 
sent  les  typhus  et  les  fièvres  intermittentes. 

Des  eaux.  —  Hippocrate  attribuait  une  grande  influence  aux  eaux 
d’un  pAys,  et  particulièrement  à  celles  qu’on  destinait  à  la  boisson, 
aux  eaux  de  source,  de  rivière,  de  pluie,  de  neige,  de  fonte  des 
glaces  et  des  marais  qu’il  appelle  eaux  dormantes. 


des  Naturistes  —  rippocrate  131 

«  Les  eaux  des  marais  et  dormantes  sont  les  plus  funestes  à  la 
santé  de  l’homme.  » 

Mais,  dans  sa  pensée,  il  parlait  de  ces  eaux  prises  en  boisson, 
car,  malgré  les  travaux  antérieurs  d’Empédocle,  il  ne  connaissait 
pas  l’action  des  effluves  qui  s’élèvent  des  marais.  Cela  est  d’autant 
plus  curieux  qu’il  n’ignorait  aucun  des  accidents  produits  par  l’in¬ 
toxication  paludéenne. 

D’après  Hippocrate,  là  où  les  eaux  sont  dormantes,  la  durée 
moyenne  de  la  vie  est  plus  courte,  la  vieillesse  prématurée,  les  en¬ 
fants  naissent  gras,  boursoufflés  ;  il  semble  qu’ils  sont  forts,  mais  ce 
n’est  qu’une  apparence  trompeuse  ;  peu  de  temps  après  leur  nais¬ 
sance  ils  perdent  leur  embonpoint  factice,  deviennent  maigres,  ché¬ 
tifs  et  meurent  en  grand  nombre. 

Chez  les  femmes,  les  conceptions  sont  rares,  les  accouchements 
plus  difficiles,  et  souvent  suivis  de  leucophlegmasie. 

Dans  ces  pays,  régnent  :  1°  La  fièvre  intermittente  avec  toutes 
ses  variétés,  avec  l’augmentation  de  volume  de  la  rate  et  les  hydro- 
pisies  consécutives;  2°  la  fièvre  rémittente,  et  3°  le  flux  de  ventre 
avec  épreintes,  selles  sanguinolentes,  en  un  mot  la  dyssenterie. 

Tout  cela  est  très-vrai.  Pour  la  contrée  où  vivait  Hippocrate,  et 
pour  tous  les  pays  chauds  où  existent  des  eaux  dormantes,  la 
science  moderne  n’a  fait  que  confirmer  ces  assertions  du  mé¬ 
decin  grec. 

Des  saisons  et  des  influences  atmosphériques.  —  Dans  le  troi¬ 
sième  livre  des  Épidémies,  Hippocrate  divise  l’année  en  deux  par¬ 
ties,  Yestivale  et  Yhivernale. 

C’est  là  où  il  dit  : 

«  L’arrivée  de  l’hiver  guérit  les  maladies  de  l’été. 

«  L’arrivée  de  l’été  change  les  maladies  de  l’hiver.  » 

Rien  n’est  plus  vrai  d’une  manière  générale  que  ce  double  prin¬ 
cipe,  dont  il  ne  faudrait  cependant  pas  exagérer  l’importance.  Ainsi 
dans  les  pays  de  fièvre  intermittente,  ces  fièvres,  qui  viennent  à  la 
fin  de  Tété,  disparaissent  pendant  l’hiver.  La  bronchite  chronique  et 
l’asthme  s’améliorent  dans  l’été.  Certaines  maladies  épidémiques, 
comme  le  choléra  qui  a  son  lieu  d’origine  dans  l’Inde,  se  montrent 
Tété,  et  cessent  l’hiver  pour  revenir  Tété  suivant. 

Hippocrate  a  été  plus  loin,  mais  sa  manière  de  voir  est  peut-être 
moins  exacte,  lorsqu’il  a  dit  :  Les  maladies  d’une  saison  sont  souvent 
dues  à  l’influence  de  la  saison  précédente.  La  saison  hivernale  en¬ 
gendre  les  maladies  de  la  saison  estivale  qui  lui  succède,  et  celle-ci, 


132  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

à  son  tour,  donne  naissance  aux  maladies  de  la  saison  hivernale 
qui  suit. 

Dans  cette  doctrine,  adoptée  par  Celse  et  Galien,  l’étude  de  la 
constitution  hivernale  pourrait  faire  prédire  les  maladies  de  l’été 
suivant,  et  on  suppose  que  l’organisme,  différemment  modifié  par 
les  saisons  estivale  et  hivernale,  est  plus  ou  moins  influencé  par  la 
saison  qui  remplace  l’autre,  d’où  une  prédisposition  aux  maladies 
compliquées  par  l’influence  saisonnière  actuelle. 

Hippocrate  admet,  en  effet,  que,  dans  chaque  saison,  prédomine 
une  humeur,  et  comme  la  maladie  dépend  de  leur  intempérie,  c’est- 
à-dire  de  leur  prédominance,  cet  excès,  en  rapport  avec  l’influence 
saisonnière  précédente,  crée  pour  le  présent  une  prédisposition 
morbide  toute  spéciale.  C’est  ainsi  qu’il  faut  comprendre  l’influence 
des  saisons  sur  la  production  des  maladies.  (De  la  nature  de 
V  homme.) 

En  hiver,  prédominent  les  sucs  blancs,  le  phlegme,  la  pituite,  les 
mucosités,  ce  qui  amène  les  maladies  de  la  gorge,  des  fosses  nasa¬ 
les,  des  bronches,  la  diarrhée  indolente,  et  toutes  les  affections 
catarrhales. 

Au  printemps,  apparaît  un  mouvement  plus  vif  du  sang,  occa¬ 
sionné  par  son  excès  de  quantité,  d’où  une  disposition  aux  hémor¬ 
rhagies  et  aux  phlegmasies  aiguës. 

En  été,  les  fonctions  du  foie  s’exagèrent,  la  bile  est  plus  abon¬ 
dante,  et  se  montre  comme  élément  dans  toutes  les  maladies  qui 
ont  un  caractère  bilieux  plus  ou  moins  prononcé,  dans  la  diarrhée, 
dans  la  fièvre  bilieuse,  etc.  C’est  là  un  fait  constant  dans  les  pays 
chauds,  comme  dans  la  Grèce,  où  ont  été  faites  ces  observations. 

En  automne,  le  sang  diminue,  et  la  bile  noire,  ou  l’eau,  prédomi¬ 
nent;  c’est  le  temps  des  fièvres  intermittentes  et  des  maladies  de  la 
rate,  de  la  dyssenterie,  du  retour  des  affections  catarrhales,  etc. 

On  trouve  l’application  et  la  répétition  de  ces  principes  dans  le 
livre  des  Épidémies,  dans  le  livre  du  Pronostic,  dans  quelques 
passages  des  Aphorismes,  mais  il  ne  s’y  trouve  rien  autre  que  ce 
que  je  viens  de  dire, 

Des  climats.  —  L’influence  des  climats  a  été  pour  Hippocrate 
l’occasion  de  montrer  toute  sa  sagacité  d’observateur  et  de  philo¬ 
sophe.  Dans  son  traité  Des  airs ,  des  eaux  et  des  lieux,  il  compare 
les  habitants  des  climats  chauds  de  l’Asie,  et  ceux  des  climats  tem¬ 
pérés  de  l’Europe,  sous  le  double  rapport  du  physique  et  du  moral, 
et  il  montre  tout  l’avantage  que  possèdent  ces  derniers  sur  les 
autres.  Dans  son  opinion,  les  qualités  de  l’air  respiré  du  sol,  haut 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


133 


ou  bas,  sec  ou  humide,  les  eaux  à  boire  et  les  vapeurs  d’eau,  la 
nourriture,  etc.,  exercent  une  influence  considérable  sur  l’état  in¬ 
tellectuel,  moral  et  politique  des  peuples.  En  Asie,  dit-il,  où  la 
température  est  éloignée  de  chaleurs  excessives  et  du  grand  froid, 

«  Les  mœurs  sont  douces  et  faciles,  tout  dans  l’homme  est  tem¬ 
péré  comme  le  climat;  il  est  sans  courage,  sans  constance  dans  le 
travail,  facile  à  abattre  par  la  fatigue,  sans  énergie  morale,  tout  en¬ 
tier  à  l’attrait  du  plaisir,  facile  à  gouverner,  et  acceptant  sans  peine 
l’institution  des  gouvernements  despotiques,  qui,  à  leur  tour,  agis¬ 
sent  sur  lui  en  l’énervant  davantage.  »  ( Des  airs ,  des  eaux  et  des 
lieux ,  p.  55.) 

En  Europe,  c’est  tout  le  contraire,  mais  les  mœurs  varient  avec 
les  dispositions  locales  de  chacune  des  contrées  qu’on  observe. 

Quand  le  pays  est  montueux,  inégal,  très-élevé  au-dessus  de  la 
mer,  et  sujet  à  de  grandes  vicissitudes  atmosphériques,  les  habitants 
sont  courageux,  ardents  au  travail,  rudes  à  la  fatigue,  opiniâtres, 
capables  de  grandes  entreprises,  violents  dans  leurs  résolutions  et 
dans  leurs  mœurs,  plus  sauvages  que  civilisés,  et  d’humeur  généra¬ 
lement  très-belliqueuse.  (Des  lieux,  p.  87.) 

Si  le  pays  est  plat,  enfoncé,  exposé  à  des  vents  chauds  qui  entre¬ 
tiennent  une  température  douce  et  variable,  les  habitants  ont  moins 
de  courage,  sont  mous,  indolents,  et  ont  des  qualités  toutes  diffé¬ 
rentes  de  celles  qu’on  observe  chez  les  montagnards  et  chez  les 
hommes  du  nord. 

Dans  les  pays  humides,  bas,  brumeux,  les  habitants  sont  peu  in¬ 
telligents,  et  leur  moral  est  aussi  peu  développé  que  leur  constitu¬ 
tion  physique. 

Tout  cela  varie,  et  n’a  rien  d’absolu,  mais  ces  observations  ren¬ 
ferment  un  fond  d’exactitude  incontestable,  et  qu’on  ne  peut  bien 
juger  qu’en  lisant  ce  remarquable  traité  Des  airs,  des  eaux  et  des 
lieux.  C’est  ainsi  qu’après  avoir  exposé  d’une  manière  générale 
l’influence  des  climats,  il  parle  des  effets  produits  par  certaines  lo¬ 
calités  sur  les  populations  qu’on  y  trouve. 

Dans  le  Phase,  pays  chaud,  marécageux,  humide  et  boisé,  les  ha¬ 
bitants,  qui  vivent  au  milieu  des  brumes  sur  le  bord  des  marais, 
sont  décolorés,  bouffis,  et  leur  peau  ressemble  à  celle  des  icté- 
riques. 

Chez  les  Sauromates,  aux  environs  des  Palus-Méolides,  les  femmes 
montaient  à  cheval,  et  faisaient  la  guerre  tant  qu  elles  étaient 
vierges.  Une  fois  mariées,  elles  vivaient  dans  leur  intérieur.  Pour 
faciliter  leurs  habitudes  de  tirer  de  l’arc,  on  leur  détruisait  la  ma¬ 
melle  droite,  au  moyen  de  la  cautérisation. 


134 


HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 


Dans  la  Seythie,  où  parait  à  de  rares  intervalles  un  soleil  sans 
chaleur,  et  où  régnent  des  brouillards  et  de  continuels  vents  Iroids, 
les  habitants  ont  beaucoup  d’embonpoint,  la  peau  rouge,  basanée, 
dépourvue  de  poils,  de  sorte  que  les  hommes  ont  la  plus  grande 
ressemblance  avec  les  femmes.  Ils  sont  mous  et  indolents,  peu  dis¬ 
posés  à  l’amour,  et  leurs  femmes  sont  peu  fécondes.  Leurs  articu¬ 
lations  sont  couvertes  de  nombreuses  cautérisations  faites  pour 
combattre  leurs  maladies  articulaires,  et  ils  ont  des  habitudes  essen¬ 
tiellement  nomades.  Leur  vie  se  passe  à  cheval*  et  sur  des  chariots 
que  suivent  les  troupeaux. 

«  Ils  demeurent  dans  le  même  lieu  tant  que  le  fourrage  y  suffit  à 
la  nourriture  de  leurs  bestiaux,  et  quand  tout  est  consommé  ils  se 
transportent  ailleurs.  Ils  mangent  des  viandes  cuites,  et  boivent  du 
lait  de  jument,  avec  lequel  ils  font  une  sorte  de  fromage  nommé 
hippace.  »  [Des  airs,  des  eaux  et  des  lieux,  p.  69.) 

C’est  parmi  eux  que  régnait  à  l’état  endémique  une  maladie  sin¬ 
gulière  qui  n’existe  plus  que  d’une  façon  exceptionnelle,  c’est  la 
maladie  efféminée,  qui  d’après  Hérodote  commença  à  l’époque  où 
les  Scythes  ayant  fait  une  invasion  en  Asie,  pillèrent  à  Ascalon  un 
temple  consacré  à  Yénus. 

On  la  considérait  comme  une  punition  de  la  déesse.  Mais  Hippo¬ 
crate  proteste  contre  cette  superstition,  en  disant  : 

«  Que  si  cette  maladie  vient  de  la  divinité,  comme  toutes  les  ma¬ 
ladies,  aucune  n’est  plus  divine  ou  plus  humaine  que  l’autre,  mais 
que  toutes  sont  semblables  et  toutes  sont  divines.  » 

Les  hommes  étaient  impuissants,  ce  qu’Hippocrate  attribue  à 
l’habitude  de  l’équitation.  Le  mal  était  plus  commun  chez  les  riches 
que  Chez  les  pauvres  et  une  fois  affectés  ils  quittaient  leurs  habits 
d’hommes,  vivaient  avec  lés  femmes  dans  les  chariots  et  cessaient 
de  monter  à  cheval. 

On  les  vénérait  à  cause  de  leur  malheur  et  on  les  adorait  presque 
comme  dans  quelques  pays  on  adore  les  idiots  et  les  crétins.  (Des 
lieux,  p.  79.) 

Telles  sont  en  abrégé  les  opinions  d’Hippocrate  sur  l’étiologie  des 
maladies.  Comme  on  le  voit,  c’est  un  exposé  très-complet  où  abon¬ 
dent  les  vues  philosophiques  et  qui  atteste  un  degré  très-avancé  des 
connaissances  médicales. 

3“  De  la  nosologie  d’Hippocrate. 

Il  n’y  a  pas  de  nosologie,  c’est-à-dire  de  nomenclature  ou  de  clas¬ 
sification  des  maladies  dans  Hippocrate,  mais  Daniel  Leclerc  a  pris 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


135 


la  peine  d’en  faire  une  avec  les  matériaux  renfermés  dans  les  livres 
hippocratiques.  On  y  trouve  la  plupart  des  maladies  connues  de  nos 
jours  sous  les  mêmes  noms,  ce  qui  prouve  que  leur  connaissance 
remonte  à  une  époque  bien  reculée. 

D’après  Leclerc,  les  maladies  indiquées  par  Hippocrate  peuvent 
être  divisées  en  cinq  classes  : 

1°  Les  maladies  dont  lés  noms  n’ont  pas  changé  et  qui  ont  les 
mêmes  symptômes.  Ce  sont  les  plus  nombreuses.  Le  nombre  en  est 
immense.  (Daniel  Leclerc,  Histoire  de  la  médecine ,  p.  165.) 

2°  Les  maladies  dont  les  noms  ont  changé  et  qu’on  reconnaît  par 
leurs  symptômes.  Ex.  :  la  maladie  desséchante,  qui  est  aujourd’hui 
la  phthisie;  la  maladie  ructueuse,  où  l’on  rend  beaucoup  de  gaz 
par  la  bouche,  la  maladie  noire,  etc. 

3°  Les  maladies  qu’Hippocrate  n’a  pas  nommées,  mais  qu’il  a 
décrites.  Ex.  :  la  rate  grosse,  la  mélancolie,  le  scorbut,  l’impuis¬ 
sance,  etc. 

4°  Les  maladies  désignées  par  certains  noms  qui  ne  sont  pas  re¬ 
connus  exacts  eu  égard  aux  symptômes  rapportés.  Ainsi  on  ne  sait 
ce  qu’est  le  typhus  indiqué  par  Hippocrate. 

5°  Les  maladies  qui  ont  des  noms  et  qu’on  ne  reconnaît  pas  parce 
que  la  description  ne  s'applique  à  rien  de  connu  aujourd’hui. 

A  part  cette  classification,  si  l’on  veut  savoir  de  quelle  façon 
Hippocrate  envisageait  les  maladies,  on  voit  qu’il  admettait  des  ma¬ 
ladies  aiguës  et  chroniques  ;  des  maladies  endémiques ,  épidé¬ 
miques ,  dispersées  ou  sporadiques  ;  des  maladies  héréditaires  ; 
enfin,  des  maladies  de  bonne  et  de  mauvaise  nature,  c’est-à-dire 
bénignes  ou  malignes. 

Hippocrate  connaissait  :  1°  les  fièvres  (™pgToi),  c’est-à-dire  les 
maladies  aiguës  où  il  n’y  a  pas  d’organes  spécialement  atteints,  ce 
qu’il  appelait  les  fièvres  continues  et  intermittentes  ;  2°  les  inflam¬ 
mations  ou phlegmasies  ;  3°  les  hémorrhagies;  î°  les  hydropisies  ; 
5°  les  maladies  organiques,  xapxivwp,a  ;  6°  les  paralysies  ;  >  les  con¬ 
vulsions,  etc. 

Ce  peu  de  mots  suffit  pour  montrer  que  si  la  nosologie  n’était 
pas  très-avancée  au  temps  d’Hippocrate,  à  en  juger  du  moins  par 
les  livres  qui  sont  parvenus  jusqu’à  nous,  l’idée  qu’on  se  faisait  des 
différentes  espèces  de  maladies  était  parfaitement  claire  dans  l’esprit 
des  observateurs,  et  qu’il  avait  commencé  par  faire  les  distinctions 
qui  plus  tard  ont  été  nettement  formulées  par  les  pathologistes.  Hip¬ 
pocrate  connaissait  les  choses  et  ses  successeurs  ont  créé  les  mots. 


136  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

6°  Du  pronostic. 

«  Le  meilleur  médecin  est  celui  qui  sait  le  mieux  prévoir  et  pré¬ 
dire.  » 

Dans  cet  aphorisme  d’Hippocrate  se  trouve  toute  la  pensée  de 
l’auteur  sur  l’importance  des  observations  qui  doivent  permettre  au 
médecin  de  deviner  la  marche  et  l’issue  des  maladies. 

C’est  par  l’étude  du  pronostic  que  brille  surtout  le  talent  d’obser¬ 
vation  d’Hippocrate.  Il  avait  tellement  étudié  la  nature,  qu’il  en  de¬ 
vinait  souvent  les  actes  prochains,  avantages  que  n’auront  jamais 
ceux  qui  en  méconnaissent  la  force  et  la  puissance.  Le  médecin  qui 
sur  quelques  symptômes  saura  dire  à  un  malade  ce  qui  lui  est  arrivé 
et  ce  qui  lui  arrivera,  en  ajoutant  ce  qu’on  a  omis  de  lui  raconter, 
qui  indique  d’avance  ce  qui  doit  se  produire  dans  la  suite,  inspirera 
la  confiance  et,  s’il  ne  guérit  pas  son  malade,  son  pronostic  servira 
du  moins  à  le  garantir  de  tout  reproche.  C’est  dans  le  livre  des 
aphorismes  et  dans  le  pronostic  que  sont  surtout  consignées  les 
observations  d'Hippocrate  sur  la  Doctrine  des  signes.  Il  y  en  a 
également  dans  les  prédictions  et  les  pronostics  de  Cos  que  Galien 
attribue  à  ses  successeurs. 

L’observation  et  le  raisonnement  l’ont  guidé  dans  l’institution  de 
ces  préceptes  que  l’observation  brutale  des  empiriques  n’eût  jamais 
pu  réaliser.  Il  appelait  à  son  aide  les  lumières  de  l’analogie  et  com¬ 
parant  le  présent  avec  les  faits  semblables  précédemment  observés, 
il  cherchait  à  se  rendre  compte  de  la  succession  nécessaire  des 
phénomènes  morbides.  Sa  réserve  était  aussi  grande  que  sa  péné¬ 
tration,  car  ne  voulant  pas  donner  à  son  pronostic  une  précision 
qu’il  ne  saurait  avoir  que  dans  les  mains  présomptueuses  de  l’igno¬ 
rance  et  du  mercantilisme,  il  dit  : 

<(  Les  prédictions  qui  concernent  les  maladies  aiguës  sont  incer¬ 
taines,  et  l’on  ne  saurait  dire  au  juste  si  le  malade  doit  succomber 
ou  guérir.  » 

Il  avait  parfaitement  compris  qu’il  ne  suffisait  pas  de  chercher 
dans  tout  ce  qui  compose  l'homme  les  signes  du  pronostic,  il  in¬ 
terrogeait  encore  dans  ce  but  les  fonctions  naturelles,  les  actes,  les 
gestes,  les  attitudes,  la  manière  d’être  qui,  avant  et  pendant  la  ma¬ 
ladie,  peuvent  en  éclairer  la  nature  et  en  faire  prévoir  les  suites. 

Le  visage  était  pour  lui  l’enseigne  des  maladies  aiguës,  et  en 
effet,  leur  nature  et  leur  degré  de  gravité  s’y  montrent  pour  tous  les 
yeux  exercés.  Il  a  mentionné  la  coloration  rouge  des  pommettes 
dans  la  pneumonie,  et  c’est  à  lui  qu’on  doit  la  description  du  visage 
des  mourants  qui  a  le  nom  de  fades  hippocratique. 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


137 

a  Quand  un  malade  a  le  nez  aigu,  les  yeux  enfoncés,  les  tempes 
creuses,  les  oreilles  froides  et  retirées,  la  peau  du  front  dure,  ten¬ 
due  et  sèche,  le  teint  plombé,  on  peut  assurer  que  la  mort  est  pro¬ 
chaine,  à  moins  que  l’individu  n’ait  été  tout  d’un  coup  épuisé  par 
de  longues  veilles  ou  par  un  flux  de  ventre,  ou  qu’il  n’ait  été  long¬ 
temps  sans  manger.  » 

Les  yeux  d’un  malade  ne  pouvant  pas  supporter  la  lumière,  ou 
répandant  des  larmes  involontaires  indiquent  une  situation  grave. 
Les  yeux  ternes  sont  un  présage  de  mort  ou  de  grande  faiblesse. 
Les  yeux  étincelants,  hagards,  marquent  le  délire.  Les  yeux  diver¬ 
gents  marquent  la  paralysie.  Les  yeux  devant  lesquels  il  y  a  quelque 
chose  de  rouge,  ou  des  étincelles,  ou  des  éclairs,  annoncent  une 
hémorrhagie,  une  perle  sanguine. 

Le  decubitus  sur  le  côté,  les  jambes  retirées  est  bon  ;  mais  sur  le 
dos  et  les  bras  étendus  c’est  le  signe  d’une  grande  faiblesse.  —  Si  le 
malade  glisse  et  se  laisse  couler  au  pied  du  lit,  c’est  un  signe  de 
mort. —  Sur  le  ventre,  si  c’est  un  decubitus  naturel,  c’est  l’indice 
du  délire  ou  de  la  douleur  de  ventre. 

La  carphologie  fébrile  est  le  signe  du  délire  et  des  fièvres. 

Un  taciturne  qui  parle,  ou  un  parleur  qui  se  tait,  annonce  le  dé¬ 
lire.  Il  en  est  de  même  des  soubresauts  des  tendons. 

Le  délire  gai  est  moins  grave  que  le  délire  lugubre  ou  terrible. 

La  respiration  aisée  naturelle  des  maladies  aiguës  est  un  bon 
signe  ;  fréquente  elle  annonce  l’inflammation  des  poumons  ;  longue, 
prenant  beaucoup  de  temps,  elle  annonce  le  délire;  petite,  courte, 
empêchée,  elle  indique  une  phlegmasie  au-dessus  du  diaphragme,  etc. 

Les  excréments  ont  été  étudiés  par  Hippocrate,  dans  leur  couleur, 
dans  leur  odeur,  dans  leur  consistance,  dans  les  matières  étran¬ 
gères  du  extraordinaires  qui  s’y  trouvent  mêlées;  leur  chaleur,  leur 
froid,  leur  âcreté,  leur  quantité,  le  lieu  d’où  ils  sortent,  le  temps 
de  leur  séjour,  les  circonstances  de  leur  sortie,  leur  goût  même  ont 
été  signalés,  et  il  est  impossible  que  cet  examen  n’ait  donné  d’utiles 
renseignements  au  pronostic. 

On  a  dit  qu’Hippocrate  goûtait  les  excréments,  c’est  probable¬ 
ment  une  erreur,  car  il  en  pouvait  parler  d’après  le  goût  des  malades 
et  non  sur  le  sien.  C’est  ainsi  qu’il  a  pu  dire  également  (Livre  des 
Humeurs  et  livre  VI,  sect.  5,  des  Épidémies)  : 

«  Des  crachats  salés  ou  doux,  de  la  sueur,  des  larmes,  des  sécré¬ 
tions  nasales  salées  ou  aigres  ont  une  signification  différente  ;  du 
cérumen  auriculaire  doux  s’observe  chez  ceux  qui  doivent  mourir  ; 
il  est  amer  chez  ceux  qui  doivent  guérir.  » 

Les  urines  lui  fournissent  beaucoup  de  signes.  Celles  qui  sont 


138  HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 

claires,  jaunâtres,  dont  le  sédiment  est  blanc,  doux  au  manier, 
égal,  c’est-à-dire  homogènes,  et  qui  restent  telles  tout  le  temps, 
annoncent  une  guérison  rapide. 

Les  urines  cuites  annoncent  la  coction  parfaite  des  humeurs,  et 
paraissent  surtout  dans  les  jours  de  crise  à  la  fin  des  maladies.  Les 
autres  sont  mauvaises  et  rendues  dans  la  période  de  crudité  ;  elles 
ne  diffèrent  entre  elles  que  du  plus  au  moins.  Quelques-unes  ,  rou¬ 
geâtres,  avec  un  sédiment  doux,  homogène,  annoncent  une  maladie 
de  courte  durée  dont  l’issue  sera  favorable  ;  d’autres,  au  contraire, 
sont  très-rouges ,  claires ,  sans  sédiment ,  ou  troubles  au  moment 
de  l’émission  et  en  rapport  avec  une  situation  grave. 

Il  y  en  a  qui  renferment  un  nuage  ou  énéorème  suspendu  dans  le 
liquide  à  une  hauteur  plus  ou  moins  grande,  et  plus  ce  nuage  est 
élevé  au-dessus  du  fond  du  vase,  plus  il  y  a  de  crudité. 

Les  urines  blanches ,  claires  comme  de  Veau,  annoncent  aussi 
une  grande  crudité  ou  un  transport  de  la  -bile  au  cerveau.  Celles 
qui  sont  jaunes  ou  rousses  marquent  l’absence  de  la  bile.  Celles  qui 
sont  noires  sont  très-mauvaises;  qnand  il  y  a  un  sédiment  comme 
de  la  farine  grossière  ou  de  petites  larmes,  il  y  a  un  mauvais  état  de 
la  vessie  ou  des  reins. 

La  graisse  qui  surnage  comme  une  toile  d’araignée  indique  la 
consomption. 

Une  grande  quantité  d’urine  est  un  signe  de  crise  ou  fait  une 
espèce  de  crise.  Les  urines  de  mauvaise  odeur,  claires  ou  épaisses, 
sont  fâcheuses. 

Les  vomissements  de  bile  ou  de  pituite  sont  les  plus  naturels. 
Ceux  où  il  n’y  a  que  de  la  bile  ou  de  la  pituite  seulement  sont  plus 
mauvais. 

Les  matières  très-vertes,  porracées,  sont  funestes.  Il  en  est  de 
même  de  celles  qui  sentent  fort  mauvais.  Le  vomissement  de  sang 
est  très-souvent  mortel. 

.Les  crachats  indiquent  aussi  la  coction  des  maladies  du  poumon. 
Il  faut  qu’ils  sortent  facilement.  Les  crachats  noirs,  verts,  rouges, 
sont  très-fâcheux. 

Les  crachats  mêlés  de  bile  et  de  sang  au  début  des  inflammations 
du  poumon  sont  de  bon  augure,  mais  ils  sont  mauvais  s’ils  ne  vien¬ 
nent  qu’au  septièmejour. 

Les  plus  mauvais  signes  dans  les  mêmes  maladies,  c’est  leur  ré¬ 
tention  et  le  bouillonnement  ou  râlement  qu’ils  produisent  dans  la 
poitrine  ou  le  gosier.  —  Le  crachement  de  sang  est  suivi  du  crache¬ 
ment  de  pus  et  de  la  mort. 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE  139 

Les  bonnes  sueurs  sont  abondantes,  chaudes,  universelles,  et 
elles  emportent  souvent  la  fièvre. 

La  sueur  froide  est  mauvaise,  surtout  dans  les  fièvres  aiguës  ;  car 
dans  les  autres,  elles  marquent  surtout  la  langueur.  La  sueur  de  la 
tête  et  du  cou  annonce  que  la  maladie  sera  longue  et  périlleuse. 
Une  légère  sueur  de  quelque  partie,  tête  ou  poitrine,  ne  soulage 
point  et  marque  la  faiblesse  de  la  partie.  Hippocrate  l’appelle  éphi- 
drose. 

Le  pouls  n’a  été  que  très-superficiellement  indiqué  par  Hippo¬ 
crate  : 

«  Dans  les  fièvres  très-aiguës,  le  pouls  est  très-fréquent  et  très- 
grand.  » 

Plus  loin,  il  parle  des  pouls  tremblants  qui  battent  avec  lenteur. 

(. Épidémies ,  liv.  IV.) 

C’était  pour  lui  le  pouls  des  artères,  mais  il  ne  parle  pas  de  la  ra¬ 
diale.  —  A  propos  des  pertes  blanches  des  femmes,  il  dit  : 

«  Le  pouls  qui  frappe  légèrement  et  languissamment  les  doigts 
est  un  signe  de  mort  prochaine.  » 

Enfin,  dans  les  Prénotions  de  Cos,  il  parle  des  léthargiques  dont 
le  pouls  est  lent  et  tardif. 

Tout  cela  est  le  commencement  des  études  si  approfondies  de 
Galien  sur  ce  sujet. 

7°  De  l’hygiène  dans  Hippocrate. 

Tout  en  parlant  de  la  nature  de  l’homme  et  de  ses  maladies, 
Hippocrate,  aussi  encyclopédiste  qu’il  était  possible  de  l’être  à  cette 
époque  primitive  de  la  science,  s’occupe  beaucoup  de  l’hygiène  et 
des  moyens  de  conserver  la  santé.  L’une  de  ses  principales  maximes 
était  ( Épidémies ,  liv.  VI,  sect.  4,  aphor.  20)  : 

—  Pour  entretenir  la  santé,  il  faut  ni  trop  se  charger  de  nourri¬ 
ture,  ni  être  paresseux  à  prendre  de  l’exercice  ou  à  travailler.  » 

Il  passe  en  revue  les  viandes  de  chien,  de  cheval,  de  renard,  et 
d’âne  dont  on  faisait  usage  à  celte  époque,  et  il  en  apprécie  les 
qualités.  Il  indique  ensuite  les  herbages,  le  lait,  le  petit-lait,  le 
fromage,  le  poisson  frais  et  salé,  le  blé,  les  légumes  et  toutes 
sortes  de  graines. 

Il  s’occupe  des  boissons  :  de  l’eau  ;  du  vin,  dont  l’usage  peut 
être  porté  jusqu’à  la  gaieté,  mais  non  à  l’ivresse,  comme  on  l’a  dit. 
Il  parle  de  V exercice,  de  la  gymnastique,  de  la  lutte,  du  sommeil 
ou  des  veilles  ;  de  l'air;  des  autres  corps  qui  nous  environnent  ; 
de  ce  qui  doit  sortir  de  notre  corps  ou  y  être  retenu  ;  enfin,  des 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


140 

passions.  Il  recommandait  de  ne  pas  trop  garder  les  excréments, 
et,  dans  ce  but,  il  conseillait  les  viandes  relâchantes,  les  lavements 
onctueux,  salés,  les  suppositoires. 

Gomme  préservatif  des  maladies,  il  conseillait  les  vomitifs  une  ou 
deux  fois  le  mois,  pendant  l’hiver  et  au  printemps 

8°  De  la  thérapeutique  d’Hippocrate. 

Confiant’  dans  le  rôle  de  la  nature  qu’il  considérait  comme  toüte- 
puisssanle  dans  la  formation  du  corps  et  dans  la  guérison  des  mala¬ 
dies,  Hippocrate  observait  avec  soin  pour  se  rendre  compte  de  l’es¬ 
sence  des  maladies  soumises  à  son  examen  ;  il  disait  avec  une  raison 
que  chacun  doit  admirer  (Épidémies,  liv.  VI)  : 

«  Il  ne  faut  rien  faire  témérairement.  Il  faut  quelquefois  se  repo¬ 
ser  ou  demeurer  sans  rien  faire.  De  cette  manière,  si  vous  ne  faites 
pas  de  bien  au  malade,  vous  ne  lui  faites  pas  mal.  » 

Toujours  plein  de  respect  pour  la  raison  et  sans  se  laisser  atlein 
dre  par  l’influence  dissolvante  du  scepticisme,  il  ajoute  : 

«  Quand  on  fait  quelque  chose  selon  la  raison,  quoique  le  suc¬ 
cès  ne  réponde  pas  toujours,  on  ne  doit  point  aisément  ou  trop  vite 
changer  de  manière  d’agir,  tant  que  les  raisons  que  Ton  a  eues  au 
commencement  subsistent.  »  (Aphorismes .) 

Toutefois,  comme  ce  principe  pourrait  entraîner  trop  loin  celui 
qui  doit  avant  tout  suivre  la  nature  en  imitant  ses  opérations,  il  en 
atténue  l’expression  par  ces  mots  : 

«  Il  faut  faire  une  grande  attention  à  ce  qui  soulage  et  à  ce  qui 
fait  du  mal,  à  ce  qu’on  supporte  aisément  et  à  ce  qu’on  ne  saurait 
souffrir.  » 

Son  dogmatisme  se  montre  surtout  dans  un  certain  nombre  de 
propositions  thérapeutiques  inspirées  de  la-  plus  saine  observation 
fécondée  par  d’irréprochables  raisonnements. 

«  Les  contraires  ou  les  opposés  sont  les  remèdes  de  leurs  op¬ 
posés.  » 

Principe  d’où  résulte  cet  aphorisme  : 

«  Que  l’évacuation  guérit  les  maladies  qui  viennent  de  réplétion, 
et  la  réplétion  celles  qui  sont  causées  par  l’évacuation.  » 

Il  avait  plus  d’une  fois  observé,  comme  nous  le  faisons  encore 
chaque  jour  : 

«  Qu’il  y  a  des  sucs  ou  des  humeurs  qu’il  faut,  en  certaines  ren¬ 
contres,  vider  ou  faire  sortir  du  corps,  ou  les  dessécher,  et  d’autres 
qu’il  faut  remettre  dans  le  corps  ou  faire  qu’elles  s’y  produisent  de¬ 
rechef.  » 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


141 


Mais  pour  remplir  ces  indications,  il  conseille  : 

«  De  ne  pas  vider  ou  de  ne  pas  remplir  tout  d’un  coup,  ou  trop 
vite,  ou  trop  abondamment,  et  qu’il  est  même  dangereux  de  ré¬ 
chauffer  ou  de  refroidir  subitement  ou  plus  qu’il  ne  faut,  tout  ce  qui 
va  à  l’excès  étant  ennemi  du  bien.  » 

Enfin,  sachant  quelles  sympathies  rattachent  toutes  les  parties  du 
corps  les  unes  avec  les  autres,  quel  consensus  il  y  a  entre  tous  les 
organes,  il  observe  qu’une  souffrante  locale  accidentelle  amoindrit 
un  travail  morbide  antérieur;  il  en  conclut  le  fait  de  la  révulsion, 
et  intelligent  ministre  de  la  nature,  docile  à  ses  inspirations,  il  crée 
la  doctrine  thérapeutique  de  la  révulsion  et  de  la  dérivation. 

«  Il  faut  prendre  garde  au  cours  que  les  humeurs  prennent,  d’où 
elles  viennent,  où  elles  vont;  et,  en  conséquence  de  cela,  lors¬ 
qu’elles  vont  où  elles  ne  doivent  pas  aller,  qu’on  leur  fasse  prendre 
un  détour  (7iapo-/eTEU£Tv),  ou  qu’on  les  conduise  d’un  autre  côté,  à 
peu  près  comme  on  détourne  les  eaux  d’un  ruisseau.  Ou,  en  d’au¬ 
tres  occasions,  qu’on  tache  de  rappeler  (avroncav)  ou  faire  retourner 
en  arrière  ces  mêmes  humeurs,  attirant  en  haut  celles  qui  se  portent 
en  bas,  et  en  bas  celles  qui  se  portent  en  haut.  » 

C’est  à  la  révulsion  que  se  rattache  ce  dernier  principe,  consacré 
par  l’observation  dê  tous  les  siècles,  et  dont  chaque  médecin  peut 
reconnaître  la  justesse  : 

«  Aux  extrêmes  maladies  il  faut  des  remèdes  extrêmes.  Ce  que  les 
médicaments  ne  guérissent  pas,  le  fer  le  guérit  ;  ce  que  le  fer  ne 
guérit  point,  le  feu  le  guérit  ;  mais  ce  que  le  feu  ne  peut  guérir,  doit 
être  regardé  comme  incurable.  »  [Aph.,  sect.  VII.) 

A.  Du  régime  des  maladies  aiguës  et  chroniques  dans  Hip¬ 
pocrate.  —  Ce  n’est  pas  une  vaine  puissance  que  celle  de  la  nature 
sur  l’homme  sain  ou  malade,  et  Hippocrate  en  était  si  profondément 
convaincu,  que  tout,  dans  sa  conduite,  dans  ses  doctrines  et  dans 
ses  écrits,  est  inspiré  par  son  culte  et  son  admiration  pour  l’in¬ 
fluence  d’où  résultent  les  merveilleux  phénomènes  visibles  et  invi¬ 
sibles  de  la  vie. 

Le  rôle  qu’il  lui  accorde  dans  la  constitution  de  l’homme,  dans  la 
formation  des  organes,  dans  le  maintien  de  leur  intégrité  contre  les 
influences  morbifiques,  dans  la  guérison  naturelle  des  maladies,  il 
l’utilise  dogmatiquement  par  la  puissance  de  sa  raison  et  de  l’obser¬ 
vation,  pour  jeter  les  fondements  de  la  plus  sage  thérapeutique. 
En  se  proposant  d’ajouter  ou  de  suppléer  à  ce  qui  manque  dans 
l’organisation  malade,  de  diminuer  le  superflu,  il  formule  pour  la 


142  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

première  fois  cette  idée  toujours  grande,  bien  que  le  temps  l’ait 

rendue  vulgaire  : 

«  Qu’il  faut  soutenir  la  nature,  l’aider  à  surmonter  la  cause  du 
mal,  et  la  mettre  en  état  de  faire  d’elle- même  ce  qu’il  faut  pour  la 
guérison  des  maladies.  » 

Sous  ce  rapport,  le  naturisme  a  rendu  le  plus  grand  des  services 
à  la  médecine,  car  il  a  enfanté  la  diététique,  et  s’il  est  vrai,  comme 
le  dit  Hippocrate,  / 

a  Que  les  anciens  (c’est-à-dire  tous  les  médecins  qui  l’avaient 
précédé)  n’avaient  presque  rien  écrit  touchant  la  diète  des  malades, 
et  avaient  omis  cet  article,  qui  était  néanmoins  l’un  des  plus  essen¬ 
tiels  de  l’art  »  [Du  régime  dans  les  maladies  aiguës ),  il  est  cer¬ 
tain  qu’on  doit  à  cette  doctrine  philosophique  le  plus  impérissable  et 
le  plus  important  de  nos  procédés  curatifs. 

Dans  les  maladies  aiguës  et  dans  les  fièvres,  il  donnait  sous  le 
nom  de  ptisane ,  de  xuasavr]  (irtfiwreïv,  broyer,  ôter  Y  écorce),  une 
décoction  de  farine  d’ orge  mondé,  de  froment,  de  riz,  de  lentille , 
une  partie  sur  quinze,  avec  un  filet  de  vinaigre,  un  peu  d’huile,  de 
graisse  et  de  sel.  D’abord  un  peu  épaisse  au  début,  il  ordonnait 
qu’on  la  rendît  plus  claire  à  l’apogée  du  mal,  et  il  en  suspendait 
quelquefois  l’usage  si  la  fièvre  offrait  des  redoublements,  pour  y  re¬ 
venir  dès  qu’une  détente  avait  lieu.  Il  en  donnait  deux  fois  par  jour, 
et  én  principe  conseillait  de  nourrir  un  peu  plus  les  enfants  que  les 
hommes  faits  ou  les  vieillards.  Cette  méthode,  qui  n’a  rien  de  cho¬ 
quant  pour  notre  expérience,  fut  d’abord  une  révolution  ;  elle  eut 
beaucoup  de  contradicteurs,  et  Hippocrate  se  défendait  en  leur  re¬ 
prochant  par  leur  régime  : 

«  De  dessécher  leurs  malades  comme  des  harengs  ayant  qu’il  en 
fût  temps,  et  qu’ils  les  faisaient  mourir.  » 

A  la  ptisane  on  joignait,  dans  les  maladies  aiguës,  principalement 
dans  les  fièvres,  des  légumes  cuits,  blette,  citrouille,  melon,  etc., 
dès  que  le  malade  paraissait  être  en  état  de  manger  davantage. 

Les  boissons  étaient  l’eau  miellée,  hydromel,  ou  l’eau  miellée 
avec  un  peu  de  vinaigre,  oxymel;  l’eau  vineuse,  à  moins  de  rêve¬ 
ries  et  de  douleur  de  tête. 

Dans  les  maladies  chroniques,  on  ajoutait  le  lait  ou  le  petit-lait, 
l’exercice  modéré,  les  bains,  les  frictions  légères  et  un  peu  de  gym¬ 
nastique.  C’est  à  cette  occasion  que,  parlant  des  malades  pusilla¬ 
nimes  qui  se  complaisent  trop  au  lit,  il  s’écrie  :  «  Il  faut  quel¬ 
quefois  pousser  hors  du  lit  les  timides  et  exciter  les  paresseux .  » 
( Épid .,  liv.  VI.) 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


143 

B.  De  la  'purgation.  —  Les  mêmes  principes  de  naturisme  qui 
ont  enfanté  cette  diététique  qu’à  travers  tant  de  révolutions  politi¬ 
ques  et  sociales  vingt  siècles  ont  consacrée ,  ont  également  en¬ 
gendré  la  méthode  évacuante.  ( Hist .  de  la  médecine ,  D.  Leclerc, 
p.  194.)  Quoique  Bacon  ait  affirmé  que  le  principe  des  causes 
finales  comme  la  vierge  consacrée  à  Dieu,  était  stérile,  ce  qui  n’est 
qu’une  métaphore  sans  portée,  nous  devons  à  ce  principe  la  médi¬ 
cation  évacuante,  qui  n’est,  en  définitive,  qu’une  imitation  des  actes 
dé  la  nature  réputés  utiles. 

L’indigestion  permanente,  naturelle  et  mille  fois  répétée  de  l’en¬ 
fant  qui  tette  sa  mère,  et  l’indigestion  accidentelle  de  l’adulte,  ont 
fait  voir  que  la  purgation  émétique  était  chose  utile,  nécessaire, 
avantageuse,  et  qu’il  était  bon  de  l’imiter  à  propos.  L’expérience  a 
confirmé  la  théorie,  et  dès  qu’il  s’agit  de  diminuer  ou  d’ôter  ce  qui 
est  superflu  en  débarrassant  la  corps  d’humeurs  trop  abondantes  ou 
corrompues,  on  a  quelquefois  recours  à  la  purgation ,  l’un  des 
moyens  les  plus  convenables  pour  atteindre  ce  résultat. 

Nous  avons  modifié  la  théorie  d’Hippocrate  sur  les  purgatifs,  mais 
sans  en  changer  le  principe.  Nous  aurions  honte  de  croire  à  Yat - 
traction  des  éléments  du  purgatif  sur  les  éléments  semblables  du 
corps  humain,  et  nous  ne  voudrions  plus  soutenir  : 

«  Qu’un  médicament  qui  doit  purger  la  bile,  tire  premièrement 
labile;  mais  si  son  action  continue  trop  longtemps,  ne  trouvant 
plus  de  bile  à  purger,  il  purge  encore  la  pituite,  et  après  la  pi¬ 
tuite  la  bile  noire,  et  enfin  le  sang.  »  (De  la  nature  de  Vhomme.) 

Cependant,  nous  savons  qu’un  violent  purgatif,  après  avoir  évacué 
de  la  bile,  amène  des  sécrétions  de  glaires,  c'est-à-dire  de  pituite, 
des  évacuations  de  sang,  et  nous  pensons,  comme  il  y  a  2000  ans, 
que  la  purgation  délivre  l’organisme  de  certaines  humeurs  et  de 
quelques  matières  trop  abondantes  ou  corrompues 

Croyant  ou  sceptique  de  l’influence  de  la  nature,  nous  faisons 
notre  possible  pour  imiter  ses  procédés,  pour  produire  artificielle¬ 
ment  ,  et  à  notre  gré,  ce  que  seule  elle  fait  quelquefois ,  en  pur¬ 
geant  par  le  haut  et  par  le  bas  des  individus  qui  ont  des  entrailles 
obstruées  ou  embarrassées  d’humeurs  et  de  matières  peu  assimi¬ 
lables. 

La  divergence  de  la  théorie,  comme  celle  de  l’opportunité  d’appli¬ 
cation,  n’a  ici  aucune  importance.  Que  l’on  discute  sur  le  mode 
d’action  des  purgatifs  et  sur  l’instant  d’y  recourir,  la  contestation 
ne  nuit  en  rien  au  principe  qui  sert  de  base  à  leur  usage,  et,  au  lieu 
de  l’amoindrir,  elle  lui  donne  une  consécration  nouvelle.  Si  quid 
est  movendum ,  move,  dit  Hippocrate  ;  voilà  son  principe  inspiré 


144 


HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 
des  opérations  de  la  nature  restée  maîtresse  d’elle-même,  et  sur  ce 
principe,  nous  voyons  qu’il  conseille  surtout  les  purgations  dans  le 
cours  des  maladies  chroniques .  Il  n’en  donnait  point,  on  ne  sait 
trop  pourquoi,  dans  la  canicule  et  chez  les  femmes  grosses,  jamais 
avant  le  quatrième  ni  après  le  septième  mois  de  la  grossesse,  sans 
doute  par  crainte  de  provoquer  l’avortement. 

Dans  les  maladies  aiguës ,  sa  réserve  était  grande  ;  il  ne  semble 
pas  qu’il  y  ait  eu  fort  souvent  recours,  et  il  parle  de  leurs  mauvais 
effets.  Cependant  il  les  employait  dans  quelques  maladies  épidémiques, 
dans  la  pleurésie,  etc. 

Il  a  même  indiqué  le  moment  d’y  recourir,  en  disant  : 

«  On  doit  seulement  purger  les  humeurs  qui  sont  cuites  et  non 
pas  celles  qui  sont  encore  crues,  et  il  faut  bien  se  garder  de  purger 
au  commencement  d’une  maladie,  si  ce  n’est  que  les  humeurs  s’en¬ 
flent  ou  se  remuent  extraordinairement,  ce  qui  arrive  peu  sou¬ 
vent.  »  (Aph  XXII,  sect.  7.) 

Le  commencement  des  maladies  était  pour  lui  du  premier  au  qua¬ 
trième  jour  (De  ratione  victus  in  acutis). 

On  a  mis  très  à  tort  cet  aphorisme  en  contradiction  avec  cet  autre, 
qu’au  commencement  des  maladies  il  faut  remuer  s’il  y  a  quelque  chose 
à  remuer.  La  contradiction  n’existe  pas,  et  si  en  général  Hippocrate 
conseille  de  ne  pas  purger  au  début  des  maladies,  il  excepte  les  cas 
spéciaux  où  il  y  a  quelque  chose  à  remuer,  ou  qu’il  faille  mettre  en 
mouvement. 

:  Au  reste,  comme  le  mot  de  purgation  employé  par  Hippocrate 
s’applique  non  seulement  aux  évacuations  artificielles  stercorales, 
mais  à  la  purgation  émétique,  elle  n’est  pas  susceptible  d’une  gé¬ 
néralisation  absolue;  aujourd’hui  encore,  si  l’on  ne  séparait  point  sa 
médication  vomitive  de  la  médication  purgative,  il  serait  impossible 
de  donner  aucune  formule  générale  de  leur  emploi.  Si  l’on  parle 
seulement  des  purgations  excrémentitielles,  le  véritable  et  bon  pra¬ 
ticien  sera ,  comme  au  temps  d’Hippocrate,  d’avis  qu’en  général 
elles  ne  valent  rien  au  début  des  maladies,  tandis  qu’à  ce  moment, 
la  purgation  émétique,  souvent  indiquée  par  la  nausée,  le  goût  de 
bile  ou  le  vomissement  naturel,  signe  de  quelque  chose  à  remuer, 
est  presque  toujours  très-utile. 

La  purgation  émétique  s’obtenait  surtout  au  moyen  de  Y  ellébore 
blanc,  seul  ou  associé  à  la  sésamoïde.  La  purgation  ordinaire  était 
produite  par  Y ellébore  blanc  et  noir,  les  semences  de  thymelea  ; 
le  peplium,  espèce  de  tithymale  ;  1  e  thapsia,  le  suc  d'hippophœ, 
Yélatérium,\a.  coloquinte,  la  sçammonée,  etc.  (D.  Leclerc,  ouvrage 
cité),  et,  avant  d’y  recourir,  on  préparait  toujours  le  malade  avec  une 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE  145 

boisson  rafraîchissante,  destinée  à  détremper  les  humeurs  qu’on  se 
proposait  d’évacuer. 

Quand  on  ne  voulait  agir  que  sur  l’extrémité  des  intestins  par  l’ex¬ 
pulsion  des  excréments,  il  employait  la  boisson  de  mercuriale,  de 
chou,  le  petit-lait,  le  lait  d’ânesse  jusqu’à  plusieurs  litres,  les  lave¬ 
ments, les  suppositoires,  etc. 

Il  parle  de  la  purgation  de  la  tête  seule ,  dans  l’apoplexie,  la  jau¬ 
nisse  et  quelques  maladies  chroniques,  dans  les  céphalalgies  invé¬ 
térées,  etc.  C’est  un  résultat  qu’il  obtenait  en  faisant  respirer  le  suc 
de  céleri,  ou  la  décoction  de  plantes  aromatiques,  en  faisant  priser 
de  la  poudre  de  myrrhe,  d’ellébore  blanc,  etc.  Ces  remèdes  don¬ 
naient  un  coryza  aigu  ou  chronique,  avec  sécrétion  plus  ou  moins 
abondante,  et  l’on  pensait  que  c’était  là  une  purgation  du  cerveau. 

C’est  à  lui  et  aux  médecins  Cnidiens  qu’on  doit  la  première  idée  de 
purger  le  poumon  et  la  poitrine  dans  l’empyème,  et  dans  la  phthisie, 
par  le  cathétérisme  du  larynx  et  les  insufflations  de  poudres  dans  les 
bronches  conduisant  au  poumon  malade.  Après  avor  fait  tirer  la  lan¬ 
gue  autant  que  possible,  on  faisait  entrer  dans  la  cornue  du  poumon 
ou  trachée,  une  liqueur  irritante  capable  d’exciter  la  toux  et  d’obli¬ 
ger  le  poumon  à  expulser  le  pus  qu’il  rènfermait.  Il  employait  la  dé¬ 
coction  d  -arum  avec  un  peu  d’huile,  de  sel  et  de  miel,  l’ellébore,  la 
fleur  de  cuivre,  etc. 

C.  De  la  saignée ,  de  l’application  des  ventouses.  —  Les  empi¬ 
riques,  qui  attribuent  la  plupart  de  nos  connaissances  au  hasard 
plutôt  qu’à  la  raison,  ne  croient  pas  que  l’homme  soit  arrivé  du 
premier  coup  à  la  découverte  et  à  l’emploi  de  la  saignée.  L’idée  que 
la  théorie  a  pu  conduire  à  ouvrir  une  veine,  les  révolte  à  tel  point 
qu’ils  aiment  mieux  faire  hommage  de  cette  inspiration  de  génie  à 
l’hippopotame.  On  dirait  que  pour  eux,  l’homme  est  le  seul  être 
qui  ne  puisse  rien  tirer  de  son  cerveau.  En  effet,  Pline  (liv.  VIII, 
cap.  26)  rapporte  que  l’hippopotame  ou  cheval  marin,  devenant  trop 
gros  et  trop  gras  à  force  de  manger,  se  sert  d’un  roseau  pointu  pour 
s’ouvrir  une  certaine  veine  de  la  jambe;  et  après  en  avoir  laissé 
couler  une  quantité  suffisante  de  sang,  bouche  la  plaie  avec  de  la 
boue,  ce  que  les  hommes  n’ont  pas  manqué  d’imiter.  En  admettant 
la  réalité  de  ce  conte,  l’empirisme  n’y  gagne  rien  au  point  de  vue 
de  la  doctrine  ;  car  dépouiller  l’homme  de.  son  initiative  de  la  sai¬ 
gnée  en  faveur  de  la  bête,  . ne  prouve  rien  et  ne  sert  qu’à  déplacer  la 
solution  du  problème  philosophique.  On  peut  toujours  se  demander 
qui  a  enseigné  l’hippopotame,  à  quel  heureux  hasard  il  doit  la  dé¬ 
couverte  de  la  saignée  et,  dans  le  cas  où  le  hasard  refuserait  de 


146 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE- 
répondre,  à  quelle  supériorité  d’intelligence  sur  l’homme  il  a  pu 
deviner  qu’une  émission  sanguine  pouvait  être  utile  contre  les  con¬ 
gestions  et  contre  les  phlegmasies . 

Il  est  inutile  de  s’arrêter  longuement  sur  une  question  de  ce 
genre.  C’est  déjà  la  résoudre  que  de  l’exposer.  Le  plus  mince  bon 
sens  ne  saurait  s’y  tromper,  et  chacun  conviendra,  ou  que  l’origine 
de  la  saignée  est  tellement  ancienne  qu’on  ne  saurait  en  préciser  la 
date,  ou  qu’elle  est  une  inspiration  du  naturisme  imitant  les  hémor¬ 
rhagies  spontanées,  dont  l’apparition  fait  cesser  la  congestion  ou  la 
phlegmasie. 

Hippocrate  est  le  premier  des  auteurs  qui  parle  de  la  saignée, 
mais  il  n’en  est  pas  l’inventeur,  car  le  degré  de  perfection  où  elle 
était  arrivée  de  son  temps  annonce  une  origine  plus  ancienne.  Il 
pratiquait  la  saignée  du  bras,  du  pied,  du  jarret,  du  front ,  de  la 
langue,  de  Y  occiput,  etc,  ;  n’hésitait  pas  à  ouvrir  ou  à  brûler  de 
petites  artères  et  appliquait  souvent  des  ventouses  scarifiées.  Ici, 
comme  pour  la  diététique  et  la  purgation,  il  se  laissait  guider  par 
la  théorie  et  par  la  raison.  Inspiré  par  les  actes  de  la  nature,  son 
dogmatisme,  assiégé  des  contradictions  les  plus  vives,  adopté  et 
repoussé  tour  à  tour,  a  survécu  à  toutes  les  luttes  passionnées  dont 
il  a  été  l’objet,  et  il  est  arrivé  jusqu’à  nous  encore  digne  de  la  plus 
sérieuse  considération.  On  peut  en  discuter  les  détails,  mais  son 
principe  est  inébranlable  et  peut  braver  les  rigueurs  de  l’expérimen¬ 
tation  la  plus  sévère.  Il  couronne  dignement  l’œuvre  philosophique 
d’Hippocrate,  et,  par  sa  hardiesse  même,  établit  la  supériorité  de 
la  raison  éclairée  par  l’expérience  sur  les  observations  de  hasard, 
seules  reconnues  valables  par  l’empirisme  antique. 

La  saignée  était  pour  Hippocrate  un  moyen  d’ôter  le  superflu  des 
vaisseaux  ou  des  parties  engorgées,  et  il  l’employait  aussi  pour 
détourner  ou  pour  rappeler  le  sang  de  parties  où  il  ne  doit  pas 
être.  C’était  là  un  mode  particulier  de  dérivation.  Dans  quelques 
cas,  lorsqu’il  y  avait  perte  de  connaissance  subite  et  sans  cause  sen¬ 
sible,  c’est-à-dire  lorsqu’il  y  avait  apoplexie,  il  la  proposait  : 

«  Comme  étant  capable  de  procurer  un  mouvement  libre  au  sang 
et  aux  esprits.  » 

Ce  qui  était  en  rapport  avec  l’idée  qu’il  se  faisait  de  la  nature  de 
cet  accident,  qu’il  rapportait  à  une  occlusion  momentanée  des  veines 

(çpXsëwv  dbroXi^iEç) . 

«  Ceux  qui  perdent  ainsi  la  parole  ont  des  rougeurs  de  visage,  de 
l’immobilité  des  yeux,  des  tensions  extraordinaires  des  bras,  des 
grincements  des  dents,  des  battements  d’artères  ou  des  palpita¬ 
tions  ;  ils  ne  peuvent  desserrer  les  mâchoires  ;  ils  ont  les  extrémités 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


147 


froides  et  les  esprits  sont  interceptés,  ou  les  passages  que  ces  esprits 
ont  dans  les  veines  sont  bouchés  (iuv£u[/.aT wv  dvà  liç  ©Xègaç). 

En  ce  cas-là,  il  faut  ouvrir  la  veine  interne  du  bras  droit,  et  tirer 
plus  ou  moins  de  sang  selon  la  constitution  ou  l’âge  du  malade.  » 

Enfin  la  saignée  était  pour  lui  un  moyen  de  rafraîchir  les  en¬ 
trailles  échauffées  et  resserrées ,  ou  étranglées  dans  l’ iléus  (  Des 
maladies ,  liv.  III.  ).  Sauf  le  mot  rafraîchir,  adopté  par  les  traduc¬ 
teurs,  qui  n’a  peut-être  pas  eu  autrefois  la  signification  qu’on  lui 
donne  aujourd’hui,  et  toute  théorie  à  part,  le  fait  est  encore  vrai,  et 
chacun  sait  que  dans  les  cas  de  hernie  ou  d’étranglement  interne, 
une  saignée  copieuse  poussée  jusqu’à  syncope  peut  atténuer  la  résis¬ 
tance  des  parties  et  les  ramener  soudain  à  leur  position  naturelle. 

Ses  idées  étaient  fort  arrêtées  ;  bien  qu’il  eût  pour  principe  d’a¬ 
bandonner  les  maladies  à  l’influence  de  la  nature,  il  savait,  comme 
on  le  voit,  s’en  départir  selon  la  nécessité ,  d’après  l’indication,  et 
pour  évacuer  ou  détourner  le  superflu  du  sang  des  vaisseaux  et  des 
parties. 

Son  premier  principe  était  dans  ce  cas  de  n’extraire  le  sang  que 
dans  les  maladies  aiguës ,  véhémentes  ou  fortes  et  en  suppo¬ 
sant  que  le  malade  soit  robuste  et  à  la  fleur  de  son  âge,  ce  qui 
prouve  qu’il  ne  saignait  qu’ exceptionnellement  les  enfants  et  les 
vieillards. 

Contrairement  à  ce  qui  s’est  beaucoup  fait  depuis  lors,  il  proscri¬ 
vait  la  saignée  dans  la  grossesse,  crainte  de  provoquer  l’avortement, 
ou  il  ne  l’employait  que  dans  la  parturition  difficile  et  prolongée, 
chez  des  femmes  jeunes  et  robustes.  Alors  il  se  servait  de  la  saignée 
du  pied. 

C’est  surtout  dans  les  maladies  aiguës,  véhémentes  et  doulou¬ 
reuses  (  De  ratione  victus  in  acutis  ),  que  la  saignée  était  pra¬ 
tiquée  au  temps  d’Hippocrate. 

On  l’employait  dans  les  inflammations  du  poumon,  du  foie, 
de  la  rate,  et  elle  était  souvent  poussée  jusqu’à  la  Syncope.  Dans 
Y esquinancie ,  on  saignait  aux  deux  bras  à  la  fois,  et,  dans  les 
grandes  douleurs ,  sur  la  veine  la  plus  rapprochée  de  l’endroit 
douloureux  ( Epid .  liv.  ¥1,  sect.  6  ),  par  exemple  sur  la  veine  bra¬ 
chiale  correspondante,  ou  du  côté  de  la  poitrine  occupée  par  une 
pleurésie. 

D’après  ce  précepte ,  on  saignait  au  front  et  aux  tempes ,  dans 
certaines  douleurs  de  la  tête  ;  mais  chez  d’autres  individus  dont  la 
douleur  apaisée  pouvait  revenir,  on  ouvrait  les  veines  dans  une 
partie  très- éloignée,  afin  de  rappeler  insensiblement  le  sang 


148  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

qui  se  'porte  vers  le  siège  de  la  douleur.  {De  la  nature  de 

l’hommè.  ) 

En  dehors  des  grandes  douleurs  ,  des  inflammations  et  de  l’apo¬ 
plexie,  Hippocrate  saignait  peu,  et  déjà  (au  dire  de  Leclerc )  les 
fièvres  continues  les  plus  ardentes,  où  il  n’y  avait  pas  de  douleur 
ni  de  marque  à’ inflammation,  n’étaient  pas  mises  au  nombre  des 
maladies  aiguës  et  ne  réclamaient  pas  la  saignée.  L’idée  du  rôle  que 
la  bile  jouait  dans  la  production  de  ces  maladies,  qu’il  savait  être 
très-distinctes  des  inflammations,  lui  faisait  penser  à  priori  que 
cette  humeur  ne  pouvait  pas  être  évacuée  par  une  émission  san¬ 
guine.  Il  saignait  quelquefois  dans  les  maladies  chroniques  à  titre 
de  révulsion,  dans  Yhydropisie  ordinaire  et  dans  Yhydropisie 
venteuse  de  Yhypertrophie  de  la  rate  (  Des  affections  ),  et  quel¬ 
quefois  dans  l’hypochondrie.  Le  fait  qu’il  rapporte  à  ce  sujet  est  des 
plus  remarquables ,  mais  c’est  un  exemple  qu’on  fera  bien  de  ne 
pas  imiter  : 

«  Un  jeune  homme  se  plaignait  d’une  douleur  de  ventre  accom¬ 
pagnée  d’un  grand  bruit  lorsqu’il  demeurait  quelque  temps  sans 
manger,  et  qui  cessait  après  avoir  pris  de  la  nourriture.  Cette  dou¬ 
leur  et  ce  bruit  continuant,  les  aliments  ne  profitaient  point  à  ce 
malade,  au  contraire  il  s’amaigrissait  et  devenait  tous  les  jours  plus 
exténué.  On  lui  avait  inutilement  donné  divers  médicaments,  tant 
purgatifs  que  vomitifs.  Enfin,  on  s’avisa  de  lui  tirer,  par  intervalles, 
du  sang  de  l’une  et  l’autre  main,  jusqu’à  ce  qu’il  ne  lui  en  restât 
presque  plus,  ce  qui  le  guérit  parfaitement.  »  {Epid.,  liv.  V.  sub. 
princip.) 

On  saignait  sur  les  veines  des  bras,  des  mains,  des  malléoles,  du 
jarret,  du  front,  du  derrière  de  la  tête,  du  dessous  des  mamelles, 
des  tempes,  de  dessous  la  langue ,  du  nez,  de  l’anus ,  et  sur  quel¬ 
ques  artères,  principalement  la  temporale.  Comme  principe  ;  l’é¬ 
mission  sanguine  avait  lieu  aux  bras  et  aux  autres  veines  supérieures, 
dans  les  maladies  ayant  leur  siège  au-dessus  du  foie  et  du  dia¬ 
phragme,  tandis  qu’on  ouvrait  les  veines  d’en  bas  pour  les  parties 
diaphragmatiques.  Toujours  dirigé  par  la  théorie  née  de  l’ohserva- 
tion  des  actes  naturels  et  appuyé  de  l’expérience,  Hippocrate  a  pu 
s’égarer  dans  l’explication  qu’il  donne  des  phénomènes  morbides, 
mais  sa  pratique  reste  grande  comme  tout  ce  qui  émane  des  intelli¬ 
gences  d’élite,  inspirées  de  la  grande  et  belle  nature.  La  saignée, 
dont  il  a  dogmatisé  l’emploi,  en  est  la  preuve. 

D.  Des  diurétiques  et  des  sudorifiques.  —  L’unité  de  vues  et 
la  multiplicité  des  moyens  se  retrouvent  dans  toute  la  médecine 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE  149 

d’Hippocrate,  et  planent  encore  sur  la  médecine  moderne,  qui  sait 
comprendre  la  grandeur  du  but  qu’elle  est  appelée  à  remplir.  En 
dogmatisant  la  pratique  de  ses  prédécesseurs  et  en  montrant  l’im¬ 
portance  des  indications  qui  résultent  de  l’observation  des  actes  de 
la  nature  luttant  contre  les  causes  morbifiques,  le  célèbre  fondateur 
du  naturisme  a  promulgué  des  lois  dont  chaque  jour  éclaire  la 
vérité. 

Après  avoir  établi,  comme  une  loi  fondamentale  de  la  thérapeu¬ 
tique,  la  nécessité  qu’il  y  a  de  diminuer  le  superflu  du  sang  et  des 
humeurs,  il  montre  l’emploi  qu’on  peut  faire,  dans  ce  but,  du  ré¬ 
gime. ,  des  'purgations ,  de  la  saignée ,  et  enfin  des  substances  diu¬ 
rétiques  et  sudorifiques  qui  produisent  un  effet  semblable  par  des 
voies  différentes. 

cc  Toutes  les  maladies  se  terminent  ou  se  guérissent  par  les  éva¬ 
cuations  qui  se  font  par  la  bouche,  ou  par  le  ventre,  ou  par  la  vessie, 
ou  par  quelque  autre  semblable  ouverture;  mais  la  sueur  est  com¬ 
mune  à  toutes  les  maladies  ou  les  termine  toutes  également.  »  (De 
ratione  victus  in  acutis .) 

Parmi  les  diurétiques  employés,  on  trouve  le  bain ,  quelquefois  le 
vin  doux,  le  vin  blanc,  et  une  nourriture  herbacée,  d’ail,  d’oignon, 
de  poireau,  de  citrouille,  de  melon,  de  concombre,  de  céleri,  etc.  ; 
de  viandes  sèches,  et  enfin  d e  cantharides  au  nombre  de  quatre, 
dont  les  ailes  et  les  pieds  étaient  enlevés  et  dont  la  poudre  était 
prise  avec  du  vin  et  du  miel. 

Les  sudorifiques  étaient  employés,  surtout  dans  une  fièvre  qui 
n’est  point  causée  par  la  bile  ni  par  la  pituite ,  mais  qui  vient , 
ou  de  lassitude,  ou  de  quelque  autre  cause,  ce  que  nous  appelons 
aujourd’hui  la  courbature  ou  la  fièvre  symptomatique  d’une  inflam¬ 
mation. 

Les  lotions  et  les  boissons  chaudes  ont  été  employées  à  cet  usage. 

E.  De  la  spécificité  dans  la  thérapeutique  d’Hippocrate.  —  Si 
le  dogmatisme  d’Hippocrate  a  trouvé  l’occasion  de  s’exercer  sur  desè 
observations  d’une  signification  précise  ou  réputée  telle,  il  s’est  ar¬ 
rêté  devant  celles  qui  semblaient  échapper  au  pouvoir  de  la  raison. 
A  côté  de  faits  soumis  à  une  interprétation  quelquefois  judicieuse, 
souvent  erronée,  s’en  trouvent  d’autres  qui  ne  relèvent  que  de  l’ob¬ 
servation  irréfléchie,  empirique,  et  qui  montrent  tout  le  respect 
d’Hippocrate  pour  la  vérité.  Il  suffit,  en  parcourant  ses  œuvres,  de 
lire  ce  qu’il  dit  des  médicaments  qui  procurent  le  sommeil,  qui 
purgent  et  qui  sont  propres  à  toute  espèce  de  maladie,  sans  qu’on 
puisse  se  rendre  compte  de  leur  action.  Il  se  hasarde  bien  à  dire  : 


150 


HISTOIRE  DE  LAr  MÉDECINE 
«  Que  les  médicaments  qui  ne  purgent  ni  la  bile,  ni  le  phlegme, 
agissent  en  rafraîchissant,  ou  en  échauffant,  ou  en  séchant,  ou  en 
humectant,  ou  en  resserrant  et  épaississant,  ou  en  résolvant  ou  dissi¬ 
pant.  »  (De  affectionibus,  p.  m.  525.) 

Mais  au  fond  leur  usage  n’est  qu'empirique,  et  révèle  déjà  l’exis¬ 
tence  des  qualités  occultes  ou  cachées  dans  certaines  substances, 
pour  agir  sur  certains  organes  et  pour  guérir  certaines  maladies. 
L’action  spéciale  de  ces  médicaments  ne  s’accorde  avec  aucune  es¬ 
pèce  de  théorie,  et  c’est  ce  qu’on  appelle  aujourd’hui  la  spécificité. 
Si  le  mot  n’est  point  dans  Hippocrate,  on  y  trouve  la  chose  au  triple 
point  de  vue.de  la  pathogénie,  de  l’action  élective  des  substances 
sur  les  tissus,  et  de  leur  action  curative  sur  telle  ou  telle  espèce  de 
maladie;  On  reconnaît  la  spécificité  des  causes  dans  ce  qu’il  dit  du 
génie  épidémique...,  etc.;  la  spécificité  organique,  dans  l’action  du 
mecon  (pjxoW),  ou  méconium  somnifère  ([/.vptwviov),  dont  le  suc 
(ÔTtoç)  a  formé  omov,  et  procure  le  sommeil;  dans  l’action  des  cantha¬ 
rides  sur  la  vessie,  de  l’ellébore  sur  l’intestin;  et  la  spécificité  thé¬ 
rapeutique,  dans  l’action  de  la  limaille  d’airain  sur  les  pâles  cou¬ 
leurs. 

10°  De  la  chirurgie  d’Hippocrate. 

Si  quelque  chose  peut  montrer  jusqu’à  quel  point  la  médecine 
était  avancée  au  temps  d’Hippocrate,  nonobstant  ce  que  disent  les 
historiens  sur  son  ignorance  de  l’anatomie  normale  et  pathologique, 
c’est  l’état  de  la  chirurgie  à  cette  époque.  On  en  faisait  beaucoup 
sans  en  prononcer  le  mot,  qui  n’existe  pas  dans  les  œuvres  hippocra¬ 
tiques,  et  qui  n’a  été  créé  que  beaucoup  plus  tard.  La  saignée  du 
bras,  de  la  main,  de  la  langue,  de  l’occiput,  du  jarret,  des  malléoles, 
atteste  des  connaissances  très-profondes  en  anatomie,  et  révèle  une 
étude  très-minutieuse  des  veines  du  corps  humain.  Le  traitement  de 
F esquinancie  par  un  tube  (Leclerc,  p.  221)  placé  dans  le  gosier, 
afin  d’empêcher  la  suffocation  (De  morb.,  lib.  III)  ;  de  Y  iléus  par 
Y  insufflation  du  gros  intestin  avec  un  soufflet  de  forge  introduit 
dans  le  rectum,  et  suivie  d’un  lavement  qu’on  fait  garder  en  bou¬ 
chant  l’anus,  indiquent  une  connaissance  très-exacte  des  lésions 
cadavériques  de  cette  maladie  (De  morb .,  liv.  III,  chap.  16-24).  Il 
en  est  de  même  du  traitement  de  la  phthisie  par  ce  qu’il  appelle  la 
purgation  du  poumon ,  ou  injection  dans  la  canne  du  poumon 
(trachée-artère)  d’une  liqueur  irritante,  d'arum,  d'ellébore ,  de  fleur 
de  cuivre,  susceptible  d’exciter  une  violente  toux,  et  l’expulsion  des 
matières  purulentes  contenues  dans  la  poitrine  ( Des  maladies,  liv. 
II,  et  Des  affections  internes ). 


DES  NATURISTES  —  B1PP0CRATE 


151 


En  disant  : 

«.  Ce  que  les  médicaments  ne  guérissent,  le  fer  le  guérit,  et  si  le 
fer  ne  sert  de  rien,  il  faut  avoirs  recours  au  feu  »  ( Epid .,  lib.  VI), 
Hippocrate  a  formulé  un  principe  qui  n’est  pas  celui  d’un  art  encore 
en  enfance,  mais  qui  relève  d’une  expérience  aussi  longue  qu’intel¬ 
ligente  et  raisonnée.  Il  faut  avoir  beaucoup  vu  et  beaucoup  appris 
pour  en  arriver  là,  et  les  secours  de  la  tradition  ont  dû  ne  pas  lui 
être  inutiles  sous  ce  rapport. 

Le  fer  et  le  feu  étaient  pour  Hippocrate  des  moyens  de  petite  et 
de  grande  chirurgie.  Par  le  feu,  il  cautérisait  sur  plusieurs  points  la 
poitrine  et  le  dos  des  phthisiques ;  le  ventre  de  ceux  qui  avaient  la 
rate  grosse  ;  le  ventre  des  hydropiques  sur  la  région  du  foie  ;  la 
tête,  aux  oreilles,  à  la  nuque,  à  l’occiput,  et  auprès  de  l’angle  des 
yeux,  dans  les  violentes  douleurs  de  tête ;  les  tempes  et  la  nuque 
dans  les  maladies  des  yeux,  etc.,  etc.;  et  il  se  servait  dans  ce  but 
de  fers  chauds,  de  fuseaux  de  bois  trempés  dans  l’huile  bouillante, 
d’un  champignon  qui  est  probablement  de  l’amadou,  enfin  de  lin  cru 
ou  étoupe  arrangée  en  moxa. 

Avec  le  fer,  il  faisaif  des  incisions  en  couronne  autour  du  front, 
et  il  y  entretenait  la  suppuration  au  moyen  de  la  charpie,  dans  les 
douleurs  de  tête,  dans  les  fluxions  qui  se  jettent  sur  les  yeux 
C’était  là  de  la  dérivation.  Il  ouvrait  le  crâne  au  moyen  du  trépan 
dans  une  espèce  de  douleur  de  tête,  qu’il  croyait  causée  par  une  eau 
renfermée  entre  le  crâne  et  le  cerveau;  et  dans  les  fractures  du 
crâne  pour  relever  les  os  enfoncés,  pour  enlever  des  esquilles  pou¬ 
vant  blesser  le  cerveau,  et  pour  vider  le  sang  et  le  pus  qui  pouvaient 
se  trouver  sous  la  calotte  crânienne.  C’était  là  une  grande  hardiesse, 
et,  il  faut  le  dire,  une  merveilleuse  entente  de  l’anatomie  pathologi¬ 
que  dont  on  lui  a  dénié  trop  arbitrairement  la  connaissance. 

Par  le  fer,  il  traitait  Yempyème  et  Yhydropisie  de  poitrine  qui 
avaient  résisté  aux  moyens  médicaux.  Dans  l’empyème,  outre  ce 
qu’il  appelle  la  purgation  de  la  poitrine  par  des  injections  bronchi¬ 
ques  irritantes  d’arum  ou  d’ellébore,  quinze  jours  après  le  temps  où 
il  supposait  le  pus  formé  dans  la  poitrine,  il  faisait  asseoir  le  malade 
et  lui  secouait  assez  fortement  les  épaules  pour  savoir  de  quel  côté 
se  tronvait  l’épanchement  :  c’est  ce  que  nous  appelons  la  succussion 
hippocratique.  Un  bruit  de  flot  lui  annonçait  le  siège  du  mal,  et  si 
l’épaisseur  des  chairs  ou  la  qualité  du  pus  empêchait  la  production 
du  bruit,  il  choisissait  le  côté  où  il  y  avait  dilatation  et  douleur.  Avec 
un  rasoir,  il  incisait  la  peau  de  côté,  assez  en  arrière,  et  le  plus  bas 
possible,  entre  deux  côtes;  puis,  prenant  un  instrument  étroit  et 
pointu,  garni  dans  toute  sa  longueur,  à  l’exception  de  la  pointe  dans 


152  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

la  longueur  d’un  ongle  du  gros  doigt,  il  le  poussait  dans  la  plaie 
jusqu’à  cette  profondeur,  et  faisait  sortir  le  pus.  Après  une  évacua¬ 
tion  suffisante,  il  bouchait  la  plaie  avec  du  linge  maintenu  par  un 
fil,  recommençait  l’évacuation  du  pus  tous  les  jours  pendant  dix 
jours,  et  après  l’écoulement  de'la  plus  grande  partie  du  pus,  il  serin- 
guait  dans  la  poitrine  du  vin  et  de  l’huile  qu’on  y  laissait  douze 
heures. 

Quand  l’écoulement  devenait  clair  et  gluant  comme  de  l’eau,  il 
mettait  une  courte  sonde  d’étain  pour  le  passage  du  liquide,  et  quand 
l’humeur  se  tarissait,  on  diminuait  le  volume  de  la  sonde,  ou  l’on 
fermait  la  plaie. 

Dans  Yhydropisie  de  poitrine ,  il  prenait  la  troisième  côte  en 
commençant  à  compter  par  en  bas,  et  y  pratiquait  le  trépan;  il 
tirait  une  petite  quantité  d'eau  de  la  poitrine,  bouchait  la  plaie 
avec  de  l’étoupe,  une  éponge  molle  par-dessus,  et  maintenait  le 
tout  par  une  bande.  Chaque  jour,  pendant  douze  jours,  il  soutirait 
une  nouvelle  quantité  d’eau,  puis  enlevait  le  reste  en  une  seule  fois, 
et  travaillait  à  sécher  la  poitrine  par  des  médicaments  et  un  régime 
particulier  (Des  affections  internes). 

Dans  Yhydropisie  du  ventre ,  ce  que  nous  appelons  ascite,  il 
pratiquait  la  ponction  de  l’abdomen  auprès  du  nombril,  et  en  arrière 
auprès  de  la  hanche.  Il  en  faisait  autant  dans  le  dos  en  cas  d 'abcès 
du  rein,  et  avait  déjà  appris  l’utilité,  en  certains  cas,  des  mouche¬ 
tures  de  la  peau  des  jambes  et  du  scrotum  dans  Y  enflure  qui  carac¬ 
térise  l’anasarque. 

C’est  à  lui  qu’on  doit  les  meilleurs  préceptes  de  l’opération  du  tri- 
chiasis  (De  vie.  ratione  in  acutis);  et  les  premiers  conseils  écrits, 
reproduits  plus  tard  par  Celse,  sur  le  traitement  des  os  cassés  et  dis¬ 
loqués,  sur  les  bandages,  sur  les  moyens  d’arrêter  le  sang  dans  les 
hémorrhagies,  et  sur  la  cicatrisation' des  plaies  et  des  ulcères;  ainsi 
que  desréflexions,  encore  aujourd’hui  pleines  d’actualité,  sur  le  danger 
des  plus  petites  blessures,  comme  une  très-petite  plaie  au  front  avec 
carie  osseuse  suivie  de  mort,  sans  doute  par  infection  purulente; 
ou  une  simple  plaie  au  doigt  causant  des  convulsions  mortelles  (pro¬ 
bablement  le  tétanos),  etc.  Mais  ce  qui  doit  causer  la  plus  grande  sur¬ 
prise,  et  je  dirai  même  une  réelle  admiration,  c’est  le  traitement  de 
la  pierre  par  Y  opération  de  la  taille.  Il  est  certain  que  si  les  Grecs 
n’avaient  pas  connu  l’anatomie  du  bassin,  ils  n’auraient  jamais  osé 
entreprendre  l’ouverture  de  la  vessie  par  le  périnée,  car  les  motifs 
du  choix  de  cette  région  sont  exclusivement  anatomiques  et  tirés  de 
la  crainte  qu’on  avait  sans  doute  alors  d’ouvrir  le  péritoine.  C’est  une 
gloire  qui  ne  revient  pas  à  Hippocrate,  et  qui,  tout  entière,  se  rap- 


DES  NATURISTES  —  HIPPOCRATE 


153 

porte  à  la  science  de  son  époque.  Jamais,  en  effet,  le  père  de  la 
médecine  n’a  pratiqué  la  taille,  et  il  redoutait  à  ce  point  l’inexpé¬ 
rience  de  ses  disciples,  qu’il  leur  faisait  prendre  l’engagement  de  ne 
point  tailler  ceux  qui  ont  la  pierre,  et  de  laisser  faire  cette  opé¬ 
ration  à  ceux  qui  en  ont  pris  la  spécialité ,  admirable  leçon  faite 
pour  inspirer  la  conscience  des  médecins,  et  pour  les  engager  à  ne 
se  charger  que  de  ce  qu’ils  savent  réellement  bien  faire. 

11°  Des  aphorismes. 

Les  aphorismes  sont  le  témoignage  d*e  la  manière  dont  on  obser¬ 
vait  au  temps  d’Hippocrate,  alors  que,  privé  de  moyens  faciles  d’ex¬ 
primer  sa  pensée,  on  était  obligé  de  dire  beaucoup  de  choses  en 
peu  de  mots.  Ce  sont  des  résumés  qui  pourraient  donner  lieu  à  de 
nombreux  commentaires  et  qui  renferment,  comme  la  science  du 
temps,  autant  de  vérités  que  d’erreurs.  C’est  la  médecine  hippo¬ 
cratique  condensée  en  un  certain  nombre  de  propositions  concises, 
relatives  à  la  philosophie  de  la  médecine,  au  diagnostic,  à  la  thé¬ 
rapeutique,  et  surtout  au  pronostic  des  maladies.  Pour  les  com¬ 
prendre  et  pour  en  profiter,  il  faut  être  très  au  courant  de  la 
science,  et  avoir  étudié  à  fond  les  doctrines  de  leur  auteur.  C’est 
par  là  qu’il  faut  terminer  la  lecture  des  œuvres  d’Hippocrate. 

Les  Aphorismes  comprennent  sept  sections  : 

Dans  la  première,  se  trouvent  des  aphorismes  sur  l’utilité  et  sur 
le  danger  des  évacuations  naturelles  ou  provoquées  dans  les  mala¬ 
dies.  Il  y  en  a  d’autres  sur  le  danger  de  la  diète  trop  absolue  : 

«  Il  est  d’autant  plus  dangereux  de  tenir  les  malades  à  une  diète 
prolongée  que,  lorsque  ensuite  on  veut  les  nourrir,  on  éprouve  plus 
de  difficulté.  » 

Pour  Hippocrate,  la  diète  n’était  utile  qu’à  l’instant  du  plus  haut 
degré  des  maladies  aiguës. 

Là  il  est  dit  que  ce  sont  les  vieillards  qui  supportent  le  plus  fad¬ 
ement  la  diète,  puis  les  hommes  faits,  puis  les  jeunes/  gens,  puis 
es  enfants. 

Il  faut  plus  de  nourriture  en  hiver  et  au  printemps  que  dans  l’été, 
et  il  y  a  lieu  de  tenir  compte  de  certaines  dispositions  individuelles 
qui  supportent  plus  difficilement  la  diète  que  les  autres. 

Quand  une  maladie  a  été  combattue  avantageusement ,  et  que 
tout  annonce  qu’elle  va  disparaître,  Hippocrate  conseille  de  laisser 
agir  la  nature,  et  à  ce  moment  de  ne  faire  aucun  traitement  actif. 

Dans  la  seconde  section,  Hippocrate  parle  du  sommeil,  et  indique 
celui  qui  répare  et  celui  qui  ne  répare  pas. 


154 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


«  Quand  le  sommeil  fait  cesser  le  délire,  c’est  un  bon  signe.  » 

Il  parle  des  lassitudes  spontanées  qui  annoncent  les  maladies. 

Dans  les  maladies  aiguës,  la  prédiction  du  retour  à  la  santé,  et 
celle  de  la  mort,  ne  sont  jamais  absolument  sûres, 

Hippocrate  parle  ensuite  des  jours  où  se  montrent  les  crises  dans 
les  maladies  aiguës. 

Les  contraires  guérissent  par  les  contraires. 

La  fièvre  qui  complique  les  convulsions  n’est  pas  très-grave,  tan¬ 
dis  qu’au  contraire,  dans  les  convulsions  qui  compliquent  la  fièvre, 
le  pronostic  est  très-grave.  * 

Dans  un  autre  aphorisme,  il  recommande  de  se  tenir  sur  ses 
gardes,  quand,  daiis  le  cours  d’une  maladie  aiguë,  les  symptômes 
disparaissent,  et  le  retour  à  la  santé  semble  s’effectuer,  car  la  ma¬ 
ladie  reparaît  presque  toujours. 

Il  n’y  a  pas  trop  à  s’inquiéter  des  aggravations  qui  ne  sont  pas 
dans  l’ordre  de  la  maladie. 

Il  est  très-fâcheux  de  voir  maigrir  très-rapidement  un  malade 
dans  le  cours  d’une  fièvre. 

Lorsque  chez  les  convalescents  qui  mangent  bien,  la  réparation 
ne  se  fait  pas,  il  faut  craindre  qu’une  nouvelle  maladie  succède  à 
celle  qui  vient  de  guérir. 

Une  maladie  est  d’autant  moins  dangereuse  qu’elle  frappe  un 
âge,  qui,  d’ordinaire,  y  est  plus  sujet. 

Dans  l’épilepsie,  la  guérison  n’est  possible  que  si  le  mal  s’est 
montré  avant  l’âge  de  vingt-cinq  ans. 

Quand  deux  souffrances  naissent  au  môme  instant  sur  deux  en¬ 
droits  différents  du  corps,  la  plus  forte  enlève  l’autre. 

Dans  la  troisième  section,  il  y  a  quelques  aphorismes  sur  l’in¬ 
fluence  des  saisons,  des  tempéraments  et  des  âges  sur  la  produc¬ 
tion  des  maladies;  sur  l’emploi  de  l’ellébore,  sur  le  vomissement 
de  sang  et  sur  les  maladies  aiguës  qui  viennent  aggraver  la  marche 
des  maladies  chroniques. 

La  quatrième  section  renferme  des  aphorismes  sur  les  purgations, 
sur  les  fièvres,  sur  les  sueurs  et  les  urines.  Tout  ce  qu’elle  ren¬ 
ferme  est  de  la  plus  haute  importance. 

Dans  la  cinquième  section,  il  y  a  des  aphorismes  sur  les  spasmes, 
sur  la  phthisie  et  l’empyème,  enfin  sur  la  grossesse. 

La  sixième  et  la  septième  section  sont  presque  tout  entières  con¬ 
sacrées  au  pronostic,  et  tout  ce  qui  s’y  trouve  annonce  une  grande 
expérience  des  maladies,  ainsi  qu’une  tradition  déjà  ancienne  de 
connaissances  relatives  aux  études  médicales.  On  y  trouve  quelques 


DES  NATURISTES  —  DU  PNEUMAT1SME 


155 

propositions  hasardées,  mais  le  plus  grand  nombre  est  en  rapport 
avec  des  connaissances  précises  fort  remarquables  pour  le  temps 
qui  les  a  vues  naître. 


CHAPITRE  II 

TRANSFORMATIONS  DU  NATURISME  HIPPOCRATIQUE. 

DU  PNEUMATISME 

De  tous  les  genres  de  satiété,  le  plus  funeste,  est,  sans  contredit, 
celui  qui  consiste  à  dégoûter  l’esprit  et  le  cœur  des  vérités  immua¬ 
bles  de  la  science,  de  la  morale,  de  la  philosophie  et  de  la  vertu.  Il 
est  fâcheux  d’avoir  à  le  constater,  mais,  par  habitude,  l’homme  se 
dégoûte  du  beau,  du' bien  ou  de  l’honnête,  et  c’est  ainsi  que  les  ci¬ 
vilisations  avancées,  riant  des  choses  les  plus  sérieuses  et  les  plus 
vraies,  touchent  de  près  à  la  décadence.  Après  la  mort  d’Hippo¬ 
crate,  ses  doctrines ,  transmises  de  génération  en  génération  à 
Alexandrie ,  puis  à  Rome,  contestées  d’abord  par  les  empiriques, 
puis  un  peu  plus  tard  par  les  méthodistes,  finirent  par  se  modifier 
et  par  se  dénaturer.  Sans  en  perdre  tout  à  fait  l’esprit,  ceux  qui  leur 
restaient  fidèles  croyaient  encore  les  servir  en  les  perfectionnant,  et 
ils  ne  se  doutaient  guère  que  le  mieux  est  quelquefois  l'ennemi 
du  bien.  Satiété  ou  progrès,  et  c’est  un  point  que  je  ne  veux  pas 
discuter  en  ce  moment,  les  dogmes  du  naturisme  hippocratique , 
acceptés  d’abord  comme  des  vérités  fondamentales,  ne  tardèrent  pas 
à  subir  de  gravés  réformes  jugées  indispensables  par  les  exigences 
de  l’époque.  Sans  détruire  leur  principe,  les  médecins  qui  les 
avaient  acceptés,  s’en  servirent  comme  d’un  point  de  départ  obligé 
dans  leurs  études,  mais  ils  crurent  devoir  aller  plus  loin.  C’est  ainsi 
que  le  pneumatismè  prit  naissance  ;  et  plus  tard,  dans  le  cours  des 
siècles,  nous  verrons  de  même  apparaître  Y archéisme  de  Paracelse 
et  de  Van  Helmont;  Y  animisme,  rendu  célèbre  par  Stahl;  le  vita¬ 
lisme  de  Barthez;  et  enfin  la  doctrine,  sur  laquelle  je  me  propose 
d’attirer  l’attention,  lorsque  j’en  aurai  fini  avec  l’exposition  du  passé. 

A  l’époque  où  la  secte  méthodique  commençait  à  se  faire  con¬ 
naître,  sous  Auguste,  les  idées  épicuriennes  d’Aselépiade  sur  la 
forme  et  le  mouvement  des  atomes,  sur  le  relâchement  et  sur  le 
resserrement  des  pores,  avaient  presque  entièrement  banni  de  la 
science  médicale  la  doctrine  hippocratique  d’un  principe  conserva¬ 
teur  de  la  vie  réglant  les  actes  de  la  santé  et  les  phénomènes  de  la 


156  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

maladie.  Le  naturisme  était  relégué  au  nombre  des  chimères,  et 
ridiculisé  par  le  plus  grand  nombre  qui  l’appelaient  une  médita¬ 
tion  sur  la  mort.  Cependant  ceux  qui  lisaient  attentivement  les 
œuvres  d’Hippocrate,  et  qui  en  même  temps  observaient  des  ma¬ 
lades,  s’aperçurent  bientôt  qu’il  était  impossible  de  ne  pas  admirer 
la  justesse  de  ce  principe.  On  le  reprit  donc ,  mais  en  le  modifiant 
d’une  façon  qui  n’est  peut-être  pas  heureuse,  et  il  devint  l’origine 
de  la  secte  pneumatique  dont  nous  allons  parler. 

Athénée  de  Silicie  fut  à  Rome,  en  l’an  60  ou  68  de  J.  C.,  l’au¬ 
teur  de  cette  exhumation,  qui  n’est  en  réalité  qu’une  métamorphose. 
En  effet,  le  principe  de  la  vie  dont  parle  Hippocrate,  c’est-à-dire  la 
nature,  cette  force  bienfaisante  qui  semble  veiller  aux  actes  de  l’é¬ 
conomie  pour  la  conservation  des  malades,  n’est  pas  susceptible  de 
s’altérer.  Il  joue  dans  la  maladie  le  même  rôle  que  dans  l’état  de 
santé,  dirigeant  les  phénomènes  morbides  jusqu’au  moment  du  re¬ 
tour  à  l’état  normal  (voua&v  <pu<7i;  îtjttip),  mais'jamais  la  perversion 
de  cette  force  n’a  été  admise  par  Hippocrate  comme  cause  des 
maladies. 

C’est  l’altération  ou  la  perversion  de  la  force  régulatrice  de  la  vie, 
ou  pneuma,  qui  est  pour  Athénée  le  point  de  départ  de  sa  doctrine, 
car  de  cette  perversion  peut  naître  la  maladie.  Tout  le  pneumatisme 
est  dans  ce  principe,  et  la  secte  pneumatique  n’a  eu  d’autre  ambition 
que  la  propagation  de  cette  idée  fondamentale,  qu’on  retrouve  dans 
un  traité  de  la  collection  hippocratique  postérieur  à  Hippocrate,  et 
intitulé  Des  vents.  Là,  en  effet,  l’air  est  considéré  comme  la  cause 
des  maladies  pestilentielles,  épidémiques,  sporadiques,  de  l’iléus, 
des  fluxions  et  des  hémoptysies,  de  l’apoplexie,  de  l’épilepsie,  des 
ruptures,  de  l’hydropisie,  etc. 

Dans  cette  doctrine,  le  principe  de  la  vie  devient  pour  la  pre¬ 
mière  fois  un  être  matériel;  il  reçoit  le  nom  de  pneuma,. e t  de  ses 
altérations  dépend  l’état  morbide. 

Qu’est-ce  donc  que  1  e  pneuma?  De  l’air  atmosphérique,  un  cin¬ 
quième  élément,  ou  une  force? 

On  voit  que  ce  mot  a  eu  des  significations  bien  différentes  qu’il 
importe  de  connaître.  D’abord  c’était  l’air  introduit  dans  le  pou¬ 
mon,  et  de  là  dans  l’économie,  pour  se  mêler  au  sang  et  entretenir 
la  santé  ou  produire  la  maladie.  C’était  l’opinion  d’Hippocrate  (rapî 
<pu<7tov),  et  d’Érasistrate,  qui,  sous  ce  rapport,  pourrait  être  consi¬ 
déré  comme  le  premier  chef  des  pneumatistes.  Au  reste,  ces  méde¬ 
cins  n’appelaient  pas  l’air  1  epneuma;  ils  ne  lui  donnaient  ce  nom 
que  lorsqu’il  était  entré  dans  le  corps,  distinction  plus  subtile  que 
vraie,  et  qui  sera  toujours  très-difficile  à  comprendre. 


DES  NATURISTES  —  DU  PNEUMATISME  —  ATHÉNÉE  157 

D’autres  ont  donné  ce  mot  à  un  fluide  subtil,  à  une  sorte  à? éther , 
un  cinquième  élément,  s’ajoutant  aux  quatre  autres  dans  le  corps 
des  animaux.  Il  serait  disséminé  dans  l’espace,  et  au  delà  de  l’air 
où  il  remplit  les  intervalles  célestes.  Ce  fut  la  pensée  de  Thalès,  de 
Démocrite  et  des  premiers  philosophes  grecs.  Elle  fut  longtemps 
acceptée  par  les  physiciens  jusqu’à  Newton,  qui  la  rejeta,  et  qui 
n’en  a  parlé  à  la  fin  de  son  livre  que  comme  d’une  chose  à  démon¬ 
trer.  Cependant  cette  idée  a  été  reprise,  et  la  physique  moderne, 
M.  Pouillet,  entre  autres,  admet  l’existence  de  cet  éther.  Si  quelque 
chose  est  aujourd’hui  vulgaire,  c’est  la  division  des  éléments  du 
monde  en  agents  pondérables  (solides,  liquides  et  gazeux),  et  en 
impondérables  (éther),  qui  s’interpose  aux  molécules  de  la  ma¬ 
tière  et  remplit  les  espaces  célestes. 

Ailleurs,  on  a  voulu  approfondir  la  nature  de  cet  élément,  et  aux 
premiers  temps  de  la  philosophie  stoïcienne,  le  pneuma ,  synonyme 
d’éther,  était  quelque  chose  de  plus  subtile  et  de  plus  ténu  que  la  ma¬ 
tière.  C’était  quelque  chose  d’entièrement  immatériel,  pneuma,  spi- 
ritus,  souffle ,  comparable  à  ce  que  nous  appelons  une  force.  Ainsi 
entendu ,  le  pneuma,  pour  les  stoïciens ,  était  une  force  émanée 
de  Dieu,  répandue  dans  l’univers  et  dans  le  corps  des  animaux, 
comme  un  moteur  et  un  agent  d’impulsion  universel.  Le  même  mot, 
pour  les  premiers  Pères  grecs  de  l’ère  chrétienne,  signifiait  Y  Esprit 
saint  (pneuma). 

Il  est  très- difficile  de  dire  au  juste  le  sens  donné  au  mot  pneuma 
par  Athénée  et  ses  disciples.  Les  ouvrages  d’ Athénée  sont  perdus. 
Arétée,  son  élève,  ne  l’a  pas  dit  dans  ce  qui  nous  reste  de  lui,  et 
c’est  dans  Galien  qu’il  faut  rechercher  les  principes  de  la  secte 
pneumatique. 

«  Il  y  a  trois  choses  (. Introduction ,  le  médecin)  dans  le  corps 
vivant  :  des  solides,  des  liquides,  et  ce  qui  donne  l’impulsion,  to 
Ivopp.wv.  Malheureusement  les  successeurs  d’Hippocrate  ont  brisé 
cet  édifice  divin  pour  faire  jouer  un  rôle  exclusif  aux  solides  et  aux 
liquides.  Athénée  et  Archigène  sont  les  auteurs  d’une  secte  qui  re¬ 
vint  aux  saines  idées,  et  qui  établit  que  tous  les  désordres  dont  l’é¬ 
conomie  était  le  siège  et  toutes  les  maladies  résultaient  des  altéra¬ 
tions  d’un  principe  de  mouvement  désigné  sous  le  nom  de  Trveüp.a, 
d’où  le  nom  de  secte  pneumatique.  » 

Pour  Athénée,  en  outre  des  quatre  éléments,  il  y  en  avait  un  cin¬ 
quième,  qui,  dans  le  corps,  dirigeait  et  dominait  tout  le  reste,  et 
dont  les  modifications  devaient  produire  la  maladie.  Ce  principe 
était  le  pneuma,  tout  à  fait  distinct  de  l’air,  puisqu’il  est  déjà  dans 


158  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

les  quatre  éléments  (la  terre,  l’air,  le  feu  et  l’eau).  C’était  donc  un 
principe  spécial,  et  de  plus  une  substance  matérielle. 

Dans  la  plupart  des  maladies,  le  pneuma  était  la  première  partie 
affectée.  Par  son  influence  naturelle  et  régulière,  il  animait  la  ma¬ 
chine  vivante  qu’il  avait  charge  de  nourrir  pour  la  conserver,  car  la 
mort  subite  était  la  conséquence  de  son  repos.  Au  contraire,  lors¬ 
que  son  influence  s’exerçait  d’une  façon  irrégulière,  les  maladies 
devaient  se  développer,  et  elles  différaient  entre  elles  selon  les 
causes  qui  avaient  troublé  l’action  du  pneuma. 

Si  l’on  prend  la  peine  de  lire  Arétée ,  dont  j’analyserai  les 
œuvres  un  peu  plus  loin,  on  pourra  se  faire  une  idée,  bien  que  très- 
imparfaite,  de  la  nature  de  ces  différents  désordres.  Quant  à  la 
nature  du  pneuma  lui-même,  Arétée  n’en  parle  guère,  et  ce  qu’il 
en  dit  semble  faire  croire  qu’il  s’agit  de  l’air  atmosphérique.  Cet 
écrivain  est  très-réservé  sur  le  fond  de  la  doctrine  ;  mais  comme  il 
est  avec  Galien  le  seul  qui  nous  en  ait  laissé  d’importants  passages, 
sur  ce  sujet,  c’est  à  lui  que  nous  devons  nous  adresser  pour  con¬ 
naître  le  fond  de  la  doctrine. 

A  l’article  épilepsie,  après  une  description  fort  remarquable  de 
l’attaque  convulsive,  il  ajoutera  : 

«  C’est  le  pneuma  renfermé  et  accumulé  dans  les  organes  qui 
ébranle  toute  la  machine.  Par  la  rétention  et  la  fermentation  dans  la 
poitrine  se  produisent  les  râles  de  la  respiration  et  l’écume  qui  s’é¬ 
chappe  du  nez  et  de  la  bouche.  » 

Dans  Yiléus,  c’est  le  pneuma  entassé  et  accumulé  dans  l’intestin 
qui  étouffe  les  malades. 

L’ asthme  est  la  conséquence  du  pneuma  refroidi  et  altéré  par 
l’humide,  d’où  sa  fréquence  plus  grande  chez  la  femme  que  chez 
l’homme,  la  première  étant  de  nature  humide  et  froide. 

C’est  le  pneuma  qui  gonfle  et  endurcit  la  rate,  de  façon  à  en 
troubler  les  fonctions.  Terne  et  sec,  il  produit  l’apoplexie,  tandis 
qu’en  devenant  humide,, il  engendre  l’ascite.  ■ — Dans  le  vertige, 
c’est  le  pneuma  qui  tourne  sur  lui-même,  et  détermine  la  chute  des 
"malades. 

Dans  les  cynanches,  c’est-à-dire  les  angines,  qu’il  décrit  à  mer¬ 
veille  dans  leurs  formes  simple,  ulcéreuse  gangréneuse,  couen- 
neuse,  et  pour  lesquelles  il  parle  de  la  trachéotomie  comme  d’une 
chose  employée  de  son  temps,  il  dit  que  lorsqu’il  n’y  a  rien  à  la 
gorge,  c’est  l’altération  du  pneuma  qui  exerce  une  mauvaise  influence 
sur  le  gosier,  en  le  resserrant  et  en  empêchant  le  passage  des 
liquides.  Aujourd’hui,  nous  appellerions  cela  du  spasme.  Mais,  pour 
mieux  faire  comprendre  cette  étiologie,  Arétée  l’explique  par  une 


DES  NATURISTES  —  DU  PNEUMATISME  —  ATHÉNÉE  159 

sorte  d’analogie,  en  disant  que  dans  certaines  grottes  infernales 
(fosses  charoniennes)  on  voit  des  individus  périr  par  la  seule  aspi¬ 
ration  du  souffle  ou  de  l’esprit  qui  s’en  échappe,  et  cela  sans  que  le 
corps  soit  affecté  dans  la  matière  qui  le  constitue.  De  même  aussi, 
sans  morsure  et  par  la  simple  aspiration  de  l’air  d’un  chien  enragé, 
l’homme  peut  prendre  la  rage.  Ici  le  souffle  est  matérialisé  ;  mais 
cela  ne  fait  rien  à  l’erreur  de  la  comparaison,  puisque  tout  le 
monde  sait  aujourd’hui  que,  dans  ces  cas,  il  s’agit  d’un  empoison¬ 
nement  par  l’acide  carbonique,  et  que,  dans  l’autre,  il  est  impos¬ 
sible  que  le  contact,  sans  écorchure  préalable  et  sans  inoculation 
virulente,  puisse  engendrer  la  rage. 

Il  en  est  de  même  dans  toutes  les  maladies  intérieures  que  l’on 
voit  se  produire  sous  l’influence  des  troubles  spontanés  du pneuma, 
sans  que  les  parties  solides  ou  liquides  du  corps  soient  altérées 

Une  semblable  manière  de  voir  sur  le  mécanisme  de  la*  produc¬ 
tion  des  maladies  telle  qu’elle  ressort  du  livre  d’Arétée,  devait  avoir 
des  conséquences  thérapeutiques  importantes.  En  effet,  les  pneu- 
matistes  devaient  chercher  à  agir  sur  le  pneuma  pour  le  modifier  et 
produire  la  guérison  des  maladies.  C’est,  en  effet,  ce  qu’ils  avaient 
la  prétention  de  réaliser.  Ils  devaient  chercher  à  exciter  le  pneuma 
pour  le  faire  sortir  de  sa  torpeur,  pour  le  calmer,  pour  rendre  sa 
distribution  plus  régulière  et  pour  empêcher  son  accumulation  sur 
les  différentes  parties  du  corps. 

Ici,  le  pneuma  n’est  plus  un  souffle,  un  esprit,  une  chose  imma¬ 
térielle  ;  cette  manière  de  voir,  bonne  comme  principe  de  la  doc¬ 
trine,  s’évanouit  au  contact  de  la  pratique,  et,  dès  qu’il  s’agit  du 
traitement  des  maladies  produites  par  les  désordres  primitifs  du 
pneuma,  il  faut  agir  par  cet  élément  qui  se  matérialise  à  l’instant. 
C’est,  du  reste,  ce  que  nous  retrouverons  dans  les  doctrines  de  Van 
Helmonl  et  de  Barthez,  où  Y  archée  et  le  principe  vital,  d’abord 
conçus  comme  des  forces,  des  abstractions,  deviennent,  pour  les 
discfples,  de  véritables  substances  matérielles  dont  on  ignore  la 
nature. 

Si  l’on  en  croit  Galien,  la  secte  pneumatique  avait,  comme  toutes 
les  sectes  nouvelles,  la  prétention  de  mieux  raisonner  que  les 
autres.  Elle  se  fit  l’héritière  des  travaux  d’Érasistrate,  auquel  elle 
emprunta  son  principe,  le  pneuma,  et  dont  elle  vulgarisa  les  con¬ 
naissances  sur  le  pouls.  Malheureusement,  ce  principe,  mal  défini, 
entièrement  hypothétique,  n’a  pu  être  compris  de  personne,  et  une 
doctrine  n’ayant  pas  d’autre  base  devait  nécessairement  périr.  C’est 
peut-être  un  malheur,  car  l’air  atmosphérique  vicié,  introduit  dans 
le  corps  par  la  respiration  et  par  les  aliments,  renferme,  comme  on 


160  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

le  sait,  les  germes  matériels  de  la  plupart  des  maladies  (Linné,  Ei- 

seld,  Pasteur) . 

Au  reste,  Athénée  paraît,  avoir  été  le  seul  pneumatiste  pur  de  la 
secte,  ce  qui  est  tout  naturel  de  la  part  d’un  fondateur  et  d’un  ré¬ 
formateur.  —  Ses  élèves  se  sont  montrés  beaucoup  moins  exclusifs 
que  lui,  et  Sprengelles  appelle  même  des  éclectiques.  Nous  croyons, 
avec  M.  Andral,  qu’il  est  plus  vrai  de  les  envisager  encore  comme 
des  pneumatistes. 

Parmi  ces  élèves,  il  faut  citer  Agathinus  de  Sparte,  Hérodote, 
Magnus ,  Théodore,  Aristippe,  Archigène,  Léonid'es,  et  enfin 
Arétée,  qui  est  l’écrivain  de  la  secte  pneumatique. 

Si  nous  faisions  de  la  chronologie  médicale,  notre  devoir  serait 
de  parler  de  tous  ces  écrivains,  pour  la  plupart  ignorés  aujour¬ 
d’hui;  priais  dans  cette  histoire  doctrinale  de  la  médecine,  où  les 
noms  propres  ne  sont  que  bien  peu  de  chose  en  face  des  idées  qu’ils 
représentent,  nous  ne  parlerons  que  des  plus  considérables  entre 
les  hommes  que  nous  venons  de  citer. 

1°  Agathinus  de  Sparte  est  un  pneumatiste  incomplet  qui  vécut  à 
la  fin  du  Ier  siècle,  81  ans  après  J.  C.,  et  dont  Galien,  Cælius  Au - 
rélianus  et  Aétius  font  mention.  Il  n’adopta  qu’en  partie  les  doc¬ 
trines  du  maître,  et  eut,  pour  son  compte,  l’ambition  de  devenir 
chef  de  secte.  Il  emprunta  quelques-uns  de  ses  principes  aux  mé¬ 
thodistes  et  aux  empiriques.  Sa  doctrine  est  connue  sous  le  nom 
d  ’épisynthétique. 

On  cite  de  lui  un  bon  travail  sur  le  pouls,  combattu  par  Galien. 
C’était  un  praticien  faisant  un  grand  usage  des  lavages  à  l’eau  froide 
chez  les  gens  bien  portants. 

2°  Hérodote,  qui  vécut  à  Rome  à  la  fin  du  Ier  siècle,  est  cité  par 
Galien  comme  un  des  plus  zélés  pneumatistes.  —  Sa  réputation  fut 
très-grande. 

Il  a  publié  un  article  sur  la  ligature  des  membres  pour  provenir 
un  accès  de  fièvre  intermittente  ;  un  ouvrage  sur  les  bains  d’huiles, 
sur  les  bains  de  mer,  sur  les  bains  de  sable  chaud  dans  l’hydro- 
pisie;  sur  les  ventouses,  sur  les  sudorifiques;  sur  le  temps  où  il 
est  convenable  d’alimenter  dans  les  maladies,  sur  l’indication 
d’ouvrir  les  veines  et  de  faire  la  saignée  ;  sur  l’utilité  des  bains 
prolongés  de  douze  à  quinze  heures  dans  la  fièvre  intermittente, 
pour  troubler  l’accès  et  le  détruire  ;  sur  Yusage  du  vin  dans  les 
différents  âges  et  chez  les  insensés;  sur  l'indication  des  boissons 
froides  et  des  réfrigérants  de  la  peau  dans  les  maladies  fébriles  ; 
sur  les  avantages  delà  natation ,  sur  les  vers  intestinaux  et  leurs 
signes,  etc. 


DES  NATURISTES  —  DU  PNEUMATISME  —  ARCHIGÈNE  161 
3°  Magnüs,  disciple  et  sectateur  d’ Athénée,  vécut  à  Rome  dans  le 
Ier  siècle  de  l’ère  chrétienne  ;  n’est  connu  que  par  un  ouvrage  perdu 
ayant  pour  titre  :  «  Des  choses  trouvées  depuis  Thémison  »,  et 
par  un  autre  également  perdu,  relatif  aux  dogmes  d’ Athénée.  —  Il 
est  souvent  cité  par  Galien. 

4°  Archigène  fut  un  des  plus  célèbres  sectateurs  d’Atbénée.  — 
Élève  d’Agathinus  de  Sparte,  il  vécut  à  Rome  sous  Domitien,  sous 
Trajan,  et  il  mourut,  en  117,  à  l’âge  de  soixante-trois  ans.  Vanté 
par  Juvénal  dans  ses  Satires ,  cité  avec  honneur  par  Galien,  par  Aé- 
tius,  qui  a  publié  des  fragments  de  ses  œuvres,  surnommé  par 
Alexandre  de  Tralles  ô  ôsiotocto;  stuep  aXXo;,  il  est  évident  que  ce  fut 
un  personnage  considérable. 

Quoiqu’il  fût  le  disciple  d’ Athénée,  Archigène  s’écartait  assez 
souvent  des  principes  de  la  doctrine  pneumatique  pouf  suivre  le 
courant  de  ses  propres  idées  ;  ce  qui  fait  qu’on  le  regarde  souvent 
comme  le  chef  des  éclectiques  (Éloy,  Die.  histor.  de  la  méd.). 
Ainsi,  sa  thérapeutique  était,  entièrement  inspirée  de  l’empirisme, 
qu’il  proclamait  supérieur  en  cas-  aux  données  du  dogmatisme,  et  il 
croyait  même  à  l’influence  des  amulettes,  ce  qui  lui  est  fortement 
reproché  par  Galien. 

En  vertu  de  ses  croyances  empiriques,  Archigène  employait  des 
médicaments  très-composés,  et  son  hier  a,  formule  très-complexe, 
ayant  pour  but  d’évacuer  les  humeurs,  était  très-recommandé  contre 
les  hydropisies.  Pour  lui,  les  purgatifs  doux  valaient  infiniment 
mieux  que  les  drastiques 

Comme  pour  tous  les  disciples  de  cette  école,  le  pouls  fut  l’objet 
de  ses  recherches,  et  il  a  écrit  sur  ce  sujet  un  ouvrage  com¬ 
menté  pas  Galien,  dans  lequel  il  établit  huit  choses  à  rechercher 
dans  la  pulsation  radiale  :  1°  la  grandeur,  2°  la  force,  3°  la  vélocité, 
4°  la  fréquence,  5°  la  plénitude,  6°  la  régularité,  7°  l’égalité,  8°  le 
rhythme. 

Dans  chacune  de  ces  formes  de  pulsation,  Archigène  admettait 
des  variétés  infinies  conduisant  à  des  dictinctions  plus  subtiles  que 
réelles,  et  à  l’emploi  d’un  nouveau  langage  vivement  blâmé  par 
Galien,  qui  trouvait  préférable  d’employer  le  temps  à  l’étude  des 
choses  qu’à  rechercher  des  changements  et  des  modifications  au 
langage  reçu. 

«  Quels  que  soient  les  mots,  convenons  bien  de  leur  significa¬ 
tion,  et,  sans  s’embarrasser,  observons  les  choses.  Les  anciens  ac¬ 
ceptaient  les  mots  établis  et  en  précisaient  le  sens;  ceux  qui  leur 
ont  succédé  embarrassent  et  tuent  la  science  par  des  mots  nou¬ 
veaux.  Les  mots  n’importent  pas  à  la  connaissance  des  choses,  il 


162  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

suffit  de  s’entendre  sur  leur  signification,  et  les  plus  insignifiants 
sont  les  meilleurs.  On  devrait  faire  les  mots  presque  au  hasard, 
avec  les  lettres  de  l’alphabet  tirées  au  sort,  pour  appliquer  ces 
mots  aux  choses  observées. 

«  Pourquoi  discuter  sur  ce  que  vous  appelez  le  pouls  fort?  Appelez- 
le  9swv,  Sïov,  etc.,  et  toute  discussion  cessera.  La  science  n’a  pas 

pour  but  de  continuer  des  mots,  mais  des  choses . N’employons 

des  mots  nouveaux  que  pour  exprimer  des  choses  nouvelles.  » 

Archigène  a  fait  une  étude  approfondie  de  la  douleur,  dont  il  a 
distingué  de  nombreuses  espèces  en  leur  imposant  des  noms  parti¬ 
culiers.  Il  soutenait  que  chaque  partie  ou  chaque  organe  malade 
produisait  une  douleur  spéciale  facile  à  reconnaître.  Les  sympathies, 
qu’il  appelait  Y ombre  de  la  maladie,  ont  été,  de  sa  part,  l’objet 
d’une  étude  intelligente  et  approfondie,  ainsi  que  celle  des  phéno¬ 
mènes  idiopathiques,  ce  dont  Galien  le  félicite  beaucoup. 

Archigène  a  fait  différents  traités,  pour  la  plupart  perdus  :  l’un 
sur  les  maladies  d’après  leur  siège  (De  locis  affectifs),  titre  repris 
par  Galien;  l’autre  sur  les  fièvres  'pernicieuses,  soporeuse,  catalep¬ 
tique,  dysentérique,  diabétique,  forme  qui  n’a  pas  été  reproduite 
ultérieurement;  un  autre  sur  les  angines,  dont  le  point  de  départ 
était  l’embarras  gastrique  et  pour  lesquelles  il  donnait  des  vomitifs  ; 
un  autre  sur  la  dysenterie,  sur  les  abcès  du  foie,  assez  fréquents 
alors  sous  le  ciel  de  Rome;  un  autre  sur  les  hémorrhagies  uté¬ 
rines;  sur  la  lèpre!  sur  les  eaux  minérales,  qu’il  divisait  en 
quatre  classes,  à  l’exemple  d’Aétius  :  les  eaux  minérales  nitreuses, 
alumineuses,  salines  et  sulfureuses. 

Sa  thérapeutique  était  souvent  bizarre  comme  celle  de  son  temps  ; 
mais  il  est  resté  quelque  chose  de  lui,  c’est  la  pratique  des  lotions 
tièdes  ou  chaudes  sur  le  corps  dans  les  maladies  aiguës. 

Il  y  a  encore  quelques  pneumatistes  célèbres  dont  le  nom  est 
arrivé  jusqu’à  nous  :  ce  sont,  Léonidès,  Philippe  de  Césarée,  dont 
parle  Galien  ;  mais  leurs  ouvrages  sont  moins  nombreux  et  moins 
connus  que  ceux  d’ Archigène,  et  cela  nous  conduit  à  l’illustre 
Arétée. 

Arétée  est  l’écrivain  de  la  secte  pneumatique.  Il  a  vécu  à  la  fin 
du  Ier  siècle.  Son  nom,  aujourd’hui  très-populaire,  était  peu  ré¬ 
pandu  chez  les  anciens.  On  ne  lejtrouve  pas  dans  Galien.  Il  n’est 
mentionné  que  par  Dioscoride,  Paul  (d’Égine)  et  Aétius,  et  il  ne 
doit  son  éclat  qu’aux  érudits,  qui  l’ont  tiré  de  la  poussière  des  bi¬ 
bliothèques  au  xvie  siècle.  Alors  un  médecin  de  Padoue,  Julius 
Grassus,  découvrit  dans  une  bibliothèque  un  manuscrit  grec  dont  il 
devina  l’importance,  et  il  le  traduisit  en  latin  en  1552.  C’était  l’ou- 


DES  NATURISTES  —  DU  PNEUMATISME  —  ARÉTÉE  163 
vrage  d’Arétée.  Les  éditions  se  multiplièrent;  on  en  fit  une  en  grec 
à  Paris  en  1554.  C’est  celle  qui  a  servi  au  docteur  Renaud  pour  sa 
traduction  française  publiée  en  1834. 

L’ouvrage  d’Arétée  se  compose  de  deux  parties  distinctes,  l’une 
consacrée  aux  causes  et  aux  signes  des  maladies  aiguës  et  chro¬ 
niques,  tandis  que  la  seconde,  en  autant  de  sections  particulières 
qu’il  y  en  a  dans  la  première  partie,  concerne  le  traitement  de  ces 
mêmes  maladies. 

Les  premiers  chapitres  du  premier  livre,  consacrés  aux  causes  et 
aux  signes  des  maladies  aiguës,  manquent.  Ceux  qui  suivent  ren¬ 
ferment  des  considérations  sur  l’épilepsie,  le  tétanos,  l’angine,  les 
ulcères  des  amygdales,  la  pleurésie ,  la  phrénésie,  la  léthargie,  l’a¬ 
poplexie. 

Un  second  livre  renferme  la  péripneumonie,  le  crachement  de 
sang,  la  syncope,  le  choléra,  l’iléus,  les  maladies  aiguës  du  foie, 
de  la  veine  cave,  des  reins,  de  la  vessie,  la  suffocation  de  matrice 
ou  hystérie,  et  le  satyriasis. 

Dans  ces  descriptions  concises,  se  trouvent  des  considérations 
particulières  sur  l’influence  des  saisons,  de  l’âge  et  de  la  fréquence 
des  maladies  aiguës;  mais  ce  qui  doit  frapper  l’attention,  e’est  la 
forme  de  la  description,  où,  malgré  d’importantes  lacunes,  on  re¬ 
trouve  des  portraits  morbides  d’une  netteté  et  d’une  véracité  à  faire 
envie  aux  médecins  modernes. 

Elles  représentent  l'étiologie ,  la  symptomatologie  et  la  théra¬ 
peutique,  telles  qu’on  les  entendait  à  Rome  au  iei  siècle  de  l’ère 
chrétienne.  Sous  ce  rapport,  leur  étude  ale  plus  haut  intérêt,  et  il 
faut  y  apporter  une  grande  attention. 

Des  études  sur  Yépilepsie ,  tronquées  à  leur  commencement,  ou¬ 
vrent  le  premier  livre,  et  l’attaque  convulsive  y  est  décrite  avec  la 
plus  grande  vérité.  L 'aura  s’y  trouve  déjà  signalée,  et  Arétée  parle 
des  cas  dans  lesquels  on  a  pu  empêcher  les  convulsions  de  se  pro¬ 
duire  en  contrariant  Yaura  (p.  4).  L’imbécillité  et  la  démence  pro¬ 
duites  avec  soin  par  la  prolongation  du  mal  sont  également  indi¬ 
quées  par  l’auteur  (p.  80),  et  le  traitement  (p.  381)  y  tient  une 
très- grande  place. 

Le  tétanos  éiait  bien  connu  d’Arétée  dans  ses  causes  et  dates  ses 
formes  trismus ,  A’opisthonos  et  A’emprosthotonos.  11  parle  même 
de  son  incurabilité. 

La  cynanche,  ou  angine,  est  causée  tantôt  par  une  inflammation 
des  organes  de  la  respiration,  tantôt  par  une  affection  particulière 
de  l’air  ou  pneuma,  et  a  sa  cause  dans  cet  air  même.  L’analogie 
avec  la  suffocation  produite  par  l’air  qu’on  respire  dans  les  fosses 


164  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

charoniennes,  c’est-à-dire  dans  les  cavernes  remplies  d’acide  car¬ 
bonique,  est,  d’après  Arétée,  la  preuve  que  l’altération  du  pneuma 
peut  être  cause  des  maladies. 

La  description  des  ulcères  des  amygdales,  les  uns  superficiels 
et  de  nature  douce,  les  autres  profonds,  couverts  d’une  concrétion 
blanche  ou  noire  appelée  eschare;  leur  propagation  au  poumon 
par  la  trachée-artère,  ce  qui  amène  la  gêne  de  respirer  et  la  suffo¬ 
cation  (p.  21);  enfin  la  trachéotomie,  rappellent  tout  ce  que  nous 
savons  de  l’angine  eouenneuse  et  du  croup.  «  Ceux  qui,  pour  pré¬ 
venir  une  suffocation  funeste,  font  une  ouverture  à  la  trachée-ar- 
tére,  afin  de  procurer  au  malade  un  moyen  de  respirer,  ne  me  pa¬ 
raissent  point  avoir  pour  eux  l’expérience;  la  plaie  que  l’on  est 
obligé  de  faire  ne  fait  qu’augmenter  l’inflammation,  la  suffocation 
et  la  toux  ;  et  lors  même  que  le  malade  échappe  au  danger,  les  bords 
de  la  blessure  ne  peuvent  se  réunir,  car  ils  sont  de  nature  cartila¬ 
gineuse  et  inagglutinables.  »  (p.  279.)  A  part  les  erreurs  d’appré¬ 
ciation  sur  les  effets  de  la  trachéotomie,  dont  Arétée  n’était  pas  le 
partisan,  on  voit  que  cette  opération  était,  de  son  temps,  une  chose 
usuelle. 

A  propos  de  la  pleurésie,  il  indique  la  suppuration  de  la  plèvre 
et  la  migration  du  pus  au  dehors,  à  travers  les  côtes  ou  dans  l’in¬ 
testin. 

Ses  considérations  sur  le  crachement  de  sang  qui  provient  de 
la  bouche,  des  fosses  nasales,  de  la  trachée,  des  bronches,  des  pou¬ 
mons,  de  l’estomac,  sont  excellentes,  ainsi  que  les  symptômes  ob¬ 
servés  dans  ces  circonstances  différentes. 

Il  y  a  ensuite  différentes  descriptions  de  la  syncope ,  du  choléra, 
de  Y  iléus  et  du  volvulus  ;  des  maladies  aiguës  du  foie,  des  mala¬ 
dies  aiguës  de  la  veine  cave,  des  maladies  aiguës  des  reins,  de  la 
vessie;  de  la  suffocation  de  matrice  ou  hystérie,  et  enfin  de  la  sa- 
tyriase,  infiniment  plus  communs  à  cette  époque  que  de  nos  jours; 
et  toutes  ces  descriptions,  si  incomplètes  et  si  abrégées  qu’elles 
soient,  sont  pour  la  plupart  très-exactes  et  révèlent  un  grand  talent 
d’observateur  et  d’écrivain. 

Dans  la  partie  consacrée  aux  causes  et  aux  signes  des  maladies 
chroniques,  on  y  trouve,  avec  des  généralités  importantes,  \&  cépha¬ 
lée,  la  scotodynie  ou  vertige  ténébreux,  Y  épilepsie,  la  mélanco¬ 
lie  et  la  haine,  dont  les  descriptions  sont  très-remarquables  ;  la 
résolution  des  nerfs  ou  paralysie  du  mouvement  et  du  sentiment, 
qualifiée  à’ anesthésie,  chapitre  où  se  trouve  la  reproduction  d’un 
fait  déjà  signalé  par  l’empirique  Cassius  Félix,  au  sujet  de  la  para¬ 
lysie  par  l’entrecroisement  des  nerfs. 


DES  NATURISTES  —  DU  PNEUMATISME  —  ARÉTÉE  165 

«  Si  le  cerveau  est  attaqué,  la  paralysie  est  au  côté  droit  quand  la 
lésion  est  à  gauche;  elle  est  au  côté  gauche  si  la  lésion  est  à  droite. 
Ceci  provient  de  l’entrecroisement  des  nerfs  dès  leur  origine  dans 
le  cerveau  (1) .  Ceux,  en  effet,  qui  partent  du  côté  droit,  au  lieu  de  se 
porter  directement  aux  membres  de  ce  côté,  se  détournent  et  se 
portent  presque  immédiatement  au  côté  gauche  ;  ceux  du  côté  gau¬ 
che  se  dirigent  de  la  même  manière  vers  le  côté  droit,  de  façon  que 
ces  nerfs  se  croisent,  et  forment  à  peu  près  la  figure  d’une  X.  » 

Après  la  résolution  des  nerfs,  À^étée  parle  de  la  phthisie  et  des 
ulcères  du  poumon  qui  en  sont  la  cause,  de  symptômes  très-bien 
exposés,  et  enfin  de  son  traitement,  qui  se  trouve  mutilé,  parce 
qu’une  partie  de  la  rédaction  a  été  détruite.  Des  empyiques,  ou  de 
l’empyème,  lorsqu’il  se  forme  une  suppuration  au-dessus  du  dia¬ 
phragme  qui  peut  être  rejetée  par  l’expectoration,  ou  bien  par  les 
voies  inférieures.  Des  abcès  de  poumon,  qui  succèdent  aux  péri- 
pneumonies,  et  se  vident  dans  les  bronches,  sans  abattre  autant  le 
courage  et  les  forces  que  la  phthisie  ou  l’empyène.  Quelle  exacti¬ 
tude  d’observation  !  De  Y  asthme ,  avec  ou  sans  orthopnée,  produit 
par  une  maladie  des  poumons  ou  du  cœur.  Des  pulmônique s, 
qu’il  considère  comme  formant  une  variété  de  l’asthme;  du  foie; 
dont  l’inflammation  engendre  des  abcès.  De  la  rate,  qui,  en  au¬ 
tomne;  s’hypertrophie  et  reste  grosse  sous  l’influence  «  de  l’habita¬ 
tion  dans  des  endroits  marécageux ,  où  les  eaux  sont  stagnantes, 
salées ,  infectes ,  »  ce  qui  produit  l’état  cachectique,  l’ictère  et 
l’hydropisie  (p.  124). 

De  l’ictère,  dépendant  du  foie,  avec  des  excréments  décolorés, 
ou  dépendant  de  la  rate,  quelquefois  de  l’intestin;  mais  alors  les 
matières  ont  leur  coloration  normale. 

Des  cachexies,  de  Yhydropisie ,  comprenant  l’anasàrque,  l’as¬ 
cite  et  la  tympanite,  dont  il  indique  le  diagnostic  par  la  percussion 
et  l’absence  de  fluctuation. 

Du  diabète,  caractérisé  par  la  soif,  la  polyurie,  l’amaigrissement 
et  la  perte  des  forces.  Des  maladies  des  reins  et  des  calculs  qui 
s’y  développent.  Enfin,  des  maladies  de  la  vessie;  delà,  gonorrhée, 
qui,  à  cette  époque,  semble  synonyme  de  pertes  séminales. 

Des  affections  du  cardia,  «  promoteur  de  la  gaieté  et  de  la  tris¬ 
tesse;  placé  comme  exprès  dans  le  voisinage  du  cœur,  donnant  le 
ton,  le  courage  ou  l’abattement  par  l’influence  qu’il  exerce  sur 

(1)  Ceci  prouve  des  connaissances  d’anatomie  pathologique  et  d’anatomie  fort 
avancées  ;  et  il  est  difficile  de  croire,  autant  sur  ce  fait  que  d’après  beaucoup 
d’autres,  qu’il  n’y  ait  pas  eu,  dès  cette  époque  reculée,  des  ouvertures  de  cadavres 
faites  en  secret,  et  dont  on  n’a  pas  osé  parler.  » 


166  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

l’âme  »  (p.  166),  et  dont  les  altérations  engendrent  la  dyspepsie, 
les  palpitations,  l’hypocbondrie,  etc.  —  Ces  affections  résultent  des 
sympathies  excitées  par  les  maladies  des  autres  organes,  de  l’in¬ 
flammation,  de  la  diète  ou  de  l’usage  d’aliments  indigestes,  du  tra¬ 
vail  intellectuel  excessif,  etc. 

Il  parle  ensuite  de  la  passion  cœliaque,  de  la  colique ,  de  la 
dysenterie,  dont  la  cause  anatomique  est  très-bien  indiquée  ;  de  la 
lienterie ,  des  affections  de  matrice;  enfin,  de  Y  éléphant. 

La  dernière  partie  du  livre  est  consacrée  à  la  cure  des  maladies 
aiguës  et  chroniques,  mais  elle  ne  vaut  pas  celle  qui  est  relative  aux 
causes  et  aux  signes  de  ces  mêmes  maladies.  Elle  est  traitée  avec 
détail,  et  l’on  y  trouve  un  grand  nombre  de  prescriptions  et  de  pra¬ 
tiques  surannées,  qui  semblent  d’autant  plus  extraordinaires  qu’elles 
remontent  plus  haut  dans  l’histoire  de  la  science.  —  Toutefois  la 
saignée  du  bras  et  du  pied,  la  saignée  des  petites  veines  de  la  tête, 
la  saignée  artérielle,  les  ventouses  scarifiées  et  les  ventouses  sèches, 
les  vésicatoires  aux  cantharides,  pour  la  première  fois  employés,  les 
flagellations  d’orties  (p.  254),  les  sinapismes  à  la  moutarde,  c’est- 
à-dire  la  révulsion,  jouent  un  très-grand  rôle,  non-seulement  dans  la 
cure  des  maladies  aiguës,  mais  encore  dans  celle  des  maladies  chro¬ 
niques.  —  Les  préparations  diaphoniques,  diurétiques,  calman¬ 
tes  et  narcotiques,  particulièrement  l’opium,  et  enfin  le  purgatif 
iïhiera,  avec  l’aloès  et  l’ellébore,  sont  les  remèdes  qu’Arétée  a  le 
plus  souvent  mis  en  usage.  —  Ce  qu’il  indique  avec  un  soin  tout 
particulier,  c’est  le  régime,  les  tisanes  et  l’alimentation,  qu’il  règle 
avec  la  plus  scrupuleuse  attention,  et  l’on  voit  que  sous  ce  rapport 
il  met  en  pratique  les  préceptes  d’Hippocrate. 

La  cure  des  maladies  chroniques  ne  l’occupe  pas  avec  moins  de 
sollicitude,  et  c’est  là  qu’il  parle  avec  beaucoup  de  détails  de  l’hy¬ 
giène,  de  l’exercice,  des  voyages,  et  de  la  gymnastique  la  plus  va¬ 
riée,  dont  il  vante  les  différents  procédés,  comme  un  homme  qui 
en  a  fait  une  étude  approfondie. 

En  somme,  si  le  livre  est  incomplet,  il  est  des  plus  remarquables 
par  sa  concision,  par  l’exactitude  de  ses  portraits  et  par  ses  prin¬ 
cipes  thérapeutiques .  L’auteur  a  su  éviter  la  prolixité,  et  c’est  là  un 
mérite  qu’on  ne  saurait  trop  louer  à  une  époque  comme  la  nôtre, 
où  le  vide  des  idées  se  cache  si  souvent  sous  une  phraséologie  so¬ 
nore,  fatigante  et  diffuse. 

Avec  Arétée,  je  finirai  mon  appréciation  du  pneumatisme,  non 
qu’il  n’y  ait  encore  eu  après  lui  d’autres  sectateurs  de  ce  système, 
mais  parce  que,  dans  cet  Essai  de  doctrines  médicales ,  je  ne 
crois  pas  avoir  besoin  de  faire  la  chronologie  complète  de  tous 


DES  NATURISTES  —  DU  PNEUMATISME  —  ARÉTÉE  167 
les  représentants  d’un  système.  —  Aux  plus  illustres  et  aux  plus 
méritants !  telle  est  ma  devise.  —  Voulant  faire  connaître  les 
idées  qui  ont  régné  sur  la  science,  je  dois  surtout  en  montrer 
l’origine  et  le  développement  pour  faire  comprendre  ce  qu  elles  ont 
de  juste  ou  d’inexact;  et  quant  aux  hommes  qui  s’en  sont  faits  les 
défenseurs,  quelques  mots  sur  la  personne  des  plus  célèbres  et 
l’analyse  critique  de  leurs  œuvres  me  paraissent  devoir  suffire. 

Le  pneumatisme,  dont  on  n’a  jamais  entendu  reparler  depuis  sa 
fin  au  11e  siècle,  ce  qui  n’est  que  justice,  revivra-t-il?  Non,  s’il  reste 
appuyé  sur  l’idée  d’un  éther  formant  un  cinquième  élément  maté¬ 
riel  à  côté  de  l’air  atmosphérique,  ou  sur  l’idée  d’une  force  imma¬ 
térielle;  mais  en  prenant  pour  base  l’air  atmosphérique  altéré,  il 
peut  reparaître  avec  des  apparences  scientifiques  sérieuses.  —  Ce  ne 
pourra  jamais  être  la  base  d’une  doctrine  médicale  universelle,  ex¬ 
pliquant  les  fonctions  et  les  désordres  de  la  vie,  mais  ce  pourra  être 
un  côté  important  de  la  science. 

Ainsi,  en  faisant  du pneuma  un  élément  synonyme  de  l’air  at¬ 
mosphérique,  il  est  certain  que  le  pneuma  est  le  principe  de  la  vie, 
et  en  même  temps  le  point  de  départ  d’un  grand  nombre  de 
maladies. 

Sans  air  atmosphérique  pur,  il  n’y  a  pas  d’hématose  ni  de  santé; 
sa  raréfaction  fait  cracher  le  sang;  son  altération  par  l’acide  carbo¬ 
nique  ou  des  gaz  délétères  amène  l’asphyxie  ou  l’empoisonnement  ; 
sa  chaleur,  son  refroidissement,  sa  sécheresse  et  son  humidité  sont 
nuisibles.  S’il  n’arrive  pas  en  assez  grande  quantité  par  la  respira¬ 
tion,  par  encombrement  ou  par  obstacle  au  larynx  et  aux  bronches, 
il  en  résulte  de  l’anesthésie  cutanée  et  de  l’asphyxie.  Il  doit  être 
mêlé  à  l’eau  que  nous  buvons,  car,  sans  lui,  elle  n’est  pas  potable; 
aux  aliments,  qui,  par  lui,  sont  plus  digestibles.  Enfin,  c’est  à  la 
présence  des  spores  et  des  poussières  invisibles  qu’il  renferme  (cor¬ 
puscules  végétaux  putréfiés,  corpuscules  animaux  décomposés, 
débris  microscopiques  de  chairs  empoisonnées,  de  pus  virulent  et 
autres)  qu’il  faut  rapporter  toutes  les  endémies,  toutes  les  épidé¬ 
mies  et  la  plupart  des  contagions  qui  déciment  l’homme  et  les  ani¬ 
maux.  Comme  on  le  voit,  c’est  là  un  champ  très  vaste,  et  qui  voudrait 
le  parcourir,  pourrait  restaurer  un  pneumatisme  du  xixe  siècle, 
qui  ne  serait  pas  sans  avoir  une  certaine  importance. 

Mais  ce  ne  sont  là  que  des  vues  de  l’esprit  suggérées  par  les  pro¬ 
grès  de  la  science  moderne.  Revenons  au  pneumatisme  antique,  qui 
s’éteignit  peu  de  temps  après  la  mort  d’Arétée. 

A  partir  de  cet  instant,  la  médecine  cessa  momentanément  de 
grandir.  Elle  se  dégrada  même  de  jour  en  jour  ;  l’anarchie  était  au 


168  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

comble  de  sa  force,  l’empirisme  individuel  triomphait  sur  le  métho¬ 
disme  abattu,  et  il  ne  fallut  pas  moins  qu’un  retour  aux  idées  d’Hip¬ 
pocrate  sur  le  naturisme  pour  redonner  à  la  science  tout  son  éclat. 
Ce  retour  et  cette  restauration  s’accomplirent  sous  l’influence  de 
Galien,  qui  dut  à  cette  circonstance  l’avantage  de  partager  avec  son 
maître,  pendant  près  de  quatorze  siècles,  le  gouvernement  de  l’opi¬ 
nion  médicale. 

CHAPITRE  III 

ÉTUDE  SUR  GALIEN 

La  célébrité  n’est  souvent  qu’une  question  de  lieu  et  de  temps. 
Tout  en  tenant  un  grand  compte  de  leur  mérite  personnel,  de  la 
lucidité  de  leur  intelligence  et  de  leurs  conceptions,  de  la  finesse  et 
de  la  vivacité  de  leur  esprit,  il  est  certain  que  beaucoup  d’hommes 
n’ont  laissé  de  traces  dans  l’histoire  que  par  suite  de  circonstances 
étrangères  à  leur  personne.  Savoir  naître  à  propos  n’est  pas  donné  à 
tout  le  monde.  Il  n’est  pas  indifférent  de  surgir  au  début  ou  à  la  fin 
d’une  civilisation,  d’une  révolution  politique,  sociale  et  même  scien¬ 
tifique.  —  On  ne  découvre  ou  l’on  n’exhume  qu’une  fois  les  vérités 
fondamentales  de  la  philosophie,  de  la  morale  ou  de  la  science , 
et  elles  ne  sont  pas  si  nombreuses  qu’il  y  en  ait  pour  tout  le  monde. 
—  Aux  premiers  arrivés  la  fatalité  de  cette  gloire. 

Galien  fut  prédestiné  par  son  temps  comme  par  sa  merveilleuse 
organisation.  Doué  d’un  esprit  philosophique  supérieur  et  d’une 
vaste  intelligence,  il  a  eu  le  bonheur  de  naître  à  une  époque  où  la 
science  tout  entière  pouvait  tenir  dans  le  cerveau  d’un  homme,  et 
alors  il  la  fit  entrer  dans  le  sien.  Ayant  beaucoup  travaillé  et  lon¬ 
guement  cité  les  auteurs  contemporains  dont  les  ouvrages  devaient 
périr  par  l’incendie  de  la  bibliothèque  d’Alexandrie,  il  se  trouve 
qu’après  cette  destruction  complète  d’une  partie  des  archives  de  la 
science,  c’est  lui  qui  a  le  bonheur  d’arracher  aux  décombres,  pour 
les  transmettre  à  la  postérité  sous  le  couvert  de  son  nom,  un  grand 
nombre  d’œuvres  à  jamais  perdues  sans  lui.  Ses  ouvrages  sont  en 
effet  l’encyclopédie  de  ce  qui  l’avait  précédé. 

Placé  au  lieu  de  sa  naissance,  sur  le  petit  théâtre  de  Pergame,  où 
il  apprend  de  son  père  les  vérités  de  la  philosophie  grecque,  et  de 
son  maître  Stratonicus,  les  principes  de  l’hippocratisme,  qu’il  de¬ 
vait  à  son  tour  répandre  dans  le  monde,  il  a  l’heureuse  idée  de 
changer  sa  résidence,  et,  après  avoir  visité  Smyrne,  Corinthe, 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


Alexandrie,  de  venir  à  Rome,  apportant  à  Marc-Aurèle,  protecteur 
éclairé  delà  science,  des  lettres  et  des  arts,  les  trésors  de  la  méde¬ 
cine  grecque  réunis  aux  connaissances  de  l’école  d’Alexandrie.  Sa 
fortune  est  tout  entière  dans  ce  changement  de  lieu.  Il  eût  été  ignoré 
à  Pergame,  au  milieu  de  ses  maîtres,  tandis  qu’à  Rome  il  ne  trouve 
que  des  disciples,  les  chefs  de  la  médecine  romaine  ayant  presque 
tout  à  apprendre  de  lui,  et  les  empereurs,  maîtres  du  monde,  heu¬ 
reux  d’attacher  à  leur  couronne  cette  gloire  qui  devait  rehausser 
l’éclat  de  leur  domination. 

Galien  fut  universel,  et  pour  cela  on  en  fait  un  éclectique.  C’est 
une  erreur  :  celui  qui  recueille  toutes  les  notions  scientifiques  d’une 
époque  ne  fait  pas  d’éclectisme.  —  Galien  fut  assez  heureux  pour 
posséder  tous  les  éléments  de  la  science  du  temps  et  pour  en  créer 
de  nouveaux  qui  ne  sont  pas  encore  oubliés.  Philosophe  avant  tout, 
anatomiste  habile,  physiologiste  ingénieux,  médecin  convaincu  de 
la  nécessité  de  l’observation  éclairée  par  la  raison,  perspicace  dans 
ses  jugements,  aussi  expert  dans  l’art  de  prévenir  que  de  guérir  les 
maladies,  ne  sacrifiant  à  aucun  système  morcelant  la  nature  de 
l’homme,  mais  ayant  réalisé  la  doctrine  de  l’unité  humaine,  il  ne 
fut  grand  que  parce  qu’il  sut  être  vrai  et  que  jamais  l’esprit  de  fan¬ 
taisie  scientifique  n’a  inspiré  sa  .  conduite  et  dirigé  sa  plume.  Ses 
erreurs  sont  celles  de  son  temps,  et  bien  qu’elles  portent  sur  des 
faits  de  haute  importance,  elles  ne  sont,  en  définitive,  que  des  er¬ 
reurs  de  détail;  car  à  cette  époque  déjà,  les  vérités  doctrinales  de 
la  science  furent  exposées  par  lui  de  manière  à  nous  faire  com¬ 
prendre  que  si  nous  avons  changé  les  mots,  nous  n’avons  pas  beau¬ 
coup  modifié  les  idées  qu’ils  représentent. 

L’éclectisme  de  Galien,  signalé  par  Éloy  et  accepté,  d’après  ce 
jugement,  par  un  grand  nombre  de  médecins ,  récemment  par 
M.  Andral  (Andral,  Cours  de  pathologie,  leçons  recueillies  par  Tar- 
tivel),  n’est  peut-être  pas  aussi  réel  qu’on  le  pense.  C’est  un  juge¬ 
ment  à  réviser.  Bien  que  Galien  ait,  par  un  passage  mal  interprété 
de  ses  œuvres,  pu  donner  lieu  à  cette  condamnation  dont  il  sera 
difficile  de  le  réhabiliter,  il  me  paraît  que,  par  l’étude  des  œuvres 
dans  lesquelles  il  accorde  partout  aux  forces  et  à  l’intelligence,  à  la 
nature,  à  la  vie  enfin,  une  prédominance  d’action  sur  les  éléments 
qui  font  les  tissus,  les  organes  et  les  humeurs,  une  direction  de 
l’ensemble  des  fonctions  en  rapport  avec  leur  finalité,  une  influence 
intelligente  sur  la  formation  des  organes,  sur  la  guérison  des  ma¬ 
ladies.  Sa  philosophie  est  celle  du  naturisme  ou  du  vitalisme  plu¬ 
tôt  que  celle  des  éclectiques.  Elle  a  même  un  si  réel  cachet  d’origi¬ 
nalité,  qu'on  lui  a  justement  donné  le  nom  de  galénisme. 


170 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


Grand  par  son  esprit,  par  sa  ^philosophie,  par  ses  connaissances 
scientifiques,  Galien  l’est  encore  par  cette  fatalité  de  naissance  qui 
le  jette  dans  le  monde  au  moment  d’une  civilisation  nouvelle.  Le 
dogme  chrétien  intronise  dans  la  foi  un  absolutisme  qui  a  le  tort  de 
s’étendre  jusque  sur  la  science,  et  qui,  pendant  quatorze  siècles, 
protège  ses  œuvres  comme  un  Évangile  scientifique,  en  l’imposant 
partout  et  donnant  même  consécration  à  la  vérité  qu’à  l’erreur. 
Galien  Va  dit  !  tel  fut  le  jugement  sommaire  par  lequel  toutes  les 
puissantes  médiocrités  médicales  condamnaient  d’avance  les  anato¬ 
mistes,  les  médecins  et  les  physiologistes  qui  avaient  le  bonheur  de 
découvrir  quelque  vérité  nouvelle  La  persécution  la  plus  violente 
pouvait  même  atteindre  le  novateur  récalcitrant.  Il  en  sera  toujours 
ainsi  :  l’inaction  est  l’ennemie  de  l’action  comme  l’impuissance 
l’est  de  la  force  ou  du  talent  ;  et  quand,  par  malheur,  l’impuissance 
a  l’autorité  en  main,  elle  écrase  souvent  quiconque  vient  lui  mon¬ 
trer  un  fait  qui  contrarie  les  connaissances  acquises.  Cet  éternel 
sentiment  du  cœur  humain,  venant  en  aide  aux  institutions  sociales  du 
11e  siècle  de  notre  ère,  a  fait  de  Galien  mort  un  dictateur  au  nom 
duquel  on  condamnait  la  science  médicale  à  l’immobilité  et  les  trop 
ardents  novateurs  à  l’exil  ou  à  la  tombe.  —  Tant  d’injustice  devait 
disparaître  en  faisant  éclore  cette  liberté  noble  et  sage  qui  ne  ré¬ 
clame  d’autre  satisfaction  que  celle  de  penser  ou  d’agir  conformé¬ 
ment  aux  inspirations  du  bien,  du  juste  et  du  vrai.  —  Galien  dis¬ 
cuté  ou  rectifié  n’en  reste  pas  moins  grand.  Placé  désormais  dans 
une  auréole  de  gloire  qui  ne  peut  s’éteindre  et  qui  éclairera  sans 
leur  nuire  tous  ceux  qui  voudront  en  approcher,  il  restera,  comme 
Hippocrate,  la  plus  brillante  figure  de  notre  histoire,  méritant  l’ad¬ 
miration  et  le  respect  de  toutes  les  générations  futures.  —  Personne 
ne  voudrait  rectifier  cet  ignoble  jugement  de  Bacon  sur  Galien  : 
«  esprit  étroit,  vain  bavard,  peste  dont  l’indignité  ne  vaut  pas  qu’on 
s’arrête  sur  son  nom  »,  et  qui  ajoute  :  «  ....  Hippocrate,  demi-so¬ 
phiste,  à  l’œil  stupide  devant  l’expérience.  Qui  ne  rirait,  quand  Ga¬ 
lien  et  Paracelse  s’empressent  de  s’abriter  sous  l’autorité  d’un  pa¬ 
reil  homme  comme  à  l’ombre  d’un  âne.  »  ( Temporis  partus  mas- 
culus.) 

Pour  le  juger  convenablement,  il  faut  parcourir  ses  œuvres,  soit 
dans  le  texte  original,  soit  dans  les  traductions  qui  ont  été  faites  de 
plusieurs  de  ses  traités  particuliers,  notamment  du  Deusu  partium , 
soit  dans  l’édition  française  commentée  par  M.  Daremberg ,  soit 
dans  les  articles  biographiques  d’Éloy  {Dict.  hist.  de  la  méd ., 
t.  II),  deDezeimeris  [loc  cil.,  t.  II),  soit  enfin  dans  les  intéressantes 
leçons  de  M.  Andral  à  la  Faculté  de  Paris.  Cette  dernière  œuvre 


DES  NATURISTES 


GALIEN 


171 

analytique  et  critique  donne  une  grande  idée  du  caractère  et  des 
travaux  philosophiques  ou  scientifiques  de  l’homme  qui,  pendant 
quatorze  siècles,  a  été  l’oracle  de  toute  la  médecine  civilisée.  Peut- 
être  un  peu  plus  belle  que  nature,  marquée  au  coin  d’une  admira¬ 
tion  très-vive,  cette  appréciation  se  recommande  par  son  éloquence 
non  moins  que  par  sa  clarté,  et  c’est  en  la  consultant  sur  mes  notes 
et  d’après  l’analyse  publiée  par  M.  Tartivel  dans  Y  Union  médicale , 
que  je  présenterai  les  principales  doctrines  de  philosophie,  de  méde¬ 
cine,  d’anatomie  et  de  physiologie  du  grand  personnage  dont  l’au¬ 
torité  a  si  longtemps  pesé  sur  la  science  médicale. 

Galien  naquit  à  Pergame,  131  ans  après  Jésus-Christ.  Dans  cette 
ville,  émule  d’Alexandrie,  existaient  des  écoles  de  rhéteurs,  où  l’on 
discutait  avec  passion,  et  où  l’on  parlait  beaucoup  de  soi.  Il  en 
resta  quelque  chose  à  Galien.' 

Fils  de  Nicon,  architecte,  homme  austère,  probe,  doux,  instruit 
dans  les  mathématiques,  l’astronomie,  la  logique,  la  philosophie, 
etc.,  et  d’une  mère  irascible,  acariâtre,  querellant  tout  le  monde,  son 
mari,  son  fils,  ses  domestiques,  nouvelle  Xantippe  exerçant  la  pa¬ 
tience  d’un  autre  Socrate,  Galien  se  vante  beaucoup  de  son  éduca¬ 
tion  et  de  sa  supériorité  sur  les  autres  jeunes  gens.  Aussi  est-il 
très-reconnaissant  à  son  père,  dont  il  reproduit  les  judicieux  con¬ 
seils. 

«  Ne  te  livre  jamais  témérairement,  ni  aveuglément,  à  aucune 
secte;  étudie  longuement,  patiemment  les  dogmes  de  chacune  d’elles, 
et,  après  t’en  être  instruit,  pénétré,  discutes-en  la  valeur.  Ainsi,  tu 
mériteras  l’approbation  des  hommes  sages  et  éclairés.  Les  sectes 
sont  d’implacables  despotes  ;  accepter  leur  servage,  c’est  ôter  à  ses 
actions  et  à  sa  pensée  toute  liberté.  » 

Il  lui  disait  encore  : 

Sois  juste,  tempérant,  courageux,  prudent;  fuis  les  désirs 
immodérés  ;  recherche  la  vérité  avant  tout  ;  reste  en  tout  semblable 
à  toi-même,  inébranlable  dans  tes  principes,  ferme  dans  tes  réso¬ 
lutions.  Quel  que  soit  le  vent  qui  vienne  à  souffler  sur  toi,  ne  te 
laisse  pas  entraîner  à  son  courant  ;  sois  le  soir  ce  que  tu  as  été  le 
matin.  » 

Ce  sont  là  de  grandes  pensées,  magnifiquement  rendues  ;  et 
comme  la  morale  ne  vieillit  jamais,  elles  sont  de  notre  temps,  et 
chacun  de  nous  peut  en  faire  son  profit.  Ce  ii’est  pas  tout.  Galien 
ajoute  : 

«  Mon  père  m’a  appris  à  dédaigner  les  honneurs  et  la  gloire  ;  ni 
les  injures  des  hommes,  ni  leurs  injustices,  ni  la  perte  des  honneurs 
ne  peuvent  altérer  la  paix  de  mon  âme.  Je  me  suis  préservé  de  ce 


172  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

degré  d’humiliation,  que  de  tels  événements  puissent  faire  dévier 
mon  esprit  du  sentier  de  la  raison.  Il  m’importe  peu  de  plaire  aux 
hommes.  Je  ne  m’affecte,  ni  des  flatteries  des  uns,  ni  du  blâme  des 
autres.  Je  ne  pense  pas  plus  à  me  concilier  les  suffrages  de  tous 
qu’à  posséder  toutes  choses.  Quant  aux  biens  du  corps,  il  me  suffit 
de  jouir  d’une  bonne  santé,  de  n’avoir  ni  faim  ni  soif,  d’être  à  cou¬ 
vert  contre  le  froid,  tout  le  reste  m’est  indifférent.  » 

Il  n’est  pas  très-sûr  que  Galien  ait  autant  profité  des  leçons  de 
son  père  qu’il  veut  bien  le  dire,  et  qu’il  ait  eu  les  vertus  dont  il 
parle  au  degré  qu’il  précise  de  lui-même.  En  effet,  malgré  son  mé¬ 
pris  apparent  de  la  gloire,  des  honneurs  et  de  la  flatterie,  il  vécut 
toujours  au  milieu  de  la  puissance,  et  ce  qu’il  y  a  de  plus  vrai  dans 
ce  dont  il  parle,  c’est  son  désintéressement  au  point  de  vue  de  l’ar¬ 
gent. 

Galien  commença  la  médecine  à  dix-sept  ans,  avec  Satyrus  pour 
maître  d’anatomie,  avec  l’hippocratiste  Stratonicus,  et  en  même 
temps  il  suivait  les  leçons  d’Æschrion,  enthousiaste  partisan  de 
l’empirisme.  Il  faisait  en  médecine  comme  en  philosophie  l’étude 
des  systèmes  les  plus  opposés.  Cela  dura  quatre  ans. 

A  vingt  et  un  ans,  il  perdit  son  père.  Alors  il  quitta  Pergame,  et 
se  rendit  à  Smyrne  pour  étudier  sous  Pelops,  médecin  aussi  cé¬ 
lèbre  qu’anatomiste  distingué,  et  sous  Albinus,  philosophe  platoni¬ 
cien. 

De  Smyrne  il  alla  â  Corinthe,  puis  successivement  dans  plusieurs 
autres  localités,  non  pour  pratiquer,  mais  pour  s’instruire  en  voya¬ 
geant.  Il  vint  jusqu’à  Alexandrie,  où  l’on  ne  disséquait  plus,  mais  où 
l’on  trouvait  des  musées  remplis  de  squelettes  et  de  préparations 
tirées  de  l’homme  et  des  animaux. 

•  «  Galien,  qui  s’inspire  en  tout  des  doctrines  d’Hippocrate,  dit 
comme  lui  :  Que  le  bon  médecin  doit  être  philosophe  ;  qu’il  doit 
connaître  la  nature  du  corps  ( Que  le  bon  médecin  eut  philosophe, 
traductions  de  Daremberg,  t.  Ier,  p.  4)  :  qu’il  doit  pratiquer  avec  dé¬ 
sintéressement  non  pour  de  l’argent,  mais  pour  le  bien  de  l’huma¬ 
nité. 

«  Il  n’est  pas  possible  de  convoiter  la  richesse,  et  en  même  temps 
de  cultiver  dignement  la  médecine,  cet  art  si  noble;  si  l’on  s’attache 
avec  ardeur  à  l’une,  on  négligera  certainement  l’autre.  »  ( Loc .  cit., 
p.  4.) 

Ce  sont  les  mêmes  sentiments  que  chez  Hippocrate,  qui  a  dit  : 
«  Ne  recherchez  pas  vos  honoraires,  si  ce  n’est  dans  le  désir  de  fa¬ 
ciliter  les  moyens  d’études;  je  vous  exhorte  à  ne  pas  montrer  trop 
d’inhumanité,  mais  considérez  le  superflu  et  la  vraie  richesse  ;  soi- 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


173 

gnez  quelquefois  les  malades  gratuitement,  préférant  un  souvenir 
reconnaissant  à  un  avantage  direct;  s’il  se  présente  une  occasion  de 
faire  des  largesses,  donnez  surtout  à  l’étranger  et  au  pauvre.  »  (. Pré¬ 
ceptes, ,  p.  26,  édit.  Foes.) 

«  Comment  aimerait- il  le  travail  celui  qui  s’enivre,  qui  se  gorge 
d’aliments,  et  se  livre  aux  plaisirs  de  Vénus,  qui,  pour  le  dire  en  un 
mot,  est  l’esclave  de  son  ventre  et  de  ses  penchants  lubriques.  Il 
demeure  donc  établi  que  le  vrai  médecin  est  l’ami  de  la  tempérance, 
et  qu’il  est  en  même  temps  le  disciple  de  la  vérité;  il  s’attache  à 
suivre  la  méthode  rationnelle  pour  apprendre  à  distinguer  en  com¬ 
bien  de  genres  et  d’espèces  se  divisent  les  maladies,  et  à  saisir  pour 
chaque  cas  les  indications  thérapeutiques.  C’est  cette  méthode  qui 
nous  révèle  la  nature  du  corps,  résultant  à  la  fois  des  éléments  pre¬ 
miers  combinés  intégralement  entre  eux,  des  éléments  secondaires 
sensibles  homoiomères,  et  des  parties  organiques.  Quel  est,  pour 
l’animal,  l’usage  de  chacune  des  choses  que  je  viens  d'enumérer,  et 
quel  est  leur  mode  d’action?  Comme  ce  sont  des  problèmes  qu’il  ne 
faut  pas  étudier  légèrement,  mais  qui  réclament  une  démonstration, 
on  doit  en  demander  la  solution  à  la  méthode  rationnelle.  Que 
manque-t-il  donc  encore  pour  être  philosophe  au  médecin  qui  cul¬ 
tive  dignement  l’art  d’Hippocrate?  Pour  connaître  la  nature  du 
corps,  les  différences  des  maladies,  les  indications  thérapeutiques, 
il  doit  être  exercé  dans  la  science  logique  ;  pour  s’appliquer  avec 
ardeur  à  ces  recherches,  il  doit  mépriser  l’argent  et  pratiquer  la 
tempérance;  il  possède  donc  toutes  les  parties  de  la  philosophie,  la 
logique,  la  physique  et  l’éthique  (la  morale).  Il  n’est  pas  à  craindre, 
en  effet,  qu’un  homme  méprisant  les  richesses  et  pratiquant  la  tem¬ 
pérance  commette  une  action  honteuse,  car  toutes  les  iniquités 
dont  les  hommes  se  rendent  coupables,  sont  engendrées  par  la  pas¬ 
sion  de  l’argent  qui  les  séduit,  ou  par  la  volupté  qui  les  captive. 
Ainsi  le  philosophe  possède  nécessairement  les  autres  vertus,  car 
toutes  se  tiennent,  et  il  n’est  pas  possible  d’en  posséder  une  quel¬ 
conque,  sans  que  les  autres  suivent,  comme  si  elles  étaient  en¬ 
chaînées  par  un  lien  commun.  S’il  est  vrai  que  la  philosophie  soit 
nécessaire  au  médecin,  et  quand  il  commence  l’étude  de  son  art,  et 
quand  il  se  livre  à  la  pratique,  n’est-il  pas  évident  que  le  vrai  mé¬ 
decin  est  philosophe  ?  Car  il  n’est  pas  besoin,  je  pense,  d’établir 
par  une  démonstration  qu’il  faut  de  la  philosophie  pour  exercer  ho¬ 
norablement  la  médecine,  lorsqu’on  voit  que  tant  de  gens  cupides 
sont  plutôt  des  vendeurs  de  drogue  que  de  véritables  médecins,  et 
pratiquent  dans  un  but  tout  opposé  à  celui  vers  lequel  l’art  doit 
tendre  naturellement.  »  (Galien,  traduction  Daremberg,  t.  Ier,  p.  6.) 


174  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

A  cette  philosophie,  essentiellement  pratique,  presque  synonyme 
de  sagesse ,  et  toute  relative  à  la  dignité  de  la  profession  médicale 
se  rapporte  un  éloquent  mémoire  adressé  à  la  jeunesse  pour  lui 
donner  le  goût  de  Y  étude  des  arts.  Discutant  d’abord  la  question 
de  l’âme  des  bêtes,  il  montre  la  différence  qui  la  sépare  de  l’âme 
de  l’homme,  seule  raisonnable,  et  en  regard  de  cette  organisation 
privilégiée,  il  montre  que  le  devoir  de  l’homme  est  de  cultiver  son 
esprit  par  l’étude  des  arts  et  des  sciences,  en  se  détournant  de  la 
poursuite  de  la  fortune,  et  en  dédaignant  les  avantages  de  la  ri¬ 
chesse,  de  la  naissance,  de  la  beauté  ou  de  la  force,  avantages  maté¬ 
riels  qui  ne  valent  pas  ceux  que  donne  la  culture  des  arts  libéraux. 

Ce  sont  des  pages  impérissables,  aussi  jeunes  que  si  elles  étaient 
écrites  d’hier,  où  se  trouve  l’empreinte  d’un  grand  talent  au  service 
d’une  belle  âme. 

Voici  comment  débute  Galien  ( Galien ,  édit,  de  Daremberg,  t.  Ier, 

p.  12)  : 

«  Les  animaux  qu’on  nomme  sans  raison  n’ont-ils  en  partage 
aucune  espèce  de  raison?  Cela  n’est  pas  prouvé,  car  s’ils  ne  jouis¬ 
sent  pas  de  celle  qui  se  traduit  par  la  voix,  et  qu’on  appelle  verbale, 
peut-être  participent-ils  tous,  les  uns  plus,  les  autres  moins,  à  la 
raison  psychique  qu’on  nomme  intime.  Toutefois,  il  est  évident  que 
l’intelligence  de  l’homme  le  place  beaucoup  au-dessus  des  autres 
animaux;  cela  est  démontré  par  le  grand  nombre  d’arts  qu’il  cul¬ 
tive,  et  par  son  aptitude  à  apprendre  ceux  qu’il  veut,  lui  seul  étant 
capable  de  science.  En  effet,  les  animaux,  à  quelques  exceptions 
près,  n’exercent  aucun  art;  encore  ceux  qui  le  font  avec  succès 
obéissent-ils  plutôt  à  un  instinct  naturel  qu’à  une  détermination  ré¬ 
fléchie.  Mais  l’homme  n’est  étranger  à  aucun  des  arts  propres  aux 
animaux;  il  imite  la  trame  de  l’araignée;  il  modèle  comme  les 
abeilles;  il  peut  s’exercer  à  la  nage,  bien  qu’il  soit  fait  pour  la 
marche,  mais,  de  plus,  l’homme  n’est  point  impropre  aux  arts  di¬ 
vins  :  émule  d’Esculape,  il  se  livre  à  la  médecine  ;  rival  d’Apollon, 
il  pratique  en  même  temps  que  la  médecine  tous  les  autres  arts 
auxquels  ce  dieu  préside,  c’est-à-dire  celui  de  tirer  de  l’arc,  la  mu¬ 
sique  et  la  divination  ;  il  cultive  encore  ceux  auxquels  préside  cha¬ 
cune  des  muses,  car  il  n’est  étranger  ni  à  l’astronomie,  ni  à  la  géo¬ 
métrie.  De  plus,  comme  le  dit  Pindare,  son  regard  pénètre  dans  la 
profondeur  de  la  terre,  et  s’élance  par  delà  les  deux. 

»  Enfin,  par  son  amour  pour  l’étude,  il  s’est  acquis  le  plus  grand 
des  biens  célestes,  la  philosophie;  aussi,  pour  tous  ces  motifs,  et 
malgré  la  participation  des  animaux  à  la  raison,  l’homme  seul,  entre 
tous,  est  donc  appelé  par  excellence  raisonnable.  » 


DÉS  NATURISTES  —  GALIEN 


175 


Montrant  ensuite  qu’il  est  honteux  de  négliger  ce  que  nous  avons 
de  commun  avec  les  dieux  pour  courir  à  la  Fortune ,  il  rappelle 
que  les  anciens  l’avaient  représentée  sous  les  traits  d’une  femme, 
symbole  assez  significatif  de  déraison,  un  bandeau  sur  les  yeux,  un 
gouvernail  à  la  main,  et  les  pieds  sur  une  boule  pour  montrer  son 
instabilité. 

«  De  même,  dit-il,  qu’au  milieu  d’une  violente  tempête,  sur  le 
point  d’être  enveloppés  et  engloutis  par  les  flots,  on  commettrait 
une  grande  faute  en  confiant  le  gouvernail  à  un  aveugle;  de  même, 
au  sein  des  naufrages  qui,  dans  le  cours  de  la  vie,  assaillent  tant  de 
familles,  naufrages  plus  terribles  encore  que  ceux  des  vaisseaux  en 
pleine  mer,  on  se  tromperait  étrangement  si,  dans  les  embarras 
extrêmes  dont  on  est  alors  environné,  on  attendait  son  salut  d’une 
divinité  aveugle  et  instable.  La  Fortune  est  si  stupide  et  si  dérai¬ 
sonnable,  que,  dédaignant  le  plus  souvent  ceux  qui  méritent  ses  fa¬ 
veurs,  elle  enrichit  les  plus  indignes;  encore  n’est-ce  point  d’une 
manière  durable,  mais  pour  les  dépouiller  bientôt  des  richesses 
qu’elle  leur  a  prodiguées.  Une  foule  d’hommes  ignorants  courent 

après  cette  divinité . Tous  ces  suivants  de  la  Fortune  ne  sont  que 

oisifs  ou  inhabiles  dans  les  arts...,  et  vous  prendrez  en  dégoût  tout 
ce  cortège  composé,  en  grande  partie,  de  démagogues,  de  courti¬ 
sanes,  de  pédérastes,  de  gens  qui  ont  trahi  l’amitié,  des  homicides, 
des  violateurs  du  repos  de  la  tombe,  des  voleurs,  enfin  une  foule  de 
misérables  qui,  non  contents  d’insulter  aux  dieux,  mettent  leurs 
temples  au  pillage.  » 

Mercure,  le  maître  de  la  raison  et  l’artiste  universel,  est  repré¬ 
senté 

«  Comme  un  frais  jeune  homme  dont  la  beauté  n’est  ni  em¬ 
pruntée,  ni  rehaussée  par  les  ornements,  et  n’est  que  le  reflet  des 
vertus  de  son  âme.  Son  piédestal  est  de  la  forme  la  plus  solide, 
celle  d’un  cube,  et  ses  adorateurs,  toujours  gais  comme  le  dieu 
dont  ils  forment  le  cortège,  ne  se  plaignent  jamais  de  lui,  comme  le 
font  les  serviteurs  de  la  Fortune....  Le  dieu  est  au  milieu  d’eux, 
tous  sont  rangés  par  ordre  autour  de  lui;  chacun  conserve  la  place 
qui  lui  a  été  assignée.  Ceux  qui  approchent  Mercure  de  plus  près, 
qui  l’entourent  immédiatement,  sont  les  géomètres,  les  mathémati¬ 
ciens,  les  philosophes,  les  médecins,  les  astronomes  et  les  gram¬ 
mairiens  ;  viennent  ensuite  les  peintres ,  les  sculpteurs .  Au 

troisième  rang  sont  tous  les  autres  artistes . A  la  vue  d’une  suite 

ainsi  composée,  vous  serez  saisi,  non-seulement  du  désir  d'imiter 
tous  ces  hommes,  mais  de  vénération  pour  eux.  On  y  trouve  Ho¬ 
mère,  Socrate,  Hippocrate,  Platon,  et  tous  ceux  qui  sont  passionnés 


176  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

pour  ces  écrivains  que  nous  révérons  à  l’égal  des  dieux,  comme  les 

lieutenants  et  les  ministres  de  Mercure .  » 

Après  cette  habile  opposition  des  hommes  voués  au  culte  des  arts 
ou  acharnés  à  la  poursuite  de  la  fortune,  Galien  déverse  tout  son 
mépris  sur  la  richesse,  sur  les  titres  de  naissance,  sur  la  beauté  et 
sur  la  force  corporelle. 

«  Beaucoup  de  ces  misérables  qui  rapportent  tout  à  la  richesse 
ne  songent  pas  que,  parmi  les  animaux  sans  raison,  ils  ne  recher¬ 
chent  que  les  plus  industrieux.  Ainsi,  ils  préfèrent  à  tous  les  autres 
les  chevaux  qui  sont  dressés  au  combat,  les  chiens  habitués  à  la 
chasse;  ils  font  apprendre  des  métiers  à  leurs  esclaves;  souvent  ils 
dépensent  en  leur  faveur  beaucoup  d’argent,  mais  ils  ne  s’occupent 
pas  d’eux-mêmes.  N’est-il  pas  honteux  qu’un  esclave  soit  estimé 
dix  mille  drachmes  quand  le  maître  n’en  vaut  pas  une4?  Mais  que 
dis-je,  une,  on  ne  le  prendrait  même  pas  à  son  service  pour  rien.  » 
La  naissance  n’est  pas  mieux  traitée  que  la  richesse,  et  voici  ce 
qu’il  dit  de  ceux  qui,  sans  avoir  aucune  qualité  propre,  tirent  vanité 
de  leurs  ancêtres  : 

«Ils  ignorent,  sans  doute,  que  les  titres  de  noblesse  ressemblent  aux 
pièces  d’argent  :  elles  ont  cours  dans  la  ville  où  elles  ont  été  frappées; 
daus  une  autre,  elles  sont  regardées  comme  de  la  fausse  monnaie.  » 
C’est  à  l’occasion  de  la  beauté  et  des  avantages  corporels  que  Ga¬ 
lien  développe  le  plus  d’énergie  morale,  et  qu’il’  montre  plus  de 
dédain,  car  il  répète  avec  Sapho  : 

«  Celui  qui  est  beau  ne  l’est  qu’autant  qu’on  le  regarde;  celui 
qui  est  bon  sera  toujours  beau.  » 

Poussant  même  le  mépris  à  un  excès  que  nous  ne  saurions  com¬ 
prendre  dans  l’état  de  nos  mœurs,  il  ajoute  :  la  beauté  enfin,  qui 
n’est  qu’un  infâme  moyen  de  s’enrichir  et  pour  lequel  on  ne  doit 
pas  négliger  l’étude  des  arts.  C’est  à  cette  occasion  qu’il  raconte  le 
Irait  suivant  de  Diogène  : 

Mangeant  un  jour  chez  un  homme  dont  l’ameublement  était  par¬ 
faitement  disposé,  mais  qui  n’avait  pris  aucun  soin  de  lui-même, 
il  toussa  comme  pour  cracher,  et,  promenant  ses  yeux  autour  de 
lui,  il  ne  cracha  sur  aucun  des  objets  avoisinants,  mais  sur  son  hôte 
lui-même;  comme  celui-ci  lui  reprochait  avec  indignation  sa  grossiè¬ 
reté,  et  lui  en  demandait  la  cause  :  «  Je  n’ai  rien  vu,  dit-il,  dans  cette 
chambre  d’aussi  sale  que  le  maître  de  la  maison;  les  murs  sont 
ornés  de  belles  peintures  ;  le  pavé  est  formé  d’une  mosaïque  de 
grande  valeur  qui  représente  les  images  des  dieux;  tous  les  usten¬ 
siles  sont  brillants  et  propres  ;  les  tapis  et  le  lit  sont  merveilleuse¬ 
ment  travaillés  ;  je  n’ai  vu  de  sale  que  le  maître  de  toutes  ces  choses  ; 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


177 

or,  la  coutume  générale  est  de  cracher  sur  ce  qu’il  y  a  de  plus 
abject.  » 

«  Jeune  homme,  gardez-vous  donc  de  mériter  qu’on  vous  crache 
dessus '.  Évitez  cette  marque  d’infamie  quand  même  tout  votre  en¬ 
tourage  serait  magnifique.  Il  est  rare,  sans  doute,  qu’un  même 
homme  réunisse  tous  les  avantages  :  naissance,  fortune,  beauté; 
mais,  si  cela  vous  arrivait,  ne  serait-il  pas  déplorable  que  vous 
seul,  au  milieu  de  tant  de  splendeur,  soyez  digne  de  recevoir  un 
crachat.  » 

Déjà  sûr  d’avoir  produit  son  effet  sur  l’esprit  des  disciples  auxquels 
il  adresse  cette  apostrophe,  il  leur  dit  : 

«  Courage,  jeunes  gens,  qui,  après  avoir  entendu  mes  paroles, 
vous  disposez  à  apprendre  un  art.  Mais  prenez  garde  de  vous  laisser 
séduire  par  un  imposteur  ou  un  çbarlatan  qui  vous  enseignerait  une 
profession  inutile  ou  méprisable.  Sachez,  en  effet,  que  toute  profes¬ 
sion  qui  n’a  pas"  un  but  utile  dans  la  vie  n’est  pas  un  art.  »  Et,  à  ce 
sujet,  il  flétrit  les  occupations  qui  consistent  à  voltiger  ou  à  mar¬ 
cher  sur  la  corde,  à  tourner  en  cercle  sans  vertige,  à  devenir  un 
athlète,  etc. 

«  L’homme,  jeunes  gens,  tient  à  la  fois  des  dieux  et  des  animaux 
sans  raison,  des  premiers  comme  être  raisonnable,  des  seconds 
comme  être  mortel.  Le  mieux  est  donc  de  s’attacher  aux  rapports 
les  plus  nobles,  et  de  prendre  soin  de  son  éducation  ;  si  l’on 
réussit,  on  acquiert  le  plus  grand  des  biens;  si  l’on  échoue,  on  n’a 
pas  la  honte  d’être  au-dessous  des  animaux  les  plus  inutiles.  Si  les 
exercices  athlétiques  manquent  leur  but,  c’est  un  affront;  s’ils  l’at¬ 
teignent,  on  ne  l’emporte  même  pas  sur  les  brutes . Il  y  a  dans 

la  nature  les  biens  de  l’âme,  ceux  du  corps  et  les  biens  antérieurs; 
on  ne  saurait  imaginer  aucune  autre  espèce  de  biens.  Les  athlètes 
n’ont  jamais  joui  des  biens  de  l’âme,  pas  même  en  songe;  cela  est 
tout  à  fait  évident,  car,  bien  loin  de  savoir  si  leur  âme  est  raison¬ 
nable,  ils  ignorent  même  s’ils  en  ont  une.  Comme  ils  amassent  une 
grande  quantité  de  chair  et  de  sang,  leur  âme  est  noyée  comme  dans 
un  bourbier;  elle  ne  peut  avoir  aucune  pensée  nette;  elle  est  aussi 
stupide  que  celle  des  brutes.....  Leur  vie  se  passe  comme  celle  des 
porcs,  à  cette  exception  près  que  ceux-ci,  cependant,  ne  se  fati¬ 
guent  pas  outre  mesure,  et  ne  se  forcent  pas  pour  manger.  »  Et, 
quant  à  la  force,  Galien  montre  que  l’homme  ne  peut  lutter  avec  les 
brutes,  et  il  s’écrie  :  «  Et  si  les  athlètes  ne  l’emportent  pas  même  sur 
les  animaux  parleur  force,  de  quelavantage  peuvent-ilsse  prévaloir?  » 

Galien  leur  refuse  même  l’avantage  de  s’enrichir ,  car  il  dé¬ 
clare  qu’ils  sont  toujours  accablés  de  dettes,  ce  qui  le  conduit  à 

BOUCHUT.  12 


178 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


une  belle  conclusion  de  ce  chapitre  en  l’honneur  de  la  médecine  : 

«  S’enrichir  par  la  profession  ne  constitue  pas  seul  un  titre  mé¬ 
ritoire  ;  ce  titre,  c’est  de  pratiquer  un  art  qu’on  puisse  sauver  du 
naufrage  avec  soi;  or,  cela  n’est  pas  le  fait  de  ceux  qui  gèrent  les 
affaires  des  riches,  ni  des  receveurs,  ni  des  négociants  ;  ces  gens-là 
s’enrichissent,  il  est  vrai,  surtout  par  leur  profession  ;  mais  s’ils 
perdent  leur  argent,  leurs  affaires  périssent  avec  lui,  car  ils  ont  be¬ 
soin  d’un  capital  pour  lés  Soutenir — 

«  Si  donc  vous  voulez  trouver  dans  votre  art  un  moyen  sûr  et 
honnête  de  faire  fortune,  choisissez-en  un  qui  vous  restera  pen¬ 
dant  toute  votre  vie.  Il  y  a  d’abord  dans  les  arts  une  division  pre¬ 
mière  en  deux  catégories  :  les  uns  sont  du  domaine  de  l’intelligence, 
ce  sont  les  arts  honorables,  libéraux;  les  autres,  arts  illibéraux, 
consistent  en  des  travaux  corporels,  il  sont  appelés  mécaniques  et 
manuels.  Lé  mieux  serait  assurément  de  choisir  une  profession  de 
la  première  catégorie,  car  les  arts  de  la  seconde  ne  peûvent  plus 
ordinairement  être  continués  pendant  la  vieillesse.  Dans  la  pre¬ 
mière  catégorie  se  trouvent  la  médecine,  la  rhétorique,  la  musique, 
la  géométrie,  l’arithmétique,  la  dialectique,  l’astronomie,  la  littéra¬ 
ture  et  la  jurisprudence;  on  peut,  si  l’on  veut,  y  joindre  la  sculpture 
et  la  peinture;  en  effet,  bien  que  ces  deux  arts  consistent  en  un  tra¬ 
vail  manuel,  ils  ne  réclament  pas  une  force  virile.  Un  jeune  homme, 
dont  l’âme  ne  ressemble  pas  tout  à  fait  à  celle  d’une  brute,  doit 
donc  choisir  et  exercer  une  de  ces  professions,  surtout  la  médecine, 
qui,  selon  moi,  est  la  meilleure  de  toutes.  » 

Telle  est  cette  exhortation  à  l’étude  des  arts,  dont  la  forme  ne  le 
cède  en  rien  à  la  grandeur  des  idées  et  qui  peut  encore  aujourd’hui 
nous  servir  d’inspiration  et  d’exemple.  Qu’il  s’estime  heureux  celui 
dont  l’enthousiasme  pour  la  médecine  s’éveille  à  ces  paroles,  car  il  a 
le  sentiment  du  beau,  et,  dans  les  choses  de  la  pensée,  ce  senti¬ 
ment  est  toujours  l’inspiration  des  grandes  œuvres. 

Galien  s’occupe  ensuite  des  rapports  du  physique  et  du  moral 
dans  un  traité  qui  a  pour  titre  :  Que  les  mœurs  sont  la  consé¬ 
quence  des  tempéraments  du  corps.  Tout  en  attribuant  à  l’âme 
cette  puissance  de  la  forme  qui  en  est  le  caractère  essentiel,  puis¬ 
qu’elle  constitue  l’être  dans  son  espèce,  il  reconnaît  déjà,  comme 
nous  le  faisons  à  présent,  que  cette  âme  subit  l’influence  du  corps 
où  elle  est  incluse,  et  certains  passages  du  Timée  ( loc .  cit.,  p.  68) 
et  des  parties  des  Animaux  d’Aristote  servent  d’appui  à  cette 
manière  de  voir. 

C’est  le  développement  de  ce  vieil  aphorisme  :  Mens  sana  in 
corpore  sano.  Mais,  tout  en  admettant  cette  influence  du  physique 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


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sur  le  moral,  Galien  se  garde  bien  de  faire  ce  qu’ont  fait  depuis 
d’autres  philosophes,  et  notamment  Cabanis,  dont  les  doctrines  à 
cet  égard  détruisent  le  principe  de  la  liberté  humaine  et  de  la  res¬ 
ponsabilité  morale.  Admettre  que  les  mœurs  de  l’âme  peuvent  être 
modifiées  par  la  disposition  du  corps  ne  conduit  pas  fatalement  à 
cette  idée  que  l’âme  est  la  résultante  de  l'organisation.  Galien  s’en 
défend  avec  énergie  en  déclarant  : 

«  Que  l’essence  de  l’âme  n’est  pas  la  même  pour  tous  les  enfants, 
car  s’il  n’y  avait  aucune  différence  dans  cette  essence  de  leur  âme, 
elle  accomplirait  toujours  les  mêmes  actes,  et  les  mêmes  affections 
seraient  toujours  produites  en  elle  par  les  mêmes  causes.  »  (P.  49, 
t.  I.) 

Or,  les  caractères  et  les  passions  du  jeune  enfant  sont  essentiel¬ 
lement  opposés,  variables  et  différents.  Sachons  donc  faire  la  part 
du  tempérament  et  de  l’organisation  sur  les  facultés  de  l’âme,  part 
que  démontre  journellement  l’observation,  mais  n'allons  pas  au 
delà  en  méconnaissant  le  principe  de  l’autocratie  de  l’âme  humaine 
et  de  la  liberté  morale  qui  en  est  la  conséquence. 

Si  on  lit,  en  outre,  les  livres  de  polémique  où  Galien,  s’adressant 
aux  étudiants,  leur  parle  des  différentes  sectes  connues  pour  com¬ 
battre  les  empiriques ,  qu’il  compare  aux  dogmatiques,  en  faveur 
desquels  il  se  prononce,  pour  attaquer  les  méthodiques,  qu’il  réfute 
avec  la  plus  grande  vivacité,  et  celui  intitulé  :  De  la  meilleure  secte 
à  Thrasybule,  on  voit  qu’il  se  prononce  en  faveur  de  la  rationnelle 
(dogmatique)  contre  Y  empirique  et  la  méthodique  :  «  Aux  empir 
riques,  le  dogmatisme  déclare  que  les  phénomènes  ne  suffisent  pas 
pour  en  tirer,  par  leur  observation,  l’indication  du  médicament 
convenable,  car  on  a  aussi  besoin  des  choses  cachées,  et  c’est  de 
là,  en  effet,  que  l’on  tire  l’indication  du  traitement...  Contre  les 
méthodiques,  qui  regardent  les  phénomènes  comme  indiquant  le 
traitement  convenable,  le  dogmatisme  soutient  que  les  phénomènes, 
étant  saisissables  par  eux-mêmes,  se  découvrent  au  vulgaire,  et  que 
les  communautés  apparentes  indiquant  le  traitement,  le  vulgaire 
en  saura  autant  que  le  médecin.  »  ( Loc  cit.,  p.  408  et  409.) 

Cette  manière  de  voir,  loin  de  caractériser  l’éclectisme,  constitue, 
au  contraire,  une  véritable  profession  de  rationalisme  ou  de  dogma¬ 
tisme  analogue  à  celui  d’Hippocrate,  et  comme,  au  point  de  vue  mé  - 
dical,  Galien  adopte  toutes  les  idées  du  père  de  la  médecine  sur  le 
rôle  de  la  nature  et  des  forces  dans  la  production  et  dans  la  guéri¬ 
son  des  maladies,  il  rentre  dans  la  catégorie  des  naturistes.  C’est 
ce  qui  paraîtra  plus  évident  un  peu  plus  loin 

Si  maintenant  on  étudie  la  philosophie  naturelle  de  Galien,  on 


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HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

voit,  par  la  lecture  de  ses  œuvres,  que  les  corps  doués  de  vie 
sont  au  fond  constitués  des  mêmes  principes  que  les  corps  iner¬ 
tes.  C’était  aussi  Vidée  d’Hippocrate,  de  Platon  et  d’Aristote. 

Quatre  éléments,  la  terre ,  Y eau,  Y air  et  le  feu,  par  leurs  com¬ 
binaisons  diverses,  forment  tous  les  corps  de  la  nature  inorganiques 
ou  inertes,  et  ceux  de  la  matière  organisée. 

Ces  éléments  du  monde  inorganique  forment  le  corps  humain,  où 
ils  pénètrent  avec  les  aliments.  «  Reçus  dans  le  corps  des  anir- 
maux  et  soumis  à  V influence  des  forces  spè’ciales  qui  V animent 
et  le  gouvernent,  les  aliments,  par  une  série  de  modifications  suc¬ 
cessives,  se  transforment  en  un  liquide  particulier,  le  sang,  qui  ren¬ 
ferme  en  lui  et  les  rudiments  du  monde  inorganique  et  les  rudi¬ 
ments  du  corps  des  animaux.  Après  s’ètre  débarrassé  des  parties 
hétérogènes  inutiles  au  corps,  l’urine,  la  bile,  etc.,  le  sang  aban¬ 
donne  les  parties  solides  pour  nourrir  les  solides  du  corps,  et  les 
liquides  pour  remplacer  les  humeurs  que  l’économie  a  perdues.  » 
(Andral.) 

Dans  les  solides  se  trouvent  :  1°  des  parties  simples  ou  similaires 
(tissus)  :  os,  nerfs,  veines,  artères,  ligaments,  membranes,  etc.  ; 
2°  des  parties  composées. 

Ce  sont  ces  éléments  réunis  en  proportions  variables  qui  consti¬ 
tuent  les  solides  ou  les  liquides,  dont  la  composition  est  si  diffé¬ 
rente;  et  les  parties  organiques,  instrumentales  (organes)  :  estomac, 
foie,  rate,  matrice,  etc. 

Les  humeurs  sont  le  sang,  la  bile,  l’atrabile  et  la  pituite,  et  elles 
sont  composées,  comme  les  solides,  des  quatre  éléments  réunis  en 
diverse  proportion. 

A  chacun  des  éléments,  dont  les  arrangements,  variés  à  l’infini, 
font  les  solides  et  les  humeurs,  se  rapporte  une  propriété  spéciale, 
d’où  quatre  qualités  élémentaires  :  le  froid,  le  chaud ,  le  sec  et  V hu¬ 
mide,  quand  prédominent  l’air,  le  feu,  la  terre  et  Y  eau,  classifica¬ 
tion  prématurée,  malheureuse,  qui  a  longtemps  régné  dans  la 
science  et  qui  n’a  été  renversée  que  par  Paracelse. 

Il  y  a  cependant  derrière  cette  classification  métaphorique  des 
éléments ,  et,  sous  cette  considération  hypothétique  des  qualités 
élémentaires,  des  principes  qui  sont  encore  aujourd’hui  la  base  de 
la  science.  Ainsi,  comme  M.  Andral  l’a  fait  remarquer  avec  raison, 
c’est  dans  la  composition  des  corps  et  dans  l’organisation  que  Ga¬ 
lien  croyait  devoir  chercher  1»  la  cause  du  maintien  de  la  vie,  de 
la  santé  et  de  la  production  des  maladies. 

2°  Il  pensait  que  les  troubles  des  fonctions  dépendent  d’une  mo¬ 
dification  de  l’état  matériel  des  organes. 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


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3°  Les  modifications  des  quatre  éléments,  dont  la  réunion  consti¬ 
tue  les  solides  et  les  humeurs  dans  leurs  proportions  relatives,  font 
les  différents  états  des  liquides,  et  par  suite  les  états  normaux  ou 
anormaux  des  fonctions. 

4°  Les  éléments,  les  parties  similaires  ou  tissus,  les  parties  com¬ 
posées  ou  organes,  F  organisation  enfin,  ne  se  modifient  que  sous 
l’influence  de  facultés,  de  forces  qui  régissent  l’organisation  ani¬ 
male,  et,  passant  de  l’état  dynamique  à  l’état  matériel,  engendrent 
la  maladie  :  c’est  l’influence  des  esprits  animaux.  Galien  appelait 
esprit  animal  ce  que  nous  appelons  Y influx  nerveux ,  c’est-à-dire 
l’agent  de  cette  puissance  qui  préside  aux  actes  de  l’animalité,  aux 
actes  du  système  nerveux.  Il  admettait  trois  sortes  d’esprits  ani¬ 
maux,  d’après  l’ensemble  des  actes  de  l’économie  qu’ils  étaient  ap¬ 
pelés  à  remplir  : 

A.  Il  y  a  des  circonstances  où  tels  phénomènes  interrompus  en¬ 
traînent  la  destruction  de  la  vie,  d’où  forces  importantes  les  plus 
essentielles  (forces,  puissances,  facultés  vitales),  et  aux  agents  de 
ces  puissances  Galien  donne  le  nom  d ’  esprits  vitaux. 

B.  Des  phénomènes  ont  pour  but  la  nutrition,  l’entretien,  l’ac¬ 
croissement  des  organes.  Les  forces  qui  les  régissent  sont  dites  na¬ 
turelles  et  leurs  agents  esprits  naturels. 

C.  D’autres  phénomènes  établissent  des  rapports  entre  l’animal 
et  le  monde  extérieur  ;  ils  constituent  le  caractère  de  l’animalité  :  ce 
sont  les  forces  animales,  ayant  pour  agents  les  esprits  animaux. 

Galien  tenait  un  très-grand  compte  de  ces  forces  ou  puissances 
dans  la  recherche  des  causes  de  la  santé  ou  de  la  maladie.  Et,  en  ef¬ 
fet,  celles-ci  ne  peuvent  être  bien  comprises  qu’en  réunissant  les  ré¬ 
sultats  de  cette  recherche  à  l’étude  des  conditions  de  l’état  matériel 
des  solides  et  des  liquides  de  l’organisation . 

C’est  en  étudiant  à  la  fois  l’état  matériel  du  corps  et  les  forces  en 
vertu  desquelles  l’agrégat  matériel  entre  en  action,  que  l’on  peut 
pénétrer  les  conditions  delà  santé  et  de  la  maladie  :  d’où  la  nécessité 
d’admettre  trois  espèces  de  maladies,  celles  qui  ont  pour  cause  le 
trouble  des  esprits  animaux ,  les  maladies  des  solides ,  et  les  ma¬ 
ladies  des  liquides  ou  des  humeurs. 

Pour  lui,  la  santé  résulte  :  1°  du  mélange  ou  crase  convenable  des 
quatre  éléments  et  des  qualités  élémentaires  correspondantes;  2°  de 
ce  mélange  ou  crase  dans  les  différentes  humeurs,  surtout  dans  le 
sang  (cette  crase  des  éléments,  de  leurs  qualités,  dans  les  humeurs, 
constituait  le  tempérament,  c’est-à-dire  équilibre,  harmonie  des 
actes  vitaux,  à  côté  duquel  se  trouvaient  des  états  de  mélange  moins 
parfait,  sans  aller  jusqu’à  la  maladie,  et  formait  Y intempérie  ;  pour 


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HISTOIRE 'DE  LA  MÉDECINE 


nous,  à  présent,  le  tempérament  est  là  prédominance  d’un  appa¬ 
reil  organique)  ;  3°  de  la  conservation  des  solides  à  l’état  normal 
(texture,  volume,  situation,  rapports,  etc.). 

La  maladie  résulte  de  l’absence  de  ces  conditions,  d’où  des  ma¬ 
ladies  par  changement  de  la  crase  des  éléments  et  de  leurs  qualités 
(d’où  les  diathèses ),  des  humeurs  et  de  leurs  qualités  ;  par  modifi¬ 
cation  de  conformation  de  texture  ou  de  rapport  des  organes,  etc. 

Une  fois  la  santé  dérangée,  survient  le  trouble  des  fonctions,  et 
ce  trouble  suit  toujours  l’altération  d’un  élément  quelconque  des 
solides  ou  liquides,  si  cette  altération  a  quelque  intensité  et  quelque 
durée  (De  elementis,  de  temperamentis).  Fl  n’existe  pas  de  trou¬ 
ble  fonctionn  elsans  altération  antécédente  de  l'état  matériel.  Ce 
trouble  de  la  fonction  est  la  manifestation  de  la  maladie;  mais 
l'altération  de  l’état  matériel  est  la  maladie  elle-même. 

C’est  là  le  principe  de  l’organicisme  moderne  ;  mais  Galien  n-’est 
pas  exclusif,  et,  lorsqu’il  s’occupe  du  rôle  des  forces  dans  l’organi¬ 
sation  saine  ou  malade,  il  admet  que  le  trouble  des  esprits  animaux 
amène  l’altération  des  éléments,  des  organes  et  des  fonctions.  Dans 
ce  cas,  le  trouble  des  forces  est  primitif,  et  les  désordres  fonctionnels 
ou  organiques  ne  sont  qu’un  effet  éloigné.  Galien  est  à  cet  égard 
extrêmement  affirmatif,  car,  dans  son  Traité  des  lieux  affectés,  il 
a  un  chapitre  intitulé  :  De  la  lésion  des  fonctions  sans  lésion  des 
parties  (traduction  Daremberg,  t.  II,  p.  414). 

§  1er.  —  ANATOMIE  DE  GALIEN. 

Malgré  les  erreurs  de  Galien  sur  l’anatomie,  ce  médecin,  qui 
nous  a  transmis  l’héritage  scientifique  d’Hérophile,  d’Érasistrate, 
de  Lycus,  de  Marinus,  de  Pélops,  nous  a  en  même  temps  légué  des 
découvertes  de  premier  ordre  dont  l’importance  suffirait  à  l’immor¬ 
talité  de  son  nom,  s’il  n’avait  bien  d’autres  motifs  d’être  éternel. 

L’école  d’Alexandrie  n’existait  plus,  et  les  occasions  de  disséquer 
des  cadavres  humains  devenaient  de  plus  en  plus  rares.  Cependarit 
c’est  à  tort  qu’on  a  dit  que  Galien  n’avait  disséqué  que  des  ani¬ 
maux.  Il  put  étudier  l’homme  sur  des  blessures  de  gladiateurs ,  sur 
des  enfants  trouvés  morts  sur  la  voie  publique,  sur  des  individus 
exposés  aux  bêtes,  enfin  sur  des  malfaiteurs  tués  dans  la  rue,  seuls 
cadavres  livrés  aux  dissections.  C’en  était  assez  pour  faire  de  la 
bonne  anatomie,  et  l’on  complétait  ses  recherches  par  l’étude  com¬ 
parée  des  animaux,  particulièrement  avec  des  singes ,  qu’on  dissé¬ 
quait  beaucoup  à  cette  époque. 

L’ostéologie  se  faisait  avec  le  plus  grand  soin,  au  moyen  de  sque- 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  183 

lettes  humains  apportés  d’Alexandrie;  mais  le  reste  laissait  beau¬ 
coup  à  désirer. 

Telle  qu’elle  est,  l’anatomie  de  Galien  fit  loi  jusqu’à  Mondini 
en  1315  et  jusqu’à  Vésale  en  1514.  Alors  seulement  commença  la 
vérification  sérieuse  des  connaissances  anatomiques  par  le  contrôle 
expérimental  de  dissections  nouvelles  qui  reprirent  faveur,  et  pour 
lesquelles  on  obtint  l’assentiment  de  l’autorité.  De  cette  époque  date 
l’anatomie  moderne,  et  c’est  Vésale  qui  doit  en  être  considéré 
comme  le  créateur. 

Galien  nous  a  laissé  un  grand  ouvrage  d’anatomie  intitulé  :  De 
administrationïbus  anatomicis,  composé  de  quinze  livres,  dont 
plusieurs  ont  été  perdus  lors  de  l’incendie  du  temple  de  la  Paix  à 
Rome.  Dans  ce  qui  nous  reste,  on  voit  que  Galien  sépare  Y anato  ¬ 
mie  pratique  des  parties  externes  pour  le  chirurgien,  ce  que 
nous  appelons  à  présent  l’anatomie  chirurgicale,  de  l’ anatomie  phi¬ 
losophique  des  organes  internes,  destinée  au  médecin. 

Dans  l’anatomie  chirurgicale  se  trouvent  les  os  et  ce  qui  les  couvre, 
les  altérations  de  situation,  de  rapports,  etc.,  ainsi  que  ce  qui  con¬ 
cerne  l’étude  des  fractures  et  des  luxations.  Après  les  os  viennent 
donc  les  muscles^  dont  la  description  est  déjà  fort  avancée  et  où  se 
trouvent  quelques  découvertes  de  l’auteur;  les  vaisseaux ,  d’abord 
les  veines,  qu’il  a  mieux  étudiées  que  les  artères;  les  nerfs ,  les 
ongles,  et  la  manière  dont  ils  tiennent  aux  doigts.  Tous  ces  organes 
sont  étudiés  dans  un  ordre  topographique,  de  la  tête  au  cou,  à  la 
poitrine  et  aux  membres . 

Partout  la  description  est  belle  et  mêlée  de  considérations  philo¬ 
sophiques  et  pratiques.  C’est  là  où,  cherchant  à  démontrer  l’utilité 
de  l’anatomie,  il  ajoute  : 

«:  Pouvez-vous  remédier  à  une  fracture  ou  réduire  une  luxation  si 
vous  ignorez  les  connexions  des  os  ou  des  surfaces  articulaires  avec 
les  parties  voisines?  Pouvez- vous  prévoir  les  effets  d’une  blessure 
si  vous  ne  connaissez  pas  quelle  est  la  direction  des  muscles,  longi¬ 
tudinale,  transversale  ou  oblique?  Pouvez -vous  entreprendre  une 
opération  quelconque  si  vous  avez  négligé  d’apprendre  quelle  est  la 
situation  des  vaisseaux  et  des  nerfs  de  la  région  où  il  faut  opérer,  et 
quels  sont  les  rapports  de  ces  parties  entre  elles,  soit  qu’il  s’agisse 
de  couper  quelqu’une  de  ces  parties,  soit  qu’il  importe,  au  con¬ 
traire,  de  les  ménager.  » 

Dans  ce  qu’il  appelle  Y anatomie  philosophique  ou  médicale , 
celle  des  organes  internes,  Galien  ne  suit  plus  l’ordre  topographique, 
mais  il  commence  la  classification  physiologique  encore  en  usage  et 
dont  il  faut  lui  attribuer  le  mérite.  Il  étudie  : 


184  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

1°  Les  organes  qui  servent  à  l’élaboration  des  aliments,  à  la  dépu¬ 
ration  du  sang  et  à  la  nutrition;  l’estomac  et  ses  variétés  chez  les 
animaux;  les  intestins,  les  veines  mésaraïques  chargées  de  porter 
au  foie  les  éléments  du  sang;  le  foie,  qui  faisait  le  sang,  la  rate,  les 
reins,  dont  il  indique  pour  la  première  fois  le  canal  excréteur  s’a¬ 
bouchant  dans  la  vessie;  le  système  veineux  général,  le  cceur  droit 
et  l’artère  pulmonaire  ou  veine  artérieuse. 

2°  Les  organes  qui  reçoivent  l’air  et  le  conduisent  à  toutes  les 
parties  du  corps;  le  larynx,  les  bronches,  les  poumons,  les  artères 
veineuses  ou  veines  pulmonaires,  le  cœur  gauche  et  le  système  ar¬ 
tériel.  C’est  là  où  il  indique  les  fonctions  de  la  cage  thoracique,  les 
fonctions  du  diaphragme  ,  des  muscles  intercostaux  et  des  muscles 
respirateurs  du  cou,  concourant  ensemble  à  l’acte  respiratoire. 

De  nombreuses  vivisections  sur  la  moelle  à  différentes  hauteurs, 
sur  le  pneumogastrique,  au  cou  et  dans  la  poitrine,  sur  les  muscles 
intercostaux,  lui  avaient  servi  pour  établir  les  fonctions  et  tous  ces  or¬ 
ganes.  C’est  à  lui  qu’on  doit  la  connaissance  de  l’action  de  la  moelle 
sur  le  diaphragme,  puisqu’il  a  montré  qu’une  section  de  ce  cordon 
au-dessus  du  nerf  phrénique  causait  la  paralysie  de  ce  muscle. 

On  discutait  alors  pour  savoir  si  le  poumon  était  en  contact  avec 
les  côtes.  Galien  dit  : 

«  Enlevez  avec  précaution  les  muscles  intercostaux  d’un  animal 
vivant,  de  manière  à  ne  pas  intéresser  la  plèvre,  et  vous  verrez  sous 
cette  membrane  tous  les  mouvements  du  poumon;  mais,  si  vous  in¬ 
cisez  la  plèvre,  vous  verrez  les  poumons  s’affaisser  et  s’éloigner  des 
côtes.  » 

C’est  enfin  à  lui  qu’on  doit  de  savoir  qu’il  y  a  du  sang  dans  les 
artères,  car  jusqu’alors  on  pensait,  avec  Érasistrate,  qu’elles  ne 
renfermaient  que  de  l’air.  Mais  nous  reviendrons  un  peu  plus  loin 
sur  ce  sujet. 

3°  Les  organes  de  la  vie  de  relation,  les  centres  nerveux  et  leurs 
dépendances. 

•4°  Les  organes  de  la  reproduction. 

Tout  cet  ouvrage  est  rempli  d’expériences  originales  faites  avec 
un  sens  parfait  des  besoins  de  la  physiologie,  et  l’on  peut  dire 
qu’elles  sont  le  point  de  départ  de  celles  que  pratique  chaque  jour 
la  physiologie  moderne . 

Outre  ce  grand  ouvrage  d’anatomie,  Galien  a  composé  d’autres  trai¬ 
tés  spéciaux  d’anatomie,  plus  élémentaires,  plus  remplis  de  détails, 
mais  toujours  aussi  riches  de  vues  générales  et  philosophiques. 

Il  y  a  un  Traité  des  os  où  ces  organes  sont  divisés  en  os  longs, 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  185 

creusés  d’un  canal  intérieur  rempli  de  moelle,  et  en  os  plats  ou 
larges,  sans  canal  ni  moelle  intérieure. 

Un  Traité  des  articulations .  qu’il  divise  en  deux  classes.  Les 
unes,  diathroses,  permettent  le  mouvement  :  ce  sont  des  énarthro- 
ses,  des  arthrodies  et  des  ginglymes,  tandis  que  les  autres  ne  le 
permettent  pas.  Celles-ci  comprennent  les  sutures,  les  harmonies 
et  les  gomphoses.  C’est  encore,  à  peu  de  chose  près,  la  classification 
usitée  aujourd’hui. 

Un  Traité  des  muscles ,  fait  d’après  l’homme  et  d’après  les  ani¬ 
maux,  surtout  d’après  le  singe.  Il  y  a  ici  un  progrès  sur  l’école  d’A¬ 
lexandrie,  car,  à  l’exemple  de  Marinus  et  de  Pélops,  qu’il  cite  avec 
éloge,  Galien  a  isolé  les  muscles  les  uns  des  autres  en  indiquant 
leurs  attaches,  et  on  lui  doit  la  découverte  du  muscle  peaucier. 

Un  Traité  des  vaisseaux,  dans  lequel  il  compare  les  veines  et 
les  artères  à  un  arbre,  avec  ses  racines,  le  tronc,  les  branches  et 
les  rameaux. 

Le  système  veineux  avait  pour  racines  les  vaisseaux  qui,  de  l’in¬ 
testin,  vont  au  foie;  pour  tronc,  la  veine  cave;  pour  branches  et 
pour  rameaux,  les  divisions  de  cette  dernière,  et  cela  parce  qu’il 
pensait  que  le  suc  de  l’intestin  pris  par  les  mésaraïques  passait 
dans  le  foie,  formait  le  sang,  et  de  là  passait  dans  le  corps  par  les 
veines  sus -hépatiques,  le  cœur  droit  et  la  veine  cave,  pour  la  nour¬ 
riture  des  tissus  et  des  organes. 

Le  système  artériel  représentait  aussi  un  arbre  avec  ses  racines, 
le  tronc  et  ses  branches  ;  seulement,  il  était  chargé  de  conduire  par¬ 
tout  l’air  extérieur,  qui  est  aussi  un  aliment.  Les  racines  puisaient 
l’air  dans  les  poumons,  et  cet  air  passait  dans  la  veine  artérieuse,  de 
là  dans  l’oreillette  gauche  du  cœur,  dans  le  ventricule,  qui  le  chas¬ 
sait  avec  du  sang  dans  l’aorte,  divisée,  pour  les  parties  supérieures 
et  inférieures  du  corps,  en  aorte  ascendante  et  descendante. 

D’après  ce  sommaire,  on  voit  que  Galien  ignorait  l’abouchement 
des  artères  et  des  veines  pulmonaires  dans  le  poumon.  Il  croyait  que 
les  veines  pulmonaires  se  continuaient  avec  les  bronches  et  que 
l’artère  pulmonaire  perdue  dans  l’organe  n’était  chargée  que  de  sa 
nourriture. 

Il  ignorait  également  la  communication  des  veines  et  des  artères 
dans  les  autres  parties  du  corps,  c’est-à-dire  qu’il  ignorait  la  circu¬ 
lation. 

Il  admettait  cependant  du  sang  dans  les  artères,  mais  il  l’expli¬ 
quait  en  disant  que,  lorsque  les  vaisseaux  veineux  et  artériels  arri¬ 
vés  à  une  certaine  ténuité  étaient  contigus,  il  se  faisait  un  échange 
d’air  et  de  sang  à  travers  les  porosités  des  vaisseaux.  Un  peu  de 


186  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

sang  passait  dans  les  artères  et  un  peu  d’air  dans  les  veines,  échange 
qui  augmentait  dans  l’état  pathologique  par  agrandissement  des  po¬ 
rosités.  Cet  échange  se  faisait  aussi  des  cavités  droites  dans  les 
cavités  gauches  du  cœur  par  la  cloison  interventriculaire,  et  ainsi 
Galien  expliquait  la  présence  du  sang  dans  le  ventricule  gauche. 

C’est  au  nom  de  l’expérience  que  s’était  établie  l’idée  que  les  • 
artères  étaient  vides,  et  c’est  au  nom  de  l’expérience  que  Galien  y 
fit  entrer  du  sang  et  de  l’air,  tant  il  est  vrai  que  l’expérience  ne 
mène  à  rien  sans  la  raison  ou  le  génie  qui  l’éclaire.  Pendant  qua¬ 
torze  siècles,  on  avait  cru,  pour  l’avoir  vérifié,  que  les  artères 
étaient  vides  et  ne  contenaient  que  de  l’air,  et  il  ne  fallut  pas  moins 
que  les  expériences  de  Harvey  pour  détruire  ces  erreurs.  Ce  ne 
fut  même  que  cinquante  ans  après  lui  qu’on  reconnut  la  vérité  de 
ce  qu'il  avait  dit  lorsque,  par  le  microscope,  Malpighi,  révélant  le 
mode  de  communication  des  capillaires  artériels  et  veineux,  la 
raison  fut  assurée  qu’il  y  ait  lieu  de  croire  à  la  grande  circulation. 

Que  de  vérités  et  que  d’erreurs  dans  ces  affirmations  de  Galien, 
car  il  y  a  de  l’air  dans  le  système  artériel,  mais  à  l’état  de  combi¬ 
naison  dans  le  sang,  et  Galien,  accordant  au  sang  veineux  la  puis¬ 
sance  nutritive,  ne  reconnaissait  au  sang  artériel  impropre  à  la 
nutrition  qu’une  puissance  d’excitation  vitale  portée  par  lui  à  tous 
les  tissus  et  à  tous  les  organes. 

Traité  des  nerfs.  Dans  ce  traité,  Galien  confirme  les  découvertes 
d’Hérophile  et  d’Erasistrate  un  peu  oubliées,  et  il  ajoute  beaucoup 
à  ce  qui  était  connu.  Il  signale  les  ganglions  nerveux,  décrit  le  grand 
sympathique  abdominal,  les  nerfs  mous  sensitifs  et  les  nerfs  durs 
essentiellement  moteurs,  les  anastomoses  des  nerfs  entre  eux  et  le 
rapport  de  ces  anastomoses  avec  les  sympathies. 

Sa  description  des  nerfs  est  différente  de  la  nôtre  ;  mais  il  con¬ 
naissait  tous  les  nerfs  que  nous  connaissons.  Il  ne  se  trompait  que 
sur  leur  origine.  Un  seul  lui  était  inconnu,  ou  au  moins  il  ne  le 
considérait  pas  comme  un  nerf  :  c’était  l’olfactif. 

Traité  de  Vodorat.  Galien  enlevait  à  la  muqueuse  des  fosses 
nasales  la  fonction  olfactive,  à  cause  de  sa  structure,  qui  n’avait 
rien  de  différent  de  la  structure  des  muqueuses,  et  par  suite  de  son 
défaut  de  nerfs.  Il  plaçait  le  siège  de  l’odorat  dans  les  ventricules 
du  cerveau  et  supposait  que  l’air  chargé  de  molécules  odorantes 
traversait  les  trous  de  la  lame  criblée  pour  aller  dans  les  ventricules, 
là  où  se  fait  la  sensation. 

Nous  pourrions  étendre  à  l'infini  cette  revue  des  connaissances 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


187 


anatomiques  de  Galien;  mais  ce  que  nous  venons  de  dire  suffit  pour 
montrer  où  en  était  la  science  de  cette  époque  et  quels  ont  été  ses 
progrès.  Il  est  certain  que  la  myologie,  l’arthrologie,  la  splanchno- 
logie  et  la  névrologie  sont  redevables  à  Galien  de  découvertes  très- 
importantes  et  dignes  d’immortaliser  son  nom.  Il  y  eut  encore 
beaucoup  à  faire  après  lui;  mais  que  l’anatomie  moderne  ne  soit  pas 
injuste  vis  à-vis  de  celui  qui  ne  lui  a  laissé  à  découvrir  que  le  méca¬ 
nisme  de  la  circulation  sanguine  et  lymphatique.  Que  ces  impérissa¬ 
bles  titres  de  gloire  ne  lui  fassent  pas  oublier  qu’en  dehors  de  ces 
deux  faits  de  l’abouchement  des  vaisseaux  artériels  et  veineux  révé¬ 
lant  la  circulation  du  sang,  et  de  la  connaissance  des  chylifères,  l’a¬ 
natomie  de  Galien  laissait  peu  de  chose  à  désirer. 

§  2.  —  PHYSIOLOGIE  DE  GALIEN. 

Il  n’y  a  pas  de  traité  de  physiologie  dans  les  œuvres  de  Galien,  et 
tout  ce  qui  concerne  l’étude  des  fonctions  est  dispersé  dans  ses  livres 
d’anatomie  on  de  médecine.  Personne  plus  que  lui  cependant,  dans 
l’ antiquité,  -n’a  fait  de  plus  belles  ni  de  plus  curieuses  expériences 
physiologiques.  C’est  surtout  dans  le  De  usu  partium,  son  œuvre 
capitale  et  son  plus  beau  titre  de  gloire,  qu’il  faut  chercher  ses  idées 
physiologiques.  Là  il  expose  :  1°  la  raison  de  toutes  les  particularités 
de  conformation  et  de  structure  des  organes,  et  2°  le  rapport  de  la 
structure  des  organes  et  des  fonctions  pour  établir  l’existence  d’une 
cause  intelligente  et  supérieure  ayant  créé  l’univers,  et  les  organis¬ 
mes  vivant  pour  une  fin  préconçue. 

Le  De  usu  partium  est,  dans  son  ensemble,  un  long  manifeste 
de  l’anatomie  en  faveur  des  causes  finales.  C’est  une  protestation 
contre  la  philosophie  épicurienne,  triomphante  à  Rome,  et  qui  avait 
conduit  les  esprits  au  matérialisme  et  à  l’athéisme. 

En  luttant  contre  ces  tendances,  où  Galien  se  montre  si  naturiste, 
il  s’élève  avec  une  violence  inouïe  de  langage  contre  ceux  qui  ne 
partagent  pas  ses  opinions. 

«  Attendre  que  ces  gens-là  comprennent  et  goûtent  ces  pensées, 
autant  vaudrait  demander  à  un  âne  d’être  sensible  aux  harmonies  de 
la  lyre. 

«  Ce  livre  ne  sera  compris  que  par  ceux  qui  auront  été  initiés  à 
l’art  rigoureux  du  raisonnement  et  de  la  dialectique;  ils  sont  en 
petit  nombre,  il  est  vrai  ;  mais  n’importe  ;  ce  n’est  pas  pour  la  foule 
que  j’écris.  L’ouvrier  suprême  n’a  pas  moins  créé,  bien  qu’il  connût 
à  l’avance  l’ingratitude  des  hommes  à  l’endroit  de  ses  merveilleux 
ouvrages.  Le  soleil  ne  continue  pas  moins  à  marquer  les  heures  de 


188  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

l’année  et  à  mûrir  les  fruits  sans  se  soucier  des  calomnies  d’un  Dia- 
gores,  d’un  Anaxagoras,  d’un  Épicure;  et  moi  non  plus,  je  ne  prends 
nul  souci  des  critiques  ni  des  calomnies  qui  viendront  m  assaillir  à 
propos  de  cet  ouvrage.  Je  l’adresse  à  ce  petit  nombre  d’hommes 
qui,  versés  dans  la  dialectique,  sont  les  seuls  juges  des  choses 
bonnes  et  vraies;  c’est  pour  eux  que  j’écris  ;  que  m’importe,  d’ail¬ 
leurs,  la  tourbe  des  sots  et  des  ignorants  !  »  (Andral,  loc.  cit .) 

Ce  livre  De  l’ utilité  des  parties  est  formé  de  quinze  chapitres, 
comprenant  l’étude  des  organes  de  la  vie  de  nutrition,  celle  des 
organes  de  la  vie  de  relation,  et  enfin  celle  des  organes  de  la  vie  de 
reproduction. 

Galien,  qui  ne  perd  aucune  occasion  de  produire  ses  croyances 
philosophiques,  lés  développe  ici  de  nouveau  dans  le  plus  magni¬ 
fique  langage. 

C’est  pour  le  service  de  l’âme  qu’ont  été  créés  tous  les  organes, 
et  les  diverses  parties  du  corps  ne  sont  que  ses  humbles  servantes. 
Rien  n’est  plus  vrai,  et  en  réalité  on  peut  définir  l’homme  :  une 
âme  qui  se  sert  des  organes. 

Galien  reconnaît  une  âme  aux  animaux,  et,  d’après  lui,  la  diffé¬ 
rence  de  leurs  organes  résulte  de  la  différence  de  leurs  âmes. 

«  L’instrument  de  l’âme,  c’est  le  corps.  Chez  tout  animal,  les 
parties  du  corps  sont  en  rapport  avec  ses  mœurs,  traduisent  les  fa¬ 
cultés  de  son  âme,  ne  sont  faites  que  pour  les  mettre  en  relief. 
Voyez  le  chevai  :  son  pied  répond  à  la  rapidité  de  sa  course,  sa  su¬ 
perbe  crinière  révèle  son  âme  fière  et  généreuse.  Les  dents  et  les 
ongles  du  tigre  sont  en  rapport  avec  sa  férocité  ;  les  instincts  du 
taureau  sont  servis  par  ses  cornes  ;  ceux  du  sanglier,  par  ses  dé¬ 
fenses.  Le  cerf  et  le  lièvre  sont  conformés  pour  la  fuite  rapide.  Aux 
animaux  craintifs  la  nature  a  ménagé  des  moyens  pour  la  fuite  ; 
aux  bêtes  féroces,  elle  a  donné  des  armes  pour  l’attaque. 

«  Au  milieu  de  cette  diversité  infinie  de  caractères  et  de  disposi¬ 
tions  qui  se  trouvent  chez  les  animaux,  l’homme  est  le  seul  animal 
sage  et  le  seul  divin.  C’est  en  vue  de  ce  caractère  auguste  que  l’ou¬ 
vrier  suprême  a  doué  l’homme  d’un  instrument  spécial,  qui  est  la 
main.  L’homme  seul  a  la  main,  comme  seul  il  a  la  sagesse  en  par¬ 
tage  ;  c’est  pour  lui  l’instrument  le  plus  merveilleux  et  le  mieux  ap¬ 
proprié  à  sa  nature.  Supprimez  la  main,  l’homme  n’existe  plus.  Par 
la  main,  il  est  prêt  à  la  défense  comme  à  l’attaque,  à  la  paix  comme 
à  la  guerre.  Quel  besoin  a-t-il  de  cornes  et  de  griffes?  Avec  sa 
main,  il  saisit  l’épée  et  la  lance,  il  façonne  le  fer  et  l’acier  ;  tandis 
qu’avec  les  cornes,  les  dents  elles  griffes  les  animaux  ne  peuvent  at¬ 
taquer  ou  se  défendre  que  de  près,  l’homme  peut  jeter  au  loin  les 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


189 

instruments  dont  il  est  armé.  Lancé  par  sa  main,  le  trait  aigu  vole  à 
de  très-grandes  distances  chercher  le  cœur  de  l’ennemi  ou  arrêter 
le  vol  de  l’oiseau  rapide.  Si  l’homme  est  moins  agile  que  le  cheval 
et  le  cerf,  il  monte  sur  le  cheval,  le  guide,  et  atteint  le  cerf  à  la 
course.  Il  est  nu  et  faible,  et  sa  main  lui  fabrique  une  enveloppe  de 
fer  et  d’acier.  Son  corps  n’est  protégé  par  rien  contre  les  intempé¬ 
ries  de  l’air,  sa  main  lui  ouvre  des  abris  commodes,  et  lui  façonne 
des  vêtements.  Par  la  main,  il  devient  le  dominateur  et  le  maître 
de  tout  ce  qui  vit  sur  la  terre,  dans  les  airs  et  au  sein  des  eaux. 
Depuis  la  flûte  et  la  lyre,  avec  lesquelles  il  charme  ses  loisirs,  jus¬ 
qu’aux  instruments  terribles  avec  lesquels  il  donne  la  mort  ;  jus¬ 
qu’au  vaisseau  qui  le  porte,  hardi  navigateur,  sur  la  vaste  étendue 
des  mers,  tout  est  l’ouvrage  de  sa  main. 

«  L’homme,  animal  politique,  eût-il  pu  sans  elle  écrire  les  lois 
qui  le  régissent,  élever  aux  dieux  des  statues  et  des  autels.  Sans  la 
main,  pourriez-vous  léguer  à  la  postérité  les  fruits  de  vos  travaux  et 
la  mémoire  de  vos  actions  ?  Pourriez-vous,  sans  elle,  converser  avec 
Socrate,  Platon,  Aristote  et  tous  ces  divers  génies  qu’enfanta  l’anti¬ 
quité  ?  La  main  est  donc  le  caractère  physique  de  l’homme,  comme 
l’intelligence  en  est  le  caractère  moral.  »  (Àndral,  loc.  cit .) 

A  cette  époque  déjà  fut  soulevée  par  Anaxagore  la  question  de 
savoir  si  ce  n’était  pas  la  main  qui  était  la  cause  de  l’intelligence 
humaine,  et,  sous  ce  rapport,  Helvetius,  au  xvine  siècle,  n’a  fait 
que  reproduire  des  arguments  réfutés  par  Aristote,  par  Galien,  et 
qu’à  leur  tour  devaient  combattre  Voltaire  et  Rousseau. 

«  Non,  dit  Galien,  ce  n’est  pas  parce  qu’il  est  doué  de  la  main 
que  l’homme  est  intelligent  et  sage,  mais  c’est  parce  qu’il  est  sage 
et  intelligent  que  le  Créateur  lui  a  donné  cette  main  pour  qu’elle 
fût  la  servante  de  son  intelligence  et  de  sa  sagesse.  Ce  n’est  pas  la 
main  qui  apprend  aux  hommes  les  sciences  et  les  arts,  c’est  la  rai¬ 
son.  La  main  n’est  que  l’instrument  de  la  raison,  comme  la  lyre  est 
l’instrument  du  musicien,  et  le  marteau  l’instrument  du  forgeron. 
Or,  de  même  que  ce  n’est  pas  la  lyre  qui  a  enseigné  le  musicien, 
et  le  marteau  qui  a  instruit  le  forgeron,  et,  que,  loin  de  là,  le  mu¬ 
sicien  et  le  forgeron  ont  dû  commencer  par  fabriquer  cette  lyre  et 
ce  marteau,  instruments  de  leur  art,  de  même  l’âme  tire  de  sa  pro¬ 
pre  substance  ses  facultés,  mais  elle  ne  peut  traduire  sa  puissance 
en  actes  qu’à  l’aide  de  son  instrument,  qui  est  la  main. 

«  On  peut  prouver  que  ce  sont  les  facultés  qui  précèdent  l’exer¬ 
cice  des  instruments,  et  que,  par  conséquent,  ce  n’est  pas  à  eux 
que  doit  être  rapportée  l’origine  de  ces  facultés.  Si  l’on  considère 
l’animal  qui  vient  de  naître,  et  dont,  par  conséquent,  les  instru- 


190  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

inents  n’ont  pas  encore  été  exercés,  on  le  voit  agir,  comme  s’il  était 
poussé  dans  un  certain  sens,  par  une  puissance  intérieure,  et  cela 
même  avant  que  les  parties  que  l’on  regarde  comme  étant  la  cause 
de  ces  actes  soient  développées.  Le  jeune  veau  fait  le  geste  de  tête 
comme  pour  présenter  ses  cornes  ;  le  poulain  rue  avant  d’avoir  ses 
ongles  ;  le  petit  sanglier  menace  avec  ses  défenses  absentes,  et  le 
jeune  chien  essaye  de  mordre  avec  des  dents  qu’il  n’a  point  encore. 
L’action  précède  donc  l’instrument.  C’est  elle  qui,  sous  l’empire 
des  facultés  de  l’âme,  met  en  œuvre  l’instrument  au  moyen  duquel 
elle  doit  être  accomplie. 

«  Tout  animal,  sans  avoir  été  enseigné,  pressent  ses  facultés,  et 
l’usage  des  parties  de  son  corps  destinées  à  les  servir.  Il  fait  agir 
ces  parties  sans  qu’on  lui  ait  rien  montré.  Ce  n’est  pas  le  père  ni  la 
mère  qui  enseignent  à  leurs  petits  l’usage  de  ces  organes.  Prenez 
trois  œufs,  un  de  cane,  un  d’aigle  et  un  de  serpent,  faites-les  couver 
à  une  chaleur  douce,  et  soyez  attentifs  au  moment  où  ils  vont  se 
rompre.  Dès  qu’ils  seront  éclos,  vous  verrez  l’aiglon  et  le  caneton 
battre  des  ailes,  et  le  petit  serpent  faire  quelques  mouvements 
comme  pour  ramper.  Portez-les  un  peu  plus  tard  dans  un  lieu  dé¬ 
couvert,  et  abandonnez-les  à  eux-mêmes.  Le  jeune  aiglon  s’élan¬ 
cera  dans  les  airs;  le  caneton  courra  vers  la  pièce  d’eau  voisine,  et 
le  petit  serpent  cherchera  à  se  dérober  sous  terre.  Sans  enseigne¬ 
ment,  sans  maître,  l’aigle  chassera,  le  canard  nagera,  le  serpent 
restera  caché  dans  le  sein  de  la  terre. 

«  Il  est  certains  animaux  susceptibles  d’exercer  des  arts,  que 
font-ils  suivent-ils  l’enseignement  d’un  maître  ?  Non,  c’est  la 
nature,  dont  ils  ont  reçu  l’instinct  des  arts,  qui  les  pousse  et  les 
guide.  C’est  en  vertu  de  cette  impulsion  instinctive  que  l’araignée 
tisse  sa  toile  légère,  que  l’abeille  bâtit  la  ruche  élégante  où  se 
trouve  son  miel  ,  que  la  fourmi  prévoyante  construit  le  laby¬ 
rinthe  dans  lequel  elle  enfouit  ses  richesses  laborieusement  amas¬ 
sées. 

«  L’homme  diffère  des  animaux  en  ce  qu’il  vient  au  monde  avec 
un  corps  nu  et  une  âme  sans  armes....  Mais  si  l’homme  vient  au 
monde  nu  et  sans  armes,  il  possède  la  main  et  la  raison  ;  avec  elles 
il  couvre  et  défend  son  corps,  il  pare  et  embellit  son  âme  de  toutes 
les  vertus,  de  toutes  les  sciences  et  de  tous  les  arts.  »  (Andral, 
loc.  cit.) 

Est-il  rien  de  plus  grand  et  de  plus  beau  que  cette  étude  médico- 
philosophique  de  la  main,  à  laquelle  tout  le  premier  chapitre  De 
Vuülité  des  parties  se  trouve  consacré  ?  La  conformation  générale 
et  particulière  de  cette  partie  du  corps  dans  ses  os,  ses  articulations, 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


191 

ses  muscles  et  ses  tendons,  ses  mouvements,  sont  exposées  avec  la 
même  délicatesse  d’appréciation,  et,  arrivé  à  l’enthousiasme  pour 
le  merveilleux  de  cette  structure,  il  ajoute  : 

«  En  présence  de  cette  main,  de  ce  merveilleux  instrument,  ne 
prend-on  pas  en  pitié  l’opinion  de  ces  philosophes  qui  ne  voient 
dans  le  corps  humain  que  le  résultat  de  la  combinaison  fortuite  des 
atomes?  Tout  dans  notre  organisation  ne  jette— t-il  pas  un  éclatant 
démenti  à  cette  fausse  doctrine  ?  Osez  invoquer  le  hasard  pour  ex¬ 
pliquer  cette  disposition  admirable  !  Non,  ce  n’est  pas  une  puissance 
aveugle  qui  a  produit  toutes  ces  merveilles.  Or,  connaissez-vous 
parmi  les  hommes  un  génie  capable  de  concevoir  une  œuvre  aussi 
parfaite?  Un  pareil  ouvrier  n’existe  pas.  Cette  organisation  sublime 
est  donc  l’ouvrage  d’une  intelligence  supérieure,  dont  celle  de 
l’homme  n’est  qu’un  faible  reflet  sur  cette  terre.  Que  d’autres  of¬ 
frent  à  la  divinité  de  sanglantes  hécatombes,  qu’ils  chantent  des 
hymnes  en  l’honneur  des  dieux,  mon  hymne  à  moi  c’est  l’étude  et 
l’exposition  des  merveilles  de  l’organisation  humaine  (1)!  s> 

A  l’étude  de  la  main  et  de  son  utilité  succède  la  description  du 
carpe,  de  l’avant-bras  et  du  bras.  Son  but  est  de  rendre  compte  de 
la  disposition  des  parties,  de  leurs  segments,  de  leur  mode  d’arti¬ 
culation,  et  il  fait  à  ce  sujet  une  véritable  étude  de  mécanique  ani¬ 
male. 

Des  considérations  semblables  remplissent  le  troisième  livre,  à 
propos  du  membre  inférieur.  On  y  trouve  en  outre  d’importantes 
considérations  générales  sur  l’attitude  verticale  de  l’homme,  per¬ 
manente  chez  l’homme,  accidentelle  chez  le  singe  ou  les  animaux  ; 
sur  la  faculté  particulière  qu’il  a  de  s’asseoir,  et  sur  la  conforma¬ 
tion  du  bassin  et  du  fémur  en  rapport  avec  cet  acte.  —  Là,  Galien 
fait  connaître  la  disposition  des  muscles  autour  du  fémur,  les  rap¬ 
ports  de  celui-ci  avec  les  os  de  la  jambe,  la  conformation  du  pied, 
motivés  par  la  nécessité  d’être  debout  ou  de  s’asseoir,  et  il  achève 
en  disant  que  la  main  serait  inutile  à  l’homme  s’il  ne  pouvait  rester 
debout  ou  s’asseoir. 

Son  étude  du  pied  est  aussi  complète  que  celle  de  la  main.  11  en 
étudie  la  conformation  générale,  puis  les  éléments  particuliers,  tels 
que  les  os,  les  articulations,  les  muscles,  les  tendons,  les  téguments, 
etc.  Chaque  os  est  considéré  au  point  de  vue  de  son  utilité,  le  cal¬ 
canéum  pour  la  sustentation,  l’astragale  pour  la  locomotion.  Il  com¬ 
pare  le  pied  de  l’homme  à  celui  du  singe,  et  montrant  que  le  pied 

(1)  Si  telle  n'est  pas  la  traduction  littérale  de  Galien,  tel  est,  du  moins,  la  para¬ 
phrase  éloquente  de  sa  pensée  telle  qu’elle  a  été  faite  par  M.  Andral. 


192  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

du  singe  ne  permet  la  sustentation  debout  ou  assise  que  d’une 
façon  incomplète,  il  en  conclut  que  cet  animal  est  essentiellement 
grimpeur. 

Physiologie  de  la  digestion.  —  Dans  les  chapitres  IV  et  V,  Ga¬ 
lien  s’occupe  de  l’appareil  de  la  nutrition,  composé  d’après  lui  du 
tube  digestif,  des  veines  mésaraïques,  du  foie  et  de  la  vésicule  bi¬ 
liaire,  delà  rate,  des  veines  en  général,  des  voies  urinaires. 

Chaque  partie  a  sa  tâche ,  son  utilité  pour  un  but  commun, 
comme  si  elle  était  dirigée  par  une  main  invisible,  et  il  est  certain 
qu’une  force  divine  crée  d’abord  la  structure  afin  d’arriver  à  l’action. 

L’œsophage,  placé  à  l’abri  des  violences  extérieures  et  assez  long 
pour  ne  pas  retenir  les  aliments  dans  la  poitrine,  dilatable  sans  val¬ 
vule,  conduit  les  aliments  dans  l’estomac. 

Là  se  fait  la  première  élaboration  des  substances  alimentaires  et 
leur  conversion  en  chyme,  ou  suc  formant  le  sang.  Comment  cela 
se  passe-t-il  ?  Galien  admet  dans  tous  les  organes  et  dans  tous  les 
solides  quatre  puissances  ou  facultés  :  l’une  attractrice,  l’autre 
rètentrice,  la  troisième  altératrice  et  la  dernière  expultrice  des 
matériaux  qu’ils  doivent  transformer  en  leur  propre  substance. 

L’estomac  attire,  retient,  altère  et  expulse  successivement  les 
matières  alimentaires,  mais  ce  n’est  pas  une  action  passive.  Cet 
organe  attire  les  aliments  comme  le  cœur  droit  attire  le  sang , 
comme  le  cœur  gauche  attire  l’air;  et  les  fibres  longitudinales  de 
l’œsophage  sont  les  mains  qui  exécutent  cette  attraction. 

Ordinairement  la  faculté  attractrice  agit  sans  que  l’âme  en  ait  la 
conscience,  mais  dans  l’estomac  l’âme  est  avertie  du  besoin  par 
uue  sensation  au  cardia,  dans  le  plexus  nerveux  de  cet  orifice. 
De  là  la  sensation  passe  au  cerveau,  et  si  les  cordons  nerveux  sont 
coupés  ou  malades,  la  sensation  de  la  faim  disparaît,  bien  qu’existe 
le  besoin  de  réparation. 

Les  aliments  sont  retenus  dans  l’estomac  par  la  faculté  réten¬ 
trice,  variable  dans  sa  durée  suivant  la  nature  de  l’aliment,  et 
devant  persister  tant  que  la  faculté  altératrice  n’est  pas  épuisée. 
A  cette  dernière  se  rapporte  la  transformation  de  la  masse  alimen¬ 
taire  dans  l’estomac,  et  Galien,  préoccupé  du  but  final,  ne  s’occupe 
pas  des  hypothèses  de  trituration,  de  fermentation,  de  putréfaction, 
de  coction,  déjà  émises  de  son  temps.  Tout  est  arrangé  pour  que  se 
fasse  l’élaboration  alimentaire,  et  après  le  premier  effet  de  la  faculté 
altératrice  sur  les  aliments,  les  parties  hétérogènes  qui  ne  peuvent 
servir  à  la  réparation  du  corps  sont  expulsées  et  il  reste  une  masse 
alimentaire  transformée  qu’on  appelle  le  chyme. 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  193 

Aujourd’hui  nous  disons  exactement  la  même  chose  en  termes 
différents.  Nous  attribuons  la  chymification  à  l’action  altérante  du 
suc  gastrique  composé  de  pepsine  et  d’acide  chlorhydrique  ou  lacti¬ 
que.  Pourquoi  et  comment  s’accomplit  cette  merveille?  Nous  n’en 
savons  rien,  et  nos  explications  ne  valent  pas  mieux  que  la  faculté 
altératrice  de  Galien. 

Quand  l’œuvre  de  l’estomac  est  terminée,  la  faculté  expultrice 
entre  enjeu,  et  de  même  que  s’ouvre  l’orifice  utérin  pour  laisser 
passer  le  produit  de  la  conception  arrivé  à  maturité,  de  même  s’ou¬ 
vre  l’orifice  de  l’estomac  quand  est  mûr  le  fruit  de  l’estomac  ou  le 
chyme. 

Dans  certaines  maladies,  le  pylore  s’ouvre  trop  tôt,  sans  que  les 
aliments  soient  élaborés,  et  il  en  résulte  de  la  lientérie.  Pour  que 
les  aliments  aient  des  qualités  nutritives,  il  faut  que  l’estomac  les 
ait  transformés.  De  là,  cette  conséquence  qu’il  est  inutile  de  mettre 
des  aliments  dans  le  rectum,  car  cet  organe  ne  peut  les  transformer, 
et  il  faut  que  du  chyme  soit  fait  pour  que  du  sang  puisse  en  sortir. 

De  l’estomac  les  matières  alimentaires  passent  donc  dans  l’intes¬ 
tin  grêle,  où  se  continue  leur  élaboration  et  où  se  fait  l’absorption 
du  chyme  par  les  bouches  des  veines  mésaraïques.  C’est  là  un  fait 
moitié  vrai,  moitié  faux;  car  s’il  est  vrai  qu’il  se  fasse  une  digestion 
des  graisses  et  des  fécules  dans  la  première  partie  de  l’intestin,  il 
est  faux  de  dire  que  l’absorption  du  chyme  se  fasse  par  les  veines 
mésaraïques.  On  sait  aujourd’hui  qu’elle  se  fait  par  ces  veines  pour 
les  matières  albuminoïdes,  et  au  moyen  des  vaisseaux  lactés ,  ou 
çhylifères  pour  les  matières  grasses.  Ces  vaisseaux  sont  au  reste 
signalés  par  Galien,  d’après  Hérophile,  et  il  les  regarde  comme  des 
veines  particulières  provenant  des  ganglions  mésentériques  et  des¬ 
tinées  à  nourrir  l’intestin. 

Une  fois  arrivées  dans  le  gros  intestin,  les  matières  y  subissent 
encore  une  faible  élaboration,  mais  cet  organe  est  surtout  un  réser¬ 
voir  excrémentitiel  et  les  matières  ne  le  traversent  que  pour  être 
chassées  au  dehors  au  moyen  d’un  appareil  spécial. 

Physiologie  du  foie.  —  D’après  Galien,  le  foie  avait  pour  fonc¬ 
tions,  1°  de  séparer  du  suc  alimentaire  un  certain  nombre  de  ma¬ 
tériaux  constituant  la  bile,  et,  2°  avec  le  surplus  de  faire  du  sang. 

Le  fait  de  la  sécrétion  biliaire  est  resté  dans  la  science,  mais  il 
n’en  est  pas  de  même  de  celui  qui  est  relatif  à  la  formation  du  sang, 
qui  doit  être  considéré  comme  une  hypothèse.  En  effet,  le  chyme 
modifié  par  le  suc  pancréatique  et  intestinal  ne  passe  pas  tout  entier 
dans  le  foie,  une  partie  s’en  va  par  les  chylifères  dans  le  canal  tho- 

13 


BOUCHUT. 


194  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

racique,  la  veine  cave  et  les  poumons,  et  c’est  là  qu’elle  vient  re¬ 
joindre  le  sang  qui  sort  du  foie  tout  chargé  de  sucre.  Le  loie  11e  fait 
donc  pas  le  sang  de  toutes  pièces,  il  reçoit  celui  des  veines  mésa- 
raïques  chargé  de  chyme  et  il  y  ajoute  un  principe  indispensable, 
qui  est  le  sucre  ou  glycose ,  lequel  va  se  détruire  dans  les  pou¬ 
mons. 

Si  le  foie  ne  fait  pas  le  sang,  comme  le  croyait  Galien,  il  contri¬ 
bue  beaucoup  à  son  épuration  par  la  séparation  des  principes  hydro¬ 
carbonés  qui  constituent  la  bile,  et  par  l’addition  d’éléments  nou¬ 
veaux  dont  le  rôle  n’est  peut-être  pas  encore  très-bien  connu  de 
nos  jours.  Il  reçoit  une  partie  du  suc  intestinal  par  les  veines  mésa- 
raïques,  ce  qui  explique  comment  les  matières  irritantes  de  l’ali¬ 
mentation,  telles  que  le  poivre,  le  sel,  l’alcool,  etc.,  les  poisons, 
le  pus  sécrété  par  les  ulcérations  de  la  dysenterie  viennent  dans  le 
foie  provoquer  l’hypertrophie  de  cette  glande,  la  cirrhose,  l’hépatite 
aiguë  et  de  la  suppuration  de  l’organe.  Ce  rôle  des  veines  mésaraï- 
ques  explique  parfaitement  la  production  des  maladies  du  foie,  et  à 
ce  titre  il  importe  de  le  bien  connaître. 

Physiologie  de  la  rate.  —  Érasistrate  considérait  la  rate  comme 
un  organe  inutile  ou  seulement  destiné  à  servir  de  contre  poids  au 
foie.  Mieux  eût  valu  avouer  son  ignorance.  Galien  au  contraire,  qui 
ne  voyait  rien  d’inutile  dans  la  nature,  attribuait  à  cet  organe  un  rôle 
important  dans  l’élaboration  du  sang,  et  il  le  démontrait  en  disant 
que  la  rate  recevait,  au  moyen  d’une  artère  volumineuse,  du 
sang  qui  en  sortait  méconnaissable  par  les  vaisseaux  courts,  sous 
forme  de  hile  noire  ou  d ’atràbïle,  laquelle  se  trouvait  versée  par 
les  vaisseaux  courts  dans  l’estomac,  pour  concourir  à  la  formation 
du  chyme. 

Il  y  a  dans  cette  idée  de  l’action  des  vaisseaux  courts  une  hypo¬ 
thèse  que  rien  ne  justifie,  mais  il  est  certain  cependant  que  la  rate 
fournit  au  sang  une  énorme  quantité  de  globules  blancs,  une  forte 
proportion  d’albumine,  et  qu’elle  détruit  une  partie  de  ses  globules 
rouges,  dont  la  matière  colorante  s’accumule  dans  l’organe. 

Ce  n’est  pas  tout,  car  cela  ne  nous  apprend  pas  les  fonctions  réel¬ 
les  de  la  rate,  mais  c’est  un  pas  de  fait  dans  la  voie  qui  mène  à  la 
connaissance  de  la  vérité.  De  nos  jours,  en  effet,  Frerichs  a  démon¬ 
tré  qu’il  se  formait  dans  la  rate,  pour  rentrer  dans  la  circulation 
générale,  une  matière  noire  pigmentaire  dont  la  quantité  surabon¬ 
dante  pouvait  déterminer  différents  états  morbides.  Ainsi,  après 
1500  ans,  reparaît  sous  une  autre  forme  l’atrabile  ou  bile  noire, 
objet  de  tant  de  controverses  passionnées  ou  d’absurdes  hypothèses . 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  - 


195 


Si  le  pigment,  ou  mélanose,  peut  se  former  partout,  il  est  princi¬ 
palement  formé  par  la  rate  d’où  il  passe  dans  la  veine  porte,  de  là 
dans  le  foie  où  il  s’arrête  en  partie,  en  formant  le  foie  'pigmenté 
ou  mélanémique,  et  ensuite  dans  la  circulation  générale  pour 
aller  aux  poumons,  au  cerveau  et  aux  reins;  cela  produit  dans  le 
foie  une  sécrétion  hépatique  anormale,  des  hémorrhagies  intesti¬ 
nales  intermittentes,  des  diarrhées  profuses,  quelquefois  des  vomis¬ 
sements,  des  hydropisies  aiguës  du  péritoine  et  enfin  l’atrophie 
chronique  de  l’organe  ( Frerichs ,  p.  275).  Dans  le  cerveau  il  en  ré¬ 
sulte,  avec  la  coloration  brune  de  la  substance  corticale  et  l’oblité¬ 
ration  de  quelques  capillaires,  de  la  céphalalgie,  des  vertiges,  du 
délire  et  différents  troubles  de  l’intelligence  ( loc .  cit.,  p.  276).  Dans 
les  reins,  il  se  produit  de  l’albuminurie  ;  enfin,  il  y  a  chez  tous  les 
malades  des  accès  de  fièvre  irréguliers,  intermittents,  souvent  quo¬ 
tidiens  et  presque  toujours  très-rebelles . 

Physiologie  des  reins.  —  Au  temps  de  Galien,  les  reins  étaient, 
comme  au  nôtre,  des  organes  d’épuration *du  sang.  Seulement  l’idée 
qu’on  se  faisait  de  cette  action  dépurative  n’est  pas  celle  qui  est  au¬ 
jourd’hui  en  honneur.  Galien  croyait  que  les  reins  étaient  chargés 
d’enlever  au  sang  l’excès  d’eau  qu’il  renferme,  ce  qui  est  vrai,  et  il 
considérait  l’urine  comme  de  l’eau  tenant  en  suspension  des  ma¬ 
tières  étrangères  dont  il  ne  soupçonnait  pas  l’importance.  D  ne  con¬ 
naissait  pas  l’urée,  ni  le  rôle  qu’elle  joue  dans  l’économie;  mais  à 
part  ce  défaut  capital,  ce  qu’il  disait  du  rôle  des  reins  dans  la  sous¬ 
traction  de  l’excès  de  l’eau  du  sang  est  parfaitement  exact.  La 
physiologie  moderne,  par  l’organe  de  Cl.  Bernard,  a  redécouvert 
cette  fonction  oubliée  des  reins.  Elle  a  montré  que  chez  le  cheval 
surtout,  toute  l’eau  des  boissons  ne  pouvait  passer  par  le  cœur  ni 
par  la  circulation  générale  pour  arriver  aux  reins,  et  qu’une  com¬ 
munication  directe  de  la  veine  hépatique  avec  la  veine  cave  infé¬ 
rieure  permettait  au  sang  du  foie  de  refluer  dans  les  veines  rénales 
pour  y  laisser  prendre  son  eau  par  les  reins.  C’est  de  cette  façon 
qu’on  explique  aujourd’hui  l’abondance  et  la  rapidité  delà  sécrétion 
urinaire  après  le  repas,  sans  croire  que  tout  le  liquide  rejeté  ait  dû 
passer  par  le  cœur  droit,  les  poumons,  le  cœur  gauche  et  revenir 
aux  reins  par  l’aorte. 

Physiologie  de  la  respiration  et  de  la  circulation.  —  La  phy¬ 
siologie  des  fonctions  circulatoires  et  respiratoires  de  Galien  est 
essentiellement  fausse,  car  elle  repose  sur  cette  idée  que  les  pou¬ 
mons  sont  des  réservoirs  destinés  à  mesurer  au  cœur  la  quantité 
d’air  dont  il  a  besoin. 


196  •  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Galien  ignorait  le  mécanisme  de  la  circulation  du  sang  et  de  l’hé¬ 
matose  pulmonaire,  aussi  fait-il  les  plus  étranges  hypothèses  pour 
expliquer  la  respiration.  C’est  à  lui  cependant  qu’on  doit  la  connais¬ 
sance  du  fait  de  la  présence  du  sang  mêlé  à  de  l’air  dans  les  artères, 
car  jusque-là  on  croyait,  avec  Érasistrate,  que  ces  vaisseaux  ne  ren¬ 
fermaient  que  de  l’air. 

D’après  lui,  l’air  qui  est  froid  (1)  entre  dans  le  corps  en  trois  temps  : 
par  l’abaissement  du  diaphragme,  par  la  contraction  des  intercos¬ 
taux,  enfin  par  celle  des  muscles  cervico  thoraciques;  les  poumons 
se  dilatent  passivement  pour  le  recevoir.  Alors  le  cœur  gauche  l’at¬ 
tire  au  moyen  des  veines  pulmonaires  qui  sont  en  communication 
avec  les  bronches,  et  une  fois  dans  le  cœur,  il  passe  dans  l’aorte 
avec  le  sang  et  dans  les  artères,  il  tempère  la  chaleur  animale  et 
revient  aux  poumons,  où  il  entraîne  les  parties  fuligineuses  du  sang 
brûlées  dans  le  cœur.  L’idée  de  la  combustion  du  sang  existait  donc 
déjà  au  temps  de  Galien,  seulement  ce  n’était  qu’une  hypothèse;  on 
croyait  que  le  cœur  avait  sur  le  sang  une  action  dépurative  qui 
continuait  celle  du  foie,  de  la  rate,  des  reins  et  des  capillaires,  où 
une  séparation  de  matières  avait  lieu,  et  l’on  était  loin  du  résul¬ 
tat  auquel  en  est  arrivée  la  science  moderne  par  les  découvertes  de 
Lavoisier. 

Il  faut  cependant  être  juste  pour  Galien;  toutes  ces  erreurs  sont 
faites  au  nom  de  l’expérience;  c’est  par  elle  qu’il  a  déterminé  l’ac¬ 
tion  des  intercostaux  et  la  passivité  du  poumon,  le  mécanisme  des 
actes  respiratoires,  la  présence  du  sang  dans  les  artères,  et  ses  li¬ 
vres  sont  remplis  d’expériences  ingénieuses  sur  le  cadavre  et  sur 
les  animaux  vivants.  C’est  que  l’expérience  n’est  pas  tout  en  physio¬ 
logie.  Sans  le  génie  qui  les  éclaire,  elles  ne  conduisent  à  rien,  et 
tout  en  scrutant  le  corps  des  animaux,  il  n’a  pas  [fallu  moins  de 
quinze  siècles  pour  arriver  à  détruire  les  erreurs  de  Galien  sur  les 
fonctions  circulatoires  et  pour  découvrir  le  véritable  mécanisme  de 
la  circulation. 

Pour  Galien,  il  y  avait  un  rapport  intime  entre  la  fréquence  de  la 
respiration  et  la  chaleur  animale.  Cela  est  très-exact,  en  effet;  la 
température  est  d’autant  plus  élevée  que  la  respiration  est  plus  fré¬ 
quente,  ainsi  chez  les  enfants  comparés  aux  viellards,  chez  les  ani¬ 
maux  à  sang  froid  comparés  aux  animaux  à  sang  chaud. 

Il  croyait  en  outre  que  la  respiration  servait  d’aliment  à  Y  esprit 
animal  formé  dans  les  ventricules  du  cerveau,  que  l’air  y  arrivait 
par  les  carotides  et  par  les  trous  de  la  lame  criblée  de  Pethmoïde. 

(1)  Le  froid  est  la  qualité  élémentaire  de  l’air. 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  197 

Ce  sont  là  autant  d’erreurs  condamnées  par  le  temps  et  l’expé¬ 
rience. 

Physiologie  du  pouls.  —  Le  De  usu  partium  ne  renferme 
rien  sur  la  physiologie  des  artères,  ni  sur  le  pouls.  Ce  qui  est  relatif 
à  ce  point  de  physiologie  doit  être  recherché  dans  un  autre  traité 
de  l’auteur. 

Les  battements  artériels,  peu  étudiés  par  Hippocrate,  n’ont  été 
l’objet  de  recherches  sérieuses  que  dans  l’école  d’Alexandrie.  On 
s’en  rendait  compte  de  deux  manières.  Les  uns  croyaient  qu’ils 
avaient  pour  origine  une  force  de  dilatation  et  de  resserrement  al¬ 
ternative  inhérente  aux  artères. 

D’autres,  au  contraire,  pensaient  qu’ils  étaient  le  produit  des 
mouvements  de  l’esprit  ou  de  l’air  contenu  dans  leur  intérieur, 
mais  c’est  Galien  qui,  par  ses  expériences,  a  démontré  le  rapport 
des  battements  du  cœur  et  du  pouls,  ou  de  la  diastole  et  de  la  sys¬ 
tole  de  l’un  avec  la  diastole  et  la  systole  artérielles. 

Le  pouls  doit  être  étudié  au  point  de  vue  de  sa  vivacité  et  de  sa 
lenteur,  au  point  de  vue  de  l’intervalle  qui  sépare  les  pulsations, 
enfin  au  point  de  vue  de  sa  dureté,  de  sa  mollesse,  de  sa  force  ou 
faiblesse,  de  sa  grandeur  ou  de  sa  petitesse. 

Il  est  modifié  :  1°  par  l’âge,  le  sexe,  le  tempérament,  le  sommeil 
ou  la  veille,  la  digestion,  l’action  musculaire,  les  influences  mo¬ 
rales,  la  douleur  et  ses  variétés;  2°  par  la  qualité  et  la  quantité  des 
boissons  ou  des  aliments,  par  les  bains  chauds  ou  froids,  par  les 
saisons,  les  climats,  etc.;  3°  par  les  différents  états  morbides,  et 
son  étude  révèle  alors  Y  état  des  forces.  Ainsi  la  petitesse,  la  fré¬ 
quence  et  l’inégalité  du  pouls  révèlent  Y  épuisement  des  forces, 
mais  il  faut  distinguer  leur  dépression  de  leur  simple  oppression. 
Elles  sont  déprimées  par  le  défaut  des  aliments,  leur  insuffisance, 
l’excès  des  passions,  la  prolongation  de  la  douleur,  par  des  évacua¬ 
tions  immodérées  et  par  la  gravité  des  maladies.  Elles  ne  sont 
qu’opprimées  quand  il  y  a  grande  accumulation  de  liquide  dans 
les  vaisseaux,  et  quand  l’énergie  vitale  se  concentre  sur  un  organe 
en  abandonnant  le  reste  de  l’économie.  Le  pouls  est  encore  mo¬ 
difié  par  la  compression  des  artères,  par  l’accumulation  d 'humeurs 
hétérogènes  ou  d e  pneuma  dans  les  vaisseaux;  par  la  pléthore,  etc. 

C’est  alors  qu’entrant  dans  le  détail  des  différents  pouls,  Galien 
devient  d’une  subtilité  excessive,  admettant  des  variétés  infinies, 
désignées  par  les  noms  les  plus  bizarres  et  correspondant  à  des 
états  particuliers  de  l’économie.  Il  y  a  là  beaucoup  d’exagération,  et 


198 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


sauf  la  variété  de  pouls  dicrote  restée  dans  la  science,  les  autres 
ont  été  à  peu  près  oubliées. 

Malgré  tout,  ces  études  sont  remarquables  et  il  en  ressort  une  vé¬ 
rité  trop  souvent  méconnue  de  nos  jours,  c’est  que  l’état  du  pouls  a 
une  si  grande  importance  qu’il  ne  faut  pas  le  négliger  pour  les  au¬ 
tres  méthodes  précises  d’investigation  II  révèle  l’état  des  forces, 
l’état  du  cœur  et  des  artères,  la  quantité  de  sang  que  les  artères 
contiennent,  enfin  le  siège,  la  nature  et  le  pronostic  de  la  plupart 
des  maladies. 

«  Mais,  dit  Galien,  la  science  du  pouls  est  difficile,  elle  exige  de 
celui  qui  veut  l’acquérir  une  grande  attention  d’esprit  et  un  talent 
d’observation  peu  ordinaire;  elle  demande  surtout  une  longue  et 

constante  application  et  l’amour  des  choses  sérieuses .  J’ai  fait 

de  la  science  du  pouls  une  étude  de  toute  ma  vie,  mais  qui  voudra 
s’y  livrer  après  moi,  en  ce  temps  déplorable  où  chacun  ne  reconnaît 
d’autre  Dieu  que  la  fortune!.....  Qu’importe,  après  tout,  lors  même 
que,  sur  mille  personnes,  une  seule  saurait  comprendre  et  appré¬ 
cier  mes  travaux,  je  serais  assez  payé  de  mes  peines!  »  (Andral, 
loc.  cit.) 

Il  est  certain,  en  effet,  que  même  sans  accorder  une  très-grande 
importance  aux  variétés  du  pouls  décrites  d’abord  par  Galien  et  de 
nos  jours  par  Solano  et  par  Bordeu,  le  pouls  est  une  source  de 
diagnostic  pour  les  nosohémies  et  les  maladies  cérébrales,  cardia¬ 
ques,  artérielles  ou  intestinales,  qu’il  est  un  sûr  moyen  de  pro¬ 
nostic,  enfin  qu’il  est  le  guide  de  la  thérapeutique:  dans  l’applica¬ 
tion  des  émissions  sanguines.  De  pareils  résultats,  auxquels  nous 
n’avons  pas  changé  grand’ chose,  sont  de  la  plus  haute  importance, 
et  puisqu’ils  appartiennent  à  Galien  ne  négligeons  pas  de  lui  en  rap¬ 
porter  tout  l’honneur.  Toutes  ses  recherches  sont  en  effet  appuyées 
sur  de  nombreuses  observations  et  par  des  expériences  sur  des  ani¬ 
maux,  les  unes  pour  établir  le  rapport  de  la  fréquence  du  pouls 
avec  l’accélération  des  mouvements  respiratoires,  les  autres  pour 
déterminer  les  effets  de  la  ligature  des  veines,  des  artères,  des  ar¬ 
tères  et  des  veines,  de  quelques  artères  surtout,  des  carotides,  etc. 
Ce  sont  là  des  travaux  considérables  et  de  premier  ordre,  qui  n’ont 
pas  vieilli  autant  qu’on  le  croit  généralement  et  dans  lesquels  il  y  a 
encore  beaucoup  à  prendre. 

Physiologie  de  la,  voix.  —  Le  VIIe  chapitre  du  livre  De  futilité 
des  parties  contient  des  études  sur  le  larynx,  sur  la  glotte,  que  Ga¬ 
lien  compare  à  une  anche,  et  sur  la  production  de  la  voix  ainsi  que 
sur  les  modifications  qu’elle  subit  sous  l’influence  de  la  section  des 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  199 

nerfs  laryngé  supérieur  ou  récurrent.  Ce  sont  encore  la  des  décou¬ 
vertes  originales  et  personnelles  à  Galien. 

Physiologie  du  cerveau  et  des  nerfs.  —  Les  VIIIe,  IXe  Xe  XIe, 
XIIe  et  XIIIe  chapitres  sont  consacrés  à  l’étude  de  l’utilité  des  or¬ 
ganes  de  la  vie  de  relation  et  ils  renferment  des  observations  de 
Galien  sur  le  cerveau,  la  moelle,  les  nerfs  et  les  organes  des  sens. 
Ils  sont  remplis  d’expériences  physiologiques  très-curieuses  et  très- 
exactes  sur  les  fonctions  des  différentes  parties  du  système  nerveux, 
de  vivisections  de  la  moelle  à  des  hauteurs  diverses,  et  on  y  trouve 
une  ébauche  complète  du  système  de  Gall  sur  la  localisation  des  fa¬ 
cultés  de  l’intelligence. 

C’est  Galien  qui  a  eu  l’honneur  de  renverser  définitivement  les 
hypothèses  d’Hippocrate  et  d’Erasistrate  sur  la  physiologie  du  cer¬ 
veau,  le  premier  considérant  cet  organe  comme  glande  chargée 
de  sécréter  la  pituite  qui  s’écoulait  du  crâne  à  travers  les  trous  de 
la  lame  criblée  de  l’ethmoïde,  et  l’autre  attribuant  à  l’encéphale  une 
fonction  de  rafraîchissement  des  esprits  animaux,  parce  qu’en  tou¬ 
chant  cet  organe  sur  l’animal  vivant  la  main  éprouve  une  sensation 
de  froid.  Bien,  que  l’école  d’Alexandrie  eût  déjà  indiqué  le  cerveau 
comme  étant  l’organe  de  l’intelligence,  cette  vérité  n’était  pas  uni¬ 
versellement  acceptée,  on  croyait  encore  à  l’influence  du  cœur  sur 
les  sentiments  moraux,  et  il  fallut  toute  la  série  des  observations  et 
des  vivisections  de  Galien  sur  le  cerveau  coupé  couche  par  couche, 
en  même  temps  qu’une  étude  anatomique  minutieuse  de  cet  organe, 
pour  arriver  à  la  connaissance  des  fonctions  cérébrales. 

Les  même  idées  se  trouvent  développées  dans  le  Deplacitis  Hip- 
pocratis  et  Platonis ,  où  l’on  trouve  le  récit  d’expériences  faites  sur  le 
cœur  mis  à  nu,  pincé,  tortillé  avec  des  tenailles  de  forgeron  sans  qu’il 
en  résulte  aucun  désordre  de  l’intelligence  ou  de  la  sensibilité.  On 
voit,  au  contraire,  que  les  expériences  dont  le  cerveau  est  l’objet 
entraînent  la  perte  du  sentiment,  de  la  motilité  et  des  fonctions  in¬ 
tellectuelles. 

D’après  Galien,  le  cerveau  produit  dans  les  ventricules  latéraux 
un  principe  particulier,  un  esprit,  l 'esprit  animal,  ce  que  nous 
appelons  aujourd’hui  le  fluide  nerveux,  qui  de  ces  ventricules  va  se 
perfectionner  dans  le  troisième,  passe  au  quatrième  par  l’aqueduc 
de  Sylvius  et  de  là  dans  la  moelle  et  dans  les  nerfs.  Ce  principe  ré¬ 
sultait  de  l’air  arrivant  au  cerveau  par  la  lame  criblée  de  l’ethmoïde 
et  par  Les  artères  qui  se  ramifient  dans  la  pie-  mère 

L’intelligence  lui  semblait  être  en  rapport,  d’une  part,  avec  le 
volume  du  cerveau,  fait  déjà  signalé  par  Erasistrate,  et  de  l’autre 


200  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

avec  la  qualité  de  la  substance  cérébrale.  Il  pensait  même  que  le 

volume  de  sa  partie  antérieure,  et  que  la  proéminence  du  crâne 

étaient  l’indice  de  facultés  intellectuelles  remarquables,  ce  que  Gall, 

à  notre  époque,  devait  à  son  tour  soutenir  avec  tant  d’éclat  et  de 

succès. 

Enfin  il  admettait  une -action  croisée  des  hémisphères  cérébraux 
sur  le  mouvement  des  membres,  l’hémisphère  gauche  donnant  la 
motilité  au  côté  droit,  l’hémisphère  droit  agissant  sur  le  côté 
gauche,  tandis  que,  dans  la  moelle,  chaque  moitié  de  l’organe  était 
la  cause  directe  du  mouvement  dans  la  moitié  correspondante  du 
corps.  Cette  action  du  cerveau,  indiquée  par  l’école  d’Alexandrie, 
et  par  Cassius  Félix  (V.  p.  164),  s’expliquait  par  l’entrecroisement 
des  nerfs  dans  la  protubérance  ;  dans  la  moëlle,  au  contraire,  l’ac¬ 
tion  directe  s’expliquait  par  l’action  directe  des  cordons  nerveux. 

Relativement  à  la  moëlle,  Galien  n’était  pas  moins  avancé,  et  c’est 
en  enlevant  la  partie  postérieure  du  canal  vertébral  pour  couper  la 
moëlle  à  différentes  hauteurs,  ou  en  introduisant  l’instrument  tran¬ 
chant  dans  ce  canal  qu’il  a  pu  étudier  expérimentalement  les  fonc¬ 
tions  de  cet  organe.  Au  moyen  de  ces  vivisections,  faites  avec  habi¬ 
leté  et  variées  selon  les  besoins  de  l’étude,  il  a  pu  émettre  des  vé¬ 
rités  que  nous  n’avons  eu  que  la  peine  de  recevoir  et  d’admirer. 

La  section  de  la  moëlle  en  travers  au  milieu  de  sa  longueur  dé¬ 
termine  l’insensibilité  et  l’abolition  du  mouvement  dans  les  parties 
situées  au-dessous  du  point  coupé. 

L’incision  longitudinale  de  la  moëlle  dans  toute  sa  longueur  pour 
la  diviser  en  deux  parties  latérales,  ne  produit  aucun  trouble  de  la 
sensibilité  ni  du  mouvement,  ce  qui  prouve  que  la  substance  grise 
de  la  moëlle  n’.est  pas  indispensable  à  cette  double  fonction. 

La  sectiop  de  la  moëlle  entre  la  première  vertèbre  cervicale  et 
l’occipitale,  ou  entre  la  première  et  la  seconde  vertèbre  cervicale, 
détermine  la  mort  immédiate. 

La  section  de  la  moëlle  entre  la  troisième  et  quatrième  vertèbre 
cervicale  produit  l’immobilité  soudaine  du  thorax,"  la  gêne  extrême 
de  la  respiration,  l’insensibilité  des  membres  et  une  mort  très- 
rapide. 

La  section  de  la  moëlle  entre  la  sixième  et  la  septième ,  puis 
entre  la  septième  et  la  huitième  vertèbre  cervicale  amène  la 
paralysie  des  muscles  respiratoires  cervico-thoraciques  et  inter¬ 
costaux,  d’où  une  grande  gêne  de  la  respiration  qui  ne  se  fait  plus 
que  par  le  diaphragme.  Dans  ce  cas,  si  l’on  coupe  le  nerf  phré¬ 
nique,  le  diaphragme  se  paralyse,  et  l’animal  meurt  d’asphyxie. 

Galien  avait  distingué  les  nerfs  de  mouvement  et  de  sentiment 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  201 

par  leur  apparence  et  leur  consistance,  les  premiers,  qu’il  appelait 
des  nerfs  durs ,  et  les  autres  des  nerfs  mous.  Cette  observation  est 
très-exacte.  Il  avait  en  outre  reconnu  que  les  racines  antérieures  de 
la  moelle  présidaient  au  mouvement,  tandis  que  les  racines  posté¬ 
rieures  tenaient  la  sensibilité  sous  leur  dépendance,  fait  encore  re¬ 
connu  de  nos  jours  comme  étant  en  dehors  de  toute  contestation. 

Toutes  ces  expériences  indiquent  un  état  très-avancé  de  la  science, 
une  méthode  parfaite,  et  si  l’on  eût  continué  dans  cette  voie,  au 
lieu  de  s’en  tenir  à  ces  premiers  essais  de  physiologie  expérimentale, 
il  est  certain  que  nous  serions  arrivés  plus  vite  qu’on  ne  l’a  fait  à  la 
découverte  des  vérités  qui  font  aujourd’hui  la  gloire  de  nos  contem¬ 
porains.  Quoi  qu’il  en  soit,  c’est  à  ces  curieuses  expériences  qu’on 
doit  un  commencement  de  physiologie  du  système  nerveux,  qui,  à 
part  les  hypothèses  sur  la  formation  des  esprits  animaux,  mérite 
d’être  pris  en  sérieuse  considération. 

Physiologie  de  la  génération.  —  Dans  les  chapitres  XIV  et  XV 
De  l’utilité  des  parties,  Galien  expose  la  physiologie  des  organes 
de  la  reproduction  d’une  façon  qui  n’est  plus  en  rapport  avec  notre 
physiologie  actuelle,  et  où  l’erreur  tient  une  très-grande  place.  C’est 
le  sperme  qui  est  en  quelque  sorte  la  graine  du  nouvel  être,  et  qui 
se  transforme  dans  l’utérus  en  se  mélangeant  à  la  semence  de  la 
femme  fournie  par  les  ovaires.  Les  mêmes  idées  se  retrouvent  dans 
un  autre  traité  de  Galien  ayant  pour  titre  :  De  semine.  Ges  cha¬ 
pitres  se  terminent  par  la  description  des  phénomènes  physiologiques 
de  l’accouchement  et  du  mécanisme  de  la  parturition. 

Sans  insister  sur  ce  sujet,  faisons  remarquer  une  chose  qui  n’est 
pas  sans  importance  aujourd’hui,  qu’on  s’occupe  beaucoup  d’ova¬ 
riotomie.  Dans  le  traité  De  semine  où  se  trouvent  quelques  observa¬ 
tions  relatives  à  l’ablation  des  ovaires  chez  les  animaux,  Galien  éta¬ 
blit  que  cette  opération  n’est  pas  sans  danger,  et  qu’on  aurait  tort 
de  suivre  les  conseils  de  ceux  qui  prétendraient  l’appliquer  à  l’es¬ 
pèce  humaine,  pour  obtenir  la  cure  de  certaines  tumeurs  ovariques. 
A  cette  époque  donc,  l’ovariotomie  était  connue,  même  dans  l’es¬ 
pèce  humaine,  et  il  n’y  a  rien  de  moderne  dans  cette  opération. 

Tejle  est,  en  abrégé,  la  physiologie  de  Galien  prise  dans  son 
livre  De  l’utilité  des  parties.  Mais  si  quelque  chose  doit  attirer 
l’attention  du  lecteur,  c’est  l’intéressant  chapitre  rempli  de  considé¬ 
rations  philosophiques  qui  termine  cet  ouvrage,  et  que  je  vais 
reproduire  d’après  la  version  de  M.  Andral. 

«  Lorsqu’un  poète  a  conduit  au  dénoûment  une  action  qu’il  a 
inventée  ou  empruntée  à  l’histoire,  à  la  fin  d’une  pièce  de  théâtre 


202 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 
ou  de  poërae  lyrique,  le  chœur  s’avance  sur  la  scène,  et  entonne  un 
hymne  en  l’honneur  des  dieux.  Et  moi  aussi,  à  la  fin  de  mon  ou¬ 
vrage,  je  veux  dire  quelle  impression  a  fait  sur  mon  esprit  l’étude 
des  merveilles  de  l’organisation  humaine.  Voilà  mon  hymne  !  Voilà 
mon  epode  ! 

a  J’ai  raconté  L’usage  des  différentes  parties  du  corps  humain.  J’ai 
montré  comment,  jusqûes  dans  leurs  plus  petits  détails,  la  disposi¬ 
tion  de  ces  parties,  leur  structure  sont  en  rapport  avec  les  fonctions 
qu’elles  sont  destinées  à  remplir.  Tel  a  été  le  but  principal  de  ce 
travail.  Ce  n’a  pas  été  de  montrer  l’action  de  ces  parties  ;  cette 
action  n’est  pas  toujours  manifeste  dans  tous  les  cas.  Est-ce  que 
l’organisation  de  l’estomac  nous  indique  à  priori,  que,  dans  son  in¬ 
térieur,  doit  s’accomplir  cette  digestion?  L’organisation  de  l’estomac 
ressemble  à  celle  de  la  vessie  ;  il  n’y  a  pas  de  différence  entre  ces 
organes,  et  l’on  ne  saurait  conclure  de  l’examen  de  ces  deux  cavi¬ 
tés  que  l’une  est  destinée  à  transformer  les  aliments  et  l’autre  à 
servir  de  réservoir  à  l’urine.  L’action  ne  résulte  pas  de  l’organisation, 
mais  des  forces  spéciales  qui  sont  départies  à  nos  organes  en  diri¬ 
gent  les  actes  et  président  à  l’accomplissement  de  leurs  fonctions. 
J’ai  voulu  démontrer  comment  les  parties  sont  arrangées  et  consti¬ 
tuées  de  manière  à  concourir  le  mieux  possible  à  l’accomplissement 
de  l’action  de  l’organe,  action  qui  est  elle-même  sous  l'empire  de 
forces  ou  de  puissances  spéciales. 

«  J’ai  prouvé,  contre  l’opinion  de  plusieurs  philosophes,  que  l’or¬ 
ganisation  du  corps  des  animaux  ne  peut  être  considérée  comme  le 
produit  du  hasard,  ou,  comme  le  veut  Épicure,  du  concours  fortuit 
des  atomes.  J’ai  montré,  au  contraire,  que  lorsqu’on  étudie  avec 
quelque  attention  et  quelque  esprit  philosophique  le  corps  de 
l’homme  et  des  animaux,  on  voit,  dans  tous  les  détails  de  la  cons¬ 
truction,  se  révéler  l’intervention  toujours  présente  d’une  intelli¬ 
gence  suprême  qui  a  tout  prévu  et  tout  calculé.  Notre  corps  est 
donc  une  machine  merveilleuse  dont  l’art  des  hommes,  ne  saurait 
atteindre  la  perfection  ;  c’est  une  machine  qui,  pour  le  philosophe 
que  l’esprit  de  secte  n’aveugle  pas,  est  la  démonstration  la  plus 
nette,  la  plus  éclatante,  la  plus  sûre  d’un©  providence  qui  a  créé  et 
ordonné  toutes  choses.  Il  y  a  toujours  quelque  point  obscur  dans 
les  démonstrations  que  veulent  donner  de  la  vérité  ou  de  la  sainteté 
de  leur  culte  les  initiés  aux  mystères  de  Cérès  ou  d’Éleusis.  Toute 
religion  a  ses  mystères,  dont  le  flambeau  du  raisonnement  ne  peut 
parvenir  à  dissiper  complètement  les  ombres,  mais  y  a-t-il  rien  de 
plusclair,  de  plus  lumineux  que  la  démonstration  de  l’existence  d’une 
intelligence  suprême,  par  l’étude  de  la  conformation  des  animaux! 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


203 

«  Il  y  a  un  esprit  émané  de  Dieu  qui  remplit  toutes  les  parties  de 
l’univers,  qui  partout  porte  avec  lui  le  mouvement  et  la  vie.  Du 
mélange  de  cet  esprit  avec  la  matière  résultent  les  divers  phéno¬ 
mènes  dont  l’univers  est  le  théâtre. 

«  Les  astres  innombrables  qui  planent  sur  nos  têtes,  le  soleil  qui 
nous  échauffe  et  nous  éclaire,  la  terre  qui  nous  porte,  tout  est 
imprégné  de  cet  esprit.  Les  végétaux  et  les  animaux  lui  doivent  la 
vie  qui  les  anime,  vie  infiniment  variée  dans  ses  manifestations, 
faible,  en  ébauche,  rudimentaire  chez  les  êtres  qui  se  développent 
au  sein  delà  poussière  emportée  par  le  vent,  dans  les  débris  des 
corps  organisés,  dans  la  fange  et  la  pourriture  ;  vie  de  plus  en  plus 
manifeste,  énergique,  puissante  à  mesure  qu’on  s’élève  dans  la 
série  animale,  jusqu’à  ce  qu’ enfin  elle  se  produise  avec  toute  son 
expansion  et  tout  son  rayonnement  dans  l’espèce  humaine.  Là 
encore,  cette  vie  offre  des  degrés  suivant  le  développement  plus  ou 
moins  grand  des  facultés  intellectuelles,  et  elle  atteint  son  expres¬ 
sion  la  plus  complète  et  la  plus  élevée  lorsque  '  l’intelligence  arrive 
à  être  celle  d’un  Platon  ou  d’un  Archimède. 

«  Ne  vous  y  trompez  pas,  vous  avez  vu  tout  à  l’heure  des  êtres 
dans  lesquels  la  vie  n’est  qu’en  ébauche;  ces  êtres  si  petits,  si  misé¬ 
rables,  nés  dans  la  poussière  et  dans  la  fange,  étudiez-les,  quelque 
petits  qu’ils  soient  cependant,  la  vie  les  anime,  et  l’ouvrier  suprême 
n’a  pas  moins  déployé  en  eux  sa  toute-puissance.  On  s’étonne  que 
dans  des  corps  si  infimes,  qui  échappent  presque  à  la  vue  (dans  les 
êtres  invisibles),  il  y  ait  autant  de  détails  de  structure  que  dans  le 
corps  de  l’homme  ou  de  l’éléphant.  Ainsi,  la  jambe  d’une  puce 
nous  offre  tous  les  rouages  de  la  jambe  du  plus  gros  animal  :  join¬ 
tures,  muscles,  tendons,  vaisseaux,  nerfs.  U  y  a  du  sang  qui  y  porte 
le  mouvement  et  la  vie;  là,  s’accomplissent  aussi  tous  les  phéno¬ 
mènes  de  la  nutrition.  Rien  donc  de  plus  intéressant,  de  plus  im¬ 
portant  que  l’étude  du  corps  humain  pour  le  philosophe,  pour  celui 
qui  veut  s’élever  à  la  connaissance  des  causes  premières.  Mais  vous, 
médecins,  vous  surtout,  étudiez  les  usages  des  parties  de  ce  corps 
humain,  car  sans  cette  connaissance  vous  ne  pouvez  ni  déterminer 
le  siège  des  maladies,  ni  instituer  leur  traitement.  Si,  dans  l’état 
sain,  vous  ne  pouvez  vous  refuser  à  admettre  qu’une  intelligence 
suprême  dirige  et  coordonne  les  différents  actes  vitaux,  croyez  aussi, 
avec  Hippocrate,  que  dans  la  maladie  celte  même  force  persiste  et 
agit  pour  ramener  l’économie  animale  à  l’équilibre  et  à  l’harmonie.  » 
Près  de  dix-sept  siècles  ont  consacré  ces  vérités  fondamentales, 
et  le  médecin  qui  les  ignore  ou  qui  en  méconnaît  l’importance  ne 
fera  jamais  qu’une  très-mauvaise  médecine. 


204  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Toute  la  physiologie  de  Galien  n’est  pas  réunie  dans  ce  livre  De 
utilité  des  parties,  il  y  a  d’autres  points  relatifs  aux  humeurs  et  à 
la  physiologie  générale  qui  se  trouvent  dans  les  livres  de  Yatrabile , 
des  dogmes  d’Hippocrate  et  de  Platon  ou  dans  les  facultés  natu¬ 
relles.  C’est  ce  que  nous  allons  examiner  maintenant. 

Physiologie  des  humeurs.  —  Galien  faisait  jouer  un  rôle  consi¬ 
dérable  aux  humeurs  dans  l’état  de  santé  ou  de  maladie.  Ses  idées 
sur  ce  point  se  trouvent  dans  le  De  atrabile. 

Il  y  a  une  humeur  principale  génératrice  de  toutes  les  autres. 
C’est  le  sang,  d’où  sortent  la  bile  jaune,  la  bile  noire,  la  pituite, 
l’urine,  la  sueur,  la  transpiration  insensible  et  les  fuliginosités.  Il 
est  formé  par  le  foie  au  moyen  des  aliments  et  elle  varie  selon  l’in¬ 
tégrité  ou  l’altération,  l’action  hépatique  ou  d’après  la  quantité  et  la 
qualité  des  aliments.  Il  est  composé  de  deux  parties,  l’une  pour  la 
réparation  des  organes,  l’autre  excrémentitielle,  formant  la  sueur, 
l’urine,  la  transpiration  insensible  ne  devant  plus  servir  à  rien,  la 
bile,  l’atrabile  jouant  un  certain  rôle  dans  l’économie  et  la  rétention 
de  ces  humeurs  formant  les  tempéraments  normaux,  anormaux, 
allant  jusqu’à  la  maladie. 

Dans  son  étude  des  humeurs,  il  s’occupe  surtout  de  la  bile  et  de 
l’atrabile.  Celle  ci,  dont  l’invention  remonte  à  Hippocrate,  viendrait 
de  la  rate  et  donnerait  lieu  à  une  foule  d’accidents  graves  qu’aujour- 
d’hui  on  rapporte  surtout  au  tempérament  bilieux  prononcé.  C’est 
celle  qui  formait  la  matière  des  vomissements  noirs,  qui  produisait 
les  anthrax,  le  cancer,  les  varices,  la  manie  mélancolique,  la  dysen¬ 
terie,  etc.  Tout  cela  ne  repose  sur  aucune  observation  sérieuse. 
Disons  cependant  que,  sans  croire  à  l’action  de  la  rate,  sur  l’atra- 
bile,  cet  organe  jette  dans  le  sang  une  certaine  quantité  de  matière 
noire  pigmentaire  qui  peut  donner  lieu,  par  son  excès,  à  des  acci¬ 
dents  de  diarrhée,  de  dysenterie,  de  céphalée,  d’hypochondrie, 
d’albumine,  etc.  (Yoy.  Frerichs,  Maladies  du  foie ,  p.  275.) 

Physiologie  générale  des  esprits  et  des  forces.  —  Les  idées 
physiologiques  de  Galien  sur  l’âme  et  sur  les  forces  se  trouvent  dans 
un  ouvrage  qui  a  pour  titre  :  De  placüis  Hippocratis  et  Platonis 
ou  Dogmes  d'Hippocrate  et  de  Platon.  Là,  cependant,  Galien  ne 
discute  que  les  opinions  philosophiques  de  quelques  médecins  de 
son  temps,  sans  trop  s’occuper  des  deux  maîtres  dont  il  a  évoqué 
les  noms. 

Cet  ouvrage  se  compose  de  neuf  livres  et  renferme  quelques  ex¬ 
périences  très-curieuses  sur  les  fonctions  du  cœur,  du  cerveau,  des 
nerfs  et  du  larynx.  Il  se  termine  par  une  discussion  sur  le  siège 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


205 

des  diverses  facultés  de  l’âme,  sur  l’âme  et  sur  les  esprits  animaux. 

Il  combat  le  système  philosophique  dans  lequel  on  admet  trois 
espèces  d’âmes,  l’une  raisonnable  dans  le  cerveau,  l’autre  irascible 
dans  le  cœur,  la  dernière  concupiscente  dans  le  foie,  et  il  semble 
penser  comme  les  stoïciens  qu’il  n’y  a  qu’une  âme  renfermant  tou¬ 
tes  les  facultés,  bien  que  plus  tard  il  paraisse  accepter  cette  triple 
division  des  âmes.  Sous  ce  rapport  comme  sous  celui  de  l’organi¬ 
cisme,  Galien  n’est  pas  toujours  très-net  et  sa  pensée  est  souvent 
contradictoire  ou  confuse. 

Ici,  il  admet  que  l’âme  peut  être  malade  comme  le  corps.  Elle 
est  saine  quand  la  raison,  les  penchants  et  les  affections  sont  les 
uns  à  l’égard  des  autres  dans  un  juste  équilibre  ;  lorsque  cet  équi¬ 
libre  est  rompu,  de  sorte  que  tel  ou  tel  penchantTemporte  sur  la 
raison,  l’âme  est  alors  malade. 

Le  chapitre  YII  est  consacré  à  l’étude  de  l’esprit  animal.  Galien 
se  demande  s’il  existe  un  principe  dans  le  cerveau  et  dans  les  nerfs, 
dans  le  cerveau  seul,  s’il  se  produit  dans  les  nerfs,  s’il  y  est  en¬ 
voyé  par  le  cerveau  et  si  les  nerfs  ne  sont  pas  conducteurs. 

Il  se  demande  aussi  si,  pour  la  production  des  sensations  et  des 
mouvements,  il  y  a  quelque  chose  de  matériel  envoyé  par  le  cer¬ 
veau;  si  l’esprit  restant  dans*le  cerveau  ne  peut  pas  impressionner 
les  parties  par  les  nerfs?  Il  croit  à  un  lien  matériel  qui  unit  les  nerfs 
au  cerveau,  et  ce  lien  est  X esprit  animal,  ce  qui  est  notre  influx 
nerveux. 

Enfin,  chapitre  VIII,  il  revient  sur  la  doctrine  d’Hippocrate,  re¬ 
produite  par  Platon,  et  relative  aux  éléments,  aux  humeurs  et  à  la 
constitution  du  corps  des  animaux.  C’est  celle  qu’il  adopte  en  se 
l’appropriant  par  son  observation. 

Le  corps  est  composé  des  mêmes  éléments  que  l’univers,  formant 
chez  lui  des  combinaisons  plus  complexes  que  dans  les  corps  inor¬ 
ganiques.  Ils  passent  du  monde  extérieur  dans  les  végétaux,  de  là 
dans  les  herbivores  et  dans  l’homme,  qui  est  omnivore .  L’homme, 
les  animaux  et  les  plantes  les  rendent  tôt  ou  tard  par  décomposition 
au  monde  qui  les  leur  avait  prêtés.  C’est  la  théorie  de  Lucrèce,  de 
nos  jours  développée  par  Dumas,  acceptée  par  tous  les  savants  et 
mise  en  vers  par  un  célèbre  poète  : 

Sitôt  qu’ils  ne  sont  plus  (1),  de  leur  cendre  féconde 

Sort  un  monde  nouveau  qui  repeuple  le  monde  ; 

De  la  plante  qui  meurt,  l’animal  se  nourrit  ; 

Sur  l’animal  dissous  la  plante  refleurit  (2). 


(1)  Les  corps  vivants. 

(2)  Pope.  Traduit  par  Fontanes. 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


206 

Des  forces  et  du  rôle  qu'elles  jouent  dans  l'économie.  —  Ga¬ 
lien,  dont  les  idées  contradictoires  ont  été  plusieurs  fois  signalées, 
et  qui  pour  cette  raison  sans  doute  a  été  quelquefois  considéré 
comme  un  éclectique,  était  vitaliste  autant  qu’il  est  possible  de  l’être, 
si  l’on  admet  comme  tels  ceux  qui  font  de  la  vie  la  cause  des  phé¬ 
nomènes  du  corps  organisé  et  non  un  effet  ou  un  résultat  de  l’orga¬ 
nisation.  Seulement  son  vitalisme  n’a  rien  d’abstrait,  injuste  re¬ 
proche  adressé  à  cette  doctrine  par  ceux  qui  ne  l’ont  jamais  bien 
étudiée.  Comme  tous  les  vitalistes,  il  tient  le  plus  grand  compte  de 
l’organisation  des  solides  et  des  humeurs  dont  les  modifications 
sont  à  leur  tour  le  point  de  départ  de  phénomènes  secondaires  phy¬ 
siologiques  ou  morbides. 

«  Lorsqu’on  a  étudié  la  composition  des  solides  et  des  humeurs 
dans  l’économie,  le  fonctionnement  de  cet  assemblage  d’humeurs  et 
de  solides,  les  actes  de  cette  économie  sortent-ils  clairement  de 
cette  contemplation  attentive?  Le  mouvement  de  la  vie,  les  phénomè¬ 
nes  normaux  ou  moraux  produits  dans  l’animal,  naissent-ils  de  cette 
organisation  matérielle  par  l’organisation  de  celle-ci,  par  sa  seule 
virtualité,  ou  bien  à  cette  matière  inerte  et  incapable  de  sortir  par 
elle-même  de  son  état  d’inertie,  l’auteur  de  la  nature  a  t-il  surajouté 
un  principe  qui  l’anime  et  la  vivifie?  La  réponse  de  Galien  est  posi¬ 
tive.  Pour  lui,  la  matière  est  chose  essentiellement  inerte;  dans  la 
nature  vivante  comme  dans  la  nature  morte,  dans  tout  l’univers,  en 
un  mot,  elle  est  soumise  à  l’influence  d’agents  mystérieux  et  invi¬ 
sibles  qui,  sous  le  nom  de  forces,  exercent  sur  elle  une  action  in¬ 
cessante,  sont  le  principe  et  la  cause  de  tous  les  mouvements  et  de 
toutes  les  modifications  qui  s’accomplisseut  en  elle.  L’univers  offre 
un  ensemble  de  phénomènes  dirigés  par  des  forces.  Sans  forces 
productrices  pas  de  phénomènes.  »  (  Andral,  loc.  cit.) 

Indépendamment  des  solides  et  des  liquides  organiques,  instru¬ 
ments  de  l’organisme,  existent  donc  des  forces,  facultés  ou  puis¬ 
sances,  qui  donnent  le  mouvement  et  la  vie  à  cette  fédération  or¬ 
ganique. 

«  Les  agents  de  ces  forces  sont  les  esprits  ( pneumata ),  influx 
intermédiaires  entre  les  forces  et  la  matière,  et  séparables  en  trois 
classes  :  les  esprits  vitaux,  les  esprits  animaux,  les  esprits  natu¬ 
rels,  répondant  à  chacune  des  trois  forces  sous  l’empire  desquelles 
se  produisent  les  actes  de  l’économie  vivante.  (Andral,  loc.  cit.) 

On  peut  trouver  ces  divisions  inutiles  et  considérer  comme  hypo¬ 
thétiques  ces  forces  différentes  dont  parle  Galien,  mais  ce  n’est  pas 
là  la  question.  Je  ne  discute  pas  pour  savoir  s’il  y  a  plusieurs  forces 
ayant  des  agents  particuliers  de  mouvement,  ou  s’il  n’y  en  a  qu’une 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  207 

à  laquelle  obéissent  les  organes  du  corps  vivant  ;  je  veux  seulement 
établir  que  Galien  admettait  que  la  vie  est  une  cause  à  laquelle 
obéit  la  matière,  que  l’organisation  n’explique  pas  les  fonctions, 
qu’elle  ne  rend  pas  compte  du  développement  des  êtres  ni  de  la 
conservation  de  leur  forme  à  travers  la  rénovation  continuelle  de 
leur  substance,  nt  c’est  ce  que  prouvent  les  citations  qui  précèdent. 
Au  reste,  cette  idée  se  retrouve  partout,  et  Gérard  de  Nerval  l’a  re¬ 
produite  récemment  avec  autant  de  poésie  que  de  vérité  : 

Espère  enfin,  mon  âme,  espère  : 

Du  doute  brise  le  réseau, 

Non,  ce  globe  n’est  pas  ton  père, 

Le  nid  n’a  pas  créé  l’oiseau. 

Ce  qui  va  suivre  nous  montrera  d’autres  hypothèses  nées  de  la 
même  idée  philosophique.  Galien  suppose  que  la  matière  séminale 
mêlée  au  sang  de  la  mère  s’organise  et  engendre  une  force  vitale 
dorft  l’agent  est  un  esprit  qui  se  répand  partout  avec  le  sang  et  les 
artères  :  c’est  Y esprit  vital.  Cette  force  se  modifie  suivant  les  actes 
organiques  à  accomplir  et  modifie  également  l’esprit  vital  qui  doit 
accomplir  ces  actes,  d’où  la  transformation  de  la  force  vitale  en  force 
animale  dans  le  cerveau  et  le  changement  de  l’esprit  vital  en  esprit 
animal  destiné  à  être  l’instrument  des  phénomènes  de  la  sensibilité 
de  l’intelligence  et  du  mouvement. 

Cette  même  force  vitale  se  modifie  pour  produire  les  phénomènes 
de  nutrition,  naturels  aux  plantes  et  aux  animaux,  et  elle  devient 
une  force  naturelle  ayant  pour  agent  les  esprits  naturels.  Pour  Ga¬ 
lien,  la  force  vitale,  principe  de  l'économie  vivante,  est  la  source 
des  forces  ou  facultés  animales  et  naturelles,  et  les  esprits  naturels 
et  animaux  nécessaires  à  certains  actes  organiques  ne  sont  qu’une 
modification  de  l’esprit  vital. 

Poussant  plus  loin  l’analyse,  Galien  consacre  un  traité  spécial, 
De  facultatïbus  naturalibus,  à  l’étude  des  facultés  naturelles. 

Les  facultés  naturelles  sont  au  nombre  de  quatre  :  Y attr actrice, 
la  rétentrice,  Yaltératrice  et  Y expultrice.  La  première  attire  dans 
les  tissus  les  éléments  nécessaires  à  leur  composition.  La  seconde  y 
retient  ces  éléments  jusqu’à  la  fin  de  l’action  altératrice  qui  doit  les 
modifier  et  les  amener  à  la  transformation  nécessaire  au  tissu,  et, 
par  la  quatrième,  les  solides  vivants  rejettent  les  molécules  qui  ne 
leur  sauraient  convenir.  Comme  le  dit  M.  Andral,  c’est  l’idée  mère 
de  ce  que  Bichat  appelait  sensibilité  organique,  et  par  laquelle  il 
expliquait  tous  les  actes  de  la  nutrition. 

Malheureusement,  Galien  multipliant  les  êtres  sans  nécessité,  ad- 


208  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

mettait  à  côté  de  ces  grandes  forces  existant  dans  les  solides  d’au¬ 
tres  forces  secondaires  spéciales  pour  des  actes  spéciaux  et  secon¬ 
daires,  comme  plus  tard  devait  faire  Van  Helmont  avec  les  archées. 
Il  créa  une  faculté  ossifique  pour  la  formation  des  os,  pulsative 
pour  les  battements  de  cœur,  etc.,  etc.,  et  il  montre  partout  l’ac¬ 
tion  de  ces  forces  agissant  sur  les  différentes  fonctions  :  1°  Dans  la 
formation  du  germe  de  l’être  vivant  ;  2°  dans  l’accroissement  des 
êtres  à  partir  de  la  naissance;  3°  dans  la  nutrition  ;  4°  dans  le  cours 
du  sang  et  les  modifications  subies  par  ce  liquide;  5°  enfin,  dans 
l’arrivée  des  aliments  à  l’estomac  et  dans  leur  élaboration  par  cet 
organe. 

Une  force  générale  pour  présider  au  consensu  de  toutes  les  par¬ 
ties  de  l’organisme  et  des  forces  particulières,  suivant  les  différences 
des  actes  à  remplir,  voilà  l’être  vivant.  C’est  tout  le  contraire  des 
organiciens,  qui  attribuent  à  chaque  organe  une  propriété  organique 
en  rapport  avec  ses  fonctions,  et  qui  considèrent  la  vie  comme  le 
résultat  de  l’assemblage  des  organes  en  fonction.  Chacun  peut  ainsi 
voir  de  quel  côté  se  trouve  la  raison. 

Au  reste,  ces  idées  ne  sont  pas  la  propriété  de  Galien.  —  Émises 
par  Hippocrate  et  par  d’autres  maîtres  de  l’antiquité,  Galien  n’a  fait 
que  les  développer  pour  les  défendre  contre  ceux  qui  ne  tenaient 
compte  que  de  l’action  des  solides  et  des  liquides.  Pour  lui,  tout 
système  qui  ne  joint  pas,  à  l’étude  des  solides  et  des  humeurs,  la 
considération  des  forces,  n’a  aucune  chance  de  durée.  —  S’il  reste 
quelque  chose  d’obscur  dans  les  développements  de  Galien,  si  l’on 
y  trouve  de  l’incertitude  et  quelques  contradictions,  il  les  faut  rap¬ 
porter  à  la  nature  même  du  sujet  qui  restera  toujours  enveloppé 
d’une  grande  obscurité. 

§  III.  —  PATHOLOGIE  DE  GALIEN. 

Galien  n’a  pas  fait  de  nosographie  telle  que  nous  l’entendons  au¬ 
jourd’hui.  Les  descriptions  sont  incomplètes  et  il  n’y  a  pas  de  suite 
dans  l’exposition  qu’il  fait  des  maladies.  Il  parle  en  philosophe  sur 
la  nature  et  les  causes  des  maladies  plutôt  qu’en  nosographe,  et 
ses  idées,  disséminées  au  milieu  d’un,  grand  nombre  de  traités  spé¬ 
ciaux,  sont  assez  difficiles  à  rassembler,  surtout  quand  on  tient 
compte  des  contradictions  qu’elles  présentent. 

Partout  cependant,  Galien  considère  ce  qu’il  appelle  les  forces 
comme  dominant  et  dirigeant  les  phénomènes  organiques,  tout  en 
acceptant  que  ces  altérations  organiques,  à  leur  tour,  sont  le  point 
de  départ  de  désordres  fonctionnels  qui  permettent  d’en  recon¬ 
naître  l’origine,  la  nature  et  l’étendue. 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  209 

C’est  donc  dans  les  différents  ouvrage  qu’il  a  publiés  sur  les  tem¬ 
péraments  ou  causes  ;  —  sur  la  bonne  constitution  du  corps  ; _ 

sur  la  conservation  de  la  santé  (De  sanitate  tuenda)  ;  —  sur  les 
bons  et  mauvais  aliments  ;  —  sur  la  constitution  de  l’art  médi¬ 
cal;  —  sur  l’art  médical;  —  sur  les  fièvres  ;  —  sur  le  phegmon  ; 
—  sur  les  lieux  affectés ,  etc.,  etc.,  qu’il  faut  étudier  les  idées 
médicales  de  Galien.  Comme  on  le  verra  par  ce  qui  va  suivre,  ces 
ouvrages  doivent  être  séparés  en  deux  catégories,  l’une  pour  la 
pathologie  générale ,  l’autre  pour  la  pathologie  spéciale. 

Pathologie  générale.  —  Digne  représentant  de  la  science,  Ga¬ 
lien  montre  ( De  constitutione  artis  medicæ )  que  la  médecine  n’a 
de  base  solide  que  si  elle  s’appuie  sur  l’anatomie  et  sur  la  physio¬ 
logie,  car  pour  bien  apprécier  l'altération  des  organes  à  l’état  de 
maladie,  il  faut  connaître  leur  conformation  et  leur  fonction  à  l’état 
normal. 

«  La  santé  est,  l’équilibre  et  l’harmonie  des  quatre  éléments  des 
humeurs,  des  parties  similaires,  des  organes,  et  enfin  des  forces 
qui  régissent  l’ensemhle  de  l’organisation. 

c<  La  maladie  est  le  trouble  porté  dans  l’harmonie  et  dans  l’équi¬ 
libre  des  solides,  des  humeurs  ou  des  forces.  Elle  disparaît  toute 
seule  sous  l’influence  des  forces  naturelles  ou  par  l’intervention  de 
l’art  qui  emploie  des  moyens  contraires  ;  mais  dans  un  grand  nom¬ 
bre  de  cas  le  médecin  ne  doit  agir  que  pour  aider  aux  efforts  de  la 
nature.  (Àndral,  loc.cit.) 

La  santé  n’est  cependant  pas  quelque  chose  de  bien  déterminé. 
Considérée  comme  un  parfait  mélange  des  quatre  qualités  élémen¬ 
taires  dans  les  parties  similaires  et  dans  les  humeurs,  c’est  pour 
Galien  le  tempérament  par  excellence,  perfection  idéale  qui  ne  se 
rencontre  pas  dans  la  nature  et  en  dehors  de  laquelle  cependant  la 
santé  peut  exister.  Les  modifications  de  ce  tempérament  idéal  com¬ 
patibles  avec  la  santé  sont  les  tempéraments  ou  causes.  Ils  résul¬ 
tent  tous  de  la  prédominance 1  de  quatre  humeurs  {sang,  pituite, 
bile  et  atrabile ).  et,  comme  on  le  voit,  il  ne  tient  ici  aucun  compte 
du  tempérament  nerveux,  un  des  plus  importants  de  tous.  Chaque 
individu  a  son  tempérament  variable  aux  différentes  époques  de  la 
vie,  comme  chaque  partie  a  sa  cause,  son  tempérament,  c’est-à-dire 
une  qualité  prédominante  dont  le  médecin  doit  tenir  compte. 

Un  degré  de  plus  dans  cetté  imperfection  du  mélange  des  hu¬ 
meurs,  il  y  a  dyscrasie  ou  intempérie ,  c’est  l’état  morbide  qui 
commence.  Ici,  la  maladie  est  une  altération  du  mélange  des  hu¬ 
meurs  incompatible  avec  l’exercice  régulier  des  fonctions,  définition 

BOUCHOT.  14 


210  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

humorale  qui  ne  ressemble  plus  à  celle  dont  j’ai  parlé  ^un  peu  plus 

haut  et  qui  est  beaucoup  plus  complète. 

Quoi  qu’il  en  soit,  à  ce  point  de  vue,  Galien,  poursuivant  son 
idée,  admet  quatre  intempéries  simples,  sèche,  humide,  chaude  et 
froide,  correspondant  aux  quatre  qualités  élémentaires;  et  quatre 
intempéries  composées  résultant  du  mélange  de  deux  intempéries 
simples,  sèche  et  chaude,  sèche  et  froide ;  —  humide  et  chaude, 
humide  et  froide;  jetant  ainsi  les  bases  de  cet  humorisme  hypo¬ 
thétique  qui  devait  se  prolonger  jusqu’au  xv*  siècle,  où  il  succomba 
sous  les  coups  de  Paracelse. 

Dans  son  traité  de  Yart  médical,  Galien  définit  la  médecine,  la 
science  de  la  santé  et  de  la  maladie,  et  fidèle  à  cette  idée  il  étudie 
le  corps  à  l’état  sain  et  les  conditions  de  la  santé,  puis  le  corps  à 
l’état  de  maladie  produite  par  l’intempérie  des  parties  similaires  et 
par  l’altération  des  organes. 

Les  signes  de  l’état  de  santé  ou  de  l’état  de  maladie  sont  de  trois 
sortes  :  signes  diagnostiques;  signes  pronostiques  ;  signes  anam¬ 
nestiques,  tirés  du  passé. 

Il  les  étudie  dans  l’état  de  santé  en  se  livrant  à  de  nombreuses 
hypothèses;  puis  dans  l’état  de  maladie,  où  il  est  plus  exact.  Ici  les 
signes  varient  selon  que  la  maladie  est  extérieure  ou  intérieure. 
Dans  le  premier  cas,  les  changements  de  forme,  de  volume,  de  con¬ 
sistance,  de  couleur,  de  situation,  etc.,  indiquent  la  maladie.  Dans 
le  second  cas,  le  diagnostic  plus  difficile  repose  sur  le  trouble  des 
fonctions  de  la  partie  malade,  sur  les  changements  de  matières  sé¬ 
crétées  ou  excrétées,  sur  les  sensations  dont  elle  est  le  siège,  prin¬ 
cipalement  la  douleur,  enfin,  dans  quelques  cas,  sur  la  présence 
de  tumeurs  anormales. 

Les  signes  pronostiques  annoncent  l’imminence  de  la  maladie, 
et  dans  l’état  morbide  indiquent  les  événements  futurs.  Comme 
le  fait  très-justement  remarquer  M.  Andral,  celte  partie  n’est  que  le 
commentaire  d’Hippocrate. 

En  terminant  ce  livre,  il  s’occupe  de  l’hygiène  et  de  la  théra¬ 
peutique.  C’est  là  qu’il  pose  les  axiomes  suivants  : 

«  Pour  conserver  la  santé,  il  faut  traiter  les  semblables  par  les 
semblables. 

«  Pour  guérir  la  maladie,  il  faut  traiter  'tes  contraires  par  les  con¬ 
traires. 

«  Dans  les  maladies  le  médecin  ne  doit  qu’aider  à  la  nature,  car 
souvent  c’est  la  nature  qui  guérit.  » 

Dans  le  De  differentiis  morborum,  Galien  considère  toujours  la 
maladie  comme  un  trouble  général  des  forces,  bien  qu’il  semble 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


211 

faire  de  la  maladie  un  trouble  matériel  de  l’organisation.  Il  déclare 
que  toute  altération  de  fonction  suppose  une  altération  correspon¬ 
dante  de  la  partie  chargée  de  l’accomplir;  mais  il  ajoute  que  la  mala¬ 
die  n’existe  que  s’il  y  a  lésion  de  fonction;  que  la  lésion  sans  symp¬ 
tômes  n’est  pas  une  maladie,  et  qu’il  y  a  des  troubles  fonction¬ 
nels  impossibles  à  rapporter  à  un  trouble  matériel,  exemples  :  la 
fièvre,  les  convulsions,  la  dyspepsie,  de  sorte  qu’il  semble  faire  en¬ 
trer  dans  la  définition  de  la  maladie  l’idée  de  la  lésion  matérielle  et 
celle  du  trouble  de  fonction. 

Comme  on  le  fait  encore  de  nos  jours,  Galien  fait  des  réserves 
sur  les  troubles  fonctionnels  sans  lésion  appréciable,  et  pensant 
qu’on  pourra  un  jour  découvrir  ces  lésions  invisibles  et  cachées,  il 
dit  qu’il  faut  en  faire  provisoirement  des  maladies. 

Il  admet  des  maladies  primitives,  ou  simples,  caractérisées  par 
l’altération  d’un  des  quatre  éléments,  d’où  les  quatre  intempéries 
de  chaud,  froid,  sec  et  humide ,  et  des  maladies  composées ,  se¬ 
condaires,  résultant  de  la  combinaison  des  états  morbides  primitifs. 
Nous  aussi,  nous  admettons  des  maladies  primitives  et  des  maladies 
secondaires,  mais  d’après  des  idées  différentes  et  plus  vraies,  lors¬ 
que,  par  exemple,  un  état  morbide  particulier  succède  à  un  autre 
ayant  existé  seul  pendant  quelque  temps.  Exemples  :  la  péritonite, 
qui  succède  à  une  entérite  ou  à  une  inflammation  du  foie,  de  l’uté¬ 
rus;  l’encéphalite  causée  par  une  hémorrhagie  cérébrale  ou  une 
tumeur  du  cerveau,  etc.  Il  y  a  même  des  maladies  ternairés  et  qua¬ 
ternaires,  lorsque  de  nouvelles  maladies  se  combinent  successive¬ 
ment  les  unes  aux  autres 

Dans  un  livre  (De  causis  morborum ),  Galien  passe  en  revue  les 
causes  morbides  fournies  par  les  ingesta,  par  les  excreta,  par  les 
acta  et  par  les  circonfusa,  et  il  se  demande  comment  elles  agis¬ 
sent. 

Il  survient  une  altération  des  humeurs  entraînant  l’altération  des 
solides,  ou  bien  une  désorganisation  des  solides  amenant  l’altération 
des  humeurs,  ce  qui  est  plus  rare,  et  quelquefois  ce  sont  les  forces 
ou  facultés  qui  s’altèrent  avant  toute  modification  des  organes. 

Comment  s’altèrent  les  humeurs? En  masse,  parle  sang  d’où  elles 
sortent  toutes  dans  les  cas  de  pléthore  ou  à’ anémie',  partiellement, 
lorsqu’une  humeur  prédomine,  et  alors  il  y  a  des  maladies  de  chaud 
avec  le  sang;  de  froid  avec  la  pituite  ;  de  sec  et  d’humide  avec  la 
bile  et  l’atrabile.  Par  cela  même  que  presque  toutes  les  maladies 
consistent  dans  une  modification  des  humeurs  qui  circulent  avec  le 
sang,  il  s’ensuit  que  la  plupart  des  maladies  sont  des  maladies  gé¬ 
nérales,  totius  substantiæ,  et  que  l’humeur  prédominante  se  pro- 


212  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

mène  dans  tout  l’organisme,  jetant  le  trouble  partout,  jusqu’au  mo¬ 
ment  où,  retenue  dans  une  partie  par  la  force  rétentrice  ou  expul- 
trice  en  souffrance,  elle  s’accumule  sur  un  point,  donnant  lieu  à 
une  maladie  locale  au  sein  de  la  maladie  générale  de  diathèse. 
Pour  Galien,  deux  éléments  expliquent  la  formation  de  presque 
toutes  les  maladies  :  1°  l’altération  des  humeurs  constituant  les  dia¬ 
thèses,  et  2°  l’altération  des  forces  particulières  d’une  partie  ex¬ 
pliquant  la  lésion  locale,  c’est-à-dire  la  localisation  des  diathèses. 

C’est  donc  là  prédominance  d’une  humeur,  c’est-à-dire  l’excès 
des  qualités  élémentaires,  qui  produit  la  plupart  des  maladies.  Le 
chaud  est  la  qualité  alimentaire  du  sang,  qualité  qui  prédomine  le 
plus  souvent,  et  à  ce  titre  elle  produit  comme  état  général,  la  fièvre; 
comme  état  local,  le  phlegmon  et  l’inflammation.  Comme  on  le  sait, 
les  maladies  inflammatoires  sont  de  beaucoup  les  plus  communes. 

Une  petite  part  est  faite  aux  solides  dans  la  production  des  ma¬ 
ladies,  et  Galien  admet  que  dans  la  formation  de  l’être  une  mau¬ 
vaise  direction  des  forces,  un  vice  de  la  semence  peuvent  amener 
une  altération  de  forme,  de  situation,  de  texture  des  parties  et  don¬ 
ner  lieu  aux  maladies  congénitales.  L’altération  des  solides  peut 
aussi  se  produire  sans  altération  des  humeurs,  mais  cela  est  rare. 

Galien,  qui  ne  pouvait  expliquer  la  formation  et  l’enchaînement 
des  phénomènes  de  toutes  les  maladies  par  les  seules  modifications 
des  humeurs  et  des  solides,  fait  alors  intervenir  le  trouble  des  forces 
ou  facultés  qui  président  à  l’accomplissement  des  actes  organiques. 
Par  cela  même  que  les  lacultés  attractrice,  rétentrice,  altératrice  et 
expultrice  dirigent  les  actes  normaux,  leur  désordre,  leur  trouble 
par  augmentation,  diminution  ou  perversion,  peut  être  le  point  de 
départ  de  l’état  morbide.  Il  suffit  d’une  humeur  plus  ou  moins 
attirée,  trop  ou  trop  peu  retenue,  mal  élaborée  ou  incomplètement 
expulsée,  pour  engendrer  une  maladie. 

Seulement  Galien  semble  se  contredire  comme  s’il  n’était  pas  en¬ 
tièrement  sûr  de  son  idée,  car,  tout  en  admettant  des  forces  diri¬ 
geantes  de  l’état  normal  susceptibles  par  leur  altération  de  provo¬ 
quer  l’état  morbide,  il  détruit  son  affirmation  en  disant  «  que  les 
forces  n’existent  pas  par  elles-mêmes,  et  que  leurs  modifications  ne 
sont  que  la  conséquence  d’un  trouble  préalable  de  l’état  matériel, 
d’où  il  suit  que  l’altération  organique  précéderait  l’altération  des 
forces,  et  qu’il  n’v  aurait  plus  à  en  tenir  compte  dans  la  produc¬ 
tion  des  maladies.  »  C’est  une  contradiction  qu’il  importe  de 
signaler. 

D’après  l’action  isolée  ou  combinée  de  ces  causes,  les  maladies 
sont  générales sans  localisation  particulière,  et  dépendent  d’un 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  213 

vice  spécial  des  humeurs;  générales ,  avec  localisation  consécu¬ 
tive  ;  locales ,  sans  généralisation  consécutive  :  exemple,  les  mala¬ 
dies  congénitales  ;  locales ,  suivies  de  généralisation ,  telle  que  la 
fièvre,  etc.  C’est  par  cette  étude,  ajoute  M.  Andral,  que  Galien  résis¬ 
tait  de  son  temps  à  l’école  solidiste  d’Érasistrate,  qui  s’obstinait  à 
méconnaître  l’influence  des  altérations  humorales  et  dynamiques,  et 
qui  considérait  toujours  la  fièvre  comme  la  conséquence  d’une  lé¬ 
sion  des  solides,  particulièrement  de  l’inflammation,  comme  Brous¬ 
sais  le  fit  encore  de  nos  jours. 

Des  symptômes  des  maladies.  —  Après  avoir  étudié  les  causes 
de  la  maladie,  Galien  en  étudie  les  symptômes  dans  deux  livres  :  De 
symptomatum  differentiis  et  De  causis  symptomatum. 

Les'  symptômes  sont  en  rapport  avec  les  lésions  humorales  et  or¬ 
ganiques,  ou  existent  sans  lésion  appréciable,  et  constituent  des 
maladies.  Il  y  en  a  deux  espèces  :  1°  symptômes  dépendant  d’une 
lésion  d’action  de  la  vie  animale;  —  2°  symptômes  dépendant 
d’une  lésion  d’action  de  la  vie  naturelle. 

1°  Les  symptômes  qui  dépendent  d’une  lésion  de  la  vie  animale 
appartiennent  aux  troubles  du  sentiment,  du  mouvement  et  de  l’in¬ 
telligence,  ce  que  Galien  appelle  des  forces  dirigeantes. 

La  sensibilité  dans  les  organes  des  sens  ou  dans  les  autres  or¬ 
ganes  peut  être  diminuée  ou  pervertie,  et  donner  lieu  à  la  dou¬ 
leur.  Cela  dépend  d’une  altération  de  la  partie  fondamentale  de 
l’organe,  d’une  lésion  des  parties  accessoires,  de  la  puissance  sen¬ 
tante,  c’est-à-dire  du  système  nerveux  et  du  cerveau . 

Le  mouvement  peut  être  diminué,  aboli  ou  perverti.  Son  abo¬ 
lition  est,  pour  Galien,  la  conséquence  de  sucs  épais  obstruant  les 
vaisseaux,  les  muscles,  les  nerfs  de  la  partie  paralysée,  quelquefois 
d’une  humeur  blanchâtre,  obstruant  les  ventricules  du  cerveau. 
Mais  il  semble  ne  pas  bien  connaître  le  rapport  des  lésions  céré¬ 
brales  et  de  la  motilité  déjà  signalé  par  Arétée  et  qui  sera  parfai¬ 
tement  étudié  plus  tard  par  Morgagni  au  xvie  siècle. 

La  perversion  des  mouvements  s’annonce  par  des  frissons,  des 
tremblements,  des  convulsions,  des  palpitations,  etc.  Les  convul¬ 
sions  dépendent  de  la  plénitude  et  de  la  vacuité ;  les  palpitations 
du  cœur  ou  des  muscles,  de  Y  afflux  sanguin  et  du  pneuma;  le 
tremblement  résulte  de  l’âge,  des  émotions,  de  l’état  adynamique, 
du  froid,  des  boissons  alcooliques,  et  le  frisson,  au  début  des  affec¬ 
tions  fébriles,  de  sucs  épais  qui  oppriment  les  forces.  Pour  Galien 
le  frisson  est  une  lutte  de  la  nature  contre  l’humeur  morbifique  à 
expulser,  au  même  titre  que  la  toux  et  l’éternument,  qui  rejettent 


214  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

des  matières  nuisibles,  ou  que  le  vomissement  et  la  diarrhée,  néces¬ 
saires  à  l’expulsion  des  sécrétions  gastro-intestinales,  et  qui  ramènent 
l’ordre  par  le  désordre,  sous  la  direction  intelligente  de  la  nature. 

D’autres  mouvements  intimes  (ce  que  nous  appelons  la  contrac¬ 
tilité  organique),  nécessaires  au  mouvement  des  humeurs,  sur  les¬ 
quels  s’exerce  l’action  de  la  force  attractrice  et  expultrice,  peuvent 
être  modifiés,  dénaturer  la  nutrition  moléculaire  et  amener  la  ma¬ 
ladie,  en  attirant  ou  arrêtant  le  cours  des  humeurs.  De  là,  les 
fluxions,  et  l’absence  ou  le  développement  incomplet  des  crises  sa¬ 
lutaires. 

intelligence,  dans  ses  facultés  de  raisonnement,  de  mémoire  et 
d’imagination,  peut  être  troublée  ou  abolie.  Le  délire,  la  démence, 
sont  des  perversions  de  l’intelligence  ;  ils  existent  avec  ou  sans 
fièvre,  et  le  délire  sans  fièvre  de  courte  durée,  n’a  pas  d’impor¬ 
tance.  S’il  dure,  il  constitue  la  manie. 

Pour  Galien,  le  délire  avec  fièvre  est  symptomatique  quand  il 
résulte  d’une  affection  viscérale  autre  que  le  cerveau,  ce  qui  est 
pour  nous  le  délire  sympathique,  et  il  est  idiopathique  quand  il 
résulte  d’une  lésion  cérébrale  ( phrenitis ),  ordinairement  phleg- 
masie  du  cerveau  ou  des  méninges.  C’est  une  manière  de  parler  qui 
n’est  plus  en  faveur  aujourd’hui. 

2°  Les  symptômes  qui  appartiennent  aux  lésions  d’action  de  la  vie 
naturelle  ou  de  nutrition  sont  des  actes  qui  peuvent  être  égale¬ 
ment  abolis,  diminués  ou  pervertis,  et  cela  dans  chacune  des  quatre 
facultés  organiques,  d 'attraction,  de  rétention,  à" altération  et 
d'expulsion  des  organes,  ce  qui  rend  chaque  partie  susceptible  de 
douze  espèces  d’altération  différentes . 

Ici  encore,  Galien  se  prononce  sur  l’origine  du  trouble  d’action 
des  facultés,  qu’il  place  soit  dans  ces  facultés,  soit  dans  l’altération 
du  solide  où  elles  sont  modifiées.  Il  passe  ensuite  en  revue  ces 
symptômes  dans  les  divers  organes  de  la  vie  de  nutrition. 

Parmi  ces  symptômes,. on  peut  citer  dans  les  voies  digestives,  le 
vomissement,  les  déjections  alvines  et  la  production  des  gaz. 

Le  vomissement  dépend  d’une  maladie  de  l’estomac,  ou  bien  il 
est  sympathique  de  la  lésion  d’un  organe  éloigné,  comme  le  cer¬ 
veau,  les  poumons,  le  péritoine,  les  intestins,  etc. 

Les  déjections  alvines  sont  plus  rares  ou  plus  fréquentes.  Leur 
rareté  dépend  delà  faiblesse  de  la  faculté  expultrice,  de  l’atonie  des 
intestins  ou  des  muscles  abdominaux,  de  l’affaiblissement  de  la  sen¬ 
sibilité  de  la  muqueuse,  d’une  alimentation  insuffisante,  de  la  pa¬ 
ralysie  du  rectum  et  des  sphincters,  etc.  Leur  fréquence  dépend  de 
la  quantité  de  substances  grasses  ou  humides  des  aliments,  et  sur- 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


215 

tout  de  l’âcreté  des  matières  intestinales  qui  irritent  la  muqueuse. 
La  production  de  gaz  dépend  de  certaines  lésions  de  l’intestin,  où 
bien  elle  est  sympathique  des  maladies  utérines  (hystérie)  et  d’au¬ 
tres  maladies  cérébrales. 

Dans  les  annexes  du  tube  digestif,  telles  que  les  veines  mésa- 
raïques,  le  foie,  etc.,  il  se  peut  faire  que  la  puissance  attractrice 
s’exerce  incomplètement,  n'attire. pas  les  aliments,  et  qu’un  courant 
inverse  s’effectue  du  foie  dans  l’intestin,  de  manière  à  produire,  par 
altération  des  matières,  des  gaz  et  des  excréments  semblables  à  la 
lavure  de  chair,  ce  qui  formait  là  dysenterie.  Pour  lui,  cette  affec¬ 
tion  était  la  conséquence  d’une  maladie  du  foie. 

Symptômes  fournis  par  les  voies  urinaires.  —  Pour  Galien, 
l’urine  révélait  l’état  des  voies  urinaires,  et  surtout  l’état  général  de 
l’ organisme.  Abondante  ou  nulle,  chargée  de  différents  principes, 
les  troubles  de  la  miction  sont  en  rapport  avec  l’atonie  de  la  vessie, 
les  calculs  urinaires,  les  caillots  sanguins  vésicaux,  les  callosités  et 
tubercules  du  col  vésical,  la  cystite,  la  sécheresse  d’une  fièvre  ar¬ 
dente  et  certaine  diathèse,  qui  n’est  autre  que  le  diabète.  Les  or¬ 
ganes  sont  imbibés  de  mauvais  sucs  qui  sont  rejetés  par  les  urines 
et  entraînent  avec  eux  la  substance  du  corps,  de  façon  à  produire 
tôt  ou  tard  la  diarrhée,  les  sueurs,  l’amaigrissement,  le  marasme  et 
la  mort. 

Parmi  les  ouvrages  de  Galien  sur  la  symptomatologie,  il  faut  citer 
le  Traité  du  pouls ,  dont  il  a  été  déjà  question,  et  un  Traité  de  la 
dyspnée,  contenant  l’examen  des  causes  des  caractères  extérieurs 
de  ce  phénomène.  Les  causes  dë  la  respiration  fréquente  ou  rare, 
superficielle  ou  profonde,  longue  et  courte,  égale  ou  inégale,  difficile 
et  constituant  la  dyspnée  ou  l’orthopnée,  sont  toutes  les  lésions  or¬ 
ganiques  des  voies  respiratoires,  et  ailleurs  c’est  Y  altération  dyna¬ 
mique  des  puissances  inspiratrices,  ainsi  qu’on  l’observe  dans 
les  maladies  nerveuses  et  dans  la  raréfaction  de  l’air  atmosphé¬ 
rique. 

Ces  différents  ouvrages  de  symptomatologie  sont  relatifs  au  dia¬ 
gnostic,  mais  il  y  en  a  d’autres,  De  prœnotionibus  et  De  prœno- 
tione  ex  pulsibus ,  où  les  symptômes  sont  envisagés  au  point  de 
vue  du  pronostic,  et  où  Galien  se  montre  aussi  grand  observateur 
que  glorieux  de  sa  renommée,  car  il  se  vanté  de  ses  succès  théra¬ 
peutiques  d’une  façon  qui  choque  aujourd’hui  nos  habitudes  de  ré¬ 
serve  à  ce  sujet.  Il  y  a  là  cependant  un  fait  curieux  à  indiquer, 
c’est  la  dénonciation  qu’il  publie  d’un  complot  tramé  contre  sa  vie, 
tramé  par  les  médecins  de  Rome,  jaloux  de  sa  réputation,  et  il  ajoute 


216  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

qu’il  n’a  plus  qu’à  prendre  la  fuite  pour  dérober  sa  tête  à  la  fureur 

implacable  de  ses  ennemis. 

Marche,  durée,  'période  et  terminaisons  des  maladies.  — «La 
maladie  a  ses  âges  comme  le  corps  ;  elle  naît,  elle  croît,  arrive  à  sa 
maturité,  puis,  après  une  sorte  d’hésitation,  elle  se  précipite  vers 
son  terme  heureux  ou  fatal.  »  Cette  phrase  résume  toute  la  pensée 
de  Galien  sur  la  marche  des  maladies.  —  Considérant  l’altération 
primitive  ou  secondaire  du  sang^  par  la  quantité,  par  la  prédomi¬ 
nance  d’une  des  trois  humeurs,  qu’il  renferme,  ou  par  l’introduc¬ 
tion  de  principes  hétérogènes,  comme  le  caractère  de  tout  état  mor¬ 
bide,  il  faut  pour  que  la  maladie  cesse,  que  la  composition  du  sang 
devienne  à  l'état  normal  ;  il  faut  que  ce  liquide  subisse  l’action  de  la 
force  altératrice  qui  élabore  l’humeur  et  de  la  force  expultrice  qui 
chasse  les  matériaux  hétérogènes. 

Toute  maladie  offre  quatre  périodes  de  début,  à'augment,  pen¬ 
dant  lesquelles  l’humeur  reste  à  l’état  cru  et  commence  à  s’éla¬ 
borer  ;  de  maturité,  pour  sa  coction  et  son  élaboration;  et  ensuite 
de  déclin,  lorsque  1  élimination  a  lieu,  ce  qui  entraîne  la  guérison. 
On  en  voit  un  exemple  dans  le  phlegmon  où  s’observent  la  fluxion, 
l’infiltration  fibrineuse,  la  suppuration  et  l’élimination  ou  détente  de 
l’état  morbide  avec  cessation  de  la  fièvre,  de  la  douleur,  etc. 

Il  y  a  dans  cette  évolution  de  la  maladie  une  action  intelligente 
aussi  supérieure  que  dans  l’accomplissement  des  phénomènes  de  la 
santé,  et  c’est  un  travail  que  le  médecin  doit  surveiller  sans  trou¬ 
bler  la  nature  dans  son  travail  médicateur,  à  moins  d’indication  spé¬ 
ciale. 

Pour  Galien,  la  guérison  est  la  terminaison  naturelle  des  mala¬ 
dies  aiguës,  et  la  mort  n’est  que  l’exception.  Celle-ci  est  presque 
toujours  la  conséquence  d’affections  de  longue  durée,  où  la  lésion 
des  solides  est  suivie  de  l’altération  des  forces  et  des  humeurs.  — 
Quand  la  mort  a  lieu  par  suite  d’une  maladie  aiguë,  malgré  l’action 
de  la  puissance  médicatrice  qui  veille  à  la  conservation  de  l’orga¬ 
nisme,  cela  dépend  ou  de  l’intensité  de  la  cause  morbide,  ou  du 
défaut  de  résistance  des  individus.  Cette  faiblesse  de  résistance  est 
la  conséquence  du  défaut  d’action  des  forces  par  lesquelles  la  cause 
morbifique  est  attaquée,  modifiée,  expulsée,  de  sorte  que  tout  en 
cherchant  à  diminuer  l’intensité  des  causes,  à  calmer  la  violence 
des  symptômes,  le  médecin  doit  surtout  respecter  les  forces  s’il  ne 
veut  pas  entraver  la  guérison.  Il  faut  à  cet  égard  que  le  médecin  ne 
se  hâte  pas  trop  d’agir  pour  substituer  son  action  à  celle  de  la  na¬ 
ture,  «  car  dans  toute  maladie  il  y  a  lutte  entre  la  cause  morbide  et 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


217 

les  forces  qui  tendent  à  la  chasser  de  l’économie,  d’où  il  suit  que, 
suivant  l’état  des  forces,  la  'maladie  peut  être  légère  ou  grave.  » 
(Andral,  loc.  cit.)  Et  il  importe  de  ne  pas  intervenir,  à  moins  de 
nécessité  absolue.  Comme  dit  Galien  :«  Il  y  a  des  médecins  qui 
nuisent  beaucoup  moins,  parce  qu’ils  ne  font  rien  que  parce  qu’ils 
font  trop  »,  ce  qui  sera  éternellement  vrai,  et  ce  que  plus  tard  Mor- 
gagni  devait  redire  sous  cette  forme  un  peu  différente  :  Sunt  plures 
medici  qui  cegros  interimunt  quia  nesciunt  ipsi  quiescere. 

Dans  l’évolution  des  maladies,  les  symptômes  ne  se  succèdent 
pas  toujours'  dans  le  même  ordre,  et  leur  succession  constitue  les 
types  morbides.  La  plupart  des  maladies  offrent  le  type  continu,  et 
quelques-unes  seulement  le  type  intermittent;  exemples  :  fièvres, 
douleurs  de  tête,  etc.  La  rémittence  n’est  pour  Galien  qu’une  mo¬ 
dification  du  type  continu  sous  forme  de  paroxysme.  C’est  ce  qu’on 
voit  dans  la  synoque.  Ailleurs,  des  maladies  continues  sont  accom¬ 
pagnées  de  phénomènes  intermittents,  et  tous  les  deux  ou  trois 
jours  offrent  une  aggravation  marquée  de  tous  les  symptômes,  ainsi 
que  cela  se  passe  dans  certaines  synoques  avec  fièvre  tierce.  C’est 
ce  qui  constituait  la  fièvre  hémitritée. 

Le  type  intermittent  était  alors  ce  qu’il  est  encore  aujourd’hui,  et 
nous  n’avons  rien  ajouté  aux  divisions  en  honneur  à  l’époque  de 
Galien. 

A  la  terminaison  des  maladies  se  rattache  la  grande  question  des 
crises  et  des  jours  critiques  que  Galien  a  dévelôppée  dans  deux  ou¬ 
vrages  De  crisibus  et  De  diebus  decretoriis ,  ce  qui  le  rattache  com¬ 
plètement  aux  idées  du  naturisme  hippocratique.  Il  est  certain  que 
lorsque  les  maladies  doivent  se  terminer  d’une  façon  favorable,  il  y 
a  souvent  des  phénomènes  qui  annoncent  ce  résultat,  qui  jugent 
1  état  morbide  et  qui  ont  été  appelés  par  Hippocrate  des  phéno¬ 
mènes  critiques.  Tels  sont  Y  épistaxis,  le  flux  hémorrhoïdal  ou 
menstruel,  les  flux  muqueux,  les  sueurs,  les  parotides ,  quelques 
éruptions  cutanées,  etc.  C’est  là  l’origine  de  la  doctrine  des  crises, 
combattue,  mais  à  tort,  avec  tant  d’acharnement  par  Asclépiade,  qui 
prétendit  renverser  à  la  fois  le  fait  de  la  crise  et  la  désignation  des 
jours  où  elle  devait  s’accomplir.  —  Tous  les  bons  esprits  acceptent 
encore  aujourd’hui  avec  Galien  la  doctrine  des  crises,  mais  celle 
des  jours  critiques  n’a  guère  plus  de  défenseurs.  Galien  lui-même 
ne  l’a  formulée  qu’avec  répugnance  sans  y  ajouter  foi,  car  il  ter¬ 
mine  cette  œuvre  De  diebus  decretoriis,  en  disant  :  «  Dieux  im¬ 
mortels  !  vous  le  savez,  c’est  à  la  prière  de  mes  amis  et  en  quelque 
sorte  forcé  par  eux,  que  j'ai  écrit  ces  lignes  en  faveur  d’une  doc¬ 
trine  que  je  ne  partage  pas.  » 


218  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

Pyrétologie  de  Galien  —  En  dehors  de  ces  travaux  de  patho¬ 
logie  générale,  on  trouve  dans  Galien  quelques  livres  consacrés  à 
des  sujets  plus  particuliers  qui,  d’après  la  judicieuse  remarque  de 
M.  Andral,  tiennent  le  milieu  entre  la  pathologie  générale  et  la  pa¬ 
thologie  spéciale.  Il  s’agit  du  livre  Des  fièvres  (De  differentis  fe- 
brium),  du  livre  Des  tumeurs,  et  du  livre  De  locis  affectis. 

Dans  le  traité  des  fièvres,  il  définit  la  fièvre  :  «  une  production 
de  chaleur  contre  nature  »  à  laquelle  se  rattache  nécessairement 
l’accélération  du  pouls  et  de  la  respiration.  L’excès  de  chaleur 
est  le  phénomène  primitif,  et  comme  l’air  entré  parles  poumons 
qui  circule  dans  les  artères  a  pour  mission  de  rafraîchir  le  sang  et 
par  le  sang  le  corps,  il  faut  que  dans  la  fièvre,  pour  neutraliser  la 
chaleur,  la  nature  prévoyante  en  fasse  pénétrer  davantage  dans  l’é¬ 
conomie,  d’où  la  fréquence  de  la  respiration  et  l’accélération  du 
pouls. 

Cette  chaleur  contre  nature,  c’est-à-dire  la  fièvre,  est  quelque¬ 
fois  primitive,  essentielle,  sans  cause  matérielle  appréciable,  et 
constitue  toute  la  maladie  :  c’est  la  fièvre  essentielle.  Ailleurs,  un 
autre  fait  la  précède,  elle  en  est  la  conséquence  et  n’est  plus  qu’un 
symptôme.  C’est  le  cas  de  la  fièvre  produite  par  une  lésion  maté¬ 
rielle  et  qu’on  appelle  fièvre  symptomatique.  Nous  ne  parlons  pas 
autrement  aujourd’hui. 

Pour  Galien,  les  causes  des  fièvres  sont  :  1°  les  influences  sus¬ 
ceptibles  de  modifier  la  constitution,  et  2°  les  modifications  de  nos 
solides. 

1°  L’air,  par  sa  température  élevée,  par  son  abaissement,  par 
son  mélange  avec  des  principes  délétères,  tels  que  des  miasmes, 
des  effluves  marécageuses,  des  émanations  de  maladies  contagieu¬ 
ses  (phthisie,  peste,  etc.),  peut  donner  la  fièvre.  On  voit  ici  que  Ga¬ 
lien  connaissait  l’influence  des  miasmes  paludéens  sur  la  fièvre,  dé¬ 
couverte-  attribuée  à  Lancisi,  et  qu’il  connaissait  la  peste  dont  voici 
sa  définition  :  «  Fièvre  putride  accompagnée  de  tumeurs  et  de  char¬ 
bons  aux  aines  et  aux  aisselles.  » 

Il  en  est  de  même  des  aliments  qui,  par  leur  quantité  et  par 
leur  qualité,  engendrent  des  sucs  épais  et  viciés;  des  boissons,  sur¬ 
tout  des  alcooliques;  des  poisons  et  des  médicaments;  des  actes 
de  la  vie  animale,  tels  que  le  chagrin,  la  colère,  etc.,  qui  troublent 
les  actes  de  la  vie  organique;  de  Y  action  musculaire  exagérée,  etc. 

Toutes  ces  conditions  ne  peuvent  à  elles  seules  produire  la  fièvre, 
et  i!  faut  avec  elles  une  aptitude  particulière  en  rapport  avec  des 
dispositions  organiques  spéciales.  Elle  peut  naître  dans  le  cœur  et 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


219 

se  répandre  partout,  ou  bien,  ce  qui  est  le  cas  le  plus  commun, 
prendre  sa  source  dans  une  partie  éloignée,  se  propager  au  cœur 
par  continuité  de  tissu  ou  par  sympathie.  Dans  le  premier  cas,  elle 
est  primitive,  et  dans  l’autre  secondaire.  Quand  la  fièvre  est  se¬ 
condaire,  elle  résulte  :  1°  d’une  altération  des  humeurs,  particuliè¬ 
rement  du  sang,  s’il  y  a  pléthore,  ou  il  renferme  un  excès  de  bile  et 
des  sucs  mauvais  ou  putrides  qui,  par  la  chaleur  du  sang,  se  putré¬ 
fient  en  élevant  sa  température  ;  2°  d’une  altération  des  solides, 
fluxion  locale  dont  la  chaleur  s’étend  par  continuité  de  tissu  ou  pâr 
sympathie  jusqu’au  cœur. 

Par  le  type,  Galien  divise  les  fièvres  en  deux  classes,  les  fièvres 
continues  et  les  fièvres  intermittentes. 

Dans  la  première  classe  se  trouvent,  en  raison  de  leur  durée,  les 
fièvres  éphémères,  qui  durent  de  un  à  trois  jours;  les  synoques , 
dont  la  durée  est  de  huit  à  quarante  jours,  soixante  et  même  qua¬ 
tre-vingts  jours,  et  qu’on  divise  en  synoques  simple,  inflammatoire , 
bilieuse,  putride,  pestilentielle.  Sauf  la  dernière,  ce  sont  les  formes 
de  notre  fièvre  typhoïde.  Lasynoque  pestilentielle,  maladie  toujours 
grave  et  putride  accompagnée  de  bubons  aux  aines  ét  dans  les  ais¬ 
selles,  n’est  autre  que  la  peste,  qui,  dès  ce  temps  déjà,  parcourait 
l’Orient  et  s’était  montrée,  à  Rome. 

Jamais  ces  fièvres  ne  passent  à  l’état  chronique  ;  mais  dans  quel¬ 
ques  cas  la  fièvre  ne  ressemble  pas  aux  précédentes;  elle  ne  dé¬ 
bute  pas  d’une  façon  aiguë  et  elle  se  prolonge  plusieurs  mois  ou 
plusieurs  années,  jusqu’à  la  mort  des  malades,  car  la  guérison  en 
est  très -rare.  Alors  il  y  a  un  amaigrissement  progressif  et  une  fièvre 
lente,  paroxystique,  accompagnés  d’un  état  de  marasme  plus  ou  moins 
prononcé.  C’est  ce  que  Galien  appelait  la  fièvre  hectique.  Elle  n’a 
point  comme  les  autres  son  origine  dans  une  altération  des  humeurs 
et  dépend  ordinairement  de  la  lésion  des  solides,  surtout  des  pou¬ 
mons  dans  la  phthisie;  de  l’estomac,  du  foie,  etc.  Dans  quelques 
cas  cependant  il  y  a  une  fièvre  hectique  essentielle  dont  le  point 
de  départ  est  dans  le  cœur,  dans  laquelle  il  n’y  a  pas  de  lésion 
appréciable  des  solides  et  qui  résulte  des  différentes  influences 
morales,  des  passions,  d’une  synoque  qui  n’a  pu  aboutir  à  la  gué¬ 
rison,  etc. 

Dans  une  seconde  classe,  Galien  place  les  fièvres  intermittentes, 
et  il  appelle  l’attention  sur  les  types  tierce  et  quarte  qui,  par  leur 
durée,  ont  pour  effet  d’amener  l’induration  de  la  rate  et  l’hydro- 
pisie.  —  Ces  fièvres  ont  alors  été  parfaitement  étudiées  dans  toutes 
leurs  formes,  et  particulièrement  les  tierces,  dont  les  accès  pro¬ 
longés  ,  presque  réunis ,  peuvent  faire  croire  à  l’existence  d’une 


220  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

fièvre  continue.  —  Quelle  est  la  cause  de  l’intermittence  des  accès 
de  fièvre?  Pour  Galien,  le  phénomène  dépend  du  besoin  qu’éprouve 
la  nature  de  s’y  prendre  à  plusieurs  reprises  pour  élaborer  et  arri¬ 
ver  à  l’expulsion  de  la  matière  morbifique,  et  l’apyrexie  est  em¬ 
ployée  à  préparer  l’expulsion  d’une  nouvelle  quantité  de  cette 
matière  dans  l’accès  suivant.  —  C’est  une  explication  humorale  qui 
ne  vaut  pas  moins  que  toutes  celles  qu’on  a  proposées  depuis  cette 
époque. 

2°  De  V inflammation.  Galien,  qui  parle  à  chaque  instant  de  l’in¬ 
flammation,  s’en  occupe  plus  longuement  dans  le  livre  Des  tu¬ 
meurs.  —  Comme  Celse,  il  la  définit  par  la  rougeur ,  la  chaleur , 
le  gonflement  et  la  douleur  des  tissus.  Elle  résulte  de  l’afflux  du 
sang  dans  les  parties.  Il  se  fait,  à  travers  les  parois  des  vaisseaux, 
une  exsudation  sanguine,  que  la  force  altératrice  élabore,  modifie, 
transforme  en  pus,  ou  bien  fait  disparaître  avant  ce  temps  par  réso¬ 
lution.  —  De  la  bile  jaune  mélangée  au  sang  infiltré  produit  l’é¬ 
rysipèle,  et  quand  c’est  la  bile  noire,  il  en  résulte  des  gangrènes. 
—  Elle  peut  rester  locale  ou  bien  se  généraliser  et  occasionner  la 
fièvre  par  propagation  de  la  chaleur  locale  au  cœur  et  au  reste  du 
corps. 

Pour  Galien,  sauf  les  cas  où  l’inflammation  résulte  d’une  cause 
externe  traumatique,  elle  est  sous  la  dépendance  d’un  état  général 
de  l’organisme.  Tantôt  alors  le  sang  est  en  excès,  et  tantôt  il  'est 
chargé  de  matières  excrémentitielles  ou  hétérogènes  qui  se  portent 
avec  lui  d’un  lieu  à  l’autre.  Tant  que  dans  les  parties,  les  facultés 
attractrice ,  rétentrice,  altératrice  et  expultrice  restent  en  équi¬ 
libre,  les  humeurs  ne  s’arrêtent  pas;  mais  si  cet  équilibre  est 
rompu,  les  humeurs  s’arrêtent,  s’accumulent  et  engendrent  le 
phlegmon.  C’est  ainsi,  par  exemple,  que  si  la  force  expultrice  est 
affaiblie,  ce  que  nous  appelons  atonie  ou  adynamie ,  dans  les 
fièvres  graves  et  les  cacochymies,  ce  sont  les  parties  les  plus  faibles 
qui  sont  le  siège  des  fluxions  et  consécutivement  de  l’inflammation, 
d’où  il  suit  que  si  la  saignée  est  utile  pour  diminuer  la  masse  du 
sang,  et  pour  arrêter  certaines  inflammations,  elle  ne  convient  pas 
toujours,  et  il  y  a  des  cas  où  il  est  préférable  de  fortifier  les  parties 
que  de  les  affaiblir.  — Ces  idées  de  Galien  nous  font  comprendre 
ce  qu’on  appelle  aujourd’hui  les  phlegmasies  secondaires  dévelop¬ 
pées  dans  la  fièvre  typhoïde,  dans  le  choléra  et  dans  les  typhus,  et 
elles  concordent  très-bien,  comme  l’a  fait  remarquer  M.  Andral 
(  loc.  cit  ),  avec  les  expériences  de  Claude  Bernard  qui,  par  la  sec¬ 
tion  du  grand  sympathique  au  cou.  paralyse  les  capillaires  d’un  côté 


Galien 


DES  NATURISTES  — 


221 


du  visage  el  détermine  la  fluxion,  la  rougeur  et  la  chaleur  de  toutes 
ces  parties. 

Il  est  impossible  de  ne  pas  être  frappé  de  la  grandeur  de  ces 
vues  doctrinales,  qui  ont  précédé  de  dix-huit  siècles  les  conquêtes 
de  l’expérimentation  moderne  ,  et  une  théorie  de  l’inflammation 
qui,  comme  celle  de  Galien,  tient  compte  de  ses  causes  trauma¬ 
tiques ,  de  ses  causes  générales,  qui  sont  Y  altération  du  sang 
par  excès  ou  pléthore,  l’altération  du  sang  par  des  principes  hétéro¬ 
gènes,  etc.,  l’attraction  du  sang  dans  les  parties  pour  l’inflammation 
active,  la  non-expulsion  de  ce  sang  par  les  organes  affaiblis  dans 
les  inflammations  passives,  est  une  théorie  qui  mérite  la  plus  grande 
considération.  —  D’ailleurs,  à  part  les  mots  différents  de  notre 
langage  moderne,  et  de  meilleures  idées  physiologiques  sur  la  cir¬ 
culation,  que  savons-nous  de  plus  sur  la  nature  de  l’inflammation 
qui  change  le  fond  des  pensées  de  Galien?  Bien  peu  de  chose. 
L'exsudation  sanguine  de  Galien  a  fait  place  à  l’exsudation  plas¬ 
tique,  et  nous  savons  que  le  pus  est  formé  de  cellules  tellement 
semblables  aux  globules  blancs  du  sang,  qu’on  ne  peut  les  en  dis¬ 
tinguer. 

Cette  étude  du  phlegmon,  considéré  comme  une  tumeur,  est  sui¬ 
vie  de  l’étude  d’autres  tumeurs,  de  nature  particulière,  qui  diffèrent 
un  peu  de  celles  que  produit  l’inflammation.  Ainsi,  l’érysipèle  est 
causé  par  la  bile  jaune  de  l’exsudât  sanguin,  et  il  y  a  les  athéromes, 
les  mélicéris,  les  squirrbes,  les  bubons,  l’hydrocèle,  les  tubercules, 
mot  appliqué  à  de  petites  tumeurs  de  la  peau,  etc.,  etc.,  que  Galien 
rapporte  au  phlegmon,  sans  entrer  dans  de  suffisants  détails  pour 
exprimer  nettement  sa  pensée. 

3°  De  locis  affectis.  Galien,  qui  a  exploré  toutes  les  parties  de  la 
science  et  à  qui  l'on  doit  tant  de  découvertes  d’anatomie  et  de  phy¬ 
siologie,  qui  s’est  montré  si  remarquable  comme  philosophe,  dans 
son  anatomie,  dans  ses  considérations  de  pathologie  générale  sur 
les  causes,  les  symptômes,  la  marche  et  la  terminaison  des  mala¬ 
dies,  dans  la  doctrine  des  fièvres  et  de  l’inflammation,  n’a  pas  dé¬ 
daigné  d’écrire  sur  la  pathologie  spéciale.  Son  traité  De  locis  affec¬ 
tis,  digne  en  tous  points  des  œuvres  au  milieu  desquelles  il  se 
trouve,  semble  fait  pour  montrer  l’importance  de  la  lésion  des  so¬ 
lides  à  ceux  qui,  à  l’exemple  des  méthodistes,  pourraient  en  mécon¬ 
naître  l’importance.  —  Au  moment  de  l’arrivée  de  Galien  à  Rome, 
la  secte  méthodique  encore  vivante  soutenait,  d’après  Thessalus,  que 
dans  les  maladies,  l’état  général  méritait  seul  l’attention  des  méde¬ 
cins,  et  fournissait  toutes  les  indications  thérapeutiques  ;  que  la 


222 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 
cause  des  lésions  locales  n’était  pas  dans  les  solides,  et  enfin  que 
ces  lésions  n’apprenaient  rien  de  ce  qui  concerne  l’étiologie  ou  le 
traitement. 

De  pareilles  doctrines  devaient  être  énergiquement  combattues 
par  Galien,  qui  professait  que  la  maladie  était  la  conséquence  de 
l’altération  des  forces,  des  humeurs  ou  des  solides,  et  qui  soutenait 
que  les  lésions  locales,  par  leur  action  directe,  parleur  siège  et  par 
leurs  sympathies,  avaient  une  grande  influence  sur  la  thérapeu¬ 
tique.  —  Il  démontre  de  nouveau  qu’il  y  a  des  maladies  primitive¬ 
ment  locales,  telles  que  les  changements  de  forme,  de  rapports,  de 
situation  des  parties,  des  corps  étrangers,  etc.,  modifiant  le  pronos¬ 
tic  d’après  les  fonctions  de  l’organe  lésé,  créant  dès  indications 
thérapeutiques,  enfin,  pouvant  accroître  la  chaleur  normale,  et  par 
sa  propagation  au  cœur,  puis  âu  reste  de  l'organisme,  produire  la 
fièvre  et  généraliser  la  maladie.  Reconnaître  ainsi  les  affections  pri¬ 
mitives  ou  consécutives  des  solides,  était  facile  pour  les  affections 
locales  externes,  mais  bien  difficile  en  cas  de  localisation  sur  les 
poumons,  le  foie,  le  cerveau,  etc,  —  Il  aurait  fallu  connaître  l’ana¬ 
tomie  pathologique  qui  n’existait  pas  encore,  et  qui  ne  devait  sérieu¬ 
sement  commencer  qu’au  xvne  siècle,  car  on  ne  peut  appeler  de  ce 
nom  les  essais  anatomo-pathologiques  de  Galien  sur  les  animaux 
et  sur  les  singes.  —  Cette  anatomie  pathologique  comparée  n’éclai¬ 
rait  que  médiocrement  la  médecine  humaine,  et  ne  pouvait  servir 
qu’à  démontrer  l’importance  des  connaissances  anatomiques  et  phy¬ 
siologiques  sur  les  progrès  de  la  science. 

Dans  cet  ouvrage  un  peu  prolixe,  sans  méthode  et  rempli  de  ré¬ 
pétitions,  qu’il  nous  est  facile  de  juger  par  la  traduction  de  Darern- 
berg,  Galien  cherche  surtout  à  établir  le  rapport  des  symptômes 
aux  altérations  des  solides  qui  leur  donnent  naissance,  tout  en  sa¬ 
chant  bien  que  ce  rapport  n’existe  pas  toujours,  et  en  déclarant 
que  les  troubles  de  fonction  d’un  organe  peuvent  dépendre  des  trou¬ 
bles  de  l’action  ou  de  la  fonction  d’un  autre  organe.  —  Ainsi,  le 
symptôme  le  plus  saillant  d’une  maladie  de  l’estomac  peut  être  dans  la 
tête,  consister  dans  une  céphalalgie  intense,  et  réciproquement  la  lésion 
du  cerveau  être  révélée  par  le  trouble  des  fonctions  de  l’estomac.  Il 
en  est  de  même  dans  beaucoup  d’autres  cas,  et  s’il  est  juste  de  dire 
avec  Galien,  qu’il  n’y  a  généralement  pas  de  lésion  de  fonctions 
sans  lésion  d’organe,  il  faut  que  le  principe  ne  soit  pas  formulé 
d’une  manière  absolue,  car  de  son  temps,  et  encore  à  notre  époque, 
cette  règle  souffre  d’assez  nombreuses  exceptions. 

Dans  le  premier  livre  se  trouvent  des  préceptes  généraux  sur  la 
recherche  de  l’altération  des  solides  intérieurs  au  moyen  des  symp- 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


223 

tomes  :  douleur,  trouble  de  fonction  de  l’organe  malade,  matières 
excrétées,  changement  de  volume,  déplacement,  etc.  Puis  viennent 
des  recherches  sur  l’étude  des  lésions  que  présentent  les  diffé¬ 
rents  organes. 

Dans-  les  centres  nerveux,  les  lésions  se  révèlent  par  des  phéno¬ 
mènes  symptomatiques  et  sympathiques,  ce  qui  était  alors  un  fait 
nouveau.  Galien  eut  même  l’honneur  d’être  regardé  comme  fou 
pour  avoir  appliqué  des  remèdes  le  long  de  la  colonne  vertébrale  à 
un  sujet  paralysé  de  la  main  et  qu’on  traitait  pour  une  maladie  des 
doigts. 

Dans  l’estomac  dont  les  maladies  sont  rapportées  à  la  mauvaise  di¬ 
rection  du  régime,  à  l’insuffisance  des  sucs  digestifs,  à  la  présence 
de  la  bile,  etc.,  Galien  ne  parle  pas  des  altérations  de  texture,  et  il 
insiste  surtout  sur  les  souffrances  de  l’estomac,  sympathiques  d’une 
lésion  organique  éloignée,  particulièrement  des  altérations  du  cer¬ 
veau. 

Le  second  livre  du  De  loeis  affectis  est  en  partie  consacré  à  la 
sémiotique  de  la  douleur  que  Galien  considère  comme  ayant  un  ca¬ 
ractère  différent  pour  chaque  partie  et  pour  chaque  organe  :  la  dou¬ 
leur  de  la  phlegmasie  des  plèvres  ou  du  poumon,  la  douleur  des 
calculs  rénaux  et  biliaires,  etc.  Gela  est  évidemment  exagéré. 

Il  s’occupe  ensuite  des  symptômes  de  la  phlegmasie  du  poumon 
et  de  la  plèvre,  des  causes  du  délire,  de  sa  durée  permanente  dans 
le  délire  symptomatique  et  passager,  dans  le  délire  sympathique, 
fait  contestable  qu’il  généralise  un  peu  trop  vite  lorsqu’il  l’applique 
à  tous  les  désordres  fonctionnels  passagers  et  permanents  qu’on  ob¬ 
serve  dans  l’exercice  des  fonctions  de  chaque  appareil. 

Le  troisième  livre  renferme  la  profession  de  foi  médicale  de  Ga¬ 
lien,  que  M.  Andral,  à  l’exemple  d’Éloy,  considère  comme  une 
preuve  d’éclectisme.  La  question  est  encore  à  débattre.  Si  Galien  eût 
choisi  dans  les  doctrines  exclusives  de  son  temps  ce  qui  lui  semblait 
convenable  pour  créer  la  sienne,  on  pourrait  le  considérer  comme 
un  éclectique  ;  mais  il  ne  choisit  pas  seulement  ce  qu’elles  renfer¬ 
ment  d’utile,  il  les  rassemble,  il  les  fusionne,  car,  pour  lui,  la  vé¬ 
rité  est  dans  l’association  de  leurs  principes  respectifs,  l’homme 
n’étant  ni  esprit,  ni  matière,  ni  humeur,  et  devant  être  étudié  dans 
son  entier  avec  son  principe  de  conscience  et  avec  son  principe  de 
vie  dans  l’organisation  qui  en  résulte. 

«  Pendant  ma  jeunesse,  dit  Galien,  j’ai  étudié  les  doctrines  de 
toutes  les  sectes  et  me  suis  pénétré  de  leurs  principes.  Je  n’en  con¬ 
damne  et  n’en  hais  aucune,  je  les  comprends  toutes.  Mon  intelli¬ 
gence  s’est  nourrie  des  enseignements  de  la  secte  empirique,  comme 


224  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

des  leçons  de  la  secte  dogmatique  ;  elle  a  également  puisé  à  ces 
deux  sources  ;  pourquoi  aurais-je  de  la  haine  pour  l’une  ou  pour 
l’autre  de  ces  écoles?  Je  ne  condamne  donc  ni  l’une  ni  l’autre, 
mais  j’ai  compris  que  la  véritable  science  était  dans  1  association 
de  leurs  principes  respectifs.  Libre  de  tout  esprit  de  secte,  j’ai  pu 
dire  hardiment  ce  que  je  pensais.  » 

En  médecine,  il  est  évident  que  Galien  n’a  pas  plus  été  vitaliste 
qu’organicien,  solidiste  ou  humoriste,  mais  que,  tenant,  compte  de 
tous  les  éléments  constituants  de  l’homme,  il  a  fait  de  leur  ensemble 
la  base  de  sa  philosophie  médicale.  N’accordant  de  préférence  à  au¬ 
cun  d’eux,  ne  faisant  pas  de  système  absolu  représentatif  d’une 
seule  des  faces  de  la  nature  humaine,  pensant  que  les  organes  sont 
aussi  nécessaires  aux  forces  que  le  mobile  à  son  moteur,  il  n’y  a  pas 
eu  à  choisir,  pour  étudier  l’homme  dans  son  entier,  tel  que  le  mon¬ 
tre  l’observation,  il  a  été  ce  que  pouvait  être  un  esprit  aussi  géné¬ 
ralisateur,  aussi  capable  de  comprendre  les  choses  dans  leur  en¬ 
semble  ;  il  a  été,  qu’on  me  passe  ce  mot,  il  a  été  hommiste.  Sa 
philosophie  lui  appartient  en  propre,  et  c’est  avec  raison  qu’on  lui 
a  donné  le  nom  de  galénisme  pour  en  caractériser  toute  l’origi¬ 
nalité. 

Il  y  a  dans  ce  livre  une  description  de  Y  épilepsie,  qui  représente 
à  peu  de  chose  près  ce  que  nous  disons  encore  aujourd’hui.  C’est 
une  maladie  du  cerveau  produite  par  une  humeur  épaisse  qui  obs¬ 
true  les  voies  de  l’esprit  animal,  et  qui  peut  exister  sans  lésion  de 
cet  organe,  ou  sympathiquement  en  dehors  de  toute  affection  du 
système  nerveux.  Elle  est  caractérisée  par  des  convulsions,  parla 
perte  de  l’intelligence  ou  par  la  perte  de  la  sensibilité.  Elle  s’an¬ 
nonce  souvent  par  un  aura,  c’est-à-dire  une  sensation  singulière 
qui  remonte  d’une  partie  éloignée  du  corps  au  cerveau,  et  déter¬ 
mine  alors  l’épilepsie.  A  cette  époque  déjà,  on  savait  qu’une  ligature 
placée  au-dessus  du  point  de  départ  de  la  sensation,  arrêtait  les  con¬ 
vulsions,  et  que  si  elle  avait  pour  siège  une  extrémité  telle  que  le 
doigt  ou  l’orteil,  l’amputation  pouvait  guérir  le  malade  ( Galien , 
trad.  Daremberg,  p.  571,  t.  II). 

Galien  décrit  ensuite  un  certain  nombre  d’affections  nerveuses, 
qu’avec  Archigène,  il  rapporte  à  une  maladie  de  la  tête  ou  à  un  dé¬ 
rangement  des  fonctions  de  l’estomac  ( loc .  cit .,  p.  576),  le  vertige , 
la  céphalée ,  les  paralysies,  dont  il  essaye  de  faire  connaître  le 
siège  dans  les  nerfs,  dans  la  moelle  ou  dans  le  cerveau;  Y  apo¬ 
plexie  ;  la  mélancolie  ou  hypochondrie,  dont  il  place  comme  au¬ 
jourd’hui  le  siège  dans  le  cerveau,  dans  les  nerfs  et  dans  un  certain 
nombre  d’organes  éloignés  de  l’encéphale,  en  tête  desquels  il  faut 


DES  NATURISTES  —  GALIEN  225 

toujours  placer  l’estomac.  C’est  une  opinion  qui  mérite  d’être  re¬ 
marquée. 

Dans  cette  description,  presque  entièrement  empruntée  à  Dioclès, 
il  débute  en  disant  :  «  Il  existe  pour  la  mélancolie,  comme  pour 
l’épilepsie,  une  troisième  variété,  qui  tire  son  origine  de  l’estomac, 
et  que  l’on  appelle  quelquefois  maladie  hypochondrique  ou  flatu- 
lente.  »  Vient  ensuite  la  narration  des  symptômes  gastriques  et  in¬ 
tellectuels  de  l’hypochondrie,  la  gastralgie,  les  ardeurs,  les  éructa¬ 
tions,  les  idées  de  crainte  et  de  tristesse,  etc.  Il  cite  l’exemple  d’un 
individu  qui,  a  se  croyant  fait  de  coquilles,  évitait  tous  les  passants 
dans  la  crainte  d’être  broyé  ;  cet  autre,  où  un  malade  voyant  chan¬ 
ter  les  coqs  en  battant  de  l’aile,  imitait  la  voix  de  ces  animaux  en  se 
frappant  les  côtés  avec  ses  bras;  enfin  celui  de  cet  individu  qui 
craignait  qu’ Atlas,  supportant  le  poids  du  monde,  ne  vînt  à  se  fati¬ 
guer  et,  jetant  là  son  fardeau,  ne  se  fît  écraser  en  nous  faisant  tous 
périr.  »  (Daremberg,  loc.  cit .,  t.  II,  p.  569.) 

Après  avoir  décrit  le  vomissement ,  Galien  s’occupe  des  maladies 
du  foie.  Elles  dépendent  d’une  lésion  matérielle  de  l’organe  ou 
d’une  altération  de  ses  forces  ou  facultés.  Cet  organe  peut  être  seu¬ 
lement  augmenté  de  volume  par  l’inflammation,  suivie  ou  non  de  la 
formation  de  pus,  ou  bien  il  offre  -des  bosselures  inégales,  squir¬ 
rheuses,  extrêmement  graves  et  mortelles.  Le  diagnostie  de  ces  lé¬ 
sions  est  très-difficile,  en  raison  de  la  profondeur  de  l’organe,  et 
aussi  en  raison  de  leur  siège  à  sa  face  supérieure  ou  inférieure. 

Ailleurs,  il  n’y  a  pas  de  lésion  apparente,  et  cependant  les  fonc¬ 
tions  de.  l’organe  sont  troublées.  C’est  une  altération  de  la  faculté 
altératrice  des  humeurs  qui  traversent  le  foie  pour  former  le  sang, 
et  qui,  étant  viciées,  échauffent  ou  refroidissent  les  organes. 

Le  foie,  altéré  dans  sa  structure  ou  dans  ses  fonctions,  produit 
Y  ictère, T  hémorrhagie  intestinale  et  Yhydropisie. 

a.  L'ictère,  qui  dépend  d’une  lésion  matérielle,  ou  d’un  trouble 
fonctionnel  du  foie,  peut  être  exceptionnellement  produit  en  de¬ 
hors  de  toute  maladie  de  cet  organe  par  une  altération  du  sang  par 
des  venins,  comme  cela  s’observe  souvent  à  la  suite  des  morsures 
d’animaux  venimeux.  Il  résulte  aussi  d’un  affaiblissement  de  la  fa¬ 
culté  attractive  de  la  vésicule  biliaire,  chargée,  comme  on  le  sait, 
de  soutirer  du  sang  la  bile  qu’elle  renferme. 

b.  L'hémorrhagie  intestinale  résulte  souvent  des  affections  hé¬ 
patiques,  parce  que  la  circulation  sanguine  du  foie  étant  empêchée, 
au  lieu  de  se  rendre  dans  la  veine  cave,  le  sang  reflue  dans  l’in¬ 
testin  par  les  veines  mésaraïques  et  transsude  à  la  surface  delà  mu¬ 
queuse.  Cela  est  vrai  de  quelques  affections  du  foie  et  encore  plus 

BOUCHOT.  15 


226  HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 

des  maladies  de  la  veine  porte.  Les  expériences  de  Boerhaave,  et 
de  Lower,  sur  les  animaux  auxquels  on  avait  lié  la  veine  porte,  et 
les  cas  d’oblitération  de  cette  veine,  mettent  ce  fait  hors  de  doute. 

c.  Uhydropisie  du  péritoine ,  et  ensuite  des  membres  infé¬ 
rieurs,  déterminée  par  les  maladies  du  foie,  était  parfaitement 
connue  de  Galien,  et  il  attribuait  quelquefois  comme  nous  cet  acci¬ 
dent  à  l’embarras  de  la  circulation  hépatique.  Seulement,  comme  il 
ne  connaissait  pas  lé  mécanisme  entier  de  la  circulation,  sa  théorie 
des  hydropisies  était  différente  de  la  nôtre,  et  entièrement  fautive. 
Il  pensait  que  les  sucs  alimentaires  arrêtés  au  passage  dans  le  foie, 
y  laissaient  leurs  parties  les  plus  épaisses,  et  que  les  plus  liquides, 
continuant  de  cheminer  vers  le  cœur,  arrivaient  dans  cet  organe, 
appauvrissaient  le  sang,  condition  très  favorable  à  l’exsudation  de 
scs'parties  aqueuses  dans  lès  espaces  vides  du  tissu  des  organes.  C’é¬ 
tait  pour  Galien  une  hydropisie  par  appauvrissement  du  sang,  tandis 
que  pour  nous  l’hydropisie  s’explique,  au  contraire,  par  l’obstacle 
mécanique  apporté  au  cours  du  sang  dans  le  foie. 

Galien  savait  aussi  que  des  hydropisiès  se  produisent  aussi  sans 
altération  du  foie,  mais  avec  des  lésions  de  l’estomac,  de  l’intestin, 
ou  de  l’utérus,  et  alors  il  pensait  que  ces  lésions  n’agissaient  que 
par  l’intermédiaire  du  foie,  où  elles  provoquaient  une  intempérie, 
c’est-à-dire  une  altération  des  facultés.  D’autres  organes  agissent 
de  la  même  façon  sur  le  foie  :  ceux  qui  sont  au-dessus,  comme  le 
poumon  et  la  plèvre,  dont  l’inflammation  peut  s’étendre  au  foie  et 
amener  l’ictère  ;  ceux  qui  sont  au-dessous  comme  l’estomac  , 
l’intestin,  dont  les  inflammations  ont  souvent  leur  contre  coup  dans 
la  glande  hépatique.  La  dysenterie  des  pays  chauds,  particulière¬ 
ment,  est  souvent  suivie  d’abcès  du  foie,  et  chez  d’autres  malades 
d’une  hépatite  chronique,  qu’on  a  beaucoup  de  peine  à  faire  dispa¬ 
raître. 

Dans  un  chapitre  sur  les  maladies  de  la  rate,  Galien  établit 
qu’elles  ont  beaucoup  de  rapport  avec  les  maladies  du  foie,  qu’élles 
sont  caractérisées  par  le  gonflement  ou  la  dureté  plus  ou  moins 
considérable  de  l’organe,  et  qu’elles  produisent  une  coloration 
brune  de  la  peau,  due  à  la  présence  de  l’atrabile  dans  le  sang. 
Elles  sont  l’effet  ordinaire  des  fièvres  intermittentes  prolongées,  et 
quand  l’augmentation  de  volume  est  considérable,  il  en  résulte  la 
compression  du  foie,  qui  détermine  une  hydropisie  du  péritoine 
plus  ou  moins  prononcée.  Il  y  a  là  une  erreur  sur  laquelle  nous 
n’insisterons  pas,  car  elle  a  été  déjà  relevée  par  M.  Andral.  En 
effet,  Galien  place  dans  le  foie  une  causé  d’hydropisie  qui  est,  au 
contraire,  l’obstacle  à  la  circulation  du  sang  de  la  rate  dont  l’hy- 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


227 


pertrophie  entraîne  la  péritonite  chronique  ;  ou  bien  la  diminution 
d’albumine  du  sang  causée  par  la  cachexie  paludéenne. 

Galien  s’occupe  ensuite  de  la  dysenterie  qu’il  appelle  ulcération 
de  l’intestin,  et  dont  il  indique  les  relations  avec  l’hépatite  des  pays 
chauds  ;  de  la  lientérie,  du  volvulus ,  des  maladies  des  reins  (ab¬ 
cès  du  rein,  pissement  de  pus,  colique  néphrétique,  diabète  diffé¬ 
rent  de  la  polyurie  causée  par  une  maladie  d’estomac  et  qui  est  la 
polydipsie)  ;  des  maladies  de  vessie  dépendantes  des  parois  de  l’or¬ 
gane  ou  des  lésions  du  rein,  et  de  la  moelle  épinière  ;  des  maladies 
de  l 'utérus,  organiques  comme  le  cancer  du  col,  les  érosions,  les 
ulcérations,  les  végétations,  l’hypertrophie,  etc.,  ou  sans  altération 
de  l’état  matériel,  comme  Yhystérie,  qu’il  décrit  avec  beaucoup  de 
détails. 

Il  entre  même  à  ce  sujet  dans  les  hypothèses  les  plus  singulières 
sur  les  causes  de  ce  mal,  qu’il  attribue  à  la  prédominance  du  froid 
occasionnée  parla  rétention  delà  semence  féminine,  d’où  la  néces>- 
sité  de  certaines  applications  curatives  vaginales  et  enfin  du  ma¬ 
riage.  Ses  idées  sur  la  continence  chez  l’homme  sont  évidemment 
le  point  de  départ  de  sa  doctrine  au  sujet  de  l’hystérie,  et  c’est  une 
erreur  dont  le  temps  a  fait  justice.  Ce  qu’il  y  a  de  plus  important 
dans  ce  chapitre,  c’est  le  passage  où,  au  nom  de  l’anatomie,  Galien 
{traduction  de  Daremberg ,  t.  Il,  p.  689),  combat  l’opinion  accré¬ 
ditée  de  son  temps  par  Platon,  que  la  matrice  était  un  animal  dont 
les  mouvements  et  les  déplacements  jusqu’au  diaphragme  pouvaient 
produire  la  suffocation. 

Un  chapitre  est  consacré  à  la  description  de  Y  aménorrhée  et  de 
Yhyperménorrhagie,  donnant  lieu  à  la  décoloration  de  la  peau, 
l’œdème,  la  dyspepsie,  etc . 

Galien  parle  aussi  des  maladies  de  poitrine ,  de  Yhémoptysie 
avec  ulcère  du  poumon;  delà  pleurésie  chronique,  de  Yhydro- 
pneumothorax,  à  l’occasion  duquel  il  cite  la  fluctuation  thoracique; 
mais  s’il  nomme  le  tubercule  cpop.a  à  propos  des  maladies  des  vertè¬ 
bres  cervicales  détruites  par  cette  tumeur,  il  ne  paraît  pas  avoir 
connu  la  nature,  ni  l’évolution  et  les  conséquences  de  ce  produit 
morbide.  11  a  aussi  consacré  quelques  pages  aux  maladies  du  cœur, 
particulièrement  à  son  phlegmon  avec  dyspnée,  fréquence  des  batte¬ 
ments,  syncope,  défaillance,  etc.,  et  aux  blessures  pénétrantes  dont 
il  avait  observé  de  nombreux  exemples  en  sa  qualité  de  médecin  des 
athlètes. 

Tel  est,  en  résumé,  le  De  locis  affectis,  où  Galien  a  voulu  dé¬ 
montrer  que,  dans  les  maladies  les  plus  générales,  il  peut  se  pro¬ 
duire  et  il  se  produit  des  lésions  locales  importantes  pour  le  pro- 


228  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

nostic  et  pour  le  traitement.  Ces  lésions  locales  sont  appréciables 
par  l’anatomie,  laissent  des  traces  sur  le  cadavre,  ou  consistent  en 
simples  troubles  fonctionnels  sans  lésions  appréciables. 

§  IV.  —  THÉRAPEUTIQUE  DE  GALIEN. 

Les  œuvres  de  Galien  renferment  un  grand  nombre  de  mémoires 
particuliers  sur  différents  points  de  thérapeutique,  sur  Y utilité  de 
la  saignée,  sur  les  applications  de  ventouses,  de  sangsues ,  sur 
Yemploi  des  purgatifs,  etc.  ;  mais  ce  qu  elles  contiennent  de  très- 
important,  ce  sont  deux  livres  de  thérapeutique  générale,  le  Metho- 
dus  medendi  et  le  De  arte  curativa. 

Dans  le  Methodus  medendi,  qui  est  rempli  de  digressions  et  de 
polémique,  Galien  débute  en  s’adressant  à  Hiéron  pour  se  plaindre 
de  la  manière  dont  on  pratiquait  la  médecine  de  son  temps.  Cette 
imprécation  est  des  plus  curieuses  et,  chose  plus  extraordinaire,  elle 
est  de  tout  point  applicable  à  notre  époque. 

«  Ce  qui  m’a  empêché,  ô  Hiéron,  de  mettre  plus  tôt  au  jour  cet 
ouvrage,  ç’a  été  surtout  la  crainte  de  le  produire  en  vain  ;  car  dans 
notre  siècle,  presque  personne  n’a  de  cœur  à  la  recherche  de  la 
vérité.  On  est  tellement  entraîné  par  l’amour  de  l’argent,  des  hon¬ 
neurs,  de  la  volupté,  que  celui  qui  s’adonne  à  l’étude  de  la  sagesse, 
est  presque  regardé  comme  un  insensé.  Pour  la  plupart  des  hommes 
de  ce  temps,  la  sagesse,  qui  est  la  science  des  choses  divines  et  hu¬ 
maines,  n’existe  pas.  Ce  n’est  pas  celui  qui  excelle  dans  la  connais¬ 
sance  des  sciences  philosophiques  qu’ils  placent  au  premier  rang, 
mais  celui  qui  vide  le  plus  de  verres.  Sont-ils  malades,  il  n’appellent 
pas,  ils  n’enrichissent  pas  les  meilleurs  médecins,  mais  ceux  qui  les 
flattent,  qui  obéissent  à  leurs  caprices.  Veulent-ils  boire  froid,  ils 
le  leur  permettent  ;  ils  se  font,  en  un  mot,  leurs  complaisants,  bien 
différents  des  anciens  descendants  d’Esculape,  qui  commandaient  à 
leurs  malades  comme  des  généraux  à  leurs  soldats,  comme  des  rois 
à  leurs  sujets. 

>:>  Ainsi  se  conduisait  à  Rome  l’impudent  Thessalus,  arrivé  à  ce 
degré  de  témérité  qu’il  se  vantait  d’enseigner  tout  l’art  de  la  méde¬ 
cine  en  six  mois.  Attirés  par  une  semblable  promesse,  on  a  vu  les 
cordonniers,  les  tailleurs,  les  artisans  de  toute  sorte,  quittant  leurs 
occupations  manuelles,  se  rassembler  en  foule  autour  d’un  tel 
maître,  et,  au  grand  détriment  du  genre  humain,  se  mettre  à  exer¬ 
cer  la  plus  noble  et  la  plus  sainte  des  professions.  Mais  c’est  une 
maxime  de  bon  sens  reconnue  par  tous  les  sages,  que  l’on  ne  peut 
entreprendre  sûrement  la  cure  des  maladies,  si  d’abord  on  ne  con- 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


229 

naît  pas  la  nature  du  corps  dans  toutes  ses  parties.  Aussi  Hippo¬ 
crate,  notre  maître  à  tous,  nous  a-t-il  recommandé  d’étudier  tous  les 
détails  de  la  nature  humaine.  Il  faut,  pour  établir  la  légitimité  d’une 
bonne  thérapeutique,  que  l’on  étudie  dans  le  corps  et  sa  composi¬ 
tion  et  ses  qualités.  »  Il  finit,  dit  M.  Andral,  en  qualifiant  de  folie 
l’opinion  des  méthodistes  qui,  faisant  abstraction  de  toutes  ces  dif-, 
férences  de  mélanges,  ne  voient  dans  toute  maladie  que  deux  sortes 
d’altérations,  le  strictum  et  le  laxum.  «  Ils  ne  sont  pas  plus  rai¬ 
sonnables  que  le  naturaliste  qui ,  négligeant  les  caractères  nom¬ 
breux  qui  distinguent  les  animaux  entre  eux,  ne  s’attacherait  qu’à 
quelques-uns  de  ces  caractères,  et,  par  exemple,  diviserait  tout 
simplement  les  animaux  par  le  seul  caractère  qu’ils  sont  ou  ne  sont 
pas  raisonnables.  »  (Andral,  loc.  cit.) 

Après  avoir  indiqué  la  nécessité  de  remonter  du  trouble  d’action 
ou  de  fonction  à  la  lésion  de  l’organe  chargé  de  la  remplir,  Galien 
recommande  de  rechercher  la  cause  du  désordre  pour  la  faire  dispa¬ 
raître.  — Dans  le  second  livre  il  indique  les  règles  de  la  nomenclature 
des  maladies  d’après  leur  siège,  exemples  :  la  pleurésie,  l’encépha¬ 
lite,  la  métrite  ;  d’après  le  symptôme,  exemples  :  la  paralysie,  les  vo¬ 
missements,  le  hoquet;  d’après  la  cause,  exemple  :  la  mélancolie  ; 
d’après  la  ressemblance  avec  les  objets  extérieurs ,  exemples  :  le 
cancer,  les  polypes,  l’éléphantiase  ;  d’après  leur  nature,  exemple  : 
le  phlegmon;  enfin,  d’après  la  volonté  arbitraire  des  médecins: 
œdème,  furoncle,  dotième,  qui  est  peut-être  la  dothiénentérie,  ce 
qui  prouve  que  du  temps  de  Galien  la  lésion  intestinale  de  la  fièvre 
typhoïde  était  déjà  connue. 

Toute  thérapeutique  exige  la  connaissance  des  conditions  ordi¬ 
naires  de  la  santé,  la  connaissance  exacte  de  l’état  des  humeurs,  la 
recherche  des  indications  qui  résultent  de  l’alliance  de  l’observa¬ 
tion  et  du  raisonnement.  —  Sans  la  raison  qui  éclaire  l’expérience 
il  n’y  a  pas  de  véritable  médecin. 

Le  troisième  livre  est  consacré  à  divers  moyens  de  traitement  des 
solutions  de  continuité  externes  ou  internes,  des  hémorrhagies,  des 
fièvres,  de  l’inflammation,  etc.  —  Il  renferme  une  remarque  très- 
importante  au  sujet  des  ulcères  qu’on  ne  peut  cicatriser  par  le  trai¬ 
tement  local  ;  ils  dépendent  d’une  altération  du  sang  qu’il  faut  gué¬ 
rir,  d’où  la  nécessité  d’un  traitement  local  et  général. 

Le  cinquième  livre  renferme  les  préceptes  relatifs  au  traitement 
dès  hémorrhagies  par  les  petites  saignées  répétées  à  de  courts  inter¬ 
valles,  par  des  ventouses  loin  du  lieu  de  l’hémorrhagie,  sur  la  ma¬ 
melle,  par  exemple,  dans  l’hémorrhagie  utérine .  Contre  l’hémop¬ 
tysie  produite  par  l’ulcère  des  poumons,  outre  des  petites  saignées 


230  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

répétées  trois  fois  par  jour.  Galien  parle  des  emplastiques,  des  as¬ 
tringents  ;  des  purgatifs  s’il  n’y  a  pas  de  diarrhée,  particulièrement 
des  pilules  d’aloès,  de  scammonée,  de  coloquinte,  d’agaric  et  de 
gomme  arabique,  dont  il  est  l’auteur;  du  lait  d’animaux  nourris  de 
plantes  balsamiques,  de  l’exercice  modéré  dans  un  air  pur,  mais 
pour  lui  ces  moyens  ne  sont  bons  qu’avant  le  début  de  la  fièvre.  — 
Quand  les  malades  ont  la  fièvre,  ce  traitement  reste  inutile. 

Le  livre  VI  est  consacré  aux  fractures,  aux  blessures,  aux  plaies 
et  aux  lésions  des  muscles  et  des  nerfs. 

Dans  les  livres  VII,  VIII,  IX  et  X  Galien  s’occupe  du  traitement 
des  maladies  essentielles  et  des  fièvres  éphémères,  synoques  ou  ar¬ 
dentes.  Ici  la  saignée  joue  encore  un  grand  rôle,  et  c’est  la  chose 
curieuse,  puisque  aujourd’hui  le  moyen  est  abandonné  de  la  plupart 
des  médecins.  D’après  Galien,  la  saignée  empêchait  la  fièvre  de  de¬ 
venir  putride;  mais  il  ne  fallait  pas  y  recourir  d’une  manière  systé¬ 
matique.  Ce  moyen  avait  ses  contre-indications  dans  le  jeune  âge,  la 
faiblesse  des  sujets  et  l’état  des  forces;  il  ne  devait  être  mis  en, 
usage  que  si  le  sang  était  altéré  dans  ses  qualités  ou  si,  trop  abon¬ 
dant,  il  produisait  l’oppression  des  forces  et  la  distension  des  vais¬ 
seaux  et  leur  rupture. 

Les  lotions  froides,  les  bains,  l’aération  et  une  faible  alimentation 
étaient  les  accessoires  obligés  de  ce  traitement  des  fièvres. 

Dans  les  livres  XI  à  XIV,  il  n’est  question  que  du  traitement  du 
phlegmon,  des  tumeurs  et  de  l’érysipèle.  Partout  la  saignée  joue  up 
grand  rôle  dans  cette  thérapeutique,  mais  si  l’affection  était  mixte  et 
produite  par  l’afflux  du  sang  et  de  la  bile,  ce  moyen  reste  sur  le  se¬ 
cond  plan,  et  était  remplacé  par  les  vomitifs  et  par  les  purgatifs. 

Le  De  arte  curativa,  dont  Daremberg  nous  a  donné  la  traduction 
sous  le  titre  de  Méthode  thérapeutique,  à  Glaucon,  renferme  au 
début  un  des  principes  les  plus  importants  de  la  thérapeutique,  sa¬ 
voir  :  qu’il  faut  connaître  la  nature  commune  à  tous  les  hommes,  et 
la  nature  particulière  de  chaque  individu.  On  y  trouve  ensuite  le 
traitement  des  fièvres  éphémères,  de  la  fièvre  tierce,  quarte  et  quo¬ 
tidienne;  des  fièvres  continues;  de  l’inflammation,  de  l’œdème, 
du  squirrhe,  des  tumeurs  de  la  rate  et  du  foie,  des  abcès  simples  et 
fistuleux,  du  cancer,  de  l’élépbantiasis,  etc.  C’est  un  peu  la  reproduc¬ 
tion  de  ce  qu’on  trouve  dans  le  Méthodus  medendi. 

Outre  ces  deux  ouvrages,  Galien  a  publié  un  grand  nombre  de 
traités  spéciaux  de  thérapeutique  sur  Y ouverture  de  la  veine , 
contre  Érasistrate ,  et  contre  les  Érasistratéens,  sur  les  moyens 
de  guérir  par  la  saignée  ;  sur  l’emploi  des  saignées  locales ,  ven¬ 
touses,  scarifications,  sangsues,  etc. 


DES  NATURISTES  —  GALIEN 


231 


Ce  traité  sur  l’emploi  rationnel  de  la  saignée  est  extrêmement 
remarquable,  et  fort  riche  en  indications  thérapeutiques.  Ainsi  Ga¬ 
lien  indique  les  affections  ou  diathèses  qui  réclament  les  émissions 
sanguines  (la  pléthore,  à  moins  qu’il  ne  s’agisse  d’un  enfant  ou 
d’un  vieillard)  ;  les  effets  produits  par  les  pertes  de  sang  sur  l’or¬ 
ganisme,  selon  les  idiosyncrasies,  les  saisons  etc.;  les  cas  où,  sans 
maladie  ni  diathèse,  l’homme  doit  être  saigné  ;  l’époque  de  la  ma¬ 
ladie  où  il  faut  pratiquer  la  saignée  ;  la  veine  qu’il  convient  d’ouvrir 
(celle  du  côté  malade)  ;  les  cas  qui  exigent  une  ou  plusieurs  sai¬ 
gnées  ;  les  indications  de  pousser  l’évacuation  sanguine  jusqu’à  la 
défaillance  (fièvre  très-intense),  et  il  parle,  en  terminant,  et  de  l’ar¬ 
tériotomie,  et  des  émissions  sanguines  locales,  en  indiquant  les 
moyens  de  les  pratiquer. 

Plusieurs  autres  ouvrages  sont  consacrés  à  la  médication  purga¬ 
tive,  comprenant  à  la  fois  les  vomitifs  et  les  purgatifs.  Il  y  a  le  De 
purgantium  medicamentorum  facultatibus ,  où  Galien  fait  con¬ 
naître  l’action  élective  de  chacun  des  purgatifs  sur  la  bile  jaune, 
sur  la  bile  noire  ou  sur  la  pituite,  et  un  livre  sur  les  indications 
des  purgatifs.  Dans  ce  dernier,  Galien  se  demande  :  Dans  quel 
cas  faut-il  purger  9  Par  quels  moyens  9  Quand  faut-il  purger  9 

Il  ne  faut  pas  purger  les  individus  parfaitement  sains,  mais  c’est 
une  bonne  chose  chez  les  personnes  qui,  par  des  malaises,  vers  le 
printemps,  sont  disposées  à  être  malades.  Les  affections  épileptiques 
et  apoplectiques  réclament  le  purgatif  de  la  pituite  ;  les  maladies  ar¬ 
ticulaires  avec  grande  chaleur,  celles  de  la  bile  et  celles  des  hu¬ 
meurs  froides,  au  moyen  d’une  évacuation  du  phlegme.  En  tout  cas, 
les  malades  doivent  être  préparés  quelques  jours  d’avance  par  des 
boissons  acidulées  et  rafraîchissantes. 

En  comparant  l’action  des  vomitifs  à  celle  des  purgatifs,  il  spé¬ 
cifie  les  cas  où  il  faut  employer  les  uns  plutôt  que  les  autres  ;  ainsi, 
en  été,  les  vomitifs  sont  préférables,  tandis  qu’en  hiver,  il  vaut 
mieux  recourir  aux  purgatifs.  La  bile  doit  être  évacuée  par  le  haut, 
la  pituite  par  le  bas,  et  certaines  maladies  contre-indiquent  formel¬ 
lement  l’emploi  des  vomitifs,  telles  sont  les  affections  chroniques 
de  la  poitrine,  l’étroitesse  de  cette  cavité,  etc.  Ce  sont  là  autant  de 
remarques  qui  attestent  l’expérience  de  Galien. 

Telles  sont  les  doctrines  de  Galien  sur  la  philosophie  naturelle, 
sur  l’anatomie,  la  physiologie,  la  pathologie  générale  et  spéciale, 
enfin  sur  la  thérapeutique.  C’est,  malgré  la  destruction  de  quelques 
manuscrits,  un  ensemble  extrêmement  complet  et  très  bien  or¬ 
donné  de  la  médecine  au  premier  siècle  de  Jésus-Christ.  On  n’y 
trouve  pas,  il  est  vrai,  un  exposé  méthodique  des  connaissances  mé- 


232  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

dicales  semblable  à  ceux  que  nous  faisons  aujourd’hui,  car  ce  sont 
des  traités  particuliers  écrits,  non  pour  le  public,  mais  pour  des 
amis,  et  auxquels  on  n’a  pas  mis  la  dernière  main.  Néanmoins,  on 
sent  qu’il  y  a  dans  cette  œuvre  colossale  une  personnalité  puis¬ 
sante,  dont  la  pensée  vigoureuse  vous  saisit,  vous  étonne  et  vous 
contraint  à  l’admiration,  malgré  ses  écarts,  et  je  dirai  plus,  malgré 
ses  erreurs.  On  comprend  l’influence  d’un  tel  homme  dans  le 
monde,  et  l’autorité  dont  il  a  joui  pendant  quatorze  siècles  s’ex¬ 
plique  par  l’immensité  de  son  œuvre.  Quand  on  le  compare  à  Hip¬ 
pocrate,  on  voit  que  ce  sont  des  hommes  de  même  ordre,  avant  tout 
dévoués  à  la  science  et  à  la  vérité,  imbus  de  la  même  philosophie 
naturelle,  et  des  mêmes  principes  d’observation  et  de  morale,  ne 
différant  que  par  la  forme.  L’un,  dans  un  langage  concis  et  apho¬ 
ristique,  exprime  sobrement  sa  pensée,  toujours  en  peu  de  mots, 
tandis  que  l’autre,  plus  verbeux,  touche  souvent  à  la  prolixité.  Tous 
deux  représentent  en  médecine  la  cause  de  la  nature  obéissant  à  une 
loi  suprême,  émanée  de  Dieu,  pour  la  conservation  du  type  des 
êtres  créés,  au  milieu  des  causes  de  destruction  qui  les  environnent. 
Ce  sont  des  naturistes. 


CHAPITRE  IV 

ORIBASE 

Parmi  les  successeurs  inspirés  des  doctrines  de  Galien,  le  plus 
célèbre  est  certainement  Oribase.  Ce  médecin,  né  à  Pergame,  vécut 
au  ive  siècle  de  l’ère  chrétienne.  Il  s’attacha  de  bonne  heure  à  la 
fortune  de  Julien,  dit  l’Apostat,  dont  il  servit  les  desseins  ambi¬ 
tieux,  et  il  le  suivit  dans  les  Gaulés  quand  ce  prince  en  fut  le  gou¬ 
verneur.  Il  revint  ensuite  à  Rome  avec  Julien  devenu  empereur,  et 
fut  envoyé  à  la  questure  de  Constantinople  d’où  il  fut  disgracié  et 
banni  en  363,  après  la  mort  de  son  souverain.  Réfugié  chez  les 
barbares,  Oribase  soutint  ce  revers  avec  une  noblesse  de  sentiments 
digne  d’éloges,  et  il  se  fit  une  telle  réputation  par  son  talent  et  par 
ses  guérisons,  qu’on  l’honorait  comme  un  dieu.  Rome  le  rappela 
dans  ses  murs.  Les  empereurs  Valens  de  Constantinople  et  Valen¬ 
tinien  ïï  lui  rendirent  ses  biens  confisqués  et  le  laissèrent  jouir  jus¬ 
qu’à  la  fin  de  ses  jours  de  sa  haute  réputation  et  de  sa  fortune.  Il  pa¬ 
raît  qu’on  le  regardait  comme  le  plus  savant  de  son  époque  et  un 
des  hommes  les  plus  aimables  qui  se  puissent  rencontrer. 

Oribase  est  moins  un  auteur  original  qu’un  compilateur  intelli- 


DES  NATURISTES  —  ORIBASE 


233 

gent.  Ses  livres  SGnt  formés  d’extraits  empruntés  à  différents  au¬ 
teurs,  et  notamment  à  Galien,  dont  il  partage  à  ce  point  les  idées, 
qu’on  l’a  surnommé  le  Singe  de  Galien.  Sous  ce  rapport,  c’est  un 
naturiste.  Un  grand  nombre  de  ses  livres  a  péri,  mais  il  en  reste 
plusieurs,  notamment  ce  qu’on  appelle  la  Collection  médicale,  faite 
d’après  les  ordres  de  l’empereur  Julien,  et  dont  MM.  Daremberg  et 
Bussemaker  ont  fait  une  traduction  française. 

«  Empereur  Julien,  j’ai  achevé,  suivant  votre  désir,  pendant  notre 
séjour  dans  les  Gaules  occidentales,  l’abrégé  que  votre  divinité  m’a¬ 
vait  commandé,  et  que  j’ai  tiré  uniquement  des  écrits  de  Galien. 
Après  avoir  loué  cette  collection,  vous  me  commandâtes  un  second 
travail,  celui  de  rechercher  et  de  rassembler  ce  qu’il  y  a  de  plus 
important  dans  les  meilleurs  médecins,  et  tout  ce  qui  contribue  à 
atteindre  le  but  de  la  médecine  ;  je  me  décidai  volontiers  à  faire  ce 
travail  autant  que  j’en  étais  capable,  persuadé  qu’une  pareille  col¬ 
lection  serait  très-utile,  puisque  les  lecteurs  pourraient  y  trouver 
rapidement  ce  qui,  dans  chaque  cas,  convient  aux  malades.  Jugeant 
qu’il  est  superflu,  et  même  tout  à  fait  absurde,  de  répéter  plusieurs 
fois  la  même  chose,  en  puisant  chez  les  auteurs  qui  ont  le  mieux 
écrit,  et  chez  ceux  qui  n’ont  pas  composé  leurs  ouvrages  avec  le  même 
soin,  je  prendrai  uniquement  dans  les  meilleurs  écrivains,  n’omet¬ 
tant  rien  des  matériaux  qui  m’étaient  fournis  autrefois  par  Galien 
seul,  coordonnant  mon  ouvrage  d’après  la  considération  que  cet  au¬ 
teur  Remporte  sur  tous  ceux  qui  ont  traité  le  même  sujet,  parce 
qu’il  se  sert  des  méthodes  et  des  définitions  les  plus  exactes,  at¬ 
tendu  qu'il  suit  les  'principes  et  les  opinions  hippocratiques. 
J’adopterai  ici  l’ordre  suivant  :  je  rassemblerai  d’abord  ce  qui  con¬ 
cerne  la  matière  de  l'hygiène  et  de  la  thérapeutique,  ensuite  ce 
qui  a  été  dit  sur  la  nature  et  la  structure  de  l’homme,  puis  ce 
qui  regarde  la  conservation  de  la  santé  et  le  rétablissement  des 
forces  chez  les  malades ,  après  cela  ce  qui  tient  à  la  doctrine  du 
diagnostic  et  du  pronostic,  enfin  je  traiterai  de  la  guérison  des 
maladies  et  des  symptômes ,  en  un  mot  de  ce  qui  est  contre  na¬ 
ture;  je  commencerai  par  les  propriétés  des  aliments.  »  (Oribase, 
Daremberg  et  Bussemaker ,  t.  I.  p.  2.) 

Dans  le  premier  volume  de  cette  édition  française,  il  est  successi¬ 
vement  question  des  aliments  usuels  et  de  leurs  qualités  diges¬ 
tives  ,  des  qualités  attribuées  aux  aliments,  selon  qu’ils  sont  atté¬ 
nuants,  incrassants,  produisant  des  humeurs  visqueuses,  crues, 
des  humeurs  froides,  de  la  pituite,  de  la  bile,  de  l’atrabile,  etc.; 
des  aliments  favorables  ou  nuisibles  à  l’estomac  ;  nuisibles  à  la  tête, 
resserrant  ou  relâchant  le  ventre,  refroidissants,  desséchants,  hu- 


234  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

mectants,  échauffants,  etc.  ;  enfin  de  la  préparation  des  aliments.  Ce 
livre  IY  est  extrêmement  curieux,  et  montre,  par  ces  détails  culi¬ 
naires,  donnés  avec  la  gravité  convenable,  qu’il  n’y  a  pas  de  petites 
choses  pour  le  véritable  médecin.  Galien,  Aétius,  Rufus,  Dioclès, 
Dioscoride,  etc.,  sont  les  auteurs  des  recettes  citées  par  Oribase. 

Dans  le  livre  suivant,  Oribase  expose  le  bien  et  le  mal  qu’on  a  dit 
de  Veau,  ses  avantages  et  ses  inconvénients,  sa  température  et  les 
moyens  de  l'améliorer  ou  de  la  purifier.  Il  parle  ensuite  du  vin  et 
de  ses  espèces  ;  du  vinaigre ,  des  vins  et  vinaigres  médicamen¬ 
teux,  etc. 

Tout  le  livre  VI  est  consacré  aux  exercices ,  au  coucher,  au  repos, 
à  l’abstinence,  au  sommeil  et  à  la  veille,  à  la  conversation,  à  la  dé¬ 
clamation,  aux  différentes  espèces  de  frictions,  à  la  promenade, 
à  la  course,  à  l’équitation,  au  mouvement  dans  les  fièvres,  à  la  na¬ 
tation,  à  la  lutte  et  au  combat  simulé,  à  la  gesticulation,  au  jeu 
de  paume,  au  jeu  des  haltères,  au  coït,  etc.  ;  et  tous  ces  articles 
sont  extraits  de  Galien,  de  Rufus,  d’ Athénée,  d’Anthyllus,  d’Héro¬ 
dote,  d’ Aétius,  etc. 

Dans  le  deuxième  volume,  qui  commence  par  les  livres  VIIe  et 
VIIIe,  Oribase  rapporte  les  extraits  les  plus  importants  des  mêmes 
auteurs,  mais  surtout  de  Galien,  sur  les  émissions  sanguines  et 
sur  les  évacuations.  Tout  ce  qu’il  est  utile  de  savoir  sur  les  affec¬ 
tions  qui  réclament  la  saignée,  sur  sa  répétition,  sur  la  quantité  de 
sang  à  enlever,  sur  les  veines  à  inciser,  sur  la  manière  d’oçérer, 
sur  la  saignée  artérielle,  sur  les  ventouses  et  sur  les  sangsues,  se 
trouve  indiqué.  Relativement  aux  évacuations,  le  travail  est  le 
même.  Quels  sont  les  gens  à  purger?  Gomment  le  faire?  Quels  sont 
les  moyens  purgatifs?  Quelle  préparation  doit  subir  la  personne 
que  l’on  veut  purger?  Toutes  ces  questions  sont  résolues  au  moyen 
de  citations  variées,  et  Oribase  parle  ensuite  des  avantages  et  des 
inconvénients  de  l’hellébore,  des  masticatoires,  des  fumigations,  des 
errhins,  des  lacrymatoires,  des  diurétiques,  des  hémagogues,  des 
sudorifiques,  des  vomissements,  des  injections,  des  lavements,  des 
suppositoires,  etc.  Deux  chapitres  sont  consacrés,  l’un  à  la  révul¬ 
sion  et  l’autre  à  la  dérivation.  Ils  sont  empruntés  à  Galien. 

Le  livre  IX  renferme  les  principes  relatifs  à  l’appréciation  de  l’air, 
de  ses  variations  et  qualités,  des  vents;  du  lever  et  du  coucher  des 
constellations;  des  localités,  de  la  chambre  des  malades  et  de  leur 
coucher,  des  exhalaisons  salubres  ou  nuisibles,  etc.  Il  se  termine 
par  de  nombreux  extraits  concernant  la  manière  de  faire  une  tren¬ 
taine  d’espèces  de  cataplasme. 

Dans  le  livre  X,  Oribase  rapporte  ce  qu’on  faisait  de  son  temps  en 


DES  NATURISTES  —  ORIBASE 


235 


fait  de  médication  topique ,  et  la  balnéation,  qui  occupait  une  si 
grande  place  dans  l’hygiène  de  l’antiquité,  est  racontée  dans  tous 
ses  détails.  Après  les  opinions  des  médecins  de  l’époque  sur  les 
bains  d’eau  douce,  d’eau  de  mer,  sur  les  bains  artificiels,  sur  les 
bains  minéraux  naturels,  sur  les  bains  froids,  sur  les  bains  d’huile, 
sur  les  bains  de  sable,  sur  les  bains  d’étuve,  on  trouve  celles  qui 
sont  relatives  à  l’usage  des  emplâtres,  des  sinapismes,  des  épila- 
toires,  des  onguents,  etc. 

Les  livres  suivants,  XIVe  et  XVe,  traitent  des  médicaments  sim¬ 
ples,  et  ils  commencent  par  des  citations  de  Galien,  dans  lesquelles 
se  trouve  l’explication  de  l’action  médicatrice  par  la  prédominance 
des  qualités  élémentaires  [chaud,  sec,  froid  et  humide )  des  subs¬ 
tances  employées.  Toutes  ces  théories,  qui  nous  semblent  si  étran¬ 
ges,  ont  été  pendant  douze  siècles  considérées  comme  le  résultat 
des  données  de  l’expérience,  et  c’est  à  ce  titre  qu’elles  avaient 
cours  en  médecine.  En  effet,  malgré  ses  tendances  de  raisonneur, 
Galien  déclare  que  c’est  par  l’expérience  qu’il  faut  découvrir  les  pro¬ 
priétés  des  médicaments  ( loc .  cit.,  tom.  II,  p.  484).  Il  indique  de 
cette  façon  les  médicaments  qui  échauffentau  premier,  au  deuxième, 
au  troisième  et  au  quatrième  degré  ;  les  substances  qui refroidissent 
au  premier,  au  deuxième,  au  troisième  et  au  quatrième  degré  ;  les 
substances  qui  dessèchent  et  qui  humectent  également  au  premier, 
au  deuxième,  au  troisième  et  au  quatrième  degré  ;  sur  les  médi- 
camebts  subtils  et  à  particules  grossières  ;  sur  les  médicaments 
renforçants,  maturatifs,  suppuratifs,  ramollissants,  endurcis¬ 
sants,  relâchants ,  emplastiques,  purgatifs ,  béchiques,  désob¬ 
struants,  détersifs,  diurétiques,  etc.  ,  les  médicaments  qui  purgent 
la  rate,  le  foie,  les  reins,  le  poumon  ;  les  médicaments  raréfiants, 
apéritifs,  condensants,  resserrants,  sudorifiques,  caustiques, 
pùtréfactifs,  destructifs,  cicatrisants,  attractifs ,  répercussifs, 
astringents  ;  les  médicaments  qui  provoquent  la  perspiration,  les 
règles,  le  lait,  le  sperme  ;  enfin  les  propriétés  générales  de  chaque 
médicament.  Il  est  impossible,  malgré  les  prétentions  avouées  de 
n’émettre  que  des  opinions  conformes  à  l’expérience,  d’avancer  plus 
de  choses  incertaines,  douteuses,  hypothétiques,  et  d’entasser  plus 
de  chimères  les  unes  sur  les  autres.  Il  n’y  a  pas  de  médecin  aujour¬ 
d’hui  capable  d’accepter  les  trois  quarts  des  opinions  de  Galien  ou 
de  Zopyre,  sur  la  matière  médicale,  et  la  classification  que  j’ai  citée 
plus  haut  en  est  la  preuve  évidente. 

Le  troisième  volume  de  la  traduction  d’Oribase  par  Bussemaker 
et  Daremberg  est  extrêmement  intéressant  par  les  notions  de  phi¬ 
losophie,  de  physiologie,  d’hygiène  de  pathologie,  d’anatomie  et  de 


236  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

chirurgie  qu’il  renferme.  C’est  presque  une  encyclopédie  formée 

d’extraits  les  mieux  choisis  dans  les  auteurs  que  nous  avons  cités. 

La  question  des  éléments,  de  la  différence  des  tempéraments  et 
de  la  structure  du  corps  compose  le  livre  XXI,  et  celle  de  la  géné¬ 
ration  est  renfermée  dans  le  livre  XXII,  mais  la  partie  intéressante 
du  volume  se  trouve  dans  le  livre  XXIII  où  se  trouvent  des  frag¬ 
ments  d’ Athénée  sur  l 'habitude  ;  de  Rufus,  sur  le  régime  des  jeunes 
filles;  de  Galien,  sur  la  conception ,  sur  les  rapports  sexuels,  sur 
la  manière  d’élever  les  enfants,  sur  le  choix  d’une  nourrice,  sur 

Y  épreuve  du  lait,  sur  les  aphthes  des  enfants ,  etc.  Tout  ce  qui 

est  relatif  à  1  hygiène  de  la  première  enfance  est  exposé  de  la  façon  la 
plus  vraie,  la  plus  conforme  à  l’observation  et  nous  n’avons  guère 
rien  changé  à  ces  préceptes  qui  sont,  après  quinze  siècles,  la  règle 
de  la  science  actuelle.  . 

Dans  les  livres  XXIV  et  XXV  il  n’est  question  que  d’anatomie,  et, 
sauf  quelques  extraits  de  Soranus  et  de  Rufus,  toute  la  splanchno- 
logie,  et  elle  est  complète,  toute  l’ostéologie,  la  myologie  et  la  des¬ 
cription  des  os,  des  nerfs  et  des  vaisseaux  est  empruntée  à  Galien. 

Le  dernier  livre  de  ce  volume  est  consacré  aux  tumeurs  contre 
nature,  à  l’inflammation,  à  la  diathèse  fluxionnaire,  ce  que  nous 
appelons  aujourd’hui  des  congestions,  aux  abcès  qui  succèdent  à 
l’inflammation,  au  traitement  médical  et  chirurgical  des  abcès,  à 
l’excision  des  côtes,  aux  abcès  du  foie,  de  la  rate  et  du  rectum,  aux 
fistules  et  à  leur  traitement  chirurgical,  aux  bubons,  à  la  gangrène, 
à  l’érysipèle,  aux  squirrhes,  aux  furoncles,  etc.  Tout  ce  livre  est 
très-intéressant  et  au  milieu  de  quelques  vues  théoriques  inaccep¬ 
tables  et  de  certaines  pratiques  abandonnées  de  la  chirurgie  con¬ 
temporaine,  on  y  trouve  des  faits  importants  qui  attestent  un  état 
très-avancé  de  la  science.  Tous  ces  extraits  sont  empruntés  à  Galien, 
à  Antyllus,  à  Héliodore,  à  Rufus,  à  Dioclès,  àMégès,  à  Archigène,  à 
Apollonius,  c’est-à-dire  aux  hommes  qui  avaient  alors  la  plus  grande 
autorité  médicale. 

Dans  le  quatrième  volume  se  trouve  un  autre  livre  sur  les  tu¬ 
meurs  comprenant  les  stéatomes  d’ Antyllus;  les  œthér ornes  d’ Hé¬ 
liodore  ;  le  ganglion  de  Rufus  et  d’Héliodore  ;  les  acrochordores  et 
les  carcinomes  de  Rufus  ;  les  acrochordores  et  les  formicaires 
d’Héliodore  ;  la  contracture  d’ Antyllus  ;  le  filet,  les  scrofules,  les 
varices  des  jambes  (Galien);  les  varices  du  scrotum  d’Héliodore  ; 

Y  emphysème, Y  anévrysme,  le  colobome,  Y  éléphantiasis  (Rufus)  ; 
son  traitement  par  Philamène,  etc. 

Un  livre  est  ensuite  consacré  tout  entier  aux  fractures.  Il  est 
formé  d’extraits  d’Hippocrate,  de  Galien  et  se  termine  par  des  ar- 


DES  NATURISTES  —  ORIBASE 


237 


ticles  sur  la  carie  du  crâne  d’Héliodore,  sur  l’hémorrhagie  ménin¬ 
gée  d’Archigène,  sur  les  hydrocéphales  d’Antyllus,  sur  les  signes 
pronostics  d’Archigène,  sur  V  exostose  d’Héliodore  et  sur  l’aio- 
pécie. 

Il  y  a  un  autre  livre  sur  les  luxationss  traumatiques  (Hippo¬ 
crate  et  Galien)  ;  sur  les  luxations  spontanées  par  Asclépiade,  de 
Bithynie  ;  sur  Y amputation  par  Héliodore,  et  sur  la  gangrène  des 
doigts. 

Les  lacs  et* les  bandages ,  ainsi  que  les  machines  du  temps  et 
leur  emploi  dans  la  réduction  des  luxations  font  l’objet  de  deux 
autres  livres  très-étendus  où  le  chirurgien  trouvera  d’utiles  enseigne¬ 
ments  pour  apprécier  l’état  de  la  chirurgie  à  cette  époque  reculée. 

Restent  enfin  trois  livres  :  l’un  consacré  aux  affections  des  or¬ 
ganes  génito-urinaires  et  aux  hernies  ;  l’autre  sur  les  ulcères  en 
général,  et  l’on  y  trouve  sous  le  titre  d 'ulcères  pestilentiels,  par 
Rufus,  la  description  succincte  de  l’angine  gangréneuse,  ulcé¬ 
reuse  et  couenneuse  de  l’enfance,  traitée  par  le  sulfate  de  cuivre, 
l’alun  de  plume  brûlée,  les  purgatifs  et  la  cautérisation.  Le  dernier 
enfin  a  pour  objet  les  formules  médicamenteuses  à  employer  dans 
toutes  les  maladies.  Nous  regrettons  que  MM.  Bussemaker  etDarem- 
berg  n’en  aient  pas  donné  la  traduction. 

Si  nous  ne  pouvons  juger  le  mérite  réel  d’Oribaseet  ce  que  son 
talent  a  pu  avoir  d’original,  nous  devons  reconnaître  qu’il  a  rendu 
un  véritable  service  à  la  science  en  choisissant  d’après  ses  idées  les 
morceaux  de  médecine  qui  de  son  temps  lui  ont  paru  mériter  l’hon¬ 
neur  d’une  reproduction.  Sa  compilation  nous  fait  mieux  connaître 
Galien  que  les  livres  si  souvent  prolixes  de  cet  auteur  et  elle  ren¬ 
ferme  des  fragments  d’auteurs  dont  les  ouvrages  détruits  par  les 
révolutions  seraient  inconnus  de  nous.  A  cet  égard,  le  nom  d’Oribase, 
sectateur  de  Galien,  ne  périra  point.  Cet  auteur  n’a  pas  laissé 
d’œuvre  personnelle,  cependant  on  dit  qu’il  est  le  premier  à  avoir 
fait  connaître  üne  forme  particulière  de  mélancolie  qui  touche  à  l’a¬ 
liénation  et  dans  laquelle  les  malades  se  croient  changés  en  loups 
(lycanthropie)  et  la  nuit  courent  les  champs  et  les  cimetières  en 
poussant  des  cris  affreux. 


238 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


CHAPITRE  V 

AÉTIUS 

Aétius  est  un  médecin  du  Ve  siècle  qui  étudia  la  médecine  à 
Alexandrie,  où  il  la  pratiqua  avec  succès  avant  de  venir  à  Constanti¬ 
nople.  C’est  un  compilateur  qui  dans  ses  livres  a  publié  un  grand 
nombre  de  fragments  de  l’antiquité  qu’on  ne  retrouve  pas  ailleurs. 
On  peut  le  considérer  comme  un  partisan  des  doctrines  de  Galien, 
et  par  conséquent  comme  un  naturiste,  mais  sa  crédulité  en  ferait 
plutôt  un  mystique.  —  C’est,  dit-on,  le  premier  médecin  de  quelque 
importance  qui  ait  embrassé  le  christianisme. 

Eloy  dit  qu’il  a  fait  connaître  plusieurs  maladies  nouvelles,  parti¬ 
culièrement  de  celles  qui  ont  les  yeux  pour  siège.  Il  a  publié  un 
livre  entier  sur  les  médicaments  externes  et  sur  les  emplâtres  aux¬ 
quels  il  accordait  une  grande  efficacité.  —  Son  opinion  était  très- 
favorable  à  l’emploi  du  cautère  actuel  ou  potentiel  et  il  en  conseil¬ 
lait  l’emploi  répété  dans  l’asthme,  dans  la  phthisie  et  dans  l’em- 
pyème.  —  On  appliquait  ce  remède  sur  les  os  comme  le  sternum, 
à  la  nuque,  a  la  clavicule  et  sur  les  pariétaux. 

Très-superstitieux ,  il  accordait  une  très-grande  confiance  aux 
amulettes  et  aux  charmes  qui  étaient  très  en  vogue  chez  les  Égyp¬ 
tiens,  et  une  fois  converti  au  christianisme,  on  le  voit  apporter  sa 
foi  dans  l’exercice  de  la  médecine,  en  croyant  à  l’intervention  im¬ 
médiate  de  la  divinité  dans  la  guérison  des  maladies.  —  Ainsi,  d’a¬ 
près  Dezeimeris,  il  conseillait  contre  la  piqûre  des  abeilles  l’appli - 
cation  d’un  cachet  de  fer  gravé  d’une  croix,  pensant  que  le  signe 
du  chrétien  appliqué  sur  les  parties  devait  empêcher  l’inflammation 
de  se  produire.  —  En  rapportant  la  composition  d’un  certain  on¬ 
guent,  il  recommande  de  dire  à  voix  basse  ces  paroles  au  moment 
de  son  emploi  :  «  Que  le  Bien  d’ Abraham,  le  Bien  d'Isaac,le 
Bieu  de  Jacob  daigne  accorder  à  ce  médicament  telle  ou  telle 
vertu.  »  Ailleurs  il  conseille  pour  extraire  un  os  du  gosier  de  pro¬ 
noncer  ces  mots  :  «  Os,  sors  de  ce  gosier  comme  Jésus- Christ 
sortit  du  ventre  de  la  baleine ;  »  ou  bien  encore  :  «  Os,  je  te  con¬ 
jure  par  Biaise,  martyr  et  serviteur  de  Jésus-Christ,  de  sortir  ou  de 
descendre.  »  —  C’était  à  la  fois  un  naturiste  et  un  mystique. 

Les  écrits  d’ Aétius,  divisés  en  quatre  livres  (tetrdbïbles) }  formés 
chacun  de  quatre  sections,  comprenant  plusieurs  chapitres,  renfer¬ 
ment  la  médecine  et  la  chirurgie  de  l’époque,  moins  les  connais- 


DES  NATURISTES  —  ALEXANDRE  DE  TRALLES 


239 


sances  anatomiques  et  la  partie  relative  aux  luxations  et  aux  frac¬ 
tures.  —  Ce  sont  des  ouvrages  utiles  à  consulter,  et  j’y  reviendrai 
plus  loin,  en  parlant  de  r histoire  de  la  chirurgie.  (Voyez  Anato- 

MISME.)  ' 


CHAPITRE  VI 

ALEXANDRE  DE  TRALLES 

Alexandre  Trallien,  ainsi  nommé  à  cause  de  sa  naissance  dans  la 
ville  de  Tralles,  en  Lydie,  vécut  au  Ve  ou  au  vie  siècle,  en  560,  sous 
l’empire  de  Justinien  Ier,  dit  le  Grand.  —  La  preuve,  dit  Éloy,  c’est 
que  dans  ses  ouvrages  il  cite  fréquemment  Aétius,  un  médecin  du 
ve  siècle. 

Fils  du  médecin  Étienne,  et  ayant  reçu  l’instruction  la  plus  soi¬ 
gnée,  Alexandre  voyagea  beaucoup  en  Asie  et  en  Europe,  dans  les 
Gaules,  en  Espagne  et  en  Italie  pour  venir  se  fixer  à  Rome.  Il  n’é¬ 
crivit  que  très-tard,  à  un  âge  avancé,  mais  ce  fut  un  auteur  remar¬ 
quable,  le  dernier,  dit  Éloy,  «  de  l’âge  qui  a  précédé  la  décadence  des 
lettres,  qui  se  soit  fait  un  plan  avant  d’écrire,  et  qu’on  puisse  appeler 
un  écrivain  original.  »  C’est,- avec  Arétée,  le  meilleur  auteur  en 
médecine  qui  ait  paru  parmi  les  Grecs  depuis  le  temps  d’Hippocrate. 

Il  commence  par  les  maladies  de  la  tête,  d’où  il  descend  à  celles 
de  toutes  les  parties  du  corps  en  suivant  un  ordre  anatomique,  et  il 
termine  par  deux  chapitres  sur  la  goutte  et  sur  les  fièvres.  Dans  cêt 
exposé,  on  le  voit  s’inspirer  surtout  de  l’observation  et  de  l’expé¬ 
rience  pour  rechercher  le  diagnostic  des  maladies,  mais  il  reste  cons¬ 
tamment  dominé  par  les  doctrines  du  divin  Galien ,  dont  il  ne 
s’écarte  que  rarement  mais  à  regret  et  par  amour  de  la  vérité.  — 
Sous  ce  rapport  Alexandre  Trallien  peut  être  considéré  comme 
appartenant  à  l’école  des  naturistes,  mais,  comme  la  plupart  des  mé¬ 
decins  de  son  temps,  il  a  un  pied  dans  le  mysticisme  et  croyait  un 
peu  à  la  magie.  —  Sa  crédulité  thérapeutique  était  excessive,  et  on 
l’accuse  d’avoir  tiré  bien  des  choses  sur  les  amulettes  et  sur  les  en¬ 
chantements  dans  les  écrits  d’ Osthœnès,  célèbre  magicien  de  la  Perse. 

Ses  livres  sont  dédiés  à  Cosmos,  le  fils  de  son  premier  maître  : 

«  Puisque  vous  désirez,  mon  cher  Cosme,  que  je  vous  expose  lès 
médications  dont  j’ai  fréquemment  éprouvé  l’efficacité  dans  les  ma¬ 
ladies,  je  m’empresse  d’acquiescer  à  votre  demande  en  souvenir  de 
la  bienveillance  dont  vous  et  votre  père  m’avez  honoré....  Je  m’es¬ 
time  heureux  d’avoir,  dans  ma  vieillesse,  cette  occasion  de  vous 


240  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

complaire,  et  puisque  je  ne  puis  désormais  supporter  la  fatigue, 
j’ai  résolu  de  consigner  ici  succinctement  les  connaissances  que  j’ai 
acquises  par  une  longue  pratique.  J’espère  que  ceux  qui  liront  ce 
livre  saus  prévention  seront  charmés  de  la  clarté  et  de  la  concision 
de  mon  style.  Je  me  suis  étudié  à  me  servir  autant  que  possible  de 
termes  communs  et  usuels,  afin  de  mettre  ma  diction  à  la  portée  du 
vulgaire  même.  Nous  commencerons  par  les  fièvres  éphémérines, 
suivant  la  méthode  du  divin  Galien,  à  laquelle  nous  tâcherons  de 
nous  conformer  en  ceci  comme  dans  le  reste.  » 

C’est  là  une  explicite  profession  de  foi  ;  mais,  comme  nous  l’a¬ 
vons  dit,  s’il  a  pour  les  doctrines  du  médecin  de  Pergame  la  véné¬ 
ration  de  son  époque,  il  n’en  suit  pas  moins,  pour  sa  thérapeutique, 
les  leçons  de  l’expérience. 

C’est  à  lui  qu’on  doit  la  première  mention  des  maladies  vermi¬ 
neuses  à  l’occasion  d’un  cas  de  boulimie  avec  tiraillements  perpé¬ 
tuels  à  l’estomac  et  céphalalgie  chez  une  femme  qui  vint  lui  demander 
conseil.  L’administration  d’un  purgatif,  le  hierapicra,  la  guérit  en 
lui  faisant  rendre  un  ver  long  de  douze  coudées,  sans  doute  un  ver 
solitaire  (1).  On  dit  aussi  que  c’est  à  lui  qu’il  faut  rapporter  l’usage 
du  fer  en  substance  donné  à  l’intérieur,  mais  c’est  une  assertion  dou¬ 
teuse  :  car,  en  outre  de  l’histoire  de  Mélampe  (d’Argos),  qui  donna 
de  la  rouille  de  fer  à  Iphiclus ,  Galien  et  Oribase  parlent  de  la  batti- 
ture  de  fer  qu’on  administrait  contre  les  maladies  des  filles  —  On 
lui  attribue  la  saignée  des  jugulaires  qu’il  fit  pour  suppléer  à  celles 
des  ranines  qu’il  n’avait  pu  exécuter,  la  saignée  du  pied  comme  dé¬ 
rivative  du  crachement  de  sang,  et  enfin,  dans  les  fièvres  tierces  ou 
quartes,  avant  l’accès,  un  vomitif  qui  avait  les  plus  grands  avantages. 

Le  diagnostic  a  été  supérieurement  traité  par  Alexandre  Trallien. 
— Ainsi,  à  l’occasion  de  la  dysenterie,  il  dit  en  indiquant  l’altéra¬ 
tion  anatomique  de  cette  maladie  : 

«  Si  les  gros  intestins  sont  lésés,  le  malade,  éprouve  un  violent 
ténesme  et  peu  de  difficulté  à  se  débarrasser  des  matières  fécales  ; 
celles-ci  sont  rarement  ou  même  jamais  sanguinolentes  ;  mais  pres¬ 
que  toujours  leur  expulsion  est  suivie  de  quelques  gouttes  de  sang 
ou  de  parcelles  de  graisse  et  de  chair  ;  la  douleur  n’est  jamais  vive 
et  aiguë,  mais  presque  toujours  sourde.  Les  accidents  contraires 
ont  lieu  si  la  maladie  a  son  siège  dans  les  intestins  grêles....  La  vé¬ 
ritable  dysenterie  est  toujours  accompagnée  de  l’ulcération  des  in¬ 
testins,  parce  que  presque  tous  les  malades  rendent  une  matière 
puriforme.  » 

(1)  Il  a  laissé  un  traité  sur  les  vers  intestinaux,  qu’il  divisait  en  ascarides,  lom- 
bricaux  et  ténias. 


DES  NATURISTES  —  ALEXANDRE  DE  TRALLES 


241 

Son  histoire  de  la  pleurésie  et  des  symptômes  qui  la  séparent  des 
inflammations  du  foie  n’est  pas  moins  exacte,  et  je  vais  la  repro¬ 
duire  (Renouard,  Hist.  de  la  médecine,  t.  Ier,  p.  390). 

«  Je  nomme  -pleurésie,  non  toute  espèce  de  douleur  de  côté, 
mais  la  seule  pleurésie  vraie,  c’est-à-dire  l’inflammation  de  la  mem¬ 
brane  qui  revêt  les  côtes.  Elle  est  accompagnée  d’une  fièvre  aiguë,  à 
cause  du  voisinage  du  cœur,  qui  souffre  sympathiquement.  Si  donc 
vous  remarquez  chez  un  malade  une  respiration  difficile,  avec  une 
fièvre  aiguë,  de  la  toux  et  une  douleur  pongitive,  vous  pouvez  assu¬ 
rer  qu’il  est  vraiment  pleurétique.  Les  personnes  affectées  d’une 
inflammation  du  foie  ont  aussi  delà  fièvre,  et  respirent  avec  peine; 
leur  côté  est  tendu  et  douloureux  ;  elles  éprouvent  une  toux  sympa¬ 
thique  ;  mais  il  n’y  a  chez  elle  ni  point  de  côté,  ni  dureté  de  pouls.  y> 
Voici  comment  on  distingue  la  pleurésie  de  l’hépatite  : 

«  On  discerne  ces  deux  affections  particulièrement  au  genre  de 
la  douleur  et  à  la  qualité  du  pouls.  Les  pleurétiques  ont  un  pouls 
dur,  qui  donne  au  toucher  la  sensation  d’une  scie;  il  n’en  est  pas 
de  même  des  personnes  affectées  d’hépatite.  Les  pulmoniques  n’é¬ 
prouvent  non  plus  rien  de  pareil,  à  cause  de  la  mollesse  des  parti¬ 
cules.  La  toux  est  aussi  différente  dans  la  pleurésie  et  dans  l’hépa¬ 
tite.  Dans  la  première  de  ces  affections,  elle  est  plus  violente,  et 
promptement  suivie  de  crachats.  Pendant  la  durée  de  la  maladie, 
la  couleur  des  matières  expectorées  indique  quelle  est  l’humeur 
d’où  dérive  l’inflammation.  Les  crachats  rouges  dénotent  qu’elle 
vient  du  sang;  les  jaunes,  de  la  bile;  ceux  qui  sont  blancs  et  vis¬ 
queux  annoncent  la  pituite;  les  noirs,  l’atrabile.  Dans  l’hépatite,  on 
tousse,  mais  on  n’expectore  pas.  Sachez,  néanmoins,  qu’il  arrive 
quelquefois  qu’on  n’expectore  rien  dans  la  pleurésie;  d’où  il  suit 
qu’on  aurait  tort  de  considérer  comme  hépatique  tout  individu  qui 
tousse  sans  cracher;  car  il  y  a  des  pleurésies  rebelles  et  d’une  coc- 
tion  difficile  :  ce  sont  même  les  plus  dangereuses.  L’inflammation 
peut  siéger  encore  au-dessous  des  fausses  côtes  sans  s’étendre  jus¬ 
que  dans  la  poitrine;  elle  peut  aussi  être  extérieure.  Dans  ces  cas, 
il  n’y  a  pas  d’expectoration;  mais  alors  les  humeurs  qui  causent  la 
phlegmasie  se  tournent  en  abcès,  à  moins  qu’elles  ne  se  dissipent, 
ce  qui  arrive  raremént.  Faites  donc  attention  à  tous  ces  signes, 
ainsi  qu’à  la  couleur  du  visage  ;  les  malades  atteints  d’hépatite  l'ont 
ordinairement  pâle;  c’est  le  contaire  chez  les  pleurétiques.  Voilà 
comment  vous  discernerez  ces  derniers.  » 

Il  est  le  premier  qui  ait  donné  la  rhubarbe  dans  la  dysenterie  et 
le  fer  dans  les  squirhes  de  la  rate,  l’opium  dans  les  brûlures,  —  le 
pavot  et  le  castoreum  dans  la  fièvre  quarte. 

BOUCHUT. 


16 


242 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


Dans  la  goutte,  il  appliquait  extérieurement  les  cantharides  et 
conseillait  l’exercice  et  la  sobriété. 

Il  a  décrit  plusieurs  especes  de  mélancolie  et  il  conseille  la  diète,  les 
bains,  l’exercice,  le  voyage  et  la  dissipation  à  l’exclusion  des  drogues. 

On  lui  doit  la  cautérisation  de  Y  aura  pour  prévenir  l’épilepsie. 

C’est  lui  qui  a  indiqué  les  calculs  pulmonaires  rejetés  par  l’expec¬ 
toration  chez  les  gens  qui  toussent  depuis  longtemps  et  qui  sont  at¬ 
teints  de  phthisie.  Son  traitement  du  volvulus  est  celui  d’Hippocrate. 
(Y.  Chirurgie ),  et  la  .saignée  était  un  des  moyens  qu’il  employait  le 
plus  dans  les  angines,  dans  la  colique  néphrétique  et  dans  la  pleu¬ 
résie;  seulement,  à  l’encontre  de  Galien,  il  ne  s’occupait  pas  du  côté 
malade  et  saignait  indifféremment  partout. 

Çes  extraits  montrent  assez  quelle  a  été  la  portée  d’Alexandre 
.  Trallien  comme  observateur  et  comme  anatomopathologiste;  aussi  n’y 
a-t  -il  rieri  d’extraordinaire  que  son  nom  soit  arrivé  jusqu’à  nous.  Ses 
écrits,  véritable  mélange  de  naturisme,  de  superstition  et  d’empi¬ 
risme,  méritent,  d’ailleurs,  par  leur  forme  littéraire,  la  réputation 
qu’ils  ont  faite  à  leur  auteur.  Il  est  évident,  par  ce  qu’ils  renferment, 
qu’on  devait  alors  avoir  déjà  ouvert  un  certain  nombre  de  cadavres. 

CHAPITRE  VII 

PAUL  ÉGINÈTE 

Paul,  natif  de  l’île  d’Égine  etsurnommé  l’Éginèle,  vécut  dansla  pre¬ 
mière  moitié  du  vne  siècle  vers  640.  Il  avait  étudié  à  Alexandrie  et 
devint  promptement  célèbre.  Sa  réputation  fut  très-grande  chez  les 
Arabes  en  raison  de  ses  études  sur  les  maladies  des  femmes  et  sur  les 
accouchements,  et  ils  l’avaient  surnommé  accoucheur  (cawâbély)  . 

On  lui  doit  un  ouvrage  intitulé  :  Extrait  des,  anciens  ouvrages 
sur  la  médecine ,  où  il  reproduit,  en  les  choisissant,  la  plupart  des 
idées  de  Galien,  d’Oribase  et  d’Aétius.  Son  intention  était  de  vulga¬ 
riser  la  science,  mais  ce  ne  fut  pas  un  simple  copiste,  car  il  avait 
une  valeur  réelle  comme  médecin,  plus  encore  comme  chirurgien, 
et  il  a  laissé  dans  la  chirurgie  des  idées  originales  qui  lui  font  le 
plus  grand  honneur. 

Comme  doctrine,  il  est  difficile  de  le  classer  exactement,  car  il 
participe  du  méthodisme  et  des  naturistes.  Cependant  sa  conformité 
d’opinions  générales  avec  Galien  doit  le  faire  considérer  comme  un 
sectateur  indépendant  du  médecin  de  Pergame. 

Paul  Eginète  a  rapporté  l’observation  d’une  rachialgie  épidémique 
avec  paralysie  des  extrémités  qui  avait  pris  naissance,  en  Italie  et 


DES  NATURISTES  —  RHAZÈS 


243 


qui,  de  là,  parcourait  les  pays  voisins  ;  c’était,  sans  doute,  une  mé¬ 
ningite  cérébro-spinale,  et  la  paralysie,  qu’Éginète  rapporte  à  une 
métastase  critique,  semblait  dépendre  des  efforts  salutaires  de  la 
nature.  —  De  temps  à  autre,  il  s’y  joignait  une  épilepsie  dont  les 
suites  étaient  presque  toujours  mortelles  (c’était,  sans  doute,  le  té¬ 
tanos  final  de  la  méningite  rachidienne) ,  et  cette  maladie  était 
traitée  avec  de  l’eau  froide  par  quelques  médecins  italiens  (Spren- 
gel,  Hist.  de  la  médecine ,  t.  II,  p.  222). 

Il  connaissait  la  phthisie  caleuleuse  dont  Alexandre  Trallien  avait 
déjà  parlé;  les  dépôts  réputés  laiteux,  la  goutte,  qu’il  considérait 
comme  le  résultat  du  luxe  et  de  l’oisiveté,  dont  la  forme  dépendait 
de  la  prédominance  des  humeurs  cardinales  et  qui  avait  pour  cause 
la  condensation  des  humeurs  superflues  sur  les  articulations  à  la 
suite  d’un  vice  de  nutrition  provoqué  par  la  plénitude  excessive  de 
l’estomac. 

La  partie  chirurgicale  de  ses  œuvres,  que  tout  le  monde  pourra 
désormais  apprécier  en  lisant  la  bonne  traduction  française  qu’en  a 
donné  M.  René  Briau,  est  de  beaucoup  la  plus  importante.  — Il  pra¬ 
tiquait  la  bronchotomie  sans  intéresser  les  cerceaux  cartilagineux 
et  ne  coupait  que  la  membrane  interposée  entre  eux.  —  Les  cha¬ 
pitres  sur  l’hydrocéphale,  sur  la  paracentèse  dans  l’ascite  pratiquée 
au-dessous  du  nombril,  sur  la  distiction  des  anévrysmes  vrais  et 
faux  qui  ont  un  bruissement  dans  la  tumeur,  sur  l’ouverture  des 
abcès  internes  par  les  caustiques,  sur  l’opération  de  la  taille  péri¬ 
néale  oblique  latéralement  au  raphé,  sur  l’hydrocèle  et  le  varico¬ 
cèle,  sur  la  hernie,  sur  le  trépan  immédiat  dans  les  fractures  dû 
crâne,  sur  les  fractures  et  sur  les  luxations,  sur  les  inflammations 
de  matrice  et  sur  les  injections  qu’elles  réclament  sont  des  plus 
instructifs  et  seront  toujours  utilement  consultés  par  les  chirurgiens. 
Le  plus  grand  éloge  qu’on  puisse  faire  de  ses  œuvres  c’est  qu’elles 
ont  été  le  point  de  départ  des  études  nouvelles  de  la  renaissance,  et 
particulièrement  de  Fabrice  d’Aquapendente,  qui  a  tiré  de  lui  une 
partie  de  ses  doctrines. 

CHAPITRE  VIII 

RHAZÈS  —  LES  ARABES 

_  Il  est  heureux  que  les  compilations  d’Oribase,  d’Aétius,  de  Paul 
Éginète  et  de  quelques  autres,  nous  aient  conservé  les  fragments 
d’ouvrages  importants  publiés  par  les  médecins  célèbres  des  pre¬ 
miers  siècles  de  notre  ère,  car  les  invasions  des  barbares  au  sein 


244 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


de  la  civilisation  romaine  et  la  conquête  de  l’Orient  par  les  secta¬ 
teurs  de  Mahomet  devaient,  par  leur  vandalisme,  priver  l’esprit 
humain  de  ses  plus  glorieuses  conquêtes.  De  tous  les  coups  portés 
à  la  civilisation,  le  plus  terrible,  celui  qui  n’a  jamais  été  réparé  et 
pour  les  auteurs  duquel  on  n’aura  jamais  assez  de  mépris,  ce  fut, 
en  640,  la  destruction  de  la  bibliothèque  d’Alexandrie,  au  nom  de 
l’islamisme,  par  Amran,  le  second  successeur  de  Mahomet.  Après 
la  conquête  de  la  ville,  la  bibliothèque,  riche,  dit-on,  de  500,000  vo¬ 
lumes,  fut  livrée  aux  flammes,  et  pendant  six  mois,  dit  l’historien 
Abulpharage,  les  livres  furent  employés  à  chauffer  les  bains  publics. 

La  nuit  se  fit  presque  subitement  dans  l’intelligence  humaine,  et 
lettres  ou  sciences,  tout  disparut  dans  la  destruction  de  l’empire 
d’Orient  et  d’Occident.  L’éclipse  ne  fut  pas  de  longue  durée.  Dès 
que  la  ferveur  du  prosélytisme  des  princes  musulmans  se  fut  un 
peu  refroidie,  la  raison  politique  reprit  le  dessus  et  les  califes  se 
firent,  mais  trop  tard,  les  protecteurs  des  arts,  des  sciences,  du 
commerce  et  des  lettres.  Le  mal  était  accompli.  Quoi  qu’il  en  soit, 
une  fois  la  domination  arabe  consolidée  en  Égypte,  en  Syrie,  en 
Judée  et  dans  l’Orient,  en  Afrique  et  au  sud  de  l’Europe,  dans  l’Es¬ 
pagne,  les  institutions  littéraires  et  les  écoles  se  rouvrirent  partout, 
des  académies  se  fondèrent,  et  celle  de  Bagdad  devint  la  plus  célèbre 
du  moyen-âge.  Les  plus  grands  sacrifices  furent  faits  pour  retrouver 
les  écrits  des  philosophes  échappés  au  désastre  de  la  conquête  ;  on 
les  faisait  traduire  en  arabe  et  on  multipliait  les  manuscrits  de  tout 
genre  pour  refaire  ce  qu’on  avait  volontairement  détruit.  Ainsi  passa 
des  Romains  aux  Arabes  le  sceptre  de  la  science  et  de  la  littérature, 
et  c’est  par  ces  derniers  que  la  civilisation,  d’abord  retardée,  a  repris 
sa  marche  progressive  jusqu’à  la  brillante  époque  de  la  renaissance. 

Dans  tous  ces  cataclysmes  subis  par  les  empires,  la  médecine  était 
tombée  au  degré  le  plus  bas  du  mysticisme  théurgique  ou  démonia¬ 
que,  de  la  magie,  de  la  sorcellerie  et  de  l’empirisme.  Les  grands  prin¬ 
cipes  de  la  science  qui  ont  fait  la  gloire  d’Hippocrate  et  de  Galien, 
régnaient  affaiblis  sur  la  scène  du  monde,  étouffés  par  l’ignorance  et 
la  superstition  ;  mais  avec  les  Arabes  la  médecine,  comme  toutes  autres 
parties  de  la  science,  reprit  son  essor  vers  une  destinée  meilleure. 
—  Avec  les  débris  du  passé  grec  et  romain  se  fit  une  médecine  arabe 
qui ,  en  apportant  son  faible  contingent  de  choses  nouvelles ,  nous 
a  transmis  le  galénisme  tel  que  nous  le  connaissons  aujourd’hui. 

Rhazès,  d’origine  persane,  est  le  premier  médecin  considérable 
qui  soit  fourni  par  l’époque  arabique.  R  vivait  à  la  fin  du  ixe  siècle. 
C’était  un  homme  très- distingué,  universel,  connaissant,  dit-on,  la 
musique,  l’astronomie,  les  mathématiques,  la  chimie,  la  médecine, 


DES  NATURISTES  —  RHAZÈS  245 

et  il  était,  à  trente  ans,  un  professeur  si  célèbre  de  l’Académie  de 
Bagdad,  qu’on  venait  de  très  loin  assister  à  ses  leçons.  Il  vécut  jus¬ 
qu’à  quatre-vingts  ans,  en  pratiquant  la  médecine,  et  il  mourut  en 
laissant  différents  ouvrages  dont  le  plus  considérable  est  intitulé  : 
Continent.  C’est  encore  la  reproduction  du  galénisme  avec  quelques 
additions  qui  ne  sont  pas  sans  importance,  notamment  au  sujet  de 
la  variole  et  de  la  rougeole.  Sous  ce  rapport  les  médecins  arabes 
dont  nous  aurons  à  parler  sont  des  naturistes. 

De  tous  les  historiens  de  la  médecine,  J.  Freind  est  celui  qui  a 
le  mieux  étudié  Rhazès ,  et  si  après  l’avoir  consulté  on  lit  la  traduc¬ 
tion  de  Mead  sur  le  traité  delà  petite  vérole  et  de  la  rougeole, on  aura 
une  idée  parfaite  de  ce  qu’a  été  l’auteur  arabe  dont  nous  parlons. 

Le  Continent  se  compose  de  dix  livres  :  1°  sur  l’anatomie  (ex¬ 
traits  d’Hippocrate,  de  Galien  et  d’Oribase)  ;  2°  sur  la  signification  des 
tempéraments  (extraits  d’Hippocrate  sur  les  humeurs;  de  Galien  sur 
les  tempéraments;  d’Oribase,  d’Aétius  et  de  Paul  Éginète)  ;  3°  sur  les 
aliments  et  les  simples  (extraits  d’Hippocrate  sur  la  diète  ;  de  Galien 
sur  les  aliments  et  les  facultés;  d’Aétius,  d’Oribase,  de  Paul)  ;  4°  sur 
la  conservation  de  la  santé  (extraits  de  Galien  et  d’Aétius);  5°  sur  les 
maladies  delà  peau  et  sur  les  cosmétiques  (extrait  de  Galien);  6°  sur 
les  victu  peregrinantium  ;  7°  sur  la  chirurgie  (extraits  d’Hippo¬ 
crate,  de  Paul,  d’Oribase  et  d’Aétius);  8°  sur  les  poisons  (extrait  de 
Paul)  ;  9°  sur  la  guérison  des  maladies  (extraits  d’Hippocrate,  de  Ga¬ 
lien,  d’Aétius,  d’Oribase  et  de  Paul)  ;(  10°  sur  les  fièvres  (extraits 
d’Hyppocrate  sur  les  crises  ;  de  Galien  sur  la  différence  des  fièvres  et 
la  méthode  thérapeutique  àGlaucon,  d’Oribase,  d’Aétius  et  de  Paul). 

En  outre  de  cette  compilation,  Rhazès  a  publié  un  grand  nombre 
de  faits  tirés  de  sa  pratique  et  qui  indiquent  une  grande  expérience, 
ainsi  qu’on  peut  le  .voir  dans  le  troisième  livre  de  ses  Aphorismes 
et  dans  le  Traité  des  cas  merveilleux. 

Ainsi,  pour  ces  derniers, (Léon  l’Africain  dit  que  Rhazès,  passant 
un  jour  dans  les  rues  de  Cordoue,  vit  le  peuple  assemblé,  demanda 
la  raison  de  ce  concours,  et  apprit  qu’un  citoyen  qui  se  promenai 
était  tombé  mort.  Il  s’approcha,  et,  après  avoir  examiné  cet  homme, 
il  se  fit  promptement  apporter  des  baguettes  qu’il  distribua  à  ceux 
qui  l’eùvironnaient,  en  garda  une  pour  lui,  et  exhorta  les  assis¬ 
tants  à  l’imiter.  Alors  il  se  mit  à  frapper  le  corps  immobile  du  ci¬ 
toyen  sur  toutes  les  parties,  et  spécialement  sur  la  plante  des  pieds; 
les  autres  en  firent  autant.  Le  reste  de  l’assemblée  les  regardait 
comme  des  fous,  mais  au  bout  d’un  quart  d’heure,  l’homme  que 
l’on  croyait  mort  commença  à  se  remuer;  il  revint  ensuite  parfaite¬ 
ment  à  lui,  au  milieu  des  acclamations  du  peuple,  qui  criait  au  mi- 


246  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

racle.  Almansar  n’eut  pas  plutôt  appris  cet  événement,  qu’il  fit 
venir  Ebazès,  et  lui  dit  en  le  complimentant  :  «  Je  vous  connaissais 
«  pour  un  excellent  médecin,  mais  je  ne  vous  croyais  pas  homme  à 
«  ressusciter  les  morts.  —  J’avoue  que  j’entends  la  médecine,  ré- 
«  pondit  Rhazès,  mais  je  ne  sais  pas  rendre  la  vie  aux  morts;  c’est 
«  l’ouvrage  de  Dieu.  Quant  à  ce  que  je  pratiquai  dernièrement  avec 
«  tant  de  succès,  je  ne  l’ai  trouvé  dans  aucun  livre  de  médecine,  ni 
«  ne  le  tiens  d’aucun  maître;  mais.il  m’arriva  de  faire  en  compagnie 
«  le  voyage  de  Bagdad  en  Égypte.  En  entrant  dans  les  déserts,  quel- 
«  ques  Arabes,  gens  de  qualité,  se  joignirent  à  nous.  En  chemin  fai¬ 
te  sant,  un  d’entre  eux  se  laissa  tomber  de  son  cheval,  comme  s’il  eût 
«  été  mort.  Un  vieillard  de  notre  troupe  mit  pied  à  terre  sur-le-champ, 

«  et  coupant  une  poignée  de  verges,  il  nous  en  distribua  à  tous,  et 
«  nous  commençâmes  à  nous  exercer  sur  le  prétendu  mort,  comme 
c<  nous  fîmes,  il  y  a  quelques  jours,  sur  le  citoyen  de  cette  ville  et 
«  avec  le  même  succès.  Tout  le  mérite  de  la  cure  se  réduit  donc  à 
«  avoir  remarqué  que  le  cas  du  citoyen  était  le  même  que  celui  de 
«  l’Arabe;  quant  à  l’événement,  c’est  un  pur  hasard...-  »  Ce  récit 
plut  à  Almansar,  qui  dit  avec  admiration  à  Rhazès  que  le  pays  qu’il 
habitait  pouvait  se  vanter  de  posséder  en  lui  un  Galien;  à  quoi  Rha¬ 
zès  répliqua  modestement  :  L’expérience  vaut  mieux  que  le  méde¬ 
cin mot  profond,  qu’un  homme  de  vrai  mérite  et  dédaigneux  des 
suffrages  de  la  foule,  seul,  peut  trouver.  (Éloy,  Dict.  historique  de 
la  médecine,  t.  IV,  p.  6.)  ) 

On  cite  de  lui  un  curieux  traitement  de  la  sciatique  emprunté  à 
Archigènes,  et  qui  consiste  dans  une  violente  révulsion  opérée 
sur  le  rectum.  Il  donnait  des  ely  stères  extrêmement  forts,  avec  de 
la  coloquinte  et  du  .nitre,  au  point  de  produire  des  évacuations 
ensanglantées.  Rhazès  ajoute  qu’il  avait  vu  pratiquer  cette  méthode 
à  l’égard  de  mille  personnes  ,  sans  qu’il  en  eût  jamais  vu  une  où 
ce  remède  eût  manqué  de  bien  réussir  ,  à  moins  que  ce  ne  fût 
dans  un  cas  si  invétéré,  qu’il  ne  pouvait  se  guérir  sans  y  mettre 
le  feu.  (J.  Freind,  Histoire  de  la  médecine ,  2me  partie,  p.  29.) 

Il  a  publié  un  livre  sur  lés  maladies  des  enfants,  le  premier  de 
ce  genre  qui  ait  paru  dans  l’antiquité  ;  un  livre  sur  le  ver  de  Médine, 
sur  spina  ventosa,  qu’on  n’avait  pas  encore  décrit,  et  parmi  une 
foule  d’autres  traités,  il  en  est  un  relatif  aux  qualités  du  médecin, 
qu’il  est  juste  de  citer  pour  faire  connaître  la  manière  dont  on 
comprenait  les  devoirs  de  la  profession  médicale  à  cette  époque 
éloignée.  Ce  livre  est  composé  de  deux  parties  :  l’une  relative  aux 
qualités  du  médecin  qu’on  doit  choisir,  et  à  qui  l’on  doit  obéir; 
l’autre  pour  les  diflérentes  charlataneries  des  imposteurs. 


DES  NATURISTES  —  RHAZÈS  247 

Des  qualités  nécessaires  dans  le  médecin  que  Von  choisit  pour  se 
confier  entièrement  à  sa  conduite  (1). 

«  Il  est  d’une  très-grande  importance  de  considérer,  en  premier 
lieu,  comment  et  à  quoi  le  médecin  que  vous  voulez  choisir  a  em¬ 
ployé  son  temps,  et  comment  il  s’est  appliqué  dans  ses  études  par¬ 
ticulières.  Si  l’on  peut  être  certain  qu’il  a  lu  et  examiné  les  livres  des 
anciens  médecins  avec  diligence  et  application,  et  qu’il  a  eu  grand 
soin  de  comparer  leurs  ouvrages  les  uns  avec  les  autres,  nous  pou¬ 
vons,  avec  justice,  concevoir  une  bonne  opinion  de  lui.  Si,  au  con¬ 
traire,  nous  trouvons  qu’il  a  employé  la  meilleure  partie  de  son 
temps  à  tout  autre  chose  que  ce  que  nous  venons  de  dire;  s’il  paraît 
se  plaire  avec  excès  à  la  musique,  à  boire  et  à  d’autres  mauvais 
déportements,  nous  ne  pouvons  pas  estimer  beaucoup  ni  sa  per¬ 
sonne,  ni  son  savoir.  Mais  s’il  peut  nous  paraître  qu’il  a  toujours 
été  fort  studieux  et  appliqué  il  faudra  considérer  ensuite  quel  est 
son  génie,  s’il  a  de  l’esprit,  quel  en  est  le  tour,  s’il  a  beaucoup  fré¬ 
quenté  les  personnes  capables  de  disputer  avec  lui  et  de  contredire 
à  ses  sentiments,  quelles  raisons  nous  pouvons  avoir  de  croire  qu’il 
arrivera  jamais  à  la  capacité  et  aux  talents  nécessaires  pour  bien  exa¬ 
miner,  connaître  et  guérir  les  maladies.  » 

«  Nous  devons  encore  nous  informer  combien  de  temps  il  a  passé  à 
converser  avec  ces  mêmes  personnes  que  nous  venons  de  spécifier, 
et  si,  par  leur  moyen,  il  a  appris  l’art  de  bien  juger,  aussi  bien  que 
celui  d’apporter  du  soulagement  à  un  malade.  Il  sera  de  plus  fort 
important  d’observer  s’il  entend  bien  lui-même  ce  qu’il  a  prétendu 
étudier  ou  s’il  ne  l’entend  pas;  si  nous  voyons  qu’il  l’entende  par¬ 
faitement  bien,  la  question  suivante  sera  de  savoir  qu’il  s’est  adonné 
à  visiter  les  malades,  et  s’il  a  réussi  à  les  guérir  de  leurs  maladies. 
Nous  devons  être  certains  qu’il  a  pratiqué  dans  les  grandes  villes 
fort  peuplées,  où  il  y  ait,  par  conséquent,  un  grand  nombre  tant  de 
malades  que  de  médecins;  et  si  nous  trouvons,  après  nous  être 
informés  de  ces  deux  circonstances  en  particulier,  qu’il  a,  à  cet 
égard,  toutes  les  qualités  requises,  nous  pouvons  avec  sûreté  dire 
qu'il  est  habile  médecin,  et  le  préférer  à  tous  les  autres.  Mais  s’il 
arrivait  qu’on  trouvât  qu’il  lui  manque  l’une  de  ces  deux  dernières 
qualités,  il  serait  à  souhaiter  que  ce  soit  plutôt  celle  qui  regarde  la 
pratique  de  son  art  (je  ne  dis  pas  néanmoins  qu’il  l’ignore  absolu¬ 
ment,  et  qu’il  n’en  sache  pas  du  moins  quelque  chose),  que  s’il  ne 
savait  rien  du  tout  de  ce  qu’ont  dit  ou  écrit  les  anciens.  Car  un 
homme  qui  est  bien  versé  dans  leurs  ouvrages,  et  qui  les  a  bien 

(4)  J.  Freine! ,  Histoire  de  la  médecine,  2e  partie,  p.  33. 


248  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

étudiés  et  bien  digérés,  peut  aisément  parvenir,  avec  l’aide  d’un 
peu  de  pratique,  où  d’autres  qui  ignorent  absolument  ce  genre  de 
littérature  ne  parviendront  jamais.  Je  veux  dire  ceux  qui  ont  peu 
de  fonds  d’eux-mêmes,  et  qui  doivent  tout  ce  qu’ils  savent  aux 
longues  conversations  qu’ils  ont  eues  avec  des  gens  qui  ont  pratiqué 
dans  des  lieux  où  il  y  a  des  médecins  et  des  malades  en  abondance. 
Mais  si  quelque  écolier  prétendant  savoir  quelque  chose  se  donne 
pour  un  maître,  quoiqu’il  ne  sache  rien,  ou  s’il  n’a  seulement  que 
quelque  petit  commencement,  quelque  ébauche  de  science,  s’il 
entend  peu  ce  qu’il  lit,  ou  du  moins  s’il  n’a  pas  encore  l’usage  et  le 
jugement  que  demande  sa  profession,  on  ne  doit  nullement  se  fier 
en  lui,  ni  se  reposer  aucunement  sur  sjçs  talents.  Il  n’y  a  pas  même 
d’apparence  qu’il  y  devienne  jamais  fort  habile;  car  il  est  impossi¬ 
ble  qu’un  homme,  quand  même  il  vivrait  longtemps,  arrive  jamais 
à  la  perfection  dans  une  science  comme  est  la  médecine,  aussi  dif¬ 
ficile  qu’elle  est  importante  ;  à  moins  qu’il  ne  marche  constamment 
sur  les  pas  des  anciens,  tant  l’étendue  de  cette  science  passe  de 
loin  les  bornes  de  la  vie  humaine.  Ce  n’est  pas  seulement  ici  une 
vérité  à  l’égard  de  la  médecine  ;  c’en  est  une  aussi  à  l’égard  d’un 
grand  nombre  d’autres  auxquelles  on  s’applique  pour  en  faire  sa 
profession.  Les  auteurs  qui  oht  perfectionné  cet  art  ne  sont  pas  en 
si  petit  nombre  qu’on  puisse  bien  les  étudier  et  les  entendre  en  peu 
d’années.  Mille  peut-être  y  ont  travaillé  pendant  mille  ans.  Un 
homme  qui  les  étudie  avec  soin  et  application  fera  par  leur  moyen 
autant  de  découvertes,  dans  la  courte  période  de  sa  vie,  que  s’il 
avait  vécu  mille  ans  à  l’étude  de  la  médecine.  Mais  si  l’on  vient  une 
fois  à  négliger  la  lecture  ou  l’étude  des  anciens  auteurs,  que  peut 
‘une  personne  seule  espérer  de  faire?  Quels  que  soient  ses  talents, 
son  génie,  sa  capacité,  quelque  supériorité  qu’il  ait  à  tous  ces  égards 
par-dessus  tous  les  autres  hommes,  quelle  proportion  peut-il  y  avoir 
de  tout  ce  qu’il  est  capable  de  faire  tout  seul  et  ces  trésors  immen¬ 
ses  que  nous  avons  dans  les  anciens?  En  un  mot,  un  homme  qui  ne 
lit  point  les  ouvrages  des  savants  médecins  de  l’antiquité,  et  qui  ne 
connaît  pas,  du  moins  en  partie,  la  nature  des  maladies  avant  même 
qu’il  visite  les  malades,  lorsqu’il  les  visitera,  négligera  ces  mêmes 
maladies,  ou  par  ignorance,  ou  par  méprise,  parce  qu’il  ne  sera  pas 
«  pabled’en  juger,  n’en  ayant  eu  aucune  connaissance  auparavant.  » 

Des  imposteurs  ou  charlatans. 

«  Il  y  a  tant  de  ces  petits  artifices  avec  lesquels  les  charlatans  ou 
médecins  prétendus  en  imposent  aux  personnes  crédules,  qu’un 
livre  entier,  si  j’avais  dessein  d’en  faire  un  exprès,  ne  suffirait  pas 


DES  NATURISTES  —  RHAZÈS 


249 

même  à  les  comprendre  tous.  Mais  rien  n’égale  leur  impudence  et 
leur  effronterie,  si  ce  n’est  la  criminelle  certitude  où  ils  sont  qu’ils 
tourmentent  les  gens,  et  leur  causent  de  cruelles  douleurs  dans 
leurs  derniers  moments,  sans  aucune  apparence  de  raison., Tantôt  / 
il  y  en  aura  qui  se  vanteront  de  pouvoir  guérir  l’épilepsie,  et  qui 
feront  pour  cela  une  ouverture  au  derrière  de  la  tête  en  forme  de 
croix;  puis  ils  prétendront  avoir 'tiré  de  la  plaie  quelque  chose  qu’ils 
avaient  tenu  caché  jusque-là  dans  leur  main.  D’autres  vous  diront 
qu’ils  peuvent  tirer  des  serpents  et  des  lézards  du  nez  de  leurs  ma¬ 
lades,  et  ils  feront  semblant  d’en  venir  à  bout  en  mettant  dans  les 
narines  la  pointe  d’un  instrument  de  fer  qu’ils  y  tournent  jusqu’à 
blesser  exprès  cette  partie  et  en  tirer  du  sang;  puis  ils  montreront 
une  espèce  de  petit  animal  artificiel  qu’ils  ont  fait  eux-mêmes  aupa-  \ 
ravant  avec  de  la  substance  de  foie,  etc.) Il  y  en  a  qui  se  vantent  de 
pouvoir  ôter  des  yeux  ces  petites  taches  blanches  qui  y  croissent 
quelquefois  ;  mais  avant  d’introduire  leur  instrument  dans  l’œil,  ils 
y  placent  avec  adresse  un  petit  morceau  de  quelque  chiffon  de  linge 
bien  blanc,  et  puis  ils  prétendent  en  l’en  ôtant  avec  leur  instrument 
que  c’est  là  la  petite  tache  blanche  qu’ils  en  viennent  d’ôter.  Il  y  en 
a  qui  entreprennent  de  tirer  de  l’eau  de  l’oreille  en  la  suçant.  Mais 
que  font-ils?  Ils  ont  dans  leur  bouche  un  petit  tuyau  plein  d’eau  ; 
ils  laissent  couler  cette  eau  dans  l’oreille  par  un  des  bouts  de  ce 
tuyau  ;  puis,  l’attirant  par  l’autre,  ils  la  rejettent  après  devant  la 
compagnie,  prétendant  l’avoir  tirée  de  l’oreille.  D’autres  prétendent 
tirer  de  la  même  manière  des  vers  qu’ils  disent  qui  croissent  ou 
dans  l’oreille  ou  à  la  racine  des  dents  .(D’autres  vous  tireront,  disent-  1 
ils,  des  grenouilles  que  vous  avez  dessous  la  langue  ;  ils  font  une 
incision  dans  cet  endroit,  y  fourent  un  de  ces  animaux  encore  fort 
petit,  et  l’en  tirent  ensuite  fort  aisément.  Que  dirai-je  de  plus?  Il 
n’y  a  pas  jusqu’à  des  os  que  ces  charlatans  ne  fourent  dans  les  plaies 
et  dans  les  ulcères  ;  et  puis,  après  les  y  avoir  laissés  quelque  temps,  ■ 
il  les  en  retirent  enfin  comme  s’ils  étaient  venus  là  d’eux-mêmes.)}  / 
Les  uns  prétendent  tailler  un  malade  de  la  pierre  :  ils  font  l’opéra-  / 
tion,  ont  une  pierre  dans  leur  main,  qu’ils  montrent  ensuite,  et  ne 
manquent  pas  de  dire  qu’il  y  en  avait  deux  dans  la  vessie,  afin 
qu’on  croie  qu’ils  en  ont  tiré  celle-là.  Quelquefois  ils  introduisent  la 
sonde  dans  la  plaie;  mais,  n’étant  que  des  ignorants  sans  principes 
et  sans  règles,  ils  ne  peuvent  pas  même  par  là  distinguer  s’il  y  a 
une  pierre  ou  s’il  n’y  en  a  point,  et  à  tout  hasard  montrent  celle  qu’ils 
avaient  toute  prête  pour  dire  qu’ils  l’ont  enfin  tirée.  Les  autres  font 
une  incision  au  fondement  pour  guérir,  disent-ils,  les  hémorrhoïdes, 
et  à  force  de  recommencer  cette  ridicule  opération,  causent  à  la 


'250  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

partie  une  fistule  ou  un  ulcère  dont  il  n’y  avait  pas  auparavant  la 
moindre  apparence.  Quelques-uns  vous  disent  qu’ils  tireront  du 
flegme  ou  de  la  matière  visqueuse  ressemblant  à  du  verre,  tant  de 
la  verge  que  de  tout  autre  partie  du  corps  ;  mais  ils  se  contentent 
de  faire  sortir  de  l’eau  d’un  petit  tuyau  qu’ils  ont  mis  auparavant 
dans  leur  bouche.  On  en  voit  qui  prétendent  pouvoir  ramasser 
toutes  les  humeurs  qui  sont  répandues  dans  tout  le  corps,  et  les 
rassembler  toutes  dans  un  même  endroit  en  frottant  seulement  cet 
endroit  avec  du  jus  de  cerises  d’hiver,  qui  cause  une  inflammation 
subite,  et  ils  demandent  ensuite  qu’on  les  récompense  comme  s’ils 
avaient,  en  effet,  guéri  la  maladie.  Après  cela,  ils  frottent  l’endroit 
avec  de  l’huile,  et  la  douleur  se  dissipe  en  un  moment.  Il  y  en  a 
d’autres  qui  font  accroire  à  leurs  malades  qu’ils  ont  avalé  du  verre, 
et,  prenant  une  plume  qu’ils  enfoncent  dans  le  gosier,  il  les  excitent 
à  vomir,  ce  qui  leur  fait  rejeter  la  drogue  qu’ils  leur  avaient  eux- 
mêmes  fait  avaler  par  le  moyen  de  cette  plume.  C’est  ainsi  que  ces 
imposteurs  tirent  dehors  bien  des  choses  qu’ils  ont  eu  l’adresse 
d’introduire  dans  les  endroits  dont  ils  les  font  sortir,  non  sans  dan¬ 
ger  d’exposer  très-souvent  leurs  malades  à  des  accidents  beaucoup 
plus  funestes  que  ceux  pour  lesquels  on  les  a  appelés,  et  qui  finis¬ 
sent  enfin  par  la  mort  de  ces  personnes  trop  crédules.  Ces  impos¬ 
teurs  ne  passeraient  pas  si  aisément  qu’ils  font  lorsqu’ils  ont  affaire 
à  des  personnes  d’esprit  et  de  jugement,  si  ce  n’était  que  ces  mêmes 
personnes  ne  s’imaginent  pas  qu’on  les  veuille  tromper,  et  ne  dou¬ 
tent  nullement  de  l’habileté  de  ceux  qu’ils  emploient.  Mais  enfin  il 
arrive  qu’on  les  soupçonne,  et  qu’on  examine  de  plus  près  leurs 
opérations  prétendues,  et  alors  toute  l’imposture  se  découvre.  On 
ne  doit  donc  jamais,  si  l’on  est  sage,  hasarder  sa  vie  à  si  bon  mar¬ 
ché,  en  se  confiant  à  de  semblables  charlatans,  ni  prendre  aucun 
de  leurs  prétendus  remèdes,. qui  ont  été  si  funestes  à  tant  de  per¬ 
sonnes  si  faciles  à  tromper.  » 

Ne  croirait-on  pas,  en  lisant  ces  lignes,  se  trouver  en  plein  xixe  siè¬ 
cle,  vis-à-vis  de  cette  plaie  honteuse  du  charlatanisme  qui  désho¬ 
nore  notre  profession,  et  qu’on  n’a  pas  encore  pu  guérir.  C’était 
alors  comme  à  présent,  et  comme  dans  l’antiquité  grecque.  C’était, 
copame  ce  sera  toujours,  un  vice  de  l’humanité  en  tant  qu’huma- 
nité,  plutôt  qu’un  vice  inhérent  à  la  profession. 

Maintenant  que  nous  connaissons  Rhazès  comme  compilateur  et 
comme  moraliste,  voyons-le  comme  nosographe  dans  l’œuvre  dont 
on  lui  attribue  tout  le  mérite  dans  la  description  de  la  petite  vérole 
et  de  la  rougeole  (Mead,  Œuvres,  t.  II,  p.  474.  Traduction  du 
Traité  de  Rhazès  sur  la  petite  vérole).  Il  ne  faudrait  pas  juger  cette 


DES  NATURISTES  —  RHAZÈS 


25  i 

monographie  avec  les  idées  de  notre  temps,  essentiellement  narra¬ 
teur  et  réaliste,  car  on  en  prendrait  la  plus  triste  opinion.  En  effet, 
Rhazès.,  qui  ne  croit  pas  être  le  premier  à  parler  de  la  petite  vérole, 
ne  décrit  pas  cette  maladie.  Il  en  parle  comme  d’une  chose  connue, 
et  tout  ce  qu’il  dit  des  symptômes  est  si  nul,  qu’il  n’y  a  pas  lieu 
d’en  rien  conclure  pour  le  diagnostic.  Ce  chapitre  ne  renferme  même 
rien  qui  révèle  l’existence  des  pustules  varioliques,  et  si,  à  l’occa¬ 
sion  du  pronostic,  la  mention  de  ces  pustules  ne  se  trouvait  pas,  on 
ne  saurait  pas  ce  que  c’est  que  la  variole. 

Ce  traité  de  la  petite  vérole  et  de  la  rougeole,  écrit  au  nom  du 
Dieu  souverainement  bon  et  miséricordieux ,  pour  lequel  l’auteur 
implore  la  grâce  du  Tout-Puissant,  qui  ne  laissera  pas  cette 
bonne  œuvre  sans  récompense,  renferme  quatorze  chapitres  :  deux 
sur  les  causes  du  mal,  un  sur  les  symptômes,  dix  sur  le  traitement, 
et  enfin  le  dernier  sur  les  petites  véroles  et  rougeoles  susceptibles 
de  guérison,  et  sur  celles  qui  ne  le  sont  pas. 

La  première  phrase  du  livre  indique  la  connaissance  ancienne  de 
la  maladie.  «  Ceux  d’entre  les  médecins  qui  disent  que  le  grand  Ga¬ 
lien  ne  fait  aucune  mention  de  la  petite  vérole,  et  qu’il  ne  connais¬ 
sait  point  cette  maladie,  n’ont  jamais  lu  ses  ouvrages,  ou  ne  l’ont 
fait  que  d’une  manière  très  -  superficielle  ,  car  dans  un  de  ses 
traités,  on  trouve  :  «  Ceci  convient,  et  doit  être  mis  en  usage,  de 
telle  et  telle  manière ,  même  dans  la  petite  vérole.  »  Mais  si  l’on 
cônnaissait  la  petite  vérole  dans  l’antiquité,  on  ne  l’avait  pas  décrite, 
et  ce  premier  essai,  si  insuffisant  qu’il  puisse  paraître,  est  aujour- 
d’ui  le  plus  grand  titré  de  gloire  du  médecin  arabe. 

Pour  Rhazès,  «  la  petite  vérole  survient  quand  le  sang  éprouve  un 
mouvement  de  fermentation  putride,  qu’il  élève  des  vapeurs,  et  qu’il 
passe  de  l’état  de  moût,  auquel  on  peut  comparer  celui  de  l’enfance, 
à  l’état  de  vin  fait,  qui  ressemble  mieux  à  celui  des  jeunes  gens.  » 

Elle  sévit  sur  les  enfants  et  chez  les  sujets  blancs,  humides,  re¬ 
plets,  bien  colorés  ou  bilieux,  à  la  fin  de  l’automne  ou  au  commen¬ 
cement  du  printemps.  Ce  qu’il  dit  de  la  petite  vérole  s’applique  à  la 
rougeole. 

Les  symptômes  décrits  par  Rhazès  sont  purement  constitutionnels  : 
«  fièvre,  douleur  de  dos,  démangeaison  du  nez,  sommeil  inquiet,  res¬ 
piration  pénible,  nausées,»  et  sont  donnés  comme  semblables  .dans 
la  variole  et  dans  la  rougeole.  —  Dans  cé  chapitre  unique,  consacré 
aux  symptômes,  il  n’est  fait  aucune  mention  des  pustules  varioliques 
ni  de  leur  mode  de  développement.  Le  .côté  descriptif  de  la  maladie 
est  tout  à  fait  sacrifié  au  traitement,  que  l’auteur  expose  avec  les 
plus  grands  détails.  Il  est  évident  que  pour  lui  la  médecine  avait 
vraiment  pour  but  la  guérison  des  maladies  ,  et  qu’on  n'avait  pas 


252  HISTOIRE  DE  IA  MÉDECINE 

encore  découvert  le  principe  formulé  par  un  nosographe  moderne  : 
cc  Une  maladie  étant  donnée,  déterminer  sa  'place  dans  un  cadre 
nosologique.  » 

Le  traitement  se  composait  des  indications  suivantes  :  1°  des 
moyens  de  se  préserver  de  la  petite  vérole  avant  son  apparition,  et 
de  ceux  d’en  diminuer  la  violence  après  qu’elle  s’est  manifestée; 
2°  comment  il  faut  s’y  prendre  pour  faciliter  l’éruption;  3°  précautions 
à  mettre  en  usage  pour  préserver  les  yeux,  les  paupières, les  oreilles, 
les  narines,  le  gosier  et  les  articulations  des  accidents  qui  pourraient 
leur  arriver;  4°  comment  on  peut  accélérer  la  maturité  des  boutons  ; 
5°  comment  on  accélère  le  desséchememt  des  croûtes;  6°  de  quelle 
manière  on  peut  faciliter  la  chute  des  écailles  de  la  petite  vérole  et 
des  croûtes  qui  se  forment  sur  l’œil  ou  sur  le  reste  du  corps;  7°  des 
moyens  d’enlever  les  traces  de  la  petite  vérole  ;  8°  du  régime  ali¬ 
mentaire  qui  convient  à  ceux  qui  sont  attaqués  de  la  petite  vérole; 
9°  de  la  manière  dont  doit  être  entretenu  le  ventre  du  malade  pen¬ 
dant  toute  la  maladie.  —  C’est  un  exposé  complet  et  parfait  de  la 
thérapeutique  des  varioles.  Mais  ce  n’est  pas  tout  :  un  dernier  cha¬ 
pitre  par  lequel  se  termine  l’ouvrage  est  relatif  au  pronostic  et  est 
intitulé  :  Des  petites  véroles  et  des  rougeoles  susceptibles  de  gué¬ 
rison  et  de  celles  qui  ne  le  sont  pas. 

Là,  le  praticien  émérite  se  révèle  tout  entier  et  il  n’y  a  rien  à  re¬ 
prendre  dans  ses  observations.  Deux  de  ses  propositions  vont  justi¬ 
fier  notre  jugement. 

«  La  petite  vérole,  dont  les  pustules  sont  blanches,  grosses,  dis¬ 
crètes,  en  petit  nombre,  dont  l’éruption  se  fait  promptement  et  faci¬ 
lement,  sans  une  chaleur  excessive  ni  une  fièvre  trop  considérable, 
sans  de  grandes  inquiétudes  ni  de  grandes  anxiétés,  de  manière  que 
tous  ces  symptômes  diminuent  à  mesure  qu’elles  sortent  et  cessent 
entièrement  après  leur  sortie  complète  ;  cette  petite  vérole,  dis-je, 
est  bénigne,  et  l’on  en  guérit  facilement.  Les  moins  dangereuses, 
après  celles-ci,  sont  celles  où  les  pustules  sont  blanches  et  grosses, 
quelque  nombreuses  et  cohérentes,  pourvu  toutefois  qu’elles  sor¬ 
tent  facilement,  et  que  l’éruption  diminue  l’ardeur  de  la  fièvre  et 
l’inquiétude  du  malade. 

«  Il  y  a  une  sorte  de  pustules  qui,  quoique  blanches  et  grosses, 
sont  néanmoins  mortelles  :  ce  sont  celles  qui  sont  confluentes,  et 
qui  s’étendent  de  manière  que  plusieurs  d’elles  communiquent  en¬ 
semble,  et  occupent  un  très-grand  espace,  ou  bien  celles  qui  for¬ 
ment  des  cercles  fort  étendus,  et  qui  ont  une  couleur  de  graisse.  » 
(RhazèSj.îoc.  oit.) 

Rien  n’est  plus  vrai  que  cet  aphorisme  :  toutes  les  fois  que  j’ai  vu 


DES  NATURISTES  —  HALY-ABBAS  —  AVICENNE  253 
les  pustules  d’un  varioleux  s’aplatir  et  prendre  l’aspect  graisseux  ou 
plâtré,  la  mort  en  a  été  la  conséquence. 


CHAPITRE  IX 

HALY-ABBAS 

Haly-Abbas,  médecin  arabe  et  philosophe,  surnommé  le  magi¬ 
cien,  vivait  à  la  fin  du  xe  siècle,  environ  cinquante  ans  après 
Rhazès.  Il  eut  une  très-grande  réputation  et  écrivit  un  livre  ayant 
pour  titre  :  almaleki  (ouvrage  royal),  dans  lequel  figurent  toutes 
les  branches  de  la  médecine.  —  Sauf  la  matière  médicale  qui  était 
en  partie  nouvelle,  ses  idées  sont  celles  de  Galien,  aussi  doit-on  le 
considérer,  malgré  les  critiques  qu’il  lui  adresse,  comme  apparte¬ 
nant  à  son  école. 


CHAPITRE  X 

AVICENNE 

Avicenne  est  un  médecin  mahométan  qui  naquit  en  Perse,  à  Bo- 
chava,  vers  989  de  notre  ère  chrétienne,  et  mourut  en  1036.  De 
fortes  études  d’Euclide,  d’Aristote  et  de  l’Alcoran  le  familiarisèrent 
avec  les  mathématiques,  la  philosophie  et  les  choses  religieuses. 
C’est  alors  qu’il  vint  faire  de  la  médecine  à  Bagdad,  où  il  acquit 
une  si  grande  réputation,  qu’on  le  nomma  plus  tard  le  prince  des 
médecins.  Attaché  en  qualité  de  médecin  au  gouverneur  de  sa 
province  natale,  le  neveu  du  sultan  Jasochbagh,  il  reçut  l’ordre  de 
l’empoisonner,  ce -qu’il  se  garda  bien  de  faire,  mais  il  en  fut  puni, 
car  le  gouverneur  ayant  appris  le  danger  qu’il  avait  couru  sans  en 
avoir  été  instruit,  le  fit  mettre  en  prison  pendant  deux  ans.  —  Il  ne 
pouvait  échapper,  puisque  puni  par  le  sultan  dont  l’ordre  n’avait 
pas  été  exécuté,  ou  maltraité  par  le  gouverneur  qui  lui  devait  la 
vie,  la  bonne  comme  la  mauvaise  conduite  devait  aboutir  à  la  même 
peine.  (Dezeimeris,  Dict.  hist.  de  laméd.,  1. 1,  p.  215.) 

Avicenne  a  été  très-diversement  jugé.  Tenu  en  très-médiocre  es¬ 
time  par  les  uns,  qui  le  disaient  louche  en  médecine  et  aveugle  en 
médecine,  il  était  fort  considéré  par  les  Arabes  qui  le  considéraient 
comme  un  second  Galien,  auquel  du  reste,  il  a  emprunté  le  fond  de 
toutes  ses  publications.  —  Mandataire  érudit  du  galénisme,  ce  fut 
un  naturiste. 

Quoi  qu’il  en  soit  de  ces  appréciations,  il  y  a  un  fait  qui  parle 


254 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 
plus  haut  que  toutes  les  critiques  des  historiens,  c’est  l’autorité  de 
son  nom  et  de  ses  ouvrages  qui  ont  été  classiques,  ainsi  que  ceux  de 
son  maître  Galien,  pendant  près  de  six  siècles. 

Les  ouvrages  d’Avicenne  portent  le  nom  de  Canon,  qui  veut  dire 
loi,  et  en  effet  ils  furent  la  loi  et  le  code  médical  de  l’Asie  et  de 
l’Europe  pendant  plusieurs  centaines  d’années.  Sprengel  ( loc .  cit., 
p.  506,  t.  II)  et  Renouard  (loc.  cit.,  p.  418,  t.  I)  en  ont  donné  une 
assez  longue  analyse. 

Le  Canon  est  une  compilation  qui  se  compose  de  cinq  livres  : 
deux  pour  les  principes  de  la  physiologie,  de  la  pathologie  et  de 
l’hygiène,  conformément  aux  principes  de  Galien  ;  deux  pour  les 
traitements  de  toutes  les  maladies  connues  ;  un  pour  la  composi¬ 
tion  et  la  préparation  des  remèdes,  et  c’est  ici  seulement  que  l’au¬ 
teur  apporte  son  contingent  personnel  d’observation,  d’expérience 
et  de  crédulité.  —  On  pourra  juger  de  l’auteur  et  de  la  manière 
raisonnante  de  l’époque  par  les  extraits  suivants  : 

«  La  médecine  est  une  science  qui  fait  connaître  les  dispositions  du 
corps  humain  entant  qu’il  est  susceptible  d’être  amendé  ou  modifié, 
dans  le  but  de  la  conservation  et  du  rétablissement  de  la  santé. 

»  Quelqu’un  objectera  peut-être  que  la  médecine  étant  divisée  en 
théorique  et  pratique,  j’ai  tort  de  lui  donner  le  nom  de  science,  ce 
qùi  est  censé  la  mettre  au  rang  des  connaissances  purement  spécu¬ 
latives.  Mais  je  répondrai  à  cela  qu’il  y  a  des  arts  exclusivement 
théoriques  et  d’autres  exclusivement  pratiques  ;  la  médecine,  de 
même  que  la  philosophie,  est  tout  à  la  fois  théorique  et  pratique. 

»  Quand  nous  admettons  dans  une  science  deux  branches,  l’une 
théorique  et  l’autre  pratique,  nous  attachons  aux  mots  théorique, 
pratique,  une  signification  différente  du  vulgaire,  et  qu’il  est  bon 
d’expliquer.  Nous  ne  voulons  pas  dire,  par  exemple,  qu’une  bran¬ 
che  de  la  médecine  est  consacrée  à  démontrer  et  -l’autre  à  opérer, 
mais  nous  voulons  faire  entendre  qu’il  y  a  dans  la  science  médicale 
deux  parties  :  l’une  qui  traite  des  principes,  sans  avoir  en  vue  leur 
application  ;  l’autre  qui  expose  les  règles  d’après  lesquelles  on  doit 
Opérer.  Ainsi  quand  on  dit  en  médecine  qu’il  y  a  trois  sortes  de 
fièvres  et  neuf  tempéraments  ou  complexions,  on  fait  de  la  science 
spéculative.  Au  contraire,  quand  on  dit  qu’il  faut  employer  les  ré- 
percussifs,  les  réfrigérants  et  les  incrâssants  au  début  des  apostè- 
mes  chauds,  ensuite  les  répercussifs  concurremment  avec  les  émol¬ 
lients,  enfin  les  émollients  unis  aux  résolutifs,  sur  le  déclin  de  la 
maladie,  on  fait  alors  de  la  science  pratique.  » 

Dans  la  seconde  partie  du  Canon  où  se  trouve  l’exposé  des  con¬ 
naissances  pratiques  du  temps,  on  peut  voir  la  manière  dont  on 


DES  NATURISTES  —  AVICENNE 


255 


entendait  la  description  des  maladies.  —  En  voici  un  extrait  relatif 
à  la  variole  que  le  docteur  Renouard  a  traduit  ( loc .  cit.,  1. 1,  p.  421). 

«  De  la  variole.  —  Le  sang  éprouve  quelquefois  une  ébullition 
pareille  à  celle  qui  survient  dans  les  sucs  végétaux,  et  qui  produit 
la  désagrégation  des  parties.  La  cause  naturelle  de  cette  ébullition 
n’est  autre  que  les  résidus  du  sang  menstruel  qui  se  trouve  dans  la 
matrice  au  moment  de  l’imprégnation,  ou  qui  y  sont  déposés  posté¬ 
rieurement,  résidus  engendrés  par  les  aliments  de  mauvaise  qua¬ 
lité,  de  l’espèce  de  ceux  qui  raréfient  les  substances  du  fluide  san¬ 
guin  et  la  font  entrer  en  ébullition,  jusqu’à  ce  que  sa  partie  saine  se 
dégage  et  domine,  comme  cela  arrive  naturellement  dans  le  suc  du 
raisin,  qui  se  purifie  par  la  fermentation  et  se  convertit  en  une  li¬ 
queur  d’une  composition  uniforme,  après  avoir  expulsé  l’écume 
épaisse  et  la  lie  terreuse. 

»  Les  symptômes  précurseurs  des  varioles  sont  ordinairement  la 
douleur  du  dos,  les  démangeaisons  du  nez,  les  frayeurs  durant  le 
sommeil,  un  picotement  dans  toutes  les  parties  du  visage,  une  cour¬ 
bature  générale.  La  face  devient  rouge,  les  yeux  de  même  ;  ceux-ci 
se  remplissent  de  larmes.  Des  taches  nombreuses  et  enflammées  se 
montrent  sur  la  peau.  Le  malade  éprouve  des  bâillements  fréquents  ; 
il  a  la  respiration  gênée  et  la  voix  enrouée  ;  il  rend  une  salive 
épaisse.  Sa  tête  est  pesante,  douloureuse,  sa  bouche  est  sèche.  Il 
éprouve  dans  le  gosier  et  dans  la  poitrine  une  eonstriction  pénible. 
Ses  pieds  tremblent  et  se  renversent.  Tout  cet  appareil  morbide  est 
accompagné  de  fièvre.  » 

Ce  tableau,  qui  frappe  par  son  insuffisance,  est  la  reproduc¬ 
tion  presque  littérale  de  celui  de  Rhazès,  principalement  pour  la 
théorie  du  mal,  et  montre  bien  la  forme  nosographique  du  temps.  — 
En  voici  une  autre  preuve  tirée  de  la  description  des  rougeoles  : 

Des  morbïllies.  —  Pour  les  écrivains  du  moyen  âge,  les  morbilies 
comprennent  la  rougeole,  la  scarlatine  et  la  roséole.  Les  morbillies, 
dit  Avicenne,  sont  une  espèce  de  varioles  bilieuses.  Il  n’y  a  presque 
pas  de  différence  entre  ces  deux  sortes  d’affections,  sinon  que  les 
morbilies,  provenant  de  la  bile  et  d’une  moindre  quantité  de  ma¬ 
tière  morbide,  ne  dépassent  quasi  point  la  superficie  de  la  peau,  et 
ne  forment  dans  le  principe  aucune  éminence,  aucune  saillie,  qui 
exige  une  cure  particulière;  tandis  que  les  varioles  produisent  dès 
leur  apparition  des  élevures,  des  pustules.  Les  morbillies  sont  un 
peu  moins  graves  et  moins  apparentes  que  les  varioles  ;  mais  les 
signes  de  leur  invasion  paraissent  à  peu  près  les  mêmes .  Cependant 
l’anxiété  de  l’estomac,  la  gêne  de  la  respiration,  l’inflammation 
générale  ont  plus  d’intensité  dans  les  morbilies,  au  lieu  que  la  dou- 


256  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

leur  du  dos  est  moins  vive.  Cette  douleur  a  pour  cause,  dans  les 
varioles,  la  plénitude  du  sang  qui  distend  la  veine  placée  le  long  de 
la  colonne  dorsale  ;  car  les  varioles  dérivent  de  l’abondance  du 
sang  corrompu,  tandis  que  les  morbilies  proviennent  de  la  véhé¬ 
mence  de  la  corruption  de  ce  liquide.  L’éruption  variolique  s’ac¬ 
complit  pour  l’ordinaire  d’une  manière  subite.  » 

Le  défaut  est  ici  non  moins  grand  que  dans  l’exposition  des 
causes  et  des  signes  de  la  variole,  et  l’bypothèse  règne  ici  en  maî¬ 
tresse  de  l’observation  négligée.  En  effet,  d’après  Avicenne,  les  va¬ 
rioles  et  les  rougeoles  sont  des  maladies  réputées  semblables,  pro¬ 
venant  de  la  bile  (première  hypothèse ),  et  dans  cette  dernière  la 
matière  morbide  ne  dépasse  quasi  point  la  superficie  de  la  peau 
(deuxième  hypothèse).  Les  signes  de  leur  invasion  sont  à  peu  près 
les  mêmes  (ce  qui  est  une  erreur).  La  douleur  du  dos  a  pour  cause 
a  plénitude  de  la  veine  placée  le  long  de  la  colonne  dorsale  (troi¬ 
sième  hypothèse).  Sprengel  lui  attribue  aussi  la  découverte  et  la 
première  description  de  la  scarlatine,  ce  qui  est  à  démontrer. 

Malgré  leurs  défauts  et  par  leur  mérite,  la  réputation  des  ouvrages 
d’Avicenne  s’était  tellement  répandue  en  Asie  que  la  plupart  des 
médecins  arabes  du  xne  et  du  xme  siècle  n’étaient  occupés  qu’à  en 
faire  des  abrégés  pour  les  élèves.  En  Europe  même,  l’engouement 
pour  cet  écrivain  fut  tel,  que  pendant  longtemps  les  professeurs  des 
facultés  de  médecine  se  bornaient  à  le  lire  en  chaire  pour  l’expli¬ 
quer  et  s’en  faire  les  commentateurs .  Guerner  Rolfink  les  expli¬ 
quait  encore  à  Gênes  au  xvne  siècle.  On  faisait  de  même  à  Louvain, 
dans  les  Pays-Bas,  où  Plempius  publia  son  commentaire  en  1658, 
et  cette  méthode  fut  aussi  longtemps  en  honneur  à  Montpellier  — 
Galien  et  Avicenne  furent  ainsi  les  oracles  de  la  science  médicale 
au  moyen  âge. 

CHAPITRE  XI 

AtiBUCASIS 

Albucasis,  médecin  arabe,  natif  de  Cor  doue,  vivait  au  commence¬ 
ment  du  xiie  siècle  et  mourut  en  4422. 

Imbu  des  idées  de  Galien,  de  Paul  d’Égine  et  de  Rhazès,  qu’il 
reproduit  presque  littéralement,  il  écrivit  un  abrégé  de  médecine 
théorique  et  pratique  qui  est  surtout  remarquable  par  le  traité  de 
chirurgie  qui  le  termine. 

Dans  la  partie  médicale  se  trouve  la  reproduction  des  chapitres 
sur  les  maladies  des  enfants,  sur  les  maladies  arthritiques,  sur  les 


DES  NATURISTES  —  ALBUGASIS 


257 

médicaments  capables  de  causer  la  mort.,  et  sur  la  petite  vérole  de 
Rhazès. 

Sa  chirurgie,  récemment  traduite  par  le  docteur  Lucien  Leclerc, 
est  infiniment  plus  originale,  et  les  éloges  que  lui  donne  Fabrice 
d’Acquapendente  n’ont  rien  que  de  très-mérité.  On  y  voit  beaucoup 
de  figures  de  chirurgie.  Par  ce  médecin  s’est  opérée  la  réintégration 
dans  la  pratique  d’opérations  importantes  depuis  longtemps  négli¬ 
gées.  Il  a  extirpé  le  polype  du  nez  ;  il  a  fait  la  bronchotomie  ;  il  a 
employé  la  pierre  infernale  et  a  fait  pour  la  cautérisation  plus  qu’on 
avait  encore  jamais  osé  faire. 

Pour  lui  les  caustiques  ne  devaient  jamais  être  employés  que 
chez  les  sujets  d’une  constitution  sèche  et  chaude.  Tous  les  mé¬ 
taux  étaient  bons  pour  cautériser  par  le  feu,  mais  sa  préférence  fut 
pour  le  fer  rouge.  Il  l’employait  dans  le  tic  douloureux,  aux  com¬ 
missures  des  lèvres  ou  derrière  les  tempes;  dans  la  cataracte  en  brû¬ 
lant  le  sommet  de  la  tête  ;  dans  les  luxations  spontanées  autour  des 
articulations  ;  dans  la  lèpre  noueuse  ;  dans  les  ulcères  cancéreux  à 
leur  circonférence;  dans  les  hémorrhagies,  conjointement  avec  la 
division  du  vaisseau,  les  styptiques  ou  la  ligature  qu’on  attribue 
généralement  à  Ambr.  Paré  ;  dans  les  déviations  de  la  colonne  ver¬ 
tébrale  ;  et,  dit  Éloy,  dans  les  hernies. 

Dans  ce  livre,  composé  de  trois  parties,  la  première  est  relative  à 
l’emploi  du  cautère,  la  seconde  traite  des  opérations  qui  s’exécutent 
avec  l’instrument  tranchant,  et  la  troisième  est  consacrée  au  trai¬ 
tement  des  fractures  et  des  luxations  en  général  abandonnées  à  des 
ignorants  pour  lesquels  on  avait  un  profond  mépris.  Il  est  le  seul 
des  auteurs  anciens,  dit  Éloy  ( loc .  cit 1. 1,  p.  72),  qui  ait  donné  la 
description  des  instruments  de  chirurgie  et  parlé  de  l’usage  qu’il 
convient  d’en  faire  à  chaque  opération.  Il  ne  se  borne  point  au 
manuel,  il  pousse  son  attention  plus  loin,  car  il  avertit  du  danger 
auquel  on  est  exposé  en  opérant.  Toutes  les  fois  qu’il  en  prévoit 
quelqu’un,  il  en  indique  les  causes  et  fait  connaître  les  moyens 
qu’on  doit  employer  pour  les  prévenir  ou  les  dissiper.  Tout  cela  lui 
a  mérité  une  réputation  qui  est  passée  jusqu’à  ses  ouvrages  ;  c’est 
d’eux  que  les  chirurgiens  du  xvp  siècle  ont  tiré  la  plupart  des  choses 
qu’on  apprécie  dans  leurs  écrits. 


'>• 


BOUCHOT. 


17 


258 


HISTOIRE  RE  LA  MÉDECINE 


CHAPITRE  XII 

AVENZOAR 

Àvenzoar  est  un  médecin  arabe  qui  naquit  à  Séville,  où  il  vécut 
au  commencement  du  xne  siècle,  à  peu  près  au  même  moment 
qu’ Averrhoes.  On  dit  qu’il  connut  Avicenne.  Sa  carrière,  très- 
longue  puisqu’il  mourut,  dit-on,  à  cent  cinq  ans,  fut  très-brillante, 
et  il  mérita  le  surnom  de  sage  ou  d’illustre.  Non-seulement  il  con¬ 
naissait  la  médecine,  mais  il  avait  étudié  la  chirurgie  et  la  phar¬ 
macie,  bien  que  ces  deux  dernières  branches  de  la  science  fussent 
très-déconsidérées  de  son  temps  et  qu’il  dût  se  justifier  de  s’en 
être  occupé,  dans  la  crainte  qu’on  ne  l’accusât  d’avoir  manqué  à  la 
dignité  professionnelle . 

Avenzoar  fut  un  médecin  très- distingué ,  dont  les  doctrines 
tiennent  du  naturisme  par  Galien  qui  les  inspire,  et  de  l’arabisme 
par  la  chirurgie,  la  pharmacie  et  la  matière  médicale  de  l’époque. 
Sprengel  dit  même  que  ses  idées  sur  la  cause  qui  conserve  la  vie 
et  le  mélange  régulier  des  humeurs,  malgré  leur  tendance  à  la  pu¬ 
tréfaction,  sont  d’autant  plus  remarquables  qu’à  cet  égard  il  semble 
avoir  tracé  la  route  à  l’immortel  Stahl.  En  effet,  il  combat  l’opinion 
de  la  supériorité  de  certains  organes  les  uns  sur  les  autres,  et  il  ne 
veut  accorder  le  premier  rang  ni  au  cœur  ni  au  cerveau,  parce  que 
tout  est  lié  dans  le  corps,  et  qu’il  existe  une  intime  connexion  entre 
ces  deux  organes.  Son  culte  pour  Galien  était  excessif,  car  il  le 
prend  toujours  pour  guide  dans  ses  théories  médicales  ;  il  le  cite  à 
tout  propos,  et  plein  de  déférence  pour  cette  grande  autorité,  il 
rapporte  le  fait  suivant  : 

«  Un  jour  qu’il  était  embarrassé  par  un  cas  difficile  pour  lequel  il 
avait  interrogé  plusieurs  médecins  sans  savoir  quel  parti  prendre, 
il  prit  la  résolution  d’aller  consulter  son  père  qüi  demeurait  dans 
une  ville  fort  éloignée  de  la  sienne  b  Le  bon  vieillard  se  contenta 
pour  toute  réponse  de  lui  indiquer  un  passage  de  Galien,  qu’il  lui 
ordonna  de  lire,  ajoutant  que  s’il  ne  venait  point  à  bout,  après  l’a¬ 
voir  lu,  de  guérir  cette  maladie,  il  ne  devait  jamais  s’attendre  à 
réussir.  Cet  avis  eut  tout  le  succès  qu’il  pouvait  désirer  ;  il  guérit 
son  malade;  ce  qui  leur  donna  beaucoup  de  satisfaction  à  l’un  et  à 
l’autre.  »  (Éloy,  loc.  cit.,  t.  I,  p.  209.) 

Avenzoar,  dont  l’ouvrage  intitulé  Thaisser  compendium  est  ana¬ 
lysé  longuement  par  J.  Freind,  s’est  beaucoup  occupé  d’ostéologie 


DES  NATURISTES  —  AVERRHOES  —  ACTUARIUS  259 
pour  traiter  convenablement  les  luxations  et  les  fractures.  Il  a  ou¬ 
vert  un  certain  nombre  de  cadavres,  et  c’est  ainsi  qu’il  est  arrivé  à 
indiquer  l’anatomie  pathologique  des  abcès  du  médiastin,  de  la 
péricardite,  de  l’hydropisie  du  péricarde,  et  des  concrétions  cardia¬ 
ques  fibrineuses,  qu’il  appelle  polypes  du  cœur  (J.  Freind,  loc.  cit ., 
2e  partie,  p.  42,  46  et  47).  —  Il  s’est  occupé  de  la  dysphagie,  pour 
laquelle  il  conseille  l’usage  de  lavements  nourrissants  auxquels  il 
attache  une  grande  importance,  sans  savoir  que  si  les  lavements 
nourrissent  c’est  que  le  gros  intestin  a  aussi  ses  chylifères  (J.  Freind, 
loc.  cit.,  2e  partie,  p.  53).  —  On  lui  doit  aussi  des  remarques  sur 
la  sensibilité  des  os  et  des  dents,  fait  jusqu’alors  contesté;  sur  la 
phthisie  que  produit  l’ulcération  de  l’estomac;  sur  une  maladie 
causée  par  des  excroissances  de  l’estomac;  sur  l’angine  produite 
par  la  paralysie  de  l’œsophage  ;  sur  l’aphonie  en  rapport  avec  l’en¬ 
gorgement  squirrheux  de  la  langue;  sur  la  bronchotomie;  enfin,  sur 
le  trépan,  sur  les  calculs  urinaires  et  sur  différentes  parties  impor¬ 
tantes  de  la  chirurgie. 

CHAPITRE  XIII 

AVERRHOES 

Averrhoes,  né  à  Gordoue,  vécut  peu  après  Àvenzoar,  dans  le 
xne  siècle,  et  mourut  à  Maroc  en  1178,  selon  les  uns,  en  1206, 
selon  les  autres.  —  Ce  fut  un  homme  distingué,  surtout  en  philo¬ 
sophie  où  il  se  montra  le  disciple  passionné  d’Aristote.  En  méde¬ 
cine  il  fut  le  sectateur  indépendant  et  libre  de  Galien,  dont  il  s’é¬ 
loigna  un  peu  en  fait  de  détails.  On  a  de  lui  un  Abrégé  de  médecine 
qui  n’est  qu’une  pâle  reproduction  des  livres  de  ses  prédécesseurs, 
et  qui  a  joui  après  sa  mort  d’une  très-grande  renommée,  si  l’on 
en  juge  par  le  nombre  des  éditions  auxquelles  il  a  été  vendu.  C’est 
toujours  l’anatomie  de  Galien,  légèrement  modifiée,  et  la  patholo¬ 
gie  de  Rhazès  et  d’Avicenne  surchargée  d’une  polypharmacie  qui 
est  arrivée  jusqu’au  xvme  siècle. 

CHAPITRE  XIV 

ACTUARIUS 

Pendant  que  la  nation  arabe  s’élevait  au  sommet  de  la  puissance 
sociale  en  Asie  et  avait  conquis  le  sud  de  l’Europe,  la  nation  grec- 


260  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

que  descendait  de  jour  en  jour  les  degrés  de  la  civilisation,  et  nul 
médecin  célèbre  ne  sortit  des  entrailles  de  son  peuple  pendant  la 
période  des  sept  siècles  qu’illustrèrent  les  Arabes.  A  la  fin  du  xne 
ou  au  commencement  du  xme  siècle,  il  en  est  un  cependant  qui 
mérite  d’être  signalé  et  dont  le  nom  est  arrivé  jusqu’à  nous.  C’est' 
Actuarius  (Jean),  fils  de  Zacharie.  On  le  considère  comme  le  dernier 
des  médecins  grecs  de  l’antiquité .  Ce  fut  un  naturiste  suivant  pres¬ 
que  à  la  lettre  les  dogmes  de  Galien,  sur  lequel  il  renchérit  par  ses 
subtilités. 

SprengeletP.  Renouard,  qui  paraissent  l’avoir  étudié  avec  soin 
et  cjui  portent  sur  lui  un  jugement  très  -  favorable ,  en  font  un 
compilateur  habile  parmi  les  médecins  de  deuxième  ordre.  Actua¬ 
rius  a  beaucoup  écrit,  et  le  plus  considérable  de  ses  ouvrages  parmi 
ceux  qui  nous  restent,  composé  de  six  livres,  a  pour  objet  la  cure 
des  maladies.  C’est  la  doctrine  de  Galien  et  de  ses  successeurs,  en 
abrégé  et  mise  dans  un  ordre  parfait.  La  doctrine  des  jours  critiques 
s’y  trouve  exposée  avec  soin  et  défendue  par  des  arguments  de  haute 
valeur.  C’est  le  premier  ouvrage  grec  où  l’on  fasse  mention  des  mé¬ 
dicaments  nouveaux  introduits  par  les  Arabes,  tels  que  les  purgatifs 
doux  (la  casse  et  le  séné),  les  sirops,  les  juleps,  les  liqueurs  distil¬ 
lées.  On  n’y  trouve  cependant  rien  sur  les  varioles,  sur' les  morbil- 
lies,  sur  le  spina  ventosa  et  sur  les  autres  affections  décrites  par  les 
médecins  de  cette  nation. 

Son  traité  des  esprits  animaux,  divisé  en  deux  livres,  est  en  entier 
inspiré  de  Galieo,  car  on  y  voit  que  l’homme  est  formé  de  deux 
substances  différentes  :  l’âme  et  le  corps;  que  l’âme  humaine  dif¬ 
fère  de  celle  des  brutes;  qu’elle  est  une  émanation  de  la  divinité, 
une  substance  simple  douée  de  qualités  diverses,  immortelle,  intel¬ 
ligente  et  impassible  de  sa  nature,  quoique  capable  de  ressentir  la 
douleur  et  le  plaisir  par  l’intermédiaire  des  esprits  qui  la  lient  inti¬ 
mement  au  corps.  Maintenant  que  sont  ces  esprits?  D’où  viennent- 
ils  et  quelles  sont  leurs  altérations?  Actuarius  répond  : 

«  Le  suc  le  plus  pur  des  aliments  digérés  par  l’estomac  se  rend 
au  foie,  où  il  sert  à  la  composition  des  esprits  naturels,  qui  sont  les 
instruments  de  la  faculté  concupiscible  de  notre  âme....  Ceux-ci  se 
portent  avec  le  sang  dans  la  veine  lambdoïde,  dont  une  branche 
descend  vers  les  régions  inférieures  et  l’autre  monte  au  ventricule 
droit  du  cœur.  De  là  les  esprits  et  le  sang  passent  dans  le  ventricule 
gauche  pour  y  être  élaborés  de  nouveau  et  changés  en  esprits  vitaux, 

que  les  artères  distribuent  dans  toutes  les  parties  du  corps .  Or, 

il  existe  à  la  base  du  cerveau  un  entrelacement  admirable  de  vais¬ 
seaux  artériels  et  veineux  extrêmement  déliés  qu’on  nomme  plexus 


DES  NATURISTES  —  ÆGIDE  ET  L’ÉCOLE  DE  SALERNE  261 
réticulaire.  C’est  là  que  les  esprits  vitaux  contenus  dans  le  sang 
subissent  une  troisième  atténuation,  qui  les  transforme  en  esprits 
animaux.  Ces  derniers  sont  en  rapport  immédiat  avec  l’âme-,  par  eux 
cette  substance  immatérielle  perçoit  les  sensations  des  objets  exté¬ 
rieurs  et  exécute  les  fonctions  les  plus  élevées.  »  (Renouard,  His¬ 
toire  de  la  médecine,  t.  I,  p.  4-62.) 

Chacun  reconnaîtra  ici  la  reproduction  des  hypothèses  de  Galien 
sur  la  vie  et  sur  le  rôle  de  l’âme  humaine  dans  l’organisation,  hypo¬ 
thèses  que  la  science  moderne  a  pour  jamais  condamnées,  pour 
étudier  l’essence  de  la  force  qui  remue  la  matière  vivante  et  en  dirige 
les  molécules  vers  des  formes  déterminées,  quoique  mille  fois  diffé¬ 
rentes  les  unes  des  autres.  Mais  ce  qu’Actuarius  a  mieux  réussi, 
c’est  l’indication  de  la  physiologie  morbide.  —  «  La  santé  peut  s’al¬ 
térer  de  deux  manières  :  1°  lorsque  les  humeurs  du  corps,  étant 
trop  abondantes  ou  viciées  dans  leur  composition,  laissent  exhaler 
des  vapeurs  confuses  qui  troublent  la  lucidité  des  esprits,  obscur¬ 
cissent  les  sensations  de  l’âme  et  jettent  le  désordre  dans  ses  opé¬ 
rations;  2°  lorsqu’une  des  qualités  élémentaires,  le  chaud  ou  le 
froid,  le  sec  ou  l’humide,  est  en  excès  dans  une  partie  quelconque 
et  donne  lieu  à  une  intempérie.  »  L’auteur  passe  alors  en  revue  l’in¬ 
fluence  des  diverses  espèces  d’aliments,  du  sommeil  et  de  la  veille, 
•de  l’exercice,  du  repos,  des  passions,  des  remèdes  et  de  tous  les 
agents  hygiéniques  et  thérapeutiques.  Le  but  de  la  médecine  est  de 
conserver  la  transparence  des  esprits,  de  favoriser  la  coction  des 
humeurs,  d’empêcher  leur  altération  ou  leur  surabondance,  enfin 
de  rétablir  l’équilibre  des  qualités  alimentaires.  Telle  fut,  avec  ses 
hypothèses  et  ses  erreurs,  la  doctrine  d’Actuarius;  mais  si  on  la 
juge  avec  les  idées  de  l’époque,  on  voit  qu’elle  atout  le  mérite  d’une 
chose  claire,  correcte  et  bien  présentée. 


CHAPITRE  XV 

JEAN  LE  MILANAIS,  ROMUALD,  ÆGIDE  ET  L’ÉCOLE  DE  SALERNE 

Pendant  le  règne  des  Arabes  dans  le  littoral  de  la  Méditerranée, 
plusieurs  savants  qui  avaient  fui  l’Egypte  après  la  destruction  de  la 
bibliothèque  d’Alexandrie,  vinrent  en  Sicile  jeter  les  fondements  de 
cette  école  de  Salerne,  d’abord  inconnue,  et  qui  devait,  du  xe  au 
xme  siècle,  acquérir  une  si  grande  réputation.  Placée  dans  un 
climat  exceptionnellement  doux,  sur  le  passage  des  croisés  qui  se 
rendaient  en  Asie  et  qui  en  revenaient  accablés  des  maux  les  plus 


262 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 
divers,  cette  école,  où  se  cultivaient  les  principes  d’Hippocrate  et 
de  Galien,  eut  un  succès  mérité  par  les  services  que  ses  professeurs 
rendirent  à  la  science  et  à  la  profession. 

Il  en  est  sorti,  en  1100,  un  livre  qui  est  arrivé  jusqu’à  nous,  dont 
le  titre  est  :  Préceptes  diététiques  de  l’école  de  Salerne,  et  qui  a 
pour  auteur  Jean  le  Milanais.  Composé  pour  Robert,  duc  de  Nor¬ 
mandie,  fils  de  Guillaume  le  Conquérant,  qui  s’était  arrêté  au  retour 
d’une  croisade  dans  l’intention  de  se  faire  soigner  d’une  blessure  au 
bras,  cet  ouvrage  a  un  véritable  intérêt  rétrospectif.  Il  donne  assez 
bien  l’idée  de  la  médecine  à  cette  époque,  et  il  très-utile  à  con¬ 
sulter.  Sa  forme,  d’ailleurs,  est  très-agréable  et  il  est  écrit  en  vers 
léonins,  ou  en  aphorismes  qui  ont  joui  d’une  assez  grande  réputa¬ 
tion.  En  voici  la  dédicace  et  les  principaux  dogmes.  ( École  de  Sa¬ 
lerne,  traduction  de  Levacher  delà  Feutrie.) 

SUR  IA  CONSERVATION  DE  LA  SANTÉ  (aphOT.  i). 
tri  tu  veux  de  tes  ans  prolonger  la  durée , 

Soupe  peu  ;  du  vin  pur  ménage  la  versée  ; 

Marche  après  ton  repas,  ne  dors  point  dans  le  jour  ; 

De  l’ùrine  et  des  vents  crains  en  toi  le  séjour  ; 

Chasse  loin  les  soucis;  évite  la  colère  : 

C'est  ce  qu'écrit  Salerne  au  bon  roi  d’Angleterre. 

MOYEN  DE  SE  PASSER*  DE  MÉDECIN  (aphor.  II). 

Es-tu  sans  médecin  ?  Je  vais  t’en  donner  trois  : 

Gaieté,  diète,  repos  ;  obéis  à  leurs  lois. 

de  l’air  (aphor.  x). 

Si  je  peux  me  choisir  une  libre  atmosphère, 

L’air  pur,  clair  et  serein,  est  l’air  que  je  préfère. 

Des  marais,  des  égouts,  l’horrible  puanteur 
Offense  l’odorat  et  soulève  le  cœur. 

du  manger  (aphor.  xv). 

Que  l’estomac  soit  libre,  avant  que  de  manger, 

Qu’il  soit  net  ;  autrement  c’est  pour  le  ménager. 

Au  cri  de  l’appétit  ne  ferme  point  l’oreille, 

De  manger  à  propos  il  fait  signe  à  merveille. 

*  (Aphor,  xvi.) 

Ne  bois  jamais  sans  soif,  ne  mange  point  sans  faim; 

Et  la  faim  et  la  soif  sont  un  bon  médecin 
Mais  qu'ici  comme  ailleurs  la  raison  te  modère, 

L’une  ou  l’autre  en  excès  te  mettrait  dans  la  bière. 

(Aphor.  xvii.) 

Veux-tu  vivre  longtemps  ?  Borne  ton  appétit  : 

Le  sobre  ne  meurt  point  ;  le  médecin  l’a  dit. 


DES  NATURISTES  —  ÆGIDE  ET  L’ÉCOLE  DE  SALERNE  263 
du  boire  (aphor.  xxi). 

Bois  souvent  en  dînant,  jamais  hors  des  repas  ; 

Toujours  à  petits  coups,  pour  narguer  le  trépas. 

(Aphor.  xxn.) 

L’estomac  refroidi  devient  méehante  meule, 

Si  l’on  s’obstine  à  boire  aux  repas  de  l’eau]  seule. 

du  pain  (aphor.  xxrv). 

Que  ton  pain  soit  nouveau,  mais  qu’il  ne  soit  plus  chaud  ; 

N’en  mange  point  de  frit,  ni  de  fait  au  réchaud  ; 

Que  la  pâte  venant  de  farine  choisie, 

Ait  levé  comme  il  faut  ;  que  les  yeux  de  la  mie 
Satisfassent  les  tiens,  et  qu’un  goût  savoureux 
Fasse  dire  à  chacun  :  ce  pain  est  amoureux. 

En  un  mot,  qu’il  soit  pur,  c’est  le  seul  pain  utile  ; 

Ne  mange  point  de  croûte,  elle  enflamme  la  bile. 

Viennent  ensuite  d’autres  préceptes  sur  l’usage  des  viandes,  de 
la  friture,  des  volailles,  des  poissons,  des  légumes,  des  racines,  du 
dessert,  des  fruits,  des  vins,  etc.  ;  sur  les  assaisonnements,  les  épices, 
sur  le  sommeil,  sur  certains  remèdes,  sur  la  saignée ,  les  bains  ,  le 
jeûne,  etc.  Malheusement  beaucoup  de  ces  aphorismes  sont  d’une 
naïveté  banale,  et  traduits  en  français  ils  perdent  encore  beaucoup 
du  charme  qu’ils  offrent  quand  on  les  lit  en  latin. 

DU  SOMMEIL  (aphor.  LXXX). 

Six  heures  de  sommeil  suffisent  à  chaque  homme, 

Le  paresseux  de  sept  pourra  faire  sa  nuit, 

Mais  que  nul  ne  prétende  à  l’obtenir  de  huit. 

CONTRE  LA  PETITE  VÉROLE  (aphor.  CXX). 

Crains-tu  pour  tes  enfants  la  petite  vérole  ? 

Fais-les  inoculer.  Moyen,  dis-tu,  frivole? 

Fais-leur  donc  éviter  et  les  varioleux, 

Et  de  toucher  à  rien  qui  puisse  venir  d’eux. 

de  la  saignée  (aphor.  cxxxi). 

Ne  saignez  point  avant  la  dix-septième  année. 

Trop  de  force  et  d’esprit  s’en  vont  par  la  saigDée  ; 

Et  pour  les  réparer,  le  meilleur  aliment. 

Le  vin  et  le  bouillon  agissent  lentement. 

(Aphor.  cxxxvui.) 

Dans  les  maux  trop  aigus,  examinez  à  peine, 

Et  dès  le  premier  jour,  ouvrez,  rouvrez  la  veine. 

'N’épargnez  point  le  sang  d’un  sujet  vigoureux  ; 

Mais  ménagez  l’enfant,  ménagez  le  vieux. 

Le  printemps,  pour  cela,  vous  permet  davantage  ; 

Dans  les  autres  saisons  il  faut  être  plus  sage. 


264  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

Je  bornerai  là  ces  extraits,  qui  sont  des  meilleurs  parmi  les  apho¬ 
rismes  que  l’école  de  Salerne  nous  a  laissés.  Ils  n’ont  pas  une  très- 
grande  importance,  mais  ce  sont  des  curiosités  utiles  à  connaître. 

Dans  le  même  siècle  où  parurent  ces  aphorismes  se  distinguèrent 
deux  autres  médecins  qui  continuèrent  les  traditions  galéniques,  ce 
furent  Ægide  et  Romuald. 

Romuald  était  évêque  de  Salerne  et  membre  du  collège  de  mé¬ 
decine  de  cette  ville.  Il  fut  consulté  par  le  roi  Guillaume  Ier,  par 
son  fils  Guillaume  II,  malades  des  suites  d’un  empoisonnement,  et 
il  devint  le  médecin  du  pape. 

Ægide,  natif  de  Corbeil,  près  Paris,  fit  ses  études  à  Salerne  et  re¬ 
vint  en  France,  où  il  devint  médecin  de  Philippe-Auguste.  On  a  de 
lui  un  livre  sur.  le  pouls ,  un  autre  sur  Y  urine  et  un  commentaire 
versifié  sur  l’antidotaire  de  Nicolas. 

L’école  de  Salerne  était  fortement  organisée.  Les  ordonnances  de 
Roger  de  Naples  sur  l’autorisation  à  donner  aux  médecins  qui  vou¬ 
laient  exercer,  et  celles  de  son  petit-fils  Frédéric  firent  beaucoup 
pour  mettre  un  terme  aux  exploits  du  charlatanisme  et  pour  donner 
un  rôle  important  à  cette  école.  D’après  ces  ordonnances,  tout  mé¬ 
decin  qui  voulait  exercer  dans  le  royaume  de  Naples  devait  être 
examiné  par  le  collège  médical  de  Salerne.  Il  devait  être  marié,  âgé 
de  vingt  et  un  ans,  faire  preuve  de  sept  ans  d’études,  avoir  expliqué 
publiquement  VArticella  de  Galien,  le  premier  livre  d'Avicenne  ou 
un  passage  des  aphorismes  d’Hippocrate.  S’il  répondait  convenable¬ 
ment,  on  lui  donnait  le  titre  de  magister.  Les  droguistes  devaient  aussi 
se  pourvoir  d’un  certificat  de  capacité  attestant  des  connaissances,  et 
ils  ne  le  recevaient  qu’après  serment  de  ne  rien  préparer  que  d’après 
l’antidotaire  de  l’école  approuvée  par  l’État.  La  pratique  de  la  chi¬ 
rurgie  était  aussi  réglée  par  ordonnance,  car  ceux  qui  voulaient  pra¬ 
tiquer  cette  branche  de  la  médecine  devaient  prouver  qu’ils  avaient 
assisté  aux  leçons,  qu’ils  s’étaient  surtout  adonnés  à  l’anatomie,  sans 
la  connaissance  de  laquelle  on  ne  peut  pratiquer  une  opération 
chirurgicale  ni  traiter  une  plaie  ou  un  ulcère.  Au  reste,  on  peut 
consulter  sur  ce  sujet  Sprengel,  qui  est  entré  à  cet  égard  dans  les 
plus  grands  détails. 


DES  NATURISTES  —  PARACELSE 


265 


CHAPITRE  XVI 

ÉTUDES  SUR  PARACELSE 

Sommaire  :  Sa  vie.  —  Des  influences  morbifiques.  —  Nature  de  l’homme.  — 
Constitution  des  corps  de  la  nature  :  soufre,  mercure,  sel.  —  Causes  morbides 
visibles  et  invisibles.  —  Du  principe  actif  des  Corps  et  de  leur  quintessence.  — 
De  la  spécificité.  —  Des  arcanes.  —  Thérapeutique. 

a  Avant  la  fin  du  monde,  un  grand  nombre  d’effets 
«  réputés  surnaturels  s'expliqueront  par  des  causes 
<i  toutes  physiques.  »  (Paracelse.) 

Au  xve  siècle,  lors  du  grand  mouvement  religieux  et  scientifique 
qui  entraînait  les  esprits  d’élite  à  l’occasion  de  la  réforme;  après  la 
découverte  de  l’Amérique,  de  l’imprimerie  et  d’un  nouveau  sys¬ 
tème  du  monde,  la  médecine  se  sentit  tout  à  coup  remuée  jusque 
dans  ses  fondements  par  un  flot  d’idées  nouvelles  et  inconnues. 
Aristote  était  contesté  comme  Hippocrate  et  Galien.  Leur  autorité, 
jusque-là  souveraine,  commençait  à  être  méconnue,  et  à  la  tyrannie 
des  idées  anciennes  succédait  une  période  orageuse  de  discussion 
et  de  libre  examen  dans  laquelle  devait  s’accomplir  une  grande 
révolution  médicale.  C’est  alors  que  surgit  l’audacieux  novateur  Pa¬ 
racelse,  ce  génie  de  la  chimie  moderne,  trop  dédaigné  de  nos  savants, 
réformateur  de  la  médecine  ancienne  et  promoteur  de  la  spécificité 
thérapeutique  des  métaux  encore  admise  aujourd’hui. 

Sa  vie  ne  fut  qu’une  longue  lutte  contre  les  universités,  contre 
les  académies  et  contre  les  esprits  vulgaires  ligués  contre  lui,  et 
comme  toujours  systématiquement  dévoués  au  culte  des  idées  an¬ 
ciennes.  C’est  ce  qui  lui  suscita  tant  d’inimitiés.  Mais  soutenu  par 
de  nombreux  sectaires,  il  put  affronter  hardiment  les  tempêtes,  et 
répondit  par  l’injure  aux  injures  de  ses  ennemis. 

On  ne  connaît  Paracelse  que  par  des  articles  de  biographie  où  se 
trouvent  les  mêmes  calomnies  et  les  mêmes  injures.  C’est  la  repro¬ 
duction  des  outrages  qui  lui  furent  adressés  de  son  vivant  par 
Th.  Éraste  et  ses  nombreux  adversaires,  et  il  est  fâcheux  que  nous 
n’ayons  pas  une  analyse  complète  de  ses  œuvres,  afin  de  pouvoir  les 
juger  directement  et  en  dehors  des  passions  soulevées  par  ses  doc¬ 
trines.  Malheureusement  tous  les  ouvrages  qui  portent  son  nom 
n’ont  été  publiés  qu’après  sa  mort  dans  un  latin  extrêmement  diffi¬ 
cile  à  lire,  avec  des  expressions  imagées,  métaphoriques  ou  mysti¬ 
ques,  et  ils  sont  d’une  grande  obscurité  à  la  lecture.  Ces  obstacles 


266  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

n'ont  pas  rebuté  M.  Figuier,  M.  Cap,  et  surtout  M.  Bordes-Pagès, 
qui  dans  la  Revue  indépendante  de  1846,  a  pris  la  peine  de  tra¬ 
duire  un  grand  nombre  de  passages  les  plus  importants,  pour  faire 
connaître  l’existence  orageuse,  la  philosophie  et  les  doctrines  médi¬ 
cales  de  l’homme  qu’il  faut  considérer  comme  l’un  des  plus  illustres 
fondateurs  de  la  chimie  et  de  la  thérapeutique  modernes.  On  trou¬ 
vera  dans  les  pages  qui  suivent  les  parties  les  plus  importantes  de 
cette  traduction. 

Théophraste  Bombast,  ou  Paracelse,  naquit  en  1493  âEinsiedlen, 
en  Suisse.  Son  père  était  médecin  et  lui  donna  ses  premières  leçons 
de  chimie.  En  âge  de  voyager,  il  visita  les  différentes  universités 
d'Allemagne  et  se  livra  partout  à  l’alchimie.  C’est  lui  qui,  le  pre¬ 
mier,  utilisa  les  propriétés  des  minéraux  contre  les  désordres  du 
corps  vivant  et  qui  fit  le  premier  cours  public  de  chimie  en  Europe. 
On  n’a  pas  l’idée  des  haines  et  des  colères  soulevées  par  ces  doc¬ 
trines  nouvelles,  et  Paracelse  fut  représenté  comme  un  ivrogne,  un 
castrat,  un  ignorant,  un  fou,  un  impie,  une  bête  féroce,  un  suppôt 
du  diable  digne  du  bûcher,  etc.,  etc.  Courtin  à  Paris,  Thomas 
Éraste,  médecin  de  l’empereur  d’Allemagne,  depuis  longtemps  ou¬ 
bliés,  se  sont  surtout  distingués  dans  cet  échange  d’injures  avec 
,«  cet  insolent  souffleur  de  cendres,  ce  vagabond,  ce  distillateur 
impudent  »,  qui  se  disait  leur  maître  et  brûlait  les  livres  de  Galien. 
Il  n’y  a  pas  jusqu’au  moderne  inventeur  de  l’empirisme,  Bacon, 
qui  ne  l’ait  affreusement  maltraité  au  nom  même  de  l’expérience 
qui  était  le  fond  de  sa  méthode  et  qui  faisait  la  force  de  ses  décou¬ 
vertes.  Il  l’accuse  d’avoir,  par  ses  spécifiques,  déchiré  l’unité  de 
l’univers,  surpassé  Galien  en  mensonges  et  pollué  les  choses  saintes 
en  les  mêlant  aux  profanes.  «  Les  autres  n’avaient  été  que  les  dé¬ 
fenseurs  de  l’expérience;  toi,  Paracelse,  tu  l’as  trahie,  et  tout  en 
invoquant  la  nature,  tu  en  as  corrompu  les  sources....  Enfant  adop¬ 
tif  des  ânes,  heureux  d’avoir  trouvé  Séverin  pour  polir  ton  lan¬ 
gage  !  »  Puis  sachant  bien  que  Paracelse  avant  lui  s’était  fait  le 
champion  des  vérités  expérimentales,  il  ajoute  à  ce  sujet,  pour 
rehausser  son  propre  mérite  :  «  Soit,  mais  parce  qu’un  sanglier  a 
tracé  par  hasard  la  lettre  A  sur  la  terre,  faut-il  le  croire  capable  de 
faire  une  tragédie  »  (1)? 

Paracelse,  aigri,  profondément  irrité  de  tant  d’injustice,  rendait 
à  ses  ennemis  outrage  pour  outrage,  et  il  luttait  contre  eux  avec 
une  vigoureuse  ardeur,  détruisant  peu  à  peu  sa  santé,  perdant  le 

(1)  Ces  outrages  ont  été  reproduits  par  Leclerc,  par  Sprengel,  par  Renauldin 
dans  la  Biographie  de  Michaud,  et  par  tous  les  biographes  de  Paracelse. 


DES  NATURISTES  —  PARACELSE  267 

sommeil  et  entrant  quelquefois  dans  la  nuit  dans  de  subites  fureurs 
qui,  au  dire  d’Oporin,  son  élève,  lui  faisaient  prendre  l’épée  pour 
frapper  les  murailles  et  tout  ce  qui  l’entourait.  C’est  là  ce  qui  l’a  fait 
considérer  comme  fou;  mais  comment  croire  cet  Oporin,  son  secré¬ 
taire  intime  devenu  son  ennemi,  dans  les  accusations  qu’il  lance 
contre  son  maître? 

Paracelse,  qui  respectait  beaucoup  Hippocrate,  avait  le  plus  pro¬ 
fond  dédain  pour  le  galénisme  et  pour  la  philosophie  scolastique, 
qu’il  trouvait  impropre  aux  découvertes  et  à  laquelle  il  préférait 
l’observation  et  l’étude  de  la  nature.  Comme  le  fait  remarquer 
M.  Pagès,  il  était  à  sa  manière  et  avant  Bacon  le  promoteur  de  la 
méthode  expérimentale,  ce  qui  le  rendait  très-fier  vis-à-vis  de  ses 
ennemis  les  philosophes,  ce  Oh!  vous  me  suivrez  et  je  ne  vous  sui¬ 
vrai  pas,  leur  disait-il  ;  ma  monarchie  croîtra  et  la  vôtre  périra. 
Quand  vous  me  démoliriez,  Théophraste  luttera  contre  vous-mêmes 
après  sa  mort.  »  Il  avait  raison.  Ses  œuvres  ont  survécu,  et  ses  dis¬ 
ciples  continuant  la  lutte,  apostrophaient  leurs  adversaires  de  la 
façon  la  plus  injurieuse  :  «  Race  de  païens,  vous  n’êtes  que  des  cui¬ 
siniers,  avec  vos  laitues  et  vos  cataplasmes  ;  nous,  nous  employons 
les  forces  vives  cachées  dans  les  métaux....  Comme  la  neige  n’é¬ 
branle  pas  les  Alpes,  ainsi  vos  outrages  n’ébranlent  pas  nos  doc¬ 
trines.  » 

Ce  fut  un  naturiste.  En  effet  dans  la  grande  chirurgie,  à  propos 
des  plaies,  lorsqu’il  recherche  la  façon  dont  elles  guérissent  au 
moyen  d’une  Mumie,  ce  que  nous  appelons  Blastème  ou  Lymphe 
plastique,  suc  différent  dans  chaque  tissu,  il  dit  que  le  but  de  chi¬ 
rurgie  doit  être  seulement  d’empêcher  son  altération.  La  nature  suffit 
alors  à  cette  œuvre  absolument  comme  on  voit  un  bœuf  qui  a  une 
côte  cassée  être  guéri  par  sa  propre  nature. 

<c  Arrière  donc  ceux  qui,  se  croyant  plus  sages  que  la  nature,  s’ef¬ 
forcent  de  troubler  sa  marche  sous  prétexte  de  lui  porter  secours. ...» 
La  cure  des  plaies  ne  se  fait  point  par  les  médicaments,  et  ceux-ci 
ne  doivent  tendre  qu’à  conserver  le  suc  qui  doit  en  procurer  la 
cicatrisation.  » 

Après  une  lutte  de  vingt  années  et  malgré  ses  prétentions  à  une 
panacée  susceptible  de  prolonger  la  vie,  Paracelse  mourut  en  1541, 
à  l’âge  de  quarante-sept  ans,  non  par  empoisonnement  ni  à  l’hôpi¬ 
tal,  comme  Renauldin  l’a  dit  dans  la  Biographie  universelle  de 
Michaud,  mais  à  l’auberge  du  Cheval  blanc  de  Salzbourg,  et  d’une 
maladie  lente,  avec  la  plénitude  de  ses  facultés,  glorifiant  le  Sei¬ 
gneur  et  laissant  tous  ses  biens  aux  pauvres.  Combattues  par  l’envie 
et  la  routine,  ses  doctrines  furent  cependant  accueillies  par  un  cer- 


?68  MSTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

tain  nombre  d’esprits  d’élite,  notamment  par  Lazare  Rivière,  qui  les 
enseigna  publiquement  à  la  faculté  de  Montpellier.  C’est  la  négation 
des  idées  théoriques  de  Galien  sur  les  quatre  éléments  et  les  qua¬ 
lités  fondamentales;  c’est  l’appel  à  l’expérience  et  à  l’observation 
pour  chercher  ce  qui  guérit  ;  c’est  la  découverte  d’un  grand  nombre 
de  médicaments  nouveaux,  particulièrement  du  mercure  dans  la 
syphilis,  du  soufre  dans  la  gale;  c’est  enfin  la  doctrine  de  la  spéci¬ 
ficité  des  causes  et  des  agents  thérapeutiques.  Il  y  a  là  de  quoi 
suffire  à  la  gloire  d’un  homme,  et  malgré  les  excentricités  que  lui 
reproche  l’histoire,  son  nom  ne  périra  pas. 

Ce  qui  guérit  indique  la  nature  du  mal,  et  ce  sont  à  la  fois  des 
remèdes  et  dés  causes  morbifiques  qu’il  faut  découvrir  au  lieu  de 
discuter  sur  les  quatre  humeurs  comme  le  font  les  galénistes.  Tel 
est  le  but  de  l’ouvrage  appelé  Paramirum. 

Paracelse  admet  cinq  ordres  principaux  d’influences  morbifiques  : 
1°  l’influence  astrale,  ens  astrale ;  2°  l’influence  du  mauvais  régime, 
ens  veneni;  3°  l’influence  naturelle,  ens  naturale;  4°  l’influence 
spirite,  ens  spiritale,  et  5°  l’influence  divine,  ens  Dei. 

Ens  astrale.  —  Les  astres  ne  changent  pas  le  fond  de  la  nature 
ni  de  la  semence  de  l’homme;  ils  nous  servent  comme  le  soleil  au 
germe,  ils  donnent  aliment  à  notre  vie,  et  leur  influence  nous  est 
aussi  nécessaire  que  le  bois  au  feu.  Ils  agissent  sur  le  milieu  qui 
nous  entoure,  qui  conserve  et  protège  tout,  ciel  et  terre,  créatures 
et  éléments,  car  tout  vit  dans  cette  atmosphère  universelle  qu’il 
désigne  sous  le  nom  de  grand  M,  signe  mystérieux  exprimant  le 
magnétisme,  l’électricité,  l’éther  ou  un  agent  inconnu  de  l’air. 

C’est  une  émanation  échappée  des  astres,  qui  souille  et  qui  in¬ 
fecte  ce  grand  M,  comme  on  voit  de  chaque  individu  sortir  une 
émanation  salutaire  ou  fâcheuse.  Un  lac  a-t-il  son  M  en  bon  ou  en 
mauvais  état,  les  poissons  y  abondent  ou  périssent,  et  sa  richesse 
dépend  des  qualités  ou  des  viciations  de  son  M.  Ainsi  s’expliquent, 
par  cette  influence  inconnue,  la  production  de  la  peste,  du  choléra, 
les  typhus,  et  toutes  les  épidémies  qui  ravagent  le  genre  humain.  Il 
,  en  résulte  des  vices  nombreux  qui  portent  sur  le  sang,  sur  la  tête, 
sur  les  veines,  ou  qui  produisent  des  hydropisies,  des  fièvres,  etc. 

«  Dès  lors,  les  changements  qui  arrivent  dans  le  ciel  impriment 
aux  animaux,  aux  plantes,  aux  fruits,  des  modifications  très-variées, 
selon  que  ceux-ci  sont  eux-mêmes  bien  ou  mal  disposés,  selon 
qu’ils  sont,  par  exemple,  forts  ou  faibles.  Tel  se  trouve  bien  d’une 
influencé,  tandis  qu’un  autre  en  est  gravement  dérangé.  C’est  ainsi 
que  l’univers  est  opposé  à  l’homme,  et  l’homme  à  l’univers.  Une 
maladie  causée  par  les  astres  ne  peut  cesser  tant  que  dure  l’in- 


DES  NATURISTES  —  PARACELSE  269 

fluence  spéciale  qui  l’entretient,  »  {Fragmenta  ad  Paramirum, 
Bordes-Pagès.) 

Paracelse  tâche  d’approfondir  la  nature  de  ces  influences,  et,  pour 
cela,  il  cherche  les  relations  de  chaque  sphère  céleste  avec  les  diffé¬ 
rentes  parties  des  corps  en  indiquant  l’action  des  minéraux  sur  elles. 
Comme  dans  son  esprit  les  métaux  représentent  chacun  leur  astre  ; 
—  le  fer  et  Mars;  —  cuivre  et  Vénus;  —  plomb  et  Saturne,  etc.; 
d’après  l’action  des  remèdes,  il  en  déduisait  la  nature  de  l’influence 
sidérale.  —  C’est  là  une  des  nombreuses  erreurs  de  Paracelse. 

Ens  veneni.  —  Les  aliments  indispensables  à  tous  les  corps  vi¬ 
vants  renferment,  à  côté  de  l’essence  qui  nourrit,  une  matière  nui¬ 
sible,  que  Paracelse  appelait  venin ,  de  sorte  que  le  régime  alimen¬ 
taire  est  souvent  une  cause  de  maladie. 

<(  Non  que  chaque  chose  ne  soit  bonne  en  soi,  mais  il  faut  s’en 
bien  servir  :  le  pain  lui-même,  dans  certains  cas,  n’est-il  pas  per¬ 
nicieux?  Or,  Dieu  a  donné  à  chaque  animal  un  alchimiste  qui  siège 
dans  son  estomac,  et  qui  sépare  le  bon  du  mauvais,  qui  garde  le  pre¬ 
mier  et  rejette  le  second.  —  (Ce  n'était  pas  la  peine  de  se  fâcher 
si  fort  contre  les  forces  attr actrice,  rétentrice,  altératrice  et  eæ- 
pultrice  de  Galien ,  pour  en  arriver  à  penser  comme  lui,  ne 
pouvant  que  changer  de  mots.)  —  Si  l’alchimiste  est  faible,  et  qu’il 
ne  puisse  bien  faire  le  départ,  il  s’ensuit  des  maladies,  le  poison 
de  l’aliment  se  répandant  dans  notre  corps;  car  l’homme  en  santé 
est  comme  de  l’eau  claire  qui  peut  se  teindre  de  toute  espèce 
de  couleur,  c’est-à-dire  s’infecter  de  toute  espèce  de  venin.  Or, 
cette  corruption  naît  de  deux  manières  :  localement,  c’est-à-dire 
par  le  poison  qui  s’arrête  dans  la  partie  et  n’en  est  pas  chassé;  ou 
par  émonctoire,  c’est-à-dire  qu’étant  rejeté  par  l’alchimiste  vers 
les  organes  excréteurs,  le  nez,  la  peau  ou  la  vessie,  il  lèse  ces  par¬ 
ties  par  sa  présence.  Les  animaux  ont  des  chimistes  plus  subtils  les 
uns  que  les  autres  :  la  vache  se  nourrit  d’herbe,  et  le  lait  de  celle- 
ci  nourrit  l’homme  ;  l’un  vient  en  aide  à  l’autre  pour  la  perfection 
de  son  travail;  le  feu,  l’air,  l’eau,  etc.,  peuvent  gâter  et  affaiblir 
l’alchimiste,  et  c’est  en  cela  que  ces  éléments  sont  quelquefois  nui¬ 
sibles.  »  (Pagès,  Zoe.  cit.)  -;J 

Ens  naturale.  —  Paracelse  donnait  le  nom  à’ influence  natu¬ 
relle  à  la  force  qui  dirige  le  microcosme  et  qui  est  de  tout  point 
comparable  à  l’influence  qui  règle  le  cours  et  les  révolutions  des 
astres.  —  Par  elle,  le  petit  monde  humain  se  gouverne  et  se  nour¬ 
rit  de  lui-même,  «  l’aliment  ne  lui  sert  que  comme  le  fumier  au 
champ,  et  par'elle  se  produit,  à  l’inférieur,  (une)  véritable  liqueur 


270  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

de  vie  ( liquor  vitœ),  qui,  selon  qu’elle  est  bonne  ou  mauvaise,  en¬ 
gendre  la  santé  ou  la  maladie. 

Ens  spiritale.  —  Sous  ce  nom  d’ influence  spirite,  Paracelse 
désigne  l’action  d’une  substance  invisible  et  impalpable  qui  se  ma¬ 
nifeste  par  le  corps  visible  et  palpable.  Cette  substance  Ens  n’est 
pas  le  corps  auquel  elle  est  unie,  mais  elle  peut  agir  sur  lui  jusqu’à 
le  rendre  malade  et  elle  peut  toute  seule  être  malade. 

«  Chaque  animal  a  un  esprit  de  cet  ordre.  Vous  avez  le  vôtre  ;  j’ai 
aussi  le  mien.  Eh  bien!  nos  esprits  se  parlent  entre  eux  comme  il 
leur  plaît  sans  que  nos  langues  s’en  mêlent.  Vous  savez  qu'on 
éprouve  quelquefois  de  la  sympathie  ou  de  l’antipathie  pour  une 
personne  qui  ne  nous  a  rien  fait  ni  en  bien  ni  en  mal.  C’est  encore 
là  le  fait  de  ces  singuliers  invisibles,  qui,  sans  consulter  la  raison, 
contractent  entre  eux  des  amitiés  et  des  haines,  se  repoussent  avec 
obstination  ou  se  poursuivent  d’un  mutuel  amour.  C’est  la  volonté 
qui  engendre  cés  esprits  souvent  opposés  à  la  raison  ;  elle  les  pro¬ 
duit  par  l’énergie  de  son  effort,  comme  le  silex  produit  le  feu.  De 
même  que  nos  corps,  ces  esprits  ont  leur  mode  spécial  d’action,  et 
il  se  fait  des  luttes  entre  eux.  Si  je  veux  nuire  à  quelqu’un,  et  que  ma 
volonté  soit  plus  ardente  que  la  sienne,  je  le  blesse;  sinon,  c’est 
lui  qui  l’emporte,  et  par  suite  mon  corps  peut  s’affecter  et  dépérir. 

C’est  la  théorie  des  charmes,  des  philtres  et  des  sorts  expliquée 
par  une  cause  naturelle  précédant  l’apparition  de  ce  qu’on  appelle 
aujourd’hui  le  magnétisme.  —  L’analogie  est  si  grande,  qu’on  pour¬ 
rait  en  faire  une  identité.  En  effet, Paracelse  ajoute  qu’on  peut  rendre 
quelqu’un  malade  par  la  seule  puissance  de  la  volonté. 

«  Un  nécromancien  n’a  qu’à  fabriquer  une  figure  de  cire  à  votre 
intention  ;  vous  souffrirez  de  tout  ce  qu’on  fera  à  cette  image,  non 
par  votre  corps,  qui  est  sain  en  soi,  mais  par  votre  esprit.  Alors 
tous  les  remèdes  qui  s’adressent  à  votre  corps  sont  inutiles*  et  c’est 
ainsi  qu’il  arrive  que  par  la  force  de  la  volonté  on  peut  rendre  quel¬ 
qu’un  boiteux  ou  aveugle.  Telle  est  la  force  de  la  malédiction.  Et 
ne  t’amuse  de  tout  ceci,  ô  médecin,  tu  ne  sais  pas  quelle  est  la 
puissance  de  la  volonté.  » 

Vient  ensuite  le  ridicule  de  cette  théorie. 

«  Voulez-vous  avoir  raison  d’un  voleur?  Vous  n’avez  par  votre 
volonté  qu’à  fixer  son  esprit  à  l’image  de  cire  ;  vous  le  forcerez  de 
revenir  se  faire  tuer  au  lieu  du  crime.  Quant  à  lui,  il  n’en  peut 
faire  autant  à  votre  égard  si  vous  êtes  honnête  homme,  car  son  esprit 
est  plus  tremblant  et  plus  faible.  Dans  vos  songes,  il  vous  arrive 
d’appeler  à  vous  l’esprit  de  votre  ennemi  et  de  le  blesser,  » 


DES  NATURISTES  —  PARACELSE 


271 

En  traduisant  ainsi  ce  passage,  M.  Pagès  fait  remarquer  que  tous 
ces  phénomènes  rapportés  à  la  sorcellerie  et  à  l’intervention  du 
diable  par  les  contemporains  de  Paracelse  sont,  par  lui,  ramenés  à 
une  cause  naturelle;  émanation  animale,  fluide,  substance  invisible, 
impalpable,  etc.,  dont  la  volonté  active  la  production  et  qu’elle 
remue  pour  agir  à  distance  sur  les  corps  qui  nous  environnent.  — 
Telles  sont  bien  les  prétentions  du  magnétisme  animal  moderne. 

Eus  Dei.  —  Dominé  par  les  idées  religieuses  de  son  temps, 
Paracelse,  continuant  sa  réforme  d’Hippocrate  et  de  Galien,  opposés, 
comme  on  le  sait,  à  l’intervention  directe  de  la  divinité  dans  les 
maladies,  range,  au  contraire,  cette  intervention  dans  le  nombre  des 
influences  morbifiques  . 

L’influence  divine  joue  un  grand  rôle  dans  sa  pathologie. 

«  Sans  doute,  tout  vient  de  Dieu,  santé  et  maladie;  et  les  quatre 
espèces  d’êtres  déjà  signalés  viennent  de  lui;  mais  il  s’agit  des 
maladies  que  Dieu  envoie  comme  un  châtiment  spécial.  Cette  in¬ 
fluence  divine  se  trouve  alors  mêlée  aux  causes  naturelles,  en  sorte 
que  nous  n’en  pouvons  suivre  la  trace.  Quand  l’expiation  est  ter¬ 
minée,  Dieu  permet  aux  médecins  de  guérir;  sinon  il  livre  le  ma¬ 
lade  à  des  praticiens  inhabiles,  qui  jouent  alors  le  même  rôle  que 
les  médecins  du  purgatoire.  »  (Bordes-Pagès.) 

Dans  son  livre  De  orig.  morb.  ex  trïb.  prim.  substant .,  Para¬ 
celse  s’occupe  de  la  nature  de  l’homme  et  des  causes  morbides 
inhérentes  à  sa  personne,  résultant  de  son  autocratie. 

L’homme  est  composé  d’un  corps  que  l’on  voit  et  que  l’on  touche  ; 
d’une  âme  corporelle  qui  préside  à  son  organisation  et  d’une  âme 
intelligente  et  immortelle. 

«  Tout  a  sa  fin,  le  juste  comme  l’impie.  La  médecine  n’y  peut 
rien  ;  car  vient  un  moment  où  la  mort,  qui  est  le  licteur  de  Dieu, 
doit  nous  amener  devant  lui;  le  médecin  ne  peut  que  dire  î  Lève-toi 
et  pars.  Le  corps  alors  reste  en  terre,  l’âme  va  devant  Dieu  ;  mais, 
au  dernier  jugement,  les  trois  substances  se  réuniront  dans  leur 
fleur  et  dans  leur  essence...  Alors  il  n’y  aura  plus  ni  médecine  ni 
médecins;  »  (Pagès;  lo&  cü.) 

Pour  lui,  l’hômme  est  composé  de  trois  éléments  :  de  soufre,  de 
mercure  et  de  sel ,  qui  sont  ceux  de  tous  les  corps  de  la  nature,  et 
les  vices  du  corps .  résultent  de  la  disproportion  de  ses  éléments; 
—  C’est  le  même  langage  que  celui  de  Galien,  les  éléments  étaient 
métaphoriquement  représentés  par  la  terre,  Veau,  Y air  et  le  feu, 
tandis  que  Paracelse  leur  donne  des  noms  différents  en  rapport  avec 
les  premiers  essais  de  l’analyse  chimique.  —  Il  les  désigne  sous  les 


272  HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 

mots  de  soufre ,  c’est-à-dire  ce  qui  brûle  ou  déflagre  ;  —  de  mer¬ 
cure,  c’est-à-dire  ce  qui  fume,  se  sublime  ou  se  volatilise  (et  n’a 
aucun  rapport  avec  le  métal  de  ce  nom);  —  de  sel  enfin,  c’est-à-dire 
ce  qui  est  solide  ou  à  l’état  terreux. 

Ce  sont  aussi  des  mots  génériques,  car  il  y  a  une  infinité  de  sou¬ 
fres,  de  mercures  et  de  sels,  et  les  éléments  des  anciens,  qu’il  ne 
rejette  pas  entièrement,  sont  eux -mêmes  composés  des  trois  prin¬ 
cipes  chimiques  élémentaires. 

Le  soufre,  le  mercure  et  le  sel  entrent  dans  la  constitution  du 
corps  de  l’homme  comme  de  tous  les  autres  corps  de  la  nature,  et 
la  vie  les  y  maintient  jusqu’à  la  destruction  de  l’individu. 

Leur  diminution  et  leur  disproportion  relative,  leur  disgrégation  et 
leur  accumulation  sur  une  partie  engendrent  la  plupart  des  maladies. 

«  La  disgrégation  des  éléments  est  la  source  de  nos  maladies.  Le 
sel,  'en  s’accumulant  quelque  part,  corrode  et  ulcère,  d’où  les  can¬ 
cers  et  les  gangrènes;  le  soufre ,  le  mercure ,  déplacés,  causent 
mille  maux.  Au  milieu  de  cette  discorde  des  éléments,  la  mort 
s’avance,  qui  presse  et  détruit  l’empire,  domptant  l’un  après  l’autre 
les  éléments  divisés,  à  moins  que  le  médecin  n’intervienne.  Celui-ci 
répare  par  la  consoude  les  parties  ulcérées  par  le  sel,  raffermit  par 
le  safran  ce  que  le  soufre  a  dissous,  épaissit  au  moyen  de  l’or  ce 
qu’a  trop  subtilisé  le  mercure.  » 

Puis,  rendant  à  la  nature  médicatrice  l’hommage  que  lui  ont  tou¬ 
jours  rendu  les  véritables  observateurs,  il  ajoute  : 

«  Et  cependant  la  nature  a  sa  part  dans  ce  travail,  nous  n’en 
sommes  que  les  aides;  c’est  elle  qui  fait  bourgeonner  la  plaie  que 
nous  recouvrons  d’un  médicament.  » 

Dans  ses  idées  sur  la  transformation  des  aliments  et  sur  le  rôle 
de  l’alchimiste  intérieur  qui  opère  sur  eux  pour  en  extraire  les  par¬ 
ties  analogues  et  assimilables,  Paracelse  conclut  que  toute  digestion 
mal  faite  laisse  dans  le  corps  un  résidu  ou  tartre,  qui  est  le  point 
de  départ  d’une  foule  de  maladies  (De  origine  morbor.  ex  tartaro). 

«  Tout  aliment  a  une  partie  nutritive  qui  se  coagule  en  chair  et 
de  plus  un  excrément.  Si  ce  dernier  n’est  point  expulsé,  il  se  coa¬ 
gule  aussi  dans  le  corps,  et  il  y  devient  la  source  de  mille  maux  ; 
car,  selon  la  partie  où  il  se  jette,  il  constitue  la  pierre,  la  gravelle, 
ou  bien  il  forme  des  végétations,  des  verrues,  des  lèpres,  des  hy- 
dropisies.  Chaque  aliment  produit  un  résidu  et  un  tartre  différents  : 
le  poisson,  un  tartre  argileux;  les  légumes,  un  tartre  visqueux.. 
L’art  du  médecin,  c’est  de  prescrire  un  régime  qui,  se  fondant  avec 
les  aliments,  chasse  du  corps  ce  mauvais  principe.... 

«  L’estomac  n’est  qu’un  serviteur  public,  qui  en  travaillant  pour 


DES  NATURISTES  —  PARACELSE  273 

tout  le  corps  ne  dispense  pas  chacun  des  membres  de  faire  une  sé¬ 
paration  particulière.  Chaque  organe  a  donc  son  estomac  particulier, 
et  doit  cuire  son  propre  aliment.  Il  s’ensuit  la  formation  d’autant 
de  résidus  différents  qu’il  y  a  d’organes.  Ainsi  le  cœur,  le  poumon, 
le  cerveau  ont  chacun  leur  digestion  et  leur  excrétion  particu¬ 
lières.  Si  ces  excrétions  se  coagulent  en  tartre,  il  survient  des  affec¬ 
tions  de  ces  organes.  Le  sang,  la  moelle,  les  chairs  ont  aussi  leurs 
résidus  ;  si  ceux-ci  ne  s’échappent  pas  par  la  sueur  ou  l’urine,  il 
advient  des  lèpres,  des  gouttes,  des  sciatiques.  Regardez  l’urine, 
elle  est  l’image  des  excrétions  de  tout  le  corps,  d 
Il  y  a  des  causes  invisibles  de  maladie,  les  transmissions  hérédi¬ 
taires  ( Ens  seminis),  l’influence  de  l’imagination  dé  la  mère  et  les 
émanations  subtiles,  miasmatiques  des  corps  privés  de  la  vie  appa¬ 
rente. 

«  1°  La  matrice  nourrit  l’enfant  comme  la  terre  nourrit  l’arbre,  et 
tel  est  le  but  de  la  femme  [propter  matricem  mulier  genita 
est)....  La  mère  peut  vicier  l’enfant  comme  la  terre  vicie  l’arbre,  et 
le  père  transmet  le  mal  par  un  esprit  invisible  qui  affecte  l’esprit 
de  la  matrice . » 

Malgré  ses  idées  de  réforme,  l’influence  du  temps  déteint  sur  Pa¬ 
racelse  et,  comme  le  remarque  Pagès ,  ses  esprits  sont  plus  ou 
moins  corporels,  nés  de  la  matière,  agissant  sur  elle  et  sont  ce  que 
nous  appelons  des  forces,  et  ce  qu’au  temps  de  Galien  on  appelait 
des  facultés. 

2°  Les  sens  ne  montrent  que  la  moitié  du  monde,  et  l’entende¬ 
ment  nous  révèle  l’autre  moitié,  que  Paracelse  appelle  l’architecte 
intérieur.  — Pour  lui,  la  foi,  c’est-à-dire,  l’état  moral  produit  par  une 
conviction  réelle  ou  fausse,  peut  engendrer  des  maladies.  N’a-t-on 
pas  dit  que  la  foi  soulevait  des  montagnes?  C’est  elle  qui  par  l’imagi¬ 
nation  de  la  mère  engendre  les  difformités  et  les  vices  de  conforma¬ 
tion  des  fœtus.  Mais  c’est  un  effet  qu’on  exagère  souvent,  car  rien 
de  moins  fondé  que  l’intervention  des  saints  dans  la  production  de 
certaines  maladies.  L’épilepsie  de  saint  Valentin,  le  feu  de  saint 
Antoine,  ou  mal  des  ardents,  la  danse  de  saint  Guy,  la  syphilis  de 
saint  Denis,  ne  sont  que  des  effets  naturels,  et  il  n’y  a  que  le  diable 
qui  ait  pu  inspirer  l’idée  contraire. 

Suit  ici  un  passage  où  les  écarts  d’imagination  et  le  mysticisme  se 
révèlent  d’une  façon  saisissante  : 

3°  Paracelse,  qui  croyait  au  vampirisme  et  à  la  cruentation,  at¬ 
tribue  aux  vertus  naturelles  des  tombeaux  la  cause  de  certaines 
guérisons  et  des  certaines  pestes.  Si  grand  que  soit  cet  écart  de 
raison,  il  n’est  pas  injustifiable,  car  dans  une  momie,  la  partie 


BOUCHUT. 


274  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

active  du  corps  n’est  pas  toujours  celle  que  voient  nos  yeux. 

«  Vingt  livres  d’une  substance  se  réduisent  à  une  once  de  quin¬ 
tessence,  qui  est  cependant  la  partie  médicinale...  C’est  pourquoi 
moins  il  y  a  de  corps,  plus  il  y  a  de  vertu  médicinale  ( quo  minus 
corporis  est,  eo  magis  virtutis  in  medicina).  Et  si  l’homme  peut 
faire  une  pareille  réduction  de  vingt  livres  de  substances  à  une  once 
d’essenoe  combien  mieux  ne  fera  pas  l’homme  invisible  (c’est-à- 
dire  la  force  naturelle  qui  décompose  le  cadavre). 

»  Ainsi  bien  des  prodiges  réputés  miraculeux  ou  diaboliques 
sont  dus  aux  propriétés  inhérentes  aux  corps  naturels.  » 

Il  est  impossible  de  mieux  indiquer  ici  le  principe  d’analyse  chi¬ 
mique  auquel  nous  devons  les  alcaloïdes,  c’est-à-dire  les  principes 
actifs  des  végétaux,  ou,  comme  le  pense  M.  Pagès,  le  principe  qui 
devait  servir  plus  tard  à  l’édification  du  système  d’Hahnemann. 

L’idée  d’extraire  le  principe  actif  ou  arcane  des  substances  qui 
exercent  sur  nous  leur  influence,  a  été  pour  Paracelse  l’origine 
d’un  livre  intitulé  Paragrane,  où  il  démontre  comment  il  faut  en¬ 
tendre  cette  extraction  et  où,  se  glorifiant  lui-même  en  réclamant  la 
liberté  de  discussion  nécessaire  au  progrès  de  la  science,  il  en  ap¬ 
pelle  à  l’avenir  pour  confirmer  l’importance  de  ses  découvertes. 

« . Ma  médecine  a  pour  bases  la  philosophie,  l’alchimie,  l’as¬ 

tronomie  et  la  vertu  ;  vous  les  adopterez...,  et  vous  me  suivrez,  toi 
Avicenne,  toi  Galien,  toi  Rhazès,  toi  Montagnana,  toi  Mesué  ;  vous 
de  Paris,  vous  de. Montpellier,  vous  Suèves,  vous  Misains,  vous  de 
Ccdogne  et  de  Vienne  ;  vous  que  nourrissent  le  Danube  et  le  Rhin  ; 
vous,  îles  de  la  mer  :  Italie,  Dalmatie,  Athènes  ;  toi,  (Grèce,  toi 
Arabe  ,  Israélite  .  Je  serai  votre  maître ,  vous  nettoierez  mes 
fourneaux....  Mon  école  triomphera  de  Pline  et  d’Aristote,  qu’on 
appellera  à  leur  tour  caco-Pline  et  caco-Aristote  (les  ennemis  de 
Théophraste  Paracelse  l’avaient  appelé  caco-phraste)...  Voilà  ce  que 
produira  l’art  d’extraire  les  minéraux....  L’alchimie  convertira  en 
alcali  votre  Esculape  et  votre  Galien;  vous  serez  purgés  par  le  feu  ; 
le  soufre  et  l’antimoine  vaudront  plus  que  de  l’or....  Que  je  plains 
l’âme  de  Galien  !...  Ne  m’a-t-on  pas  adressé  de  la  part  de  ses  m⬠
nes  des  lettres  qu’on  a  datées  de  l’enfer  !  Qui  aurait  cru  qu’un  si 
grand  prince  de  la  médecine  pût  mourir  et  s’enrôler  au  c...  du  diable? 

«  Vous  m’accusez  de  plagiat  !  Il  y  a  dix  ans  que  je  n’ai  pas  lu  un 
seul  de  vos  livres....  Ce  que  vous  m’avez  appris  s’est  évanoui  comme 
neige;  je  l’ai  jeté  au  feu  de  laSaint-Jean  pour  que  ma  monarchie  fût 
plus  pure....  Vous  voulez  me  mettre  en  poussière...  me  condamner 
au  feu....  Je  reverdirai,  et  vous  serez  des  figuiers  desséchés....  Le 
ciel  corrigera  ses  astronomes,  la  terre  et  l’eau  auront  de  nouveaux 


DES  NATURISTES  —  PARACELSE 


275 


philosophes;  la  lumière  delà  nature  retrouvera  son  alchimiste....  » 
Ainsi  annonçait-il  alors  la  venue  des  Newton,  des  Laplace,  des 
Lavoisier,  des  Berzelius,  des  Dumas,  des  Liebig,  etc. 

«  Ce  qui  fait  un  médecin,  ce  sont  les  cures,  et  non  pas  les  em¬ 
pereurs,  les  papes,  les  Facultés,  les  privilèges,  les  Académies . 

Quoi  !  parce  que  je  guéris  le  mal  vénérien,  le  plus  virulent  de  tous 
les  maux,  qui  n’épargne  ni  potentats,  ni  peuples,  vous  me  traînez 
dans  la  boue  !...  Vous  êtes  de  la  race  des  vipères,  et  je  ne  dois  at¬ 
tendre  de  vous  que  du  venin....  Imposteurs  !...  Si  je  pouvais  défen¬ 
dre  ma  tête  chauve  contre  les  mouches  aussi  facilement  que  ma 
monarchie  (ma  doctrine)  contre  vous  !...  Vous  ignorez  même  les 
simples  ;  vous  demandez  à  votre  pharmacien  :  qu’est  ceci?  qu’est-ce 
cela  ?...  Je  ne  vous  confierai  pas  un  chien.. .. 

«  Pour  ne  pas  hanter  les  cours  des  rois,  est-ce  que  j’en  vaux 
moins?  Un  serment  vous  rend-il  plus  habiles?....  Le  public  vous 
dément....  Les  boucles  de  mes  souliers  en  savent  plus  que  Galien 
et  Avicenne....  Un  jour  viendra  où  le  ciel  produira  des  médecins 
qui  connaîtront  les  arcanes ,  les  mystères,  les  teintures;  quel  rang 
aurez-vous  alors?...  Qui  fera  des  cadeaux  à  vos  femmes  ?  Qui  leur 
donnera  des  bijoux,  des  colliers....  »  (Bordes Pagès,  loc.  cit.) 

Ce  jour  a  commencé,  et  déjà  la  quinine,  la  morphine,  la  véra- 
trine,  la  santonine,  etc.,  etc.,  arcanes  tant  souhaités  de  Paracelse, 
montrent  que,  malgré  les  écarts  de  sa  pensée  et  ses  prétentions  à 
une  domination  absolue,  sa  philosophie  chimique  n’égarait  pas  l’a¬ 
venir.  Il  y  faut  reconnaître  le  germe  tout  entier  de  la  chimiatrie. 

Malgré  les  calomnies  d’Éraste,  qui  ont  terni  aux  yeux  de  la  posté¬ 
rité  la  mémoire  de  Paracelse,  on  ne  peut  s’empêcher  de  reconnaître 
dans  ses  doctrines  une  certaine  grandeur.  Faire  de  la  vertu  et  de  la 
philosophie,  c’est-à-dire  de  l’observation,  à  l’exemple  des  anciens,  la 
base  de  la  médecine  en  y  ajoutant  la  nécessité  de  l’astronomie  et  de 
l’alchimie,  c’était  assurément  ennoblir  l’art  auquel  il  était  si  passion¬ 
nément  dévoué,  et  inaugurer  pour  lui  une  ère  de  nouvelles  conquêtes 
scientifiques.  Même  en  philosophieParacelseest  un  réformateur.  Aris¬ 
tote  et  les  siens  sont  à  ses  yeux  des  théoriciens  superficiels,  n’allant 
pas  au  fond  des  choses,  «  ignorant  le  fond  et  la  racine  d’où  vient  le 
fruit.  »  Empirique  à  sa  manière,  l’autorité  des  sens  est  illimitée,  et 
le  positivisme  moderne  ne  s’exprime  pas  autrement  que  lui. 

«  La  vraie  philosophie  est  aussi  facile  à  distinguer  que  le  bruit  du 
Rhin  ou  que  celui  des  tempêtes.  Car  enfin  ce  que  les  yeux  voient, 
ce  que  nos  mains  touchent,  notre  tête  le  perçoit  et  le  comprend. 
Eh  bien!  c’est  cette  intelligence  secrète  qui  vient  en  nous  parla 
contemplation  de  la  nature,  qui  est  la  philosophie. 


276  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

»  Mais  pour  distinguer  le  soleil  et  la  lune,  il  faut  regarder  et  non 
pas  fermer  les  yeux.  La  spéculation  seule  n’a  jamais  rien  fait  en  mé¬ 
decine  (quelle  admirable  pensée  !) .  Il  faut  donc  que  le  médecin 
observe  et  qu’il  se  voie  dans  tous  les  détails  de  ses  membres 
comme  à  travers  une  eau  claire  où  l’on  distingue  le  moindre  che¬ 
veu;  mais  qu’il  se  voie  non-seulement  dans  lui-même,  mais  encore 
tout  le  monde  extérieur,  dont  il  n’est  que  le  reflet  et  le  miroir.  Les 
médecins  qui  n’y  regardent  pas  font  (les  maladies  à  leur  fantaisie. 
Ils  disent  :  Ceci  est  phlegme,  cela  mélancolie  ;  ils  font  des  songes  à 
plaisir.  » 

Dans  ce  mélange  de  vérités  et  d’erreurs,  de  foi  crédule  et  même 
de  superstitions  grossières,  il  y  a  quelque  chose  de  remarquable  et 
qui  montre,  à  travers  la  fougue  des  paroles,  une  hésitation  d’esprit 
en  rapport  avec  la  servilité  scientifique  des  générations  qui,  pen¬ 
dant  1200  ans,  avaient  subi  le  joug  de  l’autorité.  Paracelse  réclame 
la  liberté  de  discussion ,  et  il  se  fait  dans  la  science  le  champion 
d’un  empirisme  à  l’aide  duquel  il  va  inaugurer  la  recherche  des 
propriétés  particulières  des  corps ,  principe  actif  ou  arcane  des 
plantes,  etc.  Mais  cette  idée  généralisée  lui  fait  croire  à  l’exis¬ 
tence  d’un  principe  analogue  dans  les  astres  et  dans  tous  les  mi¬ 
néraux,  et,  embarrassé  lui-même  par  les  idées  superstitieuses  de 
son  temps,  il  croit  à  la  magie,  au  vampirisme,  à  l’influence  des 
tombeaux,  etc. 

Toutefois,  de  cette  idée  du  principe  actif  des  corps  et  du  rap¬ 
port  de  l’homme  avec  le  monde  extérieur  devait  sortir  un  principe 
de  pathologie  générale  de  la  plus  haute  importance,  je  veux  parler 
de  la  spécificité. 

Cette  spécificité  nosogénique  ou  thérapeutique  est  la  création  de 
Paracelse.  Elle  a  été  le  point  de  départ  d’une  grande  réforme  phar¬ 
maceutique  en  amenant  la  destruction  de  la  polypharmacie  et  l’em¬ 
ploi  de  substances  isolées,  d’une  action  connue,  au  lieu  des  mé¬ 
langes  trop  nombreux  qu’on  donnait  alors  aux  malades.  Elle  a  été  et 
sera  toujours  la  condamnation  sans  appel  des  doctrine"  médicales 
qui  ont  voulu  faire  ou  qui  font  de  l'anatomie- pathologiq  ue,  la  base 
de  la  médecine,  ignorant  qu’un  élément  anatomique  morbide  ne 
révèle  pas  la  nature  du  mal,  et  par  conséquent  n'a  aucune  impor¬ 
tance  en  nosologie.  C’est  donc  Une  découverte  de  premier  ordre. 
Paracelse  voyait  dans  l’homme  le  reflet  du  monde  extérieur  et  ii 
disait  : 

a  C’est  d’après  le  monde  externe  qu’il  faut  composer  tout  l’homme. 

»  Ce  qui  guérit  donne  la  mesure  du  mal,  et  quand  on  connaît  le 
spécifique  de  l’un,  on  connaît  la  spécificité  de  l’autre. 


DES  NATURISTES  —  PARACELSE 


277 


«  Vous  dites  :  Voilà  un  mal  du  sang,  du  phlegme.  Mais,  ô  yeux 
de  lynx,  où  l’avez-vous  vu?  Savez-vous  bien  qu’il  y  a  autant  d’es¬ 
pèces  de  sangs  qu’il  y  a  de  sucs  et  d’herbes  ;  que  le  sang  végète  et 
ne  repose  comme  font  les  plantes.  La  pivoine  guérit  seulement  une 
espèce  d’épilepsie;  le  gui  du  chêne  une  autre.  » 

C’est  là  une  spécificité  constatée  par  l’empirisme, 
cc  Cherchez  au  dehors  ce  qui  correspond  à  votre  mal  du  dedans 
par  sa  ressemblance  de  nature  ;  il  y  a  un  mal  de  l’arsenic,  un  autre 
de  l’alun.  Ne  dites  pas  une  colique  venteuse,  mais  une  colique  de 
musc,  si  c’est  le  musc  qui  la  guérit. 

»  Cherchez  dans  tout  le  monde  externe  ce  qui  correspond  à  cha¬ 
cun  de  vos  membres  internes.  Si  vous  ne  savez  pas  comment  la 
rouille  vient  au  cuivre,  vous  ne  saurez  pas  comment  la  lèpre  vient  à 
l’homme,  ni  comment  on  la  guérit.  Chaque  objet  dans  le  petit  monde 
a  son  homologue  dans  le  grand.  Il  ne  faut  donc  pas  ajouter  à  la 
violette  du  sucre,  ni  mêler  ensemble  ce  que  la  nature  a  laissé  simple. 

»  Cherchez  plutôt  à  extraire  qu’à  composer,  à  savoir  ce  qu’il  y  a 
de  caché  dans  chaque  objet  plutôt  qu’à  tout  confondre  :  trouvez  les 
rapports  de  chacun  de  nos  pores  à  chaque  pore  extérieur;  com¬ 
parez  l’arcane  à  l’arcane,  le  mal  au  mal.  Qu’est  ce  qui  voit  dans  les 
yeux?  Est-ce  le  froid?  Non.  Est-ce  le  chaud?  Pas  davantage.  Il  y  a 
dans  chaque  partie  un  arcane  (c’est-à-dire  une  force  spécifique). 

»  Or,  chaque  élément  reste  ce  qu’il  est  de  sa  nature.  Le  froid 
reste  froid,  le  feu  reste  feu;  les  éléments  sont  fixes.  L’humide 
(l’eau-forte)  a  sa  chaleur  fixe  (c’est-à-dire  sa  nature  corrosive,  spé¬ 
cifique),  qu’il  est  impossible  de  chasser  par  le  froid  physique. 

»  il  est  donc  faux  que  les  contraires  guérissent  par  les  contraires. 
Vous  ne  devez  pas  chasser  l’arcane,  mais  au  contraire  aider  l’arcane  in¬ 
terne  au  moyen  de  F  arcane  extérieur  qui  lui  correspond,  et,  par  son 
aide,  le  fortifier  contre  les  éléments  contraires  qui  tendent  à  l’abattre. 

»  Chaque  homologue  externe  guérit  son  homologue  interne  ;  le 
mercure  extérieur  guérit  le  mercure  de  l’intérieur;  la  mélisse,  sa 
mélisse....  Ainsi,  étudiez  tout  par  la  lumière  de  la  nature  qu’allume 
l’esprit  saint,  sinon  c’est  le  diable  qui  vous  éclaire.  » 

A  part  cette  idée  fausse  de  la  corrélation  des  astres  et  des  corps 
extérieurs  avec  les  différentes  parties  de  l’homme  si  magistralement 
admise  par  Paracelse  comme  théorie  de  la  spécificité  et  de  l’action 
des  arcanes  ou  forces  vives  des  corps  sur  les  organes  vivants,  le  fait  des 
actions  spécifiques  est  empiriquement  reconnu  comme  vrai,  et  c’est 
sur  lui  que  reposent  les  plus  belles  conquêtes  de  la  thérapeutique 
moderne.  Toutefois ,  dans  cette  lutte  du  réformateur  contre  ses 
adversaires,  si  la  violence  de  l’orgueil  l’emporte  au  delà  de  toute 


278  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

convenance,  il  ne  s’élève  jamais  que  sur  ses  ennemis  terrassés  et 
s’humilie  devant  la  puissance  de  Dieu  et  de  la  nature.  Comme  Hip¬ 
pocrate  et  comme  Galien,  il  professe  les  dogmes  de  la  nature  mé¬ 
dicatrice,  et  avant  ce  principe  :  je  le  pansay,  Dieu  le  guarit,  de 
Paré,  il  avait  dit  :  Armez  la  nature  au  moyen  des  arcanes,  et  elle  se 
défendra  d' elle-même,  »  ce  qui  est  identiquement  la  même  chose. 

L’alchimie,  cette  nouvelle  base  qu’il  apporte  à  la  médecine,  est  l’art 
d’extraire  les  essences,  les  quintessences,  les  forces  vives,  les  prin¬ 
cipes  actifs  des  corps  à  travers  la  gangue  qui  les  compose,  pour 
rechercher  la  vertu  incorporelle,  invisible,  de  ces  quintessences,  ce 
qu’il  appelait  Yarcane  ou  le  mystère,  chose  plus  grande  encore 
que  la  quintessence  et  dont  le  secret  est  au-dessus  de  la  connais¬ 
sance  humaine.  A-t-on  bien  eu  raison  de  railler  ces  arcanes?  Cela 
est  douteux.  En  effet,  si  l’on  supprime  ce  mot  d’arcane  devenu  ri¬ 
dicule  pour  le  remplacer  par  le  mot  d’action  spécifique,  le  sens  est 
philosophiquement  le  même.  Personne  n’ignore  aujourd’hui  qu’en 
parlant  de  la  quintessence  du  quinquina,  arcane  de  la  fièvre,  on 
veut  parler  du  sulfate  de  quinine  alcaloïde  dont  la  découverte  est 
due  à  l’application  des  idées  de  Paracelse,  que  beaucoup  de  chi¬ 
mistes  modernes  ont  tourné  en  dérision. 

«  Mes  adversaires  raisonnent  et  spéculent  :  ma  spéculation,  c’est 
l’invention,  la  découverte  des  propriétés.  De  là  vient  notre  di¬ 
vorce.  » 

Si  ce  principe  philosophique,  qui  est  encore  la  méthode  de  la 
chimie  et  de  la  thérapeutique  moderne,  est  de  Paracelse,  il  faudra 
convenir  qu’on  a  eu  tort  de  faire  de  lui,  sur  la  foi  de  ses  contempo¬ 
rains  jaloux,  un  fou,  un  ignorant  et  un  charlatan  digne  du  mépris 
de  la  postérité.  Pour  lui  : 

ce  L’alchimie  est  «  l’estomac  extérieur  qui  prépare  chaque  chose 
»  pour  son  astre.  Elle  ne  fait  pas  de  l’or;  il  n’y  a. que  les  insensés 
>>  qui  aient  cette  prétention,  mais  elle  fait  des  arcanes  »,  ce  qui 
veut  dire  qu’elle  découvre  les  principes  actifs  des  corps  dont  elle 
fait  des  spécifiques. 

»  La  nature  nous  offre  toutes  les  choses  brutes,  c’est  à  nous  à  les 
parfaire.  Le  boulanger,  le  vendangeur,  le  tisseur  sont  alchimistes,  et 
quiconque  prépare  une  chose  pour  la  tourner  au  profit  de  l’homme. 

»  Quoi  de  Plus  brut  que  de  manger  de  la  chair  crue,  de  se  cou¬ 
vrir  de  peaux?  Il  l’est  autant  de  broyer  au  hasard  une  foule  de  mé¬ 
dicaments  ensemble.  Il  faut  savoir  calciner  chacun  d’eux,  les  subli¬ 
mer,  opérer  des  transmutations  successives  :  ce  sublimé  d’une  pre¬ 
mière  opération  joue  le  rôle  de  terre  pour  une  seconde. 

«  Comme  il  faut  que  la  terre  pourrisse  le  germe ,  de  même  il 


DES  NATURISTES  M-  PARACELSE  279 

faut  détruire  un  corps  pour  en  dégager  Varcane  ou  force  vive. 

«  Sachez  que  chaque  chose  a  sa  vertu;  autre  est  celle  des  pousses, 
autre  celle  des  fleurs,  autre  celle  des  fruits  mûrs  et  non  mûrs  ;  et 
chaque  chose  peut  avoir  plusieurs  vertus. 

«  Or,  l’alchimiste  est  le  serviteur  de  la  nature;  oû  elle  a  fini  son 
œuvre,  il  la  commence,  et  comme  il  faut  du  temps  pour  qu’un  germe 
devienne  un  épi.  il  faut  du  temps  pour  mûrir  et  préparer  l’arcane  : 
l’arcane  n’est  qu’au  bout.  Sur  ce  sujet,  que  m’apprennent  Mésué  et 
tous  vos  livres  ?  Dans  vos  livres,  les  arcanes  sont  suffoqués  par  de 
grossiers  mélanges  et  perdent  leurs  vertus. 

«  Vous  parlez  de  correctifs  que  vous  ajoutez  pour  adoucir  une 
substance.  Mais  corriger  véritablement,  c’est  ôter  le  poison  :  un  ser¬ 
pent  est  corrigé  quand,  ayant  séparé  la  tête  et  le  venin,  vous  pouvez 
le  donner  en  bouillon.  Un  arôme  masque  une  mauvaise  odeur,  mais 
ne  la  détruit  pas. 

et  Séparez  donc  Mars  de  Vénus  (c’est-à-dire  le  fer  du  cuivre),  Sa¬ 
turne  du  soleil,  s’ils  sont  mêlés;  pour  cela,  tout  doit  passer  par  le 
feu... 

«  Voilà  ce  que  j’enseigne.  N’est-ce  pas  le  fondement  de  l’art? 
Suis-je  un  hérétique  ou  un  insensé  ?  Oh  !  vous  me  suivrez,  et  je  ne 
vous  suivrai  pas  !  Ma  monarchie  croîtra,  la  vôtre  périra.  Quand  vous 
me  démoliriez, Théophraste  luttera  contre  vous-mêmes  après  la  mort!» 

Théophraste  Paracelse  avait  bien  auguré  de  l’avenir  :  son  nom  ne 
périra  pas. 

Dans  un  autre  livre  ( Archidoxe ,  t.  II,  p.  3  à  40),  Paracelse 
expose  les  principes  de  sa  philosophie  naturelle,  soit  pour  démon¬ 
trer  la  constitution  du  microcosme,  c’est-à-dire  de  l’homme,  soit  les 
principes  de  la  séparation  des  éléments  ou  de  l’extraction  des 
quintessences.  Le  chimiatre  est  ici  aussi  vitaliste  qu’Hippocrate. 

c<  L’homme  est  formé  d’une  partie  visible,  qui  est  le  corps,  le 
sang  et  la  chair,  et  d’une  partie  invisible,  qui  habite  ce  corps  et  qui 
voit,  palpe  et  entend. 

«  L’organe  n’est  donc  que  l’écrin,  le  logis  de  la  faculté.  Quand 
il  est  défectueux,  la  faculté  déloge. 

cf  Que  fait  alors  le  médecin  ?  Il  épure  la  maison  afin  que  l’esprit 
puisse  opérer  en  elle. 

«  Ainsi  Part  peut  tantôt  dégager  l’esprit,  retenu  dans  le  corps 
comme  le  feu  dans  le  bois  vert;  tantôt  l’y  retenir,  comme  on  bride 
un  cheval  ou  comme  on  musèle  un  chien  enragé.  » 

Paracelse  ne  parle  ici  que  de  ce  qu’il  nomme  âme  corporelle  végé¬ 
tative,  sentante,  vitale,  et  non  de  l’âme  corporelle  pensante,  raison¬ 
nable  et  immortelle. 


280  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

«  Tout  corps  est  donc,  par  la  vertu  de  l’esprit,  doué  d’un  certain 
mouvement  qui  peut  être  de  deux  espèces. 

«  Le  mouvement  volontaire  dans  lequel  l’imagination  enflamme 
la  force  végétative,  sans  que  nous  sachions  comment.  Ainsi,  sans 
l’aide  de  mes  mains,  je  dirige  mes  yeux  où  je  veux,  et  je  cours 
d’autant  plus  vite  que  j’imagine  plus  vivement  l’action. 

«  L’autre  mouvement  est  une  attraction  que  la  force  du  mouve¬ 
ment  de  l’intérieur  fait  de  ce  qui  est  extérieur  (l’absorption).  C’est 
ainsi,  par  exemple,  que  la  chaleur  du  dedans  boit,  par  la  peau, 
l’eau  du  dehors,  en  sorte  que  les  vaches,  sur  les  Alpes,  passent 
tout  l’été  sans  boire  autrement... 

«  Il  y  a  des  personnes  qui  ont  passé  un  long  temps  sans  manger, 
ne  vivant  que  d’air  et  de  la  vie  du  globe  ;  mais  nos  travaux  exigeant 
de  grandes  réparations,  il  nous  faut  des  aliments  plus  solides... 

«  Or,  comme  l’encre  et  le  vin  teignent  promptement  l’eau,  ainsi, 
et  bien  plus  vite  encore,  l’aliment  se  répand  dans  tout  le  corps  ; 
puis  chaque  membre  le  convertit  à  sa  ressemblance,  d’autant  plus 
vite  que  l’aliment  lui  est  plus  analogue. 

«  Eh  bien,  de  même  que  pour  les  aliments,  le  corps  a  pour  les 
médicaments  une  attraction  singulière;  il  les  transmute  en  ses 
propres  membres,  et  il  le  fait  d’autant  plus  promptement  qu’ils 
sont  à  l’état  de  quintessence.  » 

Comme  on  le  voit,  l’alchimie  ne  fermait  pas  les  yeux  de  Paracelse 
aux  lumières  de  la  philosophie,  et  s’il  combattait  les  idées  médicales 
de  Galien,  il  professait  sur  la  nature  de  l’homme  les  mêmes  prin¬ 
cipes  que  lui. 

Sa  réforme  est  tout  entière  dans  la  recherche  des  quintessences. 
Voilà  ce  qu’il  entendait  par  ce  mot  : 

«  Toute  substance  est  composée  de  plusieurs  éléments  différents 
associés. 

«  Mais  parmi  eux  il  y  en  a  un  qui  domine  les  autres  et  qui  im¬ 
prime  à  la  substance  tout  entière  son  propre  caractère. 

«  Eh  bien,  c’est  cet  élément  dominant  qni  porte  le  nom  de  quin¬ 
tessence,  quand  il  est  dégagé  du  mélange.  Ici  c’est  l’eau,  ailleurs  le 
feu;  dans  un  autre  corps,  tout  autre  principe  qui  est  l’élément  es¬ 
sentiel.  Il  est  au  sein  des  autres  comme  dans  son  logis;  il  faut 
briser  la  maison  pour  Ven  dégager . 

«  L’art  consiste  à  faire  subir  à  la  substance  diverses  opérations 
pour  fixer  la  quintessence ,  après  l’avoir  délivrée  de  la  boue  ou 
gangue  qui  la  masque. 

«  Dans  une  substance  composée,  chaque  élément  reste  lui-même 


DES  NATURISTES  —  PARACELSE 


281 

quoique  dominé  par  un  majeur;  et,  quand  on  a  extrait  la  quintes¬ 
sence,  les  autres  éléments  ne  périssent  pas;  ils  gardent  chacun 
leurs  propriétés  spécifiques...  Ainsi,  la  quintessence,  c’est  la  vie,  la 
force,  la  propriété  des  choses;  c’est  l’élément  très-pur  séparé  de 
tous  les  autres,  qu’il  teint  de  son  unité  ;  c’est  lui  qui  donne  à  l’or 
sa  belle  couleur. 

«  Autant  il  y  a  de  substances  de  nature  différente,  autant  il  y  a 
de  quintessences  particulières. 

«  L’essence  de  la  vie  d’un  parfum,  c’est  son  odeur;  celle  de 
l’ortie,  c’est  ce  qui  nous  brûle  la  peau;  celle  du  feu,  l’air  qui  l’en¬ 
tretient;  celle  du  vif-argent,  sa  chaleur  interne  et  cachée  et  son 
froid  externe;  celle  de  la  chair  et  du  sang,  l’esprit  de  sel  qui  les 
préserve  de  la  corruption. . .  Enfin,  celle  de  l’homme,  un  feu  céleste  et 
invisible,  un  air  qui  l’entretient.  Tous  les  ambiants  prêtent  secours 
à  l’homme,  qui  doit  prendre  de  chacun  d’eux  la  vie  qui  va  à  sa  vie. 

«  Dans  chaque  bois,  dans  chaque  herbe,  dans  chaque  .fleur,  de 
même  que  dans  chaque  métal,  est  donc  logée  comme  dans  sa  mai¬ 
son  une  essence  différente,  qui  est  la  vie  de  la  substance,  et  à  l’égard 
de  laquelle  le  reste  n’est  que  pure  crasse. 

«  Elle  est  très-petite  en  quantité  et  très-grande  en  qualité;  un 
peu  de  fiel  rend  amère  cent  fois  autant  d’eau  ;  un  peu  de  safran 
jaunit  une  grande  quantité  de  ce  liquide. 

«  Elle  n’est  pas  nécessairement  froide,  chaude  ou  humide;  elle 
peut  être  plus  froide  que  neige,  plus  chaude  que  flamme,  sans  pour 
cela  changer  de  propriétés  ;  elle  guérit,  non  par  la  température, 
mais  par  sa  force  intrinsèque  (vis  insita)  et  sa  grande  pureté. 

«  Ainsi  il  y  a  des  essences  sans  nombre,  les  unes  narcotiques, 
d’autres  amères,  d’autres  douces,  d’autres  rajeunissantes. 

«  Quelle  maladie,  quelle  infirmité  pourrait  résister  à  ces  pures 
quintessences,  sinon  cette  mort  nécessaire  qui  doit  enfin  séparer 
l’âme  du  corps.  * 

«  L’esprit  de  vie  des  métaux  est  permanent,  car  une  fois  extrait 
et  recueilli,  on  peut  le  conserver.  Mais  l’esprit  de  vie  des  animaux 
est  mortel  :  on  ne  peut  le  séparer  et  le  recueillir  à  part,  bien  que 
de  la  chair  morte  on  retire  encore  quelques  autres  genres  d’es¬ 
sences.  » 

Paracelse  indique  ensuite  les  différents  procédés  d’analyse  par 
sublimation,  par  calcination  et  par  distillation,  à  l’aide  desquels  on 
peut  extraire  les  quintessences  : 

«  Autant  il  y  a  de  vertus,  autant  il  y  a  de  préparations  différentes; 
et  celui-là  sait  les  fondements  de  la  médecine  qui  sait  préparer.  » 

Puis ,  emporté  par  un  élan  bien  naturel  d’enthousiasme  sur 


282  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

l’usage  de  ces  quintessences  ou  principes  actifs  des  corps,  il  dit  : 

«  A  chaque  mal  on  peut  opposer  un  adversaire  qui  triomphe  de 
lui.  Elles  s’adressent,  qui  à  la  tête,  qui  aux  reins,  qui  aux  os,  qui 
aux  cartilages,  qui  aux  poumons,  qui  aux  paralysies,  qui  aux  hydro- 
pisies.  Elles  peuvent  rendre  la  voix  à  l’un,  la  vie  à  l’autre,  donner 
à  un  lépreux  une  peau  toute  neuve;  qui  sait  même?  rendre  à  une 
personne  de  cent  ans  la  vigueur  qu’elle  avait  à  vingt. 

«  Cette  vertu  par  excellence,  incorporelle,  invisible,  qui  a  une 
chose  (soit  une  quintessence,  soit  un  autre  objet)  d’agir  dans  notre 
corps  et  de  nous  guérir,  voilà  ce  qui  constitue  Yarcane  ou  le  mys¬ 
tère,  lequel  est  plus  grand  encore  que  la  quintessence,  mais  dont 
le  secret  est  au-dessus  de  la  connaissance  humaine. 

«  C’est  avec  son  aide  qu’on  pourrait  changer  d’âge  et  prolonger  la 
vie,  soit  des  hommes,  soit  des  plantes.  Déjà  en  donnant  à  la  racine 
d’une  ortie  son  arcane  matériel,  qui  . n’est  que  la  quintessence,  on  la 
fait  vivre  un  an  de  plus. 

«  Il  est  certain  que  la  vie  des  métaux  se  renouvelle,  qu’ils  meu¬ 
rent  (c’est-à-dire  qu’ils  perdent  leur  éclat,  leur  ductilité,  leur  téna¬ 
cité,  en  s’oxydant  ou  en  se  combinant  avec  d’autres  corps);  mais  ils 
peuvent  ressusciter  ensuite, 'c’est-à-dire  qu’on  peut  les  dégager  de 
leurs  combinaisons,  et  leur  faire  reprendre  leur  première  vie. 

«  L’homme  ne  pourrait-il  pas  se  rénover  de  même?  Non,  car 
nous  ne  sommes  pas  engendrés  de  semence  (c’est-à-dire  d’une  ma¬ 
tière  séminale),  mais  de  l’être  de  l’homme  (c’est-à-dire  d’une  nature 
spéciale,  incorporelle)  ;  dès  lors,  notre  germe  une  fois  détruit  ne 
revient  pas. 

«  Seulement,  de  même  que  pour  un  arbre,  on  peut  renouveler,  à 
l’aide  de  l’art,  nos  fleurs  et  nos  fruits,  nous  ôter  la  lèpre  en  restau¬ 
rant  le  sang,  nous  repeindre,  ressusciter  Yhomuncule  philosophi¬ 
que,  le  petit  homme  spagirique  (c’est-à-dire  l’aliment  chimique 
de  la  vie),  qui  de  pygmée deviendra  géant.  Mais'ce  qui  fait  le  fond 
de  la  vie  ne  se  renouvelle  pas. 

«  Ainsi  la  vie,  comme  le  feu,  se  relève  ou  s’éteint,  selon  la  liqueur 
qu’on  lui  donne. 

«  Urf  élément  peut  nous  rendre  ce  qu’un  autre  nous  ôte  ;  on  peut 
allonger  les  périodes  de  chaque  âge,  en  sorte  que  celui  qui  mourrait 
plus  tôt  mourra  plus  tard  ;  mais  la  liqueur  de  vie  qu’il  faudrait  nous 
donner  pour  vivre  indéfiniment  nous  est  encore  inconnue. 

«  Quant  à  l’essence  des  plantes  putréfiées,  elle  se  cache  dans  la 
terre  comme  un  lion  fatigué  après  le  combat,  mais  ensuite  elle  entre 
plus  active  dans  le  corps  des  plantes  nouvelles,  s 
A  moins  d’exiger  du  passé  les  connaissances  du  temps  présent,  il 


DES  NATURISTES  —  PARACELSE  283 

serait  aussi  injuste  de  chercher  dans  l’alchimie  de  Paracelse  les  con¬ 
naissances  de  la  chimie  moderne,  que  de  reprocher  à  cet  homme 
éminent  le  langage  exceptionnel,  imagé,  métaphorique  et  mystique 
dont  il  a  dû  faire  usage  pour  être  compris  des  savants  de  son  épo¬ 
que.  C’est  cependant  ce  qu’on  a  fait,  sans  réfléchir  que  des  faits  nou¬ 
veaux  ayant  entraîné  la  nécessité  d’un  langage  nouveau,  et  une  ac¬ 
ception  différente  des  mots  en  circulation,  cette  différence  de  langue 
dans  une  même  science  jetait  dans  l’histoire  de  la  chimie  une  con¬ 
fusion  regrettable,  cause  des  jugements  erronés  ou  contradictoires 
portés  sur  l’un  de  ses  plus  illustres  fondateurs. 

Sans  doute,  l’alchimie  de  Paracelse  ne  saurait  soutenir  la  compa¬ 
raison  avec  la  science  moderne.  Mais  si  l’on  tient  plutôt  compte  de 
la  méthode  et  des  principes  fondamentaux  d’analyse  que  des  faits 
de  détails  découverts  par  de  vulgaires  émancipateurs,  il  est  évident 
que  Paracelse  n’a  pas  mérité  les  outrages  faits  à  sa  mémoire  ou  à 
sa  personne,  et  que  ce  génie  méconnu  doit  être  replacé  au  rang  des 
plus  illustres  chimistes. 

L’idée  d’extraire  le  principe  actif  d’une  substance ,  qu’on  lui 
donne  le  nom  d’arcane,  de  quintessence  ou  de  force  vive,  est  l’ori¬ 
gine  de  toutes  les  découvertes  récentes  dont  chacune  a  fait  la  for¬ 
tune  et  la  gloire  de  son  auteur.  La  quinine,  la  morphine,  la  véra- 
trine,  la  santonine,  etc.  ,  sont  des  couronnes  posthumes  à  déposer 
sur  la  tête  de  celui  dont  on  a  fait  un  misérable  insensé. 

L’idée  d’appliquer  ces  principes  actifs  ou  quintessences  aux  dif¬ 
férents  états  morbides  pour  en  découvrir  les  arcanes,  c’est-à-dire 
les  spécifiques,  est  encore  l’idée  féconde  de  la  thérapeutique  mo¬ 
derne,  et  si  petit  que  soit  le  nombre  des  spécifiques,  il  est  encore 
assez  grand  pour  que  chacun  soit  convaincu  de  leur  existence  et  de 
la  nécessité  d’en  découvrir  de  nouveaux.  Leur  découverte  est  encore 
une  gloire  dont  il  faut  faire  honneur  à  Paracelse. 

Sous  beaucoup  de  rapports  donc,  il  y  a  lieu  de  réhabiliter  le  nom 
injustement  calomnié  de  Paracelse.  Mystique,  il  a  eu  le  tort  de  lais¬ 
ser  pénétrer  dans  la  science  une  partie  de  son  mysticisme,  qui  était 
celui  de  son  époque,  mais  réformateur  convaincu  il  a  inauguré  l’ère 
de  l’expérimentation  et  de  l’analyse  chimique.  On  lui  doit  en  grande 
partie  la  méthode  et  la  philosophie  qui  régissent  la  chimie  moderne; 
la  médecine  a  reçu  de  lui  la  doctrine  de  la  spécificité,  et  s’il  faut 
l’en  croire,  la  découverte  du  mercure  comme  spécifique  de  la  vérole. 

Il  n’a  jamais  pu  être  un  esprit  vulgaire,  celui  qui,  au  xve  siècle, 
a  pu  dire  prophétiquement  :  «  Avant  la  fin  du  monde,  un  grand 
nombre  d’effets  réputés  surnaturels,  s’expliqueront  par  des  causes 
toutes  physiques.  » 


284 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


CHAPITRE  XVII 

VAN  HELMONT 

Sommaire  :  Sa  vie.  —  Sa  philosophie.  —  Sa  chimie  et  sa  physique.  Principe  qui 
meut  la  matière  et  engendre  les  formes.  Constitution  des  corps,  des  éléments  et 
des  gaz.  —  Sa  médecine.  De  l’archée,  des  ferments,  nature  du  principe  de  vie, 
force  spécifique  de  chaque  semence.  —  Blas  général,  altératif  et  moteur,  ou 
force  altérante  et  motrice.  —  Vivification  du  sang.  —  Puissance  inhérente  à 
chaque  organe.  —  Siège  de  l’âme  sensitive  au  centre  épigastrique.  —  Il  y  a  six 
digestions  de  l’aliment.  —  Des  vents  intestinaux.  —  Nature  des  maladies,  va¬ 
leur  de  l’anatomie  pathologique  ;  gale.  Épine  de  la  pleurésie,  germe  de  la  goutte. 
—  Alliance  de  l’âme  immortelle  avec  l’âme  sensitive.  Effets  vénéneux  du  fruit 
défendu.  —  Action  du  gouvernement  ou  sympathies.  Égarements  de  l’école 
anatomique.  —  Nouvelle  matière  médicale  créée  par  la  chimie.  —  Action  dy¬ 
namique  des  médicaments. 

Trente-six  ans  après  la  mort  de  Paracelse,  naquit  un  homme 
éminent  qui,  s’inspirant  des  doctrines  alchimiques  et  médicales  de 
ce  réformateur,  devait  continuer  son  œuvre  tout  en  croyant  jeter  les 
bases  d’un  système  nouveau  :  ce  fut  Van  Helmont. 

Ce  médecin,  né  à  Bruxelles  en  1577,  perdit  son  père  à  l’âge  de 
trois  ans,  et  malgré  les  instances  de  sa  mère  qui  le  suppliait  de 
rester  grand  seigneur,  il  se  livra  à  l’étude  avec  toute  l’ardeur  d’un 
roturier.  Profondément  versé  dans  la  connaissance  des  langues  grec¬ 
que,  latine  et  arabe,  il  s’occupa  successivement  de  philosophie,  de 
magie,  de  sciences  naturelles,  et  enfin  de  médecine.  Doué  d’une  ima¬ 
gination  très-vive  peu  en  rapport  avec  les  exigences  sévères  du  travail 
des  sciences,  il  ne  tint  pas  assez  compte  de  la  tradition  et  se  montra 
trop  dur  pour  le  passé.  Comme  Paracelse  il  prétendit  faire  table  rase 
de  tout  ce  qui  avait  été  fait  avant  lui  pour  asseoir  les  fondements  d’une 
science  nouvelle.  Ce  sont  là  des  prétentions  que  ratifie  bien  rare¬ 
ment  l’histoire.  Chaque  science  est  une  souche  vivante  qui,  recevant 
toutes  les  greffes  conformes  à  sa  nature,  pousse  de  nouveaux  reje¬ 
tons,  perd  de  vieilles  branches  et  conserve  une  vitalité  que  ne  sau¬ 
raient  à  leur  gré  détruire  les  réformateurs.  Est-il  bien  sûr  d’ailleurs 
que  ceux  qui  prétendent  ainsi  détruire  et  faire  table  rase  de  toutes 
leurs  anciennes  connaissances  pour  fonder  un  système,  dépouillent 
le  vieil  homme  autant  qu’ils  le  pensent  et  ne  se  servent  pas  contre 
le  passé  qu'ils  renient  de  ce  que  le  passé  leur  a  transmis  de  beau, 
de  solide  et  de  vrai?  Van  Helmont,  tout  entier  à  ses  études,  se  crut 
le  pouvoir  de  renouveler  la  médecine.  Son  organisation  impression- 


DES  NATURISTES  —  VAN  RELMONT 


285 


nable  et  rêveuse  devait  lui  fournir  cette  illusion.  Surexité  par  son 
ardeur,  il  eut,  comme  Pascal,  Socrate  et  tant  d’autres  intelligences 
de  premier  ordre,  des  extases,  des  visions  scientifiqùes  dont  il  avait 
conscience  et  qu’il  raconte  dans  ses  œuvres,  ce  qui  l’a  fait  consi¬ 
dérer  par  quelques  aliénistes  comme  un  fou  à  mettre  sur  la  liste 
des  génies  dont  s’honore  l’humanité  et  qui,  pour  eux,  ne  sont  que 
des  esprits  différemment  malades.  Malgré  sa  vivacité  d’imagination, 
son  ardeur  de  réforme  et  ses  convictions,  Van  Helmont  resta  dans 
la  lutte  aussi  modéré  que  Paracelse  son  maître  le  fut  peu,  et  sut 
toujours,  en  attaquant  les  doctrines  de  ses  adversaires,  respecter 
leurs  personnes. 

Sa  méthode  est  celle  de  l’observation.  Il  proteste  avec  force  contre 
les  écarts  du  raisonnement  des  écoles  de  son  temps,  et,  s’il  ne  sut 
pas  toujours  s’y  conformer  lui-même,  du  moins  a-t-il  fait  effort 
pour  y  ramener  la  science.  «  La  logique  des  écoles  n’enfante  que 
jactance  et  désordre.  Celui  qui  m’enseigne  la  préparation  de  la 
pierre  calaminaire  me  démontre  quelque  chose,  mais  celui  qui 
aligne  un  argument  en  Barbara,  que  m’apprend-il,  sinon  une 
science  de  mots?...  »  Van  Helmont  est  peu  connu  à  cause  de  la  lec¬ 
ture  difficile  du  style  de  ses  œuvres.  Il  n’a  pas  été  traduit,  et  l’on  n’a 
de  lui  que  des  études  biographiques  incomplètes.  Il  en  est  plusieurs 
cependant  toutes  modernes,  par  MM.  Guislain,  Marinus,  Michéa, 
Chevreul,  Bordes-Pagès  et  Cap,  qui  commencent  à  montrer  ce  sa¬ 
vant  sous  son  véritable  jour.  Nous  distinguerons  surtout  celle  qu’on 
doit  à  M.  Bordes-Pagès,  l’auteur  de  la  belle  étude  sur  Paracelse 
dont  j’ai  eu  occasion  de  parler  (1).  Elle  nous  montre  dans  Van  Hel¬ 
mont  le  philosophe,  le  chimiste  et  le  médecin. 

En  philosophie,  Van  Helmont  est  l’adversaire  d’Aristote  et  de  la 
logique  avec  laquelle  les  écoles  de  son  temps  croyaient  faire  avancer 
la  science.  Un  syllogisme  ne  prouve  rien,  et  l’observation  directe 
appliquée  à  l’étude  des  faits  lui  semble  infiniment  préférable.  Voici 
comme  il  comprend  le  principe  qui  meut  la  matière  et  engendre  les 
formes  : 

«  J’entre  dans  une  maison  déserte,  dit- il,  il  me  faut  balayer  les 
immondices  qu’on  y  a  laissées,  rechercher  ce  qui  est  inconnu,  écar¬ 
ter  les  mauvaises  traditions  et  vérifier  exactement  chaque  objet  en 
détail.  »  ( Causes  et  initia  naturalium ,  p.  27-32.) 

«  Jusqu’à  ce  jour,  les  écoles  ont  attribué  la  génération  de  tous 
les  corps  aux  mélanges  des  quatre  éléments  :  l’air,  la  terre,  le  feu 

(1)  Revue  indépendante,  1846.  Tout  ce  qui  est  compris  entre  guillemets  est 
traduit  par  M.  Pagès. 


286  HISTOIRE  DE  IA  MÉDECINE 

et  l’eau.  Aristote  distingue  quatre  causes  :  la  matérielle ,  la  for¬ 
melle,  Y  efficiente,  la  finale.  Il  prétend  que  le  principe  du  mou¬ 
vement  et  du  repos ,  dans  le  corps,  est  quelque  chose  qui  est 
inhérent  par  soi  et  non  par  accident. 

«  Tous  ces  principes  sont  erronés  :  la  nature  est  un  ordre  de 
Dieu,  par  lequel  une  chose  est  ce  qu’elle  est  et  fait  ce  qui  lui  a  été 
commandé  de  faire. 

«  On  se  figure  dans  les  écoles  le  premier  moteur  comme  un  être 
qui,  immobile  lui-même,  pousserait  de  son  bâton  les  divers  corps 
de  la  nature.  Cette  conception  est  toute  idolâtrique.  Le  glorieux 
moteur  de  l’univers,  par  le  seul  effet  de  sa  volonté,  a  mis  dans  les 
objets  une  vertu,  une  puissance,  un  agent  d’après  lesquels  ils  se 
meuvent  ensuite  d’eux-mêmes.  Et  en  réalité  il  n’y  a  que  deux  cau¬ 
ses  :  la  matière  et  Y  agent. 

«  L’agent,  c’est  la  force  séminale,  Y  archée,  ou  le  principe  créé 
de  Dieu,  qui  fait  qu’une  chose  est  et  devient  spécifiquement  ce 
qu’elle  doit  être.  Chaque  animal,  comme  chaque  végétal,  comme 
chaque  minéral,  a  un  ouvrier,  un  Vulcain,  un  architecte  intérieur, 
une  aura  cachée,  un  principe  recteur  qui  constitue  le  noyau  spi¬ 
rituel  de  l’objet  et  dont  les  éléments  extérieurs  ne  sont  que  l’écorce 
et  la  gousse.  C’est  donc  l’archée  qui  opère  dans  la  matière  séminale 
le  travail  générateur  qui  se  revêt  d’un  vêtement  corporel,  qui  règle 
les  formes,  les  propositions,  les  instincts  du  nouvel  être,  et  qui 
transforme  tout  dans  le  corps,  d’après  son  type  ou  son  image.  » 

(. Archeus  faher,  p.  33-34.) 

«  La  matière,  c’est  l’élément  auxiliaire  ou  corporel  à  l’aide  duquel 
le  principe  séminal  se  développe.  Elle  constitue  ces  eaux  desquelles 
sortent  tous  les  corps  de  la  nature,  et  dans  lesquelles  ils  sont  plus 
tard  ramenés  tous,  par  le  moyen  des  principes  recteurs.  Par  là  s’ex¬ 
plique  ce  texte  de  la  Genèse,  où  il  est  dit  que  le  souffle  de  Dieu 
(c’est-à-dire  les  principes  actifs)  flottait  sur  les  eaux. 

«  L’archée  el  la  matière  sont  deux  causes  qui  ne  peuvent  agir 
l’une  sans  l’autre  ;  et  toutes  deux  ensemble  forment  l’être  concret. 

«  Aristote  prétend  qu’un  être  vivant  naît  de  la  corruption  d’un 
autre  vivant  par  la  chaleur...  Mais  premièrement,  la  mort  n’est  point 
une  corruption  ;  c’est  une  cessation  de  la  vie.  L’archée  s’envole  ou 
s’éteint  comme  un  flambeau,  sans  que  la  corruption  l’atteigne.  C’est 
seulement  après  que  le  corps  en  a  été  délaissé  qu’il  tombe  en  rui¬ 
nes  et  perd  sa  forme. 

«  Alors,  des  ferments  étrangers  qui  toujours  méditent  le  chan¬ 
gement,  étant  apportés  par  l’air,  introduisent  la  corruption  dans  la 
matière  morte;  ils  l’imprègnent  de  leur  odeur  et  y  étouffent  le  baume 


DES  NATURISTES  —  VAN  HELMONT  287 

vital,  à  moins  qu’on  n’associe  les  chairs  à  des  substances  fixes 
comme  du  sucre,  du  miel,  du  sel.  Ce  sont  donc  ces  fragments  qui, 
attaquant  la  matière  privée  de  vie,  la  désagrègent  et  la  disposent  à 
recevoir  de  nouveaux  esprits . 

«  Les  anciens  ont  méconnu  ces  ferments,  et  de  là  leurs  vaines 
idées  sur  les  effets  de  la  corruption.  Mais  il  est  certain  que  la  ma¬ 
tière  peut  se  corrompre  sans  engendrer  des  êtres  vivants,  et  que 
ceux-ci  peuvent  mourir  sans  que  leurs  corps  se  corrompent. 

«  Quant  à  la  chaleur,  elle  ne  féconde  que  par  accident;  elle  ne 
sert  qu’à  exciter  l’architecte  séminal  qui  organise  l’individu  selon 
le  type  de  son  espèce.  Prendre  la  chaleur  pour  cause,  c’est  prendre 
la  lime  pour  le  serrurier. 

«  Le  père  lui-même  n’est  pas  le  générateur  de  l’enfant;  il  ne 
fournit  que  le  ferment  séminal,  il  n’est  que  l’occasion  de  sa  géné¬ 
ration.  Si  la  matière  seule  produisait  l’être  nouveau,  on  verrait  les 
parents  estropiés  produire  des  enfants  mutilés  comme  eux.  Mais  le 
véritable  générateur  du  nouvel  être  c’est  un  Yulcain  intérieur,  créé 
de  Dieu,  et  dont  la  forme  est  incorruptible;  il  est  immédiatement 
efficient  dans  l’embryon,  et  persiste  avec  lui  jusqu’à  la  mort.  Sans 
cet  architecte  caché,  le  ferment  séminal  livré  à  lui-même  tomberait 
en  putréfaction. 

«  Dès  lors,  au  lieu  de  dire  avec  Aristote  que  ce  qui  engendre  est 
autre  chose  que  ce  qui  est  engendré,  il  faut  dire,  au  contraire, 
que  ce  qui  engendre  fait  partie  de  V engendré.  » 

Cette  philosophie  se  rapproche  singulièrement  de  celle  de  Para¬ 
celse;  et,  quoi  que  puisse  dire  son  auteur,  on  en  retrouve  l’origine 
dans  les  livres  d’Hippocrate  et  de  Galien.  Tous  admettent  une  force 
première,  principe  de  toute  forme  individuelle,  ayant  pour  aide  une 
faculté  ou  un  agent  susceptible  de  modeler  la  matière.  Le  langage 
n’est  plus  le  même  ;  les  mots  de  terre,  d’eau,  d’air  et  de  feu,  em¬ 
ployés  métaphoriquement,  comme  ceux  de  soufre,  de  sel,  de  mer¬ 
cure  dont  se  servait  Paracelse,  prennent  une  signification  différente 
qui  permet  l’équivoque;  mais  si  l’on  tend  à  pénétrer  dans  l’esprit 
des  doctrines  au  lieu  de  s’en  tenir  à  la  lettre,  on  ne  tarde  pas  à  être 
convaincu  qu’elles  ont  une  origine  commune,  et  que,  semblables 
aux  individus  que  modifient  les  âges,  les  lieux,  les  climats,  l’édu¬ 
cation,  elles  se  sont  métamorphosées  par  l’action  du  progrès  dans 
la  succession  des  siècles. 

Dans  ses  études  sur  la  constitution  intime  des  corps,  sur  leurs 
éléments,  sur  les  gaz  qu’il  commence  à  connaître,  Van  Helmont 
dit  : 

«  Les  écoles  se  préoccupent  de  cette  question  :  si  chaque  élément 


288  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

perd  ou  non  ses  qualités  dans  le  mixte,  et  s’il  y  a  lutte  ou  combat 
entre  eux,...  Mais  un  élément  c’est  ce  qui  ne  se  résout  en  rien,  et 
qui  reste  le  même  à  quelque  opération  qu’on  le  soumette.  C’est  à 
tort  que  Paracelse  a  prétendu  que  l’eau  en  s’évaporant  s’annihile; 
j’ai  vu  l’eau  vaporisée  se  condenser  de  nouveau  et  conserver  exac¬ 
tement  la  même  quantité  qu’auparavant.  L’or,  à  quelque  opération 
qu’on  le  soumette,  se  trouve  toujours  avoir  le  même  poids.  Quand 
on  décompose  le  verre,  on  y  trouve  toujours  la  même  quantité  de 
sable  et  de  cendre  qu’on  y  avait  employée.  Un  élément  n’en  détruit 
point  un  autre.  Dieu  aime  la  concorde  et  l’harmonie  :  la  guerre  des 
éléments  est  un  conte  de  vieille.  »  ( Elementa ,  p.  42.) 

«Mais  les  éléments  peuvent  s’imbiber  l’un  de  l’autre;  l’eau  se 
loge  dans  le  vide  de  l’air.  Mais  l’air  ne  se  change  point  en  eau  dans 
les  cavernes  pour  y  former  l’origine  des.  fontaines,  comme  le  pré¬ 
tend  Aristote.  C’est  la  terre  humectée  qui,  du  fond  des  mers,  rap¬ 
porte  l’eau  au  sommet  des  montagnes  par  des  veines  intérieures,  de 
sorte  que  l’eau  jaillit  quand  on  ouvre  ces  veines. 

«  Chaque  élément  reste  donc  ce  qu’il  est;  il  n’y  a  que  les  esprits 
séminaux  qui  puissent  y  opérer  des  transmutations.  L’alcahest  de 
Paracelse  convertit  en  eau  les  corps  les  plus  solides.  C’est  ainsi  que, 
selon  la  nature  de  l’esprit  séminal  (c’est-à-dire  des  agents  spéci¬ 
fiques),  les  eaux  qui,  d’après  la  Genèse,  sont  la  matière  première 
élémentaire,  peuvent  être  changées  en  toutes  sortes  de  terres,  de 
plantes,  de  fruits,  d’animaux,  de  météores.  En  voici  un  exemple  ; 
une  branche  de  saule  du  poids  de  5  livres  plantée  dans  un  vase 
contenant  200  livres  de  terre,  et  arrosée  seulement  d’eau  de  pluie 
ou  d’eau  distillée,  pesa  au  bout  de  cinq  ans  169  livres,  et  la  terre 
n’avait  perdu  que  2  onces  de  son  poids.  L’eau  donc  s’était  convertie 
en  164  livres  . de  bois.  »  ( Complexionum  atque  mistionum  ele- 
mentalium  figmentum ,  p.  88.) 

« . Le  feu  et  la  lumière  paraissent  être  de  même  nature,  et  ne 

différer  entre  eux  que  par  la  connexion  et  l’intensité.  Ils  sont  un 
etre  neutre,  qui  est  moins  une  substance  et  plus  qu’une  simple 
propriété....  Aussi  le  feu  ne  se  nourrit  pas;  il  ne  transforme  rien 
en  soi;  son  rôle  est  de  séparer;  il  détruit  toutes  les  semences;  il 
change  en  gaz  leurs  matières  combustibles.  » 

Ayant  vu  diminuer  l’air  d’une  cloche  où  brûle  une  bougie,  il 
devine  que  ce  n’est  plus  un  élément  simple  et  qu’il  renferme  des 
parties  qui  se  détruisent  par  la  combustion.  C’est  en  germe  la 
découverte  de  Lavoisier.  «  Alors  l  air  passerait  à  quelque  chose 
déplus  simple  et  d'antérieur  à  lui,  et  il  cesserait  d  être  élé¬ 
ment.  » 


DES  NATURISTES  —  VAN  HELMONT  289 

C’est  lui  qui  invente  le  mot  de  gaz  pour  désigner  un  fluide  plus 
subtil  que  les  huiles  essentielles,  ayant  un  principe  intime  qui  le 
fait  autre  qu’une  simple  vapeur,  et  sous  le  nom  d’esprit  sauvage 
(acide  carbonique),  il  fait  connaître  «  le  gaz  qui  se  développe  dans 
la  combustion  du  charbon,  dans  la  fermentation  du  moût  des  rai¬ 
sins,  dans  celle  du  miel,  des  fleurs,  des  fruits,  et  des  feuilles 
confuses,  et  qui  éclate  en  mille  atomes  de  l’explosion  du  salpêtre, 
du  soufre  et  du  charbon  combinés.  » 

Le  mécanisme  de  l’évaporation  spontanée  de  l’eau  amenant  la 
pluie  était  connu  de  lui. 

«  Il  y  a  un  gaz  de  l’eau  qui,  même  sous  un  froid  glacial,  ne  laisse 
pas  de  s’évaporer...,.  On  sait  quelle  mauvaise  odeur  répandent  cer¬ 
tains  nuages  dans  les  régions  basses  ;  il  faut  qu’ils  s’élèvent  et  se 
subtilisent  pour  se  débarrasser  des  miasmes  fétides  qui  pourraient 
donner  la  mort  aux  créatures  vivantes.  C’est  dans  l’air  que  se  fait 
ce  départ.  L’air,  c’est  le  firmament  de  la  pensée,  qui  sépare  les 
eaux  d’avec  les  eaux;  il  contient  diverses  couches  de  gaz  aqueux 
qui  sont  les  sources  de  la  grêle  et  de  la  neige....  Le  blas  des  astres 
(leur  influence)  eh  ouvre  et  en  ferme  les  portes,  et  chaque  astre  a 
les  siennes;  de  là  les  vents  et  les  tempêtes. 

«Mais,  dans  ce  mouvement  perpétuel  de  la  nature,  aucun  élé¬ 
ment  ne  périt  ;  l’eau  descend  et  remonte  de  la  terre  au  haut  des 
airs  sans  qu’une  seule  goutte  se  soit  perdue  depuis  l’origine  du 
monde....  Ainsi  tous  les  éléments  vivent;  ils  concourent  au  bien  de 
l’homme  et  à  la  conservation  du  monde;  le  fil  des  actions  n’est 
jamais  interrompu,  chaque  créature  obéit  aux  fins  assignées  par 
son  créateur,  l’homme  seul  le  néglige.  »  (Blas  aquœ,  p.  59.  — 
Blas  meteorum,  p.  65.) 

Sans  doute  ce  ne  sont  là  ni  la  chimie  ni  la  météorologie  moder¬ 
nes,  et  cette  intervention  de  Dieu  et  des  textes  bibliques  dans  la 
science  n’aurait  plus  de  succès  abjourd’hui.  Mais  il  faut  faire  la  part 
des  idées  de  l’époque,  et  comprendre  que  dans  ces  temps  de  mys¬ 
ticisme  général,  cet  appel  à  l’examen  de  toutes  choses  par  l’expé¬ 
rience  et  par  l’observation,  exigeait  un  grand  effort  d’intelligence. 
Il  faut  savoir  enfin  que  ce  n’était  qu’un  commencement  de  là 
science,  le  début  d’une  physique  et  d’une  médecine  nouvelles  gref¬ 
fées  sur  l’ancienne  médecine,  et  que,  sans  être  trop  sévère  pour 
des  erreurs  qui  sont  celles  de  l’époque,  il  faut  honorer  les  pre¬ 
mières  conquêtes  scientifiques  de  ces  vaillants  esprits  qui  n’ont  eu 
de  leur  vivant  que  des  outrages  pour  récompense  de  leurs  travaux. 

En  médecine  Van  Helmont  est  le  disciple  immédiat  de  Paracelse, 
tant  sous  le  rapport  du  rôle  qu’il  attribue  aux  forces  que  de  l’in- 

19 


BOUCHUT. 


290  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

fluence  des  agents  substantiels  impondérables  qui  régissent  la  ma¬ 
tière  et  lui  impriment  une  forme  et  une  destinée  spéciales.  Aux 
propriétés  spécifiques  des  corps  bruts  et  des  corps  vivants  dont  il 
repousse  l’action  sympathique,  il  substitue,  en  ne  s  occupant  que 
des  êtres  animés,  le  fait  d’une  force  première  aidée  d’un  ferment 
spécial,  dirigeant  leur  matière  à  la  forme  prédéterminée. 

Tout  ce  qui  vit  commence,  s’accroît  et  périt,  et  suppose  un  prin¬ 
cipe  recteur  qui  conduit  «.  la  tragédie  »  de  toute  créature  vivante. 

Ce  principe  recteur,  Van  Helmont  l’appelle  Archée  ou  Archi¬ 
tecte,  c’est-à-dire  constructeur  des  corps;  l’Esprit  vital;  le  Vul- 
cain,  ou  le  forgeron  qui  allume  la  chaleur  vitale  et  qui  fabrique 
nos  membres;  l’Être  séminal,  ou  force  inconnue,  ou  propriété 
spécifique  de  la  semence,  ce  que  de  nos  jours  Blumenback  a  nommé 
Nisus  formativus ;  d'autres,  Force  plastique,  Principe  vital, 
Propriétés  vitales,  Fluide  nerveux ,  ou  Force  nerveuse,  Magné¬ 
tisme  animal,  Électricité  animale. 

Tous  les  êtres  renferment  un  semblable  principe,  d’un  ordre 
plus  ou  moins  élevé  suivant  leur  nature,  et  auquel  obéissent  les 
ferments.  Il  y  a  dans  cette  grande  idée,  qui  plus  tard  a  servi  de 
base  aux  théories  prématurées  de  Sylvius  et  de  Willis,  quelque 
chose  que  la  science  moderne  ne  doit  pas  répudier,  et  dont  elle 
tirera  le  parti  le  plus  heureux. 

«  Un  ferment  est  ce  qui  convertit  quelque  chose  en  sa  propre 
forme  par  une  vertu  séminale.  C’est  ainsi  qu’un  peu  de  levûre  im¬ 
prime  son  type  à  toute  une  masse  de  farine  d'orge  et  la  convertit 
eu  bière  ;  puis,  quand  sa  vertu  s'est  dissipée,  cette  bière  redevient 
eau. 

«  Toutefois,  ces  ferments  ne  sont  point  encore  la  vie  ;  ils  dispo¬ 
sent  seulement  la  matière  à  la  recevoir,  ils  s’emparent  d’une  subs¬ 
tance  morte,  ils  en  détruisent  la  première  forme,  et  la  mettent  sur 
le  chemin  d’une  vie  nouvelle.  Mais  le  véritable  vivificateur  c’est  une 
autre  aura  ou  archée,  sorte  de  gaz  spirituel,  que  le  générateur  ins¬ 
pire  à  la  semence  avec  sa  propre  image  et  la  prescience  des  formes 
à  donner. 

«  Il  est  vrai  qu’un  ferment  pousse  quelquefois  son  entreprenante 
au  lace  jusqu’à  former  une  âme  vivante.  Ainsi  s’engendrent  des 
poux,  des  vers,  des  punaises,  hôtes  de  notre  misère,  nés  soit  de  l’inté¬ 
rieur  même  de  notre  substance,  soit  de  nos  excréments.  Vous  n’a¬ 
vez  qu’à  boucher  avec  une  chemise  sale  un  vase  plein  de  froment, 
vous  verrez  s’y  engendrer  des  rats,  produit  étrange  de  l’odeur  du 
blé  et  du  ferment  animal  attaché  à  la  chemise....  » 

A  part  ce  que  cette  dernière  assertion  renferme  d’inexact,  il  est 


DES  NATURISTES  —  VAN  HELMONT  291 

certain  que  comme  loi  générale  la  fermentation  est  bien,  comme  le 
dit  Yan  Helmont,  l’origine  du  développement  d’un  très-grand  nom¬ 
bre  d’animaux  pu  de  végétaux  parasites. 

Ces  ferments  agissent  sur  la  matière  pour  la  dissocier  ;  ils  la  sub¬ 
tilisent  et  la  transforment  en  faisant  entrer  les  éléments  qui  restent 
inaltérables  dans  des  combinaisons  nouvelles. 

«  C'est  ainsi  que  le  ferment  de  l’estomac  rend  le  sucre  acide  ;  que 
le  poisson  convertit  l’eau  salée  de  la  mer  en  une  chair  suave  ;  que 
le  ferment  d’un  vase  infecte  et  fait  moisir  l’èau  la  plus  pure  ;  que 
les  végétaux  changent  en  bois  l’eau  de  pluie;  que  les  rivières,  les 
fontaines,  les  étangs  conçoivent  des  semences;  que  la  rosée  devient 
sucrée  ;  que  le  vent  lui -même,  incorruptible  à  l’air,  est  altéré  sous 
terre....  Les  ferments,  par  le  moyen  de  la  vertu  séminale,  jouent 
donc  toutes  sortes  de  rôles  sur  la  scène  du  monde.  »  ( Imago  fer- 
menti  imprœgnet  massam  semine,  p.  90.) 

Il  faut  savoir  qu’en  accordant  à  la  fermentation  une  si  grande 
part  dans  la  manifestation  des  actes  vitaux,  Yan  Helmont  ne  se  mé¬ 
prend  pas  sur  la  signification  du  phénomène  qu’il  signale,  car  il  le 
considère  comme  un  effet  d'une  cause  plus  puissante,  c’est-à-dire 
du  principe  recteur  de  l’animalité,  y  compris  l’homme ,  ou,  si  l’on 
veut,  de  V archée.  Ce  principe,  ou  esprit  vital,  est  plus  qu’un  sim¬ 
ple  accident  de  la  matière  et  moins  qu’une  substance  impérissable  ; 
car,  ainsi  que  M.  Pagès  le  remarque,  Yan  Helmont  n’accorde  le  nom 
de  substance  : 

«  Qu’à  ce  qui  n’est  annihilable  ni  par  la  puissance  de  la  nature, 
ni  par  celle  de  l’art  ;  en  sorte  qu’il  n’y  a  que  les  esprits  immortels 
qui  soient  véritablement  substances,  c’est-à-dire  appelés  à  toujours 
subsister.  Il  prétend  que  l’âme  vitale,  de  même  qu’une  lumière, 
s’allume  au  moment  de  la  conception,  sous  l’influence  du  ferment 
fourni  par  les  parents  ;  qu’elle  préside  au  développement  du  corps, 
dure  autant  que  la  vie,  et  s’éteint  avec  elle.  Notre  corps  est  donc  un 
logement  qui  organise  une  aura  spéciale,  un  principe  moteur,  ce 
to  svopaov  d’Hippocrate;  dites  agent  nerveux  ,  si  vous  voulez  , 
cela  ne  changera  rien  aux  faits.  Puis,  quand  le  logis  est  suffisam¬ 
ment  préparé,  l’âme  ou  l’esprit  immortel,  qu’il  faut  bien  distinguer 
de  l’âme  vitale,  vient  l’habiter  en  s’unissant  à  celle-ci.  » 

Chaque  être  a  sa  force  particulière  qui  le  maintient  ce  qu’il  est, 
ce  que  Paracelse  appelait  son  esprit  spécifique  ;  esprit  d’un  ordre 
différent,  plus  ou  moins  élevé,  d’après  le  rôle  qu’il  doit  remplir.  De 
cet  esprit  résulte  la  spécificité  de  chaque  semence,  et  il  y  en  a 
quatre  espèces,  ce  qui,  pour  Yan  Helmont,  constitue  quatre  degrés 
dans  la  forme  et  dans  la  hiérarchie  des  créatures. 


992  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

«  1°  La  forme  essentielle.  C’est  le  cas  des  êtres  dont  le  carac¬ 
tère  essentiel  est  d’avoir  une  forme  arrêtée  :  ainsi  les  cristaux,  le 
soufre,  les  liquides,  les  terres. 

«  2°  La  forme  vitale.  C’est  quand  les  êtres  ont  déjà  un  prélude 
de  vie,  par  exemple  les  aliments. 

30  La  forme  substantielle.  C’est  le  cas  des  animaux  qui  vi¬ 
vent,  sentent  et  se  meuvent,  c’est-à-dire  des  êtres  qui,  avec  une 
forme  déterminée,  ont  quelques  attributs  d’une  substance  bien 
qu’ils  soient  périssables. 

«  4°  Enfin  la  substance  formelle ,  c’est-à-dire  un  esprit  immor¬ 
tel,  qui  est  uni  à  un  corps  sous  une  forme  donnée  :  c’est  le  cas  de 
l’homme.  »  ( Formarum  ortus,  p.  104.) 

Le  mot  forme  indique  ici  la  destination  des  êtres  ayant  des  for¬ 
ces  spécifiques  graduées.  D’après  M.  Pagès,  ce  ne  sont  d’abord  que 
des  forces  inférieures  arrêtant  les  formes  du  monde  inorganique, 
puis  des  forces  plus  parfaites  créant  la  vie  latente  dans  le  monde 
organique  non  animé  ;  ailleurs,  des  forces  s’élevant  presque  aux 
fonctions  d’âme  substantielle,  et  les  quatrièmes  enfin  constituant 
des  individualités  impérissables  qui  procèdent  d’une  lumière  supé¬ 
rieure  et  éternelle,  source  de  toute  vie. 

Il  y  à  entre  ces  forces  des  rapports  intimes  et  immédiats. 

«  Bien  que  l’archée  d’un  être  vivant  soit  éteint,  son  cadavre  ce¬ 
pendant  conserve  quelque  chose  de  sa  vie  première,  et  quand  il 
sert  d’aliment  à  un  nouvel  individu,  il  transporte  chez  celui-ci  ce 
reste  de  ses  qualités.  Ainsi,  un  goût  de  chou  se  conserve  dans  la 
chair  du  lapin  qui  en  a  été  nourri  ;  le  porc  a  le  goût  des  coquillages 
qu’il  mange  sur  le  bord  de  la  mer  ;  la  grive,  celui  du  genièvre  ;  le 
poisson  des  marais  sent  la  vase.  Les  aliments,  en  devenant  une  par¬ 
tie  de  nous-mêmes,  gardent  donc  un  reste  plus  ou  moins  obscur 
de  leur  vie  première  ;  c’est  ce  que  Van  Helmont  appelle  une  vie 
moyenne ,  c’est-à-dire  qui  est  entre  celle  de  l’individu  d’où  ils  pro¬ 
viennent  et  celle  du  nouvel  être  dans  lequel  ils  sont  entrés,  et  il 
appelle  ambulantes  ces  qualités  qui  passent  d’un  être  à  l’autre. 

«  Eh  bien,  c’est  de  cette  vie  moyenne  que  résultent  la  puissance 
des  médicaments  et  la  cause  des  maladies  ;  car  l’hôte  étranger  qui  a 
logé  sa  vie  en  nous  irrite  notre  archée  par  sa  présence,  et  le  porte 
à  se  perdre  par  ses  propres  fureurs.  Les  poisons,  par  exemple,  in¬ 
troduisent  en  nous  leur  propre  vie,  ils  oppriment  la  nôtre  ;ou  bien, 
par  une  connexion  qu’ils-  contractent  avec  elle,  ils  l’entraînent  dans 
leur  sphère  d’action,  ils  l’imprègnent  de  leur  image,  de  leur  conta¬ 
gion,  de  leur  propre  lumière  (ou  vertu),  et  ne  faisant  qu’une  seule 
unité,  tantôt  ils  font  prédominer  Vidée  canine  (hydrophobie),  tan- 


DES  NATURISTES  —  VAN  HELMONT 


293 

tôt  ils  lui  font  produire  des  cancers  et  bourreler  le  corps.  Quelque¬ 
fois  ils  excitent  de  vives  idées  de  fureur,  sans  matière  palpable  de 
.fièvre.  » 

Au-dessous  de  Y  Archée  qui  ordonne  et  coordonne,  il  y  a  donc  le 
ferment  qui  sert  de  moyen  d’âCtion.  Chez  l’homme,  cette  action 
constitue  la  vie,  c’est-à-dire  une  force  générale,  Blas  humanum  ou 
Blas  humain,  divisé  en  Blas  alterativum  ou  Blas  altèratif,  et 
Blas  motivum  ou  Blas  motev/r ,  désignations  qui  s’appliquent  à  la 
vie  végétative  et  à  la  vie  de  relation  admise  par  tous  les  physiolo¬ 
gistes.  Seulement,  la  manière  dont  Van  Helmont  comprenait  la  vie 
végétative  et  la  circulation  qui  en  est  la  base  ne  saurait  être  accep¬ 
tée,  puisque  le  cours  du  sang  ne  lui  était  pas  connu,  et  qu’il  en 
était  réduit  à  discuter  les  hypothèses  de  Galien  sur  le  rôle  de  l’air 
enfermé  dans  les  artères. 

Ses  idées  à  ce  sujet  différaient  cependant  des  idées  reçues. 

«  L’air  respiré  n’est  pas  destiné,  comme  le  dit  l’école,  à  empê¬ 
cher  que  le  sang  ne  s’enflamme  pas  trop  sous  l’influence  du  feu 
vital.  Un  soufflet  anime  le  feu  au  lieu  de  le  rafraîchir,  mais  l’air  in¬ 
troduit  par  la  respiration  sert  à  séparer,  à  évaporer  les  parties  du 
sang  qui  ne  se  convertissent  ni  en  chair  ni  en  esprit  vital .  Le  sang, 
pour  se  volatiser,  a  besoin  de  deux  ailes  d’air  et  de  ferment,  sinon 
ses  résidus  formeront  des  nodosités,  des  squirrhes,  des  apostèmes, 
causeront  la  fièvre  et  l’asthme....  L’hiver  nous  mangeons  davantage, 
parce  qu’ alors  l’air  est  plus  dense,  la  respiration  plus  active,  et,  par 
conséquent,  les  séparations  (sécrétions)  le  sont  aussi. 

«  Les  aliments  et  les  boissons  s’élèvent  donc  peu  à  peu  au 
grade  de  chyme,  de  chyle,  de  cruor  veineux,  de  sang  artériel,  d’é¬ 
ther  très-subtil  ou  d’esprit  vital  qui  sert  de  lit  à  l’âme  immortelle. 
Ainsi  se  continue  ce  Vulcain  de  la  vie  par  des  perfections  successi¬ 
ves  et  appropriées.  Autant  le  sang  veineux  diffère  du  chyle,  autant  le 
sang  artériel  diffère  du  veineux. 

«  Un  aliment  mis  directement  dans  les  artères  ou  dans  les  veines 
n’y  deviendrait  pas  du  sang;  il  a  besoin  d’être  élaboré  dans  le 
cœur,  vivifié  et  individuellement  illuminé.  L’esprit  du  vin  nous 
enivre,  parce  que  cet  étranger,  introduit  tout  à  coup  dans  le  cœur 
et  la  tête,  n’a  pas  été  préalablement  travaillé  dans  les  officines  d’une 
manière  suffisante. 

«  Et  il  ne  faut  pas  regarder  l’aliment  comme  une  rosée  que  les 
vaisseaux  sanguins  répandent  sur  les  parties  :  chaque  animal,  au 
moyen  de  son  ferment,  fait  du  même  pain  une  conversion  diffé¬ 
rente;  mais,  de  pLus,  l’esprit  vital  lui  imprime,  dans  chaque  partie, 
le  cachet  de  sa  destination  spéciale.  Ainsi  l’esprit  optique  (l’inner- 


294  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

vation  rétinienne),  quoique  de  même  nature  que  celui  du  goût,  ne 
sait  pas  goûter,  ayant  reçu  d’autres  attributions.  Le  même  esprit  de¬ 
vient  donc  tactile  à  la  main,  gustatif  à  la  bouche,  visuel  dans  l’offi¬ 
cine  optique,  moteur  dans  la  moelle  épinière,  etc.,  selon  la  fonction 
spéciale  de  la  partie.  »  . 

«  Il  possède  une  salure  balsamique  qui  le  garde  contre  la  cor¬ 
ruption.  Mais  ce  n’est  point  en  tant  que  salé  que  l’esprit  vital 
remplit  ces  fonctions,  mais  en  tant  qu’illuminé  de  vie,  c’est-à-dire 
pourvu  d’une  lumière,  non  pas  brûlante,  ou  ignée,  ou  visible  par 
ses  rayons,  mais  d’une  lumière  formelle,  spécifique,  qui  indivi¬ 
dualise,  et  il  y  a  autant  de  ces  lumières  qu  il  y  a  de  créatures  vitales. 
Il  existe  devant  Dieu  une  république  et  des  légions  innombrables 
d’esprits  lumineux  ;  car  il  y  en  a  plus  encore  que  nous  ne  voyons  de 
corps  sublunaires. 

«  Il  est  donc  ridicule  de  confondre  la  lumière  vitale  (force  vitale) 
avec  la  chaleur.  S’il  se  produit  des  érysipèles  qui  semblent  brûler,  ou 
bien  des  gangrènes,  des  eschares,  des  érosions,  c’est  en  vertu  de 
sels  vitaux  corrosifs,  dégénérés,  mis  hors, la  loi,  proscrits  de  la  répu¬ 
blique  vitale:  le  sang  dissous  devient  alors  ichor,  virus,  ictéritie;  la 
nature  corrompue  dans  son  propre  blas  (force  altérante  ou  motrice) 
s’irrite,  prend  les  armes  contre  elle-même,  et  se  blesse  d’une  infi¬ 
nité  de  manières .  Aussi  ces  accidents  ne  se  voient-ils  que  chez  les 
vivants,  et  nullement  dans  le  cadavre.  »  ( Endemica ,  p.  155.  — 
Spiritus  vitœ ,  157.) 

Tout  en  admettant  que  la  vie  imprime  aux  organes  la  direction 
nécessaire  à  la  fin  de  l’être  vivant,  Van  Helmont  n’a  pas,  comme  on 
l’a  dit  si  légèrement,  délaissé  l’étude  des  organes.  Il  insiste  tout  par¬ 
ticulièrement  sur  leurs  propriétés  différentes,  qu’il  considérait 
presque  comme  des  entraînements  passionnés  irrésistibles,  et  c’est 
là  ce  qui  l’avait  conduit  à  reconnaître  dans  chaque  organe  une  force 
en  rapport  avec  ses  fonctions.  Cela  n’est  pas  si  ridicule  que  de  sots 
historiens  veulent  le  faire  croire,  car  enfin  il  est  bien  évident,  comme 
l’a  dit  Bordeu,  que  les  glandes  hépatiques,  rénales,  pancréatiques, 
salivaires,  ont  des  propriétés  différentes,  et  qu’elles  sont  l’agent  par 
lequel  l’être  pourvoit  instinctivement,  et  fatalement,  à  ses  besoins. 

L’estomac  a  une  activité  et  des  qualités  particulières.  C’est  un 
viscère  vivant,  qui  goûte,  flaire  et  prend  ou  repousse  les  aliments. 
L’utérus  réagit  sur  toute  l’organisation  de  la  femme  ( propter  solum 
uterumest  mulier  id  quod  est).  C’est  le  point  de  départ  de  l’hys¬ 
térie,  etc. 

Entre  tous,  l’estomac,  en  outre  de  ses  qualités  spéciales,  a  une 
influence  particulière  sur  tout  le  corps.  C’est  en  quelque  sorte  le 


DES  NATURISTES  —  VAN  HELMONT  295 

siège  de  l'âme  sensitive,  en  ce  sens  que,  bien  que  toutes  les  parties 
soient  vivantes,  soient  sensibles,  c’est  surtout  dans  ce  viscère  que 
retentissent  les  contre-coups  des  passions,  des  troubles  des  autres 
organes,  des  miasmes  et  des  poisons. 

A  cette  occasion,  Van  Helmont,  indiquant  l’action  des  troubles 
de  l’âme  sensitive  sur  l’intellectuelle,  donne  cette  définition  de  la 
folie,  reproduite  à  notre  époque  par  M.  Moreau  :  «  La  folie  est  le 
songe  de  l’homme  éveillé  »  ( dementia  nihil  nisi  somnium  vigil, 
p.  247). 

A  cette  action  de  l’estomac  se  joint  celle  de  la  rate  qui  lui  envoie 
son  ferment,  en  sorte  que  les  archées  de  ces  deux  viscères  forment 
un  duumvirat  qui  réagit  sur  tout  le  reste  du  corps,  car  toutes  pro¬ 
priétés  de  chaque  organe  et  de  chaque  tissu,  c’est-à-dire  les  archées 
secondaires,  ne  sont  que  des  lieutenants  de  l’estomac.  Leur  puis¬ 
sance  relève  de  la  sienne;  et  c’est  ce  concours  dans  l’état  de  santé 
ou  de  maladie,  qui  est  l’origine  des  sympathies  sur  lesquelles  re¬ 
pose  l’action  de  la  vie. 

D’après  ces  idées,  Van  Helmont  refait  une  nouvelle  étude  de  la 
digestion,  dont  l’interprétation,  faite  au  point  de  vue  chimique,  in¬ 
dique  un  réel  progrès  sur  les  connaissances  du  temps. 

Les  écoles  avaient  admis  trois  digestions  :  l’intestinale,  l’hépa¬ 
tique  et  l’assimilatrice .  Van  Helmont  en  admet  six  ( sextuplex  di- 
gestio  alimenti  humani,  p.  167).  La  digestion  de  l’aliment  hu¬ 
main  a  six  degrés;  elle  se  fait  dans  six  officines,  dont  chacune  a 
son  ferment  et  abhorre  le  ferment  de  la  partie  voisine...  .  Non  qu’41 
y  ait  jalousie  entre  les  ferments,  mais  un  amour  purement  aveugle 
de  la  fin  que  chacun  doit  remplir. 

C’est  dans  l’estomac  que  se  fait  la  première  digestion.  Le  duo¬ 
dénum  fait  là  seconde  ;  la  troisième  est  faite  par  le  fiel,  «  qui  con¬ 
vertit  en  sel  la  crème  acide  de  l’estomac  »  ;  dans  le  foie  s’opère  la 
quatrième  ;  dans  le  cœur  et  dans  les  artères,  où  arrive  Y  aura 
vital,  s’accomplit  la  cinquième,  et  la  sixième  enfin  se  fait  dans  les 
cuisines  particulières  des  membres  (in  culinis  singulis  membro- 
rum,  p.  178).  Il  y  a  autant  d’estomacs  que  de  membres  à  nourrir 
(sunt  totidem  stomachi  quot  memhra  altilia,  p.  178).  Ces  esto- 
.macs  siègent  au  dedans  de  chaque  partie  solide. 

Il  serait  sans  doute  puéril  de  considérer  cette  manière  d’envisager 
la  digestion  comme  une  chose  parfaite.  Chacun  en  voit  les  défauts. 
Mais,  en  interprétant  le  sens  obscur  de  cette  physiologie  naissante, 
on  voit  que  si  Van  Helmont  ne  connaissait  pas  les  détails  de  la  di¬ 
gestion  telle  que  nous  la  professons  aujourd’hui,  il  en  avait  deviné 
le  mécanisme. 


296  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Elle  s’opère  :  1°  au  moyen  d’un  ferment  (la  pepsine)  et  du  suc 
gastrique  dans  l’estomac  ;  2°  au  moyen  du  ferment  pancréatique 
qui  émulsionne  la  graisse  dans  le  duodénum  ;  3°  à  1  aide  du  fiel  qui 
forme  des  sels  de  soude  avec  la  crème  acide  de  l’estomac  ;  4°  en 
passant  dans  le  foie  pour  se  mêler  à  la  glycose  ;  5°  en  passant  dans 
le  cœur  et  dans  les  artères,  où  arrive  Y aura  vital,  c’est-à-dire  l’air 
introduit  par  les  poumons  ;  6°  enfin  dans  tous  les  tissus  ou  s  ac¬ 
complit  l’acte  de  nutrition  moléculaire,  terme  final  de  la  digestion. 
Telles  sont  les  six  digestions  de  l’aliment  humain. 

«  Quant  aux  vents  intestinaux,  il  y  en  a  autant  d’espèces  que  de 
ferment  digestifs  différents.  Ceux  qu’on  lâche  en  rotant  ne  sont  que 
l’esprit  sauvage  (acide  carbonique)  ;  ils  éteignent  une  bougie  ;  ceux 
qu’on  pousse  par  le  bas  brûlent  au  contact  d’une  lampe  allumée 
avec  une  flamme  qui  offre  des  couleurs  diverses,  comme  l’arc-en- 
ciel  (hydrogène  carboné  ou  sulfuré).  Ces  gaz  sont  une  sécrétion  de 
l’intestin,  et  empêchent  les  parois  intestinales  de  s’accoler  et  de  se 
flétrir.  » 

Qu’est-ce  que  la  maladie  ?  Les  écoles,  dit  "Van  Helmont,  la  défi¬ 
nissent  une  lésion  des  actions,  ce  qui  est  faux;  caria  lésion  d’action 
est  un  phénomène  secondaire.  Dans  certaines  maladies,  quelques 
diathèses,  cette  lésion  d’action  n’existe  pas  dans  l’intervalle  de  pa¬ 
roxysmes.  Il  y  a  des  modifications  de  la  vie  elle-même  dans  l’inti¬ 
mité  de  l’âme  sensitive,  exemple  :  les  maladies  chroniques  et  héré¬ 
ditaires. 

'  La  santé,  c’est  l’intégrité  de  la  lumière  vitale  ;  la  maladie,  c’est 
cette  lumière  troublée,'  éteinte  ou  dégénérée. 

Les  écoles  «  catarrheuses  »  n’ont  pas  compris  ce  texte  d’Hippo¬ 
crate,  que  tout  mouvement,  tant  vers  la  maladie  et  la  mort  que  vers 
la  santé,  dépend  immédiatement  de  Yimpetum  faciens ,  ou  âme 
vitale  ( omnem  motum  ad  morborum  mortem,  atque  sanitatem 
efficienter  fieri  ab  impetum  faciente  spiritu )  ;  ni  cet  autre  prin¬ 
cipe,  que  les  natures  elles-mêmes  sont  les  médicatrices  des  maladies 
(ipsas  naturas  esse  morborum  médicatrices ),  et  par  conséquent 
qu’elles  les  produisent  aussi  [morborum  f actrices).  Le  poivre,  le 
vésicatoire,  le  caustique,  ne  produisent  rien  sur  un  mort  :  c’est  donc 
le  principe  de  vie  qui  produit  les  phénomènes  de  la  vésication  et 
ceux  de  la  brûlure.  C’est  l’archée  qui  allume  la  fièvre,  qui  pervertit 
ses  sucs,  ses  excrétions ,  et  détermine  toutes  sortes  de  lésions, 
hydropisies,  calculs,  squirrhes,  cataractes,  cancers,  ulcères.  C’est 
cet  impetum  faciens  troublé  qui,  excité  par  une  cause  occasion¬ 
nelle,  trouble  les  fonctions  et  désorganise  la  matière  selon  une  idée 
et  des  fins  arrêtées. 


DES  NATURISTES  —  VAN  HELMONT  297 

Quand  un  anatomo-pathologiste  trouve  une  lésion  des  solides,  il 
dit  :  «  Voici  un  viscère  qui  pourrissait  depuis  longtemps.  »  Et  voilà 
la  cause  de  la  mort.  Non  pas,  dit  Van  Helmont,  la  vraie  cause  n’est 
pas  cette  altération  qu’on  voit,  mais  bien  le  principe  qui  l’a  pro¬ 
duite. 

La  gale,  qu’on  traite  par  des  saignées  et  par  des  purgations,  ne 
guérit  que  par  des  frictions  sulfurées  qui  détruisent  un  germe  con¬ 
tagieux  développé  dans  la  peau,  dont  la  pustule  est  le  fruit;  de 
même,  les  goitres  et  les  cancers  qui  résultent  d’un  ferment  virulent 
viciateur  des  sucs  destinés  à  nourrir. 

«  Quelle  folie  de  ne  combattre  que  les  produits  de  la  corruption 
et  non  la  racine!  »...  De  même  que  le  ferment  digestif,  selon  son 
espèce,  convertit  l’aliment  en  homme,  en  chat,  en  poule,  ainsi  il  y 
a  autant  de  genres  d’altérations  qu’il  y  a  de  virus  différents.  Les 
caustiques  agissent  en  mettant  à  mort  ces  ferments  étrangers,  ces 
fabricants  d’ulcères  ( scabies  et  ulcéra  scholarum ,  p.  255).  » 

Les  organes  qui  donnent  accès  à  l’air,  le  nez,  le  larynx,  les  pou¬ 
mons,  ont  une  faculté  gardienne,  ël  quand  le  froid  fait  impression 
sur  ces  parties,  la  muqueuse  sécrète  un  suc  muqueux  qui  les  pro¬ 
tège,  etc. 

Certaines  maladies  sont  traitées  par  un  seul  remède,  les  saignées 
répétées,  qui  ôtent  le  sang  et  les  forces,  et  font  désister  de  son  tra¬ 
vail  la  nature  frappée  d’horreur,  tandis  qu’il  vaudrait  mieux  arrêter 
le  principe  même  de  la  fluxion.  La  pleurésie  est  de  ce  nombre.  Elle 
est  due  à  un  aiguillon  interne,  et,  de  même  qu’une  épine  dans  le 
doigt  y  attire  le  sang  et  l’inflammation,  de  même  il  y  a  dans  la  plèvre, 
métaphoriquement  parlant,  une  épine,  c’est-à-dire  un  acidulé,  un 
venin,  un  stimulant,  qui  souille  l’archée  et  mortifie  la  chair.  —  Si 
le  venin  se  propage  au  poumon  et  l’irrite,  la  conséquence  est  sem¬ 
blable,  et  il  se  fait  une  pleuro-pneumonie. 

<i  Alors,  vous  répétez  les  saignées  et  les  purgatifs  pour  arrêter 
l’augment;  et,  quant  au  fond  même  de  la  maladie  vous  l’abandon¬ 
nez  à  la  nature  et  aux  jours  critiques,  vous  la  laissez  dégénérer  en 
phthisie;  ou  bien,  si  quelque  sujet  jeune  et  robuste  en  réchappe, 
vous  attribuez  sa  guérison  à  vos  moyens,  et  vous  prenez  de  là  pré¬ 
texte  pour  en  tuer  des  centaines  d’autres...  C’est  l’épine  radicale, 
c’est  le.  virus  qu’il  fallait  extirper  par  un  remède  balsamique  spé¬ 
cial.  Une  fois  cette  épine  ôtée,  aussitôt  cessent  la  douleur  furieuse,  la 
fièvre,  la  toux  et  les  crachats  sanguinolents,  à  moins  que  l’aiguillon 
n’ait  déjà  trop  vivement  imprimé  son  cachet  dans  la  partie  ou  laissé 
quelque  aposthème,  qui  joue  le  rôle  d’épine  à  son  tour  (plura  fu¬ 
rent,  p.  317).  »  (Traduction  de  Bordes-Pagès.) 


298  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

La  goutte  est  de  même  un  caractère  morbide  imprimé  au  principe 
de  la  vie. 

«  Elle  se  transmet  inexorable  jusqu’aux  petits-neveux,  et  se  per¬ 
pétue  séminalement ,  en  sorte  qu’un  père  goutteux,  même  avant 
d’en  avoir  éprouvé  les  attaques,  engendre  un  fils  goutteux  comme 
lui.  Douce  ou  cruelle,  son  essènce  est  la  même;  elle  dort  long¬ 
temps,  et  ne  paraît  que  quand  son  fruit  est  mûr.  Aux  approches 
de  l’accès,  l’esprit  vital  engendre  un  acide  fermentai,  premier 
indice  de  corruption  (nous  disons  aujourd’hui  acide  urique).  La 
région  précordiale  devient  plus  susceptible  quant  aux  aliments  et 
à  l’air;  une  fièvre  éphémère  s’allume  :  la  douleur  se  fait  sentir 
dans  l’articulation,  et  comme  'une  trompette  elle  y  appelle  le 
suc  aqueux  du  corps,  comme  pour  laver  la  partie.  Le  synovie  (mot 
créé  par  Paracelse)  s’épanche  et  s’agglutine  dans  le  foyer;  puis,  se 
desséchant,  elle  forme  ces  productions  caséiformes,  calcaires,  cré¬ 
tacées,  et  d’autres  monstres  pierreux,  qui  déforment  la  superbe 
structure  de  l’homme.  Les  écoles,  que  font-elles  contre  cette  mala¬ 
die  ?  Elles  répandent  à  flots  le  sang,  qui  est  pourtant  fort  innocent.  ; 
car  que  de  fois  ne  s’est-il  pas  renouvelé  sans  que  le  germe  de  la 
goutte  ait  été  détruit!  Elles  ouvrent  des  cautères,  elles  font  des  sca¬ 
rifications,  elles  purgent,  et  ne  font  qu’affaiblir  le  malade  et  user  la 
vie.  La  nature,  à  la  suite  de  ces  pertes,  saisie  d’épouvante,  s’a¬ 
doucit  et  paraît  soulagée,  mais  bientôt  la  goutte  reparaît  anomale  et 
plus  formidable.  C’est  que  l’acide  fermentai,  ainsi  que  les  tufs  de 
l’articulation,  ne  sont  pas  la  vraie  goutte,  mais  ses  produits  ;  les  at¬ 
taquer,  c’est  s'en  prendre  aux  effets  et  non  à  la  cause.  Quand  même 
vous  couperiez  le  doigt  malade,  vous  ne  guéririez  pas  la  goutte.  La 
tumeur  suit  la  douleur  et  ne  la  précède  pas.  C’est  dans  son  essence 
séminale  qu’il  faut  détruire  cette  affection . 

«  Distinguez  donc  une  maladie  d’avec  ses  produits. 

«  Pour  guérir  un  calculeux,  il  ne  suffit  pas  d’extraire  la  pierre  de 
la  vessie,  il  faut  détruire  la  disposition  lapidifique  des  reins  qui 
peut  la  reproduire  ;  car  c’est  l’archée  rénal  qui  engendre  le  calcul 
par  un  égarement  de  sa  fonction.  La  soustraction  de  la  cause  maté¬ 
rielle  n’enlève  pas  toujours  la  maladie  ;  quand  vous  avez  retiré  l’é¬ 
pée  d’une  plaie,  il  faut  calmer  les  fureurs  de  l’archée,  irrité  par  la 
présence  de  cette  étrangère. 

«  Mais,  d’un  autre  côté,  la  maladie  première  peut  avoir  disparu 
tandis  que  ses  produits  persistent,  et  les  effets,  à  leur  tour,  de¬ 
viennent  cause  de  maladie.  Aussi  le  calcul  vésical,  à  titre  de  corps 
étranger,  peut  déchirer  l’organe,  produire  des  hémorrhagies  et  la 
mort;  la  sanie  d’un  ulcère  peut  corroder  des  parties  saines;  et  l’eau 


DES  NATURISTES  —  VAN  HELMONT  299 

de  l’hydropique,  qui  n’est  qu’un  simple  effet,  erreur  de  l’archée  des 
reins,  peut  en  s’amassant  suffoquer  le  malade  ;  il  faut  donc  s’en 
prendre  tantôt  à  la  maladie ,  tantôt  à  ses  produits.  »  (Bordes- 
Pagès,  loc.  cit.) 

Yan  Helmont  s’essaye  ensuite  à  faire  comprendre  l’alliance  de 
l’âme  immortelle  et  de  l’âme  sensitive  d’après  un  songe,  puis  à 
expliquer  l’action  du  mal  physique  et  de  la  douleur,  ce  qu’il  fait  au 
moyen  du  péché  originel,  en  disant  que  le  fruit  défendu,  de  nature 
vénéneuse ,  avait  eu  pour  effet  d’allumer  le  feu  de  la  concupiscence, 
l’insurrection  de  l’archée  et  la  transmission  héréditaire  de  tous  les 
désordres. 

Il  n’avait  pu  observer  les  malades  sans  remarquer  l’action  exercée 
par  certains  organes  sur  les  autres,  et  il  donnait  à  ce  phénomène  le 
nom  d ’actio  regiminis,  action  que  la  structure  ne  saurait  expliquer. 

«  Les  écoles  ne  comprennent  pas  que  deux  objets  puissent  agir 
l’un  sur  l’autre  si  elles  ne  voient  pas  une  chaîne  matérielle  et  con¬ 
tinue  qui  les  fait  communiquer . Ainsi,  sans  qu’il  soit  toujours 

besoin  de  connexions  et  de  canaux,  nos  organes  font  chacun  ce  qu’il 
doit  faire  ;  ils  sont  entre  eux  dans  une  dépendance  mutuelle  et 
aveugle . J’admets  assurément  l’importance  des  canaux,  des  con¬ 

duits,  des  actions  corporelles;  il  y  aurait  de  la  folie  à  nier  cela; 
mais  il  ne  faut  point  perdre  de  vue  Yactio  regiminis  qui  s’exerce 
dans  le  corps  humain.  La  barbe  vient  des  testicules,  puisque  les 
castrats  la  perdent  ;  les  eunuques  diffèrent  de  tout  au  tout  des  indi¬ 
vidus  entiers.  Cependant,  entre  les  testicules  et  le  menton  il  n’v  a 
ni  canaux  particuliers,  ni  fibres,  ni  vapeurs;  non  plus  qu’entre  les 
plumes  du  coq  ou  les  cornes  du  taureau  et  les  testicules  de  ces  ani¬ 
maux.  Mais  ces  organes,  de  même  que  l’utérus,  agissent  sur  ce 
corps  par  une  action  sympathique  ;  ils  ont  un  influx  impalpable 
comme  la  lune  a  le  sien.  » 

Toutes  les  études  de  Van  Helmont  devaient  aboutir  à  une  nou¬ 
velle  méthode  thérapeutique  fondée,  comme  celle  de  Paracelse,  sur 
les  vertus  des  simples  de  chaque  substance,  c’est-à-dire  des  prin¬ 
cipes  actifs  renfermés  dans  chaque  substance.  . 

Sans  croire  que  la  nature  puisse  tout  faire  par  elle-même  pour  la 
guérison  des  malades,  il  pense  qu’il  faut  souvent  venir  à  son  secours 
et  l’aider  dans  son  travail  par  des  moyens  appropriés. 

«  Tant  que  ces  médecins  ont  ignoré  la  pyrotechnie  (chimie),  ils 
ont  pu  dire  qu’ils  ne  faisaient  que  traiter  les  maladies  ;  mais  depuis 
que  Paracelse  a  mis  sur  la  voie  des  arcanes,  ils  peuvent  se  flatter  de 
les  guérir.  Exemple  :  le  soufre  contre  la  gale  et  le  mercure  contre 
la  syphilis,  qui  avaient  été  indiqués  par  Paracelse. 


300  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

cc  Pour  produire  l’effet  médicateur,  le  remède  n’a  pas  toujours 
besoin  d’être  digéré  et  absorbé,  ni  de  pénétrer  matériellement  jus¬ 
que  dans  l’intérieur  des  viscères.  Il  suffit  que  sa  présence  dans  l’es¬ 
tomac  fasse  impression  sur  le  principe  recteur  de  la  vie.  Celui-ci, 
averti  par  la  sensation  du  remède,  modifie  ses  actes,  et  produit  la 
médication  dans  les  parties  du  corps  les  plus  reculées.  Plus  un  re¬ 
mède  est  subtilisé  en  atomes,  mieux  l’estomac  en  tire  parti. 

«  Les  remèdes  agissent  donc  par  une  éjaculation  de  leurs  forces, 
par  une  vertu  dynamique,  par  une  odeur,  un  goût,  une  effluve,  un 
baume  dont  l’action  est  quelquefois  instantanée.  Quand  vous  appli¬ 
quez  un  emplâtre  à  une  plaie,  vous  ne  pensez  pas  que  cet  emplâtre 
se  change  en  chair;  il  opère  magnétiquement  par  sa  seule  présence; 
il  en  est  de  même  des  remèdes  internes.  Plus  une  nature  est  spiri¬ 
tuelle,  plus  elle  est  puissante  ( quo  spiritalior,  eo  potentior  est, 
p.  617).  C’est  le  même  principe  de  Paracelse  :  moins  il  y  a  de  corps 
et  plus  il  y  a  de  vertu  médicinale  ( quo  minus  est  corporis ,  eo  ma¬ 
gie  virtutis  inmedicina).  Une  substance  saupoudrée  de  sa  matière 
peut  communiquer  des  qualités  puissantes  à  une  grande  quantité 

de  vésicules.  Regardez  à  la  qualité  plus  qu’à  la  quantité . Il  n’en 

est  pas  en  médecine  comme  en  mathématiques  :  dix  fois  plus  d’ali¬ 
ment  ingéré  ne  fait  pas  dix  fois  plus  de  nutrition . On  s’étonne 

qu’un  remède  puisse  agir  aussi  subtilement  sur  la  vie.  Mais  per¬ 
sonne  n’oserait  s’appliquer  sur  la  peau  un  plumasseau  souillé  du 
pus  d’un  pestiféré.  Pourquoi  un  remède  ne  ferait-il  pas  en  bien  ce 
que  ce  virus  fait  en  mal?. Une  piqûre  venimeuse  n’est  presque  rien 
quant  à  la  quantité,  et  sèche  ou  humide  la  dent  de  l’enragé  n’en 
communique  pas  moins  l’idée  contagieuse.  De  même  les  antidotes 
agissent  par  une  vertu  séminale,  qui  efface  dans  l’archée  l’idée  mor¬ 
bide  que  lui  avait  fait  concevoir  le  venin  ;  mais  ils  restent  eux-mêmes 
externes  par  rapport  à  la  vie.  »  (Bordes-Pagès,  loc.  cit .) 

Chaque  substance  de  la  terre  renferme  un  agent,  quelquefois 
un  poison,  qui  devient  un  héroïque  remède  entre  les  mains  du  mé¬ 
decin  qui  en  a  l’intelligence. 

Ces  puissances  médicatrices,  emprisonnées  au  sein  des  pierres  et 
des  herbes,  crient  vers  le  Créateur  :  Nous  sommes  ici  en  vain  ,  per¬ 
sonne  ne  vient  nous  dégager  de  nos  chaînes  ! 

C’est  par  l’action  du  feu  qu’on  découvre  ces  substances  et  qu’on 
reconnaît  les  propriétés  des  corps. 

Chaque  substance  à  sa  vertu  spécifique,  et  une  chose  n’est  un 
poison  que  relativement. 

Centaines  substances  renferment  plusieurs  propriétés  qu’on  ne 
peut  extraire,  ce  qui  oblige  à  les  donner  à  l’état  de  crudité.  Ail- 


DES  NATURISTES  —  STAHL 


301 

leurs,  on  se  sert  de  l’eau  de  l’alcool  ou  de  la  calcination  pour  isoler 
leur  principe  d'action  ;  mais  le  grand  séparateur,  c’est  le  feu  et 
Van  Helmont,  pour  ce  motif,  s’appelait  philosophus  per  ignem. 

Il  n’y  a  jamais  absolue  nécessité  de  saigner,  de  purger  ni  d’ou¬ 
vrir  des  exutoires.  Le  vrai  remède,  c’est  celui  qui,  par  une  vertu 
spécifique,  détruit  le  venin  excitateur  de  la  fièvre. 

«  Puisque  les  chiens  ont  un  ferment  digestif  qui  dissout  les  os 
sans  léser  leur  estomac,  il  ne  serait  pas  impossible  de  découvrir  un 
agent  qui  développerait  du  côté  des  urines  un  agent  capable  de  dis¬ 
soudre  la  pierre  dans  la  vessie.  Nul  solide  ne  résiste  à  l’action  de 
Yalcahest  (réactif  secret  et  inconnu).  L’unité  du  principe  de  vie 
nous  permet  d’espérer  que  nous  découvrirons  l’unité  du  remède, 
c’est-à-dire  une  panacée  pour  toutes  les  maladies. 

«  Il  y  a  une  force  magique  magnétique  ou  sympathique,  un  éther 
universel,  magnale  magnum,  qui  relie  toutes  choses,  et  les  tient 
en  correspondance  mutuelle,  de  même  que  dans  une  lyre  une  corde 

qui  vibre  en  fait  vibrer  une  autre . Au  dernier  jour,  il  suffira  à 

l’auteur  de  la  nature  de  reprendre  les  esprits  séminaux  répandus  dans 
la  matière,  aussitôt  les  étoiles  tomberont,  et  le  monde  actuel 
périra.  » 

Si  abrégée  que  soit  cette  analyse  des  idées  et  des  doctrines  de 
Van  Helmont,  elle  est  suffisante  pour  établir  leur  importance,  et 
pour  être  juste  envers  ce  génie  méconnu  de  ses  contemporains, 
l’histoire  doit  le  placer  aux  premiers  rangs  de  la  phalange  de  ceux 
qui  ont  contribué  aux  progrès  du  naturisme. 


CHAPITRE  XVIII 

ÉTUDE  SUR  STAHL 

Sommaire  :  L’animisme  n’est  qu’un  naturisme  transformé.  —  Prologue  sur  la 
philosophie  d’Hippocrate.  —  Éloigner  de  la  médecine  ce  qui  lui  est  étrange  . 
—  Différences  entre  le  mécanisme  et  l’organisme.  —  Distinction  du  mixte  et 
du  vivant.  —  Justification  des  doctrines  de  l’auteur.  —  Vraie  théorie  médicale 
comprenant  :  la  vie  et  la  santé,  les  tempéraments,  les  choses  non  naturelles, 
les  passions,  les  maladies,  surtout  les  hémorrhagies  et  les  congestions  sanguines, 
les  mouvements  et  les  spasmes,  la  fièvre,  la  phthisie,  les  bémorrhoïdes,  etc. 

De  toutes  les  transformations  du  naturisme  antique,  idée  pure¬ 
ment  païenne,  la  plus  curieqse  est  celle  qui  a  eu  Stahl  pour  auteur, 
et  il  faut  l’envisager  comme  la  conséquence  des  idées  religieuses 


302  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

de  l’époque.  En  effet,  la  philosophie  règle  le  mouvement  des  sciences, 
et  la  médecine,  qui  n’échappe  pas  à  cette  autorité,  reflète  constam¬ 
ment  par  ses  doctrines  les  principes  de  la  philosophie  dominante. 
L’époque  où  vivait  Stahl  était  essentiellement  religieuse  et  théocra- 
tique.  Saint  Thomas  faisait  loi  en  théologie,  la  pensée  chrétienne 
de  la  nature  de  l’homme,  considéré  comme  une  âme  utilisant  les 
organes  pour  la  fin  voulue  par  le  Créateur,  devait  avoir  son  écho 
en  médecine.  Stahl  fut  le  porte-voix  de  cette  doctrine.  En  se  plaçant 
sous  l’œil  de  Dieu,  qu’il  invoquait  au  début  et  à  la  fin  de  chacun 
de  ses  ouvrages,  il  théocratisait  la  médecine  et  créait  cet  animisme 
dont  les  viscissitudes  sont  celles  de  la  foi,  car  il  trouve  surtout  ses 
partisans  parmi  les  fidèles  du  christianisme.  Il  n’y  a  pas  à  se  le 
dissimuler,  l’animisme  est  la  manifestation  d’un  esprit  chrétien.  Ses 
adeptes  sont  tous  animés  de  la  même  pensée  religieuse,  et  il  n’a 
d’adversaires  que  ceux  qui,  avec  raison,  repoussent  l’alliance  de  la 
science  et.de  la  foi,  ou  que  ceux  qui  se  sont  faits  les  partisans  de 
l’athéisme  et  du  matérialisme. 

Né  à  Anspach  en  1660,  Georges-Ernest  Stahl  vint  étudier  la  mé¬ 
decine  à  Iéna  sous  la  direction  de  Wedel.  Il  fut  nommé  professeur 
à  l’Université  de  Halle  par  la  protection  de  son  collègue  Fr.  Hoff¬ 
mann,  dont  il  devait  être  plus  tard  le  plus  violent  adversaire  ;  il 
devint  médecin  du  roi  de  Prusse  Frédéric-Guillaume  Ier  en  1716,  et 
il  mourut  à  Berlin  en  1734. 

Dès  son  apparition  dans  le  monde  médical,  à  ses  débuts,  par  sa 
dissertation  inaugurable,  publiée  en  1684  à  l’âge  de  vingt-quatre 
ans,  Stahl  a  montré  ce  qu’il  devait  être  plus  tard  au  point  de  vue 
philosophique.  11  n’a  pas  longtemps  cherché  sa  voie;  il  s’y  est  en¬ 
gagé  du  premier  coup,  et  le  reste  de  sa  vie,  conforme  à  ses  com¬ 
mencements,  n’a  eu  pour  but  que  le  développement  de  ses  pre¬ 
mières  idées  de  jeunesse. 

Sa  dissertation  inaugurale,  faite  «  avec  l’aide  et  la  'permission 
du  suprême  auteur  de  toutes  choses  »,  a  pour  titre  :  Des  intes¬ 
tins;  DE  L  ART  DE  BIEN  CONNAITRE  ET  DE  GUÉRIR  LEURS  AFFECTIONS 
morbides  et  leurs  SYMPTOMES.  Il  commence  par  établir  que  les 
parties  du  corps  animal  qui  tombent  sous  nos  sens  ne  sont  que  les 
instruments  «  de  l’âme  »,  et  qu’elles  tombent  à  l’état  «  de  confu¬ 
sion  et  de  mort  par  la  retraite  de  l'agent  microcosmique  qui 
les  dirigeait.  »  Sa  pensée  éclate  tout  entière  à  propos  du  mouve¬ 
ment  péristaltique  des  intestins,  dont  il  discute  les  causes,  et  lors¬ 
qu’il  dit  :  «  Je  me  fais  un  plaisir  de  déférer  plutôt  cette  influence 
à  l'âme  et  à  son  action  immédiate ,  <omme  étant  dans  le  corps 
de  l  homme  la  seule  cause  efficiente  de  tout  mouvement  et 


DES  NATURISTES  —  STAHL  303 

comme  étant  la  seule  capable  d’agir  au  choix  de  sa  volonté.  » 
A  part  ces  appréciations  nécessaires  pour  établir  sa  méthode  philo¬ 
sophique,  l’auteur  reste  entièrement  dans  les  détails  anatomiques 
de  son  sujet.  Il  commence  par  étudier  la  substance  des  intestins, 
qui  comprend  les  propriétés  générales  communes  aux  différentes 
parties,  c’est-à-dire  aux  cinq  tuniques  qui  le  composent;  les  pro¬ 
priétés  matérielles  des  intestins  à  leurs  différentes  régions,  de  l’es¬ 
tomac,  du  duodénum,  du  jéjunum,  de  l’iléon,  du  cæcum,  du  côlon 
et  du  rectum,  sous  le  rapport  de  leur  volume,  de  leur  profondeur, 
de  leur  site  et  de  leurs  connexions,  et  il  s’occupe  ensuite  de  leur 
physiologie  :  «  Aucune  partie,  aucun  organe,  dit-il,  n’agit  dans 
notre  corps  que  d’une  manière  instrumentale,  c’est-à-dire  sous 
l’influence  d’une  prédestination,  »  et  alors  il  intitule  son  chapitre  : 
De  la  fin  organique  des  intestins ,  et  du  but  final  de  leur  orga¬ 
nisme  formel.  La  finalité  est,  en  effet,  un  des  meilleurs  arguments 
à  produire  en  faveur  de  la  doctrine  du  principe  dirigeant  de  l’organi¬ 
sation.  Quand  il  a  terminé  tout  ce  qui  concerne  la  physiologie  de 
l’intestin,  par  la  contenance  absolue  de  ces  viscères  et  par  leur 
contenance  relative  au  temps,  c’est-à-dire  par  le  mouvement  péri¬ 
staltique  qui  les  retient  en  faisant  cheminer  les  aliments,  il  aborde 
la  pathologie,  d’abord  par  les  lésions  de  consistance,  de  forme,  de 
longueur,  de  calibre  et  d’obstruction;  par  leurs  changements  de 
place,  par  leurs  lésions  de  contenance  relative,  parleurs  altérations 
de  mouvement,  par  leurs  troubles  de  sensibilité,  enfin  par  la  théra¬ 
peutique  de  ces  différents  états  morbides.  Il  suit  le  même  ordre, 
passe  en  revue  le  traitement  de  chacune  des  lésions  qu’il  a  signalées, 
et  là,  reprenant  avec  méthode  son  point  de  départ,  il  indique  suc¬ 
cinctement  les  moyens  curatifs  en  faveur  de  son  temps,  et  qui, 
pour  la  plupart  au  moins,  sont  encore  ceux  que  nous ,  employons 
aujourd’hui. 

Nous  lui  devons  un  peu  plus  tard,  sur  la  Philosophie  d'Hippo¬ 
crate ,  un  prologue  inaugural  à  l’occasion  de  la  thèse  de  Cober 
en  1704. 

Ce  fut  une  occasion  pour  lui  de  dire  publiquement  combien  lui 
étaient  chères  ses  études  philosophiques,  car  il  débute  par  celte 
phrase  de  Sénèque  :  «  La  philosophie  est  une  chose  si  sainte,  quelle 
fait  les  délices  de  ceux  qui,  ne  pouvant  en  savourer  les  exquises 
délectations,  s’en  servent  comme  d’un  faux  apanage.  »  Ce  prologue 
n’est  qu’une  paraphrase  de  la  fameuse  sentence  hippocratique  : 
«  Le  médecin  philosophe  se  rapproche  de  la  divinité  »,  paraphrase 
ayant  pour  but  d’interpréter  plps  sagement  le  pensée  de  son  auteur, 
évidemment  mal  comprise  par  ceux  qui  l’ont  exprimée  en  disant  : 


304  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE5 

(c  Le  médecin  philosophe  est  semblable  à  Dieu.  »  A  cette  occasion, 
Stahl  développe  ce  qu’il  veut  dire  en  citant  cet  admirable  passage 
du  traité  De  la  bienséance ,  où  sont  indiquées,  à  la  gloire  de  la 
profession  médicale,  les  qualités  qu’Hippocrate  attribuait  au  mé¬ 
decin  : 

.«  Il  convient  de  bien  saisir  et  comprendre  tout  ce  que  je  viens 
de  dire,  afin  de  pouvoir  appliquer  convenablement  à  la  médecine 
ce  qui  est  dit  de  la  sagesse,  et  d’appliquer  à  cette  dernière  tout  ce 
qui  est  dit  de  la  médecine.  Le  médecin,  en  effet,  qui  aime  et  cultive 
la  sagesse,  est  presque  divin,  c’est-à-dire,  presque  semblable  à  un 
dieu,  car  tout  ce  qui  a  des  rapports  avec  la  sagesse  se  trouve  aussi 
faire  partie  de  la  morale  médicale  :  tels  sont,  en  effet,  le  mépris  de 
l’argent  et  du  gain,  la  pudeur  et  le  respect,  la  modestie  dans  les 
vêtements,  une  bonne  réputation  ,  un  jugement  sain  ,  une  juste 
appréciation  des  choses,  la  douceur,  l’aménité,  l’activité,  la  poli¬ 
tesse.  la  propreté,  une  précision  digne  dans  le  langage,  l’art  de 
savoir  distinguer  les  choses  qui  sont  le  plus  souvent  utiles  et  même 
nécessaires  à  la  vie,  afin  que,  par  une  intelligente  discrétion,  le 
médecin  philosophe  puisse  se  mettre  à  l’abri  de  la  crainte  des  revers 
de  fortune  auxquels  s’exposent  l’avare  et  le  superstitieux.  » 

Toute  la  pensée  de  ce  prologue  est  là,  et  c’est  une  exhortation  de 
morale  professionnelle  faite  en  l’honneur  de  la  philosophie  et  de  la 
pratique  médicale. 

La  troisième  partie  comprend  une  série  de  traités  médico-philo¬ 
sophiques  et  critiques  destinés  à  servir  d’introduction  à  la  Vraie 
théorie  médicale.  Stahl  s’y  montre  entièrement  à  découvert  avec  ses 
mérites  et  ses  défauts,  et,  après  avoir  lu  les  quatre  dissertations  qui 
composent  cette  série,  il  est  impossible  de  ne  pas  connaître  parfaite¬ 
ment  leur  auteur.  Elles  ont  pour  titre  : 

1°  Sur  la  nécessité  d'éloigner  de  la  doctrine  médicale  tout  ce 
qui  lui  est  étranger . 

2°  Recherches  sur  la  différence  qui  existe  entre  le  mécanisme 
et  V organisme. 

3°  Distinction  à  établir  entre  le  mixte  et  le  vivant. 

4°  Justification  de  ma  doctrine  et  de  mes  écrits  jusqu'en  1707 . 

La  première  dissertation  ,  datée  de  1707,  et  qui  a  pour  but  d’é¬ 
tablir  1  inutilité  de  ce  que  l’on  appelle  aujourd’hui  les  sciences  ac¬ 
cessoires,  pourrait  prendre  pour  épigraphe  cette  phrase  de  l’auteur 
(p.  216)  :  «  La  où  le  physicien  finit,  le  médecin  commence.  »  On 
ne  pourrait,  sans  parti  pris,  disconvenir  delà  vérité  de  ce  principe; 
mais,  en  l’exagérant,  comme  le  fait  Stahl,  chimiste  et  anatomiste  à 
la  fois,  la  science  moderne  ne  peut  l’accepter. 


DES  NATURISTES  —  STAHL  305 

Sans  doute,  la  brièveté  de  la  vie  et  l’amour  sérieux  de  l’art  mé  ¬ 
dical  nous  obligent  à  en  bannir  les  choses  étrangères.  Mais  il  faut 
s’entendre  sur  ce  qu’on  appelle  les  choses  étangères  à  l’art  médical 
et  ne  pas  y  comprendre  <c  la  minutieuse  anatomie  »  ni  la  chimie , 
en  disant,  au  chapitre  intitulé  :  «  L'anatomie  n'est  donc  pas  indis¬ 
pensable  au  médecin  »  (p.  235)  : 

«.  Je  dirai  donc  que  je  nie  de  la  manière  la  plus  formelle  que  dans 
l’universelle  structure ,  dans  la  structure, ,  dis-je,  et  dans  la  texture 
des  diverses  parties  organiques  du  corps,  —  considérées  tant  d’une 
maniéré  spèciale  au  point  de  vue  mécanique,  que  d’une  manière 
générale  au  point  de  vue  de  leur  contexture  et  de  leur  structure,  — 
il  puisse  s’y  trouver  la  moindre  des  choses  qui  intéresse  et  regarde 
directement  le  médecin,  quelque  chose  que  l’homme  de  Fart  doive 
absolument  savoir  et  ne  doive  pas  absolument  ignorer.  » 

Il  est  vrai  qu’il  ajoute  quelques  lignes  plus  bas  : 

«  Ce  n’est  pas  que  je  professe  le  moindre  dédain  pour  l’anatomie, 
et  que  j’éprouve  pour  elle  la  moindre  répugnance  ou  que  j’en  pros¬ 
crive  absolument  l’étude;  ce  n’est  pas  non  plus  que  je  veuille 
qu’on  la  néglige,  non;  mais  ce  qu’il  y  a  de  réel  et  de  constant,  c’est 
que  je  nie  formellement  que  l’anatomie  soit  une  partie  intégrante  de 
l’art  médical,  qu’elle  lui  appartienne  en  propre  et  qu’elle  lui  soit 
d’une  utilité  effective,  bien  loin  qu’elle  lui  soit  tout  à  fait  indis¬ 
pensable.  » 

De  tels  correctifs  équivalent  à  une  condamnation,  et  il  est  fâcheux 
que  de  telles  phrases  se  trouvent  dans  le  chapitre  consacré  à  la  né¬ 
cessité  d’écarter  les  choses  étrangères  à  l’art  médical.  Il  est  évident 
que,  parmi  les  élèves  auxquels  les  maîtres  diront  que  l’anatomie 
n’a  pas  d’utilité  effective  en  médecine,  il  en  est  bien  peu  qui  vou¬ 
dront  affronter  les  dégoûts  et  les  fatigues  qu’entraîne  cette  étude  à 
ses  débuts. 

L’éloignement  de  Stahl,  anatomiste,  pour  l’anatomie  à  enseigner 
aux  médecins,  n’est  rien  en  comparaison  de  l’antipathie  de  Stahl, 
chimiste  resté  célèbre,  contre  la  chimie  médicale.  «  Pour  ce  qui 
est  de  la  chimie,  écrit-il,  page  237,  il  est. encore  vrai  de  dire  que, 
jusqu’à  ce  jour,  cette  science  doit  être  regardée  comme  complète¬ 
ment  étrangère  et  inutile  à  la  vraie  théorie  médicale.  »  Que  Stahl 
se  moque,  et  en  cela  il  a  raison,  des  fantaisies  chimiques  auxquelles 
on  doit  les  créations  d’acide  liémicrânique,  d’acide  ophthalmique, 
d’acide  odontalgique ,  d’acide  ang inique,  d’acid e  p leurétiq ue ,  etc . , 
je  le  comprends  ;  mais  les  erreurs  et  les  écarts  d’une  science  d’ap¬ 
plication  ne  prouvent  rien  contre  les  données  exactes  de  cette 
science,  et  l’expérience  des  deux  siècles  qui  se  sont  écoulés  depuis 


306  HISTOIRE  DE  U  MÉÜEClNE 

l’anathème  lancé  contre  la  chimie  par  Stahl  prouve  une  fois  de  plus 

la  vérité  de  cet  aphorisme  de  Celse  : 

Non  crimen  artis  quod  professons  est. 

En  s’écriant  avec  énergie  : 

«  Mais,  vains  efforts,  inutiles  labeurs!  L’iatrochimie  n’a  été  qu’un 
leurre  lancé  jusqu’à  ce  jour  aux  imaginations  faciles  et  crédules  ;  et 
ne  voit-on  pas  encore  en  ce  moment  une  grande  partie  de  nos  sa¬ 
vants  modernes  se  laisser  prendre  à  cet  appât  trompeur,  sans  s’a¬ 
percevoir  seulement  qu’ils  s’éloignent  de  la  vraie  science  médicale, 
qui  seule  peut  satisfaire  à  leur  universelle  attente.  » 

Stahl  a  engagé  son  génie  passionné  sous  les  nuages  de  l’avenir 
qui,  malheureusement  pour  lui,  ont  jeté  sur  ses  affirmations  le  plus 
éclatant  démenti.  L’avenir,  c’était  Lavoisier  apportant  l’explication 
de  la  chaleur  animale  ;  Thénard,  Dumas,  Berzelius,  Orfila,  Liebig, 
créant  la  chimie  organique;  Spallanzani,  Tiedemann,  Blondlot, 
Cl.  Bernard,  découvrant  le  mécanisme  de  la  digestion,  et  tous  ceux 
qui  ont  constitué  l’édifice  encore  si  incomplet  de  la  chimie  con¬ 
temporaine. 

A  part  ces  erreurs  de  la  partialité  d’un  grand  esprit,  il  y  a  dans 
cette  dissertation  quelques  pensées  aussi  peureuses  qu’importantes 
sur  la  vie  et  sur  l’influence  des  théories  en  médecine.  Répondant  à 
une  idée  assez  répandue,  même  de  nos  jours,  que  la  théorie  n'influe 
en  rien  sur  une  heureuse  pratique ,  il  dit  d’un  ton  qui  fera  plaisir 
à  plus  d’un  jeune  médecin  distingué  dont  on  redoute  l’inexpérience  : 

«  Ce  qui,  dans  ma  jeunesse,  alors  que  je  me  livrais  à  mes  études 
médicales,  affectait  vivement  mon  esprit,  c’était  d’entendre  le  vul¬ 
gaire  même  tenir  habituellement  ces  propos  indécents  à  l’égard  des 
médecins  :  Que  le  meilleur  théoricien  (le  peuple  dit  le  plus  savant) 
est  souvent  celui  qui  obtient  le  moins  de  succès  dans  le  traitement 
de  ses  malades.  On  voit  même  souvent  les  praticiens  les  plus  expé¬ 
rimentés  appuyer  encore  aujourd’hui  (1)  de  leurs  suffrages  de  pa¬ 
reilles  sottises,  en  lançant  sur  les  jeunes  médecins  le  venin  dé  leur 
malicieuse  envie,  et  déversant  sur  eux  tout  le  fiel  de  leur  amère  et 
méchante  faconde,  répétant  sans  cesse  que  la  pratique  diffère  beau¬ 
coup  de  la  théorie  ;  ils  ne  craignent  pas  d’ajouter  que,  dans  la  pra¬ 
tique,  non-seulement  on  oublie  peu  à  peu  les  plus  importantes 
maximes  théoriques,  mais  encore  (ce  qui  mérite  ici  une  mention 

(1)  Les  hommes  n’ont  pas  changé,  car  on  peut  dire  qu’en  1864  c’est  encore 
comme  en  1707. 


DES  NATURISTES  —  STAHL  307 

particulière)  que  cet  oubli  est  -vraiment  nécessaire  pour  exercer 
avec  succès  la  pratique  de  l’art  médical.  »  (Page  216.) 

Il  ne  faudrait  pas  voir  dans  ce  dépit  rétrospectif  de  Stahl  le  sou¬ 
venir  seulement  d’un  sentiment  d’intérêt  blessé ,  non,  ce  serait  le 
petit  côté  de  la  question,  et  de  pareilles  scories  n’existent  point 
dans  les  œuvres  du  fondateur  de  l’animisme.  En  s’exprimant  comme 
je  viens  de  le  dire,  ses  visées  sont  plus  hautes  et  n’atteignent  rien 
moins  que  le  problème  des  sources  de  la  connaissance,  en  opposant 
les  prétentions  de  l’empirisme  à  la  puissance  de  la  raison.  Ce  qui 
lui  était  pénible  à  entendre,  comme  il  le  dit  lui-même,  c’était  ce 
langage  qui  signifiait  qu'il  faut  être  sourd  aux  cris  de  la  raison , 
car  elle  n  est  jamais  d'accord  avec  V expérience.  Stahl  ne  pou¬ 
vait  hésiter,  et,  voyant  là  des  paroles  inspirées  plutôt  par  une  sorte 
de  cabale  médicale  que  par  la  saine  raison,  il  proteste  contre  ce 
langage,  qui  semblerait  faire  que  les  plus  instruits  sont  les  moins 
capables  de  donner  des  soins  aux  malades. 

L’autre  pensée  par  laquelle  Stahl  termine  sa  dissertation  est  rela¬ 
tive  à  la  prescience  de  la  vie.  Ne  voulant  pas  admettre  la  définition 
de  quelques  philosophes,  que  le  mouvement  soit  la  vie  ni  que  le 
mouvement  dépende  des  propriétés  de  la  matière,  il  établit  que  la 
nature  est  la  source  de  la  vie  par  son  énergie  propre  et  par  les 
excrétions  qu’elle  détermine. 

«  Il  en  est  autrement  de  la  nature,  auteur  et  soutien  de  notre 
vie,  de  la  nature  animale,  dis-je,  c’est-à-dire  de  l’âme. 

«  C’est  par  le  mouvement,  en  effet,  que  Y  âme  humaine  accom¬ 
plit  son  œuvre  dans  et  sur  le  corps,  autant  et  aussi  longtemps 
qu’elle  le  peut  ;  mais  on  ne  saurait  dire  d’une  manière  absolue  et 
vraie  que  le  mouvement  c’est  la  vie  dans  le  vrai  sens  de  ce  mot. 
C’est  encore  par  le  mouvement  circulatoire  des  humeurs  que  la 
nature  opère  le  phénomène  de  la  vie  ;  mais  ce  n’est  point  une  rai¬ 
son  pour  cela  de  dire  que  la  circulation  des  humeurs  c’est  la  vie, 
car  elle  n’en  est  qu’un  simple  instrument,  voire  même  éloigné.  La 
nature  animale,  enfin,  préside  à  l’existence,  à  la  durée  de  l’être 
et  l’entretient  au  moyen  d 'incessantes  sécrétions  et  à' excrétions 
convenables  des  matières  non -seulement  inutiles,  mais  encore 
nuisibles  :  personne  néanmoins  n’oserait  soutenir  que  ces  sécré¬ 
tions  et  ces  excrétions  constituent  la  vie;  elles  n’en  sont  réellement 
que  le  suprême  et  le  plus  immédiat  instrument  auquel  la  nature  a 
recours  pour  rejeter  au  dehors  tout  ce  qui  lui  est  impropre  et  étran¬ 
ger,  pour  retenir  et  assimiler  au-dedans  tout  ce  qui  est  utile  en  vue 
de  la  conservation  du  corps. 

«  C’est  de  cette  manière  que  s’accomplit  la  vie,  ce  grand  phéno- 


308  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

mène  de  la  conservation  du  corps  humain  et  delà  mixtion;  c’est 
ainsi  que  s’effectue  sa  préservation  contre  toute  corruption ,  à 
laquelle  il  est  d’ailleurs  si  naturellement  exposé  par  sa  propre  cons¬ 
titution  matérielle.  »  (Page  249.) 

Il  n’y  a  pas  d’autre  raison  de  la  conservation  vitale  que  la  nature, 
l’art  médical  ne  possédant  aucun  moyen  de  secours  qui  soit  capa¬ 
ble  d’v  suppléer  dignement  en  cas  de  suspension  ou  d’arrêt.  Sa 
puissance  se  montre  partout,  même  chez  les  brutes;  elle  s’exerce 
en  santé  comme  en  maladie,  et,  sans  cette  autocratie  méthodique 
de  la  nature,  il  n’y  a  pas  de  conservation  vitale  possible.  «  Par  elle, 
dit-il  en  terminant  et  en  reproduisant  la  pensée  antique,  l’homme 
sujet  aux  maladies  les  plus  affreuses  se  trouve  spontanément  délivré 
de  ses  souffrances  et  est  rendu  à  la  santé  après  avoir  été  arraché  à 
une  mort  imminente.  »  Tout  cela  est  très-vrai;  mais  encore  faut-il 
ne  rien  exagérer,  car,  et  c’est  là  que  brille  le  médecin  véritable¬ 
ment  instruit,  si  l’art  médical  ne  peut  refaire  les  organes  altérés,  il 
peut  les  débarrasser  de  ce  qui  les  gêne,  il  peut  favoriser  l’exercice 
de  leurs  fonctions,  en  un  mot  aider  à  la  nature,  écrasée  par  des 
efforts  supérieurs  aux  siens.  Comptons  beaucoup  sur  la  nature,  cet 
excellent  médecin  qui  vient  toujours  au  secours  de  ses  confrères, 
et  ne  dit  de  mal  sur  personne;  rien  de  mieux,  mais  comptons  aussi 
sur  nous,  sur  nos  propres  forces,  qui  peuvent  nous  sauver  ou  nous 
perdre  suivant  l’à-propos  de  leur  application.  Toutefois,  à  choisir 
entre  ces  deux  auxiliaires,  du  remède  ou  la  nature ,  je  suis  de  l’a¬ 
vis  d’Hippocrate  et  de  Stahl,  et  je  dirai,  en  retournant  une  phrase 
célèbre  :  Melius  nullum  remedium  quam  anceps. 

Le  second  traité  médico -philosophique  servant  de  préface  à  la 
vraie  théorie  médicale  a  pour  titre  :  Recherches  sur  la  différence 
qui  existe  entre  le  mécanisme  et  l'organisme.  C’est  une.  disser¬ 
tation  de  haute  portée  dans  laquelle  Stahl  débute  par  des  considé¬ 
rations  philosophiques  sur  la  nature  des  choses,  et  particulièrement 
sur  les  différences  qui  existent  entre  le  hasard  et  le  destin,  l’un 
instable  et  incertain,  sans  but  final  et  posé  d’avance;  l’autre,  au 
contraire  indiquant  une  fin  constante,  inévitable  et  prévue. 

C’est  alors  qu’en  étudiant  le  mécanisme  pour  indiquer  ses  diffé¬ 
rences  avec  l’organisme,  il  considère  le  premier  comme  une  ma¬ 
chine  qui  fonctionne  «  sans  aucun  but  réel,  n’importe  le  motif,  la 
manière  et  la  fin  de  son  mouvement  par  rapport  aux  autres  corps.  » 
(Page  288.)  C’est  un  instrument,  rien  de  plus,  tandis  que  l’orga¬ 
nisme  a  ce  caractère,  de  constituer  la  nature  de  toute  raison,  c’est-à- 
dire  la  cause  instrumentale.  Le  mécanisme  est  subordonné  à  l’or¬ 
ganisme,  mais  peut  subsister  par  lui-même,  sans  jamais  atteindre 


DES  NATURISTES  —  STAHL 


309 

naturellement  et  directement  au  caractère  distinctif  de  l’organisme. 
Celui-ci  se  reconnaît  à  sa  destination  et  à  son  intervention  actuelle 
pour  la  production  d’un  effet  tout  spécial,  unique,  et  réellement  si 
exceptionnel  qu’il  résulte  d’une  raison  de  constitution  spécifique  et 
formelle  différente  de  la  constitution  générique  matérielle.  Stahl  cite 
alors  comme  exemples  le  cours  d’eau,  mécanique  fluide  dont  s’em¬ 
pare  l’industrie  humaine  dans  des  intentions  et  vers  une  fin  sociale 
arbitraire,  au  moyen  de  canaux,  de  réservoirs,  de  bassins,  de  chutes, 
pour  en  faire  des  instruments  et  une  sorte  d’organisme;  l’horloge, 
qui  peut  marquer  les  heures,  et  qui  n’est  qu’une  machine  tant  que  la 
main  d’une  personne  habile  ne  la  règle  pas  d’une  façon  convenable 
et  ne  l’a  pas  montée  pour  lui  donner  son  caractère  d’organisme. 

Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  sur  les  comparaisons  souvent  em¬ 
ployées  par  la  philosophie,  et  qui,  dans  l’espèce,  ne  donnent  pas  à  la 
doctrine  de  Stahl  tout  l’appui  qu’y  recherche  son  auteur.  Elles  sont 
sans  force  à  nos  yeux,  et  il  nous  semble  que  Stahl  eût  été  bien  plus 
fort  si,  au  lieu  de  se  laisser  aller  à  des  subtilités  qui  ne  seront  pas 
bien  comprises,  il  eût  fait  du  mécanisme  l’agencement  matériel  su¬ 
bitement  créé  pour  l’usage  fonctionnel  que  représente  l’organisme, 
considérant  celui-ci  comme  l’auteur  de  la  création  progressive  et 
de  l’entretien  du  mécanisme,  sans  aucun  autre  secours  que  lui- 
même.  Un  mécanisme,  se  créant  seul  au  fond  de  la  terre,  dans  les 
airs  et  dans  les  profondeurs  d’un  autre  mécanisme,  n’est  pas  sim¬ 
plement  un  mécanisme  comparable  à  la  locomotive  ou  à  l’horloge 
construite  par  un  ingénieur,  il  y  a  là,  dans  le  germe  de  tout  ce  qui 
sera  un  organisme  et  avant  l’apparition  de  tout  organe,  un  mouve¬ 
ment  sans  muscles,  une  sensibilité  sans  nerf,  et  dans  ce  qui  sort 
de  la  matière  amorphe,  une  forme  distincte  qui,  sous  l’influence 
d’un  ingénieur  invisible,  quoique  tout-puissant,  feront  certaine¬ 
ment  le  mécanisme  dont  plus  tard  aura  besoin  l’organisme  pour  se 
maintenir  sous  le  ciel,  se  perpétuer  tout  aussi  savamment  qu’il  s’est 
produit,  et  disparaître  en  laissant  son  mécanisme  en  gage  à  notre 
mère  commune  qui  est  la  terre. 

Le  développement  par  soi-même  :  voilà  en  quelques  mots,  si 
nous  ne  nous  trompons  pas,  la  différence  de  l’organisme  avec  les 
mécanismes  qui  réclament  toujours  l’intervention  d’une  main  étran¬ 
gère.  Stahl  a  constamment  tourné  autour  de  cette  solution  sans  la 
donner,  et  il  nous  semble  que  c’est  là  ce  qu’il  a  voulu  dire  en  par¬ 
lant  du  mouvement  qui  conserve  la  constitution  matérielle  du 
corps  (p.  317)  ;  de  V action  de  Z’ âme  sur  le  corps  (p.  332)  ;  de  l’é- 
tymoloyie  du  mot  âme  (p.  335);  de  la  conscience  de  la  vie ,  etc. 

Loin  de  moi  la  prétention  de  mettre  mes  raisons  à  la  place  des 


310  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

arguments  de  Stahl,  mais  en  analysant  ce  traité  si  remarquable  où 
je  signale  une  obscurité  dans  la  définition  même  des  choses  en 
discussion,  lorsque  d’ailleurs  je  partage  les  idées  de  l’auteur  sur  la 
différence  à  établir  entre  le  mécanisme  et  l’organisme,  il  m’a  semblé 
utile  de  donner  une  définition  plus  nette  de  ce  qu’il  fallait  en¬ 
tendre  par  organisme. 

Pour  Stahl,  la  force  qui  compose,  meut  et  fait  agir  le  mécanisme 
du  corps,  et  en  fait  un  organisme,  n’est,  on  le  pense  bien,  pas 
autre  chose  que  l’âme,  et  l’on  va  en  voir  la  preuve  dans  ce  qui 
suit.  C’est  la  conclusion  du  chapitre. 

«  Tout  ce  qui  vient  d’être  dit  pourra  suffisamment  faire  com¬ 
prendre  comment  un  agent  qui  a  l’intelligence  et  la  volonté  d’un 
but  et  qui  ne  veut  une  fin  qu’à  cause  d’elle-même,  doit  posséder 
des  organes  en  rapport  proportionnel  avec  ce  but  final  ;  il  doit  être 
capable  de  diriger  et  de  gouverner  convenablement  et  dignement 
ses  organes  pour  atteindre  une  telle  fin  ;  il  doit  savoir,  enfin,  com¬ 
ment  ces  organes,  d’ailleurs  si  directement  et  si  efficacement  utiles 
à  ce  but  final,  doivent,  à  bon  droit  et  justice,  être  compris  n’exis¬ 
tant  que  pour  lui. 

»  En  effet,  s’il  est  réel  que  toutes  ces  choses  aient  lieu  avec  une 
convenance  qui  soit  telle,  que  tout  ce  qui  est  vital  et  tout  ce  qui 
s’observe  dans  l’ordre  de  la  vitalité,  soit  sensiblement  administré 
par  des  fins  nécessaires  ;  que  l’on  reconnaisse  donc  alors  le  véri¬ 
table  travail  de  la  nature  dans  l’administration  savante  et  habile 
de  l’économie  vitale  ;  que  l’on  conçoive  les-  causes  et  les  rapports 
des  appétits  et  des  aversions,  tant  des  sens  que  des  affections  de 
l’àme,  pour  la  conservation  et  la  préservation  du  corps  ;  que  l’on 
daigne  comprendre  aussi  la  raison,  soit  de  l’efficacité  en  général, 
soit  du  mode  ou  des  effets  en  particulier  des  affections  de  l’âme  sur 
les  actions  du  corps;  et  qu’auparavant,  la  synergie  de  la  nature,, 
absolument  nécessaire  à  l’art  médical,  soit  enfin  reconnue,  bien 
nettement  vue  et  fidèlement  respectée,  non-seulement  en  acceptant 
ce  secours  si  désiré  qu’elle  nous  porte,  mais  encore  en  l’aidant 
quelquefois,  en  la  suivant,  en  l’épiant  et  la  soulageant,  en  la  débar¬ 
rassant  et  en  préparant  les  matières  et  les  voies  avec  autant  de  sage 
prudence  que  d’habileté.  » 

Quelques  lignes  plus  bas,  il  termine  en  disant  : 

«  Je  suis  donc  fermement  convaincu  et  je  pose  pour  fondement 
de  toute  ma  doctrine  que  le  corps  humain  est  simplement  et  natu¬ 
rellement  organique,  et  qu’il  est  l’instrument  ou  l’officine  de  l’âme 
raisonnable.  Devant  être  formé  et  conservé  en  vue  des  besoins  de 
l’âme,  le  corps  doit,  sous  tous  les  rapports  possibles,  être  gouverné 


DES  NATURISTES  -r-  STAHL  31 1 

par  des  mouvements  sagement  proportionnés  et  directement  ana¬ 
logues  à  unè  fln  désirée  vers  laquelle  ils  conspirent  sans  cesse. 

»  D’où  résulte,  d’une  manière  réciproque  et  différente,  l’effi¬ 
cacité  morale  et  affective  des  périls  du  corps  sur  l’âme,  et  l’efficacité 
pathético-physique  de  l’âme  sur  le  corps,  tant  dans  la  structure  et 
la  formation  que  dans  l’usage  et  le  mouvement  de  ce  même  corps  ; 
d’où  résulte,  enfin,  cette  puissance  efficace  de  l’âme  sur  le  corps, 
en  vertu  de  laquelle  il  est  préservé  de  dangers  si  divers,  ou  délivré 
des  maux  qui  l’ont  déjà  atteint.  » 

Telle  est  la  fin  du  traité,  mais  on  connaîtra  encore  mieux  l’homme 
en  lisant  cette  dernière  phrase  additionnelle  :  «  C’est  en  rendant 
de  sincères  et  profondes  actions  de  grâces  au  ciel  que  je  termine 
ainsi  cette  dissertation  sur  la  différence  qui  distingue  l’organisme 
du  mécanisme,  sur  la  vérité  et  sur  la  nécessité  de  cette  distinction 
dans  le  corps  de  l’animal,  et  principalement  dans  le  corps  de 
l’homme. 

«  A  Dieu  seul  en  revienne  toute  la  gloire  !  » 

Le  troisième  traité  du  prologue  à  la  vraie  théorie  médicale,  s’inti¬ 
tule  ainsi  :  Véritable  distinction  à  établir  entre  le  mixte  et  le 
vivant  du  corps  humain.  Il  renferme  une  longue  discussion  sur  la 
nécessité  de  distinguer  les  mécanismes  des  organismes  physiques  ; 
ceux-ci,  des  organismes  vivants,  ces  derniers  les  uns  des  autres; 
les  agrégats  physiques ,  des  mixtes  du  même  genre  ;  ceux-ci  des 
mixtes  organiques  et  vivants  ;  le  mixte  végétal,  du  mixte  animal  ;  ce 
mixte  animal,  du  mixte  humain  ;  mais  dans  tout  cet  exposé  de 
termes  non  définis,  la  pensée  de  l’auteur  reste  confuse,  et  il  ne 
s’en  dégage  nettement  qu’un  seul  fait  :  c’est  que  la  mixtion ,  ou  le 
mélange  qui  constitue  le  corps  vivant,  est  sujet  à  se  dissoudre  èt  à 
se  corrompre,  dès  que  le  principe  naturel,  permanent  et  imma¬ 
nent  dé  la  vie  s’en  est  séparé.  Tout  le  livre  tourne  autour  de  cette 
idée  que  le  mixte  est  sujet  à  se  corrompre,  tandis  que  le  vivant  est 
préservé  en  tant  que  vivant  de  la  corruption  par  la  raison  sociale 
(p.  380),  qui  unit  toutes  les  parties  du  mélange  corporel  dans  une 
solidarité  réciproque;  par  ces  agents  vitaux  que  l’antiquité  appe¬ 
lait  tantôt  nature  et  "tantôt  âme ,  dénominations  qu’il  accepte  et 
qu’il  prend  à  son  tour  comme  point  de  départ  de  sa  doctrine. 

C’est  ce  principe  vital,  actif  et  vivifiant  de  l’homme  doué  de  la 
faculté  de  raisonner,  c’est-à-dire.  T  âme  raisonnable  (p.  395),  qui 
est  le  principe  du  vivant  contraire  aux  tendances  de  décomposition 
du  mixte  agissant  d’une  façon  différente  chez  l’homme  que  chez  les 


312  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

animaux,  d’où  la  fréquence  plus  grande  des  maladies  chez  le  pre¬ 
mier  que  chez  les  autres. 

Revenant  de  nouveau  sur  ce  fait  que  le  corps  est  1  instrument  de 
l’âme  (p.  405),  il  cherche  dans  le  corps  quelles  sont  les  conditions 
matérielles  de  la  vie,  et  il  les  trouve  dans  un  acte  mécanique,  le 
mouvement  (p.  415),  dé  préférence  à  1  hypothèse  des  esprits ,  du 
ba/ume  v'itoL *  de  la  puissance  astrale  ^ens  astrale)5-ou  d  un  elre 
intermédiaire  entre  l’âme  et  le  corps ,  entre  Y esprit  et  la  matière , 
entre  le  matériel  et  l’immatériel  appelé  ens  medium  par  Van 
Helmont. 

Le  mouvement  est  la  cause  instrumentale  de  la  conservation  de 
cette  chose  que  l’on  appelle  la  vie,  et  c’est  par  lui  que  les  matières, 
non-seulement  hétérogènes  et  contraires  à  la  disposition  naturelle 
du  corps,  mais  encore  très-dangereuses,  se  trouvent  éliminées  et 
rejetées  entièrement  au  dehors  au  moyen  d’une  perpétuelle  et  suc¬ 
cessive  agitation,  afin  que  tout  effet  nuisible  au  corps  leur  soit  dé¬ 
sormais  impossible  (p.  416). 

Sans  dire  comme  quelques  philosophes  :  La  vie  c’est  le  mouve¬ 
ment,  expression  qu’il  considère  avec  raison  commme  ambiguë, 
si  ce  n’est  inexacte,  il  dit  :  Le  mouvement  est  l’instrument  de  la 
vie,  locution  très-différente  par  la  finalité  qu’elle  laisse  entrevoir  et 
que  l’on  comprend  à  merveille  par  les  développements  qu’il  lui 
donne  én  indiquant  que  ce  mouvement  est  le  principe  des  sécré¬ 
tions  et  des  excrétions,  d’où  résultent  la  crase  naturelle  de  la  vie, 
et  le  rejet  des  substances  qui  pourraient  lui  être  contraires.  Au 
reste,  voici  son  résumé  (p.  426)  : 

«  J’espère  donc  que,  d’après  ce  qui  vient  d’être  dit,  on  ne  pourra 
plus  désormais  reprocher  la  moindre  obscurité  ni  le  moindre  doute 
à  ce  principe  dogmatique  de  ma  doctrine  médico-physiologique,  sa¬ 
voir  :  que  la  vie  ou  la  conservation  du  corps,  au  point  de  vue  de  la 
corruptibilité,  sans  cesse  imminente  de  l’agrégat,  toujours  exempt 
néanmoins  de  l’atteinte  réelle  de  la  corruption  ;  la  vie,  dis-je,  s’ac¬ 
complit  et  se  maintient  dans  le  corps  à  l’aide  d’un  simple  acte  mé¬ 
canique  ,  formellement  incorporel  ou  immatériel ,  je  veux  dire 
par  le  mouvement,  et  cela,  certes,  d’une  manière  très  -spéciale, 
par  l’élimination  des  matières  hétérogènes  et  leur  perpétuelle  sé  ¬ 
paration,  en  tant  que  étrangères  et  nuisibles  à  l’économie,  de  tout 
ce  qui  est  bon  et  pur,  afin  que,  par  cette  opération  incessante  et 
par  cette  séparation  soigneuse  et  préalable,  le  corps  organique  de 
l’homme  soit  perpétuellement  conservé  dans  la  plus  parfaite  inté¬ 
grité. 

«  J’ose  aussi  espérer  avoir  suffisamment  démontré  non-seulement 


DES  NATURISTES  —  STAHL 


313 

comment  le  corps,  en  tant  que  simplement  mixte,  diffère  du  corps 
vivant ,  et  comment,  en  tant  que  vivant,  il  doit  nécessairement  être 
mixte,  mais  encore  ce  qu’on  doit  entendre  par  vie  corporelle,  c’est- 
à-dire  en  vertu  de  quoi  le  corps  est  dit  vivant  ;  je  crois  encore  avoir 
convenablement  prouvé  de  quelle  manière  et  par  quelle  méthode  ce 
phénomène,  je  dirai  mieux,  cet  acte  que  nous  appelons  la  vie  du 
corps  s’accomplit  ;  par  quels  moyens,  enfin,  elle  s’établit,  s’exécute 
et  se  maintient  ainsi  pendant  un  laps  de  temps  indéterminé,  » 
(Page  427.) 

Après  ces  conclusions,  on  pourrait  croire  les  dissertations  ache¬ 
vées,  mais  il  n’en  est  rien.  Stahl,  tout  en  disant  qu’il  ne  veut  pas 
être  prolixe,  rentre  dans  la  discussion,  en  indiquant  la  puissance  de 
l’âme  sur  les  mouvements  vitaux,  sur  la  maladie  et  sur  les  diffor¬ 
mités;  l’action  de  la  nature  sur  le  rétablissement  spontané  d’un 
grand  nombre  de  malades  ;  les  conditions  dans  lesquelles  le  méde¬ 
cin  doit  être  simple  expectateur  ;  les  moyens  d’agir  sur  les  mouve¬ 
ments  vitaux  en  excitant  les  passions,  ou  en  provoquant  les  sécré¬ 
tions  et  les  excrétions  ;  enfin  diverses  hypothèses  sur  lé  rôle  du 
médecin  dans  les  maladies,  qui  doit  maintenir,  protéger  et  défendre 
la  vie  du  corps. 

Le  traité  suivant  a  pour  titre  :  Défenses  et  indications  justifi¬ 
catives  sur  les  écrits  publiés  de  1683  à  1707  par  Stahl.  C’est  un 
ouvrage  de  polémique  utile  à  consulter.  Il  montre  sous  une  autre 
forme  les  idées  de  l’auteur  et  fait  assez  bien  connaître  les  difficultés 
qu’il  a  eu  à  vaincre.  On  sent  le  chef  de  l’école  aux  prises  avec  les 
hostilités  ouvertes  et  les  attaques  invisibles.  Ses  réponses  sont 
souvent  impersonnelles  et  s’adressent  à  quelqu’un  en  général  plutôt 
qu’à  dès  noms  propres.  Toutes  les  publications  stahliennes  anté¬ 
rieures  à  1707  s’y  trouvent  passées  en  revue  avec  la  critique  des 
objections  soulevées  par  elles  au  moment  de  leur  apparition,  et  sous 
ce  rapport  c’est  un  opuscule  intéressant  à  consulter. 

Avec  le  tome  troisième  commence  le  morceau  principal  des 
oeuvres  de  Stahl,  la  Vraie  théorie  médicale,  dont  la  première  partie 
est  toute  physiologique,  tandis  que  l’autre  ne  comprend  que  les 
choses  de  la  médecine. 

Dans  la  première  partie  Stahl  traite  la  physiologie  d’une  façon 
toute  différente  que  ne  le  fait  notre  école  moderne.  Il  la  prend  de 
très-haut,  darls  ses  généralités  philosophiques,  dédaignant  un  peu 
trop  le  détail  des  actes  fonctionnels,  qui,  en  définitive,  sont  le  but 
de  la  science  véritable.  En  fait  de  digestion,  la  finalité  est  quelque 
chose,  surtout  pour  le  philosophe  et  l’homme  du  monde,  mais  le 
mécanisme  de  la  fonction  et  les  réactions  chimiques  des  aliments 


314  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

avec  les  liquides  secrétés  sont  pour  le  médecin  d’une  utilité  infini¬ 
ment  plus  grande. 

En  commençant  par  la  définition  de  la  vie  et  de  la  santé  il  consi¬ 
dère  l’une  comme  la  conservation  d’un  corps  éminemment  corrup¬ 
tible,  c’est-à-dire  la  faculté  ou  force  à  l’aide  de  laquelle  ce  corps 
est  mis  à  l’abri  de  l’acte  corrupteur,  caractère  qui  sépare  le  corps 
vivant  de  ce  qu’il  appelle  le  corps  simplement  mixte,  et  l’autre 
comme  étant  la  puissance  d’exercer  régulièrement  les  fonctions.  Il 
s’occupe  ensuite  du  but  final  du  corps,  de  la  disposition  matérielle 
du  corps  à  la  vie,  de  la  structure  du  corps  eu  général  et  des  lois 
organiques  qui  président  à  la  conservation  vitale.  Ce  chapitre  est 
celui  dans  lequel  Stahl  pénètre  le  plus  dans  les  profondeurs  du 
sujet.  Il  revient  à  son  idée  du  mouvement  considéré  comme  cause 
de  l’acte  vital,  et  c’est  dans  la  circulation  des  humeurs  et  du  sang 
qu’il  fait  résider  l’instrumentation  de  la  vie.  De  l’énergie  de  ce 
mouvement  des  humeurs  à  travers  les  parties  poreuses  du  corps,  de 
son  influence  sur  la  pensée  ou  sur  la  disposition  naturelle  de  l’âme 
à  penser  résultent  les  tempéraments ,  question  importante  que 
l’auteur  traite  avec  une  originalité  restée  célèbre . 

Des  tempéraments.  —  Après  une  critique  assez  vive  de  la  divi¬ 
sion  ancienne  des  tempéraments,  qui  reposait  sur  la  prédominance 
des  qualités  élémentaires,  telles  que  le  chaud,  le  froid ,  le  sec  et 
Yhumide ,  sur  les  conditions  tirées  partie  des  humeurs,  partie  des 
solides,  ou  de  quelque  partie  solide  en  particulier,  Stahl  pose  en 
principe  que  les  tempéraments  résultent  du  mélange  différent  des 
éléments  constitutifs  des  humeurs  formant  le  sang.  D’après  lui, 
il  y  a  un  tempérament  ou  mélange  des  humeurs  dit  colérique  ou 
bilieux ,  un  second  dit  phlegmatique ,  un  troisième  sanguin  et  le 
quatrième  mélancolique.  Dans  le  premier  cas,  les  humeurs  conte¬ 
nant  une  quantité  notable  de  matière  sulfureuse  sont  légèrement 
fluides  et  très-aptes  à  un  prompt  échauffement  ou  à  une  rapide 
fermentation  corruptive.  Dans  le  second,  les  humeurs  dites  aqueuses 
sont  beaucoup  plus  fluides  et  ne  sont  presque  pas  sujettes  ni  aux 
violentes  inflammations  ni  aux  fermentations,  tandis  qu’elles  sont 
exposées  à  toute  dégénérescence  saline  et  putride.  Dans  le  troi¬ 
sième,  les  humeurs  conservent  un  terme  moyen  entre  les  deux  modes, 
gardent  un  état  de  fluidité  convenable  et  jouissent  d’une  vivacité, 
d’une  couleur  et  d’une  douce  chaleur  naturelle.  Enfin  dans  le  qua¬ 
trième,  les  humeurs  du  corps  possèdent  une  grande  consistance, 
s’épaississent  pendant  leur  fluidité  normale,  sont  moins  sulfureuses 
et  deviennent  plus  terreuses  et  plus  inertes,  Avant  d’aller  plus  loin 


DES  NATURISTES  —  STAHL 


315 

et  d’exposer  les  caractères  de  la  structure  du  corps,  inhérente  à 
chacun  de  ces  tempéraments,  il  est  impossible  de  ne  pas  faire 
remarquer  combien  sont  chimériques  et  vaines  les  altérations  hu¬ 
morales  indiquées  par  l’auteur. 

«  Tempérament  sanguin.  —  Les  personnes  douées  d’un  tem¬ 
pérament  sanguin  sont  douées  d’une  stucture  et  d’une  texture  lâche, 
extrêmement  poreuse  et  spongieuse.  Cette  structure,  en  effet,  est 
d’une  texture  si  spongieuse  et  si  délicate  dans  les  parties  solides 
ayant  une  certaine  mollesse  (comme  le  tissu  charnu,  par  exemple), 
que  le  saug,  bien  qu’abondant,  circule  à  son  aise  et  avec  la  plus 
grande  liberté  dans  les  mailles  d’un  tissu  lâche  et  diffus.  C’est  pour¬ 
quoi  les  corps  construits  dans  de  telles  conditions  et  ayant  de  pa¬ 
reilles  dispositions  naturelles,  possèdent  un  système  vasculaire  de 
petit  calibre,  de  telle  sorte  que  le  sang,  occupant  un  très-grand 
espace  dans  l’étendue  de  ces  parties  poreuses,  doit  être  contenu  en 
moins  grande  quantité  dans  les  vaisseaux  mêmes  : 

«  Et  comme  le  sang,  dans  les  corps  ainsi  constitués,  est  naturel¬ 
lement  très-fluide,  il  résulte  de  cette  espèce  de  mobilité  propor¬ 
tionnelle  du  sang  s’harmonisant  si  bien  avec  la  facilité  des  voies  à 
parcourir,  une  prompte  et  favorable  progression  du  mouvement 
circulatoire,  qui  sé  maintient  et  dure  assez  longtemps.  C’est  pour 
cela  que  chez  les  individus  sanguins  et  chez  lesquels  il  existe  une 
parfaite  analogie  mutuelle  entre  les  humeurs  et  les  parties,  non- 
seulement  la  circulation  ou  mouvement  progressif  des  humeurs  s’ac¬ 
complit  tranquillement  et  librement,  mais  encore  les  sécrétions  et 
les  excrétions,  ainsi  que  l’acte  universel  de  la  vie,  s’opèrent  de  -  la 
manière  la  plus  régulière  et  la  plus  satisfaisante. 

«  Tempérament  bilieux.  —  Chez  les  sujets  doués  d’un  tempé¬ 
rament  colérique  ou  bilieux,  la  texture  coporelle  est  comparati¬ 
vement  plus  serrée,  plus  consistante,  moins  diffuse,  moins  lâche, 
moins  épaisse  et  moins  spongieuse  dans  les  parties  charnues  sur¬ 
tout.  Voilà  d’où  vient  que  ces  parties  paraissent  plus  amaigries, 
quoiqu’elles  soient  cependant  assez  pleines  et  d’une  couleur  quel¬ 
que  peu  vermeille. 

«  Mais  comme  ie  sang  des  personnes  bilieuses  est  extrêmement 
subtil  et  légèrement  fluide,  une  petite  capacité  des  pores  et  des 
méats  suffit  à  son  mouvement  et  à  sa  circulation.  Du  reste,  une 
impulsion  plus  forte  du  sang  à  l’aide  d’une  plus  énergique  contrac¬ 
tion  du  cœur  propre  à  ce  genre  de  tempérament,  supplée  à  cette 
étroitesse  des  voies  circulatoires;  d’ailleurs,  en  pareil  cas  et  avec 
une  semblable  constitution,  les  vaisseaux  sanguins  Ont  Une  capacité 


316  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

plus  grande;  c'est-à-dire  que,  la  masse  sanguine  occupant  chez  ces 
individus  une  moins  grande  étendue  dans  toutes  les  parties  du 
corps,  il  faut  nécessairement  qu’ils  soient  en  plus  grande  quantité 
dans  les  vaisseaux  eux-mêmes.  Toutes  les  fonctions  vitales  se  pas¬ 
sent  du  reste  assez  régulièrement  dans  de  pareilles  constitutions, 
et  tout  ce  qui  s’éloigne  du  type  normal  est  aussitôt  réparé  par  un 
acLe  vital  d’autant  plus  énergique  qu’il  est  ordinaire  et  même  propre 
et  particulier  à  ce  genre  de  tempérament  ;  en  sorte  que  le  mouve¬ 
ment  du  pouls  reçoit  effectivement  une  nouvelle  et  plus  énergique 
impulsion. 

«  Tempérament  phlegmatique.  —  Chez  les  sujets  lymphatiques 
dans  lesquels  le  sang  est  mêlé  à  une  substance  plus  aqueuse,  et 
est  par  conséquent  léger  et  peu  consistant,  il  arrive  aussi  que  tous 
les  autres  tissus  solides  sont  d’une  mollesse  telle,  que  par  elle  on 
peut  aisément  comprendre  quel  est  l’accord,  le  rapport  intime  et 
naturel  qui  existe  entre  les  parties  solides  et  les  fluides.  En  effet, 
quoique  ceux  qm  ont  pour  partage  une  fluidité  trop  aqueuse  du 
sang  aient  aussi  le  reste  de  l’économie  corporelle  d’une  texture 
extrêmement  lâche  et  poreuse,  de  telle  sorte  que  les  voies  soient 
largement  ouvertes  à  la  matière  fluide ,  il  arrive  cependant,  en  de 
pareilles  circonstances,  que  les  tissus  de. ces  mêmes  parties  sont 
doués  d’une  mollesse  intime  et  particulière,  en  vertu  de  laquelle  les 
fibrès  qui  composent  ces  tissus  sont  profondément  et  abondamment 
imbibés  d’une  humidité  aqueuse.  Voilà  d’où  vient  que  lorsque  de 
pareils  tissus  se  gonflent,  ils  conservent  une  sorte  de  mollesse  toute 
particulière,  et  que  ces  parties  dans  un  tel  état  de  gonflement,  se 
comprimant  les  unes  contre  lès  autres,  offrent  au  passage  du  sang 
épaissi  une  résistance  d’autant  plus  grande  que  le  gonflement  est 
plus  marqué.  Or,  c’est  là  ce  qui  procure  à  ces  personnes  lympha¬ 
tiques,  outre  ce  gonflement,  cette  mollesse  des  tissus,  cette  dimi¬ 
nution  de  la  chaleur  naturelle  des  corps,  ainsi  que  cette  couleur  si 
pâle,  si  remarquable,  qui  est  si  commune  et  comme  propre  et 
particulière  à  ces  sortes  de  tempéraments. 

«  De  pareilles  constitutions  organiques  ont  des  vaisseaux  sanguins 
étroits  et  resserrés  ;  et  chose  vraiment  remarquable  qu’on  ne  doit 
pas  oublier  !  une  pareille  crase  sanguine  et  une  semblable  structure 
et  texture  du  corps  favorisent  beaucoup  plus  que  tout  autre  genre 
de  tempérament  une  abondante  collection  de  la  graisse,  c’est-à-dire 
de  l’embonpoint. 

«  Tempérament  mélancolique.  —  Les  sujets  dits  mélancoliques 
ont  les  tissus  de  leurs  organes  plus  épais  et  à  l’abri  de  toute  espèce 


DES  NATURISTES  —  STÀHL  317 

de  mollesse,  soit  physique,  soit  morale  ou  vitale.  Les  parties  po¬ 
reuses,  plus  denses  que  dans  tout  autre  tempérament,  offrent  un 
aspect  plus  serré,  comme  on  le  dit  vulgairement,  une  constitution 
plus  sèche  et  comme  plus  amaigrie.  C’est  précisément  pour  ce  motif 
que  les  individus  doués  d’un  pareil  tempérament  paraissent  avoir 
les  chairs  plus  denses  et  plus  fermes  et  les  os  plus  développés  que 
les  autres  personnes . 

«  En  outre,  la  consistance  et  la  densité  des  tissus  se  refuse 
à  laisser  circuler  aussi  facilement  et  aussi  profondément  le  sang 
déjà  trop  consistant  par  lui-même  ;  à  peine  pénètre-t-il  jusque  dans 
les  mailles  étroites  de  la  peau,  mais  non  pas  suffisamment  pour  lui 
communiquer  une  couleur  tant  soit  peu  vermeille.  Aussi,  voilà 
pourquoi  les  mélancoliques  sont  généralement  d’un  teint  pâle, 
livide,  tombant  même  sur  le  noir. 

<£  En  revanche,  les  individus  qui  ont  une  pareille  constitution, 
sont  doués,  en  dédommagement  d’une  texture  si  dense,  d’une  ca¬ 
pacité  considérable  des  vaisseaux;  leur  pouls  est  un  peu  lent, 
mais  énergique  et  très-développé.  » 

A  cet  exposé  des  tempéraments  littéralement  emprunté  à  Stahl, 
je  préfère  les  données  de  la  médecine  moderne,  qui  sont  beaucoup 
plus  compréhensibles  et  un  peu  moins  hypothétiques.  Nos  tempé¬ 
raments  sanguin,  bilieux,  phlegmatique  et  nerveux  sont  infiniment 
plus  vrais  et  mieux  définis  que  ceux  de  Stahl,  et  l’on  en  trouve  un 
de  plus,  le  tempérament  nerveux,  dont  il  est  impossible  de  ne  pas 
tenir  compte.  Si  les  caractères  anatomiques  des  tempéraments,  tels 
que  les  comprenait  Stahl,  laissent  beaucoup  à  désirer,  il  n’en  est 
pas  de  même  de  leurs  qualités  intellectuelles  et  morales. 

«  Les  sujets  sanguins  jouissent  d’une  liberté  complète  d’esprit  ; 
ils  sont  naturellement  gais,  calmes,  voluptueux;  ils  aiment  à  se 
procurer  abondamment  les  choses  qui  leur  sont  agréables,  et  savent 
se  les  ménager  habilement;  ils  aiment  le  repos;  ils  sont  parfaite¬ 
ment  aptes  aux  affaires  de  peu  d’importance,  avides  d’honneurs, 
recherchant  la  gloire,  surtout  quand  ils  peuvent  l’acquérir  sans  trop 
de  difficultés;  naturellement  sincères,  francs,  sans  ruse  ni  astuce, 
ils  ne  sont  ni  portés  ni  propres  à  la  dissimulation;  ils  sont  les 
défenseurs  de  l’équité  et  de  l’égalité  ;  impropres  aux  affaires  diffici¬ 
les,  et  hésitant  devant  les  choses'  qui  demandent  une  prompte  déci¬ 
sion,  ils  manifestent  même  de  la  crainte  et  de  l’inquiétude  en  face 
d’obstacles  subits  et  graves,  devant  lesquels  peuvent  surgir  certains 
dangers;  incapables  de  donner  un  sage  avis  dans  les  moments  pres¬ 
sants  qui  font  pressentir  un  péril  imminent,  ils  se  livrent  au  déses¬ 
poir  aussitôt  qu’il  se  présente;  mais  ils  sont  tout  rayonnants  de 


318 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

gloire  et  de  bonheur  s’ils  peuvent  se  sortir  d’une  mauvaise  affaire. 
En  d’autre  termes,  ils  exaltent  avec  emphase  leur  habileté  et  leur 
valeur  une  fois  qu’ils  ont  surmonté  une  difficulté  mais  ils  sont 
d’une  timidité  extrême  lorsqu’ils  éprouvent  la  moindre  Contrariété, 
tandis  que,  aussitôt  après  que  le  danger  s’est  dissipé,  ils  prônent 
bien  haut  leur  génie,  et  sont  complètement  rassurés. 

«  Les  personnes  à  tempérament  bilieux  jouissent  aussi,  le  plus 
souvent,  du  libre  essor  de  leurs  facultés  intellectuelles;  ils  sont 
même  assez  calmes  pour  ne  pas  manifester  de  la  crainte  au  moment 
du  danger,  et  attendent  avec  assez  de  résignation  ce  qui  peut  leur 
arriver  de  fâcheux  :  aussi  sont- ils  vigilants,  alertes  et  vifs;  ils  sont 
aptes  et  prompts  aux  affaires ,  et  manifestent  surtout  dans  leur 
administration  une  vivacité,  une  adresse  et  une  habileté  sans  exem¬ 
ple;  peu  patients  quand  il  surgit  des  embarras,  emportés  et  violents 
par  nature,  ils  sont  toujours  prêts  à  résister  et  à  lutter  avec  opini⬠
treté  contre  fout  obstacle  qui  vient  renverser  ou  contrarier  leurs 
projets;  intrépides  dans  le  danger,  ils  sont  ardents  et  fougueux  dans 
l’emploi  des  moyens  propres  à  le  dissiper;  ils  sont  . actifs  et  labo¬ 
rieux  dans  le  besoin,  et  si  parfois  il  leur  survient  quelque  chose  de 
très-fâcheux,  ce  n’est  pas  là  pour  eux  un  motif  de  devenir  timides  ; 
ils  deviennent  même  téméraires,  et  portés  à  trouver  une  excuse  de 
leur  défaite  dans  la  grandeur  des  dangers  qu’ils  s’exagèrent  plutôt 
que  de  ne  pas  en  tenir  compte.  Ils  sont,  par  cela  même,  glorieux, 
fiers,  méprisant  et  dédaignant  facilement  les  autres;  naturellement 
courageux,  ils  ont  en  horreur  l’oisiveté;  toujours  prêts  à  agir,  ils 
persistent  résolûment  dans  leurs  entreprises,  jusqu’à  ce  qu’ils  aient 
atteint  le  but  qu’ils  se  sont  proposé. 

«  Les  sujets  phlegmatiques,  au  contraire,  sont  indolents,  lâches 
et  engourdis;  ils  jouissent,  sans  doute,  des  plaisirs  et  des  biens 
qu’ils  possèdent,  mais  en  manifestant  à  cet  égard  une  satisfaction  des 
plus  insignifiantes,  provenant  évidemment  non  d’une  profonde  ap¬ 
préciation,  d’un  sentiment  intime  du  peu  d’importance  de  ces  objets, 
mais  bien  certainement -plutôt  d’un  jugement  froid  et  d’une  sensi¬ 
bilité  complètement  engourdie. 

<(  Ils  poussent  l’esprit  de  sécurité  et  l’amour  du  repos  jusqu’à 
l’oisiveté  et  à  l’engourdissement  le  plus  absolu  ;  ils  sont  lents,  apa¬ 
thiques  et  négligents  dans  toutes  leurs  actions;  généralement  enne¬ 
mis  du  travail,  se  dégoûtant  facilement  de  leurs  travaux  ordinaires 
et  se  montrant  enfin  languissants  et  exténués  de  fatigue  à  la  moindre 
occupation  ;  impropres  à  toute  affaire,  ils  sont  sans  soucis,  avares 
par-dessus  tout,  dans  la  crainte  principalement  qu’en  perdant  les 
biens  présents  ils  ne  soient  forcés  de  se  livrer  à  de  nouveaux  travaux. 


des  naturistes  —  stahl  319 

«  Ils  sont  méticuleux,  timides  et  inquiets  à  la  moindre  difficulté 
qui  surgit  dans  leurs  affaires,  se  livrant  facilement  au  désespoir  dans 
les  dangers  pressants;  ils  affectent  une  plus  parfaite  tranquillité 
d’âme  dans  les  moments  extrêmes  (comme,  par  exemple,  à  l’instant 
de  la  mort)  que  dans  les  épreuves  dangereuses  moins  graves,  mais 
par  lesquelles  ils  sont  si  profondément  impressionnés. 

«  Les  mélancolique  s,  d’ordinaire  assez  confiants  et  rassurés  à 
l’égard  des  choses  présentes,  sont  continuellement  dans  le  doute 
pour  l’avenir,  dont  ils  se  défient  sans  cesse,  car  ils  sont  naturelle¬ 
ment  défiants  et  soupçonneux. 

«  Ils  pèsent  et  apprécient  les  choses  avec  justesse  et  discerne¬ 
ment,  sans  haine  et  sans  passion;  ils  font  preuve  d’un  jugement 
droit  et  sain  dans  l’estimation  des  choses  utiles  et  agréables,  f⬠
cheuses  ou  contraires,  incertaines  et  dangereuses,  à  moins  que  leur 
esprit  ne  soit  absorbé  et  sans  cesse  attentif  à  ce  qui  peut  leur  arri¬ 
ver  de  pire  que  le  mal  qu’ils  éprouvent  déjà  et  dans  lequel  ils  sont 
tombés.  t 

«  Voilà  pourquoi  ils  sont  circonspects,  vigilants,  prévoyants  et 
pensifs;  d’une  assiduité  rare,  ils  sont  toujours  prêts  à  des  travaux 
modérés  et  attentifs  à  ceux  qui  sont  nécessaires  ;  industrieux,  sou¬ 
cieux,  pleins  de  sollicitude  et  de  vigilance,  ils  sont  infatigables,  à 
moins  que  la  crainte  et  le  tremblement  qui  en  est  la  conséquence 
ne  viennent,  dans  les  choses  dont  les  résultats  sont  douteux,  abattre 
et  saper  leurs  forces.  Dans  les  événements  sérieux  et  hérissés  de 
grandes  difficultés,- ils  sont  moins  faciles  à  se  désespérer  que 
prompts,  à  prendre  une  détermination  extrême  en  vue  des  maux  qui 
leur  paraissent  d’une  imminente  gravité  et  qu’ attentivement  appli¬ 
qués  à  parvenir  à  leur  but.  Les  sujets  mélancoliques  sont,  en  outre, 
fermes  dans  leurs  résolutions,  attendu  surtout  qu  ils  n’entreprennent 
jamais  rien  sans  raison  valable  et  majeure,  mais  alors  seulement 
que  la  chose  leur  a  paru  très-importante.  Ils  sont  ennemis  de  la 
fraude,  si  ce  n’est  lorsqu’ils  croient  nécessaire  d’user  de  ruse  et 
d’adresse;  amis  de  la  justice  et  de  l’équité,  ils  abhorrent  par  cela 
même  la  fourberie  et  la  dissimulation  lorsqu’ils  connaissent  fran¬ 
chement  la  vérité  d’un  mensonge.  Véridiques  autant  qu’il  est  donné 
à  l’homme  de  l’être,  ils  sont  généralement  des  juges  intègres  et 
incorruptibles  ;  ils  sont  de  sincères  et  fidèles  amis,  mais  difficiles  à 
se  laisser  aller  et  peu  confiants.  Généralement  équitables  et  bons, 
ils  ne  sauraient  avoir,  à  leur  tour,  confiance  en  la  justice  des  autres; 
car  ils  sont  naturellement  soupçonneux,  et  voient  toujours  les  évé¬ 
nements  sous  un  aspect  fâcheux  »  (page  115).  - 
L'originalité  et  la  finesse  de  cette  élude  morale  des  tempéraments 


320  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

ne  sauraient  échapper  à  personne  et  révèlent  un  talent  de  premier 
ordre.  Il  est  dificile  d’analyser  avec  plus  de  vérité  l’influence  de  la 
constitution  physique  sur  les  facultés  morales,  et  sauf  quelques 
affirmations  un  peu  exagérées  ou  contestables,  comme  celle-ci  : 

«  avides  d'honneurs  ,  recherchant  la  gloire  quand  ils  peuvent 
l’acquérir  sans  trop  de  difficultés  »,  p.  142,  ou  cette  autre, 
p.  115  :  «  Ils  sont  ennemis  de  la  fraude ,  si  ce  n’est  lorsqu’ils 
croient  nécessaire  d’user  de  ruse  et  d’adresse  »,  les  effets  mo¬ 
raux  de  tempérament  sont  racontés  par  Stahl  avec  une  vivacité  et 
une  variété  d’expressions  qui  ne  sauraient  passer  inaperçues.. 

A  l’étude  des  tempéraments  succède  celle  de  l’activité  vitale,  dif¬ 
férente  selon  les  périodes  de  la  vie,  très-considérable  pendant  les 
sept  premiers  septénaires,  et  diminuant  à  partir  de  la  cinquantième 
année  sans  qu’on  puisse  en  donner  la  raison  satisfaisante.  Pour  lui, 
l’usure  de  l’organisation,  la  constitution  vicieuse  de  la  matière  et 
des  organes  n’expliquent  rien,  et  il  déclare  ne  pas  comprendre  pour¬ 
quoi  «  l’acte  vital  conservateur  qui  se  maintient  pendant  cinquante, 
soixante-dix  et  même  cent  ans,  ne  peut  point  manifester  perpétuel¬ 
lement  sa  puissance.  » 

Après  avoir  montré  le  mouvement  des  humeurs  et  du  sang  cons¬ 
tituant  une  partie  de  l’instrumentation  de  la  vie,  formant  les  tem¬ 
péraments  et  entretenant  l’activité  vitale,  Stahl  revient  pour  la  déve¬ 
lopper  sur  son  idée  que  les  sécrétions  et  les  excrétions  sont  les 
véritables  derniers  actes  de  la  vie.  Pour  lui,  en  effet,  ces  deux 
fonctions  ne  sont  pas  des  actes  mécaniques  ou  chimiques,  elles  sont 
le  résultat  de  Y  action  d’un  agent  directeur  très-spécial  ainsi  que 
d’une  très-sage  et  habile  direction  élective.  »  (Page  441.)  La 
lymphe,  le  sérum,  la  sueur,  burine,  le  mucus,  la  bile,  les  excré¬ 
ments,  le  sperme,  le  lait,  la  salive,  la  graisse,  etc.,  sont  les  preuves 
de  cette  action  élective. 

Dans  la  section  suivante,  Stahl  étudie  l’influence  des  choses  non 
naturelles  sur  la  vie  :  1°  l’air,  2°  les  aliment?,  3°  les  aliments  et  les 
boissons,  4°  le  sommeil  et  la  veille,  5°  les  passions  de  l’âme  ou  af¬ 
fections  de  l’esprit,  6°  enfin  les  humeurs  qui  doivent  être  excrétées. 

1°  De  l’air.  —  A  l’époque  de  Stahl  on  ignorait  complètement  le 
rôle  attribué  plus  tard  à  l’air  dans  la  respiration,  dans  l’hématose  et 
dans  la  calorification  par  Lavoisier.  Alors,  on  ne  considérait  cet 
agent  que  comme  un  moyen  de  déplisser  les  bronches,  les  vaisseaux 
du  poumon,  et  par  cela  même  de  précipiter  lé  cours  du  sang  dont 
l’activité  engendrait  de  la  chaleur.  On  ne  savait  pas  davantage  qu’il 
y  eût  du  gaz  oxygène  dissous  dans  le  sang  et  dont  le  contact  et  l’é- 


DES  NATURISTES  —  STAHL 


321 

change  au  sein  des  tissus  produisaient  une  notable  élévation  de  tem¬ 
pérature.  De  ce  défaut  de  connaissances  résultaient  de  nombreuses 
erreurs,  et  Slahl  a  pu  écrire  :  «  Pour  ce  qui  est  de  l’air,  bien  qu’il 
ne  soit  pas  absolument  nécessaire  à  la  vie,  ce  qui  est  démontré  par 
l’existence  du  fœtus  dans  le  sein  de  sa  mère  sans  qu’il  ait  aucune 
communication  avec  l’air  atmosphérique,  il  devient  d’une  absolue 
nécessité  après  sa  naissance....  »  (page  244.)  Nous  ne  ferons 
pas  à  Stahl  le  reproche  d’ignorer  les  découvertes  de  Lavoisier  ou  de 
Magnus,  mais  c’est  une  remarque  importante  à  faire  si  l’on  veut 
comprendre  la  théorie  singulière,  et  désormais  à  oublier,  de  Stahl 
sur  la  respiration. 

2°  Aliments  et  boissons.  — Stahl  ne  connaissait  pas  mieux  la 
théorie  de  la  digestion  que  celle  de  la  respiration,  aussi  ne  sort-il 
guère  des  vulgarités  du  sujet  qu’il  traite  en  hygiéniste  superficiel 
plutôt  qu’en  physiologiste  étudiant  les  modifications  intimes  de  l’a¬ 
liment  depuis  son  introduction  dans  l’estomac  jusqu’à  son  animali¬ 
sation.  G’est  ce  qu’on  juge  plus  sûrement  encore  à  l’occasion  d’un 
chapitre  intitulé  De  la  nutrition,  qui  se  trouve  un  peu  plus  loin 
(p.  318),  et  où,  au  milieu  d’appréciations  remarquablement  élevées, 
se  trouvent  des  erreurs  que  les  connaissances  arriérées  de  l’époque 
font  comprendre  sans  les  excuser. 

3°  Mouvement  et  repos;  —  4°  des  excréments.  — Ces  deux  cha¬ 
pitres  ne  renferment  que  des  notions  d’hygiène  vulgaire  aussi  an¬ 
ciennes  que  la  médecine. 

5°  Du  sommeil.  —  Le  chapitre  sur  le  sommeil  rappelle  immé¬ 
diatement  l’attention  du  lecteur  sur  le  philosophe  médecin  qui  a 
montré  dans  l’analyse  des  facultés  de  l’âme  une  si  grande  expé¬ 
rience  du  sujet. 

Le  sommeil  est  pour  les  organes  des  sens  ce  que  le  repos  est  au 
mouvement  volontaire.  C’est  un  mode  d’activité  de  l'âme,  «  un 
effet  auquel  l’âme  se  prête,  qu’elle  laisse  librement  s’accomplir,  ou 
mieux  encore  comme  un  phénomène  que  l’âme  elle-même  doit, 
peut  et  veut  habituellement  se  charger  de  produire  et  d’exécuter 
avec  un  ordre  et  une  méthode  à  elle  propres  »  (page  288.)  Il  y  a  là 
une  véritable  erreur  du  physiologiste,  car  s’il  est  incontestable  que 
le  sommeil  soit  indispensable  à  la  lucidité  dans  l’état  de  veille  et  à 
la  prompte  disposition  de  l’âme  à  sentir  et  à  penser,  il  est  certain 
que  la  fatigue  des  organes  des  sens  en  est  le  point  de  départ,  et  que 
c’est  à  l’épuisement  de  la  sensibilité  sensorielle  qu’il  faut  en  attri¬ 
buer  la  manifestation.  A  cet  égard,  le  sommeil  s’impose  à  l’activité 

BOUCHOT.  21 


322  HISTOIRE  DË  L k  MÉDECINE 

humaine,  et  c’est  là  un  effet  du  physique  sur  le  moral  contre  lequel 
celui-ci  peut  entreprendre  une  lutte  temporaire  dans  laquelle  il  fi¬ 
nira  toujours  par  succomber. 

L’activité  humaine  peut  résister  au  sommeil,  mais  il  faut  que 
tôt  ou  tard  elle  cède  à  la  fatigue  ;  la  lutte  est  impossible  et  le  bour¬ 
reau  qui,  par  ses  excitations  continuelles,  empêche  l’homme  de 
s’endormir,  ne  met  pas  plus  de  huit  jours  à  le  tuer. 

Tout  ce  que  dit  Stahl  des  effets  de  Y  activité  de  Vâme,  des  pas¬ 
sions,  de  Yhàbitude,  des  tempéraments  bilieux,  mélancoliques  ou 
sanguins  ;  —  des  âges  sur  la  durée  et  sur  la  lourdeur  du  sommeil, 
ne  change  rien  à  celte  manière  de  voir.  L’homme  s’endort  forcément 
après  avoir  épuisé  la  sensibilité  propre  aux  organes  des  sens,  abso¬ 
lument  comme  lorsqu’il  a  épuisé  la  force  contractile  des  muscles 
par  le  mouvement,  il  prend  le  repos  nécessaire  à  la  reproduction 
de  la  contractilité. 

Dans  le  chapitre  suivant  cansacré  à  l’effet  des  affections  de  l'âme, 
Stahl,  après  avoir  déclaré  que  les  actes  vitaux  ont,  par  leur  régula¬ 
rité  et  par  leurs  altérations,  une  grande  influence  sur  les  mouve¬ 
ments  de  l’esprit,  déclare  qu’il  y  a  réciprocité  et,  que  les  affections 
de  l’esprit  ont  une  telle  influence  sur  les  actes  vitaux,  «  que  les 
affections  morales  les  plus  légères  ont  un  grand  retentissement  sur 
l’organisme  et  y  produisent  quelquefois  des  effets  très-fâcheux, 
provoquant  tantôt  un  excès,  tantôt  un  défaut  dans  les  mouvements 
vitaux.  »  (Page  299.)  Lajoie,  la  colère,  la  frayeur,  le  dégoût,  etc., 
provoquent  dans  l’acte  circulatoire  de  grands  et  soudains  change¬ 
ments,  ayant  une  grande  influence  sur  la  production  secondaire  des 
maladies  les  plus  variées.  L’habitude,  affection  de  l’âme  qui  nous 
porte  à  entreprendre  et  à  exercer  normalement  et  convenablement 
certaines  actions,  a  une  influence  analogue,  et  l’on  sait,  en  effet, 
qu’elle  est  l’origine  d’accidents  pathologiques  plus  ou  moins  graves. 
Tout  cela  explique  à  merveille  l’influence  du  moral  sur  le  physique, 
et  c’est  un  point  désormais  acquis  à  la  science. 

Il  ne  suffisait  pas  à  Stahl  de  rechercher  les  conditions  générales 
de  la  constitution  et  de  la  conservation  de  l’homme.  Voulant  ap¬ 
profondir  davantage  ce  sujet,  il  revient  sur  ses  pas  et  s’occupe  de 
nouveau  de  la  nutrition.  Son  intention  est  de  faire  connaître  les 
circonstances  spéciales  (p.  318),  et  dès  les  premières  ligne  il  pose 
le  problème  à  son  point  de  vue,  en  termes  suffisamment  explicites 
pour  ne  pas  laisser  prise  à  l’équivoque. 

Voici  comment  il  s’exprime  : 

«  Dans  le  phénomène  de  la  nutrition ,  Vâme  manifeste  une 
puissante  énergie,  tant  de  volition  que  de  direction  motrice  pro- 


DES  NATURISTES  —  STARL  323 

portionnée  à  des  intentions  certaines.  Ses  différentes  phases  sont 
l’ appétit  ;  l'introduction  des  aliments  dans  la  bouche  et  leur  mé¬ 
lange  avec  la  salive  ;  le  séjour  des  aliments  dans  l’estomac  et  les 
intestins  ;  le  broiement  et  le  ramollisement  convenable  des  aliments 
nécessaires  à  former  la  crase  corporelle  ;  la  distribution  de  la  ma¬ 
nière  alimentaire  aboutissant  à  l’assimilation  de  ses  particules.  Nul 
doute  que  dans  la  nutrition,  la  vie,  différente  selon  les  âges  et  les 
constitutions,  n’agisse  différemment  sur  la  masse  alimentaire  pour 
y  prendre,  selon  les  tissus  et  même  dans  les  parties  différentes 
d’un  même  tissu,  des  molécules  particulières  en  leur  imprimant 
une  direction  proportionnée  à  des  intentions  certaines.  » 

Mais  il  y  a  dans  cet  acte  des  phénomènes  chimiques  qui  consti¬ 
tuent  la  théorie  moderne  de  la  digestion,  et  sous  ce  rapport,  Stahl, 
qui  dédaigne  profondément  la  partie  physique  du  sujet  (p.  318),  se 
place  volontairement  et  pour  toujours  bien  au-dessous  de  notre 
physiologie  actuelle. 

loi,  le  seul  mérite  de  Stahl  est  de  rapporter  à  l’âme  ce  qu’il  at¬ 
tribue  à  la  vie  en  général,  afin  d’éviter  l’erreur  de  quelques-uns  de 
ses  contemporains,  qui  pensaient  que  certaines  parties  des  animaux 
prises  en  nourriture  sont  plus  propres  à  la  nutrition  de  certains  or¬ 
ganes  que  ne  le  sont  d’autres  parties  différentes  de  ces  mêmes 
animaux.  Il  voulait  évidemment  parler  des  adeptes  de  Van  Hel- 
mont,  car  il  fait  comprendre  que  cétte  manière  de  voir  suppose 
l’existence  de  ces  esprits  architectes  intimement  unis  à  la  subs¬ 
tance  matérielle  de  ces  portions  animales  dont  nous  nous  nourris¬ 
sons,  et  qui,  pour  ce  motif,  devraient  déployer  et  exercer  leur 
énergique  efficacité  dans  un  tout  autre  corps .  Dans  la  crainte  qu’on 
ne  l’accuse  de  rapporter  des  choses  que  personne  n’a  jamais  dites, 
il  cite  avec  une  certaine  ironie  des  exemples  qui  sont  aussi  curieux 
que  divertissants;  il  se  demande  comment  on  a  osé  prétendre  que 
la  tunique  interne  de  l’estomac  des  poules  ait  la  faculté  de  donner 
de  la  force  et  de  la  vigueur  à  l’estomac  ;  comment  l’utérus  du  lièvre 
en  tant  qu’animal  fécond  pouvait  avoir  la  propriété  de  guérir  la  sté¬ 
rilité  des  femmes  ;  et  comment  les  poumons  de  renard  ont  la  puis¬ 
sance  de  remédier  aux  affections  pulmonaires  de  l’espèce  humaine. 
Sous  ce  rapport,  il  est  superflu  d’ajouter  que  la  critique  de  Stahl 
était  fondée,  et  que  sa  doctrine,  bien  que  trop  générale,  était  mille 
fois  supérieure  à  de  telles  absurdités. 

Après  l’exposé  des  principes  de  la  conservation  de  l’individu  de¬ 
vaient  venir  ceux  qui  concernent  la  conservation  de  l’espèce,  et  la 
section  IV  de  ce  volume  a  pour  objet  la  génération.  Bien  que  cet 
exposé  se  ressente  beaucoup  de  l’époque  de  sa  publication  pour  le 


324  HISTOIRE  DE  U  MÉDECINE 

rôle  accordé  à  la  femelle  dans  la  reproduction  des  êtres,  puisque  la 
science  ne  connaissait  alors  que  les  travaux  de  Malpighi  sur  l’œuf 
des  gallinacés  et  qu’elle  ignorait  ceux  de  Graaf  et  de  Baër,  Stahl 
reste  toujours  à  la  même  hauteur  philosophique  et  ses  conclusions 
sont  toujours  identiques.  La  matière  n’est  rien  et  elle  obéit  à  une 
action  étrangère.  . 

«  Attribuer  à  l’âme  humaine  cette  puissance  de  former  le  corps 
et  de  l’entretenir  par  une  nutrition  continuelle  durant  toute  la  vie, 
ce  n’est  point  lui  imposer  une  fonction  plus  difficile  que  celle  que 
nous  lui  attribuons  en  lui  assignant  la  puissance  de  régir  et  de 
diriger  les  mouvements  du  corps;  c’est  là,  sans  contredit,  ün 
fait  dont  les  sages  appréciateurs  sont  pleinement  convaincus.  » 
(Page  386.) 

Cet  argument,  qui  est  devenu  celui  de  tous  les  animistes,  se  re¬ 
trouve  presque  textuellement  dans  le  livre  récent  de  M.  Bouillier 
sur  V unité  du  principe  vital  et  de  V âme  pensante.  La  crainte  de 
n’être  pas  assez  explicite  tourmentait  Stahl,  car  il  ajoute  aux  lignes 
précédentes  le  paragraphe  suivant  : 

«  Si  nous  revenons  si  souvent  sur  ces  matières,  c’est  afin  que 
l’on  n’oublie  jamais  que  le  rôle  principal  appartient  ici  aux  actions 
et  nullement  aux  matières,  et  que  ces  actions  ne  s’exécutent  pas 
dans  mais  bien  sur  ces  matières  ;  de  telle  sorte  que  ces  dernières 
sont  absolument  passives,  généralement  très-indifférentes  à  l’égard 
des  actions,  et  purement  obéissantes  à  la  disposition  tout  active  et 
l’arrangement  qu’en  fait!}  âme  pour  confectionner  telle  ou  telle 
structure,  telle  ou  telle  forme  :  c’est  là  ce  qu’il  importe  de  re¬ 
marquer.  (Page  386.) 

Pour  Stahl,  qui  avait  adopté  les  travaux  de  Malpighi  pour  les  gé¬ 
néraliser,  la  matière  de  la  formation  du  fœtus  était  fournie  par  la 
femelle,  et  contrairement  à  Leuwenhoeck,  qui  pensait  que  le  prin¬ 
cipe  matériel  venait  de  l’homme,  il  devina  que  chez  la  femme  il 
devait  en  être  de  même  que  dans  le  règne  animal.  11  écrit  même 
cette  phrase  significative  à  propos  des  grossesses  extra -utérines 
dans  les  trompes  de  Fallope  : 

«  Elles  constituent  dans  l’espèce  humaine  les  conduits  à  travers 
lesquels  les  ovules  sont  transportés  des  ovaires  dans  la  cavité  uté¬ 
rine  et  tiennent  exactement  la  place  des  trompes  utérines  des  es¬ 
pèces  bestiales  qui  produisent  plusieurs  petits  à  la  fois,  et  qui, 
conservant  ordinairement  dans  ces  trompes  non  pas  un  seul,  mais 
plusieurs  fœtus,  les  y  portent  jusqu’à  parfait  développement  et 
même  jusqu’au  jour  de  leur  naissance.  »  (Page  389.) 

Une  fois  ce  fait  établi,  Stahl  donne  les  détails  de  la  formation  du 


DES  NATURISTES  —  STAHL 


325 


fœtus  par  ses  adhérences  à  l’organisme  maternel,  il  indique  ses  en¬ 
veloppes,  sa  position,  le  terme  de  sa  délivrance  et  un  peu  le  méca¬ 
nisme  de  sa  naissance.  Ce  sont  des  choses  qu’il  suffit  d’indiquer. 

Après  avoir  achevé  l’étude  de  tout  ce  qui  peut  se  rapporter  d’une 
manière  directe  à  l’acte  même  de  la  conservation  vitale,  Stahl  déclare 
qu’il  n’est  pas  moins  utile  d’étudier  un  acte  qui,  bien  qu’il  ne  pa¬ 
raisse  pas  concourir  directement  à  la  conservation  de  la  vie,  est  du 
moins  d’une  grande  utilité  pour  faire  éviter  au  corps  les  plus  com¬ 
munes  occasions  de  destruction,  et  que  l’on  retrouve  dans  toutes 
les  fins  principales  de  la  vie  humaine.  Il  s’agit  du  sens  en  général 
et  des  sensations ,  cela  fait  l’objet  de  la  section  V. 

D’après  Stahl,  la  fin  première  Ae  la  sensation  est  de  toute  ma¬ 
nière  la  conservation  de  la  structure  du  corps  par  le  moyen  des 
mouvements  volontaires  locaux,  en  mettant  le  corps  à  l’abri  de 
tout  objet  nuisible  ou  en  l’éloignant  de  tout  ce  qui  pourrait  l’ affecter 
péniblement,  et  la  sensation  est  un  phénomène  actif  de  l’âme  : 
1°  parce  qu’il  y  a  pour  elle  nécessité  de  conserver  la  structure  du 
corps;  2°  parce  qu’elle  agit  sur  et  par  les  organes  sous  l’influence 
du  sentiment. 

Les  nerfs  ne  sont  alors  que  l’instrument  suprême  et  immédiat  de 
la  sensibilité  à  l’aide  duquel  la  perception  ou  notion  réelle  des 
espèces  sensibles  est  transmise  A  l’âme.  Ils  n’agissent  que  sous 
l’empire  de  cet  agent  moteur  qui  les  met  en  action,  selon  l’impul¬ 
sion  de  la  volonté,  et  en  tant  que  ce  mouvement  impulsif  est  volon¬ 
taire. 

Malheureusement  pour  cette  doctrine,  il  y  a  deux  espèces  de 
sensibilité  :  l’une  consciente,  qui  peut  aider  l’homme  à  se  défendre 
contre  ce  qui  pourrait  nuire  à  la  structure  de  son  corps,  à  condition 
que  l’objet  nuisible  se  montre  en  face  ou  dans  l’état  de  veille  ;  et 
l’autre  • inconsciente ,  incarnée  dans  les  tissus,  quelle  que  soit  leur 
structure.  La  première  a  pour  instrument  des  nerfs  communiquant 
les  impressions  aux  centres  nerveux  qui  réagissent  par  la  volonté  ; 
et  la  seconde,  indépendante  des  nerfs,  paraît  être  un  des  attributs 
de  la  vie,  car  elle  existe  ayant  l’apparition  du  système  nerveux,  à 
une  époque  où  la  réaction  a  déjà  lieu,  mais  sans  l’auxiliaire  de  la 
volonté.  Au  point  de  vue  physiologique,  ces  faits  contredisent  abso¬ 
lument  la  théorie  de  Stahl,  qui  demande  à  la  volonté  plus  qu’elle 
ne  peut  accorder,  et  son  ensemble  n’eût  pas  été  modifié,  si  tenant 
compte  des  actes  prévoyants  mais  inconscients  de  la  nature,  il  lui 
eût  laissé  la  toute-puissance  d’action  contre  lés  perceptions  sen¬ 
sibles  et  insensibles  dont  les  nerfs  et  les  tissus  non  pourvus  de  nerfs 
sont  l’instrument  de  propagation. 


326  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Malgré  ses  idées  dogmatiques,  Stahl  ne  dédaignait  pas  les  lu¬ 
mières  de  l’observation,  et,  comme  le  premier  empirique  venu,  il 
disait  que  la  pathologie  devait  consister  dans  l’observation  exacte 
et  sérieuse  des  maladies,  tant  sous  le  rapport  de  leur  caractère 
universel,  qui  nous  aide  à  découvrir  quels  en  sont  le  siège,  la 
marche  et  les  symptômes,  que  sous  le  rapport  des  causes  dont  la 
juste  appréciation  nous  fournit  les  indications  thérapeutiques  qui 
en  découlent  et  lés  médications  propres  à  en  triompher. 

Nonobstant  ce  principe,  dont  il  s’écarte  assez  facilement,  Stahl 
expose  la  pathologie  spéciale  avec  un  grand  bonheur  d’observation, 
mais  il  ne  pénètre  pas  toujours  au  fond  des  questions.  Il  ne  fait  sou¬ 
vent  que  les  effleurer  sans  les  résoudre.  Son  exposition  est  une 
lumière  pour  la  pathologie,  elle  la  fait  comprendre  d’une  certaine 
manière  à  qui  la  connaît  déjà,  mais  elle  ne  l’apprendrait  pas  à  celui 
qui  l’ignore.  C’est  le  manifeste  d’un  chef  d’école,  et  non  le  tableau 
de  nos  maladies.  Qui  ferait  ainsi  aujourd’hui  ne  trouverait  pas  de 
lecteurs.  Nous  détestons  la  prolixité;  et  en  médecine  il  est  certain 
que  les  preuves  valent  mieux  que  les  hypothèses. 

Stahl  débute  par  quelques  considérations  sur  l’étude  des  causes 
efficientes  ou  instrumentales;  procatarctiques,  c’est-à-dire  occa¬ 
sionnelles*  ou  prédisposantes,  c’est-à-dire  antécédentes,  et  enfin 
continentes,  et  il  s’occupe  de  la  souffrance  en  général. 

Dès  le  berceau,  l’homme  tout  entier  n’est  que  maladie,  a  dit 
Hippocrate.  Cela  est  vrai,  mais  sont  moins  malades  1°  ceux  qui, 
suivant  un  régime  de  vie  simple  et  frugale,  mettent  un  juste  rapport 
entre  la  quantité  et  la  qualité  de  leurs  aliments  ;  2°  ceux  qui,  me¬ 
nant  une  vie  active  et  laborieuse,  sont  plus  spécialement  soumis 
aux  fatigues  du  corps  qu’aux  travaux  de  l’esprit  ;  3°  ceux  qui  sont 
exempts  des  passions  vives  et  des  mouvements  immodérés  de  l’âme  ; 
4°  enfin,  ceux  surtout  qui,  complètement  à  l’abri  de  toute  perturba¬ 
tion  accidentelle  et  violente,  s’accoutument  peu  à  peu  à  certaines 
commotions  devenues  plus  faciles  à  supporter  plutôt  par  le  fait 
même  de  leur  fréquente  répétition  que  par  leur  propre  modération. 

Sont  au  contraire  plus  souvent  malades  ceux  qui  usent  d’un 
régime  plus  varié  que  simple,  ceux  qui,  plongés  dans  la  noncha¬ 
lance  et  dans  l’oisiveté,  se  livrent  avec  excès  aux  plaisirs  de  la 
table;  ceux  dont  les  mœurs  sont  un  peu  trop  relâchées  ou  qui  se 
laissent  aller  aux  caprices  et  aux  aberrations  de  leur  esprit,  ce  à 
quoi  sont  particulièrement  exposés  les  gens  qui  font  un  usage  immo¬ 
déré  de  la  faculté  de  raisonner;  ceux  qui  ont  des  habitudes  morbi¬ 
fiques,  et  enfin  ceux  qui  ont  chez  leurs  parents  des  maladies  héré¬ 
ditaires. 


DES  NATURISTES  —  STAHL 


327 

Mais,  quoi  qu’il  arrive,  il  y  a  chez  le  malade  uue  énergie  morbide 
qu’anéantit  ordinairement  l’énergie  vitale  au  moyen  de  laquelle  le 
corps  retrouve  son  équilibre  et  rentre  dans  son  intégrité.  Cette 
pensée  revient  à  chaque  page  et  fait  l’objet  de  deux  chapitres,  l’un 
(p.  42)  ayant  pour  titre  :  Disposition  apparente  du  corps  à  subir 
des  lésions,  et  de  la  force  vitale  à  s’opposer  àla  transformation 
de  ces  lésions  en  maladies,  et  l’autre  (p.  45),  dans  lequel  Stahl 
indique  la  cause  de  ce  phénomène. 

La  section  IV  est  consacrée  aux  véritables  causes  particulières 
des  maladies  :  telles  que  la  pléthore,  X épaississement  du,  sang,  la 
diversité  naturelle  des  mouvements  extraordinaires  nécessaires, 
c’est-à-dire  l’action  vitale  individuelle,  la  disposition  du  tempéra - 
ment  à  la  maladie,  la  disposition  suivant  les  âges,  etc. 

Après  cette  étude  de  ce  que  Stahl  appelle  «  la  disposition  tant 
du  corps  que  de  l’économie  vitale  touchant  les  causes  et  les  effets 
opposés  à  l’ordre  et  au  caractère  naturel  des  choses»,  vient  l’exposé 
«  des  espèces  subalternes  d’affections  plus  simples  »,  hémorrhagies, 
congestions  sanguines. 

§  Ier.  —  HÉMORRHAGIES. 

Les  hémorrhagies  spontanées  d’un  sang  puf  et  vermeil,  sans  dou¬ 
leur- ni  malaise,  sont  des  évacuations  utiles  dont  on  méconnaît  trop 
souvent  l’importance  finale.  Leur  retour  est  utile  ainsi  que  leur  ré¬ 
gularité,  réglé  par  l’habitude,  <c  ce  vrai  tuyau  de  toute  direction 
motrice  »,  et  leur  suppression  est  chose  dangereuse.  C’est  une 
nécessité  incontestable  de  connaître  et  de  bien  apprécier,  d’une 
part  :  la  puissante  efficacité  des  efforts  et  des  mouvements  tendant  à 
l’excrétion  libre  du  sang,  et  d’autre  part,  les  phénomènes  particu¬ 
liers  qui  suivent  inévitablement  de  tels  efforts,  impuissants  à 
atteindre  leur  but  final,  salutaire,  et  qui  leur  succèdent  d’une  ma¬ 
nière  naturelle,  régulière  et  proportionnée. 

Les  hémorrhagies  par  violence,  telles  que  les  lochies,  les  épistaxis 
précédées  de  prurit  ou  d’écorchure  nasale;  —  les  hémoptysies  et  les 
métrorrhagies,  suite  d’un  effort  :  —  les  hémorrhagies  par  traumatisme 
ou  par  crainte  du  danger  que  court  l’économie  corporelle  à  l’occa¬ 
sion  des  stases  et  des  engorgements  qui  peuvent  résulter  d’une 
trop  grande  abondance  de  sang ,  forment  la  seconde  classe  d’hé¬ 
morrhagies  admise  par  Stahl. 

D’après  lui,  la  vraie  disposition  causale  aux  hémorrhagies  est  la 
pléthore,  aidée  du  mouvement  tonique  formant  ce  molimen  hœ- 
morrhagium,  ou  effet  hémorrhagique,  qui  précède  tous  les  écoule- 


328  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

ments  sanguins  de  cette  nature.  Ces  hémorrhagies,  proportionnées 
à  la  surabondance  actuelle  du  sang,  sont  très-utiles  :  1°  en  vue  d’un 
but  final  déterminé,  et  elles  sont  nécessaires  pour  évijer  de  plus 
graves  dangers  ultérieurs,  attendu  que  la  nature  juge  plus  conve¬ 
nable  de  prévenir  ces  fâcheux  effets  que  d’en  attendre  les  funestes 
conséquences;  2°  elles  sont  naturellement  constantes,  régulières  et 
s’accomplissent  ordinairement  sans  accidents,  d’une  manière  pai¬ 
sible,  tranquille,  normale,  et  avec  une  périodicité  qui  ne  se  dément 
presque  jamais,  ainsi  qu’on  le  voit  par  le  retour  régulier  des  mens¬ 
trues  chez  les  femmes;  3°  toutes  celles  qui  sont  spontanées,  c’est-à- 
dire  ayant  lieu  sans  le  concours  d’une  cause  violente  externe,  s’ac¬ 
complissent  à  l’aide  de  certains  mouvements  et  de  directions  particu¬ 
lières  ;  4°  plus  les  obstacles  éprouvés  par  ces  mouvements  dans  leur 
effectuation  sont  grands  ,  plus  aussi  sont  variés  et  manifestes  les 
symptômes  qui  en  résultent  et  rendent  plus  embrouillée  la  concep¬ 
tion  du  fait  en  lui-même;  en  sorte  que,  méconnaissant  l’action 
réelle  et  la  direction  des  mouvements  vitaux  vers  une  fin  salutaire,  et 
prenant  le  change  par  le  concours  de  ces  circonstances  étrangères, 
on  est  entraîné  dans  des  erreurs  bien  graves  en  regardant  comme 
simplement  passifs  et  morbides  les  actes  entrepris  par  l’agent  vital 
conservateur. 

De  l'hémorrhagie  nasale.  —  Cette  hémorrhagie,  produite  par 
les  causes  générales  des  hémorrhagies,  est,  dans  sa  manifestation 
spontanée,  un  acte  toujours  salutaire,  prévenant  et  soulageant  di¬ 
verses  affections,  tandis  qu’au  contraire  bien  des  incommodités  sont 
le  résultat  inévitable  d’un  désordre  on  d’un  arrêt  survenu  dans  la 
libre  excrétion  du  sang.  L’époque  inconvenante  de  ces  hémorrha¬ 
gies,  leur  trop  grande  abondance,  leur  retard  et  leur  disparition, 
produisent  les  épanchements,  les  gonflements,  les  engorgements,  les 
stases,  les  inflammations  suppuratives,  la  gangrène  des  fièvres  ai¬ 
guës  et  malignes,  des  apoplexies,  etc.,  etc. 

Ici,  comme  partout,  apparaît  le  doctrinaire  partisan  systématique 
des  causes  finales,  car  il  déclare  que  «  l’homme  seul,  parmi  les 
êtres  vivants  et  animés,  est  exclusivement  sujet  au  phénomène  ha¬ 
bituel  et  ordinaire  des  excrétions  hémorrhagiques  »,  et  on  le  voit 
un  peu  plus  loin  dire  que  l’activité  d’une  hémorrhagie  se  trouve  dans 
une  intention  erronée  amenant  après  elle  une  aberration  dans  l’in¬ 
tention  dos  mouvements  vitaux  et  provoquant  une  excrétion  violente, 
précipitée,  désordonnée  et  surtout  opiniâtre.  Tout  en  acceptant 
l’idée  d’un  consensus  qui  relie  entre  elles  toutes  les  parties  d’un 
être  vivant,  il  est  évident  qu’il  y  a  exagération  dans  l’opinion  qui 


DES  NATURISTES  —  STAHL 


329 

consiste  à  prêter  une  intention  bonne  ou  mauvaise  à  tous  les  actes 
morbides.  Dans  beaucoup  de  cas  ces  phénomènes  sont  la  consé¬ 
quence  d’actions  étrangères  contre  lesquelles  il  n’y  pas  moyen  de 
résister. 

De  Vliémoptysie.  —  Des  considérations  vagues  et  hypothétiques 
sur  la  fréquence  et  les  causes  de  l’hémoptysie  remplissent  les  pre¬ 
mières  pages  de  ce  chapitre.  Les  effets  ne  sont  pas  indiqués  avec 
plus  de  précision,  et  Stahl  finit  par  conseiller,  contre  cet  accident 
l’usage  des  amulettes  (p.  485),  en  raillant  les  vaines  théories  de 
ceux  qui  croient  que  les  hémoptysies  dépendent  de  la  rupture,  de 
la  diérèse  ou  de  l’érosion  des  vaisseaux  pulmonaires. 

De  Vhématém'ese.  —  A  part  l’indication  d’un  remède  réputé 
spécifique  contre  l’hématémèse  (35  gouttes  d’huile  essentielle  de 
millefeuille  trois  fois  par  jour,  aux  heures  des  repas),  ce  chapitre 
sur  l’hématémèse  est  à  peu  près  aussi  vague  que  le  précédent. 

Du  flux  hémorrhoïdal.  —  Bien  que  les  hémorrhoïdes  et  le  flux 
qu’elles  entraînent  aient  été  bien  connus  d’Hippocrate,  qui  en 
avait  tracé  les  caractères  généraux,  leur  appréciation  n’était  pas 
chose  très-vulgaire  au  temps  de  Stahl,  qui  signale,  en  commençant, 
l’oubli  des  connaissances  anciennes  à  cet  égard.  Pour. lui,  un  état 
morbide  précède  l’apparition  des  hémorrhoïdes,  dont  elles  sont  en 
quelque  sorte  la  crise  ;  leur  permanence  est  nécessaire  et  leur  sup¬ 
pression  ou  leur  guérison  dangereuse.  A  leur  disparition  succèdent, 
en  effet,  l’hydropisie,  l’asthme  nerveux  et  convulsif,  les  coliques 
nerveuses,  les  inflammations  du  foie,  de  la  rate  et  du  mésentère, 
l’hématémèse,  toutes  les  conséquences  de  l’étisie  et  de  l’apoplexie, 
l’hypochondrie  vraie,  la  mélancolie  et  la  manie,  etc.  On. ne  peut 
s’empêcher  devoir  là  les  conséquences  fausses  d’un  système  qui, 
tout  en  prétendant  recevoir  de  l’observation  la  lumière  dont  l’esprit 
a  besoin,  se  sert  de  vues  théoriques  pour  torturer  les  faits  et  en 
déduire  plus  qu’ils  né  peuvent  donner.  Tout  ce  tableau  des  souf¬ 
frances  causées  par  les  hémorrhoïdes,  vrai  par  exception,  est  faux 
si  on  le  considère  d’une  manière  générale,  et  dans  notre  climat  au 
moins  il  y  a  des  hémorrhoïdes  passives  produites  par  la  constipation 
et  les  tumeurs  du  ventre,  dont  la  guérison  n’offre  aucun  danger. 

De  l’hématurie.  —  Le  vague  et  l’incertitude  qui  régnent  dans 
les  considérations  cliniques  de  Stahl  sur  l’hématémèse,  sur  l'hé¬ 
moptysie,  sur  le  flux  hémorrhoïdal,  sont  encore  plus  marqués  ici. 


330  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Ce  sont  toujours  les  mêmes  principes  généraux,  excellents  pour  la 
cause  générale  des  hémorrhagies,  mais  insuffisants  pour  la  con¬ 
naissance  approfondie  des  hémorrhagies  d  un  viscère  profond.  Ce 
qu’il  faut  ici,  c’est  l’étude  des  lésions  qui  produisent  l’écoulement 
du  sang,  et,  il  faut  le  dire  à  la  décharge  de  l’auteur,  l’anatomie 
pathologique,  toute  à  faire,  n’avait  pas  encore  donné  à  la  science  la 
précision  qu’elle  possède  aujourd’hui.  Àu  point  de  vue  dynamique, 
l’histoire  des  hémorrhagies,  telle  qu’on  la  trouve  dans  Stahl,  ne 
manque  pas  de  grandeur,  mais  elle  a  le  défaut  de  tout  embrasser, 
ce  qui  est  une  erreur,  et  elle  laisse  entièrement  de  côté  ou  à  peu 
près  tout  ce  qui  se  rattache  à  la  dégénérescence  des  organes. 

Des  hémorrhagies  utérines.  —  Stahl  confondait  le  flux  mens¬ 
truel  avec  les  hémorrhagies  utérines,  et  en  considérant  ce  flux, 
dont  il  ignorait  le  mécanisme,  comme  utile,  comme  salutaire  et 
comme  indispensable,  il  confondait  deux  choses  essentiellement 
différentes, 

Comparer  le  flux  menstruel  au  flux  hémorrhoïdal,  c’est-à-dire  un 
acte  physiologique  à  un  état  morbide,  est  chose  impossible,  et  si  le 
flux  menstruel  trop  abondant  ou  retenu  est  une  cause  de  maladie, 
ce  qui  est  très-réel,  il  faut  reconnaître  que  le  désordre  ne  ressem¬ 
ble  point  à  celui  qui  résulte  d’une  hémorrhagie  utérine  ordinaire. 
Tout  ce  que  dit  Stahl  de  l’époque  et  de  la  cessation  des  règles,  des 
causes  de  leur  retour  et  de  leur  disparition  brusque,  est  fort  exact; 
mais  cela  ne  représente  en  rien  l’histoire  des  hémorrhagies  utérines, 
telle  que  nous  la  comprenons  aujourd’hui. 

De  la  lochiorrhée.  —  Tel  est  le  nom  que  Stahl  donne  aux  lo¬ 
chies,  écoulement  muco -sanguinolent  qui  succède  à  l’accouchement 
et  dure  quelques  semaines.  Ce  n’est  pas  la  conséquence  de  la  plaie 
utérine  produite  par  le  décollement  du  placenta ,  et  c’est  une 
hémorrhagie  n’ayant  rien  de  traumatique.  Elle  résulte  : 

«De  l’activité  réelle  et  franche  des  mouvements  vitaux,  seuls 
capables  de  diriger  d’une  manière  régulière  et  successive  le  phé¬ 
nomène  éruptif,  tant  dans  la  durée  que  dans  la  proportion,  sa  mar¬ 
che  tranquille  et  sa  terminaison  naturelle.  Rien  ne  serait  plus  irrai¬ 
sonnable  et  contraire  à  l’expérience  que  de  vouloir  attribuer  à  une 
cause  simplement  mécanique  de  tels  actes  se  passant  dans  un  corps 
vivant  et  animé,  s  (Page  268.) 

Le  flux  lochial  est  avantageux,  et  sa  suppression  produit  dans  ce 
premier  moment  des  fièvres  aiguës  inflammatoires,  des  douleurs 
nerveuses  de  l’utérus,  des  altérations  graves  du  mésentère,  et 


DES  NATURISTES  —  STAHL  331 

plus  tard  l’aménorrhée  et  des  affections  hystériques  hypocondria¬ 
ques  et  spasmodiques.  Ce  sont  là  autant  d’assertions  contraires  aux 
résultats  de  l’expérience. 

Hémorrhagies  vraiment  passives. 

Si  Stahl  a,  par  système  autant  que  par  défaut  de  connaissances, 
exagéré  le  rôle  de  l’action  dynamique  dans  la  production  des  hé¬ 
morrhagies,  qu’il  appelait  pour  cette  raison  actives ,  il  n’à  pas  mé¬ 
connu  celles  qui  constituent  les  hémorrhagies  passives  étrangères 
aux  actes  vitaux  spontanés  de  la  nature.  Ce  sont  celles  qui  résultent 
de  la  rupture  des  vaisseaux,  de  l’arrachement  des  tissus,  des  plaies 
et  des  blessures  profondes  des  parties  organiques,  et  des  érosions 
vasculaires  internes.  Nulle  part  il  n’est  question  :  des  hémorrhagies 
mécaniques  par  compression  des  vaisseaux,  —  des  hémorrhagies  pro¬ 
duites  par  les  tubercules  non  ulcérés  du  poumon,  —  des  hémorrha¬ 
gies  du  cerveau  par  oblitération  des  artères  cérébrales,  —  des  hémor¬ 
rhagies  par  altération  du  sang,  etc.,  c’est-à-dire  de  celles  qui  sont  de 
beaucoup  les  plus  nombreuses  et  pour  lesquelles  l’étude  approfondie 
de  la  structure  matérielle  du  corps  humain  est  absolument  nécessaire. 

§  II.  —  DES  CONGESTIONS  SANGUINES. 

Après  l’étude  des  hémorrhagies,  Stahl  commence  celle  des  con¬ 
gestions  sanguines,  indiquant  plutôt  un  état  réel  d’activité  qu’un 
simple  état  de  passivité,  et  devenant  la  source  de  divers  états  pas¬ 
sifs  connus  sous  le  nom  de  fluxion,  à’ engorgement,  de  stase  et 
à’ obstruction.  C’est  là  une  vue  importante  et  depuis  cette  époque 
un  peu  trop  négligée. 

L’acte  impulsif  de  la  congestion  est  un  mouvement  tonique  actif 
aboutissant  à  l’obstruction,  où  il  n’y  a  rien  que  de  passif,  état  re¬ 
marquable  et  négatif  de  toute  activité.  Il  peut  se  faire  partout,  et 
détermine,  avec  la  présence  du  sang,  une  tension  locale  avec  irrita¬ 
tion  gravative,  rougeur,  chaleur  et  gonflement  des  parties.  Il  se 
produit  ordinairement  chez  les  pléthoriques,  avec  l’intention  spon¬ 
tanée  d’un  allégement  de  la  masse  sanguine  (p.  286),  c’ëst-à-dire 
d’un  effort  hémorrhagique.  On  l’observe  d’une  façon  périodique  ou 
intermittente,  et  il  aboutit  soit  à  l’hémorrhagie,  soit  au  rhuma¬ 
tisme,  c’est-à-dire  à  des  déplacements  congestifs  rapides,  soit  à 
l’ inflammation,  soit  à  la  douleur,  considérées  au  point  de  vue  de 
sa  provenance  congestive* 


332  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

1°  Congestions  sanguines  en  tant  qu'actés  hémorrhagiques. 
—  Les  congestions  hémorrhagiques  ont  lieu  dans  l’enfance,  vers  la 
tête;  à  l’adolescence  et  chez  l’adulte,  vers  la  poitrine  ou  vers  l’anus; 
et  parmi  les  maladies  qui  en  résultent,  Stahl  cite  le  coryza,  la  toux 
humide,  la  diarrhée,  les  tumeurs  froides  œdémateuses  ou  squir¬ 
rheuses,  etc.  Ce  sont  là  des  assertions  à  démontrer. 

2°  Du  rhumatisme.  —  Pour  Stahl  le  rhumatisme  est  une  affec¬ 
tion  idiopathique,  c'est-à-dire  subsistant  par  soi  (p.  297),  consti¬ 
tuant  une  espèce  particulière  et  propre  qu’on  ne  doit  jamais  regar¬ 
der  comme  cause  d’autres  maladies  et  comme  capable  d’engendrer 
d’autres  espèces  morbides  auxquelles  on  donne  aussi  parfois  le  nom 
d 'idiopathiques  ou  à' essentielles.  C’est  une  forme  de  la  conges¬ 
tion.  Il  engendre  certaines  maladies  qui  comprennent  à  leur  tour 
diverses  espèces  morbides  spécifiques  qu’il  vaudrait  mieux  regarder 
comme  effets  que  comme  causes  (p,  399).  C’est  un  des  meilleurs 
chapitres  de  la  Vraie  théorie  médicale,  et  les  données  qu’il  ren¬ 
ferme,  même  pour  l’époque,  ont  été  confirmées  par  l’observation 
ultérieure. 

3°  De  l'inflammation.  •—  Quand  la  congestion  produit  la  stase 
du  sang,  il  se  fait  une  coagulation,  et  c’est  le  premier  effet  matériel 
de  l’état  inflammatoire.  La  chaleur,  le  gonflement,  la  rougeur,  la 
tension  et  la  douleur  viennent  ensuite,  et  après,  arrivent  la  réso¬ 
lution  ou  la  suppuration ,  la  mortification  et  la  gangrène ,  avec 
un  état  fébrile  plus  ou  moins  prononcé. 

Il  y  a  trois  sortes  d’inflammations  :  Y érysipèle,  le  phlegmon  et 
l’abcès. 

Partout  la  stase  sanguine  en  est  le  point  de  départ,  et  le  médecin, 
dès  le  début,  doit  tendre  à  l’empêcher  en  modérant  la  violence  du 
mouvement  fluxionnaire,  et  si  après  d’inutiles  tentatives  la  suppu¬ 
ration  s’établit  normalement,  il  doit  saisir  avec  habileté  le  moment 
opportun  pour  faciliter  au  pus  sa  sortie.  Il  veillera  ensuite  à  la  puri¬ 
fication  des  tissus  lésés,  afin  que  la  nature,  dans  son  acte  média¬ 
teur,  puisse,  sans  entrave  et  d’une  manière  régulière,  arriver  à  la 
consolidation  et  à  la  cicatrisation  complète  des  parties  affectées. 

Des  douleurs.  —  Pour  Stahl,  les  douleurs  qui  ne  puisent  pas  leur 
source  dàns  des  causes  externes  dépendent  communément  tant  de 
l’effet  que  de  l’acte  propre  de  la  congestion.  Brûlantes,  ardentes, 
prurigineuses,  pongitives  et  lancinantes,  mordicantes,  tensives,  gra- 
vatives,  glaciales  ou  horripilantes,  versatiles,  âcres,  aiguës,  té- 


DES  NATURISTES  —  STAËL  333 

rèbrantes,  etc.,  ou  innommées,  leur  cause  est  originairement  la 
même.  C’est  là  une  erreur,  et  ici  nous  devons  noter  une  omission 
importante  relative  aux  souffrances  causées  par  les  maladies  orga¬ 
niques  des  nerfs  et  par  les  névralgies,  où  il  serait  difficile  de  démon¬ 
trer  l’existence  d’une  congestion. 

Sous  le  titre  :  Des  mouvements  insolites  qui  se  produisent  .dans 
le  corps,  Stahl  a  décrit  les  altérations  et  les  anomalies  morbides 
des  mouvements  vitaux  et  animaux,  et  cela  comprend  :  1°  les  varia¬ 
tions  toniques  anormales  ;  2°  les  spasmes;  3°  les  convulsions; 
4°  les  défectuosités  des  mouvements  vitaux.  C’est  une  des  plus 
importantes  sections  de  la  Vraie  théorie  médicale. 

C’était  l'idée  de  Stahl,  fort  exacte  d’ailleurs,  que  l’exercice  régu¬ 
lier  des  mouvements  vitaux  et  animaux  suppose  dans  les  parties  un 
degré  suffisant  de  vigueur  et  d’énergie,  variable  selon  les  circons¬ 
tances,  qui  est  le  ton  et  que  l’on  appelle  mouvement  tonique. 

Mais  si  ces  mouvements  toniques  affectent  une  marche  irrégulière, 
sont  violents,  désordonnés,  lents,  languissants,  précipités,  etc.,  il 
s’établit  une  véritable  aberration  et  confusion  dans  la  régularité  des 
fonctions  organiqnes. 

1°  Variations  anormales  des  mouvements  toniques.  —  L’acte 
et  le  mouvement  toniques  sont  le  point  de  départ  de  la  progression 
universelle  des  humeurs,  et  ils  peuvent  être  augmentés  ou  diminués. 

>  C’est  par  eux  que  s’expliquent  la  chair  de  poule,  l’horripilation,  le 
rapetissement  des  parties,  les  sécrétions  ët  excrétions  par  lesquelles 
se  terminent  les  fièvres  aiguës,  les  crispations,  les  angoisses  épigas¬ 
triques,  cardiaques,  etc. 

2°  Spasmes.  —  L’exagération  du  mouvement  tonique  qui  sou¬ 
met  les  membres  à  une  roideur  permanente  en  les  enlevant  au  pou¬ 
voir  du  malade,  forme  le  spasme,  ordinairement  partiel,  quelquefois 
général  en  formant  le  tétanos.  Elle  engendre  le  torticolis,  la  con¬ 
tracture  des  membres,  de  l’œsophage,  de  l’estomac,  de  l’intestin, 
la  strangurie,  le  ténesme,  les  crampes,  etc. 

3°  Convulsions.  —  Les  alternatives  de  contraction  et  de  relâche¬ 
ment  des  parties  musculaires  constituent  les  convulsions,  et  elles 
résultent  des  causes  morales,  des  maladies  aiguës,  des  corps  étran¬ 
gers  de  l’oreille,  de  l’irritation  du  système  nerveux,  de  la  constipa¬ 
tion,  des  lombrics,  etc. 


334  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

4°  Défectuosité  des  mouvements.  —  Le  dernier  genre  de 
lésion  des  mouvements  vitaux  dont  s’occupe  Stahl  comprend  : 
1°  les  débilités  proprement  dites  ou  l’absence  complète  des  forces; 
2°  l'impuissance  et  le  tremblement  des  organes;  2°  la  paralysie; 
4°  enfin  l’apoplexie  et  l’hémiplégie.  Ce  ne  sont  pas  des  degrés 
différents  de  la  lésion  des  mouvements  toniques,  mais  des  espèces 
différentes,  et  elles  consistent  «  dans  un  relâchement  extraordinaire 
du  mouvement  tonique  vital.  »  (Page  428.)  Stahl  ajoute  même  : 
«  Quant  aux  causes  médiates  qui  finissent  par  produire  dans  l’orga¬ 
nisme  cette  grande  atonie ,  il  nous  répugne  de  nous  servir  à  leur 
égard  des  expressions  à  la  mode,  et  de  les  rapporter  à  l’obstruction 
des  nerfs  et  à  l’interception  de  l’influx  des  esprits.  De  pareilles 
expressions,  en  effet,  ne  réveillent  aucune  idée,  ne  facilitent  pas  la 
découverte  d’un  agent  thérapeutique  convenable,  ne  résolvent  pas  les 
difficultés  insurmontables  à  tout  traitement  médical,  ne  sont  nulle¬ 
ment  en  harmonie  avec  un  phénomène  si  remarquable,  et  n’indiquent 
en  rien  comment  il  se  fait  qu’une  obstruction  de  cette  espèce  arrive 
aussi  rarement  ;  il  est  donc  bien  évident  que  leur  emploi  affecté  est 
sans  excuse  et  ne  vaut  pas  plus  que  si  l’on  avait  franchement  gardé 
le  silence.  Ce  qu’il  y  a  de  certain,  en  outre,  c’est  que  cette  vieille 
hypothèse  qui  fait  retomber  toute  -la  faute  sur  le  système  nerveux  et 
sur  la  suspension  de  l’influx  des  esprits  vitaux,  n’est  aucunement 
d’accord  avec  la  vérité,  attendu  qu’en  pareil  cas  il  n’y  a  purement 
et  simplement  que  défectuosité  dans  le  mouvement  tonique  vital.  Il 
est  dès  lors  logique  de  penser  que,  après  avoir  perdu  la  cause  de 
leur  origine,  les  actes  volontaires  soumis  à  une  direction  n’ont  plus 
lieu.  » 

Cette  manière  d’envisager  les  paralysies  plutôt  comme  lésion  des 
mouvements  vitaux  que  comme  la  Conséquence  d’une  altération 
matérielle  du  système  nerveux,  est  la  pensée  dominante  de  Stahl. 
C’est  évidemment  là  une  exagération,  et  sans  nier' que  dans  beau¬ 
coup  de  cas  il  ne  puisse  se  produire  des  paralysies  essentielles,  ces 
faits  sont  infiniment  moins  nombreux  que  les  cas  de  paralysie  symp¬ 
tomatique,  et  il  serait  plus  conforme  à  la  réalité  de  faire  à  ces  der¬ 
nières  une  place  plus  grande  qu’aux  autres.  Or,  Stahl  a  fait  préci¬ 
sément  le  contraire,  et  il  a  même  presque  entièrement  méconnu  le 
groupe  des  paralysies  symptomatiques. 

§  III.  —  DES  FIÈVRES. 

Une  section  tout  entière  de  la  Vraie  théorie  médical  est  consa¬ 
crée  à  l’étude  de  la  fièvre  et  des  fièvres  en  général. 


DES  NATURISTES  —  STAËL 


385 

La  fièvre,  phénomène  utilitaire,  destinée  à  favoriser  l’atténuation 
du  sang  par  le  mouvement  local,  consiste  «  ....  dans  une  altération 
remarquable  et  assez  uniforme  du  mouvement  du  sang,  constam¬ 
ment  accompagnée  de  sensations  alternatives  de  chaleur,  de  froid, 
et  d’atonie  ou  d’impuissance  d’exécuter  librement  les  mouvements 
volontaires.  »  — -  Elle  a  ses  périodes  d’invasion,  düaugment,  d’état 
et  de  terminaison  par  crise  ou  lysis.  Elle  tend  à  l’élimination  des 
matières  qui,  d’une  manière  directe  ou  éloignée,  poussent  à  la  dis¬ 
solution  du  corps  vivant. 

Après  avoir  signalé  les  causes  internes  et  externes  de  la  fièvre, 
Stahl  en  étudie  les  effets,  la  marche  continue  ou  intermittente, 
la  durée  aiguë  ou  chronique ,  et  revenant  de  nouveau  sur  la  fin 
avantageuse  de  ce  phénomène  eu  égard  à  la  conservation  de  l’indi¬ 
vidu,  il  en  déduit  le  traitement  par  la  proscription  énergique  de 
tout  ce  qui  pourrait  entraver  le  travail  de  la  nature.  C’est  en  s’adres  ¬ 
sant  au  médecin  qu’il  dit  : 

«  Il  verra  combien  il  serait  désavantageux  de  combattre  par  des 
tentatives  téméraires  les  salutaires  efforts  et  les  mouvements  géné¬ 
reux  de  la  nature,  de  les  affaiblir  par  des  moyens  inopportuns,  ou 
même  de  les  négliger  sous  un  prétexte  quelconque;  il  comprendra 
combien  il  est  utile,  au  contraire,  et  à  tous  égards,  de  suivre  sans 
réserve,  en  éludant  les  autres  modes  de  curation,  la  méthode  natu¬ 
relle  qui  est  indiquée  par  cette  observation  souverainement  impor¬ 
tante,  et  qu’on  ne  devrait  jamais  oublier,  savoir  :  «  Que  c’ést  précisé¬ 
ment  à  l’aide  des  assauts  «  fébriles  ainsi  que  des  effets  légitimes  et 
proportionnés  de  l’attaque,  »  que  les  hommes  sont  intégralement  dé¬ 
livrés  des  fièvres,  jpar  la  -puissance  spontanée  de  la  nature ,  en 
dehors  de  tout  concours  de  la  médecine,  «  et  sans  l’intervention 
d’aucun  moyen  artificiel.  » 

Toute  la  fin  de  cette  partie  consacrée  aux  fièvres  n’est  que  le 
développement  de  cette  pensée  en  termes  différents,  qui  ne  sont 
qu’une  apologie  assez  bien  motivée,  on  doit  en  convenir,  des  efforts 
de  cette  nature  médicatrice  dont  il  a  été  tant  de  fois  question  jus¬ 
qu’ici.  C’est  là  où  il  dit  que  la  fièvre  présuppose  une  énergie  appré¬ 
ciatrice  des  choses  et  des  actes  à  effectuer,  et  en  faisant  appel  à 
l’observation  il  en  fait  ressortir  l’importance  par  ces  mots  : 

«  Loin  de  négliger  ou  de  troubler  en  quelque  manière  les  actions 
fébriles,  franches  ou  réelles,  qui,  par  des  sécrétions  successives  et 
proportionnées,  par  des  excrétions  opportunes,  par  une  efficace 
expulsion  de  la  matière  morbifique,  opérée  à  l’aide  de  ses  actes 
préservateurs,  tendent  simultanément  à  une  issue  dont  le  résultat 
est  la  conservation  salutaire  de  la  vie,  l’art  doit,  au  contraire,  les 


336  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

respecter,  les  diriger,  les  aider  même  en  quelque  sorte,  et  les 
pousser  sagement  vers  leur  fin  naturelle.  Telle  est  notre  théorie 
générale  des  fièvres.  »  (Page  463.) 

Tous  ceux  qui  ont  étudié  la  médecine  avec  soin  et  observé  beau¬ 
coup  de  malades  seront  de  l’avis  de  Stahl  sur  ce  point  :  Laisser 
agir  la  nature  dans  les  fièvres  dont  on  ne  connaît  pas  la  cause  et 
n’intervenir  que  sur  des  indications  précises,  quand  on  sait  ce  qu’on 
veut  obtenir  et  pourquoi  on  agit,  telle  doit  être  la  règle  de  la  pra¬ 
tique. 

La  troisième  partie  de  la  Vraie  théorie  médicale  est  consacrée 
à  la  pathologie  très-spéciale  et  à  l’étude  de  chaque  espèce  morbide 
en  particulier.  De  là  des  répétitions  que  nous  tâcherons  d’éviter  en 
nous  bornant  à  faire  ressortir  les  pensées  de  l’auteur  sur  quelques 
points  nouveaux,  et  à  montrer  les  mérites  très-réels  de  son  talent 
d’observation.  Dans  cette  troisième  partie,  Stahl  revient  sur  la  ques¬ 
tion  des  hémorrhagies  et  décrit  l’épistaxis,  l’hémoptysie,  l’héma- 
témèse,  les  hémorroïdes,  l’hématurie,  l’hémorrhagie  utérine,  en 
indiquant  les  maladies  qui  se  rattachent  plus  particulièrement  à 
chacune  d’elles. 

Ainsi  l’hémoptysie  est  l’occasion  pour  lui  de  décrire  la  phthisie 
d’une  façon  très-remarquable.  C’était  pour  Stahl  une  maladie  héré¬ 
ditaire,  produite  soit  par  l’hémoptysie,  soit  parla  congestion  pulmo¬ 
naire,  et  produisant  l’ulcération  des  poumons.  Sans  ulcération  des 
poumons  «  ayant  pour  compagne  assidue  la  fièvre  hectique  »,  il  n’y 
a  pas  de  phthisie,  car  il  ne  veut  point  appeler  de  ce  nom  le  ma¬ 
rasme,  la  consomption,  Yétisie,  dus  à  des  causes  toutes  différentes. 
Sauf  l’indication  du  tubercule,  la  lésion  pulmonaire  était  alors  con¬ 
sidérée  comme  indispensable  à  la  constitution  de  la  maladie,  et 
cette  lésion  lui  était  si  bien  connue  qu’il  dit  : 

«  Une  fois  l’ulcération  établie,  quelle  que  soit  la  partie  restreinte 
où  elle  s’est  greffée  et  localisée,'  son  opiniâtreté  devient  telle  qu'on 
doit  la  regarder  désormais  comme  incurable.  »  (Tome  V,  p.  60.) 

Puis  il  ajoute  : 

«  En  voilà  bien  assez,  sans  doute,  pour  ranger  parmi  les  hontes 
de  la  science  médicale  cette  superstitieuse  crédulité  qui  porte  les 
hommes  à  faire  journellement  un  impudent  trafic  de  ces  ingrédients 
dont  l’emploi  répugne  à  l’expérience  et  au  simple  bon  sens.  » 

A  l’hematémèse  Stahl  rattache  le  mal  hypochondriaque,  qu’il 
décrit,  tantôt  comme  la  conséquence  d’un  engorgement  de  la  rate, 
tantôt  comme  le  résultat  d’une  gêne  à  la  circulation  de  la  veine 
porte  ou  de  la  circulation  menstruelle,  mais  on  voit  qu’il  n’a  sur  ce 
syndrome  que  des  données  assez  confuses. 


DES  NATURISTES  —  STAHL  337 

Son  chapitre  sur  les  hémorrhoïdes ,  justement  renommé,  ren¬ 
ferme  une  description  de  cette  maladie  faite  autrement  que  nous  ne 
la  faisons  aujourd’hui.  La  partie  descriptive  y  est  sacrifiée  à  la  partie 
dogmatique  ;  mais  il  n’y  a  pas  lieu  de  s’en  plaindre,  car  rien  d’es¬ 
sentiel  ne  manque,  et  les  faits  arrivent  juste  à  leur  place  pour  justi¬ 
fier  le  rôle  que  l’auteur  attribue  à  la  circulation  hémorrhoïdale,  à 
son  influence  sur  les  fonctions  circulatoires,  digestives  ou  intellec¬ 
tuelles,  et  pour  faire  comprendre  l’utilité  de  certains  flux  hémor- 
rhoïdaires.  Il  y  a  évidemment  là  de  l’ exagération  ;  mais  on  ne  peut 
disconvenir  que,  dans  les  climats  chauds  spécialement,  les  hémor¬ 
rhoïdes  et  le  flux  sanguin  qu’elles  entraînent  ne  soient  tels  que  les 
représente  la  description  de  Stahl.  On  se  demande  cependant  quel 
rapport  cet  auteur  a  pu  trouver  entre  la  sciatique  et  les  hémorrhoï¬ 
des  pour  faire  de  la  première  de  ces  maladies  une  annexe  de  l’au¬ 
tre.  Sans  doute  les  hémorrhoïdes  peuvent  localement  agir  sur  le 
plexus  sacré  et  amener  une  sciatique;  mais  cela  est  assez  rare,  et 
cette  névralgie  reconnaît  d’autres  causes  toutes  différentes.  D’ail¬ 
leurs,  la  description  qu’en  donne  Stahl  est  fort  incomplète  et  à  tous 
égards  laisse  beaucoup  à  désirer. 

Ce  volume  renferme  un  long  chapitre  sur  le  flux  menstruel  et  sur 
la  métrorrhagie  ;  mais  il  est  évident  que  l’auteur  n’a  pas  la  moindre 
idée  du  rôle  physiologique  de  la  menstruation.  C’est  là  une  erreur 
du  temps.  Ainsi  il  écrit  : 

«  Personne  ne  soutiendra  que  le  flux  menstruel  soit  une  chose 
absolument  indispensable  à  la  femme,  pas  plus  qu’il  n’est  une  fonc¬ 
tion  contre  nature  (lorsque  sa  marche  est  régulière)  ;  il  est  plus  rai¬ 
sonnable  de  penser  que  c’est  un  genre  d’évacuation  que  l’on  peut 
ranger  parmi  les  choses  non  naturelles,  et  qui  se  prête  admirable¬ 
ment  au  bien-être  de  toute  l’économie,  quand  il  s’effectue  avec  une 
régularité  successive,  tandis  que  par  ses  défectuosités  il  peut  en¬ 
gendrer  toutes  sortes  d’indispositions.  »  (Tome  V,  p.  127.) 

Telle  est  son  opinion  sur  le  flux  menstruel.  Il  ne  soupçonne  pas 
davantage  la  cause  de  son  abondance  ou  de  sa  diminution  ou  de  sa 
suppression,  car  il  attribue  la  première  à  la  pléthore  et  les  autres  à 
la  faiblesse.  On  sait  au  contraire  aujourd’hui  que  les  règles  exces¬ 
sives  sont  beaucoup  plus  souvent  la  conséquence  de  l’anémie  et  de 
l’état  de  faiblesse  qui  prédispose  à  la  phthisie  pulmonaire.  Mais  si 
la  dissertation  de  Stahl  pèche  un  peu  par  sa  base  physiologique, 
elle  devient  plus  vraie  sous  le  rapport  clinique  et  dans  ce  qui  a  trait 
aux  conséquences  de  l’aménorrhée,  de  la  dysménorrhée  et  de  la 
ménopause.  Ainsi  l’hystérie,  dont  il  fait  une  sœur  de  l’hypochon- 
drie,  en  regardant  ces  maladies  comme  c<  convulsives,  spasmodico- 


BOUCHUT. 


338  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

nerveuses  y> ,  est  la  conséquence  ordinaire  des  désordres  de  la  tonc-' 

tion  utérine. 

«  S’il  n’y  a  pas  entre  l’affection  hystérique  et  les  évacuations  vi¬ 
ciées  de  la  matrice  un  lien  immédiat  et  direct,  il  existe  au  moins  un 
rapport  de  succession  que  l’on  doit  reconnaître  ici  comme  le  fon¬ 
dement  vrai  de  tout  mal,  ce  qui  fait  qu’on  ne  peut  s’attendre  à 
aucun  soulagement  réel  et  durable,  sans  la  correction,  le  rétablis¬ 
sement  ou  l’amélioration  du  flux  menstruel  ;  du  reste,  toute  négli¬ 
gence,  à  cet  égard,  serait  infailliblement  suivie  des  dangers  les  plus 
graves,  surtout  si  l’on  porte  son  attention  et  que  l’on  dirige  la  mé¬ 
dication  vers  un'but  absolument  contraire.  »  (Page  176,  t.  V.) 

Pour  lui,  toute  l’hystérie  est  sympathique  des  désordres  de  la 
fonction  utérine,  et  bien  qu’il  ne  la  dérive  pas  dans  ses  phénomènes 
avec  la  minutieuse  exagération  des  nosographes  contemporains,  il 
en  donne  une  excellente  idée,  de  façon  à  conduire  le  médecin  dans 
une  thérapeutique  aussi  vraie  que  rationnelle. 

L 'hématurie  ou  pissement  du  sang  ;  — la  néphrite  simple  et  calcu- 
leuse ,  dans  ses  rapports  avec  la  sciatique  et  la  goutte  ;  —  la  théorie  de 
la  formation  des  calculs  des  reins  et  de  la  vessie ;  —  les  différentes 
espèces  d ’hydropisie  ;  —  les  affections  congestives  comprenant  la 
céphalée,  le  coryza,  Y  odontalgie ,  le  rhumatisme,  les  affections 
inflammatoires ,  la  gangrène,  le  cancer,  le  squirrhe ,  les  affec¬ 
tions  spasmodiques,  notamment  V  épilepsie;  l’étude  de  Y  arthrite  et 
de  la  goutte,  comprenant  leurs  différences,  leurs  corrélations,  leurs 
causes,  leurs  conséquences,  enfin  les  paralysies;  les  délires  et  les 
affections  nerveuses  (aliénation,  érotomanie,  fureur  utérine,  hypo- 
chondrie,  hallucination,  monomanie,  rage  et  hydrophobie),  rem¬ 
plissent  la  fin  de  ce  volume.  —  Ce  sont  des  descriptions  plus  spéciales 
que  générales,  où  se  retrouve  l’esprit  philosophique  de  l’auteur, 
atténué  par  le  détail  des  faits  pathologiques.  Il  faut  toujours  en  arri¬ 
ver  là.  Des  hauteurs  d’une  doctrine,  dominant  toute  l’étendue  d’une 
science,  il  faut  descendre  si  L’on  veut  en  connaître  tout  le  domaine. 
Qui  reste  dans  les  nuages  s’expose  à  perdre  de  vue  la  terre  où  il  est 
obligé  de  vivre,  et  s’il  est  d’une  absolue  nécessité  de  s’élever  pour 
reconnaître  le  pays  et  la  route  que  l’on  veut  suivre,  il  faut,  dans  la 
vie  réelle  et  pratique,  se  servir  de  ce  qu’on  a  appris  en  s’élevant 
pour  arriver  au  but  qu  on  se  propose.  Ce  n’est  pas  tout  de  regarder 
en  haut,  il  faut  savoir  ce  qui  se  passe  à  ses  pieds.  Ainsi  a  fait  Stahl. 
Mais  dans  cette  partie  de  sa  tâche,  il  est  évidemment  inférieur  à 
lui-même,  et  nous  ne  lui  en  faisons  pas  un  reproche.  Si  les  prin¬ 
cipes  généraux  et  les  vérités  fondamentales  d’une  science  varient 
peu,  en  revanche  les  vérités  de  fait  changent  sans  cesse  :  ce  fait  que 


DES  NATURISTES  —  STAHL 


339 

l’on  croit  vrai  aujourd’hui  et  par  lequel  on  remplacera  la  vérité 
d’hier,  sera  probablement  l’erreur  de  demain,  quand  aura  surgi  la 
découverte  d’une  nouvelle  vérité  de  fait.  A  cet  égard  la  science  pra¬ 
tique  et  les  vérités  de  fait  au  temps  de  Stahl  ne  sont  plus  sur  beau¬ 
coup  de  points  notre  science  ni  ce  que  nous  appelons  des  vérités.  Il 
ne  faut  donc  pas  juger  la  pathologie  spéciale  de  Stahl  par  la  nôtre, 
sous  peine  de  nous  donner  un  avantage  immérité  sur  lui.  Ses  des¬ 
criptions  rentrent  un  peu  dans  le  domaine  de  la  curiosité  historique 
plutôt  que  dans  celui  de  la  critique,  et  il  ne  faut  y  rechercher 
qu’une  chose,  c’est  la  pensée  doctrinale.  Sous  ce  rapport,  si  l’homme 
s’y  montre  moins  à  découvert  que  dans  les  traités  qui  précèdent,  et 
il  était  impossible  qu’il  en  fût  différemment,  on  le  retrouve  toujours 
semblable  à  lui-même,  subordonnant  à  l’action  vitale  les  phéno¬ 
mènes  du  mécanisme  humain. 

Parmi  les  autres  traités  de  Stahl  il  en  est  un  qui  a  fait  beaucoup 
de  bruit  et  qui  a  une  très-grande  importance,  je  veux  parler  de 
celui  qui  a  pour  titre  De  vena  portæ,  porta  malorum  hÿpochon- 
driaco ,  splenetico,  suffocativo ,  hysterico,  colico ,  hœmorrhoida- 
riorum.  Ce  traité  a  été  traduit  dans  une  thèse  de  M.  J.  Brongniart 
sur  la  dyscrasie  veineuse.  Après  avoir  fait  l’anatomie  et  la  physio¬ 
logie  de  la  veine  porte,  en  montrant  que  la  respiration  et  les  con¬ 
tractions  péristaltiques  des  intestins  sont  la  cause  du  cours  du  sang 
dans  son  intérieur,  Stahl  s’occupe  de  la  question  pathologique.  Il 
montre  que  les  maladies  de  cette  veine  se  rattachent  à  quatre  points 
principaux  :  1°  les  changements  survenus  dans  la  capacité  de  la 
veine,  soit  à  cause  du  resserrement  des  ramifications  veineuses,  soit 
à  cause  de  l’épaississement  du  sang  qui,  par  reflux,  produit  l’engor¬ 
gement  des  parties  situées  au-dessous  ;  2°  les  altérations  de  consis¬ 
tance  du  sang  devenu  trop  épais  par  les  aliments  acides,  visqueux, 
gras,  féculents,  etc.  ;  3°  les  troubles  passifs  du  cours  du  sang  dans 
le  système  même  de  la  veine  porte  ;  4°  enfin  les  troubles  des  mou¬ 
vements  actifs  des  solides  et  des  liquides  dépendant  du  système  de 
la  veine  porte,  c’est-à-dire  l’affaiblissement  du  mouvement  tonique 
des  capillaires  amenant  les  congestions  des  viscères  du  ventre,  sui¬ 
vis  de  dyspepsie,  de  flatulence,  d’hémorrhoïdes,  etc.,  troubles  dési¬ 
gnés  sous  le  nom  A’hypochondriaco-splenico-coliques. 

Tout  cela  est  très-exact.  Il  n’est  pas  douteux  que  tous  les  désor¬ 
dres  de  la  circulation  porte  soient  suivis  de  congestions  spléniques, 
intestinales,  utérines,  organiques,  hémorrhoïdaires,  etc.,  qui  en¬ 
gendrent  des  malaises  souvent  indéterminés,  amenant  l’hypochon- 
drie,  l’hystérie,  les  hémorrhoïdes,  la  dyspepsie,  le  nervosisme,  etc.; 
mais  il  n’y  a  pas  que  cela  qui  puisse  produire  ces  accidents.  La 


340  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

science  a  marché,  et  il  faut  ajouter  à  ces  vérités  un  peu  confuses  de 
Stahl  les  troubles  découverts  à  notre  époque,  de  la  sécrétion  gastri¬ 
que,  pancréatique  et  biliare,  ceux  de  la  fonction  glycogénique  du 
foie  et  de  l’action  de  la  rate  sur  les  globules  rouges  du  sang.  Toutes 
ces  circonstances  exercent  une  action  réelle  sur  Y  état  hypochon- 

driaco-suffocativo-hysterico-colico-hœmorrhoidariorum ,  et  c’est 

cette  action  toute  primitive  qui  réagit  ensuite  sur  la  circulation  de  la 
veine  porte.  Il  ne  faudrait  donc  pas  rapporter  aux  troubles  primitifs 
de  cette  circulation  un  état  morbide  déterminé  par  d’autres  causes, 
et  où  le  désordre  de  la  circulation  porte  n’est  au  contraire  qu’un 
effet  purement  mécanique  et  secondaire. 

Nous  en  avons  assez  dit  dans  cette  exposition  des  détails  de  l’œuvre 
de  Stahl  pour  montrer  quelle  a  été  la  force  de  ce  champion  du  natu¬ 
risme  habillé  en  animiste.  Tout  le  monde  n’aurait  pas  été  également 
propre  à  réaliser  cette  transformation  et  à  personnifier  ce  que  les 
hippocratistes  appelaient  la  nature  dans  un  être  immatériel  consi¬ 
déré  à  la'fois  comme  principe  de  la  conscience  et  de  la  vie.  Il  fallait 
pour  cela  une  organisation  privilégiée,  une  haute  aptitude  philoso¬ 
phique  et  un  savoir  médical  rare  à  cette  époque.  Stahl  offre  toutes 
ces  qualités,  mais  la  première,  au  point  de  vue  de  sa  doctrine,  c’est 
sa  qualité  de  philosophe  chétien.  Ici  je  ne  juge  pas,  mais  je  constate, 
parce  que  l’historien  qui  passerait  à  côté  de  cette  circonstance  par¬ 
ticulière  de  la  vie  de  Stahl  ne  comprendrait  pas  les  origines  ni  les 
développements  de  l’animisme.  En  supprimant  ce  fait,  on  éteint  le 
flambeau  qui  éclaire  la  Vraie  théorie  médicale  ,et  Ton  reste  devant 
la  doctrine  sans  pouvoir  en  découvrir  la  raison  d’être.  Chrétien  vrai¬ 
ment  philosophe,  logicien  vigoureux,  anatomiste  distingué,  mettant 
les  organes  au-dessous  de  leurs  forces  d’action,  chimiste  supérieur 
ayant  contribué  à  la  naissance  de  la  chimie  moderne  par  ses  dé¬ 
couvertes  du  phlogistique  et  des  ferments ;  physiologiste  poursui¬ 
vant  le  secret  des  actions  normales  comme  prélude  des  actions  mor¬ 
bifiques;  enfin  médecin  aussi  avancé  qu’on  pouvait  l’être  de  son 
temps,  tel  a  été  Stahl.  Il  serait  injuste  de  lui  contester  ces  mérites, 
et  l’esprit  d’opposition  des  systèmes  contraires  au  sien  a  toujours 
eu  tort  de  l’amoindrir  pour  le  faire  oublier.  On  ne  refait  pas  l’his¬ 
toire,  et  la  partialité  des  historiens  ne  prévaut  que  pour  un  temps 
contre  la  réalité.  La  doctrine  de  Stahl  a  eu  et  aura  ses  éclipses, 
mais  elle  occupera  toujours  une  place  d’honneur  dans  l’esprit  des 
médecins  distingués.  Elle  renferme  un  principe  impérissable,  car 
sous  le  nom  d ’  animisme  elle  accorde  à  l’âme  le  rôle  que  d’autres 
attribuent  à  la  nature,  et,  il  faut  le  reconnaître  sans  hésitation,  la 
nature  est  le  premier  des  médecins. 


DES  NATURISTES  —  STAHL 


341 


Stahl  n’a  qu’un,  seul  tort,  c’est  de  n’avoir  pas  vu  qu’entre  l’ame, 
principe  de  la  vie,  et  le  mécanisme  de  la  vie,  c’est-à-dire  l’organi¬ 
sation,  il  y  a  quelque  chose  d’intermédiaire  et  de  particulier,  qui 
est  à  la  vie  ce  que  le  fluide  nerveux  est  à  la  contraction  muscu¬ 
laire;  ce  que  la  vapeur  et  l’électricité  sont  aux  organes  d’une  loco¬ 
motive  ou  d’un  télégraphe;  enfin  ce  que  l’ingénieur  est  à  la  machine 
dont  il  réalise  la  conception  dans  un  mécanisme  compliqué.  En 
attribuant  à  l’âme  la  direction  des  fonctions,  il  lui  a  donné  des  attri¬ 
buts  au-dessous  de  sa  nature ,  essentiellement  libre  et  incorporelle, 
et  la  belle  pensée  de  l’animisme  n’a  été  délaissée  que  pour  avoir 
méconnu  les  véritables  éléments  de  la  nature  de  l’homme,  qui  sont, 
d’une  part  ;  Y  agent  vital  promoteur  de  la  matière  organique  dans 
la  création  ou  dans  l’ entretien  des  organismes,  et  de  l’autre,  Y  orga¬ 
nisation  avec  toutes  ses  propriétés  de  tissu.  Laissez  à  l’agent  vital 
son  rôle  subalterne  d’agent  de  formation  et  d’entretien,  ainsi  qu’aux 
propriétés  organiques  leur  rôle  d’exercice  fonctionnel,  et  l’animisme 
ainsi  modifié  ralliera  bientôt  autour  de  lui  tous  les  dissidents  du 
vitalisme,  et  ceux  qui  soutiennent  ce  principe  fondamental,  que 
Y  organisation  n’est  pas  la  vie,  vérité  qu’un  poëte  moderne  a  si 
bien  exprimée  en  disant  : 

«  Non,  ce  globe  n’est  pas  ton  père, 

«  Le  nid  n'a  pas  créé  l’oiseau.  » 


LIVRE  TROISIÈME 


DU  VITALISME 

Sommaire  :  Définition  du  vitalisme.  —  La  vie  est  une  cause  ej  non  un  effet  de 
l’organisation.  —  Le  vitalisme  est  une  métamorphose  de  l’animisme.  —  Sy¬ 
denham.  —  Bordeu,  Barthez,  créateur  du  vitalisme.  —  Comment  le  vitalisme 
succéda  à  l’animisme.  —  Du  principe  vital  selon  le  professeur  Pizes.  —  Bar¬ 
thez  adopte  l’idée  d’un  principe  vital  distinct  de  l’âme  pensante  pour  expliquer 
les  mouvements  de  la  vie.  —  Ce  principe  n’ayant  rien  de  mécanique  est  imma¬ 
tériel  comme  l’âme,  et  il  tient  sous  sa  dépendance  :  1°  les  forces  musculaires  et 
toniques;  2°  les  forces  sensitives;  3°  la  chaleur  vitale,  et  4°  les  sympathies.  — 
Réfutation  de  cette  doctrine  par  Cuvier.  —  Doctrine  de  M.  Bouchut  à  cet 
égard.  —  L’âme  est  le  principe  de  la  vie  ayant  à  son  service,  pour  la  for¬ 
mation  et  l’entretien  du  corps,  un  agent  spécial  distinct  de  l’organisation.  —  L’a¬ 
gent  vital  est  une  substance  matérielle  diluée  dans  le  germe,  et  est  incorporé  à 
la  substance  des  êtres  dont  il  forme  la  bonne  ou  mauvaise  nature.  —  On  peut 
agir  à  volonté  sur  l’agent  vital.  —  Des  maladies  et  de  la  divisibilité  de  l’agent 
vital.  —  L’agent  vital  n’est  pas  la  vie,  mais  doit  être  considéré  comme  étant  la 
condition  matérielle  de  la  vie,  —  On  suspend  l’action  de  l’agent  vital  par  le 
froid,  la  chaleur  et  les  poisons.  —  Dans  le  vitalisme  de  Barthez,  l’homme  est 
pourvu  de  deux  âmes  et  d’un  corps,  tandis  que  dans  le  vitalisme  séminal  de 
l’auteur,  il  n’y  a  2°  que  l’âme  pensante,  3°  un  agent  vital  matériel  distinct  de 
l’organisation,  et  enfin  l’organisation. 

L’abandon  des  études  historiques  et  philosophiques  en  médecine 
a  fermé  l’esprit  de  la  plupart  des  médecins  aux  notions  élémentaires 
du  langage  médical  et  des  doctrines  qu’il  représente.  —  On  s’est 
livré  à  la  recherche  exclusive  des  faits  matériels,  physiologiques, 
chimiques,  thérapeutiques  ou  autres,  sans  se  douter  que  si  cette  re¬ 
cherche  est  indispensable,  et  constitue  la  base  de  tout  progrès  scien¬ 
tifique,  il  faut  quelque  chose  de  plus  pour  lui  donner  sa  véritable  im¬ 
portance.  Sans  l’auxiliaire  de  la  raison  et  de  la  réflexion,  qui  donne 
aux  faits  leur  signification,  et  qui  les  greffe  sur  la  tige  de  la  science, 
les  faits  ou  ce  qu’on  appelle  les  faits,  c’est-à-dire  les  résultats  du  té¬ 
moignage  des  sens,  ne  signifient  rien  —  Il  est  presque  aussi  difficile 
d’établir  un  fait  que  de  bien  raisonner  à  son  égard ,  et,  quoi  qu’on 
dise  delà  précision  qui  résulte  d’une  constatation  défait,  je  me  défie 
presque  autant  de  celui  qui  les  recueille  que  de  celui  qui  les  généra¬ 
lise.  —  On  a  donc  tort  de  dévoyer  les  esprits  pour  les  pousser  vers 
le  culte  absolu  de  l’expérience  au  mépris  de  la  recherche  des  lois  gé- 


344  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

nérales,  car  si  la  raison  est  difficile,  l’expérience  est  trompeuse,  et 
les  faits  ne  valent  que  par  le  talent  de  celui  qui  les  observe.  Sa¬ 
chons  donc  faire  la  part  de  l’observation  et  de  la  raison  sans  plus  dé¬ 
daigner  l’une  que  l’autre  et  ne  laissons  pas  l’Empirisme  prendre  fa¬ 
veur  au  point  d’étouffer  toute  idée  générale  et  de  réduire  la  science 
à  une  constatation  grossière  de  ce  qui  tombe  sous  les  sens. 

C’est  à  l’abandon  des  études  de  pathologie  générale  et  de  philo¬ 
logie  qu’il  faut  attribuer  la  confusion  et  le  malentendu  qui  régnent 
entre  les  médecins  sur  la  signification  du  mot  Vitalisme.  Peut-être 
même  y  a  t-iP  quelque  chose  de  volontaire  et  au  fond  d’hypocrite 
dans  ce  malentendu,  car,  autour  des  questions  de  doctrine,  il  se 
forme  des  passions  dont  la  tyrannie  courbe  les  esprits  faibles  de 
façon  à  les  pousser  à  des  compromis  de  langage,  et  à  des  fusions 
d’idées,  qui,  en  voilant  la  situation,  permettent  aux  timides  de  rester 
bien  avec  tout  le  monde.  Ainsi  en  a-t-il  été  du  vitalisme.  Dans  son 
opposition  à  l’organicismë ,  en  affirmant  un  principe  inconnu  de  la 
vie  comme  directeur  des  organes ,  ou  une  force  vitale  distincte  des 
organes ,  il  fallait  soutenir  cette  opinion  contre  les  railleries  des 
organiciens,  contre  leur  colère  même,  et  alors  de  même  que  cer¬ 
tains  organiciens  trahissent  leur  principe  en  pactisant  avec  le  vita¬ 
lisme  ,  de  même  il  y  a  des  vitalistes  honteux  qui  veulent  à  tout  prix 
l’accorder  avec  l’organicisme.  Cette  alliance  n’aurait  rien  que  de 
très  utile  si  elle  était  faite  au  profit  de  la  vérité,  mais  elle  est  beau¬ 
coup  plus  la  preuve  de  tendances  conciliatrices  que  le  témoignage 
d’une  observation  rigoureuse  de  la  nature.  Je  comprends  que  le 
vitalisme  aille  au  devant  de  l’organicisme  car  en  même  temps  qu’il 
a  imaginé  la  force  vitale  il  a  dû  faire  la  part  du  jeu  des  organes, 
mais  il  m’est  plus  difficile  de  comprendre  les  avances  de  l’orga¬ 
nicisme  à  la  doctrine  de  la  force  vitale  indépendante  des  organes. 

Comme  on  le  voit,  le  vitalisme  a  besoin  d’être  défini  si  on  ne 
veut  confondre  avec  lui,  par  suite  d’un  éclectisme  bien  intentionné, 
des  doctrines  qui  lui  sont  absolument  contraires.  Il  est  certain  que 
cette  doctrine  n’a  jamais  méconnu  le  rôle  et  l’importance  de  l’orga¬ 
nisation  pas  plus  que  l’organicisme  n’a  oublié  qu’il  avait  affaire  à 
des  tissus  et  à  des  organes  vivants.  Mais  dans  quelle  mesure,  dans 
quelle  coordination ,  dans  quelle  hiérarchie  organique  la  médecine 
doit-elle  placer  la  vie  et  l’organisation? Tel  est  le  problème  à  résoudre 
et,  il  faut  bien  le  dire,  les  vitalistes  et  les  organiciens  lui  ont  donné 
chacun  une  solution  différente  et  opposée. 

Le  vitalisme  est  la  doctrine  médicale  de  la  vie  considérée  comme 
une  force  indépendante  de  l’organisation.  On  pourra  discuter  son 
principe,  mais  tel  est-il  que  si  on  le  change,  ce  mot  de  vitalisme 


DU  VITALISME 


345 


doit  cesser  d’être.  Si  étrange  que  soit  cette  proposition  «  une  force 
indépendante  de  l’organisme  »  elle  peut  être  comprise  au  moyen 
d’une  explication  qui,  du  reste,  est  indispensable  et  que  nous  don¬ 
nerons  plus  loin.  Pour  le  moment,  constatons  seulement  que  le  vita¬ 
lisme  a  pris  naissance  dans  cette  idée  que  la  vie  est  la  cause  ou  le 
principe  de  l’organisation,  au  lieu  d’en  être  l’effet  comme  le  préten¬ 
dent  les  organiciens,  que  cette  cause  est  un  principe  inconnnu,  l’X 
des  algébristes,  ou  une  force  vitale  non  moins  inconnue  dans  sa  na¬ 
ture,  mais  toujours  indépendante  de'  l’organisation  et  formant,  chose 
incroyable  pour  un  physicien ,  un  principe  sans  matière  semblable 
à  l’âme,  ou  une  force  sans  substance,  ce  qui  n’est  qu’une  hypothèse. 

Ceux  qui  admettent  que  la  vie  est  cause,  quel  qu’en  soit  le  prin¬ 
cipe,  sont  des  vitalistes,  tandis  que  ceux  qui  la  considèrent  comme 
un  effet  de  la  matière  organisée  ne  sont  que  des  organiciens.  Là 
est  le  critérium  de  la  doctrine  et,  maintenant  que  nous  savons  ce 
qu’elle  est,  je  vais  dire  d’où  elle  vient  et  quelles  transformations 
elle  a  subies. 

Le  Vitalisme  n’a  de  nouveau  que  le  nom  et  il  est  la  conséquence 
des  métamorphoses  que  l’idée  de  la  vie  a  subies  dans’pe  cours  des 
siècles.  Son  principe  est  aussi  ancien  que  la  science,  et  Hippocrate  en 
faisant  jouer  à  la  nature  le  premier  rôle  dans  les  actes  delà  mala¬ 
die  est  le  premier  vitaliste  ..Mais  sur  le  naturisme  hippocratique  sont 
venus  se  greffer  le  pneumatisme  d’ Athénée  donnant  au  pneuma  le 
rôle  précédemment  accordé  à  la  nature,  plus  tardai ’archéisme  de 
Van  Helmont,  et  Y  animisme  de  Stahl,  et  enfin  le  vitalisme  de  Bar¬ 
thez;  mais  sauf  la  forme  ou  la  richesse  des  détails  et  la  nouveauté  des 
aperçus,  le  principe  de  toutes  ces  doctrines  est  à  peu  près  le^même. 

C’est  au  moment  où  l’animisme  triomphantjavait  réussi  à  se  faire 
adopter  par  un  assez  grand  nombre  des  médecins]  de  ;  Montpellier 
que  Fizes,  Bordeu,  Fouquet,  Barthez,  ne  pouvant  croire  à  l’interven¬ 
tion  de  l’âme  dans  la  production  des  actes  physiologiques  les  plus 
vulgaires  ou  des  actes  morbides  de  l’organisation,  cherchèrent  une 
nouvelle  solution  du.  problème.  Des  essais  mon  [poursuivis  mon¬ 
traient  le  chemin  à  suivre;  dans  ses  cours  Fizes  parlait  d’un  prin¬ 
cipe  vital  autre  que  l’âme  auquel  il  attribuait  les  fonctions  orga¬ 
niques  ;  Bordeu  considérait  chaque  tissu  et  chaque  organe  comme 
étant  doués  d’une  petite  vie  particulière  dont  l’ensemble  formait  la 
vie  générale  ;  Fouquet  imaginait  le  rôle  de  la  sensibilité,  mais  dans 
toutes  ces  tentatives  il  n’y  eut  pas  de  systématisation  philosophique. 
L’idée  était  dans  l’air,  c’était  une  protestation]contre  la  doctrine  de 
Stahl ,  et  elle  y  serait  peut-être  restée  pour]  loujours'si  Barthez  ne 
l’en  avait  tirée  pour  lui  donner  une  vie  propre]  et  impérissable  dans 


346  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

l’histoire.  Par  ses  méditations  et  par  la  manière  dont  il  a  su  grouper 
les  faits  autour  d’un  principe  vital  inconnu,  qui  n’est  qu’une  hypo¬ 
thèse  et  une  abstraction  sur  laquelle  la  médecine  n’a  aucune  prise, 
Barthez  est  assurément  le  fondateur  du  vitalisme  moderne  devenu 
un  drapeau  pour  l’école  de  Montpellier,  défendu  par  Bérard  et  par 
Lordat,  mais  perdant  chaque  jour  du  terrain  par  l’impossibilité  où  il 
se  trouve  de  se  justifier  par  l’observation.  A  la  doctrine  du  principe  vi¬ 
tal  de  Montpellier,  les  dissidents  ont  substitué  une  force  vitale  dont 
ils  ne  connaissent  pas  la  nature,  qu’ils  font  de  même  indépendante 
des  organes ,  mais  il  est  évident  que  ce  mot  n’est  qu’un  compromis 
entre  ceux  qui  font  de  la  force  vitale  quelque  chose  d’identique  au 
principe  vital  de  Barthez  et  ceux  qui,  résolûmentorganiciens,  admet¬ 
tent  que  la  force  vitale  résulte  du  concours  des  organes  nécessaires 
à  la  vie.  A  la  faveur  de  ces  mots  semblables,  employés  comme  dra¬ 
peaux,  par  les  deux  camps  opposés,  l’équivoque  se  produit,  tout  se 
confond,  et  on  n’est  jamais  si  éloigné  que  lorsqu’on  paraît  plus  près 
de  s’entendre. 

Mais  une  fois  le  principe  admis,  qu’en  ont  fait  les  vitalistes  au 
point  de  vue  de  la  pathologie  et  de  la  physiologie.  C’est  là  où  ils  ont 
échoué  et  où  il  leur  a  été  difficile  de  formuler  des  conclusions  con¬ 
formes  aux  données  de  l’observation,  et,  par  cela  même,  susceptibles 
d’être  généralement  acceptées.  t 

Comment  soutenir  qu’un  principe  vital  immatériel  ou  qu’une  force 
vitale  puisse  être  malade,  et  surtout,  comment  le  démontrer.  C’est 
évidemment  supposer  une  altération  inconnue  dans  une  chose  elle- 
même  inconnue.  Dire  à  celui  qui  a  mal  au  poumon,  c’est  le  principe 
vital;  à  celui  qui  est  paralysé,  c’est  le  principe  vital;  à  ceux. qui  ne 
digèrent  pas,  c’est  le  principe  vital  et  toujours  le  principe  vital,  lais¬ 
sant  ainsi  une  place  trop  restreinte  aux  effets  des  propriétés  organi¬ 
ques,  cela  ne  signifie  rien  et  n’avance  guère  la  science.  Le  tort  des 
premiers  vitalistes,  y  compris  Barthez,  c’est  de  n’avoir  pas  suivi  leur 
système  jusque  dans  ses  conséquences  pratiques,  de  n’avoir  pas  fait 
connaître  les  propriétés  et  les  attributs  de  cette  force  vitale  ayant 
pour  effet  la  vie ,  dont  les  altérations  engendrent  la  maladie,  et  sur 
laquelle  il  faut  appliquer  des  remèdes  dans  un  buf  de  guérison. 
Quant  à  leurs  successeurs,  eux  ne  se  sont  pas  gênés  et  avec  cette 
ignorance  des  sectaires,  qui  ne  raisonnent  pas  et  qui  poussent  à 
outrance  les  déductions  de  leur  principe,  ils  ont  fait  du  principe 
vital  et  de  la  force  vitale  l’abus  que  je  viens  de  signaler  en  allant 
jusqu’au  ridicule. 

Ainsi  sont  les  systèmes,  nés  du  besoin  de  répandre  une  vérité 
utile,  ils  en  abusent  vite  et  généralisent  inconsidérément,  de  sorte 


DU  VITALISME  —  SYDENHAM 


347 


que  les  objections  arrivent ,  entraînant  par  leur  poids  dans  une 
déconsidération  imméritée  des  idées  véritablement  dignes  du  res¬ 
pect  des  observateurs. 

Si  le  vitalisme  arrive  jamais  à  établir  qu’un  agent  venu  du  dehors, 
étranger  aux  organes  du  nouvel  être,  y  pénètre  pour  lui  donner  la 
vie,  s’associe  à  sa  substance  pour  en  diriger  les  premiers  actes,  pour 
former  ses  premiers  organes,  pour  les  entretenir  malgré  leur  des¬ 
truction  moléculaire  continuelle,  et  dans  cette  association  intime  lui 
apporte  une  forme  et  des  maladies  semblables  à  celles  de  son  ori¬ 
gine,  le  problème  sera  résolu.  Il  sera  évident  qu’avant  la  formation 
des  premiers  tissus  et  des  premiers  organes  de  l’homme  il  y  a  quel¬ 
que  chose  qui  n’est  pas  l’organisation,  et  cependant  qui  est  la  vie, 
que  ce  quelque  chose  est  un  agent  susceptible  d’altération  suivant 
des  lois  étrangères  à  l’individu,  qu’il  est  susceptible  de  maladie  puis¬ 
qu’il  les  apporte  à  celui  qu’il  fait  vivre,  enfin  qui  après  avoir  formé 
l’organisation  humaine,  lui  donne  des  propriétés  spéciales  dont 
l’intégrité  est  absolument  nécessaire  à  la  conservation  du  tout.  Ce 
sera  peut-être  alors  une  nouvelle  transformation  du  vitalisme,  car,  à 
côté  de  l’hypothèse  d’un  principe  immatériel,  non  susceptible  d’a¬ 
nalyse,  ou  d’une  force  vitale  sans  substance,  s’il  faut  admettre  qu’un 
agent  matériel  bien  connu  est  le  principe  de  la  vie  physique,  le 
vitalisme  mourra  pour  renaître  sans  le  nom  de  Séminalisme  ou 
Vitalisme  séminal. 

Nous  en  sommes  peut-être  arrivés  là,  car  je  me  propose  d’établir 
qu’il  y  a  dans  la  semence  un  ferment  vital  dont  l’action  sur  la 
matière  de  l’ovule  explique  ses  transformations  ultérieures.  En  ce 
moment  je  me  borne  à  établir  ce  qu’a  été  et  ce  qu’est  devenu  le 
vitalisme,  et  je  vais  faire  connaître  la  doctrine  des  principaux  vita¬ 
listes. 

CHAPITRE  PREMIER 

SYDENHAM. 

Thomas  Sydenham,  né  en  1624,  mort  en  1689,  est  le  représentant 
le  plus  remarquable  de  l’hippocratisme  moderne  au  xvn®  siècle.  Bien 
que  sa  médecine  soit  considérablement  mélangée  àl’humorisme,  au 
mécanisme  ou  à  la  chimiatrie  de  son  temps,  elle  relève  principale¬ 
ment  du  Naturisme  et  du  Vitalisme ,  c’est-à-dire  de  cette  doctrine 
médicale  qui,  sans  faire  aucunement  abstraction  des  parties  consti¬ 
tuantes  du  corps  et  des  effets  secondaires  qu’une  première  lésion 
peut  entraîner,  tient  un  compte  sérieux  du  principe  de  la  vie  et  de 


348  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

l’intervention  de  la  nature  dans  la  production  et  dans  la  guérison 
des  maladies.  —  Observateur  attentif  et  clairvoyant,  donnant  peu  à 
l’hypothèse  et  à  la  superstition  si  ce  n’est  en  thérapeutique,  clinicien 
de  premier  ordre,  recommandable  par  plusieurs  descriptions  patho¬ 
logiques,  il  a  laissé  dans  la  science  un  nom  justement  honoré. 

On  lui  doit  un  livre  de  médecine  'pratique  qui  se  laisse  lire  encore 
avec  intérêt  et  où  l’on  trouve  la  pensée  philosophique  nettement 
exprimée  sans  emphase,  avec  un  art  infini  et  alliée  aux  plus  solides 
connaissances  des  maladies.  J’en  donnerai  une  idée  en  exposant  ce 
qu’on  y  trouve  et,  ensuite,  par  l’analyse  de  quelques  chapitres,  on 
pourra  juger  l’importance  de  l’œuvre. 

Dans  cet  ouvrage,  se  trouve  une  doctrine  des  maladies  aiguës  et 
chroniques;  —  une  exposition  des  maladies  épidémiques  et  des  cons¬ 
titutions  médicales;  —  des  fièvres  continues  et  intermittentes,  —  de 
la  peste  de  Londres,  —  des  petites  véroles,  —  de  la  dysenterie,  — 
de  la  rougeole,  —  de  la  goutte;  —  de  l’hydropisie  —  de  l’affection 
hystérique  comprenant  l’hystérie,  l’épilepsie  et  le  nervosisme,  du  mal 
vénérien,  et  une  méthode  complète  pour  guérir  toutes  les  maladies, 
avec  une  description  exacte  des  symptômes  qui  les  accompagnent. 

Maladies  aiguës  de  Sydenham. 


Au  début,  Sydenham  commence  par  des  considérations  sur  les 
maladies  aiguës;  puis,  il  anime  la  maladie  et  la  nature  qui  lui  sem¬ 
blent  des  êtres  intelligents  capables  de  se  conduire  dans  le  but  de 
sauver  la  personne  affectée. 

«  La  maladie  est  un  effort  de  la  nature  pour  conserver  le 
malade.  » 

La  nature  a  ses  voies  de  réussite  et  elle  rétablirait  plus  souvent 
la  santé  si  elle  n’était  empêchée  par  des  ignorants. 

Elle  appelle  à  son  secours  quand  elle  en  a  besoin  la  fièvre  pour 
séparer. du  sang  les  particules  qui  l’infectent  et  pour  les  évacuer  par 
des  sueurs,  par  le  cours  de  ventre,  par  les  éruptions  ou  par  d’autres 
v°ies . elle  sauve  le  malade  si  elle  produit  une  évacuation  criti¬ 

que  de  la  matière  morbifique,  ou  elle  le  tue  si  elle  ne  peut  produire 
cette  évacuation. —  Ses  efforts  sont  violents  et  dangereux.  —  Telle 
est  la  philosophie  générale  des  maladies  aiguës. 

Mais  quand  la  matière  morbifique  est  de  nature  à  ne  pouvoir 

exciter  la  fièvre  pour  opérer  la  dépuration  du  sang  ou . ,  et 

quelle  ne  parvient  pas  du  tout  à  la  coction  ou  qu’elle  n’y  parvient 
que  plus  tard,  c’est  qu’il  y  a  maladie  chronique.  Aussi  les  mala- 


DU  VITALISME  —  SYDENHAM  349 

dies  chroniques* sont  celles  qui  naissent  de  matières  incapables  de 
coction.  C’est  là  le  principe  contraire  de  la  maladie  aiguë. 

Les  considérations  de  l’auteur  dans  ses  deux  premières  sections 
sont  relatives  aux  maladies  épidémiques,  à  la  fièvre  continue 
de  1661,  1662,  1663,  et  à  la  fièvre  pestilentielle,  c’est-à-dire  à  la 
peste  de  Londres  en  1665  et  1666. 

Pour  ce  qui  regarde  la  fièvre  continue,  la  dissertation  est  fort 
générale  et  s’applique  peu  au  caractère  diagnostic  de  la  maladie. 
D’après  Sydenham,  le  caractère  épidémique  est  moins  dans  la  forme 
symptomatique  d’une  affection  que  dans  sa  résistance  au  traitement 
qu’on  lui  oppose.  Ainsi  il  est  évident  que  l’épidémie  a  changé  de 
caractère,  que  la  constitution  vient  de  changer  puisque  des  moyens 
mis  en  usage  jusque-là  (sauf  indication  que  l’auteur  est  loin  de  négli¬ 
ger),  puisque  ces  moyens  ont  besoin  d’être  remplacés  par  d’autres. 

Les  indications  thérapeutiques  sont  traitées  avec  très-grand  soin 
par  l’auteur,  et  les  complications,  la  phrénésie  et  la  passion  iliaque, 
tiennent  en  particulier  une  place  très-honorable  dans  ses  réflexions. 

On  s’étonne  seulement  qu’un  homme  aussi  judicieux  que  Sy¬ 
denham,  ose  conseiller  dans  la  passion  iliaque,  c’est-à-dire  dans  les 
volvulus  ,  en  outre  des  purgatifs  et  adjuvants,  Y  application  d'un 
chien  vivant  à  nu  sur  le  ventre. 

Dans  la  section  3,  Sydenham  parle  d’une  épidémie  de  variole 
peu  grave  qui  dura  1667, 1668  et  une  partie  de  1669.  Seulement,  à 
la  fin,  il  y  eut  encore  à  l’état  d’épidémie  une  sorte  de  fièvre  fort 
semblable  de  la  variole,  sauf  l’éruption  et  ce  qui  en  dépend. 

—  En  même  temps  que  cette  fièvre  spéciale  qu’on  voudrait  faire 
croire  une  variole  sans  éruption,  il  y  avait  une  diarrhée  souvent 
dysentérique  qui  semblait  être  la  fièvre  jetée  en  dedans  et  qui  exer¬ 
çait  son  acte  sur  l’intestin  au  lieu  de  l’exercer  sur  la  peau. 

Ces  petites  véroles  furent  régulières,  ce  qui  les  distingue  d’autres 
petites  véroles  venues  les  années  suivantes  qui  furent  irrégulières. 
Elles  débutaient  par  du  froid,  des  frissons  suivis  de  chaleur  et  de 
grande  douleur  à  la  tête  et  aux  lombes;  par  des  envies  de  vomir  et 
des  sueurs,  surtout  chez  les  adultes  mais  (point  chez  les  enfants); 
chez  ces  derniers  il  y  avait  assoupissement  et  souvent  des  convul¬ 
sions  précédant  l’éruption,  ce  qui  était  de  bon  augure.  Pour 
Sydenham  ce  phénomène  est  presque  un  indice  certain  de  la  venue 
de  la  variole;  c’est  une  erreur,  chez  beaucoup  d’enfants,  les  maladies 
aiguës  débutenfpar  les  convulsions. 

Vers  le  4e  jomfaufmoment  de  l’éruption  les  symptômes  s’amen¬ 
dent;  l’éruption  paraît  au  visage,  au  cou,  à  la  poitrine  et  sur  le  corps 


350  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

avec  un  mal  de  gorge  plus  ou  moins  violent.  —  Au  8e  jour  une  au¬ 
réole  inflammatoire  entoure  les  pustules,  en  même  temps  que  paraît 
la  tuméfaction  de  la  face  et  bientôt  des  mains  ;  alors  les  pustules 
blanchissent  et  se  suppriment;  au  14e  jour  diminution  de  l’enflure 
et  les  pustules  se  dessèchent  jusqu’au  44e  jour,  pendant  toute  la 
maladie  il  y  a  constipation. 

Les  symptômes  des  varioles  confluentes  régulières  sont  les  mêmes, 
à  part  la  violence  du  mal,  et  la  diarrhée  précède  quelquefois  l’érup¬ 
tion,  ce  qui  n’a  pas  lieu  dans  la  variole  discrète. 

Pour  Sydenham  la  confluence  ou  la  discrétion  de  la  maladie  se 
juge  sur  le  visage.  C’est  aussi  là  où  il  juge  la  gravité  de  la  maladie, 
c’est  d’après  ce  caractère  qu’il  regarde  la  variole  comme  maligne 
ou  bénigne. 

Dans  la  variole  confluente  il  y  a  toujours  salivation  chez  les  adul¬ 
tes  —  (vrai)  et  diarrhée  chez  les  enfants  qui  eux  n’ont  pas  de  sali¬ 
vation? 

Dans  la  plupart  des  varioles  confluentes,  le  danger  est  extrême  e‘t 
les  malades  meurent  vers  le  44e  jour,  —  et  si  la  salivation,  le  gon¬ 
flement  du  visage  et  des  mains  n’arrivent  pas,  la  mort  est  certaine. 

Cette  affirmation  est  peut-être  trop  positive,  mais  elle  renferme 
quelque  chose  de  très-vrai,  du  moins  quant  à  l’enflure. 

Sydenham  aurait  dû  parler  aussi  de  la  mort  subite  qui  a  lieu  à  cette 
époque  et  que  l’on  rapporte  à  une  sorte  d’asphyxie  causée  par  les 
pustules  de  la  gorge  et  du  larynx.  C’est  un  fait  qu’il  n’a  pas  vu,  et 
sur  lequel  M.  Piorry  a  attiré  avec  raison  l’attention. 

Le  traitement  est  indiqué  avec  beaucoup  de  soin,  d’après  les  idées 
du  temps,  pour  aider  la  nature  à  séparer  le  principe  morbifique  qui 
doit  sortir  dans  la  variole,  et  ensuite  à  faciliter  son  expulsion  par  la 
libre  suppuration  et  la  cicatrisation  des  pustules  de  la  maladie. 

La  fièvre  continue  qui  régna  en  même  temps  que  la  variole  et 
qui  en  avait  plusieurs  symptômes,  mais  sans  l’éruption,  souvent 
avec  diarrhée  et  dysenterie ,  est  regardée  par  l’auteur  comme  un'e 
fièvre  de  petite  vérole  (febris  variolota.)  C’est  peut-être  une  erreur, 
et  le  diagnostic  est  assez  mal  établi  pour  qu’on  en  puisse  juger 
ainsi.  Il  n’y  a  pas  anatomie  pathologique  indiquée,  et  c’est  une 
pure  hypothèse  de  Sydenham  que  de  croire  que  l’affection  de  l’in¬ 
testin  qu’il  assure  exister  sans  l’avoir  vue  est  de  nature  variolique. 

Parce  qu’il  y  a  fièvre  et  douleur  à  la  fossette  du  cœur  comme 
dans  la  variole,  ce  n’est  pas  une  fièvre  varioleuse,  il  n’y  a  eu  ni 
vomissements,  ni  douleurs  lombaires  si  caractéristiques.  De  plus  il  y 
a  eu  diarrhée  chez  la  plupart  des  malades  ;  aussi  rien  ne  dit  qu  il 


DU  VITALISME  —  SYDENHAM 


351 

n’y  ait  pas  phlegmasie  de  l’intestin,  comme  dans  ce  qu’on  appelle 
affection  typhoïde  de  nos  jours,  ce  qui  n’existe  pas  dans  la  variole. 
Aussi  l’auteur  peut  s’être  trompé  ;  ce  qui  pourrait  encore  le  faire 
croire,  c’est  que  maintenant  qu’on  localise  mieux  on  voit  rarement 
des  varioles  sans  éruption. 

Plus  loin,  Sydenham  revient  dans  une  lettre  exprès  sur  le  traite¬ 
ment  de  la  variole  confluente  et  il  fait  avec  le  plus  grand  soin  l’énu¬ 
mération  des  moyens  qu’il  emploie  contre  elle. 

Son  traité  de  la  goutte  est  une  œuvre  complète  à  laquelle  la 
science  moderne  n’a  ajouté  que  les  analyses  du  sang  qu’on  dit 
chargé  d’acide  urique,  les  hypothèses  relatives  à  la  diathèse  urique, 
et  l’anatomie  pathologique  des  concrétions  tophacées  articulaires. 
C’est  un  livre  qu’il  y  a  tout  profit  à  lire  tant  sous  le  rapport  étiolo¬ 
gique  que  sous  le  rapport  clinique  ou  thérapeutique,  et  il  serait 
réimprimé  aujourd’hui  qu’il  vaudrait  bien  la  plupart  des  livres  sur 
le'  même  sujet  qui  s’impriment  continuellement. 

Pour  lui  la  goutte  est  une  affection  héréditaire,  fébrile  ou  non 
fébrile,  caractérisée  par  la  présence  de  certains  troubles  de  l’estomac 
et  de  douleurs  plus  ou  moins  vives  dans  les  petites  articulations  qui 
sont  gonflées,  déformées  ou  remplies  à  leur  pourtour  de  dépôts 
calcaires  à  base  urique. 

Il  y  a  une  goutte  aiguë  et  une  goutte  chronique  qui  se  divisent  : 
en  goutte  régulière  et  irrégulière. 

La  goutte  fixe,  vague  œdémateuse,  vérolique  scorbutique,  acide, 
alcaline,  ne  sont  que  des  variétés  de  la  vraie  goutte  qui  est  une  et 
identique. 

Les  symptômes  de  la  goutte  aiguë  régulière,  sont  l’apparition 
ordinaire  en  hiver  sans  presque  aucun  avant-coureur,  si  ce  n’est 
des  crudités  d’estomac  et  de  l’indigestion.  —  L’accès  arrive  la  nuit, 
tout  à  coup  par  une  douleur  à  l’orteil,  au  talon  ou  à  la  cheville  ;  (elle 
ressemble,  dit  le  goutteux  Sydenham,  à  celle  qui  accompagnerait  la 
dislocation  des  os  de  ces  parties,  avec  un  sentiment  d’une  eau  qui 
ne  serait  pas  tout-à-fait  froide,  répandue  sur  les  membranes  de  la 
partie  affectée  et  bientôt  après  il  survient  un  froid,  un  tremblement 
et  une  fièvre  légère.  Cette  douleur  devient  graduellement  plus  forte 
jusqu’au  soir.  Elle  ressemble  tantôt  à  une  tension  violente  ou  à  un 
déchirement  des  ligaments,  tantôt  à  celle  que  cause  la  morsure 
d’un  chien  et  quelquefois  à  celle  qui  est  produite  par  une  violente 
compression  (Sydenham).  —  Le  poids  de  la  couverture  est  insup¬ 
portable,  marche  impossible,  agitation  croissante. 

C’est  inutilement  qu’on  cherche  à  apaiser  la  douleur,  elle  ne  cesse 


352  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

que  le  lendemain,  vers  deux  ou  trois  heures  du  matin  ;  après  que 
l’accès  a  duré  un  jour  et  une  nuit,  le  malade  repose  et  dort. 

Au  réveil  la  douleur  est  encore  vive  et  dure  pendant  quelques  jours, 
avec  du  gonflement  des  articulations,  tandis  qu’avant  il  y  avait  seu¬ 
lement  gonflement  et  distension  des  veines. 

—  Peu  de  jours  après,  un  nouvel  accès  vient  dans  l’autre  pied, 
rarement  pour  la  première  fois  le  mal  affecte  les  deux  pieds  simul¬ 
tanément. 

Après  que  les  pieds  ont  été  pris,  les  accès  qui  suivent  sont  sans 
règle,  tant  pour  le  commencement  que  pour  la  durée,  àl’exception  de 
la  douleur  qui  augmente  toujours  le  soir  et  diminue  toujours  le  matin. 

Une  foule  de  petits  accès  composent  aussi  l’accès  entier  de  goutte 
qui  dure  de  quinze  jours  à  trois  ou  quatre  mois  suivant  les  sujets. 

D’abord  l’urine  est  très-colorée,  et  laisse  un  dépôt  de  sable 
rouge  ;  l’appétit  est  perdu,  la  soif  intense,  il  y  a  constipation. 

A  la  fin  de  l’accès  on  constate  une  démangeaison  insupportable 
des  parties  malades,  desquammation  furfuracée,  retour  de  l’appétit 
et  des  fonctions. 

Les  symptômes  de  la  goutte  chronique  régulière ,  sont  à  peu 
près  les  mêmes  que  ceux  de  la  goutte  aiguë  sauf  l’intensité,  elle  suc¬ 
cède  à  de  petits  accès  aigus  et  on  y  constate  la  déformation  des  ar¬ 
ticulations  goutteuses,  le  sable  des  urines,  les  troubles  gastriques, 
des, vents,  de  la  constipation,  des  névralgies  de  la  tête,  des  m⬠
choires,  des  côtes  ou  du  nerf  sciatique. 

Dans  la  goutte  irrégulière  compliquée ,  il  y  a  de  la  gravelle,  des 
maladies  de  l’estomac,  des  maladies  de  la  tête,  et  quelquefois  de 
l’apoplexie. 

Sydenham  aborde  enfin,  avec  les  plus  grands  détails,  le  Traite¬ 
ment  de  la  goutte,  son  traitement  hygiénique,  le  traitement  de 
l’attaque  et  le  traitement  curatif. 

Il  est  impossible  à  moins  d’avoir  souffert  d’un  mal,  et  c’était  la 
situation  de  Sydenham,  de  mettre  plus  de  soin  et  de  montrer  plus 
de  perspicacité  et  de  sagacité  clinique  que  cet  auteur  dans  l’exposé 
de  la  thérapeutique  d’une  maladie,  mais  nous  ne  le  suivrons  pas 
jusque-là. 

Un  sujet  moins  bien  réussi  est  celui  de  Yaffection  hystérique. 

Sydenham  range  sous  ce  nom  et  réunit  dans  une  même  classe 
Yhystérie,  Yhypochondrie  et  le  nervosisme.  Ces  trois  formes  de 
désordres  nerveux  ne  sont  pour  lui  que  l’affection  hystérique.  Je  ne 
crois  pas  que  cela  soit  exact  et,  à  ne  suivre  que  les  inspirations  de . 
la  clinique,  il  me  semble  évident  que  l’hystérie  chez  la  femme  ne 
ressemble  guère  à  l’hypocondrie  de  l’homme.  Or.  à  plus  forte  raison 


DU  VITALISME  “  BORDEU 


353 

ne  ressemble- t-elle  pas  à  l’état  nerveux,  aigu  ou  chronique,  consti¬ 
tuant  le  nervosisme  (1),  l’hystérie,  les  convulsions,  les  spasmes  et 
la  folie  religieuse  ou  amoureuse,  sans  troubles  de  nutrition,  tandis 
qu’avec  l’hypocondrie,  la  nutrition  est  gravement  troublée  en  même 
temps  que  l’esprit  est  malade  et  semble  affecté  de  mélancolie  ou  de 
lypémanie  suicide.  Quant  au  nervosisme,  ce  sont  des  troubles  ner¬ 
veux  variés  très-nombreux  allant  d’un  organe  à  un  autre,  et  rendant 
l’existence  extrêmement  désagréable.  Sous  ce  rapport,  Sydenham  me 
paraît  avoir  réuni  des  maladies  de  même  nature,  mais  parfaitement 
distinctes  dans  leur  manifestation  et  méritant  chacune  leur  descrip¬ 
tion  particulière. 

Son  livre  renferme  encore  deux  mémoires  très-remarquables  :  l’un 
sur  la  dysenterie ,  et  l’autre  sur  le  mal  vénérien,  et  il  se  termine 
par  une  partie  intitulée  méthode  complète  pour  guérir  presque 
toutes  les  maladies  avec  une  description  exacte  des  symptômes  qui 
les  accompagnent.  C’est  un  abrégé  de  pathologie  qui  a  dû  être  très- 
utile  aux  praticiens,  car  il  donnait  en  peu  de  mots  les  moyens  de 
reconnaître  le  mal  en  indiquant  aussitôt  les  moyens  de  le  guérir. 
Un  pareil  livre  bien  complet,  écrit  par  un  grand  médecin,  serait  le 
plus  utile  ouvrage  dont  on  pourrait  doter  la  médecine  pratique. 


CHAPITRE  II 

BORDEU 

Théophile  Bordeu,  né  en  1722  àlsesle  en  Béarn,  mort  en  1776, 
fut  un  des  grands  médecins  du  xvme  siècle.  —  Après  avoir  fait  ses 
études  à  Montpellier,  il  vint  se  faire  recevoir  docteur  à  Paris;  puis 
il  partagea  son  temps  entre  la  pratique,  l’inspection  des  eaux  miné¬ 
rales,  et  un  travail  de  cabinet  auquel  la  science  est  redevable  de 
productions  fort  remarquables. 

Bordeu,  que  plusieurs  biographes  rangeraient  assez  volontiers 
parmi  les  méthodistes,  appartient  au  contraire  au  Vitalisme  sorti  de 
l’Ecole  des  naturistes  et  des  animistes.  Il  n’a  pas  inventé  le  mot 
mais  ses  idées  sont  tellement  celles  de  cette  doctrine  que  je  n’hésite 
pas  à  le  placer  après  Yan  Helmont  et  Stahl  dont  il  dérive,  et  avant 
Barthez  dont  il  est  le  précurseur. 

Comme  l’a  très-bien  fait  remarquer  Broussais,  les  idées  de  Yan 

(I)  Tissot,  Traité  des  maladies  des  nerfs ;  E.  Bouchot,  De  l’état  aigu  et 
chronique  ou  nervosisme.  Paris,  I  vol.  in-8“,  1860. 


BOUCHOT. 


23 


354  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Helmont  sont  la  base  de  la  doctrine  de  Bordeu  sur  la  nature  de 
l’homme.  —  «  Le  corps  est  un  assemblage  d’organes  qui  vivent  cha¬ 
cun  à  leur  manière,  qui  se  meuvent,  agissent,  se  reposent  dans  des 
temps  marqués.  Ils  sont  placés,  et,  pour  ainsi  dire,  implantés  dans 
une  substance  spongieuse  comme  les  fruits  sur  la  tige.  La  vie  géné¬ 
rale  est  la  somme  des  vies  particulières  à  chacun  de  ces  organes 
qui  sont  doués  de  mouvements  particuliers.  Ces  mouvements  dé¬ 
pendent  des  nerfs,  dont  on  peut  considérer  l’ensemble  comme  un 
polype  dont  les  racines  ou  les  bouches  s’étendent  aux  organes  des 
sens  et  a  toutes  les  parties,  donnant  à  chacune  l’espèce  de  sensibi¬ 
lité  et  d’activité  pu  de  mouvement  vital  dont  elles  sont  pourvues  et 
que  le  sentiment  gouverne;  car  la  vie  n’est  que  sentiment.  Le  cer¬ 
veau,  le  eœur  et  le  ventricule  sont  le  triumvirat,  le  trépied  de  la 
vie  :  par  leur  union  et  leur  concert  merveilleux,  ils  pourvoient  à  la 
vie  de  chaque  partie  et  à  chaque  fonction;  iis  sont  enfin  les  trois 
principaux  centres  d’où  partent  le  sentiment  et  le  mouvement  et  où 
ils  reviennent  après  avoir  circulé  ;  car  la  santé  se  soutient  par  cette 
circulation  constante.  Les  fonctions  particulières  comme  les  sécré¬ 
tions  et  les  excrétions,  le  mouvement  musculaire,  le  sommeil  et  la 
veillé,  l’usage  des  sens  internes  et  externes  sont  subordonnés  et 
doivent  leur  conservation  aux  trois  causes  générales  précédentes. 
Toute  fonction  a  de  plus  une  manière  de  l’exécuter  déterminée  et 
symétrique.  Dans  chaque  excrétion,  par  exemple,  il  y  a  une  force 
qui  apprête,  une  autre  qui  travaille,  une  autre  qui  évacue  ;  après 
quoi  l’organe  reprend  son  premier  état.  Tout  cela  est  pourtant  mar¬ 
qué,  dans  chaque  sujet,  d’un  caractère  propre  et  distinct  résultant 
de  l’âge,  du  sexe,  et  du  tempérament;  c’est  ce  qu’on  appelle  idio¬ 
syncrasie.  En  vain  le  chimiste  et  le  mécanicien  voudraient,  continue 
Bordeu,  se  flatter  de  connaître  l’art  merveilleux  qui  règne- dans  les 
lois  vitales;  ils  ne  parviendront  ni  à  faire  du  sang,  ni  à  fabriquer 
une  machine  semblable  au  cœur,  au  cerveau,  à  l’estomac,  à  plus 
forte  raison  ne  connaîtront-ils  jamais  l’harmonie  des  organes.  Il  y  a 
donc  trop  loin  des  lois  de  la  chimie  et  de  la  mécanique  à  celles  de  la 
nature.  De  là,  la  nécessité  d’observer  les  phénomènes  qui  se  passent 
dans  le  corps  vivant  au  lieu  de  les  expliquer  par  la  physique  et  la 
chimie;  de  connaître  le  génie  de  tous  les  organes,  leur  liaison 
l’ordre  des  fonctions  et  le  temps  où  elles  s’exécutent.  » 

Lors  même  qu’on  ne  voudrait  pas  partager  ces  idées  de  Bordeu 
sur  la  nature  de  1  homme  réduite  à  un  système  nerveux  communi¬ 
quant  l’activité  vitale  à  toutes  les  parties  reliées  par  ce  centre  com¬ 
mun,  il  est  certain  que  cette  théorie  est  clairement  exposée  et  sus¬ 
ceptible  de  satisfaire  ceux  qui  n’y  regardent  pas  de  trop  près. 


DU  YITAUSME  —  UORDEU 


355 

Elle  rappelle  la  théorie  nerveuse  de  Hoffman  et  de  Gullen  en  même 
temps  que  l’idée  de  Van  Helmont  sur  les  archées  répandues  dans 
tous  les  organes  et  obéissant  à  une  archée  centrale.  Mais  ce  n’est 
qu’une  erreur,  car  la  vie  existe  longtemps  avant  l’apparition  du 
système  nerveux,  et  c’est  elle  qui  le  forme  pour  en  faire  le  régula^ 
teur  de  ses  organes  et  de  ses  fonctions.  Une  fois  formé,  il  remplit  le 
rôle  que  signale  Bordeu,  mais,  avant  d’être  formé,  l’ovule  animé  a  déjà 
montré  qu’il  jouit  d’une  certaine  sensibilité  à  laquelle  les  nerfs  sont 
entièrement  étrangers. 

A  l’exemple  de  l’école  hippocratique,  Bordeu  admet  que  les  mala^ 
dies  sont  le  résultat  d’un  travail  préparateur  qui  forme  la  matière 
morbifique  avec  fièvre  d’irritation;  d’un  travail  d’élaboration,  ce 
qu’ autrefois  on  appelait  cochon,  et  d’un  travail  d’excrétion,  jadis 
appelé  crise.  C’est  toujours  la  même  manière  de  voir  exprimée  eu 
termes  différents. 

La  théorie  des  maladies  chroniques  est  la  même,  aussi  leur  gué¬ 
rison  par  les  eaux  des  Pyrénées  s’expliquent- elle  par  le  fait  des 
évacuations  que  procurent  ces  eaux. 

C’est  dans  la  thérapeutique  que  Bordeu  se  montre  tout^ à-fait  natu¬ 
riste,  car,  d’après  lui,  le  médecin  n’a  d’autre  but  que  celui  de  favoriser 
des  crises,  ce  qui  se  fait  aisément  dans  les  maladies  aiguës,  puisque  la 
nature  y  marche  avèc  célérité.  Cependant  si  le  travail  élaboraleur  est 
languissant,  Bordeu  n’hésite  pas  à  recommander  une  médecine  active 
qui  ramène  l’état  aigu.  —  Dans  quelques  cas  même,  il  croit  qu’on 
peut  étrangler  une  maladie  inflammatoire,  idée  qui  s’est  reproduite 
de  nos  jours  sous  le  nom  de  juguler  une  maladie. 

Dans  les  maladies  chroniques,  redoutant  de  ne  pas  voir  apparaître 
une  crise  naturelle,  il  essaie  de  la  hâter  par  des  stimulants  ou  même 
de  ramener  ces  maladies  à  l’état  aigu,  pour  arriver  aune  solution 
favorable,  et  c’est  aux  eaux  des  Pyrénées  qu’il  dit  qu’on  doit  s’a¬ 
dresser.  Il  les  conseille  dans  presque  toutes  les  maladies  .chro¬ 
niques.  D’après  lui,  elles  produisent  d’abord  une  grande  excitation 
avec  fièvre  aggravant  l’état  des  malades,  mais  bientôt  après,  les  éva¬ 
cuations  par  les  sueurs  et  par  les  urines,  un  érysipèle  ou  un 
phlegmon  servant  de  crise  et  amenant  la  guérison  de  la  maladie. 

Si  ces  moyens  ne  guérissent  pas,  c’est  que  la  lésion  viscérale 
est  trop  profonde  pour  être  susceptible  de  cochon,  et  alors  l’état 
du  malade  un  peu  plus  grave  qu’avant  ne  tarde  pas  à  se  terminer 
par  la  mort. 

Telle  est  la  philosophie  médicale  de  Bordeu,  mais,  pour  la  mieux 
connaître,  il  faut  lire  son  premier  chapitre  des  maladies  chroniques 
où  elle  est  exposée  avec  autant  d’esprit  que  de  clarté  : 


356  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Théorème  'premier.  — Le  corps  vivant  est  un  assemblage  de 
plusieurs  organes  qui  vivent  chacun  à  leur  manière,  qui  sentent 
plus  ou  moins,  et  qui  se  meuvent,  agissent  ou  se  reposent  dans  des 
temps  marqués  ;  car,  suivant  Hippocrate,  toutes  les  parties  des  ani¬ 
maux  sont  animées.  » 

Il  —  Les  parties  qui  composent  cet  assemblage  sont  liées  entre 
elles  par  une  substance  spongieuse,  muqueuse,  cellulaire,  au  sein 
de  laquelle  les  organes  qui  sont  autant  d’expansions  des  nerfs,  sont 
logés  et  surplantés  comme  les  fleurs  et  les  fruits  le  sont  dans  leurs 
boutons.  » 

ÏÏL  —  La  vie  générale,  qui  est  la  forme  de  toutes  les  vies  par¬ 
ticulières,  consiste  dans  un  flux  de  mouvement  réglé  et  mesuré,  qui 
se  fait  successivement  dans  chaque  partie,  détermine  l’exercice  de 
ses  fonctions,  et  forme  la  trame  entière  de  notre  vie.  C’est  ainsi  que 
toutes  les  parties  sont  causes,  principes,  et  causes  finales.  » 

IV.  —  Il  est  une  série  de  mouvements  et  de  fonctions  propres  à 
chaque  sexe.  Ces  diverses  séries,  et  d’autres  causes  qui  seront  rap¬ 
portées  plus  bas,  forment  la  vie  particulière  de  chaque  individu  : 
elles  produisent  aussi  la'  santé,  lorsqu’elles  sont  secondées  par 
une  distribution  louable  du  suc  alimentaire  ;  car  la  santé  est  une 
modification  de  la  vie  sujette  à  varier  même  dans  un  sujet  dé¬ 
terminé.  » 

V.  —  Mais  comme  la  santé  n’est  pas  constante  et  uniforme,  il 
n’en  est  pas  non  plus  de  parfaite,  c’est-à-dire  qu’il  n’éxiste  pas  un 
état  parfait  des  parties  et  de  leurs  mouvements.  Cet  état  se  conçoit 
seulement  comme  l’on  conçoit  le  mouvement  perpétuel,  ou  la  ma¬ 
tière  première  en  physique,  la  privation  absolue  de  frottement  en 
mécanique,  le  changement  à  volonté  des  mixtes  en  chimie,  et  le 
point  sans  étendue  en  mathématique  ;  d’où  vient  qu’on  peut  le  re¬ 
garder  comme  l’objet  idéal  de  la  médecine.  » 

VL  —  La  vie  ou  la  santé  particulière  dont  chaque  homme  jouit, 
laquelle  s’éloigne  ou  s’approche  de  la  santé  parfaite  selon  l’action 
plus  ou  moins  énergique  de  certains  organes,  établit  les  divers  tem¬ 
péraments  ou  les  divers  ordres  des  fonctions.  » 

VH.  Ces  tempéraments  divers  forment  les  diverses  santés  par¬ 
ticulières  ;  ils  ont  tous  des  rapport  mutuels  et  les  différences  qui 
s  y  rencontrent  ne  les  empêchent  pas  de  subsister  chacun  dans  leiir 
espèce.  » 

VIII.  Il  est  des  fonctions  générales  ou  des  fonctions  communes 
à  tous  les  tempéraments  ;  savoir,  l’action  du  cerveau  et  des  nerfs, 
l’action  du  cœur,  la  respiration  et  la  digestion.  Ces  fonctions  par 
leur  concert  mutuel,  favorisent  l’exercice  de  la  vie  et  la  conservent 


DU  VITALISME  —  BORDEU  357 

et  elles  sont  la  source  des  changements  notables  que  le  corps 
éprouve.  » 

IX.  —  L’estomac,  organe  principal  de  la  digestion,  réveille  et 
attire  à  lui  l’action  des  autres  organes  et  de  toutes  les  parties,  pour 
qu’ils  l’aident  dans  sa  fonction.  Cette  fonction  de  l’estomac  consiste 
à  extraire  le  suc  muqueux  des  aliments,  suc  qui  est  ensuite  séparé 
des  matières  grossières,  et  mêlé  au  sang  par  les  puissances  diges¬ 
tives,  en  suivant  la  direction  de  leurs  mouvements,  qui  se  portent 
de  l’estomac  aux  intestins  et  au  mésentère.  » 

X.  —  Par  la  force  du  cœur  et  de  la  respiration,  les  mouvements 
sont  déterminés  de  toutes  les  parties  du  corps  vers  sa  circonfé¬ 
rence.  Dans  ce  cours  circulaire  des  mouvements  le  chyle  est  con¬ 
verti  en  sang  ;  la  matière  muqueuse,  albumineuse  ou  nourricière 
est  séparée  et  appliquée  en  manière  de  petites  lames  à  la  substance 
cellulaire,  d’où  les  parties,  ou  plutôt  le  tissu  cellulaire  lui-même, 
tire  sa  force  et  son  accroissement.  » 

XI.  — Les  nerfs  dont  le  dépôt  commun  est  au  cerveau,  sont  les  or¬ 
ganes  les  mieux  pourvus  de  vitalité.  Leurs  fibrilles,  qui  se  distribuent 
à  tout  le  corps,  et  dont  l’arrangement  varie  suivant  l’usage  qu’elles 
doivent  produire,  constituent  l’action  différente  de  chaque  partie,  ou 
la  différence  de  sentiment  qui  règle  leurs  fonctions.  Le  système  ner¬ 
veux  peut,  eu  égard  à  ses  propriétés  essentielles,  être  comparé  à  un 
polype,  dont  les  racines  ou  les  bouches  s’étendent  aux  organes  des 
sens,  à  toutes  les  parties,  donnant  à  chacun  l’espèce  de  sensibilité  et 
d’activité,  ou  du  mouvement  vital  dont  elles  sont  pourvues,  et  que  le 
sentiment  gouverne;  car  la  vie  n’est  que  sentiment  et  mouvement.  » 

XII.  —  Le  cerveau,  le  cœur  et  le  ventricule  sont  donc  le  trium¬ 
virat,  le  trépied  de  la  vie  :  par  leur  union  et  leur  concert  merveil¬ 
leux  ,  ils  pourvoient  à  la  vie  de  chaque  partie,  et  à  chaque  fonc¬ 
tion  ;  ils  sont  enfin  les  trois  principaux  centres  d’où  partent  le 
sentiment  et  le  mouvement,  et  où  ils  reviennent  après  avoir  circulé; 
car  la  santé  se  soutient  par  cette  circulation  constante.  » 

XIII.  —  Les  fonctions  particulières  comme  les  sécrétions  et  les 
excrétions,  le  mouvement  musculaire,  le  sommeil  et  la  veille,  l’usage 
des  sens  internes  et  externes,  sont  subordonnées  et  doivent  leur 
conservation  aux  trois  causes  générales  précédentes.  Toute  fonc¬ 
tion  a  de  plus  une  manière  de  s’exécuter  déterminée  et  symétrique. 
Dans  chaque  excrétion,  par  exemple,  il  y  a  une  force  qui  apprête, 
une  qui  travaille  et  une  troisième  qui  évacue  ;  après  quoi  l’organe 
reprend  son  premier  état.  Mais  comme  cet  ordre  symétrique  est  su¬ 
jet  à  être  dérangé  par  les  affections  de  l’âme,  il  faut  toujours  bien 
prendre  garde  à  ces  affections.  » 


358  •  HIStOÎftE  DE  LÀ  MÉDECINE 

XI Y.  —  Quoiqu’il  existe  dés  fonctions  générales  communes  à 
tous  les  individus  :  quoique  les  nerfs  soient  dans  tout  les  modéra¬ 
teurs  des  parties;  quoique  l’ouvrage  de  la  digestion,  la  sanguifica¬ 
tion,  et  la  nutrition  reconnaissent  universellement  le  même  mode 
ét  la  même  matière  ;  tout  cela  est  pourtant  marqué  dans  chaque 
güjêt  d’un  caractère  propre  ët  distinct  résultant  de  l’âge,  du  sexe 
et  dü  tempérament.  Ce  caractère,  qu’on  a  nommé  idiosyncrasie,  se 
reh  contre  dans  les  animaux  et  les  végétaux  de  toute  espèce.  » 

XV.  —  Il  règne  dans  les  lois  dé  l’économie  animale  un  art  mer¬ 
veilleux  qü’ôn  n’imitera  jamais.  Le  chimiste  et  le  mécanicien  ont 
hèâü  le  rechercher  ou  se  flatter  de  le  reconnaître,  jamais  ils  ne 
parviendront,  l’un  à  faire  du  sang,  et  l’autre  une  machine- sem¬ 
blable  âü  cœur,  âù  cerveau  ou  à  l’estomac;  à  plus  forte  raison  ne 
connaîtront-ils  jamais  lés  rapports  qui  font  l’harmonie  des  organes  : 
là  nature  est  plus  profonde  que  le  plus  sublime  mathématicien, 
physicien  ou  chimiste. 

XVI.  =====  Il  y  a  donc  trop  loin  des  lois  de  la  chimie  êt  de  la  mé¬ 
canique  à  cèllèS  dè  la  nature.  Appliquotts-nous  par  Conséquent  à 
Observer  lès  phénomènes  qui  sé  passent  dans  lê  corps  vivant,  à  con¬ 
naître  le  génie  de  tous  les  organè's,  leurs  liaisons,  l’ordre  des  fonc¬ 
tions,  ët  lès  temps  Où  elles  s’exécutent  :  toutes  ces  choses  dé¬ 
pendent  dè  certains  mouvements  qu’on  peut  apercevoir,  mouve¬ 
ments  qui  sont  lès  vrais  fondements,  la  basé  de  notre  art,  et  qui 
méritent  de  fixer  à  jamais  notre  attention. 

XVII.  —  Par  maladie  on  doit  entendre  un  dérangement  dans  les 
fonctions,  dépendant  de  quelque  vice  organique,  ou  de  l’action 
augmentée  OU  diminuée  de  quelque  partie,  car  nous  sommes  ma¬ 
lades,  a-t-on  dit,  quand  nos  fonctions  sont  troublées,  OU  quand 
l’énergie  de  nos  parties,  leur  ton,  est  détruit.  L’on  trouve  dans 
Àrêtée,  et  dans  d’autrès  médecins,  dès  Vestiges  dè  l’organisme,  qui 
a  été  depuis  peu  mieux  compris  et  mieux  développé  qu’il  ne  l’a¬ 
vait  été  jusqu’ici.  Comme  c’est  de  cet  organisme  bien  conçu  que 
dépend  là  Connaissance  dé  la  santé  et  dés  maladies  il  sera  par  con¬ 
séquent  fort  utile  d’y  lier  les  observations  que  nous  rapporterons 
dans  là  suite  :  nous  demandons  donc,  pour  l’exercice  de  la  santé, 
une  suite  dans  les  mouvements  organiques,  réglée  et  déterminée  : 
■quand  ils  s’écartent  de  cette  harmonie,  il  en  naît  Ce  que  nous  ap¬ 
pelons  indisposition  ou  maladie. 

XX.  —  Les  maladies  doivent  être  distinguées  selon  que  leur 
caractère  est  plus  ou  moins  marqué  et  indestructible,  en  opiniâtres, 
eh  régulières  Ou  irrégulières,  eh  évidentes  ou  Occultes,  en  courtes 
ou  longues,  en  graves  ou  légères,  en  bénignes  ou  mortelles.  Les 


DU  VITALISME  —  BORDEU 


359 

maladies  sont  bénignes  quand  elles  remettent  l’idiosyncrasie  dans 
ses  droits  :  elles  sont  mortelles,  ou  essentiellement,  quand  elles 
éludent  tous  les  efforts  de  l’art,  et  qu’elles  s’augmentent  de  jour  en 
jour  ;  ou  accidentellement,  quand  on  commet  des  fautes  dans  le 
traitement,  ou  qu’on  les  abandonne  à  la  nature,  déjà  trop  faible 
pour  les  surmonter.  Il  y  a  aussi  des  maladies  incurables  qui  ne  sont 
point  mortelles,  parce  que  la  vie  peut  subsister  avec  elles,  De  là 
naissent  des  espèces  de  tempérament  factices,  immuables,  qui  ont 
fréquemment  lieu  dans  les  longues  affections.  s> 

XXI.  Chaque  maladie  a  sa  marche  et  sa  révolution,  ou  un 
espace  de  temps  qu’elle  parcourt  :  elle  a  ses  temps  d’accès  et  de 
durée,  qu’il  est,  pour  ainsi  dire,  impossible  de  changer.  Un  obser¬ 
vateur  attentif  peut  y  remarquer  dans  toutes,  comme  dans  l’excré¬ 
tion  d’une  glande,  ou  dans  l’ouvrage  de  la  digestion  :  1°  'certains 
changements  du  corps,  qui  annoncent  les  approches  de  la  maladie 
ou  sa  préparation;  2°  les  phénomènes  qui  indiquent  sa  présence  ou 
sa  formation;  3°  l’effort  combiné  de  tous  lès  organes,  qui  termine 
la  maladie,  soit  en  la  déracinant  tout-à-fait,  et  ramenant  la  santé, 
soit  en  la  changeant  en  une  autre,  ou  bien  cet  effort  cède  lui-même 
à  la  violence  du  mal,  et  s’éteint  avec  la  vie  dü  malade.  Cet  ordre, 
des  changements,  qui  est  commun  à  toutes  les  maladies,  parait  éta¬ 
blir  entre  elles  la  ressemblance  de  forme  qu’Hippocrate  a  dit  leur 
appartenir,  et  que  leur  véhémence  ou  leur  petitesse,  leur  lenteur 
ou  leur  célérité,  etc.,  ne  sauraient  leur  ôter.  » 

XXII.  —  Maintenant  qu’on  regardé  la  maladie  comme  un  effort 
salutaire  que  fait  la  nature  pour  se  mettre  en  liberté,  ou  comme 
un  désordre  dans  les  mouvements,  qui  tend  à  la  destruction  de 
notre  machine,  c’est  une  question  que  nous  renvoyons  à  l’éColê,  à 
l’exemple  des  vrais  médecins  cliniques,  qui  ne  s’occupent  point  de 
ces  sortes  de  discussions  métaphysiques ,  d’autant  que  l’une  et 
l’autre  opinion  peuvent  être  renversées  de  fond  en  comble,  et  sont 
également  à  craindre,  à  cause  dès  doutes  qu’elles  font  naître  sur  le 
pouvoir  qu’a  la  nature  dans  les  maladies,  la  fin  qu  elle  s’y  propose, 
et  sur  la  retenue  que  le  médecin  doit  y  garder,  ou  l’activité  qu’il 
doit  y  apporter.  Qu’on  vante  donc  tant  qu’on  voudra  cês  opinions; 
le  devoir  du  médecin  est  de  se  préserver  de  tout  esprit  de  système, 
de  s’appliquer  à  connaître  les  cas  où  il  doit  agir,  et  ceux  Où  il  doit 
être  simple  spectateur,  et  d’éviter  surtout  l’excès  dans  lequel 
tombent  ceux  qui  violentent  la  nature,  ou  ne  lui  prêtent  pas  assez 
de  secours,  parce  qu’ils  n’ont  pas  une  connaissance  exacte  ou  suf¬ 
fisante  du  caractère  des  maladies,  de  leurs  temps,  de  leur  marche, 
de  leurs  symptômes,  et,  èn  un  mot,  de  l’art  de  guérir.  » 


360  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

XLIII.  —  Le  médecin  doit,  dans  le  traitement  de  chaque  maladie, 
s’appliquer  à  la  simplifier  autant  qu’il  est  possible,  à  lui  donner  une 
marche  et  une  terminaison  semblables,  par  exemple,  à  celles  de  la 
digestion.  Cette  conversion  des  maladies  compliquées  en  simples, 
des  malignes  en  bénignes,  est  sans  contredit  un  objet  des  plus  im¬ 
portants  dans  l’art  de  guérir.  Le  médecin  doit  encore,  si  les  forces 
du  malade,  le  degré  et  le  caractère  des  maladies  le  permettent, 
changer  les  chroniques  en  aiguës,  les  invétérées  en  récentes,  les 
particulières  en  générales.  Quant  à  celles  qui  sont  incurables  de 
leur  nature,  qui  forment  un  tempérament  ou  une  constitution  im¬ 
muable,  ou  qui  sont  décidément  mortelles,  il  doit  éviter  de  les  en¬ 
treprendre,  et  surtout  de  les  combattre  de  front,  puisque  l’art  n’y 
peut  presque  rien.  Il  faut  donc  qu’il  sache  bien  distinguer  les  mala¬ 
dies  guérissables  des  incurables,  et  qu’il  connaisse  aussi  les  signes 
diagnostiques  bien  évidents  de  chacune  en  particulier,  soit  stomacale, 
pectorale,  etc.,  et  ceux  de  leur  progression.  Mais  existe-t-il  de  ces 
signes  tellement  démonstratifs  ou  évidents,  qu’on  puisse  dire  d’une 
fièvre  pectorale,  par  exemple,  qu’elle  est  dans  le  temps  d’irritation, 
ou  dans  celui  de  coction,  qu’elle  parviendra  dans  peu,  ou  tard,  à 
l’expectoration,  et  ainsi  du  reste?  » 

XLIV.  —  L’on  peut  raisonnablement  comparer  une  maladie  à  la 
fonction  d’une  glande,  et  nommer  son  dernier  temps,  temps  d  'excré¬ 
tion,  puisqu’il  est  certain  que  toute  affection ,  soit  aiguë  ou  chro¬ 
nique,  qui  se  guérit  bien,  ou  selon  les  vœux  de  la  nature,  finit  tou¬ 
jours  par  quelque  évacuation.  Les  plus  célèbres  des  anciens 
donnaient  à  cette  évacuation  le  nom  de  crise  ou  de  solution,  et  ce¬ 
lui  d’appareil  critique  à  la  fièvre  qui  la  prépare,  ou  à  la  troisième 
fièvre  dont  nous  avons  parlé  ailleurs.  Dans  toute  maladie  où  l’effort 
critique,  c’est-à-dire  la  troisième  fièvre,  est  assez  considérable,  la 
crise  a  lieu  ou  devient  sensible,  et  elle  est  insensible  quand  l’effort 
est  lent  et  peu  vif.  Nous  remarquerons  ici  que  le  mot  d’excrétion  est 
moins  ambigu  que  celui  de  crise,  qui  grossit  trop  l’idée  figurée  et 
systématique  du  combat  que  la  nature  livre  à  la  maladie.  Poursui¬ 
vons.  Comme  il  se  fait  dans  l’état  de  santé  des  évacuations  qui, 
loin  d  être  utiles,  sont  préjudiciables,  telles  qu’une  sueur  forcée  et 
pareille  excrétion  de  semence  ou  de  lait,  il  se  fait  aussi  des  crises 
imparfaites  ou  nuisibles,  dépendantes  de  la  nature  ou  de  l’art.  De 
plus,  comme  certaines  excrétions  naturelles,  par  exemple  celles  de 
la  semence,  sont  accompagnées  de  la  convulsion  du  corps,  laquelle 
répond  à  1  étendue  du  domaine  de  l’organe  excrétoire  ,  tandis  que 
d  autres  se  font  peu  à  peu  et  presque  imperceptiblement,  comme  la 
séparation  de  la  bile  et  celle  du  suc  pancréatique,  il  y  a  également 


DU  VITALISME  —  BORDEU 


361 


des  crises  qui  sont  précédées  de  mouvements  très-apparents,  et 
d’autres  dont  l’appareil  est  insensible.  Toute  crise  encore,  ainsi  que 
toute  excrétion,  suppose  une  préparation  des  humeurs,  laquelle  est 
l’ouvrage  de  la  vie  dans  les  deux  cas  ;  et  comme  tout  organe  excré¬ 
toire,  dans  l’état  naturel,  s’érige  et  est  aidé  de  l’action  des  autres 
organes,  avant  et  pendant  l’évacuation,  de  même  dans  les  crises 
parfaites  qui  s’opèrent  précisément  dans  les  mêmes  organes  que  les 
excrétions,  toutes  les  parties  du  corps  conspirent  avec  l’organe  qui 
est  en  travail.  La  plupart  des  excrétions  ou  sécrétions  s’achèvent  dans 
l’espace  de  vingt-quatre  heures  ;  les  crises  ont  aussi  leurs  temps,  et 
peut-être  leurs  jours  et  leurs  heures  marqués  :  enfin,  comme  il  y  a 
grand  sujet  de  croire  que  l’ordre  des  excrétions  répond  à  celui  de  la 
digestion, pareille  conformité  a  lieu  entre  les  progrès  de  la  crise  et  les 
redoublements  de  la  fièvre  qui  l’accompagne.  C’est  ainsi  qu’en  pous¬ 
sant  plus  loin  la  comparaison  des  crises  avec  les  excrétions,  on  ré¬ 
soudrait  bien  des  problèmes  qu’on  n’a  pu  expliquer  jusqu’ici ,  et 
dont  la  solution  répandrait  un  grand  jour  dans'  la  médecine.  » 

XLV.  —  Il  faut  noter  que  la  crise  se  fait  assez  facilement  dans 
certaines  affections,  et  très-difficilement  dans  d’autres  ;  ce  qui  four¬ 
nit  une  distinction  des  maladies  très -importante,  qui  mérite  d’être 
méditée  sans  cesse.  La  crise,  pour  être  entière  et  parfaite,  doit  s’ac¬ 
complir  comme  l’excrétion  dans  un  temps  déterminé  avec  aisance 
et  avec  tous  les  autres  caractères  louables  qui  lui  appartiennent  ;  de 
manière  que  le  corps  reste  en  état  de  bien  faire  ses  fonctions.  Mais 
rien  ne  nuit  tant  au  travail  des  excrétions,  soit  en  santé,  soit  en 
maladie,  que  la  trop  grande  sensibilité  de  nerfs  ou  leur  agacement, 
qui  est  souvent  causé  par  les  affections  de  l’âme.  Les  maladies  où 
cette  redoutable  disposition  du  genre  nerveux  se  rencontreront  nom¬ 
mées  nervales  ;  et  on  nomme  humorales  celles  où  elle  n’a  pas  lieu, 
et  où  la  crise  se  conduit  bien.  Cette  considération  en  général  sur 
l’état  des  nerfs,  ne  doit  jamais  être  perdue  de  vue  dans  la  pratique  ; 
elle  sert  à  distinguer  les  maladies  bénignes  des  malignes,  les  longues 
des  courtes,  celles  qu’on  doit  brusquer  d’avec  celles  que  le  temps,  la 
patience,  le  régime,  et  quelques  autres  légers  secours,  guérissent.  » 
XL VI.  —  L’art  guérit  les  maladies,  en  préparant  et  en  excitant  la 
crise,  soit  qu’il  procure  l’augmentation  de  la  fièvre ,  ou  d’autres 
symptômes  qui  en  tiennent  lieu,  comme  quand  on  fait  vomir,  qu’on 
purge  fortement,  ou  qu’on  provoque  la  sueur  (augmentation  qu’on 
pourrait  nommer  appareil  critique  artificiel),  soit  qu’il  détermine 
quelque  excrétion  lente,  que  les  anciens  appelaient  fluxion,  fût-elle 
occasionnée  par  la  nature  ou  par  l’art.  Le  grand  art  du  médecin  est 
d’accélérer  ou  retarder  les  crises* à  propos,  et  par  conséquent  de 


362  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

bien  connaître  les  cas  où  il  doit  employer  l’un  ou  l’autre  moyen. 
De  plus,  l’art  peut  et  entreprend  quelquefois  de  changer  une  ma¬ 
ladie  qui  menace  de  prendre  une  mauvaise  tournure  ;  il  peut,  dis-je, 
par  certaines  évacuations,  ou  par  d’autres  moyens,  la  suspendre, 
l’étrangler  et  écarter  des  crises  qui  seraient  funestes  si  la  maladie 
était  livrée  à  son  cœurs.  Il  faut  pourtant  avouer  que  ces  tentatives 
sont  pleines  de  danger,  et  qu’il  vaut  souvent  mieux,  dans  un  cas 
douteux,  se  prêter  aux  mouvements  de  la  nature,  qui  vient  heureu¬ 
sement  à  bout,  à  la  longue,  de  ce  que  l'art  semblerait  pouvoir  faire 
en  un  seul  coup.  Un  médecin  par  excellence,  qui  posséderait  véri¬ 
tablement  les  trésors  de  l’art,  et  dont  les  Anciens  auraient  pu  dire, 
à  bon  droit,  qu’il  est  comparable  à  un  Dieu,  serait  celui  qui  pour- 
rait  bien  prévoir  les  suites  d’une  maladie  que  l’art  aurait  changée 
de  la  manière  que  je  l’ai  dit,  et  qui  saurait  déterminer  tous  les  cas 
où  ce  moyen  serait  praticable.  » 

XLVII.  —  Ce  qui  a  été  dit  fait  comprendre  la  ressemblance  qu’il 
y  a  entre  une  maladié  aiguë  et  une  maladie  chronique,  puisque  la 
différence  de  leur  forme  et  de  leur  marche  ne  change  rien  à  leur 
essence,  suivant  laquelle  elles  font  toutes  un  effort  excrétoire  ter- 
minable  par  une  évacuation,  si  le  malade  ne  meurt;  elles  ont  aussi 
trois  temps  principaux.  Toute  affection  qui  se  change  difficilement 
en  aiguë,  ou  dont  la  coction  a  peine  à  se  faire,  est  une  affection  chro¬ 
nique.  Gelle  qui  est  aiguë,  devient  chronique  quand  on  F  étouffe  ou 
qu’on  supprime  le  travail  de  la  crise.  On  peut  ainsi  monter  par  de¬ 
grés  de  la  maladie  la  plus  simple  à  la  plus  compliquée.  Il  faut  es¬ 
pérer  qu’on  sera  un  jour  assez  heureux  pour  connaître  l’ordre  et  les 
révolutions  des  maladies  chroniques,  comme  on  connaît  celles  des 
aiguës,  où  il  reste  pourtant  encore  des  recherches  à  faire.  Chaque 
changement  d  âge  ne  serait-il  point  une  crise,  ou  ne.  la  favorise¬ 
rait-il  pas?  Si  la  chose  était  ainsi,  on  pourrait  regarder  la  puberté , 
dans  les  personnes  des  deux  sexes,  comme  la  crise  de  l’enfance  et 
de  ses  infirmités.  Hippocrate  remarque  que  le  paehisme  durait  au 
moins  six  ans  ;  qu’une  espèce  se  guérissait  dans  six  mois,  et  une 
autre  espèce  dans  deux  ans.  Baillou  demande  s’il  n’y  aurait  pas  des 
maladies  d’un  an  et  de  sept  ans.  Notre  art  sera  bien  plus  beau  et 
plus  parfait  quand  on  connaîtra  sûrement  celles  qui  doivent  durer 
des  jours,  des  mois  et  des  années,  et  la  méthode  de  les  traiter.  Ce 
dernier  point  est  vraiment  important,  et  d’autant  plus  désirable, 
qu  aujourd  hui,  comme  autrefois,  ôn  voit  trop  souvent  des  traite¬ 
ments  discordants,  confus  et  tumultueux,  suivant  les  expressions  de 
Cœlius  Aurélianus,  et  de  Baillou.  » 

Maintenant  si  l’on  veut  connaître  Bordeü  tout  entier  il  faut  le 


DU  VITALISME  —  BORÛEU 


363 

suivre  en  le  considérant  dans  chacun  des  mémoires  qui  composent 
ses  œuvres  :  —  sur  les  articulations  des  os  de  la  face  —  sur  la 
physiologie  des  glandes ,  —  sur  les  crises ,  —  sur  1  e  pouls,  —  sur 
les  écrouelles j  —  sur  la  colique  de  Poitou-,  —  sur  Yhistoire  dé  la 
médecine^  —  Sur  les  maladies  chroniques  et  leur  traitement  par  les 
eàüx  d’Aquitaine,  mémoire  dont  je  viens  de  parler;  —  enfin  sur 
Y  analyse  médicale  du  sang , 

Ses  recherches  anatomiques  et  physiologiques ,  sur  la  struc¬ 
turé  et  la  fonction  des  glandes  sont  remplies  d’aperçus  ingénieux 
et  de  faits  nouveaux.  Il  parle  Successivement  de  la  Parotide,  des 
glandes  sous-maxillaires,  de  là  Thyroïde  du  Pancréas,  et  il  discute 
avec  grand  soin  la  question  de  savoir  si  l’excrétion  se  fait  par  la 
compression  exercée  sur  la  glande  par  les  parties  voisines.  C’est  une 
explication  qu’il  n’accepte  pas.  Il  parle  ensuite  du  cerveau  et  des 
hypothèses  ayant  cours  de  son  temps  sur  la  structure  glanduleuse  de 
cet  organe;  —  de  la  fonction  dés  glandes  bronchiques  qui  ne  sont 
que  dès  ganglions  des  lymphatiques  ;  du  testicule  et  de  l’excrétion 
séminale,  de  la  mamelle  et  de  la  formation  du  lait,  mais  partout  on 
voit  qu’il  admet  üné  action  fonctionnelle  du  tissu,  véritable  érection 
du  tissu  glanduleux  dont  l’excitation  amène  la  contractilité  et  la 
sortie  du  liquide  sécrété. 

Un  mémoire  plus  intéressant  et  qui  a  moins  vieilli,  bien  que  son 
sujet  soit  bien  vieux,  est  celui  quia  pour  objet  les  Crises.  Dans  Ces 
recherches,  on  peut  lire  avec  fruit  l’histoire  dés  crises  depuis  l’an¬ 
tiquité  jusqu’à  nos  jours,  et,  dans  nos  bibliothèques,  il  n’y  a  pas  un 
mémoire  qui  vaille  autant  que  celui-là  pour  le  médecin  qui  vou¬ 
drait  se  familiariser  avec  la  question.  —  Ce  n’est  pas  qué  Bordeu 
adopte  entièrement  la  doctrine  des  crises  telle  qué  les  anciens  nous 
l’ont  laissée  et  qu’on  là  trouve  exposée  dans  Galien,  non  —  Bordeu 
admet  que  là  plupart  dés  maladies  se  terminent  par  des  crises  qu’il 
faut  observer  et  favoriser  par  tous  les  moyens.  A  ce  litre,  il  appar¬ 
tient  à  l’école  des  naturistes,  mais  il  n’admet  pas  aveuglément  la 
doctrine  des  jours  critiques .  Il  n’est  pas  fixé  à  cet  égard  et  il  ré¬ 
clame  de  nouvelles  recherches,  de  nouvelles  observations  faites 
avec  un  Soin  tout  particulier,  tel  que  n’en  peuvent  faire  indistincte¬ 
ment  tous  les  observateurs.  Il  se  méfié  tellement  des  mauvaises 
observations  qu’il  demande  dans  une  apostrophe  remplie  d’esprit 
qu’on  exigeât  des  preuves  d’observation  à  chacun  des  observateurs 
qui  devraient  communiquer  leurs  journaux  à  tout  le  mondé. 

Yoici  cette  apostrophe  : 

«Ces  sortes  de  précautions  sont  nécessaires  parce  qu’on  se  trompe 
souvent  soi-même  ;  on  adopte  une  opinion  quelquefois  par  hasard,  on 


364  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

se  rappelle  vaguement  tout  ce  qu’on  a  vu  de  favorable  à  cette  opi¬ 
nion  ;  mais  pour  le  reste  on  l’oublie  insensiblement.  L’observateur 
ou  celui  qui  pourrait  fournir  des  observations  bien  faites  ne  serait 
point  à  ce  compte  celui  qui  se  contenterait  de  dire  :  j’ai  vu,  j’ai 
fait,  j’ai  observé;  formules  avilies  aujourd’hui  par  le  grand  nombre 
d’aveugles  de  naissance  qui  les  emploient.  Il  faudrait  que  l’obser¬ 
vateur  pût  prouver  ce  qu’il  avance  par  des  pièces  justificatives  et 
qu’il  démontrât  ce  qu’il  a  vu  et  su  voir  en  tel  temps  ;  ce  serait  le 
seul  moyen  de  convaincre  les  Pyrrhoniens,  qui  n’ont  que  trop  le 
droit  de  vous  dire  :  où  avez-vous  vu?  comment  avez-vous  vu?  et 
qui  plus  est  encore,  de  quel  droit  avez-vous  vu  9  de  quel  droit 
croyez-vous  avoir  vu 9  qui  vous  dit  que  vous  avez  vu  9- 

On  a  dans  ces  lignes  un  échantillon  de  la  verve  railleuse  et  supé¬ 
rieure  de  Bordeu  et,  dans  ce  cas,  elle  s’exerce  fort  à  propos,  en 
accablant  à  la  fois,  les  mauvais  observateurs  et  l’observation  insuffi¬ 
sante  .  C’est  qu’en  effet  rien  n’est  plus  difficile  qu’un  fait  à  observer, 
et  ceux  qui  repoussent  l’emploi  de  la  raison  dans  nos  études 
réduisent  la  médecine  à  l’empirisme  ou  à  l’observation  apparente, 
abaissent  la  science  en  croyant  l’élever.  Du  moment  qu’un  fait  n’a 
pas  toujours  la  même  signification  pour  tous  les  médecins  qui  en 
sont  témoins,  il  est  évident  qne  c’est  à  celui  qui  raisonne  le  mieux 
qu’appartient  le  droit  de  l’interpréter.  C’est  aussi  l’opinion  de  Bor¬ 
deu  et  on  n’a  qu’à  lire  les  deux  dernières  pages  de  son  mémoire  sur 
les  crises  pour  en  être  convaincu. 

Immédiatement  après  ce  travail  on  en  trouve  un  autre  qui  en  dé¬ 
pend  un  peu  et  qui  est  intitulé  :  Recherches  sur  le  pouls  par  rap¬ 
port  aux  crises.  Depuis  Galien  et  Solano  il  n’avait  jamais  été  rien 
entrepris  de  pareil.  Cette  étude  du  pouls  est  faite  à  ùn  point  de  vue 
anatomo-physiologique  nouveau,  et  elle  confond  l’esprit  par  la  mul¬ 
tiplicité  et  la  minutie  des  détails  qui  encombrent  au  lieu  d’éclairer. 
On  y  trouve  une  nouvelle  nomenclature,  car  au  lieu  de  nommer  le 
pouls  par  ses  qualités  il  le  dénomme  d’après  la  région  d’où  émanent 
ses  altérations.  Ainsi  relativement  aux  crises,  lorsqu’une  évacuation 
du  côté  de  la  tête  se  prépare  il  existe  un  pouls  capital ,  si  elle  a 
lieu  par  les  organes  excrétoires  de  la  poitrine  il  y  a  un  pouls  parti¬ 
culier  dit  pectoral,  et  si  elle  se  fait  par  le  bas-ventre  le  pouls  subit 
d  autres  modifications  qui  le  font  appeler  intestinal. 

Le  pouls  est  critique  ou  non- critique  ;  —  simple  quand  la  crise  a 
lieu 'par  un  seul  organe,  composé  quand  elle  se  fait  par  plusieurs 
d’entre  eux. 

Il  est  supérieur  ou  inférieur  selon  qu’il  est  influencé  par  une 
crise  s’opérant  au-dessus  ou  au-dessous  du  diaphragme. 


DU  VITALISME  —  BORDEü  365 

Le  pouls  supérieur  compte  trois  espèces,  le  pouls  pectoral ,  le 
pouls  guttural  et  le  pouls  nasal. 

Le  pouls  inférieur  comprend  le  pouls  stomacal,  intestinal,  de 
la  matrice,  du  foie,  des  hémorrhoïdes,  des  urines,  de  la  sueur 
critique,  etc. 

Ces  différents  pouls  supérieurs  et  inférieurs  peuvent  être  combi¬ 
nés  ensemble,  puis  vient  l’étude  du  pouls  d’irritation,  c’est-à-dire 
du  pouls  non  critique,  simple  ou  combiné  avec  le  pouls  critique 
dans  les  maladies  qui  se  terminent  bien  ou  mal  et  dans  les  maladies 
chroniques. 

Il  termine  enfin,  par  une  étude  des  modifications  du  pouls  d’a¬ 
bord  sous  l’influence  de  la  saignée  et  des  remèdes  administrés  aux 
malades,  puis  sous  l’influence  de  l’âge  et  de  quelques  conditions  acci¬ 
dentelles,  amenant  des  exceptions  aux  faits  qu’il  vient  d’indiquer. 

Bordeu  a  bien  raison  de  se  moquer  de  ceux  qui  ne  savent  que 
compter  le  pouls  et  inventer  des  pulsiloges,  c’est-à-dire  des  sphyg- 
momètres,  pour  compter  le  pouls,  s’il  est  vrai  qu’il  a  trouvé  dans  ses 
observations  toutes  les  nuances  qu’il  décrit.  Malheureusement  ces  di¬ 
visions  et  ces  distinctions  si  subtiles  du  pouls  ne  reposent  sur  rien 
de  sérieux  et  il  est  presque  impossible  de  s’en  servir.  Sauf  quelques 
variétés  toutes  les  autres  sont  imaginaires  et  trahissent  une  sensi¬ 
bilité  d’appréciation  tellement  exceptionnelle  qu’il  faut  douter  de 
pouvoir  l’acquérir. 

Dans  le  mémoire  suivant  consacré  aux  écrouelles,  Bordeu  débute 
en  disant  :  «  On  regarde  comme  écrouelleux  ceux  qui  sont  sujets  à 
«  des  fluxions  aux  yeux,  à  des  maux  d’oreilles,  qui  ont  la  lèvre  supé- 
«  rieure  gonflée,  le  nez  morveux,  rouge,  douloureux,  les  jambes 
«  élargies ,  les  glandes  du  cou  engorgées  et  les  autres  plus  ou 
«  moins  tuméfiées,  le  ventre  bouffi,  les  extrémités  amaigries,  les  os 
«  recourbés,  etc.  » 

«  Plus  tard  les  glandes  du  cou  suppurent,  les  yeux  s’éraillent,  les 
«  lèvres  se  gercent,  les  extrémités  des  os  grossissent,  il  se  forme 
«  des  ulcères  dans  les  articulations  et  ailleurs,  la  toux  et  la  fièvre  se 
«  mettent  de  la  partie,  et  la  maigreur,  le  marasme  et  le  dévoiement 
c<  précèdent  la  mort  de  ceux  qui  succombent. 

«  Ceux  qui  résistent  vivent  avec  des  glandes  engorgées  au  cou,  sous 
ce  les  aisselles  et  aux  veines,  avec  des  ulcères  et  des  caries  des  os, 
«  de  la  toux,  des  fièvres  passagères,  des  indigestions  plus  ou  moins 
c<  fréquentes,  et  des  tumeurs  aux  viscères  du  bas -ventre.  » 

Il  expose  ensuite  la  guérison  spontanée  de  ce  mal  vers  l’âge  de 
la  puberté,  sa  fréquence  plus  grande  chez  les  enfants,  sa  nature 
héréditaire,  son  siège  primitif  dans  les  humeurs,  ses  lésions  anato  - 


366  HISTOIRE  DE  ÏA  MÉDECINE 

miques  dans  les  glandes  suppurées ,  hypertrophiées ,  quelquefois 
remplies  de  tubercules  comme  des,  lupins  ou  des  grains  de  sç- 
same  (tome  I,  p.  435),  enfin  le  traitement  variable  selon  les  trois 
périodes  de  la  maladie  par  les  purgatifs,  les  absorbants,  les  amers, 
le  quinquina,  les  antiscorbutiques,  le  laitage,  les  eaux  minérales, 
les  frictions  mercurielles  et  le  changement  d’air. 

Eh  bien,  on  peut  le  dire  avec  sincérité,  sauf  les  modifications  du 
langage,  les  changements  de  dénomination,  et  peut-être  une  plus 
grande  précision  de  détails  anatomiques,  cette  histoire  des  écrouel¬ 
les  qu'on  appelle  aujourd’hui  des  scrofules  est  à  bien  peu  de  chose 
près  semblable  à  celle  de  nos  traités  modernes  de  pathologie.  Il  en 
est  ainsi  de  beaucoup  de  choses  en  médecine,  la  forme  change 
mais  le  fond  reste  le  même.  Gomme  pour  les  vêtements,  une  vieille 
mode  nous  semble  ridicule  et  nous  nous  croyons  mieux  que  nos 
ancêtres,  mais  nos  descendants  riront  de  nos  habits  comme  nous 
rions  de  ceux  que  portaient  nos  pères.  L’habit  change  mais  l’homme 
reste  et  il  est  toujours  le  même.  Oui,  le  langage  de  Bordeu  sur  les 
écrouelles  est  démodé,  et  il  nous  paraît  étrange,  mais  au  fond,  comme 
ses  observations  sont  exactes ,  celui  qui  voudra  bien  ne  pas  s’en 
tenir  seulement  à  la  superficie  des  choses,  trouvera  dans  ce  travail 
de  bonnes  et  excellentes  observations  qui  ne  vieilliront  jamais,  et  dont 
il  pourra  faire  son  profit.  ïf  apprît-il  rien  de  nouveau,  cette  recherche 
historique  lui  prouvant  qu’on  savait,  au  temps  de  Bordeu  l’histoire, 
la  nature  et  le  traitement  de  la  scrofule  aussi  bien  qu’ aujourd’hui, 
que  ce  serait  déjà  quelque  chose. 

Bordeu  consacre  ensuite  quelques  pages  assez  confuses  à  la  des¬ 
cription  de  la  colique  de  Poitou,  qui  n’est  que  la  colique  métalli¬ 
que  du  plomb  et  du  cuivre  traitée  à  la  Charité  par  le  macaroni  et 
par  le  mochlique,  espèce  de  macaroni  modifié,  et  à  des  considéra¬ 
tions  générales  sur  l’histoire  de  la  médecine .  dans  les  rapports 
avec  l’inoculation.  Ce  travail  ment  à  son  titre  et  n’est  pas  une  his¬ 
toire  de  la  médecine,  C’est  une  excursion  libre  et  rapide  dans  le 
passé  ne  ressemblant  guère  au  pédantisme,  à  l’érudition  et  à  la  phi¬ 
lologie  de  nos  historiens  qui  croient  que  des  dates  et  des  commen¬ 
taires  historiques  valent  mieux  qu’une  étude  sur  la  pensée  d’une 
époque,  Bordeu  érudit  ne  fait  pas  étalage  d’érudition,  et  ne  cherche 
pas  à  se  faire  aimer  par  amour  du  grec,  ni  par  des  citations  textuelles 
qui  ne  font  souvent  rien  à  l’histoire.  Les  généralités  sur  l’origine  de 
la  science  ne  sont  qu’une  entrée  en  matière  formant  introduction  à 
ce  qu’il  veut  raconter  de  l’histoire  de  l’inoculation  variolique.  Elles 
sont  intéressantes  et  spirituelles,  mais  trop  incomplètes  pour  être 
utiles,  C  est  trop  ou  trop  peu.  Elles  constituent  un  véritable  hors- 


DU  VITALISME  —  BORDEU 


367 

d’œuvre  dont  il  pouvait  se  passer  et  que  pour  mon  compte  je  n’ap¬ 
précie  guère. 

Dans  ce  travail  de  fantaisie  extrêmement  original,  Bordeu  divise 
les  médecins  en  8  classes,  1°  les  empiriques ,  2°  les  dogmatiques 
et  notamment  les  mécaniciens  et  les  physiciens  modernes,  3°  les 
observateurs  qui  dans  le  traitement  des  maladies  suivent  la  nature 
pour  guide,  la  les  praticiens ,  les  Pyrrhoniens  ou  les  antisystéma¬ 
tiques  qui  composent  leur  secte  des  débris  des  autres,  5°  les  méde¬ 
cins  militaires,  6°  les  médecins  théologiens ,  7°  les  médecins  phi¬ 
losophes,  8°  les  médecins  juristes.  Puis  il  se  demande  quel  doit 
être  Vavis  de  ces  médecins  sur  V inoculation. 

Vient  alors  une  longue  exposition  du  principe  de  chacune  de  ces 
classes  de  médecins  avec  une  conclusion  spéciale  relative  au  sujet 
en  question. 

Pour  lui  la  secte  empirique  est  la  mère  de  toutes  les  autres, 
même  de  celles  qui,  lui  empruntant  leur  origine,  l’ont  le  plus  dé¬ 
daignée  ou  injuriée.  Elle  %a  ses  avantages  et  il  lui  attribue  la  dé¬ 
couverte  de  l’inoculation.  C’est  la  médécine  naturelle  ayant  pour 
base  une  sorte  d’instinct  qu’on  retrouve  chez  les  sauvages  et  chez 
les  bêtes. 

«  Il  est  une  médecine  populaire  et  née  pour  ainsi  dire  avec  les 
hommes;  ils  l’ont  toujours  portée  partout  et  partout  cultivée  avec 
un  soin  égal  ;  la  nécessité  le  leur  a  dictée  comme  elle  leur  apprit  à  ' 
se  préparer  divers  aliments  et  diverses  boissons;  ils  ont  dû  songer 
à  se  soulager  ou  à  se  guérir,  comme  à  se  couvrir,  à  se  loger,  à  se 
garantir  de  tous  les  accidents  possibles.  Telle  est  la  médecine  empi¬ 
rique  fondée  sur  des  expériences  journalières.  Les  pères  l’apprirent 
à  leurs  enfants  ;  les  diverses  générations  la  firent  passer  des  unes 
aux  autres  ;  et  notre  génération  la  prépare  à  celles  qui  lui  succède-* 
ront.  »  (Tome  2,  p.  551.) 

Une  fois  l’exposition  de  toutes  ces  doctrines  terminée,  il  conclut 
que,  à  priori,  selon  leurs  principes  les  médecins  empiriques,  et 
dogmatiques,  observateurs,  praticiens,  militaires,  philosophes  doi¬ 
vent  accepter  l’inoculation;  seuls  les  médecins  théologiens  et  juris¬ 
tes  pourront  être  en  méfiance,  mais  la  théologie  et  la  justice  devant 
consulter  la  science  avant  de  prendre  parti  ne  tarderaient  pas  à 
accepter  la  nouvelle  méthode  si  les  hommes  les  plus  compétents 
considéraient  cette  opération  comme  pouvant  être  favorable  à  l’hu¬ 
manité. 


368 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


CHAPITRE  III 

BARTHEZ 

Paul  Barthez,  né  à  Montpellier  en  4734,  mort  en  1806,  fut  un 
des  plus  célèbres  médecins  du  xvme  siècle  et  son  nom  restera 
attaché  à  l’histoire  des  doctrines  médicales  par  ses  travaux  sur 
le  vitalisme.  Par  sa  philosophie  il  est  évidemment  de  l’école  d’Hip¬ 
pocrate,  et  son  livre  de  la  science  de  Vhomme  dans  lequel  il  déve¬ 
loppe  ses  idées  sur  le  principe  vital  en  est  la  preuve.  Né  peu 
après  la  mort  de  Stahl,  créateur  de  l’animisme,  il  en  est  la  méta¬ 
morphose  scientifique,  car,  au  rôle  de  l’âme  dans  la  formation  et 
dans  la  guérison  des  maladies,  il  substitua  l’hypothèse  d’un  prin¬ 
cipe  vital  inconnu  dans  sa  nature,  qui  devait  enlever  à  l’âme  la  con¬ 
duite  de  la  physiologie  et  de  la  patholôgie.  Sa  vie  ne  fut  d’abord 
qu’une  longue  et  désagréable  lutte  d’intérêt  contre  ses  confrères  de 
Montpellier,  puis  il  vint  à  Paris  où  par  son  caractère  il  se  fit  encore 
des  ennemis,  mais  grâce  à  des  protecteurs  influents,  il  put  enfin 
trouver  la  situation  qu’il  ambitionnait  et  à  laquelle  son  talent  lui 
donnait  le  droit  de  prétendre.  Ne  faisant  pas  ici  la  biographie  des 
hommes  que  je  veux  faire  connaître,  je  laisse  de  côté  tout  ce  que  l’on 
raconte  de  leurs  travers  pour  ne  montrer  que  leur  côté  scientifique. 
Si  l’on  veut  en  savoir  plus  long  sur  la  vie  intime  de  Barthez  on  n’a 
qu’à  lire  les  documents  de  la  biographie  médicale,  mais  cela,  n’a 
aucun  intérêt  pour  moi. 

Barthez  a  beaucoup  écrit,  mais  de  ce  qu’il  a  laissé  il  n’y  a  guère 
à  signaler  que  sa  mécanique  des  mouvements  de  Vhomme  et  des 
animaux,  son  traité  des  maladies  goutteuses  et  enfin  ses  élé¬ 
ments  de  la  science  de  Vhomme. 

C’est  dans  ce  dernier  ouvrage  qu’il  expose  les  idées  qui  ont  fait 
de  lui  un  chef  d’école,  et  bien  que  ces  idées  ne  lui  soient  pas  per¬ 
sonnelles,  et  qu’elles  eussent  cours  de  son  temps  autour  de  lui,  la 
manière  supérieure  dont  il  se  les  est  appropriées  et  le  talent  dont  il 
a  fait  preuve  en  les  exposant  au  public  lui  en  assurent  la  possession 
et  la  gloire  pour  la  suite  des  siècles. 

Certaines  personnes  affectent  de  dire  qu’il  est  inutile  de  connaître 
la  nature  de  l’homme  pour  s’occuper  avec  tout  le  fruit  désirable  de 
ses  maladies  et  de  leur  guérison,  c’est  une  erreur.  A  moins  de  ré¬ 
duire  la  science  médicale  à  un  Empirisme  plus  ou  moins  perfec¬ 
tionné,  il  est  impossible  de  ne  pas  voir  qu’il  est  indispensable  au 


DU  VITALISME  —  BARTHEZ 


369 


médecin  de  savoir  si  l’homme  n’est  que  matière,  s’il  n’est  qu’un 
simple  composé  d’organes  et  de  fonctions,  et  s’il  n’y  a'pas  au  dedans 
de  lui  un  principe  supérieur  aux  organes  destinés  à  les  construire,  à 
les  diriger  et  à  les  entretenir.  Quand  on  dit  que  cette  recherche  est 
inutile,  on  se  ment  à  soi-même  et  on  sent  très-bien  que  ce  n’est  là 
qu’un  aveu  déguisé  d’impuissance. 

Dès  l’origine  de  là  science  le  problème  de  la  nature  de  l’homme 
s’est  imposé  aux  médecins,  et  il  est  si  peu  chose  inutile  à  résoudre 
que,  d’après  la  solution  qu’on  lui  donne,  on  a  sur  la  formation  des 
maladies,  sur  leur  marche  et  sur  leurs  terminaisons,  des  idées  ab¬ 
solument  opposées.  —  Au  temps  d  Hippocrate,  ce  problème  était 
résolu  au  bénéfice  de  ;la  nature  qui  était  la  force  dirigeante,  pro¬ 
tectrice  et  conservatrice  des  organes,  destinée  à  l’entretien  de  la  vie 
humaine.  D’où  les  idées  persistantes  de  nature  médicatrice  em¬ 
pruntées  à  cette  époque  et  le  mot  de  naturisme  pour  faire  connaître 
la  tendance  philosophique  de  la  doctrine.  Mais,  tout  se  transforme 
sans  cesser  d’être.  Au  rôle  de  la  nature,  on -a  substitué  celui  du 
pneuma  dans  la  doctrine  de  pneumatisine;  —  celui  de  Y  archée 
dans  la  doctrine  de  Van-Helmont;  —  puis  tout  ce  qu’expliquait  la 
nature,  le  pneuma  et  l’archée  fut  considéré  comme  étant  sous  la 
dépendance  de  Y  âme.  C’est  l’animisme  de  Stahl.  Pour  qui  sait 
comprendre,  toutes  ces  doctrines  ne  sont  au  fond  que  la  même 
idée  revêtue  d’un  costume  différent  et  affublée  d’un  nouveau  nom. 

Malgré  son  retentissement,  la  doctrine  de  Stahl  n’a  jamais  pu 
conquérir  tous  les  suffrages.  Les  médecins  répugneront  toujours  à 
considérer  l’âme  raisonnable  et  libre,  cette  lumière  de  la  cons¬ 
cience  et  ce  principe  de  toute  responsabilité  morale,  comme  l’agent 
des  fonctions  vitales  inférieures  dans  ce  qu’elles  ont  de  fatal  et 
d’inconscient,  enfin  comme  une  substance  capable  de  s’altérer, 
d’être  malade  ou  fragmentée  par  un  chirurgien. 

Les  Petites  vies  des  organes  que  Bordeu  crut  devoir  admettre  à  la 
place  de  l’âme  ,  et  sa  Sensibilité  générale  ou  partielle,  n’ont  pu  da¬ 
vantage  suffire  pour  rendre  compte  de  la  multiplicité  des  actes  vi¬ 
taux,  sympathiquement  coordonnés  dans  un  but  supérieur  de  con¬ 
servation  individuelle,  et  l’animisme  abattu,  il  fallut  le  relever. 

Comme  dans  les  sociétés  monarchiques,  on  entend  crier  :  Le  roi 
est  mort,  vive  le  roi  !  les  partisans  de  la  force  vitale  ne  laissent  ja¬ 
mais  vacant  le  trône  de  leur  opinion  et,  sous  des  noms  divers,  ils 
lui  rendent  un  perpétuel' hommage. 

A  l’animisme  succéda  ainsi  le  vitalisme  dont  Barthez  fut  le  bril¬ 
lant  porte-drapeau . 

Le  nouveau  pontife  fut-il  toujours  bien  inspiré  dans  la  forme  qu’il 

BOUCHOT.  24 


370  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

crut  devoir  donner  au  dogme  de  la  puissance  vitale  ?  Dans  cette 
métamorphose  du  naturisme,  réussit-il  toujours  à  concilier  les  droits 
de  la  philosophie  et  de  l’observation  ?  C’est  ce  que  je  vais  rechercher 
en  étudiant  son  œuvre. 

Bordeu,  qui  n’acceptait  pas  la  personnification  de  la  nature  des 
anciens,  des  archées  de  Van-Helmont ,  ni  de  l’âme  de  Stahl , 
croyait  cependant  à  la  réalité  d’une  cause  générale  des  phénomènes 
vitaux  et  de  la  coordination  de  ces  phénomènes  pour  la  conservation 
de  l’être  et  il  en  avait  chargé  la  sensibilité.  Il  admettait  une  sensi¬ 
bilité  générale  et  des  sensibilités  propres,  tout  autant  de  sensi¬ 
bilités  individuelles,  spéciales,  et  même  indépendantes  qu’il  y  a 
d’organes  et  de  tissus.  C’étaient  là  pour  lui  les  forces  de  la  vie,  et 
il  réclama  indirectement,  mais  très-malicieusement  contre  Barthez 
lorsque  celui-ci  commença  à  parler  de  son  principe  vital.  Il  fit  re¬ 
marquer  que  cette  idée  avait  déjà  été  lancée  en  public  par  un  autre, 
le  professeur  Fizes,  et  que  Barthez  n’avait  fait  que  la  reproduire. 

«Notre  professeur  Fizes,  dit-il,  ne  cessait  de  nous  parler  du 

principe  vital . Il  nous  permettait  quelques  demandes  et  nous 

lui  en  faisions  pour  nous  instruire . Nous  lui  demandions  pour¬ 

quoi  ce  principe  créateur  de  toute  action  dans  le  corps,  et  créateur 
d’une  fièvre  quelquefois  salutaire,  procurait  aussi  la  fièvre  destruc¬ 
tive  de  la  vie.  Nous  demandions  enfin  ce  que  c’est  que  ce  principe 
vital  qui  opère  le  blanc  et  le  noir,  qui  préside  à  ce  qui  lui  est  op¬ 
posé  comme  à  ce  qui  est  nécessaire  à  son  existence  ?  Fizes  nous  en 
donnait  plusieurs  définitions,  mais  toutes  obscures,  n’apprenant  rien. 

Le  système  de  Fizes,  continue  Bordeu,  paraissait  être  dans  l’ou¬ 
bli  ;  le  nom  du  principe  vital  commençait  à  vieillir,  mais  il  vient  de 
prendre  un  nouvel  éclat  entre  les  mains  d’un  de  ses  successeurs. 

M.  Barthez,  s’élevant  bien  au-dessus  de  son  devancier,  n’a  retenu 
que  son  expression.  Il  n’est  point  mécanicien  comme  Fizes,  mais  il 
le  suit  dans  ce  dégoût  qu’il  avait  pour  la  nature  des  anciens,  pour 
Y  archée,  pour  Y  âme  des  Stahliens  et  peut-être  pour  la  sensibilité 
et  la  motilité  vitale  (c’était  la  doctrine  de  Bordeu). 

«  Ainsi  le  principe  vital,  continue  Bordeu,  n’est  plus  la  méca¬ 
nique  du  corps  dépendant  de  sa  structure  ;  il  n’est  point  la  nature, 
il  n  est  point  1  âme,  la  sensibilité  de  l’élément  animal  :  comment  et 
en  quoi  en  diffère-t-il?  Ce  sera  à  MM.  Lamure  et  Venel,  et  ensuite 
à  M.  Fouquet  qui  s’est  déclaré  ouvertement  pour  la  sensibilité,  à 
éclaircir  ce  qui  peut  avoir  trait  à  cette  question.  Je  me  contente  de 
les  interpeller  en  passant.  Ils  diront  s’il  n’est  pas  vrai  que  nous  fai¬ 
sons  jouer  à  la  sensibilité  le  même  rôle  qu’on  attribue  aujourd’hui 
au  principe  vital.  »  ( Œuvres  complètes,  p.  971.) 


DU  VITALISME  —  BARTHEZ 


371 

Quoi  qu’il  en  soit,  par  les  développements  donnés  au  sujet,  par 
l’importance  de  l’argumentation,  par  le  nombre  des  preuves  et 
même  par  son  titre  de  :  Nouveaux  éléments  de  la  science  de 
Vhomme,  Barthez  a  pour  toujours  attaché  son  nom  à  un  des  plus 
grands  problèmes  de  philosophie  naturelle  qu’il  soit  donné  à 
l’homme  d’aborder.  Il  l’a  fait  avec  plus  de  talent  que  de  vérité,  car 
en  laissant  dans  l’ombre  certaines  difficultés  que  je  signalerai,  il  lui 
sera  impossible  d’arriver  à  une  solution  définitive.  Malgré  tous  ses 
mérites,  son  travail  restera  incomplet  ou  insuffisant,  èt  il  faudra  que 
l’idée,  mûrie  par  de  plus  sérieuses  méditations,  prenne  une  forme 
nouvelle  dans  le  cerveau  d’un  autre  philosophe. 

Barthez,  fort  enthousiaste  de  Newton  dont  il  admirait  et  la  mé¬ 
thode  et  les  découvertes  relatives  aux  lois  de  l’attraction  planétaire, 
crut  avoir  fait,  pour  la  nature  de  l’homme  expliquée  par  la  présence 
d’un  principe  vital  hypothétique,  ce  que  l’auteur  anglais  avait  réa¬ 
lisé  en  formulant  les  lois  de  la  gravitation.  Il  ne  vit  point  que  ce 
n’était  là  qu’un  mot.  Ne  voulant  pas,  comme  Fizes  ni  comme  Bor- 
deu,  accorder  à  l’âme  là  cause  de  l’action  spontanée  dans  toutes 
les  parties  du  corps,  parce  que  «  la  nature  et  les  facultés  de  cet 
être  n’ont  été  définies  que  par  des  notions  purement  métaphysiques 
ou  théologiques,  »  (page  20,  tome  I),  il  rapporte  les  divers  mouve¬ 
ments  qui  s’opèrent  dans  le  corps  humain  vivant  «  à  deux  principes 
différents  dont  l’action  n’est  point  mécanique.  L’un  est  l’âme  pen¬ 
sante,  et  l’autre  le  principe  de  la  vie  »  (tome  I,  page  20). 

Il  appelle  principe  vital  de  l’homme  la  cause  qui  produit  tous  les 
phénomènes  de  vie  dans  les  corps  humains.  Le  nom  de  cette  cause 
lui  est  assez  indifférent,  et  il  peut  être  pris  à  volonté.  S’il  préfère 
celui  de  principe  vital,  c’est  qu’il  présente  une  idée  moins  limitée 
que  le  nom  d ’impetum  faciens,  io  evoppv,  que  lui  donnait  Hippo¬ 
crate,  ou  autres  noms  par  lesquels  on  a  désigné  la  cause  des  fonc¬ 
tions  de  la  vie  (tome  I,  p.  47).  Pour  lui,  enfi/i,  ce  principe  est  dis¬ 
tinct  du  corps  et  de  l’âme,  et  l’on  ignore  s’il  est  a  une  substance  ou 
seulement  un  mode  du  corps  humain  vivant  »  (tome  I,  p.  61). 

Est-ce  quelque  chose  de  matériel  ou  n’est- ce  rien  de  tangible? 
Barthez  n’en  sait  rien;  il  déclare  même  ne  pas  se  soucier  de  ré¬ 
soudre  le  problème.  «  Il  ne  m’importe  qu’on  attribue  ou  qu’on  refuse 
une  existence  particulière  et  propre  à  cet  être  que  j’appelle  principe 
vital  »  (p.  107).  —  Il  le  matérialise  à  chaque  instant,  mais  dans  sa 
pensée  il  n’y  a  rien  là  qui  l'oblige.  C’est  pour  la  commodité  du  lan¬ 
gage  ;  «  dans  tout  le  cours  de  cet  ouvrage,  dit-il,  je  personnifie  le 
principe  vital  de  l’homme  pour  pouvoir  en  parler  d’une  façon  plus 
commode.  Cependant  comme  je  ne  veux  lui  attribuer  que  ce  qui  ré- 


372  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

suite  immédiatement  de  l’expérience,  rien  n’empêchera  que  dans 
mes  expressions  qui  présenteront  ce  principe  comme  un  être  dis¬ 
tinct  de  tous  les  autres  et  existant  par  lui-même,  on  ne  substitue  la 
notion  abstraite  qu’on  peut  s’en  faire  comme  d’une  simple  faculté 
vitale  du  corps  humain  qui  nous  est  inconnue  dans  son  essence, 
mais  qui  est  douée  de  forces  motrices  et  sensitives  »  (p.  107).  Cette 
manière  de  s’exprimer  a  de  graves  inconvénients  ;  elle  a  occasionné 
des  méprises  qui  ont  beaucoup  nui  à  Barthez.  Il  faut  parler  comme 
on  veut  être  entendu,  et  quand  on  professe  que  le  principe  vital  est 
affecté  dé  maladies  graves  (t.  II,  p.  312),  qu’il  est  affaibli,  qu’il  agit 
de  telle  ou  telle  façon,  qu’ après  la  mort  il  se  réunit  au  principe  de 
l’univers  (t.  II,  p.  339),  comment  ne  pas  croire  qu’il  s’agit  d’un 
être  réel  plutôt  que  d’une  abstraction? 

A  ce  principe  vital  métaphysique,  inhérent  à  toutes  les  fibres  du 
corps,  Barthez  attribue  :  1°  Les  forces  musculaires  et  toniques  for¬ 
mant  la  cohésion  des  tissus  par  la  contractilité;  2 0  les  forces  sensi¬ 
tives  générales  et  partielles  étudiées  dans  les  solides  et  dans  les 
liquides  ;  3°  la  chaleur  vitale ,  phénomènes  qui  ne  sont  que  des 
propriétés  de  tissu  ou  la  conséquence  d’actions  électro-chimiques, 
et  4°  les  sympathies.  Barthez  aurait  pu  lui  accorder  encore  l’éta¬ 
blissement  des  autres  fonctions,  puisque  toutes  sont  sous  la  dépen¬ 
dance  de  la  vie,  et  on  ne  voit  pas  comment  à  côté  des  facultés  mo¬ 
trices,  sensitives  et  calorifiques  inhérentes  au  système  nerveux,  il 
ne  parle  pas  des  fonctions  respiratoires,  digestives,  sécrétoires,  etc., 
qui  constituent  l’ensemble  de  l’être  vivant.  Sibien  inspiré  que  soit 
Barthez  dans  la  première  idée  de  son  œuvre,  corrélative  de  celle  des 
autres  naturistes,  il  reste  trop  constamment  dans  les  hauteurs  inac¬ 
cessibles  de  la  spéculation  intellectuelle,  dans  les  généralités  du 
mouvement  de  la  vie,  et  il  n’aborde  aucune  des  difficultés  pratiques 
de  la  question  qu’il  a  voulu  résoudre.  Ce  n’est  pas  tout  de  proclamer 
la  qualité  du  principe  de  la  vie  et  la  nécessité  qu’il  y  a  d’admettre  chez 
l’homme  un  principe  vital  différent  de  l’âme  raisonnable,  consciente 
et  libre,  car  d’autres  l’ont  fait  comme  lui;  il  faut,  pour  sortir  des 
voies  battues,  dire  sans  équivoque  ce  qu’est  ce  principe  et,  si  on  ne 
le  peut,  énoncer  au,  moins  les  phénomènes  ou  les  lois  qui  permettent 
d’en  démontrer  l’existence.  Quand  un  physicien  parle  de  l’attraction 
planétaire  et  de  la  gravitation,  il  s’occupe  de  la  nature  du  phéno¬ 
mène,  il  le  constate,  et  il  en  établit  les  lois  d’une  façon  mathéma¬ 
tique  par  des  calculs  que  chacun  peut  vérifier.  Barthez,  qui  a  voulu 
imiter  la  méthode  de  Newton,  et  qui  semble  avoir  calqué  ses  rai¬ 
sonnements  sur  ceux  de  l’astronome  anglais,  constate  bien  que  les 
phénomènes  vitaux,  différents  de  ceux  de  la  matière  brute,  doivent 


DU  VITALISME  —  BARTHEZ 


373 

avoir  une  cause  différente,  ce  que  les  anciens  avaient  déjà  dit,  mais 
rien  n’indique  là  l’existence  d’un  principe  vital  autre  que  l’âme,  et, 
en  admettant  cette  assertion,  chacun  peut  voir  qu’il  ne  s’agit  là  que 
d’une  hypothèse. 

Barthez  ne  sait  en  effet  quelle  est  la  nature  de  ce  principe;  c’est 
tantôt  une  abstraction,  l’æ  des  algébristes,  et  tantôt,  au  contraire, 
une  substance  que  modifient  l’âge,  le  climat  ou  la  maladie;  mais  dire 
que  les  maladies  dépendent  de  l’affection  du  principe  vital,  comme 
l’écrit  Barthez,  c’est  dire  qu’elles  dépendent  de  l’affection  de  la 
cause  inconnue  des  phénomènes  de  la  vie.  Or,  si  cette  cause  n’est 
pas  connue,  ses  affections  ne  peuvent  l’être  davantage.  De  plus,  si  la 
nature  du  principe  vital  est  inconnue  et  aussi  peu  importante  à  con¬ 
naître  que  celle  de  la  gravitation,  les  phénomènes  au  moyen  des¬ 
quels  on  en  découvre  l’existence,  sont-ils  reconnus  comme  vrais  par 
tous  les  médecins,  les  lois  de  son  exercice  sont-elles  enfin  révélées? 
Non.  Barthez  ne  fait  connaître  aucune  des  lois  de  la  vie,  aucun  de 
ses  attributs,  et  les  phénomènes  sur  lesquels  il  appuie  son  hypothèse 
sont  :  l’existence  des  forces  motrices,  des  forces  sensitives,  de  la 
chaleur  animale  et  des  sympathies.  Or,  de  ces  quatre  phénomènes, 
les  trois  premiers  dépendent  entièrement  de  certaines  propriétés  de 
tissu,  sont  des  fonctions  du  système  nerveux,  du  système  muscu¬ 
laire,  de  l’absorption  d’oxygène  au  poumon  et  dans  les  tissus,  et  à 
cet  égard  les  fonctions  glandulaires,  digestives,  etc.,  pourraient  être 
invoquées  au  même  titre  comme  une  preuve  de  l’existence  du  prin¬ 
cipe  vital.  Il  est  évident  qu  il  n’y  a  pas  là  autre  chose  que  des  ma¬ 
nifestations  de  la  vie  organisée,  et  ces  phénomènes  n’ont  pas  le 
caractère  de  lois  comparables  à  celles  qui  nous  font  admettre  une 
force  de  gravitation. 

Quant  à  la  sympathie,  c’est  peut-être  le  seul  phénomène  qui  par 
ses  allures  échappe  un  peu  à  la  localisation  des  propriétés  de  tissu 
et  qu’il  faille  considérer  comme  un  attribut  de  la  vie  ;  encore  doit- 
on  reconnaître  que  dans  beaucoup  de  cas  c’est  une.  manifestation  du 
système  nerveux  ganglionnaire.  Barthez  n’a  donc  apporté  à  l’appui 
de  son  hypothèse  du  principe  vital  aucun  phénomène  nouveau,  ni 
formulé  aucune  loi  qui  la  convertisse  en  fait  général  de  physiologie. 

Il  n’a  popularisé  qu’un  mot  en  le  substituant  à  ceux  qui  avaient  cours 
sur  la  même  idée.  C’est  aussi  l’opinion  de  Cuvier  qui  a  dit  à  cette 
occasion  :  «  Son  principe  vital  qui  n’est  ni  matériel,  ni  mécanique, 
ni  intelligent,  est  précisément  ce  qu'il  fallait  expliquer.  Dire  que  le 
phénomène  de  la  contraction  musculaire  est  un  effet  du  principe 
vital,  que  la  sensibilité  est  un  autre  produit  de  ce  même  principe, 
c’est  énumérer  des  phénomènes,  mais  ce  n’est  pas  les  expliquer. 


374  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Barthez  attribue  au  principe  vital  ces  phénomènes,  et  il  croit  avoir 
répandu  sur  eux  une  grande  lumière,  tandis  qu’il  n’a  fait  que  les 
énoncer  en  d’autres  termes.  » 

Tant  que  les  philosophes  ne  sortiront  pas  du  vague  et  des  géné¬ 
ralités  de  la  question,  il  sera  impossible  que  la  doctrine  du  principe 
vital  puisse  rallier  à  elle  tous  les  médecins  désireux  de  voir  les 
principes  généraux  de  la  science  s’accorder  avec  les  exigences  de 
l’observation.  Que  m’importe  le  principe  vital,  dit  l’un  ?  En  quoi 
peut-il  modifier  les  pratiques  de  l’art,  dit  l’autre  ?  et  tous  les  deux 
se  déclarent  ennemis  des  principes  abstraits  dont  les  lois  sont  in¬ 
connues  et  qui  restent  par  cela  même  sans  application.  En  effet, 
le  principe  vital  compris  à  la  façon  de  Barthez,  n’est  qu’une  occa¬ 
sion  de  vaines  discussions  métaphysiques  sur  l’unité  ou  la  dualité 
du  principe  de  la  vie.  N’y  a-t-il  qu’un  principe  immatériel  de  la 
vie,  dont  les  forces  différentes  président  à  la  raison,  à  la  conscience, 
à  la  sensibilité  et  aux  opérations  vitales  nécessaires  à  la  conservation 
de  l’être,  comme  le  croient  la  plupart  des  médecins  de  Paris  qui  ac¬ 
cordent  aux  propriétés  des  humeurs,  des  tissus  et  des  organes  une 
action  autocratique  réelle?  En  existe-t-il  deux  également  intelli¬ 
gents  de  leur  fin,  l’un  pour  la  raison,  la  volonté,  la  conscience  et  la 
responsabilité  morale,  l’autre,  au  contraire,  pour  la  vie  et  la 
responsabilité  de  l’être  physique,  tous  les  deux  immatériels  et  im¬ 
périssables,  le  premier  sensible  et  libre,  l’autre  inconscient  et  l’es¬ 
clave  des  propriétés  physiques  de  la  matière  introduite  dans  le  corps 
vivant  ou  des  propriétés  vitales  des  tissus;  celui-ci  enfermé  dans  le 
corps  comme  dans  une  boîte  sans  s’occuper  de  ce  qui  s’y  passe, 
l’autre  étant  la  fatalité  de  l’être  pour  son  développement  matériel  et 
pour  sa  conservation  limitée?  C’est  ce  que  Barthez  ne  démontre  pas. 
Il  affirme  qu’il  en  doit  être  ainsi  parce  que  dans  sa  pensée  les  phé¬ 
nomènes  de  la  vie  indiquent  une  cause  spéciale,  mais  cette  raison 
également  invoquée  par  les  naturistes  et  les  animistes,  est  tout  aussi 
probante  pour  la  doctrine  de  la  nature  ou  de  l’âme,  présidant  à  la 
vie  que  pour  la  doctrine  du  principe  vital.  A  cet  égard  les  raisons 
de  Barthez  ne  sont  pas  valables.  Ce  qu’il  eût  fallu  démontrer  par  un 
grand  renfort  de  bonnes  preuves,  c’est  la  différence  des  deux  prin¬ 
cipes  immatériels  constituant  la  nature  de  l’homme,  l’âme  d’abord, 
le  'principe  vital  ensuite,  cette  âme  de  seconde  majesté,  comme 
l’appelle  si  poétiquement  le  professeur  Lordat.  Or,  Barthez  a  évité 
la  difficulté  en  la  supprimant  ou  en  laissant  à  ses  successeurs  et  à 
ses  adeptes  le  soin  de  la  résoudre.  C’est  là  l’écueil  du  vitalisme  au¬ 
quel  il  a  attaché  son  nom,  écueil  dangereux  où  trébuche  l’obser¬ 
vation  et  où  la  raison  vient  se  briser  au  détriment  de  la  doctrine. 


DU  VITALISME  —  BARTHEZ 


315 

M.  Bouillier,  qui  tout  récemment  a  repris  la  question  dans  le  même 
sens  que  Stahl  :  De  l'unité  de  l’âme  pensante  et  du  principe  vi¬ 
tal),  l’a  surabondamment  démontré.  C’est  l’âme  qui  est  le  principe 
de  la  vie  ;  il  n’est  pas  besoin  d’en  admettre  deux,  car  ce  que  fait  la 
seconde  peut  être  réalisé  par  la  première ,  et  l’existence  d’un  se¬ 
cond  principe  immatériel,  non  mécanique,  ayant  pour  attributs  la 
formation  et  la  direction  des  organes,  ne  se  comprend  pas. 

En  effet,  il  n  y  a  au-dessous  de  l’âme,  et  à  son  service,  qu’un 
agent  subalterne  des.  forces  conservatrices  de  l’être.  Il  peut  être  dé¬ 
signé  par  les  mots  de  force  vitale,  ou  mieux  d’agent  vital,  et  ce 
principe  de  vie,  distinct  de  l’organisation,  auquel  on.  doit  rattacher 
certains  phénomènes  du  développement  des  êtres,  ce  principe  qui 
devient  le  mobile  de  la  matière  vivante  au  point  de  l’attirer  et  de  la 
faire  tourner  fatalement  dans  un  cycle  déterminé,  me  semble  parfai¬ 
tement  saisissable.  C’est  une  substance  matérielle  qui,  par  son  mé¬ 
lange  au  germe,  devient  l’essence  et  le  principe  de  conservation  des 
organes  vivants  ;  c’est,  au  service  de  l’âme,  un  élément  qui  ren¬ 
ferme  tous  les  autres  en  puissance,  mais  au  moins  dans  cet  agent 
physique,  une  fois  démontré,  je  retrouve  la  raison  d’être  de  toutes 
les  maladies  innées,  du  plus  grand  nombre  des  maladies  acci¬ 
dentelles  et  de  tous  les  phénomènes  physiologiques  connus.  Ce 
n’est  plus  le  vague  et  l’incertitude  de  la  doctrine  hypothétique  de 
Barthez  condamnée  par  la  raison,  c’est  quelque  chose  de  précis 
comme  l’expérience  raisonnée,  et  chacun  peut  se  convaincre  de 
la  vérité  du  fait  par  des  observations  nouvelles.  En  effet,  comme 
je  l’ai  démontré  dans  mon  livre  de  la  vie  et  de  ses  attributs,  où 
déjà  j’ai  combattu  l’idée  d’un  principe  vital,  immatériel  et  abstrait, 
c’est-à-dire  d’une  seconde  âme,  et  comme  je  le  dirai  plus  loin  à 
propos  de  ma  doctrine  sur  la  nature  de  l’homme  (Voyez  Vitalisme 
séminal ),  il  est  indispensable  d’admettre  l’existence  d’une  force 
vitale  indépendante  des  organes  et  des  propriétés  organiques,  force 
vitale  dont  j’ai  laissé  pressentir  l’origine  et  la  nature  en  la  considé¬ 
rant  comme  l’effet  d’un  ferment  physiologique  propre  à  chaque 
espèce,  à  chaque  individu,  et  dont  le  rôle  serait  de  mouvoir  la  ma¬ 
tière  dans  un  certain  ordre  commandé  par  la  nature  des  espèces, 
des  races  et  des  personnes. 

Voilà  donc  ce  qu’était  le  principe  vital  de  Barthez,  une  hypothèse 
inspirée,  de  la  philosophie  newtonienne,  ou  si  l’on  veut  une  induc¬ 
tion  et  voilà  tout.  —  Comme  tradition, la  doctrine  est  excellente,  mais, 
en  elle-même,  elle  ne  constitue  qu’une  véritable  erreur. 

Pour  lui  les  maladies  sont  le  résultat  d’une  affection  du  prin¬ 
cipe  vital,  ce  qui,  même  à  son  point  de  vue,  n’est  pas  exact,  et  elles 


376  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

ne  sont  que  rarement  corrélatives  aux  volontés  de  l'âme  pen¬ 
sante,  car  elles  se  produisent  automatiquement  en  vertu  des  lois 
propres  au  principe  vital,  par  des  causes  externes  ou  internes.  C’est 
là  une  affirmation  au  profit  de  sa  doctrine  en  même  temps  qu’une  né¬ 
gation  de  celle  de  Stahl,mais  de  cette  affirmation  à  une  démonstration, 
il  y  a  loin  ;  or  il  en  est  à  peu  près  de  même  partout,  et  Barthez,  plus 
logicien  qu’observateur,  me  paraît  avoir  plus  souvent  conclu  d’après 
les  vues  de  son  esprit  que  d’après  l’observation  de  l’homme  malade. 

Pour  lui,  les  fièvres  putrides  sont  des  fermentations  spécifiques 
vitales  qui  tendent  à  la  corruption  et  qui,  si  elles  ne  sont  pas  sou¬ 
tenues  ou  si  elles  sont  trop  précipitées  dans  leur  marche  par  l’abus 
des  stimulants,  produisent  dans  les  humeurs  la  putréfaction  gé¬ 
nérale. 

Les  fièvres  intermittentes  sont  attribuées  à  des  aberrations  fortes 
et  soudaines  de  l’influence  naturelle  que  le  sentiment  de  la  cause 
morbifique  devrait  avoir  sur  le  mouvement  des  organes,  ou  plus 
brièvement  au  vice  d’une  force  particulière  qu’il  appelle  stabilité 
d’énergie. 

La  thérapeutique,  sans  être  remarquable  et  sans  différer  beaucoup 
de  ce  qu’on  faisait  alors,  lui  a  cependant  donné  l’occasion  d’émettre 
des  idées  dont  on  parle  encore  aujourd’hui  et  qui  ne  sont  pas  sans 
importance.  Pour  lui  la  médecine  est  la  science  des  indications  et 
à  ce  titre  il  faut  tenir  compte  de  tous  les  éléments  morbides.  Or, 
comme  dans  lès  maladies  il  y  a  souvent  une  altération  sensible  des 
.  forces,  il  fit  remarquer,  ce  qui  est  vrai,  que  dans  les  maladies  graves 
inflammatoires  ou  malignes ,  il  y  a  tantôt  résolution  ou  disparition 
des  forces  et  tantôt  seulement  une  oppression,  ce  qui  n’est  pas  la 
même  chose.  De  là  des  indications  différentes,  et  la  nécessité  dans  un 
cas  de  ne  rien  faire  qui  affaiblisse  les  malades  qu’il  faut  au  contraire 
tonifier,  tandis  que  dans  l’autre,  la  saignée  diminuant  ce  qui  op¬ 
prime  les  forces  devient  un  bon  remède  pour  leur  redonner  un  essor 
convenable.  —  Mais  comment  reconnaître  l’oppression  de  la  réso¬ 
lution  des  forces.  C’est  là  le  difficile.  Pour  les  uns,  l’état  du  pouls 
resserré  qui  se  relève  après  une  saignée  est  l’indice  de  la  simple 
oppression,  tandis  que  la  mollesse  de  l’artère  indique  au  contraire 
leur  résolution.  Mais  tout  cela  est  assez  vague.  D’après  Barthez, 
la  manière  de  juger  cet  élément  serait  toute  autre.  «  II. paraît 
que  les  forces  radicales  de  tout  le  système  sont  résoutes  dans 
une  maladie  aiguë  lorsque  les  causes  manifestes  qui  l’ont  préparée 
et  produite  ont  affecté  profondément  ces  forces  et  lésé  directement 
les  fonctions  de  plusieurs  organes,  et  qu’elles  sont  seulement  op¬ 
primées  lorsque  les  lésions  particulières  des  organes  qui  constituent 


DU  VITALISME  —  BARTHEZ  377 

les  divers  symptômes  de  cette  maladie  sont  entièrement  dépendantes 
de  la  lésion  principale  d’un  seul  organe:  s 

Ce  qu’il  y  a  de  mieux  ordonné  dans  la  thérapeutique  de  Barthez 
c’est  la  création  de  ses  méthodes  curatives,  la  méthode  naturelle, 
la  méthode  analytique  et  la  méthode  empirique.  Quoi  qu’on  en  ait 
dit,  il  y  a  là  quelque  chose  qui  satisfait  le  médecin  et  qui  lui  permet 
de  se  rendre  compte  de  ses  procédés  d’action  en  même  temps  qu’il 
les  dirige  avec  une  véritàble  logique. 

La  méthode  naturelle,  est  celle  qui,  s’inspirant  des  actes  de  la 
nature  et  de  la  marche  naturelle  des  maladies,  quo  natura  vergit, 
eo  ducendum,  l’engage  à  employer  l’émétique  dans  les  nausées  et  ’ 
dans  certaines  formes  du  vomissement,  les  purgatifs,  dans  certains 
cas  de  diarrhée,  les  sudorifiques  dans  les  fièvres  éruptives ,  de  sai¬ 
gner  dans  quelques  malaises  dus  à  une  hémorrhagie  supprimée,  etc. 

La  méthode  analytique  est  celle  qui  le  conduit  à  décomposer 
une  maladie  dans  les  affections  essentielles  dont  elle  est  le  produit 
ou  dans  les  maladies  plus  simples  qui  la  compliquent,  c’est-à-dire  à 
analyser  les  éléments  de  toutes  les  maladies  pour  les  combattre 
chacun  par  des  moyens  appropriés .  De  là  la  doctrine  des  éléments 
morbides  qui  étant  instituée  d’une  façon  convenable  peut  rendre  de 
réels  services  à  la  thérapeutique.  Les  affections  essentielles  ou  les 
maladies  simples  portent  le  nom  d’états  quand  on  les  considère  en 
eux-mêmes,  ainsi  :  état  bilieux  :  état  suburral  :  état  inflammatoire  : 
état  adynamique  :  état  nerveux,  etc.,  on  les  appelle  éléments  lors¬ 
qu’on  les  prend  pour  diverses  parties  du  tout  qui  constitue  la  ma¬ 
ladie.  Mais  chacun  de  ces  éléments  de  la  maladie  est  lui-même 
divisible  en  éléments  secondaires.  En  :  l’inflammation,  élément 
d’une  fièvre  compliquée  qui  peut  avoir  un  élément  douleur  ,  un 
élément  fluxion,  un  élément  irritation,  etc. 

La  méthode  empirique  enfin  est  celle  qui  s’attache  à  changer  la 
forme  d’une  maladie  par  des  remèdes  qu’indique  l’expérience,  et 
qui  sont  perturbateurs  ou  imitant  les  mouvements  salutaires  de  la 
nature  ou  enfin  spécifiques. 

Telle  est  la  doctrine  de  Barthez  comme  naturiste,  comme  vitaliste 
et  comme  praticien.  —  Le  suivrai-je  maintenant  dans  ses  autres 
œuvres?  Non,  car  je  voulais  montrer  ce  qu’est  le  vitalisme  auquel  est 
attaché  son  nom  et  les  applications  qu’il  a  pu  en  faire  à  la  patho¬ 
logie.  Ce  que  j’ai  dit  peut  suffire.  Je  vais  parler  maintenant  de  cette 
autre  transformation  du  naturisme  et  du  vitalisme  que  l’on  peut 
appeler  le  vitalisme  séminal. 


378 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


CHAPITRE  IV 

DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMIN ALISME 

Sommaire.  —  De  l’agent  vital  et  de  la  nature  de  l’homme.  —  Différences  de  l'a¬ 
gent  vital.  —  L’impressibilité  ou  sensibilité  inconsciente  est  l’attribut  de  l’agent 
vital.  —  Variations  de  l’impressibilité.  —  Anomalies  de  l’impressibilité  dans 
l’agent  vital.  —  Anomalies  de  l’impressibilité  dans  les  maladies  humorales  et 
organiques.  —  Excès  d’impressibilité.  —  Défaut  d’impressibilité.  —  Du  rôle  de 
l’impressibilité  en  thérapeutique. 

A  côté  des  doctrines  de  pathogénie  et  de  thérapeutique  ayant  pour 
base  l’action  d’un  principe  immatériel,  Y âme  ou  le  principe  vital 
de  Barthez  et  que  la  médecine  repousse  faute  de  démonstration  cli¬ 
nique,  je  placerai  celle  qui  repose  sur  le  rôle  d’un  agent  vital  subs¬ 
tantiel  dont  les  actes  peuvent  être  établis  par  l’observation  et  par 
l’Expérience.  —  Sortir  de  l’hypothèse,  tel  est  son  but  et  elle  croit 
l’avoir  atteint. 

Quand  on  entend  dire  à  un  médecin  :  que  peut  faire  pour  l’étude 
des  maladies  la  connaissance  de  l’âme  ou  d’un  principe  vital  sur  le¬ 
quel  on  ne  peut  rien?  On  est  tout  d’abord  surpris,  mais  en  y  réflé¬ 
chissant  bien  il  est  évident  que  ce  médecin  a  raison.  —  Dès  l’instant 
qu’il  s’agit  d’expliquer  les  fonctions  naturelles  et  les  actes  de  la  ma¬ 
ladie  ou  de  la  thérapeutique  par  un  agent  immatériel  inconnu  dont 
on  ne  peut  expérimentalement  déterminer  la  nature,  et  sur  lequel  la 
science  n’a  point  d’action,  il  est  évident  que  l’on  quitte  le  certain  pour 
l’incertain  et  que  les  malades  n’y  peuvent  rien  gagner.  Toute  doctrine 
médicale  qui  n’a  pas  pour  but  la  maladie  et  le  malade,  qui  ne  peut 
servir  ni  à  l’un  ni  à  l’autre  doit  être  reléguée  dans  la  métaphy¬ 
sique  et  peut  être  considérée  comme  chimérique.  —  Si  l’on  veut 
philosopher  en  médecine  il  faut  que  ce  soit  d’une  façon  utile,  et  on 
ne  peut  être  utile  qu’en  ne  perdant  pas  de  vue  le  malade  pour  le¬ 
quel  on  fait  le  système . 

Sous  ce  rapport,  les  considérations  générales  que  je  veux  déve¬ 
lopper  sur  la  nature  de  l’homme,  sur  la  cause  expérimentale  de  sa 
formation,  sur  le  rôle  de  ses  éléments  dans  la  production  et  le  trai¬ 
tement  des  maladies,  ont  sur  toutes  les  considérations  du  même 
genre  qui  ont  été  faites,  l’avantage  de  ne  rien  donner  à  l’hypothèse 
et  de  tout  accorder  à  l’observation. 

Je  partirai  donc  de  la  nature  de  l’homme,  et,  dans  cette  analyse, 
je  ne  prendrai  que  ce  qui  est  nécessaire  à  l'étude  de  la  vie  et  de  la 
maladie. 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉM1NALI5ME 


379 


Nature  de  l’homme. 

Pour  les  médecins  qui  croient  que  l’homme  diffère  de  l’animalité 
par  la  nature  de  sa  raison  et  de  son  esprit,  il  y  a  quatre  règnes  dans 
la  nature,  le  minéral ,  le  végétal ,  Y  animal  et  Yhominal.  Moquin 
Taudon,  de  Quatrefages,  et  les  naturalistes  qui  se  sont  faits  les  promo¬ 
teurs  de  cette  idée,  ont  eu  raison  car  ils  s’appuient  sur  cette  pensée 
toute  métaphysique  que  l’intelligence  de  l’homme  diffère  de  celle 
des  animaux  par  les  abstractions  auxquelles  elle  se  livre.  Les  mi¬ 
néraux  croissent  ;  les  végétaux  croissent  et  vivent;  les  animaux 
croissent,  vivent  -et  sentent,  dit  Linné,  et  nous  ajoutons  :  l’homme 
croit,  vit,  sent  et  pense.  —  Ce  n’est  pas  que  je  refuse  l’intelligence 
aux  animaux ,  même  les  plus  inférieurs  ,  puisque  les  Microzoaires 
en  font  preuve  (V.  Bouchut,  des  attributs  de  la  vie,  p.  52),  mais  leur 
intelligence  est  celle  de  l’instinct,  et  non  celle  des  abstractions  qui 
sont  la  qualité  distinctive  de  la  pensée  humaine. 

Nulle  création  ne  peut  sortir  de  la  pensée  animale  qui  reproduit 
constamment,  de  génération  en  génération  depuis  des  siècles,  sans 
apparence  de  perfectibilité,  les  mêmes  actes  de  l’instinct  reproduc¬ 
teur  et  conservateur,  les  mêmes  notions  architecturales  et  sociales, 
les  mêmes  qualités  de  ruse,  de  férocité  et  d’attachement  ;  le  même 
mode  de  communication  par  le  langage,  etc.  Avec  une  organisation 
toujours  la  même  dans  chaque  espèce,  et  dans  les  différentes 
races,  nous  voyons  fatalement  correspondre  ces  qualités  morales  qui 
nous  ont  permis  de  personnifier  presque  tous  nos  vices  et  fous  nos 
défauts  dans  l’animalité.  Les  animaux  ont  tous  les  instincts,  toutes 
les  vertus  et  toutes  les  immoralités  de  l’homme,  mais  ils  lui  restent 
inférieurs  et  ils  s’en  séparent  par  l’abîme  immense  de  la  pensée 
créatrice  des  merveilles  de  l’industrie  et  de  l’intelligence.  —  Ou  il 
n’y  a  que  des  différences  de  degré  entre  les  minéraux  doués  de  vie 
par  certains  philosophes,  entre  les  végétaux,  les  animaux  et  l’homme, 
qui  selon  les  théories  réalistes  de  Lamarck  et  de  Darwin  ne  serait 
qu’un  singe  perfectionné,  ou  les  règnes  sont  séparés  par  des  diffé¬ 
rences  infranchissables.  —  Dans  le  premier  cas,  l’homme  devient  le 
premier  des  animaux,,  ordre  des  bimanes,  mais  dans  le  second,  il 
faut  admettre  qu’un  abîme  intellectuel  le  sépare  de  l’animalité,  y 
compris  celle  du  singe,  et  qu’il  constitue  un  règne  à  part. 

Où  trouver  ailleurs  que  chez  l'homme  dont  l’organisation  paraît 
cependant  si  comparable  à  celle  des  animaux,  ce  degré  de  perfec¬ 
tibilité  morale,  intellectuelle  et  industrielle  qui  de  génération  en 
génération,  à  travers  les  siècles,  depuis  l’âge  de  la  pierre  jusqu’à 


380  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

l’âge  du  fer,  et  jusqu’à  nous,  révèle  une  perlectibilité  si  progressive. 
Est-ce  l’instinct  animal  dans  sa  fatalité,  ou  bien  la  fantaisie  inces¬ 
samment  variable  née  de  l’amour  de  l’utile,  du  bien  et  du  beau?  — ; 
L’homme  n’a  pas  plus  changé  physiquement  que  les  animaux,  et 
cependant  tandis  que  l’intelligence  animale  esPrestée  soumise  à  des 
lois  invariables,  celle  de  l’homme  nu  et  sans  défense  a  tiré  du  sol, 
le  feu  qui  réchauffe  son  corps,  les  aliments  qui  le  nourrissent,  la 
pierre,  le  fer  et  les  métaux  qui  l’arment  et  le  défendent,  enfin  tout 
ce  qui  de  génération  en  génération  le  fait  si  grand,  capable  d’em¬ 
brasser,  dans  l’infini  de  son  intelligence,  l’immense  profondeur  des 
mondes  disparus  et  des  mondes  nouveaux.  Sa  constitution  est  restée 
la  même  et  la  perfectibilité  progressive  de  sa  pensée  et  de  ses  actes 
paraît  seule  plus  grande  de  siècle  en  siècle.  L’animal  est  forcément 
réaliste  tandis  que  l’homme  est  métaphysicien  ou,  si  l’on  veut,  idéa¬ 
liste.  Dès  son  origine,  à  l’état  de  barbarie  ou  de  civilisation  nais¬ 
sante,  l’homme  a  su  abstraire  du  monde  réel  des  idées  supérieures 
à  l’organisation  et  aux  nécessités  de  la  vie.  Le  beau,  le  bien  et  le 
vrai  sont  au  fond  de  toutes  les  consciences  humaines,  et,  avec  ces 
idées,  celles  d’une  cause  métaphysique  de  l’harmonie  des  mondes 
sous  une  forme  ou  sous  une  autre.  C’est  ce  que  M.  de  Quatrefages 
a  appelé  la  Religiosité.  En  effet,  il  n’est  pas  de  lieu  habité  si  reculé 
et  si  perdu  qu’il  soit  à  la  surface  du  globe,  où  l’homme  ne  rende  un 
culte  à  la  divinité.  Partout,  l’idée  de  Dieu  naît  dans  la  conscience  de 
l’homme,  et  alors  même  qu’il  la  repousse,  il  en  atteste  l’existence, 
car  il  ne  pourrait  la  discuter  s’il  ne  l’avait  pas  comprise  et  la  chasser 
de  son  esprit  si  elle  n’y  était  pas  venue. 

Il  y  a  donc  quatre  règnes  dans  la  nature  en  y  comprenant  le 
règne  hominal,  et  c’est  celui-ci  dont  l’étude  donne  à  la  médecine 
ce  caractère  élevé  de  science  morale  autant  que  physique  qui  la 
distingue  de  toutes  les  autres  sciences  naturelles. 

Pour  étudier  l’homme,  il  faut  l’envisager  dans  tous  ses  éléments 
primitifs  :  dans  l’agent  vital  doué  d’impressibilité  qui  préside  à  la 
formation  des  premières  cellules  de  son  être  et  dans  l’association  de 
ses  éléments  psychiques,  nerveux  et  organiques.  C’est  faute  de  l’avoir 
analysé  dans  son  ensemble,  pour  ne  voir  qu’un  seul  côté  de  sa  na¬ 
ture,  soit  l’âme  organisatrice,  soit  le  principe  vital  dirigeant,  soit  la 
fédération  des  organes  créant  la  vie,  que  la  philosophie  médicale 
s’est  égarée  dans  la  sphère  des-  abstractions  et  qu’elle  a  créé  tant  de 
systèmes  erronés  et  de  doctrines  exclusives.  —  Je  l’ai  dit  dans  plu¬ 
sieurs  endroits  de  ce  livre,  et  en  leur  rendant  un  hommage  d’histo¬ 
rien  et  de  médecin  habitué  aux  malades,  chacune  de  ces  doctrines 
dans  ses  prétentions  absolues  a  rendu  de  réels  services  à  la  science 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINALISME  381 

mais  ne  représente  qu’un  côté  de  la  nature  humaine.  Il  n’en  est 
pas  une  qui  n’ait  été  utile  et  qui  n’ait  rendu  de  grands  services  à  la 
philosophie,  au  diagnostic  ou  à  la  pratique  médicale  et  cependant 
pas  une  ne  reste  debout  et  intacte.  Naturisme,  archéisme,  pneuma- 
tisme,  animisme  et  vitalisme;  théurgie,  méthodisme  et  solidisme, 
ânatomisme  et  humorisme,  empirisme,  aucune  ne  résiste  à  une 
discussion  approfondie.  Il  n’y  a  que  les  esprits  systématiques  ou 
ignorants  qui  s’en  fassent  les  défenseurs  acharnés.  Toutes  se  sont 
écroulées  dans  cet  éclectisme  individuel  qui  est  à  la  science  ce  que 
l’anarchie  est  à  la  civilisation.  Elles  ont  fait  et  feront  encore  des 
partisans  mais  jamais  la  loi.  C’est  là  ce  qui  les  condamne.  Leur  tort 
est  de  méconnaître  un  ou  plusieurs  des  éléments  de  la  nature  hu¬ 
maine.  Leurs  défenseurs  vitalistes,  humoristes,  solidistes  et  empiri¬ 
ques  pourront  discuter  longtemps;  ils  ne  pourront  jamais  se  con¬ 
vaincre;  s’ils  ne  font  pas  de  concession,  ce  qui  leur  serait  possible, 
la  vérité  doctrinale  n’apparaîtra  jamais ,  et  elle  ne  surgira  que 
lorsqu’on  pourra-  découvrir  le  véritable  principe  des  éléments  les 
plus  intimes  de  la  vie  et  de  la  maladie. 

C’est  dans  cette  pensée  qu’il  m’a  semblé  utile  de  réunir  dans  un 
court  exposé  préliminaire,  les  notions  physiologiques  expérimen¬ 
tales  que  le  médecin  doit  avoir  de  l’homme,  qui  n’est  ni  force  ni 
matière,  mais  force  et  matière  tout  à  la  fois:  Sans  ce  point  de  dé¬ 
part,  une  doctrine  médicale  en  est  réduite  à  se  mouvoir  dans  le  cer¬ 
cle  connu  des  doctrines  anciennes  modifiées  d’âge  en  âge  par  les 
progrès  de  la  science.  Au  contraire,  la  nature  de  l’homme  étant 
fixée  par  la  physiologie,  et  le  principe  des  éléments  vitaux  bien 
déterminé,  le  médecin  a  une  base  solide  de  raisonnement  et  ses 
déductions,  inspirées  d’une  première  vérité  physiologique  expéri¬ 
mentale,  ne  peuvent  s’écarter  beaucoup  de  la  vérité.  C’est  par  la 
connaissance  de  l’homme  sain  qu’il  faut  aborder  l’étude  de  l’homme 
malade,  et,  ce  qui  est  vrai  en  médecine  pratique  ne  l’est  pas  moins 
en  philosophie  médicale  lorsqu’il  s’agit  d’édifier  une  doctrine  posi¬ 
tive  de  la  maladie. 

Voyons  donc  à  présent  ce  que  pour  le  médecin  doit  être  la  nature 
de  l’homme  ? 

Si  l’homme  se  sépare  de  l’animalité  par  ses  qualités  morales,  par 
sa  métaphysique  et  par  sa  perfectibilité  intellectuelle  indéfinie,  il  s’en 
rapproche  par  sa  constitution  physique,  par  l’agent  vital  ou  séminal 
qui  donne  l’impulsion  spécifique  individuelle  à  son  germe  par  l’im- 
pressibilité  (V.  attributs  de  la  vie )  de  tous  ses  éléments  molécu¬ 
laires,  par  l’état  des  humeurs  vivantes  d’où  il  prend  naissance  et  par 
la  configuration  de  ses  parties  solides. 


382  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Il  en  résulte  qu’avec  son  principe  moral  il  renferme  un  agent 
vital,  des  humeurs  et  des  solides  composés  d’éléments  moléculaires 
invisibles  à  l’œil,  doués  de  sensibilité  inconsciente,  c’est-à-dire  d’im- 
pressibilité  (faculté  de  la  vie  indépendante  des  nerfs),  réunis  de  façon 
à  réaliser  une  fédération  organique  dont  les  désordres  sont  du  do¬ 
maine  des  moralistes  et  des  médecins. 

Ce  sont  ces  éléments  moléculaires  physiologiques,  assemblés  d’une 
certaine  manière,  avec  leur  attribut  vital  d’impressibilité  par  lequel 
ils  se  meuvent  dans  le  cercle  voulu  des  opérations  de  la  vie,  qui  doi¬ 
vent  servir  de  base  à  toute  philosophie  médicale.  On  ne  peut  les 
omettre  en  faveur  de  l’organisation  en  mouvement,  sans  dommage 
pour  l’ ensemble,  et  si  l’on  veut  la  vérité  tout  entière,  ils  ne  doivent 
pas  être  sacrifiés  aux  organes. 

Leur  assemblage  fait  les  tissus  doués  d’une  sensibilité  différente 
et  propre,  due  au  système  nerveux  qui  a  pris  naissance  et  les  relie 
ensemble;  des  tissus  sortent  les  organes  solides  et  liquides  avec 
leurs  sympathies,  et  nous  avons  alors  l’homme  dans  son  entier  avec 
les  attributs  de  son  espèce. 

Par  l’agent  vital  ou  séminal,  ces  éléments  moléculaires  constituant 
des  tissus  et  des  organes,  expression  première  de  la  vie  qui  commence 
sans  structure  déterminée,  sans  nerfs  et  sans  fibres  contractiles, 
sentent  à  leur  façon  et  se  meuvent  pour  façonner  les  parties  où  ils 
doivent  fatalement  prendre  leur  place.  Leurs  attributs  sont  distincts 
de  l’organisation  qu’ils  sont  appelés  à  créer.  Ce  sont  ceux  de  la  vie 
et  non  ceux  d’un  être  vivant.  Ils  s’appellent  :  impressibilité,  c’est- 
à-dire  sensibilité  sans  nerfs;  autocinésie .  c’est-à-dire  mouvement, 
sans  fibres  appréciables  contractiles  et  enfin,  promorphose  ou  pre¬ 
science  des  formes  organiques  à  réaliser. 

Parmi  eux  Y  impressibilité  occupe  le  premier  rang.  C’est  elle  qui 
donne  aux  éléments  moléculaires  la  sensibilité  inconsciente,  qui 
entraîne  leur  mouvement  dans  la  direction  voulue  par  la  forme 
spécifique  des  êtres  où  ils  se  trouvent,  et  c’est  de  cet  attribut,  de 
ses  qualités  et  de  ses  altérations  diverses,  que  résultent  les  diffé¬ 
rentes  formes  des  espèces,  leurs  maladies  innées  et  l’exercice  plus 
ou  moins  régulier  des  organes  dont  les  propriétés  propres  entreront 
en  scène  un  peu  plus  tard  en  se  combinant  aux  propriétés  élémen¬ 
taires  des  tissus. 

Dans  cette  impressibilité  de  l’agent  séminal  ou  vital  réside  la  vie, 
car^sans  elle  le  système  nerveux  organe  de  la  sensibilité  ne  suffirait 
pas  à  l’entretenir.  Elle  fait  la  vie  dans  les  êtres  où  il  n’y  a  pas  de 
système  nerveux  comme  les  infusoires  dits  microzoaires  ou  phyto- 
zoaires  et  les  grands  végétaux,  elle  l’entretient  dans  les  éléments 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINALISME  383 

anatomiques  dépourvus  de  nerfs  qui  forment  ces  tissus,  dans  les  élé¬ 
ments  anatomiques  du  sang,  dans  les  parties  dont  on  a  coupé  les 
nerfs,  enfin,  même  après  la  mort  de  l’ensemble,  dans  certains  élé¬ 
ments  moléculaires  qui  continuent  à  vivre  pour  leur  compte. 

C’est  elle  qui  est  le  premier  acte  du  gerjne  de  l’homme  qui  com¬ 
mence  à  vivre,  avant  qu’aucun  élément,  qu’aucun  tissu  et  qu’aucun 
organe  n’aient  pris  naissance,  et  c’est  cet  acte  qui,  dans  le  déve¬ 
loppement  physiologique  et  pathologique  de  l’homme ,  me  semble 
devoir  être  pris  en  sérieuse  considération. 

De  la  manière  dont  il  se  produit  résul  tent  la  réaction  de  la  matière 
vivante  du  germe  et  son  mouvement  diathésique  et  organique.  Im¬ 
pression  et  réaction,  tels  sont  les  premiers  faits  de  la  vie  comme 
ils  en  sont  la  condition  d’exercice  et  c’est  lorsqu’ils  disparaissent 
que  survient  la  mort. 

C’est  en  remontant  ainsi  aux  sources  mêmes  de  la  vie  normale, 
dans  ses  attributs  élémentaires  que  j’ai  compris  le  mécanisme  de 
l’organisation  et  plus  tard  celui  de  la  maladie,  car  ici  encore  c’est 
l’impressibilité  organique  et  la  réaction  qu’elle  fait  naître  qui  sont 
le  principe  général  de  la  pathologie.  Les  maladies  ne  sont  que  des 
impressions  transformées ,  ai-je  dit  dans  ma  pathologie  géné¬ 
rale  (1),  cela  est  vrai,  et  c’est  sur  cet  aphorisme  que  repose  la  doc¬ 
trine  médicale  que  j’ai  professée  depuis  plusieurs  années  et  que  je 
vais  exposer. 

Cette  doctrine  s’applique  aux  maladies  morales,  aux  maladies  de 
l’agent  vital  et  aux  maladies  humorales  et  organiques.  Sans  rien 
exclure  des  éléments  de  la  nature  humaine ,  elle  en  explique  toutes 
les  maladies  et  c’est  là  sa  garantie  de  vérité. 

Pour  désigner  cette  doctrine,  j’aurais  peut-être  pu  me  servir  du 
mot  de  naturisme  qui  s’applique  parfaitement  à  l’étude  physiolo¬ 
gique  de  la  nature  de  l’homme  et  à  l’agent  naturel  d’où  elle  sort, 
mais  comme  ce  mot  a  reçu  une  acception  différente  consacrée  depuis 
Hippocrate  et  qu’il  représente  le  rôle  prescient,  utile  de  la  nature 
en  général  dans  la  marche  et  dans  la  guérison  des  maladies,  j’ai 
dû  l’abandonner.  Celui  de  vitalisme  adopté  par  l’école  de  Mont¬ 
pellier  représente  pour  tout  le  monde  l’idée  d’un  principe  vital  in¬ 
connu  dans  sa  nature  et  immatériel  sur  lequel  l’expérience  ne  peut 
rien  et  dont  le  rôle  est  par  conséquent  indéterminé  et  indétermi¬ 
nable.  En  l’appelant  sensitisme  on  pourrait  la  confondre  avec  la 
théorie  des  médecins  qui  ont  fait  de  la  sensibilité  nerveuse  la  base 
de  leur  pathologie,  tandis  que  l’idée  que  je  développe  d’un  agent 

(lj  E.  Bouchut.  —  Pathologie  générale,  page  12. 


384  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

séminal  créant  l’impressibilité  des  éléments  organiques  très-proche 
parente  de  la  théorie  de  Glisson  et  de  Bichat  sur  la  sensibilité  in¬ 
sensible  ou  inconsciente,  représente  l'application  à  la  physiologie 
et  à  la  pathologie  du  fait  d’un  agent  séminal  créant  dans  les  molé¬ 
cules  vivantes  la  sensibilité  sans  nerfs,  c’est  le  :  séminalisme. 

Après  ce  préambule  ,  je  vais  montrer  ce  que  cette  manière  de 
voir  apporte  à  l’étude  de  la  physiologie  et  de  la  médecine  propre¬ 
ment  dite,  soit  dans  la  forme  des  êtres  et  des  organes,  soit  dans  les 
maladies  de  l’agent  vital  ou  maladies  séminales,  soit  dans  les  mala¬ 
dies  humorales  et  organiques,  soit  enfin  dans  la  thérapeutique. 
J’indiquerai  d’abord  : 

Les  variations  de  l’agent  vital  ou  séminal  qui  créent  l’impressibi- 
lité  normale. 

Les  anomalies  de  l’impressibilité  dans  l’agent  vital. 

Les  anomalies  de  l’impressibilité  dans  les  maladies  humorales  et 
organiques. 

Les  maladies  qui  résultent  d’un  excès  d’im possibilité  de  l’agent 
vital. 

Les  maladies  qui  résultent  d’une  diminution  de  l’impressibilité  de 
l’agent  vital. 

Les  maladies  dues  àain  excès  d’impressibilité  suivie  de  son  amoin¬ 
drissement. 

Le  rôle  de.  l’impressibilité  de  l’agent  vital  en  thérapeutique. 

Des  différences  que  présente  l’agent  vital  et  des  variations  de  l’impressibilité 
normale. 

C’est  la  sensibilité  inconsciente  des  éléments  moléculaires  de  la 
vie  créée  dans  l’ovule  humain  par  la  fécondation,  qui  associe  ces 
éléments  entre  eux,  qui  les  groupe  d’une  certaine  façon  par  une  affi¬ 
nité  vitale  nécessaire  à  la  configuration  des  tissus  et  des  organes. 
Par  elle,  ils  ont  des  attractions  et  des  répulsions  d’où  résulte  qu’ils 
se  réunissent  ou  se  chassent  selon  la  nécessité  de  créer  un  tissu. 
Sans  cette  propriété  obscure  de  sentir,  ils  ne  pourraient  ni  se  choisir 
ni  s’associer  dans  l’ordre  voulu  par  la  vie  des  espèces.  Dès  qu’elle 
s  éteint  en  eux  c’est  leur  mort  définitive,  et  ils  rentrent  sous  l’empire 
des  lois  physiques,  entraînés  vers  d’autres  combinaisons.  Si  elle 
n  est  qu’affaiblie,  leur  mouvement  se  trouble  et  leur  association  s’en 
ressent  à  ce  point  que  le  nouvel  être  n’àura  pas  le  volume  ni  la 
force  désirables.  N’est-elle  atteinte  que  partiellement,  leur  déve¬ 
loppement  dans  1  ovule  se  fait  mal  dans  le  point  circonscrit  ou  elle 
est  détruile,  et  alors  dans  ce  point  un  organe  manque  ou  est  modifié 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINALISME  385 

dans  ses  formes,  ce  qui  produit  les  difformités.  Est-elle  seulement 
maladive  ou  diathésique ,  les  mouvements  moléculaires  de  l’ovule 
sont  également  maladifs  et  du  groupement  élémentaire  particulier 
qui  en  résulte  se  préparent  dans  le  germe  futur  des  maladies  innées 
ou  héréditaires. 

C’est  enfin,  au  caractère  spécial  individûel  de  la  sensibilité  in¬ 
consciente,  créé  dans  l’ovule  par  l’agent  vital,  qu’il  faut  attribuer 
cette  affinité  spéciale  des  premiers  éléments  anatomiques,  véritable 
affinité  vitale  physiologique  et  spécifique ,  d’où  résulte  la  diver¬ 
sité  des  êtres  de  la  même  espèce  et  de  la  même  race.  De  cette  action 
première,  dérive  la  forme  individuelle  formant  les  variétés  de  l’es¬ 
pèce  ;  la  ressemblance  au  père  ou  à  la  mère  et  quelquefois  aux  deux 
conjoints  ;  la  taille  basse  ou  élevée,  la  couleur  des  cheveux  et  des 
poils,  la  longévité,  les  idiosyncrasies,  etc. 

Tout  cela  est  modifié  :  —  1°  par  l’union  sexuelle  qui  mélange  deux 
forces  séminales  différentes  et  les  associe  de  façon  à  engendrer  l’im- 
pressibilité  de  l’être  nouveau  ;  — 2°  par  les  climats  qui  troublent  leur 
action  de  manière  à  affaiblir  l’impressibilité  générale  et  abréger  la  vie 
de  l’individu  ou  à  le  frapper  dans  sa  race  qui  ne  peut  s’acclimater 
au  pays —  3°  par  l’habitude  qui  change,  qui  exagère  ou  amoindrit  la 
manière  de  sentir  des  tissus;  —  4°  par  la  civilisation  qui  modifie  plus 
ou  moins  profondément  l’exercice  fonctionnel  des  organes,  etc. 

Ainsi,  en  dehors  de  la  sensibilité  nerveuse  et  consciente  impri¬ 
mée  aux  tissus  et  aux  organes  par  les  nerfs,  c’est  la  sensibilité  in¬ 
consciente  ou  impressibilité  inhérente  à.  l’agent  vital  qui  rend 
compte  des  impressions  subies  par  les  éléments  organiques  dé¬ 
pourvus  de  nerfs,  et  par  les  éléments  anatomiques  qui  n’en  ont  pas 
davantage.  C’est  à  cette  impressibilité  variable,  créée  par  l’agent  sé¬ 
minal,  qu’il  faut  attribuer  le  principal  rôle  dans  les  troubles  de  l’af¬ 
finité  vitale  si  puissante  au  début  de  la  vie  Embryonnaire,  c’est-à- 
dire  les  troubles  des  premiers  mouvements  de  la  matière  des  ovules 
fécondés. 

Maintenant,  si  je  franchis  tout  d’un  coup  la  période  embryonnaire, 
dont  je  viens  d’analyser  les  actes,  période  pendant  laquelle  l'impres- 
sibilité  de  l’agent  vital,  se  diluant  dans  tous  les  éléments  anatomiques 
qu’il  engendre,  a  créé  des  tissus  et  des  organes  sensibles  par  suite  de 
l’apparition  des  nerfs,  je  me  trouve  en  face  de  l’homme  organique¬ 
ment  complet.  Alors  les  tissus  et  les  organes  ont  à  la  fois,  avec  leurs 
forces  séminales,  des  propriétés  particulières  et  un  rôle  fonctionnel 
spécial  destinés  au  maintien  de  la  vie  d’ensemble,  c’est-à-dire  de  la 
confédération  organique.  Il  y  a  là  une  organisation  dont  le  méca¬ 
nisme  ne  peut  être  troublé  sans  danger  et  c’est  alors  qu’on  peut 

25 


BOUCHOT. 


386  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

dire  avec  grande  apparence  de  vérité  que  cette  organisation  fait  la 

vie. 

Mais  dans  ce  cas,  que  devient  l’impressibilité  de  la  vie  embryon¬ 
naire  créée  par  l’agent  séminal?  A-t-elle  disparu  ou  vient-elle  se  con¬ 
fondre  avec  la  sensibilité  nerveuse  des  organes  adultes?  Non  elle 
n’a  pas  disparu  car,  ainsi  que  je  l’ai  dit,  on  la  retrouve  dans  les  par¬ 
ties  dépourvues  de  nerfs  et  dans  les  éléments  anatomiques  des  hu¬ 
meurs  et  des  tissus  qui  se  renouvellent  sans  cesse.  C’est  elle  qui, 
dans  la  vie  adulte,  personnifie  encore  l’affinité  vitale  des  éléments 
moléculaires  en  mouvement,  pour  l’œuvre  de  la  renovation  des  tis¬ 
sus.  Mais,  si  elle  n’a  pas  disparu,  elle  n’a  plus  la  même  importance 
que  dans  l’ovule  et  dans  l’embryon  ;  elle  se  perd  avec  la  sensibilité 
inconsciente  des  nerfs  sympathiques  qu’elle  a  créé  et  avec  la  sensi¬ 
bilité  consciente  des  nerfs.  Toutes  les  trois  associées,  elles  unissent 
leurs  efforts  vers  le  but  commun  de  la  vie  d’ensemble,  la  première 
pour  la  création  et  la  marche  des  éléments  anatomiques  constituants 
dirigés  par  l’affinité  vitale  ;  la  seconde  pour  le  lien  ou  consensus  à 
établir  entre  les. tissus  par  une  sympathie  réciproque  et  générale; 
la  troisième  enfin  pour  avertir  l’être  de  ses  relations  agréables  ou 
dangereuses  avec  le  monde  extérieur. 

Elle  ne  disparaît  donc  pas  dans  la  vie  adulte,  mais  elle  n’a  plus  le 
rôle  prépondérant  qu’elle  avait  dans  la  vie  embryonnaire.  Elle  est 
partout  présente  comme  élément  de  la  vie  moléculaire,  mais  non 
comme  force  de  la  vie  d’ensemble  ;  elle  caractérise  la  présence  de 
l’agent  vital  dans  toutes  les  parties  atomiques  et  cellulaires  des  tis¬ 
sus  et  c’est  pour  cela  que  j’ai  dit  que  l’agent  vital  dilué  dans  l’o¬ 
vule  se  combinait  avec  tous  les  éléments  qui  en  sortent,  et  de  géné- 
tion  cellulaire  en  génération  cellulaire,  se  trouvait  par  imbibition 
incorporé  à  tous  les  tissus  de  T  économie  jusqu’à  la  mort  générale  de 
l’ensemble. 

S’il  en  est  ainsi,  comme  l’attestent  l’observation  et  l’expérience, 
chacun  comprendra  que  c’est  à  la  présence  d’un  agent  vital  substan¬ 
tiel,  et  à  son  attribut  d’impressibilité,  qu’il  faut  attribuer  les  méta¬ 
morphoses  de  l’ovule  vers  l’état  d’embryon,  sa  transformation  en 
être  adulte ,  le  maintien  de  sa  vie  par  son  action  dans  les  éléments 
constituants  et  son  influence  sur  lavie  d’ensemble.  —  Cela  étant  dit, 
il  ne  me  reste  plus  qu’à  établir  le  rôle  de  cette  impressibilité  des 
éléments  moléculaires  constituants  dans  l’état  pathologique. 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINALISME 


387 


ANOMALIES  DE  L’iMPRESSIBILITÉ  DANS  L’AGENT  VITAL  OU  PRINCIPE  SÉMINAL 
ET  DE  SON  INFLUENCE  DANS  L’ÉTAT  PATHOLOGIQUE. 

La  difficulté  qui  sépare  le  plus  radicalement  entre  eux  les  méde¬ 
cins  philosophes  est  celle  de  l’existence  d’un  agent  vital  distinct  de 
l’organisation.  Pour  l’école  solidiste  et  organicienne,  la  vie  est  un 
résultat  de  l’organisation  et  non  un  principe  ;  elle  est  la  conséquence 
de  la  fédération  des  organes,  en  un  mot  c’est  l’organisation  qui  fait 
la  vie. 

Au  contraire  pour  l’école  vitaliste,  quelle  que  soit  la  nature  du 
principe  agissant,  c’est  la  vie  qui  crée  l’organisation,  qui  l’entretient 
bonne  ou  mauvaise  et  qui  préside  à  son  exercice  tout  en  étant 
influencée  par  elle.  C’est  l’alliance  de  l’agent  vital  et  de  ses  orga¬ 
nes  qui  fait  la  vie. 

Je  crois  avoir  posé  la  question  avec  une  entière  bonne  foi  et  je 
vais  essayer  de  la  résoudre  avec  la  même  sincérité  à  mon  point  de 
vue. 

Sans  nul  doute,  lorsqu’on  examine  l’homme,  parfaitement  cons¬ 
titué,  et  qu’on  voit  à  quel  point  il  est  tributaire  de  cette  organisation, 
que  dans  un  accès  de  raillerie  Chrysale  qualifie  de  guenille  ; 

PHILAMINTE . 

Le  corps,  cette  guenille,  est-il  d’une  importance, 

D’un  prix  à  mériter  seulement  qu’on  ÿ  pense  ? 

Et  ne  devons-nous  pas  laisser  cela  bien  loin  ? 

CHRYSALE. 

Oui,  mon  corps  est  moi-même,  et  j’en  veux  prendre  soin. 

Guenille  si  l’on  veut;  ma  guenille  m’est  chère. 

(Molière,  Les  femmes  savantes,  acte  II,  scène  vin.) 

combien  il  souffre  des  désordres  matériels  qui  se  produisent  dans 
ses  organes,  avec  quelle  facilité  il  succombe  sous  l’influence  d’une 
blessure  qui  atteint  son  mécanisme ,  on  comprend  qu’un  esprit 
même  distingué,  affirme  que  l’organisation  fasse  la  vie,  et  dise  que 
celle-ci  soit  la  conséquence  de  la  première.  Cela  se  comprend  moins 
de  la  part  du  médecin. 

En  effet,  si  au  lieu  d’envisager  l’homme  tout  formé,  être  complexe 
dont  l’analyse  est  extrêmement  difficile,  on  examine  l’homme  en 
voie  de  formation,  dans  le  germe  qui  doit  lui  donner  naissance,  les 
choses  sont  bien  différentes.  Alors  les  conclusions  changent  et  c’est 
faute  d’avoir  pris  l’être  humain  à  son  commencement,  pour  l’étu¬ 
dier  dans  son  germe,  et  dans  son  évolution  embryonnaire,  qu’on  a 


388  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

pu  dire  :  l’organisation  fait  la  vie.  Avec  plus  de  réflexion  et  avec 
d’autres  études  on  arrive  à  dire  au  contraire  :  C’est  la  vie  gui  fait 
V organisation.  Voilà  comment,  à  des  points  de  vue  differents,  la 
vérité  qui  échappe  aux  uns  se  révèle  aux  autres. 

Eu  prenant  donc  pour  point  de  départ  de  ma  démonstration ,  l’o¬ 
vule  féminin  non  fécondé,  simple  cellule  sans  organisation,  animé 
de  la  vie  moléculaire,  comme  toute  autre  cellule  de  la  femme, 
n’ayant  qu’une  existence  éphémère,  destiné  à  la  décomposition  dans 
son  foyer,  nous  pouvons  affirmer  qu’il  n’a  pas  la  vie  en  propre  et 
qu’il  lui  est  impossible  en  restant  seul  de  créer  une  organisation. 
C’est  en  ce  moment  une  sécrétion,  dans  quelques  heures  ce  ne  sera 
plus  qu’un  débris.  Telle  est  la  loi. 

Mais,  s’il  est  dans  sa  destinée  d’être  par  la  fécondation  impres¬ 
sionné  par  l’agent  vital  masculin,  c’est-à-dire  imprégné  parles  sper- 
matozoaires,  alors  là  scène  change;  dès  qu’il  a  été  fécondé  au  lieu 
d’être  un  débris  bientôt  rejeté  au  dehors,  il  a  reçu  la  force  de  vivre, 
il  vit  et  plus  tard  ce  sera  un  homme. 

D’où  vient  la  différence?  c’est  qu’il  s’est  incorporé  l’agent  vital, 
dont  il  a  senti  le  contact  et  c’est  un  principe  de  vie  étranger  à  la 
substance,  qui  lui  communique  un  mouvement  moléculaire  d’absor¬ 
ption  et  d’exhalation ,  accompagné  de  chaleur  et  suivi  de  transfor¬ 
mations  successives. 

Qu’on  ne  dise  pas  qu’il  avait  l’organisation  en  puissance  puisqu’il 
allait  être  un  débris  avant  sa  rencontre  de  l'agent  vital  !  qu’on  ne 
dise  pas  qu’après  ce  contact  et  ce  mélange,  il  développe  une  orga¬ 
nisation  qui  lui  est  propre,  puisque  s’il  devient  un  homme  il  aura 
la  ressemblance,  les  infirmités  ou  les  maladies  de  son  père! 

Donc  il  a  reçu  du  dehors  un  principe  de  vie  qui  commence  son 
évolution,  qui  la  dirige,  qui  la  façonne,  qui  crée  les  organes  à  l’i¬ 
mage  de  son  origine  et  à  celle  de  ses  maladies,  qui  les  imbibe  et  qui 
les  entretient  d’une  certaine  manière,  puisque,  20  ou  80  ans  après 
la  naissance,  ce  principe  révèle  encore  sa  présence  par  des  mala¬ 
dies  héréditaires  de  sa  provenance  paternelle,  c’est-à-dire  innées. 

La  vie  crée  donc  1  organisation,  elle  est  donc  une  cause  et  non 
pas  seulement  un  effet,  elle  est  ces  deux  choses  à  la  fois,  mais,  dans 
1  ordre  de  la  nature,  c  est  elle  qui  est  le  principe  et  ils  n’ont  pas  eu 
tout  à  fait  tort  ceux  qui  se  sont  faits  les  champions  du  principe  vital 
et  de  la  force  vitale. 

Il  serait  heureux  qu’on  pût  sans  hypothèse  dire  ce  qu’est  cet 
agent  vital,  ce  principe  de  vie  distinct  des  organes  qu’il  fait  naître  à 
son  arrivée,  mais  si  la  science  s’arrête  au  seuil  d’une  semblable 
difficulté  dont  la  solution  ne  peut  être  qu’hypothèse,  elle  a  saisi  le 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉM1NALISME  389 

fait  et  cela  lui  suffit.  Elle  peut  dire  comme  le  sage,  j’en  connais  le 
mécanisme  mais  j’en  ignore  le  mystère.  Qui  donc  pourrait  en  exiger 
davantage. 

Que  les  organiciens  me  permettent  donc  de  leur  dire,  conformé¬ 
ment  à  l’observation,  qu’il  y  a  un  agent  vital,  matériel  distinct  de 
l’organisation  qu’il  précède  ;  que  cet  agent  exerce  une  impression  sur 
le  germe;  qu’il  reste  dilué  dans  le  blastème  qui  forme  les  organes; 
qu’il  apporte  avec  lui  ses  diathèses;  que  dans  tout  le  cours  delà  vie 
dont  il  a  crée  le  mécanisme  présent  encore  dans  toutes  les  parties 
de  l’organisation  il  en  fait  la  force,  la  faiblesse  et  la  durée  ;  enfin  que 
les  organes  et  tissus  qu’il  a  engendrés  en  leur  donnant  une  vie 
propre  et  des  propriétés  particulières  peuvent,  à  leur  tour  dans 
leurs  désordres,  paralyser  son  action,  engendrer  des  maladies  dans 
lesquelles  il  a  son  rôle,  et  dominer  assez  sa  puissance  pour  amener 
la  mort. 

Ainsi  donc,  agent  vital,  impressibilité  des  parties  élémentaires 
encore  dépourvues  d’organisation;  formation  de  tissus,  d’humeurs 
et  d’organes  doués  de  propriétés  spéciales,  apparition  de  la  sensibi¬ 
lité  et  des  sympathies  nerveuses  qui  établissent  le  consensus  général 
de  toutes  les  parties  en  régularisant  le  mécanisme  animal,  voilà  les 
phénomènes  que  l’observation  et  l'expérience  révèlent  à  l’observa¬ 
teur  qui  cherche  à  découvrir  le  mystère  de  la  vie  humaine. 

Il  me  semble  difficile  de  rien  objecter  à  cette  recherche  expéri¬ 
mentale  du  rôle  de  l’agent  vital  ou  séminal  dans  la  configuration 
physiologique  de  la  nature  de  l’homme  ;  mais,  au  point  de  vue  patho¬ 
logique,  ce  rôle  éclate  bien  plus  vivement  aux  regards  du  médecin» 
Cet  agent  vital,  qui  est  lui-même  sans  organisation,  renferme  en 
puissance  des  formes  organiques  et  des  maladies  qui  se  retrouve¬ 
ront  pendant  toute  la  durée  de  la  vie  de  l’être  futur.  Dilué  dans 
l’ovule  formé  du  blastème  féminin,  lequel  a  aussi  ses  diathèses,  il 
en  résulte  une  action  combinée  à  laquelle  on  doit  les  maladies 
héréditaires  innées  que  l’on  peut  appeler  aussi  les  diathèses  de  l’a¬ 
gent  vital. 

Que  peuvent  être  les  prétentions  du  solidisme  dans  l’étiologie  des 
maladies  héréditaires?  Alors  même  que  les  solides  sont  altérés 
comme  dans  la  tuberculose,  dans  la  goutte  ou  dans  le  cancer,  est- 
ce  qu’ils  le  sont  primitivement? 

L’humorisme  pourrait  davantage  les  revendiquer  à  son  profit, 
puisqu’elles  ont  pour  siège  les  humeurs,  mais  ici,  comme  dans  le  cas 
précédent,  les  humeurs  et  le  sang  d’où  sortent  ces  diathèses  nais¬ 
sent  de  l’agent  vital  qui  fait  l’organisation  d’après  sa  nature,  leur 
altération  est  déjà  une  chose  secondaire,  et  cela  me  ramène  à  rap- 


390  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

porter  le  développement  des  maladies  héréditaires  aux  altérations  de 
l’agent  vital.  De  l’impressibilité  vicieuse  qu’il  communique  aux  élé¬ 
ments  ovulaires  fécondés  résulte  la  diversité  des  êtres  et  la  diver¬ 
sité  des  maladies  héréditaires  ou  acquises. 

MALADIES  DE  L’AGENT  VITAL. 

Les  organiciens  et  les  humoristes,  comme  tous  ceux  qui  cherchent 
la  précision  dans  les  faits  et  dans  les  doctrines,  ont  vivement  com¬ 
battu  et  avec  raison  sous  toutes  ses  formes  fidée  d’un  principe  vital 
immatériel .  Ils  l’ont  toujours  considérée  comme  une  hypothèse 
dangereuse  et  sans  application  utile  à  la  médecine.  Pourront-ils  en 
faire  de  même  à  l’égard  de  l’agent  vital  ou  séminal,  primitivement 
distinct  de  l’organisation  et  ensuite  dilué  ‘dans  toutes  ses  parties, 
leur  communiquant  une  sensibilité  inconsciente  nouvelle  ou  impres- 
sibilité.  Je  ne  le  pense  pas. 

Tous  les  raisonnements  produits  contre  la  nature  d’Hippocrate, 
contre  le  pneuma  d’Athénée,  contre  l'archée  de  Van  Helmont, 
contre  l 'âme  de  Stahl,  contre  le  principe  vital  de  Barthez  consi¬ 
dérés  comme  régisseurs  de  la  vie,  sont  dirigés  surtout  contre  ce 
qu’il  y  a  d’hypothétique  dans  ces  doctrines.  Ils  ne  peuvent  en  con¬ 
séquence  s’appliquer  à  l’agent  vital  ou  séminal.  Ce  principe  maté¬ 
riel  dont  le  rôle  est  connu  de  tout  le  monde,  sur  lequel  on  peut 
expérimenter  cependant  une  composition  variable  si  l’on  en  juge 
par  la  différence  et  par  la  vitalité  de  ses  produits.  Il  passe  du  mâle  à 
l’ovule  avec  son  attribut  spécial  d’impressibilité  qu’il  lui  transmet, 
et  il  lui  donne  une  tendance  évolutive  vers  une  forme  déterminée 
d’avance,  avec  ses  infirmités  innées,  avec  ses  diathèses  héréditaires, 
et  enfin  avec  sa  force  de  résistance  aux  causes  extérieures  de  des¬ 
truction  qui  nous  entourent. 

Chez  les  animaux  dont  les  éléments  moléculaires  sont  doués  d’une 
impressibilité  différente  de  celle  de  l’homme,  on  expérimente  comme 
on  veut  sur  leur  agent  vital,  on  mélange  cet  agent  vital  comme  on 
l’entend  et  par  des  sélections  artificielles  on  modifie  les  formes  de 
la  vie  à  volonté.  On  fait  des  métis ,  des Ttercerons,  des  quarterons, 
des  octavons  qui  représentent  dans  leur  forme,  dans  leur  diathèse 
ou  manière  d’être,  la  moitié,  le  tiers,  le  quart  ou  le  huitième  de 
1  être  sur  lequel  on  a  expérimenté,  donc  il  n’y  a  dans  la  doctrine 
que  je  développe  rien  d’hypothétique.  Tout  y  est  déduit  de  l’obser¬ 
vation,  et  les  variations  d’impressibilité  de  l’agent  vital  considéré 
comme  cause  de  maladie  ultérieure  de  l’être  futur  doivent  figurer 
dans  la  pathologie  générale  à  titre  d’élément  fondamental  de  l’étio - 
logie,  de  1  évolution  morbide  et  du  mécanisme  thérapeutique. 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINALISME  391 

L’existence  de  cet  agent  rend  compte  d’une  foule  de  phénomènes 
physiologiques  et  pathologiques  considérés  jusqu’ici  de  toute  autre 
manière,  et  il  me  paraît  difficile  qu’on  n’en  tienne  pas  compte  autre¬ 
ment  qu’on  ne  l’a  fait  jusqu’à  ce  jour.  Par  lui,  l’observation  aidant, 
en  dehors  de  toute  hypothèse,  s’expliquent  toutes  les  difformités, 
toutes  les  maladies  innées  et  toutes  les  diathèses,  toutes  les  modi¬ 
fications  que  subissent  les  causes  morbifiques  et  les  maladies  par 
l’influence  individuelle,  c’est-à-dire  par  les  idiosyncrasies,  enfin 
toutes  les  actions  thérapeutiques  qui,  elles  aussi,  ne  sont  que  des 
impressions  transformées. 

ANOMALIES  DE  L’AGENT  VITAL  ET  DE  L’iMPRESSIBILITÉ  DANS  LES  MALADIES 
HUMORALES  ET  ORGANIQUES. 

Il  est  impossible  de  séparer  autrement  que  par  la  pensée  l’orga¬ 
nisation  humaine,  du  principe  substantiel  qui  l’a  créé,  et  qui  s’y 
trouve  incorporé,  qui  en  a  dirigé  le  développement  et  qui  entretient 
ses  fonctions  d’une  manière  spéciale  pour  chaque  individu,  selon  sa 
diathèse.  Mais,  tout  en  étant  obligé  d’admettre  que  l’agent  vital  doué 
d’impressibilité,  auquel  l’homme  doit  son  origine,  est  dilué  dans  tous 
les  éléments  moléculaires  constituant  les  tissus  et  les  humeurs  de 
l’organisme  ;  qu’il  préside  à  leur  nutrition  et  à  celle  de  tous  les 
organes  pour  diriger  leur  rénovation  permanente,  il  faut  aussi  tenir 
compte  des  propriétés  particulières  des  tissus  et  des  organes  eux- 
mêmes. 

Le  corps  change  sans  cesse,  cela  est  vrai,  et  comme  l’a  dit  Ovide, 
«  il  n’est  plus  aujourd’hui  ce  qu’il  était  hier,  ni  ce  qu’il  sera  demain.  » 
Cependant  son  principe  d’identité  physique  lui  reste  et,  tout  en  se 
renouvelant  sans  cesse,  il  reste  le  même,  car  la  matière  qu’il  s’assi¬ 
mile  obéit  à  la  diathèse  première  de  l’agent  vital,  et  à  son  impas¬ 
sibilité,  de  façon  à  reproduire  partout  une  diathèse  semblable.  Voilà 
comment  l’homme  reste  un  être  identique  à  lui-même  dans  là 
métamorphose  incessante  de  ses  éléments,  et  comment  il  réalise  l’u¬ 
nité  dans  la  multiplicité  apparente  de  ses  organes  vitaux  essentiels. 

Toutefois  si  la  vie  est  une  dans  son  principe,  elle  est  multiple 
dans  ses  fonctions,  car  le  sang  fait  la  vie  aussi  bien  que  la  circula¬ 
tion  qui  le  meut,  que  la  respiration  qui  le  vivifie  et  que  l’innervation 
qui  donne  aux  tissus  le  ton  et  la  contractilité  nécessaires.  Tout  cela 
fait  partie  du  mécanisme  humain ,  et  il  n’est  pas  un  organe,  ni  une 
humeur,  qui  n’ait  ses  propriétés  propres,  susceptibles  d’altération  de 
manière  à  entraver  la  puissance  de  l’agent  vital,  ou  à  déterminer 
mécaniquement  ou  chimiquement  des  lésions  mortelles.  En  effet,  si 


392  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

le  coeur  s’arrête,  ou  si  de  gros  caillots  courent  dans  les  arteres  prin¬ 
cipales,  il  y  a  mort  par  arrêt  d'un  des  rouages  du  mécanisme  hu¬ 
main.  Si  la  trachée  se  remplit  de  mucus  ou  de  tout  autre  corps 
étranger,  le  sang  non  hématosé  devient  un  poison  pour  les  organes 
qui  le  reçoivent,  la  mort  a  lieu  chimiquement;  si  le  cerveau  est 
largement  détruit,  toute  contractilité  musculaire  cesse  et,  méca¬ 
niquement  encore,  par  suite  de  l’inertie  d’organes  importants  la  mort 
peut  survenir.  Enfin,  partout  où  il  y  a  plaie  ou  suppuration  des  tis¬ 
sus,  la  résorption  endosmotique  dans  le  sang  d’un  produit  morbide 
se  convertit  en  poison  délétère  qui  produit  chimiquement  la  ma¬ 
ladie  et  la  mort.  Ce  sont  là  autant  d’états  morbides  secondaires,  ter¬ 
naires  et  quaternaires  qui  s’enchaînent  les  uns  aux  autres. 

De  là  résulte  pour  le  médecin,  la  nécessité  de  tenir  compte  des 
propriétés  physiques  et  vitales  des  tissus  et  des  humeurs,  ainsi  que 
des  conditions  mécaniques  de  l’exercice  régulier  du  fonctionnement 
des  organes,  pour  ne  donner  à  l’influence  de  l’agent  vital  et  de  l’im- 
pressibilité  que  la  juste  place  qui  leur  convient  en  pathologie. 

Je  puis  le  dire  sans  crainte  d’être  contredit,  c’est  le  côté  organique 
de  la  nature  humaine  qui  a  été  le  mieux  étudié  et  qui  même  l’a  été 
d’une  façon  trop  exclusive  aux  dépens  de  l’autre.  —  Son  étude  a 
même  donné  lieu  à  des  divisions  à  peine  croyables  aujourd’hui,  car, 
parmi  les  médecins,  les  uns  sous  le  nom  de  solidisme  (V.  ce  mot) 
n’accordaient  d’importance  qu’aux  parties  solides  du  corps,  taudis 
que  les  autres  rangés  sous  la  bannière  de  Yhumorisme  (Y.  ce  mot) 
attribuaient  dans  la  production  des  maladies  une  influence  prépon¬ 
dérante  aux  humeurs. 

Je  ne  reviendrai  pas  sur  cette  question  de  doctrine  suffisamment 
élucidée  dans  les  pages  que  j’ai  consacrées  au  solidisme  et  à  l’hu- 
morisme.  Ce  que  j’en  ai  dit  peut  suffire,  et  je  reprends  ma  thèse 
des  maladies  organiques  et  humorales  acquises,  également  dérivées 
des  atteintes  portées  à  la  sensibilité  inconsciente  ou  impressibilité, 
unies  aux  désordres  de  la  sensibilité  nerveuse  des  tissus,  ainsi  qu’à 
toutes  les  actions  physiques,  chimiques  et  mécaniques  accomplies 
au  sein  de  l’organisme. 

Je  me  rencontre  ici  avec  Yirchow.  En  disant  il  y  a  bien  long¬ 
temps  :  —  Impression  s t  réaction ,  voilà  la  formule  la  plus  abstraite 
de  l’étiologie,  car  les  maladies  ne  sont  que  des  impressions  trans¬ 
formées  (Path.  gén.,  2e  Edition ,  1867,  p.  28),  j’énonçais  une  pensée 
que  devait  adopter  l’auteur  de  la  pathologie  cellulaire. 

«  Pour  lui  en  effet,  tout  élément  vivant  du  corps  humain  répond 
à  une  excitation  en  manifestant  son  activité.  L’activité  est  réveillée 
pour  trois  raisons  différentes  :  C’est  pour  faire  fonctionner,  pour 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINALTSME  393 

nourrir,  et  pour  former  une  partie.  —  De  là  trois  sortes  d’irritation  : 
celle  qui  augmente  la  fonction  organique  (irritation  fonctionnelle)  ; 
celle  qui  s’accompagne  d’une  exagération  de  nutrition  (irritation  nu¬ 
tritive);  celle  enfin  qui  produit  de  nouvelles  parties  (irritation  forma¬ 
tive)  •»  Path.  cellulaire.  Introduction ,  p.  XIV).  —  En  ajoutant 
les  processus  passifs  dans  lesquels  les  éléments  normaux  se  dé¬ 
truisent  partiellement  ou  en  totalité  de  façon  à  disparaître,  on  a 
la  clef  de  toute  la  philosophie  de  l’étiologie  pathologique  cellu¬ 
laire. 

Cette  manière  de  voir  se  rapproche  beaucoup  de  celle  que  j’ai 
essayé  de  faire  prévaloir,  mais  elle  renferme  des  erreurs  que  j’ai 
tenté  d’éviter,  ainsi  l’irritation  fonctionnelle  et  l’irritation  nutritive, 
considérées  comme  étant  de  nature  différente,  sont  des  choses  sem¬ 
blables  car  la  nutrition  est  une  fonction  normale  et,  dans  l’activité 
des  éléments  cellulaires,  l’une  des  deux  irritations  est  de  trop.  Déplus, 
il  y  a  cette  autre  différence  que,  ne  m’occupant  pas  de  l’activité  de  la 
prétendue  cellule  primordiale,  qui  n’est  pas  le  premier  élément  de 
l’organisation,  je  me  suis  placé  plus  haut  dans  l’étude  des  origines  de 
la  vie  en  prenant  pour  point  de  départies  troubles  de  l’agent  vital  et 
de  l’impressibilité  qu’il  donne  aux  éléments  moléculaires  d’où  sortira 
l’élément  cellulaire. 

De  même  que  par  ses  caractères  normaux  différents,  l’impressibi- 
lité,  sur  laquelle  on  expérimente  à  volonté,  engendre  la  variabilité 
des  individus,  de  même  paf  ses  troubles  circonscrits,  elle  modifie  et 
altère  plus  ou  moins  profondément  la  nutrition  moléculaire  des 
tissus,  leurs  fonctions  et  leur  volume,  ce  qui  constitue  la  maladie  et 
les  diversités  qu’elle  présente.  —  Mais  ici,  au  trouble  de  l’impres¬ 
sibilité  se  joignent  l’effet  des  sympathies,  nées  de  la  participation 
du  nerf  grand  sympathique,  les  actions  chimiques  ou  mécaniques 
qui  naissent  secondairement,  et  le  problème  se  complique  à  l’infini. 
—  Malgré  cette  difficulté  j’essaierai  de  poursuivre  mon  analyse  en 
faisant  la  part  de  tous  ces  éléments  morbides. 

Du  fait  même  de  l’impressibilité  des  éléments  et  des  tissus  (1) 
résulte  donc  par  l’action  des  causes  extérieures  variables,  la  réac¬ 
tion  variable  en  rapport  avec  la  cause  morbide,  et  par  suite  des  ma¬ 
ladies  différentes.  —  Mais,  si  l’impressibilité’n’est  pas  mise  en  jeu  par 
la  cause  de  manière  à  provoquer  de  réaction,  il  n’y  a  pas  de  maladie, 
ce  qui  laisse  comprendre  pourquoi  plusieurs  individus  étant  soumis 
au  même  moment,  et  dans  le  même  lieu,  à  la  même  influence 
pathogénique,  les  uns  réagissent  et  transforment  l’impression  en 

(t)  ( Sensibilité  inconsciente  distincte  du  système  nerveux.) 


394  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

maladie  tandis  que  les  autres  ne  sont  pas  affectés  et  restent  bien 

portants. 

Toutes  les  causes  morbides  soit  intérieures  soit  extérieures ,  lo¬ 
cales  ou  générales,  modifient  plus  ou  moins  l’agent  vital  et  son  im- 
pressibilité  dans  les  humeurs  on  sur  un  point  de  l’économie.  Elles 
le  modifient  dans  sa  fonction  vitale  élémentaire,  ce  qui  peut  n’avoir 
pas  de  suites,  où  elles  l’excitent  et  l’amoindrissent  et,  selon  la  réac¬ 
tion  qui  se  produit,  par  cet  excès  ou  par  cette  faiblesse,  il  en  résulte 
dans  les  éléments,  dans  les  tissus,  dans  les  organes  et  dans  les  hu¬ 
meurs,  des  modifications  qui  sont  le  germe  de  toutes  les  maladies 
et,  si  l’impression  est  curative,  le  moyen  de  les  guérir. 

Ainsi  en  pathogénie,  l’excès  d’ impressïbilité  des  éléments  cons¬ 
tituants  réagit  sur  les  tissus  et  provoque  selon  sa  nature,  soit  l’hypé- 
rémie,  soit  l’inflammation  et  ses  exsudats  séro-fibrineux,  épithéliaux 
ou  purulents,  certaines  hémorrhagies  actives,  les  flux  séreux  ou 
gazeux,  l’hypertrophie  des  éléments  et  des  différents  tissus  formant 
le  squelette  des  organes;  les  pyrexies  avec  leurs  altérations  humo¬ 
rales  qui  deviennent  des  causes  morbides  à  leur  tour,  etc. 

Avec  ces  lésions ,  naissent  les  actions  sympathiques  réflexes  qui 
sont  la  fièvre,  la  courbature,  l’inappétence ,  l’embarras  gastrique 
avec  ou  sans  vomissement,  etc. 

Par  elles  aussi,  selon  l’organe  affecté,  viennent  les  troubles  fonc¬ 
tionnels,  les  actions  physico-chimiques  de  pesanteur,  d’absorption 
endosmotique,  d’érosion  des  tissus,  ce  sont  :  presque  partout  la 
douleur  provoquée  par  la  participation  au  mal  des  nerfs  ordinaires  ; 
—  dans  le  cerveau  et  dans  les  méninges,  le  délire,  la  somnolence, 
les  vomissements,  le  ralentissement  du  pouls,  les  convulsions  et  la 
paralysie;  —  dans  le  pharynx,  la  dysphagie  ;  —  dans  le  larynx,  l’en¬ 
rouement  et  la  dyspnée;  —  dans  les  bronches  et  dans  le  poumon,  la 
toux,  l’expectoration  de  nature  variable  et  la  gêne  respiratoire  ;  -4- 
dans  l’intestin,  la  diarrhée,  la  dyspepsie  ou  la  boulimie;  -  dans  les 
reins,  l’urination  modifiée  ;  —  dans  les  vaisseaux,  les  embolies  avec 
leurs  conséquences  variées,  l’absorption  du  produit  morbide  plus 
ou  moins  toxique  des  plaies;  —  dans  les  nerfs  congestionnés  ou 
anémiques,  le  spasme  et  les  névroses  ;  —  dans  les  fièvres,  les  altéra¬ 
tions  humorales  qui  engendrent  d’autres  lésions  secondaires  et  qui 
reproduisent  le  germe  du  mal,  enfin  les  actions  physiques  de  pe¬ 
santeur,  d  absorption  par  endosmose,  d’obstruction  par  les  produits 
morbides,  d’érosion  par  l’âcreté  du  flux,  etc. 

De  la  diminution  d’ impressïbilité  résultent  l’atrophie  et  le  ra¬ 
mollissement  ou  les  dégénérescences  graisseuses  des  éléments  et  des 
tissus,  certaines  hémorrhagies  passives,  certaines  congestions  atoni- 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINALISME  395 

ques  également  accompagnées  des  phénomènes  sympathiques  réflexes, 
le  tout  accompagné  de  troubles  fonctionnels  locaux  plus  ou  moins 
marqués'. 

Chaque  lésion  locale  ainsi  née  de  l’excès  ou  de  la  diminution  de 
l’impressibilité  réagit  à  son  tour  sur  sa  cause  en  l’aggravant.  De  la 
sorte,  avec  la  maladie  de  l’agent  vital  elle  trouble  de  l’impressibilité, 
il  y  a  la  maladie  locale  se  généralisant  par  absorption  endosmotique 
ou  capillaire,  produisant  l’altération  du  sang  ou  restant  locale  et  réa¬ 
gissant  sur  l’ensemble  de  l’économie  par  l’intermédiaire  des  actions 
réflexes  du  grand  sympathique  ou  directe  des  nerfs  ordinaires.  C’est 
là  ce  qui  constitue  la  maladie  des  éléments  humoraux  et  organi¬ 
ques,  état  secondaire  à  côté  de  la  maladie  de  l’agent  vital,  mettant 
primitivement  en  jeu  l’impressibilité  des  éléments  constituants. 

J’avais  donc  raison  de  dire  que  les  maladies  ne  sont  que  des  im¬ 
pressions  transformées;  en. effet,  il  ne  se  fait,  dans  les  tissus,  aucun 
travail  qui  n’ait  primitivement  été  précédé  d’une  impression  nor¬ 
male  ou  pathologique. 

Mais  dira-t-on  :  qu’est-ce  qui  prouve  que  la  sensibilité  incons¬ 
ciente  ou  impressibilité  soit  par  ses  modifications  le  point  de  départ 
des  maladies?  L’observation  et  l’expérience. 

Je  prendrai  d’abord  comme  expérience  la  nouvelle  théorie  de  la 
formation  du  pus  contraire  à  celle  de  Virchow  et  qui  appartient  à 
son  élève  Conheim.  Ainsi  dans  une  partie  dépourvue  de  nerfs 
comme  la  cornée  et  dans  quelques  autres  tissus  que  l’on  excite,  il 
se  fait  comme  l’ont  établi  Conheim,  Cornil,  Ranvier,  etc.,  un  tra¬ 
vail  de  suppuration  dû  à  la  sortie  des  globules  blancs  du  sang  hors 
des  vaisseaux.  —  Par  des  mouvements  amiboïdes,  c’est-à-dire  sans 
organes  contractiles  connus,  on  voit  les  leucocythes  s’insinuer  entre 
les  lamelles  épithéliales  et  former  un  dépôt  de  pus,  donc  les  cel¬ 
lules  épithéliales  et  leurs  éléments  ont  senti  quelque  chose  qui  n’est 
pas  arrivé  à  la  conscience  du  sujet,  donc  les  leucocythes  eux  mêmes, 
en  changeant  de  forme  et  de  place,  ont  manifesté  une  sensibilité 
pour  nous  insensible,  et,  c’en  est  assez  pour  la  démonstration  expé¬ 
rimentale  du  fait  que  l’impressibilité  mise  en  jeu  d’une  certaine 
manière  est  la  cause  de  l’inflammation  des  tissus.  —  Impression  et 
réaction,  dans  ce  cas  le  fait  est  incontestable. 

La  pathologie  des  végétaux  dépourvus  de  nerfs,  la  formation  des 
gommes  sur  les  feuilles  et  les  maladies  de  la  tige  et  du  fruit  nous 
offriraient  des  exemples  analogues,  mais  il  ne  s’agit  ici  que  des  preu¬ 
ves  médicales. 

Je  prendrai  maintenant  comme  autre  moyen  de  démonstration  de 
la  thèse  que  je  soutiens,  des  faits  empruntés  à  l’observation  clini- 


396  HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 

que,  car  dans  ces  études  je  ne  veux  faire  aucune  hypothèse.  Tout  y 

est  déduit  de  l’expérience. 

Tout  le  monde  connaît  l’inflammation,  l’ulcération,  les  vasculari¬ 
sations  ou  la  suppuration  de  la  cornée  qui  n’a  pas  de  nerfs,  et  des 
cartilages  qui  n’en  ont  pas  davantage.  —  J’ai  vu  des  paralytiques  avec 
atrophie  des  membres  soit  par  hémiplégie,  soit  par  paraplégie  avoir 
des  érysipèles,  des  varioles  identiquement,  semblables  sur  les  par¬ 
ties  saines  et  sur  les  parties  paralysées.  Enfin,  chez  les  animaux  dont 
on  a  coupé  la  moelle  épinière,  il  se  fait,  comme  l’a  montré  Brown 
Sequard,  des  inflammations  autour  des  ongles  qui  représentent  le 
travail  inflammatoire  avec  tous  ses  phénomènes.  Ici  encore  nous 
voyons  qu’à  côté  de  la  sensibilité  ordinaire,  nerveuse  inhérente  au 
système  nerveux,  il  y  a  une  autre  espèce  de  sensibilité  qui  est  in¬ 
consciente  et  qu’on  découvre  dans  les  éléments  constituants  des 
organes  de  la  vie  dont  elle  est  l’attribut.  —  C’est  l’impressi- 
bilité. 

MALADIES  QUI  RÉSULTENT  D!UN  EXCÈS  D’iMPRESSIBILITÉ  DE  l’aGËNT  VITAL. 

Si  l’impressibilité  normale  de  l’agent  vital  fait  les  éléments  cons¬ 
tituants  et  les  tissus  normaux,  les  modifications  et  les  altérations  de 
cet  attribut  de  la  vie  créent  l’impressibilité  anormale  qui  engendre 
les  anomalies  de  la  nutrition  et  des  fonctions  observées  dans  l’état 
pathologique.  Dans  toutes  les  maladies,  il  y  a  donc  comme  élément 
originaire  principal  un  trouble  de  l’impressibilité.  —  Ce  n’est  que 
dans  les  maladies  secondaires  qu’on  observe  les  influences  physico¬ 
chimiques  de  l’état  morbide  primitif,  amenant  des  modifications  nou¬ 
velles  de  Timprossibilité  inconsciente,  et  avec  elle  les  maladies 
secondaires. 

Dans  les  maladies  primitives,  la  modification  n’est  appréciable 
que  par  ses  effets  qui  consistent  dans  un  état  diathésique  originel, 
dans  un  état  diathésique  acquis  et  qui  résulte  déjà  d’une  modifica¬ 
tion  de  l’impressibilité,  dans  un  excès  ou  un  défaut  de  cette  impas¬ 
sibilité. 

Les  maladies  qui  résultent  d’un  excès  d’impressibilité  sont  :  la 
méningite  et  la  meningo-encéphalite,  le  coryza,  l’otite,  les  ophthal- 
mies,  —  les  pharyngites,  les  angines,  les  laryngites,  les  bronchites, 
la  pneumonie,  la  pleurésie,  l’endo-péricardite,  la  gastrite,  l’entérite, 
la  dysenterie,  la  néphrite  aiguë,  l’hépatite  aiguë,  les  adénites,  la 
phlébite,  1  érysipèle,  les  arthrites,  les  ostéo-chondrites,  la  périostite 
et  toutes  les  inflammations  primitives  des  différents  tissus  ; 

Toutes  les  congestions  actives  du  poumon,  du  foie,  de  la  rate, 
des  reins,  du  cerveau  ; 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINALISME  397 

La  pléthore  globulaire  et  l’hémite; 

Les  hémorrhagies  actives  du  cerveau  sans  lésion  primitive  des 
capillaires,  certaines  hémorrhagies  nasales,  pulmonaires,  intesti¬ 
nales,  rénales,  etc.  ; 

Certains  flux  muqueux  du  nez,  des  bronches,  de  l’estomac  et  de 
l’intestin  ; 

Les  pneumatoses  de  l’hystérie  et  de  la  dyspepsie  inflammatoire-, 
Les  hypertrophies  du  tissu  cellulaire  et  fibreux,  du  tissu  épithé¬ 
lial,  du  tissu  œdipeux  du  tissu  glandulaire,  du  tissu  pigmentaire,  du 
tissu  cutané  ou  muqueux,  etc.  ; 

Certaines  maladies  de  la  peau  à  l’état  aigu  dépendantes  ou  dis¬ 
tinctes  d'un  état  diathésique  de  l’agent  vital  ; 

Les  fièvres  éruptives  dont  l’exanthème  sort  régulièrement,  etc.; 
Le  diabète  que  fait  naître  l’irritation  du  quatrième  ventricule 
ainsi  que  les  contusions  de  l’occiput  et  l’affaiblissement  sénile. 

MALADIES  QUI  RÉSULTENT  D’üN  DÉFAUT  D'iMPRESSIBILITÉ  DE  l’aGENT  VITAL. 

Les  maladies  qui  résultent  d’un  amoindrissement  ‘  de Timpressi- 
bilité  sont  l’ictère  grave,  la  néphrite  albumineuse,  la  stéatose  du  foie, 
les  dégénérescences  graisseuses  des  éléments  constituants,  la  pneu¬ 
monie  ulcéreuse  dite  caséeuse,  les  adénites  stéâteuses,  les  lésions 
phymatoïdes,  etc.  ; 

Toutes  les  tuberculoses  des  méninges,  du  cerveau,  de  la  plèvre, 
du  poumon,  du  foie,  de  l’intestin,  du  péritoine,  des  ganglions  bron¬ 
chiques  ou  mésentériques  des  os,  etc.  ; 

Certaines  congestions  passives  du  poumon  dans  les  fièvres  et 
dans  les  maladies  graves,  ou  à  la  suite  d’un  état  aigu  de  bronco- 
pneumonie. 

Certaines  hémorrhagies  passives  dues  à  la  dissolution  du  sang 
des  fièvres  et  du  scorbut,  à  l’altération  graisseuse  des  capillaires  et 
des  vaisseaux,  aux  obstacles  formés  sur  un  point  de  l’arbre  circula¬ 
toire  aux  ulcérations  des  tissus  vasculaires,  etc. 

Le  ramollissement  des  tissus,  notamment  des  os  qui  forme  le 
rachitisme,  celui  du  cerveau,  véritable  gangrène  moléculaire  (1)  qui 
prépare  l’hémorrhagie  cérébrale  et  les  paralysies,  etc. 

L’Atrophie  partielle  ou  générale  des  éléments  constituants  des 
tissus,  l’atrophie  des  organes  ou  des  produits  morbides  à  la  suite 
des  inflammations  passées  à  l’état  chronique. 

Les  flux  muqueux  dans  l’inflammation  chronique  des'membranes 

(l)Bouchut.  —  De  la  nature  du  ramollissement  cérébral  sénile. —  Actes  delà 
Société  des  hôpitaux.  —  l,e  année. 


398  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

muqueuses,  certains  flux  glandulaires  et  les  suffusions  chroniques 

des  séreuses. 

Certaines  nosohémies  caractérisées  par  la  trop  grande  quantité 
d'eau,  la  diminution  des  globules  rouges,  l’excès  de  globules  blancs 
et  la  diminution  d’albumine,  qui  engendrent  les  névroses  conges¬ 
tives  et  ischémiques,  certaines  hystéries  ou  hypocondries,  enfin  le 
nervosisme  sous  toutes  ses  formes  (4). 

MALADIES  DUES  A  UN  EXCÈS  D’iMPRESSIBILITÉ  DE  L’AGENT  VITAL  SUIVI  DE  SON 
AMOINDRISSEMENT. 

Quand  les'  maladies  qui  sont  dues  à  un  excès  d’impressibilité  ne 
se  terminent  pas  par  le  retour  à  l’état  normal,  il  en  résulte  soit  des 
maladies  chroniques  où  l’impressibilité  fait  défaut  —  la  pneumonie 
caséeuse  suite  de  la  pneumonie;  — la  congestion  chronique  du  foie 
suite  de  l’état  aigu  ;  —  la  constipation  suite  d’entérite  ; — l’atrophie  des 
reins  suite  de  la  néphrite,  etc.,  soit  les  maladies  mécaniques  telles 
que  :  calculs  hépatiques,  salivaires  et  rénaux;  les  exsudats  donnant 
lieu  à  des  adhérences;  les  obstructions  vineuses  suite  de  phlébite, 
les  embolies,  suite  d’encocardite,  etc.,  soitenfmles  diathèses  acquises 
dues  à  une  altération  humorale  connue  ou  indéterminée  comme 
l’anémie,  l’hydrémie,  la  leucocythose  ;  la  goutte,  le  scrofule,  la 
syphilis,  etc. 

DES  ANOMALIES  DE  L’iMPRESSlBILITÉ  DANS  LES  MALADIES  MORALES. 

Sans  entrer  dans  le  domaine  de  la  psychologie,  il  ne  me  sera  pas 
difficile  de  montrer  dans  le  passé  et  dans  le  présent,  le  rôle  que  joue 
le  trouble  des  facultés  de  l’âme  et  les  perturbations  morales  dans 
les  anomalies  d’impressibilité  qui  favorisent  la  production  et  la 
guérison  des  maladies. 

Dans  l’enfance  de  la  science,  et  dans  les  ténèbres  de  l’ignorance, 
aux  époques  de  civilisation  naissante,  d’exaltation  religieuse  et  po¬ 
litique,  même  chez  des  peuples  avancés,  l’excitation  intellectuelle 
et  morale  ainsi  que  les  passions  exercent  la  plus  grande  influence 
sur  le  physique  de  l’homme.  La  théurgie,  le  mysticisme  médical  et 
l’anatomie  pathologique  en  fournissent  les  preuves. 

Il  n  y  a  qu  à  considérer  l’effet  des  passions  nobles  ou  mauvaises  et 
de  l’excitation  intellectuelle  ou  morale,  ainsi  que  des  miracles  de  gué¬ 
rison  opérés  par  la  foi  religieuse  ou  profane,  pour  en  être  convaincu. 

(1)  E.  Bouchut.  —  De  V État  nerveux  ou  nervosisme.  Paris,  1861,  un  vol.  in-8, 
page  8 . 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINAL1SME  399 

Tout  ce  côté  de  la  médecine,  en  étiologie  et  en  thérapeutique, 
échappe  complètement  à  l’empire  des  doctrines  humorales  et  ana¬ 
tomiques  et  ne  relève  que  de  l’impressibilité. 

Toutes  les  passions  dites  dépressives  telles  que  la  jalousie,  et 
l’envie  ou  la  haine,  l’avarice,  la  frayeur,  la  tristesse;  —  le  chagrin,  la 
ruine,  les  ambitions  déçues,  la  nostalgie,  dont  personne  ne  connaît 
la  cause  matérielle  organique,  agissent  sur  le  système  nerveux 
central  ou  sympathique ,  et  par  lui  sur  le  cœur,  sur  la  circulation 
capillaire  refoulée,  sur  la  sécrétion  du  foie  augmentée,  sur  les  sé¬ 
crétions  de  l’estomac  dénaturées,  enfin  sur  toutes  les  fonctions.  De 
là  résultent  avec  l’altération  des  éléments  anatomiques,  des  modifi¬ 
cations  organiques ,  secondaires  et  fugaces ,  quelquefois  perma¬ 
nentes,  qui  deviennent  la  folie,  l’hypertrophie  du  cœur,  les  maladies 
du  foie  ou  de  l’estomac  et  souvent  la  syncope  mortelle. 

Parmi  les  dispositions  morales  qui  ont  une  influence  néfaste  sur 
la  constitution  physique  de  l’homme,  sur  son  cœur  et  sur  son  esprit 
il  faut  citer  la  tristesse,  l’exil,  et  la  solitude.  Leur  action  est  lente 
mais  elle  n’est  pas  moins  profonde  et  il  faut  lire  le  charmant  traité 
de  Zimmermam  sur  la  solitude  pour  en  être  bientôt  convaincu  (1). 
Le  cœur  s’aigrit  et  l’esprit  s’irrite  èt  se  fausse  dans  ses  concep¬ 
tions,  les  digestions  se  troublent  et  alors  arrive  l’hypocondrie  avec 
tout  son  cortège  de  souffrances  indéterminées  qui  n’ont  souvent 
d’autres  termes  que  la  folie  et  la  mort. 

Dans  les  passions  expansives  c’est  presque  tout  le  contraire.  — - 
Ainsi  la  colère  et  la  fureur,  le  succès  et  les  fortunes  inespérées, 
l’exaltation  intellectuelle,  scientifique,  religieuse  et  politique,  etc., 
animent  et  excitent  vivement  le  système  nerveux,  accélèrent  souvent 
le  cœur,  et  la  circulation  périphérique,  congestionnent  le  cerveau, 
activent  la  digestion,  et  bouleversent  l’organisation  par  des  mouve¬ 
ments  intérieurs  qui  échappent  parce  qu’ils  sont  trop  subits  ou 
invisibles.  De  là  des  ruptures  du  cœur,  des  folies  subites  et  des  al¬ 
térations  progressives  de  l’encéphale  qui  amènent  également  la  folie 
ou  la  paralysie. 

Dans  une  limite  plus  restreinte,  ce  sont  les  productions  de  l’es¬ 
prit  ou  du  génie  musical,  scientifique  ou  littéraire  ainsi  que  les  con¬ 
ceptions  les  plus  belles  de  la  pensée  qui  produisent  ces  effets  :  mais 
ce  qui  n’est  qu’un  sujet  d’admiration  pour  les  uns  est  devenu  un  su¬ 
jet  de  tristesse  pour  les  autres,  puisque  dans  l’opinion  de  quelques 
médecins,  le  génie  et  la  folie  se  confondent,  celle-ci  n’étant  qu’un 

(1)  Voyez  Empirisme,  analyse  des  travaux  de  Zimmermann,  le  chapitre  sur  la 
solitude, 


HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 


400 

degré  avancé  de  l’autre.  Le  génie  n’est  qu’une  névrose,  a  dit  M.  Mo¬ 
reau,  un  aliéniste  de  notre  temps;  névrose,  soit,  mais  ce  n’en  est  pas 
moins  la  conséquence  d’une  exaltation  intellectuelle  préalable  et 
c’est,  je  pense,  à  cette  exaltation  prolongée  que  les  hommes  remar¬ 
quables  dont  s’honore  l’humanité  ont  souvent  payé  leur  génie  de 
la  perte  de  leur  raison . 

Si  j’avais  à  démontrer  l’influence  du  moral  sur  le  physique,  je 
pourrais  m’étendre  sur  les  détails  de  cette  question  avec  laquelle  le 
médecin  habitué  à  voir  des  malades  se  trouve  bien  souvent  aux 
prises,  mais  ce  n’est  ici  qu’une  question  de  doctrine  et  il  n’y  a  pas 
lieu  d’insister  davantage  sur  les  exemples.  Qu’il  me  suffise  d’avoir  mis 
le  fait  hors  de  doute  et  l’expérience  médicale  du  lecteur  fera  le  reste. , 

Je  sais  bien  que  pour  l’école  solidiste,  qui  considère  avec  Caba¬ 
nis  la  pensée  comme  une  sécrétion  du  cerveau,  ce  qu’on  appelle  le 
moral  n’existe  pas  et  qu’il  n’est  qu’un  effet  de  la  constitution  ana¬ 
tomique  de  l’encéphale,  ou  de  l’état  du  système  nerveux  ;  qu’il  y  a 
dans  le  cerveau  autant  de  petits  centres  ou  circonvolutions  que  de 
facultés  pensantes,  que  le  vicieux  et  que  le  criminel  ne  sont  que  des 
malades  irresponsables  de  leurs  actes  ;  que  la  vertu  n’est  qu’affaire 
de  tempérament,  mais  ce  ne  sont  pas  là  des  raisons  sérieuses.  Il  n’y 
a  dans  ces  objections  qu’un  amas  d’hypothèses  matérialistes  et  il  ne 
reste  rien  de  la  théorie  de  Gall  et  de  la  phrénologie.  Où  sont  les 
petits  cerveaux  qui,  dans  le  grand,  président  aux  facultés  de  l’enten¬ 
dement  et  aux  facultés  morales?  qu’on  les  montre  et  qu’on  dise 
quelle  différence  il  y  a  entre  les  cellules  nerveuses  cérébrales  d’un 
mathématicien,  d’un  peintre  ou  d’un  musicien,  d’un  poète,  ou  d’un 
réaliste,  d’un  voleur  ou  d’un  assassin.  Si  ces  différences  existent,  la 
science  les  ignore  et  jusqu  a  ce  qu’elle  les  ait  apprises  elle  n’a  pas  le 
droit  d’en  affirmer  l’ existence. 

Nul  doute  cependant  que  d’une  façon  primitive,  une  maladie  du 
cerveau,  ou  un  accident  ayant  modifié  la  texture  de  l’encéphale  et 
une  lésion  circulatoire  réflexe  du  cerveau,  ne  puissent  troubler  l’in¬ 
telligence,  les  facultés  morales  de  l’homme  et  le  rendre  irrespon¬ 
sable  de  ses  actes,  mais  c’est  là  une  exception  qui  ne  saurait  être 
prise  comme  étant  la  règle.  Le  commun  de  l’humanité  a  des  pensées, 
des  vertus,  des  passions  et  des  vices  dont  nulle  disposition  maté¬ 
rielle  de  l’encéphale  ne  peut  expliquer  les  différences  et  c’est  pure 
hypothèse  que  de  prétendre  le  contraire.  Mieux  vaut  avouer  son 
ignorance  que  d’affirmer  ce  qu’on  ne  peut  démontrer,  et  chose 
curieuse,  c’est  l’école  matérialiste  et  positiviste  que  l’on  est  obligé 
de  rappeler  sans  cesse  au  respect  de  la  méthode  scientifique  qu’elle 
étouffe  de  ses  hypothèses. 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINAL1SME  401 

En  dehors  de  toute  idée  de  système,  et  sans  sortir  du  champ  de 
l’observation  impartiale,  les  seuls  faits  que  puisse  apprécier  le  mé¬ 
decin,  c’est,  chez  l’homme  sain  et  en  tout  semblable  aux  autres,  la 
diversité  des  qualités  intellectuelles  affectives  et  morales,  la  modi¬ 
fication  de  ces  qualités  par  les  climats,  par  l’habitude,  par  l’exemple 
et  par  le  milieu  social  politique  et  religieux  ;  leur  influence  cer¬ 
taine  sur  les  modifications  d’impressibilité  qui  préludent  à  la  ma¬ 
ladie,  enfin  l’influence  des  altérations  organiques  accidentelles  de 
l’encéphale  sur  ces  mêmes  qualités. 

Relativement  aux  modifications  sans  nombre  provoquées  par  le 
climat,  les  différents  milieux  et  par  la  contagion  de  l’exemple,  il 
n’e'st  encore  venu  à  l’idée  d’aucun  réaliste  de  lei  attribuer  à  une 
configuration  matérielle  spéciale  bien  déterminée  des  millions  de 
cerveaux  qui,  çà  et  là,  au  nord  et  au  midi,  sont  le  jouet  de  leurs 
idées  différentes  de  patrie,  de  religion  et  de  morale.  C’est  cepen¬ 
dant  ce  qu’il  faudrait  faire  pour  soutenir  le  dogme  de  la  moralité 
organique,  de  l’irresponsabilité  morale  ou  de  l’organicisme  appliqué 
au  jeu  des  passions,  et  tant  qu’on  n’aura  pas  dissipé  les  ténèbres  qui 
environnent  la  physiologie  de  la  pensée,  il  sera  plus  sage  de  s’en  te¬ 
nir  comme  je.  le  fais  à  l’observation. 

Quant  aux  autres  influences  soit  des  passions  morales  sur  la  ma¬ 
ladie,  soit  de  l’action  des  modifications  de  l’encéphale  sur  les  qua¬ 
lités  intellectuelles  affectives  et  morales  ,  la  chose  n’est  plus  à 
démontrer,  elle  est  acquise  à  la  science  et  tous  les  bons  observa¬ 
teurs  sont  à  peu  près  d’accord  à  cet  égard.  Les  effets  du  moral 
sur  le  physique  ne  peuvent  être  méconnus  et  ceux  du  physique 
sur  le  moral  sont  le  terrain  sur  lequel  chacun  se  rencontre,  par¬ 
faitement  d’accord  et  sans  nulle  contestation.  J’y  reviendrai  un  peu 
plus  loin. 

En  ce  moment  je  me  borne  à  constater  que  la  perturbation  du 
principe  moral  de  l’homme  associé  aux  troubles  de  l’impressibilité 
vitale  est  le  point  de  départ  d’un  grand  nombre  de  désordres  intel¬ 
lectuels,  affectifs  ou  moraux,  et  que  ces  perturbations  engendrent 
souvent  des  lésions  élémentaires  suivies  des  désordres  de  circula¬ 
tion  locale  d’où  peut  naître  une  maladie  organiquement  appréciable. 

DU  RÔLE  DE  L5AGENT  VITAL  ET  DE  L’iMPRESSIBILITÉ  EN  THÉRAPEUTIQUE. 

Ce  que  la  sensibilité  vitale  ou  impressibilité  réalise  en  pathogénie 
elle  l’accomplit  également  dans  les  actions  thérapeutiques.  Là  aussi 
on  peut  dire  que  les  effets  curatifs  ne  sont  que  des  impressions 
transformées.  En  effet  tous  nos  médicaments  n’agissent  qu’en  mo- 


402  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

difiant  d’une  façon  spécifique,  en  excitant  ou  en  amoindrissant  l’im- 
pressibilité  des  éléments  ou  des  tissus.  C’est  de  cette  façon  que 
l’agent  vital  fait  naître  des  réactions  et  des  actes  réflexes  d  où  sor¬ 
tent  les  guérisons. 

Ainsi,  c’est  par  l’excès  d’impressibilité  produit  dans  les  éléments 
des  tissus  et  des  humeurs  par  certains  agents  thérapeutiques  que  l’on 
remédie  à  toutes  les  lésions  humorales  et  organiques,  à  toutes  les 
dégénérescences  ayant  produit  sympathiquement  la  faiblesse  géné¬ 
rale,  à  certains  flux,  à  certaines  hémorrhagies  et  aux  exsudations 
chroniques  des  muqueuses  ou  de  la  peau  qui  amènent  l’état  cachec¬ 
tique,  et  produisent  différentes  névroses. 

L’alcool,  le  vin,  le  fer,  le  manganèse,  le  quinquina,  l’arsenic  à 
faible  dose,  les  amers,  les  stimulants  aromatiques,  etc.,  sont  les 
moyens  les  plus  utiles  à  employer  dans  les  cachexies,  dans  les  dia¬ 
thèses  dartreuses,  cancéreuses  et  tuberculeuses,  dans  certaines  al té- 
rations  humorales  des  fièvres  et  c’est  à  titre  de  modificateurs  de 
l’impressibilité  que  je  les  emploie.  Il  en  est  de  même  de  l’applica¬ 
tion  du  froid  par  les  aspersions  rapides  sur  le  corps,  des  bains 
courts  de  mer  ou  de  rivière,  de  l’exercice,  des  distractions  et  des 
voyages,  des  bains  d’air  comprimé  ou  raréfié,  des  inhalations  d’oxy¬ 
gène,  de  la  nourriture  exclusive  à  la  viande,  etc. 

Dans  certains  flux  muqueux  ou  gazeux  de  l’intestin,  les  purgatifs 
et  notamment  les  sels  de  soude,  les  carminatifs  avec  leurs  principes 
odorants  et  les  huiles  essentielles  sont  des  stimulants  qui  relèvent 
l’impressibilité  amoindrie  et  guérissent  certaines  formes  de  diarrhée 
ou  de  pneumatose;  s’il  s’agit  d’un  flux  muqueux  de  la  conjonctive 
de  l’urèthre,  du  vagin,  etc.,  le  nitrate  d’argent  et  les  caustiques  légers 
remplissent  la  même  indication.  —  J’en  dirai  autant  des  balsami¬ 
ques  dans  les  affections  catarrhales  de  la  vessie,  de  l’urèthre  et  des 
bronches. 

Dans  certaines  hydropisies  atoniques,  les  révulsifs  que  l’on  em¬ 
ploie  à  la  surface  extérieure  de  la  peau  et  les  injections  iodées  ou 
autres  ne  sont  que  des  excitations  locales  de  l’impressibilité  dont  on 
espère  voir  les  effets  se  transformer  en  solide  guérison.  Sans  cela  il 
serait  insensé  de  mettre  du  nitrate  d’argent  dans  l’œil  ou  de  l’al- 
coot  chaud  dans  la  tunique  vaginale.  Donc  les  guérisons  obtenues 
dans  les  maladies  ne  sont  que  des  impressions  curatives  transfor¬ 
mées. 

Dans  certaines  hémorrhagies  passives  et  dans  l’adynamie  pro¬ 
duite  parles  nosohémies  des  fièvres,  il  en  est  de  même  et  c’est  à 
relever  non  pas  l’innervation  excitée  ou  opprimée,  mais  l’impressi- 
bilité  affaiblie  que  l’on  s’applique  au  moyen  des  toniques  et  des  sti- 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINALISME  403 

roulants.  On  en  a  un  bel  exemple  dans  la  scarlatine  adyuamique 
prochainement  mortelle,  avec  délire,  lorsqu’avec  une  chaleur  into¬ 
lérable  de  40  à  41  degrés,  avec  une  excessive  fréquence  du  pouls  qui 
marque  160,  et  une  éruption  cramoisie,  on  remédie  à  la  diminution 
d’impressibilité  cutanée  par  une  lolion  rapide  d’eau  froide.  En  deux 
heures,  la  température  s’abaisse,  le  pouls  se  ralentit,  et  l’éruption 
moins  violente  continue  sa  marche  vers  la  guérison. 

Le  soufre  s’emploie  pour  ranimer  l’impressibilité  des  éléments 
de  la  peau  ou  des  muqueuses,  altérés  par  le  catarrhe  chronique,  par 
les  dartres  et  par  l’influence  de  la  diathèse  herpétique. 

On  emploie  au  contraire  les  médicaments  qui  amoindrissent  l’im¬ 
pressibilité  normale  pour  remédier  à  l’inflammation,  à  certaines 
hémorrhagies,  aux  irritations  organiques  accompagnées  de  fièvre  et 
d’excitation  spasmodique,  aux  maladies  hvpertrophiques  et  cela  pour 
produire  l’atrophie  des  exsudats  morbides,  ou  des  éléments  consti¬ 
tuants  ordinairement  hypertrophiés  dans  ces  maladies. 

Ainsi,  la  saignée  et  les  sangsues  qui  diminuent  l’impressibilité 
peuvent  être  employées  avec  avantage  dans  les  cas  d’inflammation 
naissante  ou  d’état  congestif  et,  si  on  y  a  recours  en  temps  utile, 
elles  procurent  une  impression  curative  d’où  sort  toujours  un 
amendement  favorable  et  souvent  la  guérison. 

La  digitale ,  la  vératrine,  la  bryone ,  sédatifs  de  l’impressibilité 
augmentée  du  cœur,  sont  les  remèdes  des  inflammations  aiguës, 
viscérales  dans  lesquelles  il  y  a  lieu  de  modérer  l’afflux  sanguin  né 
de  cet  excès  d’impressibilité  locale. 

L’antimoine  et  l’émétique,  le  mercure,  l’iodure  de  potassium  sont 
des  médicaments  qui  modèrent  ou  diminuent  l’impressibilité  des  élé¬ 
ments  constituants,  car  ils  ralentissent  le  mouvement  nutritif  molécu¬ 
laire  et  produisent  l’atrophie  de  certains  des  éléments  anatomiques. 
Ainsi,  le  mercure  dissout  les  gommes,  les  néoplasies  fibro-plastiques 
ou  les  indurations  cellulaires,  et  l’iodure  de  potassium  atrophie  les 
éléments  adipeux  et  glandulaires.  Ce  sont  autant  d’impressions  cu¬ 
ratives  que  le  médecin  utilise  pour  la  guérison  de  certaines  mala¬ 
dies.  Le  bromure  de  potassium  diminue  l’impressibilité  des  éléments 
constituants  d’un  tissu  malade  et  supprime  les  actions  réflexes  d’où 
peuvent  naître  le  spasme  ou  la  convulsion.  C’est  à  son  impression 
sur  ce  tissu  qu’on  doit  la  guérison  de  la  maladie  convulsive. 

Le  curare  a  une  action  destructive  de  la  faculté  motrice  des  nerfs, 
tout  en  leur  laissant  la  faculté  sensitive,  et  on  a  employé  l’impression 
que  produit  ce  remède  dans  les  maladies  tétaniques  où  se  trouve 
comme  fait  principal  l’exagération  de  l’impressibilité  motrice.  Quel¬ 
ques  succès  ont  couronné  ces  efforts,  et  ils  constituent  une  des 


404  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

bonnes  applications  de  la  physiologie  expérimentale  moderne  (4). 

Le  chloroforme  respiré  pénètre  dans  le  sang  et  agit  sur  les  centres 
nerveux  qu’il  impressionne  de  façon  à  les  exciter,  puis  à  paralyser 
leurs  fonctions  et  à  produire  le  sommeil  et  l’insensibilité.  Il  en  est 
de  même  de  tous  les  anesthésiques  qui  sont  en  général  d’une  action 
fugace,  et  que  l’on  emploie  pour  amoindrir Timpressibilité  normale 
des  centres  nerveux,  s’il  y  a  des  manifestations  de  convulsion  ou  de 
douleur  qu’on  veuille  anéantir.  Ce  sont  là  autant  d’actes  palliatifs  et 
curatifs  qui  résultent  d’impressions  curatives,  durables  ou  passa¬ 
gères,  provoquées  par  un  médicament. 

Les  alcalins  diminuent  Timpressibilité  du  sang  dont  ils  allèrent 
les  qualités,  et  c'est  l’impression  provoquée  dans  les  tissus  qu’ils 
ramollissent  souvent,  qui  favorise  la  résolution  de  certaines  indu¬ 
rations  inflammatoires,  particulièrement  des  indurations  goutteuses 
acides,  la  dissolution  des  exsudats  muqueux  et  fibrineux  des  mem¬ 
branes  muqueuses  enflammées  à  l’état  aigu  ou  à  l’état  chronique. 

Les  sulfures  alcalins  réunissent  les  deux  qualités  contraires,  mais 
la  propriété  du  soufre  domine  et  il  vaut  mieux  dans  ces  cas  donner 
le  soufre  contre  le  principe  du  mal  et  les  alcalins  contre  les  effets 
de  sécrétion  mucipare. 

Il  n’est  pas  jusqu’aux  actions  mécaniques  et  chimiques  provo¬ 
quées  par  les  remèdes  qui  ne  puissent  être  envisagées  du  même 
point  de  vue  général.  Les  sternutatoires,  h* s  vomitifs  employés  pour 
faire  sortir  un  corps  étranger  du  larynx  ou  des  bronches,  —  les 
purgatifs  excitant  les  contractions  intestinales  pour  expulser  des 
excréments  accumulés,  —  le  massage  et  la  palétation  dans  les  engor¬ 
gements  glandulo-cellulaires,  —  l’équitation  et  la  respiration  forcée 
dans  les  pleurésies  guéries  et  dans  certaines  affections  des  organes 
respiratoires,  etc.,  sont  autant  d’impressions  provoquées  par  le  mé¬ 
decin  dans  un  but  de  guérison. 

Viennent  enfin  les  moyens  chimiques  et  chirurgiques  employés 
par  le  médecin  pour  tuer  les  vers,  ou  les  parasites  végétaux  ;  pour 
dissoudre  les  concrétions  pierreuses  du  foie ,  des  reins  et  de  la 
vessie,  ou  pour  enlever  des  tumeurs,  mais  il  est  bien  évident  que 
dans  ces  cas,  il  ne  s’agit  plus  de  propriétés  vitales  à  mettre  en 
jeu.  Les  troubles  de  Timpressibilité  ont  été  pour  quelque  chose 
dans  les  modifications  humorales  et  organiques  qui  ont  fait  les 
pierres  et  les  tumeurs  devenues  un  danger  pour  la  vie  de  l’ensem¬ 
ble  viscéral,  mais  toute  tentative  de  guérison  par  les  agents  dyna¬ 
miques  serait  ridicule.  —  A  la  chimie  et  à  la  chirurgie  d’agir.  Les 

(i)  Voir  Cl.  Bernard.  Leçons  de  Pathologie  expérimentale. 


DU  VITALISME  SÉMINAL  OU  SÉMINALISME  405 

alcalins  dissolvent  la  gravelle,  les  petits  calculs  vésicaux  et  les  con¬ 
crétions  biliaires,  et  on  les  emploie.  Quant  aux  pierres  trop  grosses 
pour  être  dissoutes ,  et  à  certaines  tumeurs  dangereuses  accessibles 
à  la  main,  c’est  au  chirurgien  de  les  extraire  à  l’aide  des  instru¬ 
ments  mis  à  sa  disposition  par  la  science. 

CONCLUSIONS 

Dans  ce  qui  précède,  j’ai  démontré  par  l’observation  et  par  l’ex¬ 
périence  : 

1°  Qu’il  y  a  chez  l’homme  un  agent  vital  substantiel,  communi¬ 
quant  à  la  matière  organique  dans  laquelle  il  se  trouve  un  attribut 
élémentaire  de  sensibilité  insensible  ou  inconsciente,  qui  est  l’im- 
pressibilité. 

2°  Que  cet  agent  vital  et' son  impressibilité,  unis  à  la  matière  du 
germe  doué  de  1- impressibilité  maternelle ,  forment  une  résultante 
de  force  qui  dirigera  le  développement  du  nouvel  être  dans  une 
forme  particulière,  par  un  mouvement  diathésique  individuel. 

Que  cet  agent  et  son  impressibilité,  distincts  de  l’organisation 
qu’ils  créent,  sont  indépendants  des  organes  car  ils  en  précèdent 
Fapparition. 

Que  cet  agent  dilué  dans  toutes  les  parties  du  germe,  se  trouve 
incorporé  dans  toutes  les  cellules  secondaires  d’où  sortent  les  tissus 
et  les  organes,  et,  par  conséquent,  qu’il  existe  dans  ces  organes  et 
dans  ces  tissus. 

Que  cet  agent  vital  qui  a  entretenu  la  nutrition  moléculaire  de 
l’embryon  continue  son  action  après  la  naissance,  pour  le  dévelop¬ 
pement  adulte,  et  qu’il  préside  toujours  au  mouvement  de  rénova¬ 
tion  des  organes,  en  attirant  les  éléments  constituants  à  leur  place 
et  sans  erreur  de  lieu. 

Que  l’agent  vital  est  distinct  de  l’organisation,  mais  qu’il  subit 
l’influence  des  propriétés  du  tissu  et  des  organes  en  les  modifiant  à 
un  faible  degré. 

Que  l’agent  vital  est  le  principe  de  la  vie  moléculaire  tandis  que 
l’organisation  est  la  cause  dé  la  vie  d’ensemble. 

Que  la  cessation  d’influence  de  l’agent  vital  amène  la  mort,  tout 
comme  l’arrêt  d’une  grande  fonction  organique. 

Que  l’impressibilité  de  l’agent  vital  est  le  principe  de  la  forme, 
de  la  taille,  de  la  couleur,  de  la  ressemblance  aux  parents  et  de 
la  longévité  des  êtres,  parce  que  c’est  elle  qui  fait  l’affinité 
vitale. 

Que  l’agent  vital  peut  être  malade  et  que  son  attribut  d’impres- 


406  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

sibilité  modifié  est  la  cause  des  difformités  et  des  diathèses  d’où 

sortent  les  maladies  innées  et  héréditaires. 

Que  l’attribut  d’impressibilité  des  éléments  dû  à  la  présence  de 
l’agent  vital,  lorsqu’il  est  modifié  par  les  influences  extérieures,  est 
la  cause  du  trouble  de  l’affinité  vitale,  et,  que  de  ses  réactions  résulte 
la  maladie  ;  —  que  l’impression  et  la  réaction  sont  la  formule  abstraite 
des  maladies  ;  —  qu’il  ne  se  fait  pas  de  lésion  moléculaire  qui  n’ait 
été  primitivement  précédée  d’un  trouble  de  l’impressibilité  ;  — 
enfin,  que  les  maladies  ne  sont  que  des  impressions  transformées. 

Que  l’impressibilité  modifiée,  trop  forte  ou  trop  faible,  est  la  cause 
des  diathèses  et  des  différentes  maladies  humorales  et  organiques 
primitives. 

Que  les  maladies  primitives  deviennent  des  causes  à  leur  tour,  et 
déterminent  des  maladies  secondaires,  ternaires  et  quaternaires,  dans 
les  humeurs  et  dans  les  parties  solides. 

Que  les  maladies  primitives,  engendrées  par  les  troubles  de  l’im- 
pressibilité,  déterminent  des  phénomènes  sympathiques,  et  des  actions 
réflexes  dues  aux  propriétés  particulières  des  tissus  et  des  organes 
où  se  ramifient  le  nerf  grand  sympathique  et  les  nerfs  ordinaires. 

Que  les  maladies  occasionnées  par  l’impressibilité  modifiée,  exer¬ 
cent  une  action  secondaire  physique,  chimique  et  mécanique,  qui  se 
traduit  par  des  phénomènes  particuliers. 

Que  l’attribut  d’impressibilité  de  l’agent  vital  est  l’auxiliaire  des 
agents  thérapeutiques,  car  la  guérison  que  produisent  certains  mé¬ 
dicaments  n’est  qu’une  impression  transformée. 

Que  la  plupart  des  moyens  thérapeutiques  n’agissent  qu’en  pro¬ 
duisant  des  impressions  d’où  sort  une  réaction  salutaire 

Enfin,  qu’il  y  a,  en  dehors  des  agents  thérapeutiques  agissant  sur1 
l’impressibilité  de  l’agent  vital,  toute  une  série  d’agents  exclusive¬ 
ment  destinés  aux  actions  physiques ,  chimiques  et  mécaniques 
qu’il  faut  produire  par  les  réactifs,  par  les  expulsifs  et  par  la  chi¬ 
rurgie. 


CHAPITRE  Y 

APPRÉCIATION  DU  NATURISME  ET  DE  SES  TRANSFORMATIONS 

Après  avoir  montré  ce  que  c’est  que  le  naturisme  médical,  au¬ 
quel  se  rattache  le  dogme  de  la  nature  médicatrice ,  ainsi  que  les 
transformations  que  ces  doctrines  ont  subies  par  les  recherches  d’A- 


APPRÉCIATION  DU  NATURISME  ET  DE  SES  TRANSFORMATIONS  407 

thénée,  de  Paracelse,  de  Van  Helmont,  de  Stahl  et  de  Barthez,  il  est 
intéresant  de  rechercher  ce  qu’elles  ont  gagné  ou  perdu  dans  le 
cours  des  siècles.  Le  Naturisme  reste  t-il  entier,  malgré  ses  adulté¬ 
rations,  et  ses  métamorphoses  ont-elles  toujours  été  heureuses,  on 
bien,  dans  les  perfectionnements  qu’on  a  cru  devoir  lui  apporter, 
n’a-t-il  point  été  amoindri  par  ceux  qui  l’ont  modifié?  Vaut-il  au¬ 
jourd’hui  ce  qu’il  a  valu  jadis,  et  ce  qu’il  vaut  encore  mérite-t-il 
d’être  conservé?  L’histoire  de  nos  controverses  philosophiques  ré¬ 
pond  sans  peine  à  toutes  ces  questions  que  le  médecin  doit  résoudre 
dès  qu’il  médite  un  peu  sur  l’étendue  de  son  pouvoir  et  sur  l’utilité 
des  ressources  dont  il  dispose. 

Sans  revenir  ici  sur  la  constitution  du  naturisme  que  j’ai  exposée 
très-longuement  d’abord  au  point  de  vue  de  l’histoire,  ensuite  à  un 
point  de  vue  tout  pratique,  d’après  l’expérience  que  j’ai  acquise  des 
malades  pendant  près  de  trente  ans,  je  dois  pour  la  clarté  de  cette 
appréciation  les  résumer  en  quelques  mots. 

Quand  Hippocrate  a  dit  :  la  nature  suffit  seule  'aux  animaux,  pour 
toutes  ces  choses;  elle. sait  d’elle-même  ce  qui  leur  est  nécessaire 
sans  avoir  besoin  qu’on  le  lui  enseigne  et  sans  l’avoir  appris  de 
personne....  Elle  est  le  premier  médecin  des  maladies  et  ce  n’est 
qu’en  favorisant  ses  efforts  qu’on  obtient  quelques  succès.  (Traité 
de  l'aliment)....  Dans  le  corps  vivant  tout  concourt,  tout  cons¬ 
pire...  ou  bien  :  le  corps  vivant  est  un  tout  harmonique  dont  les 
parties  se  tiennent  dans  une  dépendance  mutuelle,  et  dont  tous  les 
actes  sont  solidaires  les  uns  des  autres  ;  ou  encore,  quand  pour 
expliquer  le  rôle  pathogénique  des  humeurs,  il  admettait  que  la 
maladie  résulte  d’une  fluxion  humorale  des  parties,  d’abord  à  l’état 
de  crudité,  subissant  ensuite  un  travail  de  coction  qu’il  ne  fallait 
pas  troubler  violemment  pour  suspendre  l’effort  de  la  nature,  et  se 
terminant  par  une  crise  salutaire  ou  fâcheuse,  il  est  évident  qu’il 
considérait  la  nature  comme  une  puissance  directrice  du  travail 
pathologique.  Cette  comparaison  du  travail  morbide  à  celui  de  la 
formation  des  fruits  par  la  nature,  depuis  leur  état  de  crudité  jusqu’à 
leur  maturation,  ne  laisse  aucun  doute  sur  la  pensée  d’Hippocrate. 
Sa  thérapeutique  adoptée  par  Galien,  disant  qu’il  ne  faut  pas  troubler 
le  travail  de  la  nature  dans  la  coction  des  intempéries  humorales, 
c’est-à-dire  de  la  maladie,  met  d’ailleurs  complètement  d’accord  la 
pathogénie  et  le  traitement.  Il  y  a  là  un  ensemble  que  l’on  peut 
bien  ne  pas  accepter,  que  l’on  peut  même  combattre,  comme  l’ont  fait 
les  adversaires  du  galénisme  et  les  chimiatres,  mais  dont  il  faut 
reconnaître  la  réalité  sous  peine  d’ineptie. 

Je  suis  encore  à  comprendre  comment  un  historien  qui  a  tra- 


408  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

duit  Hippocrate,  s’est  mis  seul  contre  plusieurs  milliers  de  généra¬ 
tions  médicales  à  soutenir  que  le  naturisme  n’existe  pas.  Il  dit  en 
effet  :  «  Le  naturisme  n’est  en  pratique  qu’un  vain  mot,  bien  qu’on 
en  fasse  grand  état  en  théorie  (1);  »  (Note  2  de  la  page  909)...  et  il 
prétend  qu’on  attribue  à  Hippocrate  ce  qu’il  n’a  pas  dit.  «....  Il  semble 
évident  que  ces  mots  :  les  natures  médecins  des  maladies  sont 
tout  simplement  un  titre  marginal  passé  très-  anciennement  dans  le 
texte  et  inscrit  par  un  copiste  qui  n’aura  pas  plus  compris  que  les 
commentateurs  l’aphorisme.  «  La  nature  trouve  par  elle-même  les 
voies  et  moyens.  »  ( Même  ouvrage,  p.  415.) 

On  ne  refait  pas  l’histoire  avec  des  suppositions,  et  je  ne  puis  ac¬ 
cepter  que,  sans  preuve, on  veuille  supprimer  un  texte  qui  caracté¬ 
rise  toute  la  philosophie  d’un  médecin  comme  Hippocrate,  et  en 
disant  qu’il  paraît  évident  que  ce  texte  est  une  addition  faite  par  un 
copiste.  De  pareilles  choses  se  démontrent,  les  anciennes  éditions 
à  la  main,  et  quand  on  n’a  pas  de  témoignages  à  fournir  à  l’appui 
d’assertions  de  ce.  genre,  il  serait  plus  sage  de  s’abstenir.  Où  en 
serions-nous,  si  le  premier  venu  pouvait  ainsi  fausser  les  anciens 
textes  en  émettant  des  doutes  non  justifiés  sur  leur  exactitude. 

Si  nous  n’avions  que  ce  texte  réputé  faux  pour  croire  au  natu¬ 
risme  d’Hippocrate  nous  serions  peut-être  fort  embarrassés,  mais 
l’ensemble  des  dogmes  pathogéniques  et  la  thérapeutique  de  cet 
homme  célèbre  prouve  que  nous  ne  nous  sommes  pas  trompés. 
Le  traducteur  d’Hippocrate  qui  a  essayé  de  dénaturer  la  phrase  qui 
résume  la  doctrine  n’a  pas  compris  le  sens  du  livre  qu’il  traduisait. 
En  admettant  même  que  le  texte  en  question  soit  faux,  ou  qu’il  n’ait 
jamais  existé,  le  naturisme  hippocratique  n’en  resterait  pas  moins 
debout.  Une  doctrine  ne  se  renferme  pas  dans  un  mot.  On  la  trouve 
dans  toutes  les  pages  d’un  livre  et  tant  qu’un  érudit  n’aura  pas 
supprimé  la  théorie  pathogénique  et  thérapeutique  des  fluxions 
et  des  codions  humorales,  les  médecins  devront  croire  au  natu¬ 
risme  d’Hippocrate  et  au  dogme  de  la  nature  médicatrice. 

Ce  qu’il  y  a  de  grand  dans  cette  doctrine  du  naturisme  c’est  l’im- 
personnalité  de  la  puissance  mise  en  jeu  et  le  tort  de  ceux  qui  l’ont 
modifiée  est  d’avoir  essayé  d’en  indiquer  l’essence  hypothétique. 
La  nature  est  une  force  qu’on  ne  définit  pas,  et  qui  est  l’ordre  des 
choses  de  1  univers.  G  est  la  cause  et  l’effet,  le  mode  et  la  puissance, 
le  dessein  et  l’ouvrage,  comme  dit  Buffon .  On  en  saisit  parfois  le  méca¬ 
nisme  mais  personne  n’en  connaît  le  mystère,  et  c’est  pour  cela  que 
le  naturisme  n’a  pas  vieilli.  —  Dès  qu’on  veut  en  approfondir  la 

(1)  Darembarg  —  Histoire  des  sciences  médicales,  tome  I. 


appréciation  du  naturisme  et  de  ses  transformations  409 
cause,  et  que  son  principe  devient  personnel  ,  commence  l’hypo¬ 
thèse.  Jusques-là,  tout  est  vrai,  mais  aussitôt  qu’on  précise,  et  qu’à 
la  nature  on  veut  substituer  un  être  déterminé,  fictif,  tout  est  mis 
en  question.  —  J’avais  donc  raison  de  dire  en  commençant  cette 
appréciation  qu’il  fallait  rechercher  jusqu’à  quel  point  les  adul¬ 
térations  du  naturisme  lui  avaient  été  avantageuses  ou  défavo¬ 
rables. 

En  effet,  dans  les  transformations  de  cette  doctrine,  on  a  essayé  de 
substituer  à  l’influence  de  la  nature  dans  les  actes  de  la  vie  et  de  la 
maladie,  celle  d’une  autre  force  inconnue  qui  fut  le  Pneuma  pour 
Athénée,  Y  Archée  pour  Van  Helmont ,  Y  Ame  pour  Stahl,  et  le  Prin¬ 
cipe  Vital  pour  Barthez.  Eh  bien,  que  l’on  compare  entre  elles  ces 
différentes  doctrines,  en  ayant  égard  à  leur  notoriété  historique,  et 
on  verra  bien  vite  que,  sauf  le  naturisme  et  la  nature  médica&ice, 
les  autres  ne  sont  presque  plus  que  des  souvenirs. 

Le  pneumatisme  qui  reposait  sur  l'hypothèse  du  pneuma,  élément 
aérien  ou  éthéré  mal  défini,  circulant  dans  les  artères  avec  le  sang, 
n’a  rien  apporté  au  naturisme,  et  n’a  fait  que  l’amoindrir  en  per¬ 
sonnalisant  d’une  façon  imaginaire  la  force  principale  d’impulsion 
de  la  vie. 

Personne  ne  pourrait  définir  d’une  façon  précise  ce  qu’est  cette 
force  ou  cet  agent  ni  son  rôle  dans  les  actes  de  la  vie  normale  et  de 
la  maladie.  Ce  que  Galien  nous  en  a  fait  connaître,  n’éclaire  en  rien 
la  question,  et  il  y  a  loin  de  là  à  la  doctrine  si  nette  de  la  nature 
médicatrice  et  des  intempéries  humorales  devant  passer  de  la  cru¬ 
dité  à  la  coction  et  à  une  crise.  —  Il  n’en  est  rien  resté  dans  la 
science  comme  doctrine  médicale. 

L’archéisme  longtemps  considéré  comme  une  rêverie  d’insensé  a 
eu  le  tort  de  personnifier  dans  un  être  de  raison  qu’il  appelait  ar¬ 
chée  principal,  ou  architecte  du  corps,  et  dans  une  infinité  d’ar¬ 
chées  secondaires,  la  cause  de  la  vie  et  le  principe  des  maladies. 
Peu  de  personnes  ont  compris  cette  hypothèse  d’une  force  dissémi¬ 
née  dans  tous  les  organes,  pouvant  agir  sur  les  ferments  qui  entre¬ 
tiennent  les  fonctions,  et  il  a  été  longtemps  difficile  de  voir  dans  cette 
ontologie  ce  qu’on  y  découvre  aujourd’hui.  En  effet,  dans  la  vie  in¬ 
dividuelle  des  organes,  et  dans  l’activité  vitale  des  éléments  cellu¬ 
laires,  on  reconnaît  maintenant,  sous  d’autres  noms,  ces  archées 
secondaires  qui  sont  sous  la  dépendance  de  l’archée  principal,  et  il 
n’est  pas  jusqu’aux  nombreuses  fermentations  qui  se  passent  dans 
les  tissus  qui  ne  justifient  les  vues  prescientes  de  Van  Helmont. 
Mais,  sans  vouloir  forcer  les  analogies,  ni  établir  de  rapprochement 
entre  la  science  du  xvie  et  du  xixc  siècles,  il  est  certain  que  Van 


410  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Helmont  a  personnifié  le  principe  de  la  vie  et  de  la  maladie  dans  un 
être  de  raison  dont  le  rôle  est  infiniment  moins  compréhensible, 
empiriquement  parlant,  que  celui  de  la  nature  d  Hippocrate.  Sous 
ce  rapport,  si  l’arehéisme  a  fait  entrevoir  une  vérité  qui  peut-être 
deviendra  plus  claire  avec  le  temps,  il  ne  forme  point,  en  théorie  et 
en  pratique,  quelque  chose  d’aussi  justifié  que  le  naturisme. 

J’en  dirai  autant  de  l’animisme  qui,  restreignant  l’étendue  du  prin¬ 
cipe  naturel  des  actes  de  l’organisation,  attribue  la  vie  à  l’influence 
de  l’âme,  désormais  la  source  des  actions  morales,  intellectuelles  et 
physiques  de  l’économie.  Philosophiquement,  la  thèse  est  soute¬ 
nable,  mais  dans  la  pratique  médicale  le  rôle  de  l’âme  dans  l’exer¬ 
cice  des  fonctions,  et  dans  la  production  des  maladies,  ne  résiste  pas 
à  un  contrôle  sérieux,  et  l’impersonnalité  du  mot  de  nature  donne 
à  la,doctrine  qui  s’y  rattache  une  tout  autre  importance.  Que  l’âme 
soit  le  principe  de  la  vie,  rien  de  mieux,  mais  il  ne  s’en  suit  pas 
quelle  en  soit  l’agent.  Chimiste  et  physicien  de  premier  ordre 
comme  il  l’était,  Stahl  aurait  dû  voir  qu’entre  le  principe  de  la  vie  et 
son  mécanisme,  il  y  a  un  intermédiaire  à  déterminer  comme  entre 
l’ingénieur  et  la  locomotive  il  y  a  une  force  qui  est  l’agent  du  mé¬ 
canisme  sans  en  être  la  cause . 

Médicalement,  le  rôle  de  l’âme  dans  l’exercice  de  la  vie  et  dans  la 
production  des  maladies  dérive  du  naturisme,  mais  il  ne  se  montre 
pas  avec  l’évidence  que  présente  le  rôle  de  la  nature,  si  c’est  à  ce 
dernier  principe  qu’on  attribue  la  succession  des  phénomènes  patho¬ 
logiques.  C’est  un  point  de  vue  semblable  quoique  différent,  et  celui 
du  naturisme  me  paraît  préférable.  Nos  nécessités  de  pratique  s'en 
arrangent  beaucoup  mieux  qu’elles  ne  profitent  de  l’autre. 

Reste  enfin  le  vitalisme  de  l’école  de  Montpellier  qui,  sans  se  sé¬ 
parer  de  la  tradition  Hippocratique,  et  pour  déterminer  le  principe 
de  la  vie  en  évitant  l’écuêil  de  l’animisme,  a  prétendu  découvrir  dans 
un  principe  vital  indéterminé  la  cause  du  mécanisme  humain.  Je 
n’ai  pas  à  revenir  sur  l’appréciation  que  j’ai  faite  de  cette  doctrine 
ontologique,  et  qu’on  trouvera  plus  haut  dans  ce  livre,  mais  il  me 
suffira  de  dire  que  je  ne  trouve  pas  dans  ce  principe,  tel  que  Bar¬ 
thez  l’a  constitué,  rien  qui  puisse  être  mis  en  parallèle  avec  la  na¬ 
ture  médicatrice,  ni  avec  le  naturisme.  Il  n’en  est  que  le  complé¬ 
ment,  et  comme  ses  attributs  ne  sont  pas  bien  déterminés,  ni  son 
rôle  pathogénique  suffisamment  établi,  je  pense  qu’il  n’ajoute  rien  à 
la  doctrine  hippocratique. 

Une  seule  théorie  me  paraît  compléter  le  naturisme  et  révéler  son 
essence  sans  le  charger  d’hypothèses,  c’est  celle  du  vitalisme  sémi¬ 
nal  ou  séminalisme  dont  j’ai  parlé  dans  mon  livre  des  attributs  de 


APPRÉCIATION  DU  NATURISME  ET  DE  SES  TRANSFORMATIONS  4M 

la  vie  et  dans  le  chapitre  précédent.  En  effet,  la  semence  est  le 
principe  de  la  vie  physique  et  de  la  nature  de  l’homme.  Ses 
qualités  font  la  forme,  la  ressemblance,  la  vigueur,  la  faiblesse, 
les  diathèses,  les  maladies  innées  et  les  maladies  héréditaires.  Par 
elle,  s’expliquent  certaines  actions  vitales,  les  qualités  variables 
d’un  même  tissu,  les  propriétés  organiques  qui  par  elles- mêmes  ont 
un  rôle  propre,  et  la  marche  de  certaines  maladies.  Elle  n’est  pas 
tout  dans  la  nature  de  l’homme,  mais  elle  en  est  l’agent  réel,  sus¬ 
ceptible  de  maladie  appréciable.  Enfin,  plus  qu’aucun  autre  principe 
de  vie,  et  sans  aucune  hypothèse,  cette  cause  expérimentale  rend 
compte  de  bien  des  états  pathologiques  observés  par  le  médecin. 
Ce  qu’apprend  son  étude  n’est  pas  le  naturisme  imagé  d’Hippo¬ 
crate,  mais  c’en  est  un  des  éléments  et,  à  ce  titre,  elle  complète  .en 
précisant  par  l’expérience  ce  que  l’Hippocratisme  a  de  si  général  et 
de  si  élevé. 

Ainsi  donc,  après  deux  mille  ans  d’observation,  d’expériences  et 
de  controverses,  le  naturisme  reste  encore  debout,  non  dans  son 
.  dogme  primitif  avec  sa  théorie  humorale  de  la  fluxion  de  la  coction 
et  des  crises,  mais  dans  le  fait  clinique  si  vrai  de  la  nature  médica¬ 
trice.  Le  médecin  n’est  qu’un  instrument  de  guérison;  c’est  la  na¬ 
ture  qui  guérit,  et  souvent  elle  se  passe  de  l’instrument.  Qu’a-t-elle 
de  mieux  à  faire  quand  l’instrument  n’est  pas  bon? 


livre  quatrième 


DU  DOGMATISME 

Quelques  historiens,  et  a  leur  suite  beaucoup  de  médecins,  par¬ 
lent  sans  cesse  du  Dogmatisme  d’Hippocrate  comme  si  ce  médecin 
avait  formulé  les  éléments  d’une  méthode  philosophique  de  ce 
nom.  Ce  n’est  là  qu’une  appréciation  mal  fondée,  susceptible  d’in¬ 
duire  en  erreur  ceux  qui  étudient  pour  la  première  fois  les  différen¬ 
tes  doctrines  médicales  qui  se  sont  partagé  l’empire  de  la  science. 
Hippocrate  n’est  pas  un  doctrinaire.  Il  n’a  jamais  eu  la  prétention 
de  créer  une  philosophie  médicale.  Observateur  et  philosophe,  sa . 
médecine  permet  de  reconnaître  ses  tendances  doctrinales,  mais 
dans  le  jugement  à  porter  sur  elle,  l’appréciation  appartient  toute 
entière  à  celui  qui  la  formule,  et  c’est  de  sa  part  une  interprétation 
des  pensées  de  l’auteur  plutôt  qu’un  exposé  textuel  de  ses  doc¬ 
trines.  J’ai  trouvé,  dans  ses  œuvres,  les  preuves  d’un  naturisme  évi¬ 
dent  et  il  m’a  semblé  que  cette  idée  philosophique  primait  toutes 
les  autres,  notamment  celle  de  l’humorisme  qui  s’y  rattache,  mais 
c’est  une  opinion  personnelle  qu’on  peut  ne  point  partager  D’au¬ 
tres  pourront  juger  différemment,  et,  par  certains  textes,  mettre 
sous  le  patronage  d’Hippocrate  l’empirisme  ou  le  solidisme,  mais  ce 
sera  au  lecteur  d’apprécier  la  validité  de  leurs  preuves,  et  de  voir  si 
elles  sont  suffisantes  pour  entraîner  la  conviction.  Ainsi  a  procédé 
le  dogmatisme  qui  se  personnifie  dans  Hippocrate,  par  une  interpré¬ 
tation  toute  personnelle  de  Thessalus,  son  véritable  auteur  ;  mais  il 
reste  à  savoir  si  cette  appréciation  est  juste  et  si  elle  est  meilleure 
que  celle  qui  cherche  dans  le  naturisme  le  fond  de  la  doctrine  Hip¬ 
pocratique. 

Le  Dogmatisme  et  l’Empirisme  sont  les  deux  premières  sectes  mé¬ 
dicales.  Thessalus  et  Dracon,,  fils  d’Hippocrate,  suivis  par  Polybe, 
son  gendre,  peuvent  en  être  considérés  comme  les  fondateurs.  Il  a 
été  aussi  appelé  dogmatisme  Hippocratique  parce  qu’il  prétendait 
suivre  entièrement  les  principes  d’Hippocrate.  Rien  n’est  moins 
vrai,  car  il  a  introduit  en  médecine  la  plus  grande  partie  de  la  phi¬ 
losophie  de  Platon  et,  ainsi  que  l’a  fait  remarquer  Sprengel,  il  se 


DU  DOGMATISME 


413 


détourna  de  l’observation  pour  s’abandonner  à  la  dialectique  et  aux 
spéculations  les  plus  frivoles.  L’école  dogmatique,  dit  cet  historien, 
négligeant  pour  de  stériles  subtilités  les  vérités  éternelles  de  la  na¬ 
ture  enseignées  par  Hippocrate,  enfin  elle  oublia  les  préceptes  trop 
simples  des  médecins  de  Gos  pour  élever  de  vagues  hypothèses  « 
(tom.  I,  p.  335). 

Son  but  a  été  d’établir  que  la  médecine  d’Hippocrate  était  fondée 
sur  l’observation,  et  sur  le  raisonnement.  Elle  voulait  ainsi  com¬ 
battre  les  affirmations  de  l’école  empirique  qui  déclarait  ne  vouloir 
s’en  tenir  qu’à  l’observation.  Ainsi  que  cela  résulte  des  écrits  de 
Celse  et  de  Galien  que  je  citerai  plus  loin,  ce  fut  une  lutte  de  mé¬ 
thode  et  d’école  plutôt  qu’une  opposition  de  doctrine.  Le  naturisme 
et  Phumorisme  sont  des  doctrines  médicales,  mais  le  dogmatisme  et 
l’empirisme  n’en  sont  pas  et  ne  sont  que  des  méthodes  à  l’usage 
de  ceux  qui  cherchent  une  vérité  doctrinale. 

On  ne  peut  guère  juger  les  principes  de  l’école  dogmatique  que 
d’après  Celse  et  Galien,  car  les  ouvrages  des  fondateurs  du  dogma¬ 
tisme  sont  presque  tous  perdus  et  il  n’en  reste  que  des  fragments. 
De  Thessalus,  nous  avons  d’après  Galien,  dans  la  collection  hippocra¬ 
tique,  le  livre  des  maladies,  le  second,  cinquième,  sixième  et  sep¬ 
tième  livre  des  épidémies  et  peut-être  le  second  livre  dés  prorrhé- 
tiques  que  l’on  attribue  aussi  à  Dracon  (1). 

A  Polybe  on  rapporte  une  partie  du  livre  de  la  nature  de  l'homme 
et  du  livre  sur  la  nature  de  l'enfant,  ceux  du  Régime  salubre;  des 
affections  et  de  l’accouchement  au  bout  de  huit  mois. 

Si  l’on  en  croit  l’appréciation  d’ailleurs  très  bien  taite  de  Spren- 
gel,  le  dogmatisme  aurait  été  la  conséquence  du  scepticisme  philo¬ 
sophique  de  la  Grèce  à  l’égard  des  objets  qui  frappent  les  sens  et 
le  résultat  de  la  cosmogonie  et  de  la  physique  de  Platon,  toutes 
peuplées  d’êtres  imaginaires  agissant  sur  la  matière  du  monde. 
Comme  le  platonicisme,  son  modèle,  il  s’occupait  de  la  recherche 
des  causes  finales,  plutôt  que  des  causes  agissantes  qu’il  déclarait 
être  le  plus  souvent  inaccessibles  à  notre  esprit,  et  la  cause 
de  chaque  chose  est  le  meilleur  but,  et  la  cause  de  toutes  les 
choses  est  le  plus  grand  bien  ».  Mais,  entraîné  dans  cette  direction 
plus  loin  qu’il  ne  faut,  il  tomba  aisément  dans  la  recherche  des 
causes  occultes  et  hypothétiques,  ce  qui  l’éloigna  de  l’observation  qui 
fut  surtout  le  principe  d’Hippocrate  et  ce  qui  le  mit  en  opposition 
avec  les  Empiriques.  —  Ainsi  l’auteur  du  livre  de  l'art  introduit 
dans  la  collection  Hippocratique  dit  positivement  :  «  ce  que  les 


(1)  Sprengel,  I,  p.  336. 


414  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

yeux  n’aperçoivent  pas  peut  être  entrevu  par  le  raisonnement. 

(De  arte,  p.  11.) 

Au  milieu  de  toutes  les  erreurs  anatomiques  du  temps,  aggravées 
par  l’esprit  d’hypothèse,  le  dogmatisme  admettait,  avec  Hippocrate  et 
Platon,  la  théorie  des  éléments  et  voyait  la  cause  des  maladies  dans 
leur  changement  de  proportion.  «  Le  défaut  de  proportion  entre  les 
éléments  physiques  du  corps  est  la  cause  prochaine  de  toutes  les 
maladies.  Comme  la  moelle,  les  os,  les  muscles,  les  ligaments,  le 
sang  et  toutes  les  humeurs  qui  en  tirent  leur  origine,  sont  formés  de 
ces  éléments,  le  défaut  de  proportion  de  ces  derniers  détermine 
dans  les  humeurs  une  altération  qui  produit  la  différence  entre  les 
maladies  ».  (Timée,  p.  11  ;  et  Sprengel,  1. 1,  p.  350).  Vient  ensuite  une 
exposition  hypothétique  du  rôle  de  la  bile,  de  l’atrabile,  de  l’esprit 
ou  air,  du  phlegme  et  du  feu  dans  les  altération  des  organes  et  des 
humeurs  qui  n’a  plus  aujourd’hui  qu’un  médiocre  intérêt  et  qu’il 
me  paraît  inutile  de  reproduire. 

Toutes  ces  idées,  qui  furent  aussi  celles  d’Hippocrate,  devinrent 
celles  de  ses  disciples  et  des  écrivains  postérieurs  qui,  en  les  exa¬ 
gérant,  fondèrent  l’école  dogmatique.  C’était  toujours  le  naturisme 
et  l’humorisme  dont  j’ai  parlé,  mais  il  s’y  mêlait  de  tels  abus  de  rai¬ 
sonnement  et  d’hypothèses  sur  le  rôle  pathogénique  des  éléments 
et  des  humeurs  que  les  esprits  durent  protester  au  nom  de  l’expé¬ 
rience  et  de  l’observation. 

Pour  cette  école,  l’âme,  matière  subtile  éthérée  ou  ignée,  était  le 
résultat  du  mélange  de  deux  éléments,  le  feu  et  l’eau,  et  se  répan¬ 
dait  à  tous  les  organes,  formant  la  raison,  l’intelligence  et  le  juge¬ 
ment,  présidant  à  l’accroissement  et  au  déclin  du  corps,  aux  altéra¬ 
tions  qui  s’y  produisent,  au  mouvement,  au  sommeil  et  à  la  veille, 

dirigeant  tout  pour  le  maintien  de  l’ensemble .  ci  S’aperçoit-elle 

d’un  mal  quelconque,  elle  songe  à  le  guérir  ;  mais  elle  y  réfléchit 
afin  de  ne  rien  devoir  à  la  témérité  plutôt  qu’à  la  prudence  et  elle 
aime  mieux  temporiser  que  de  recourir  à  la  force.  »  (De  arte,  p.  41 .) 

C’est  évidemment  là  le  germe  des  doctrines  ultérieures  de  Van 
Helmont,  de  S'.ahl,  de  Barthez  et  de  tous  ceux  qui  ont  fait  d’un 
archée,  d’une  âme  immatérielle,  d’une  âme  végétative ,  d’un  prin¬ 
cipe  vital  ou  des  forces  médicatrices,  la  base  de  leur  pathogénie. 
En  cela,  ils  se  rattachent  de  très-près  aux  traditions  hippocratiques  et 
ce  n’est  pas  sans  raison  qu’on  les  considère  comme  appartenant  à 
l’ancienne  école  dogmatique. 

Dans  l’étudedes  sens,  ce  sontencore  deshypothèses  tirées  de  l’action 
des  éléments  et  de  leurs  qualités  de  sécheresse  ou  d’humidité.  L’audi¬ 
tion  résulte  de  la  percussion  des  parties  osseuses  et  membraneuses 


DU  DOGMATISME 


415 


desséchées  de  l’oreille  plutôt  que  du  cerveau  qui  est  humide  et  inca¬ 
pable  de  transmettre  le  son  (1).  L’olfaction  dépend  de  la  séche¬ 
resse  des  membranes  du  nez,  car  elle  est  abolie  dans  le  rhume  de 
cerveau  lorsque  l’écoulement  de  cet  organe  rend  ces  membranes 
humides  (2),  etc. 

Leur  „  pathologie  résultait  principalement  de  la  déviation  des 
quatre  humeurs  qui,  de  leur  source  principale,  étaient  attirées  par 
les  organes,  ou  de  leurs  altérations  salines,  acides  ou  amères,  qui  com¬ 
mencèrent  dès  lors  à  figurer  dans  l’étiologie,  ce  qui  entraînait  les 
fluxions  suivies  de  coction  et  de  crises. 

Ils  accordaient  une  grande  importance  à  certains  nombres,  par¬ 
ticulièrement  au  nombre  sept  et  ses  multiples,  soit  pour  la  déter-  s 
mination  des  jours  critiques,  soit  pour  le  développement  du  foetus 
de  sept  mois,  soit  pour  le  changement  périodique  de  la  vie  ;  —  à 
l’influence  de  la  lune  et  des  étoiles;  —  et  à  la  qualité  chaude,  sèche, 
humide  et  froide  des  éléments  essentiellement  variables  selon  les 
saisons. 

En  thérapeutique  ,  ils  poursuivaient  leur  même  série  d’hypo¬ 
thèses,  cherchant  à  sécher  par  des  absorbants  ce  qui  provenait  de 
l’humide;. à  refroidir  par  les  rafraîchissants  les  maladies  dues  à  un 
excès  de  chaud  ;  à  échauffer  par  les  stimulants  les  affections  froides 
de  la  pituite  ou  phlegme,  et  à  délayer  ce  qui  résultait  du  sec.  — 

La  médecine  était  surtout  «  l’art  de  retrancher  et  d’ajouter  »  (De 
affection,  p.  164)  et  l’on  poursuivait  les  humeurs  en  expulsant  ou 
en  attirant  selon  les  cas  le  sang,  le  phlegme,  la  bile  ou  l’atrabile, 
soit  au  voisinage  du  mal  soit  dans  un  lieu  plus  éloigné.  De  là  ces 
querelles  sur  la  révulsion  et  sur  la  dérivation  dont  Galien  nous  a  Æ 
transmis  les  phases  avec  toutes  les  subtilités  de  la  dispute. 

Malgré  l’ingéniosité  de  ces  théories,  il  est  facile  de  voir  combien 
elles  étaient  peu  conformes  au  véritable  esprit  d’observation,  et  com¬ 
bien,  même  au  temps  de  leur  splendeur,  elles  devaient  froisser  les 
esprits  amoureux  du  vrai.  Si  l’on  ajoute  à  cela  les  exagérations  des 
disciples  enthousiastes  qui  ajoutaient  encore  par  leurs  faux  raison¬ 
nements  de  nouvelles  hypothèses  aux  assertions  déjà  fort  incertaines 
de  leurs  maîtres  on  comprendra  que  l’auteur  du  traité  de  la  loi 
ait  pu  dire  que  :  «  l’art  de  guérir  devint  le  partage  de  discoureurs 
éternels,  dont  la  jactance  et  les  raisonnements  futiles  le  firent  tom¬ 
ber  dans  le  mépris.  »  (Lex,  p.  40.) 

Sans  insister  davantage  sur  les  hypothèses  de  l’école  dogmatique 

<i)  De  princip.,  p.  121. 

(2)  Ibid. 


416  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

inspirée  d’Hippocrate  et  de  Platon  dont  les  doctrines  spiritualistes 
se  combinaient  aux  théories  médicales,  je  vais  montrer  les  ten¬ 
dances  contraires,  d’une  école  dogmatique  rivale  dont  Zénon  d’Élée 
fut  le  promoteur. 

Environ  trois  cents  ans  avant  Jésus-Christ  la  pathologie  subit  une 
modification  particulière  de  la  part  du  stoïcisme.  «  Le  but  des  stoï¬ 
ciens,  dit  Sprengel  (tome  4,  p.  375),  était  d’étudier  la  nature  et 
d’en  approfondir  les  mystères.  Celui  qui  veut  mettre  la  philosophie 
en  pratique,  c’est-à  dire  vivre  d’une  manière  conforme  à  la  nature, 
doit  se  séparer  du  reste  du  monde  et  renoncer  à  toute  sorte  d’ad¬ 
ministration,  et  s’efforcer  de  connaître  le  rapport  qui  existe  entre  la 
nature  de  l’homme  et  celle  de  l’univers.  » 

«  Le  matérialisme  dont  l’école  éléatique  avait  déjà  jeté  les  fonde¬ 
ments  formait  la  base  de  leur  doctrine.  Tout  ce  qui  existe  est  par 
cette  seule  raison  matière  ;  et  les  causes  elles-mêmes  sont  toutes 

matérielles .  La  cause  première  ou  la  divinité ,  était  considérée 

comme  un  être  matériel....  C’était  le  feu  éternel  qui  avait  donné  la 
forme  à  la  matière  primitive  et  qui  avait  établi  l’ordre  dans  le 
chaos....  La  substance  matérielle  de  la  divinité  pénètre  tout  l’uni¬ 
vers,  et  c’est  l’être  pensant  que  nous  appelons  nature;  elle  agit 
d’après  des  lois  immuables  et  on  la  nomme  aussi  le  destin.  » 

«  Cette  force  qui  agit  toujours  d’une  façon  régulière,  est  la  cause 
de  tous  les  changements  qui  surviennent  dans  les  corps  et  de  toutes 
les  opérations  intellectuelles......  » 

«  Le  corps  animal  n’était  dans  leur  opinion  que  le  résultat  de 
forces  purement  mécaniques  qui  se  bornent  à  développer  un  germe 
existant  de  toute  éternité.  Ce  développement  s’opérait  au  moyen 

d’un  esprit  contenu  dans  la  liqueur  séminale .  Comme  la  nature 

qui  pénètre  tout,  ou  l’âme  divine  du  monde,  n’est  autre  chose  que 
le  feu  le  plus  pur,  de  même  aussi  l’âme  de  l’homme  est  de  nature 
ignée  ou  aérienne....  C’est  un  esprit  né  en  même  temps  que  nous, 
qui  se  répand  dans  toutes  les  parties  de  notre  corps  pendant  la 
durée  de  l’existence _ » 

«  Les  tempéraments  résultaient  des  différentes  émanations  qui 
constituent  l’essence  de  l’âme.  D’abondantes  vapeurs  ignées  prédis¬ 
posent  à  la  colère;  la  prédominance  des  vapeurs  aqueuses  produit 
la  pusillanimité.  » 

«  Comme  ils  avaient  sans  cesse  recours  au  uveup-a,  à  l’esprit,  pour 
expliquer  les  phénomènes  de  la  nature  ainsi  que  le  faisaient,  les 
dogmatiques,  on  les  nomma  pour  cette  raison  des  pneumatiques  » 
et  c’est  cette  philosophie  qui  a  été  le  point  de  départ  du  pneuma- 
tisme  médical. 


DU  DOGMATISME 


417 

Le  Dogmatisme  tirait  donc  son  principe  de  l’application  du  rai¬ 
sonnement  à  l’étude  des  causes  premières  ou  déterminantes  des 
phénomènes  physiologiques  et  pathologiques  pour  en  donner  la 
théorie,  et  pour  en  tirer  des  indications  relatives  au  traitement  des 
maladies.  C’est  l’observation  raisonnée  dans  ce  qu’elle  a  de  plus 
difficile,  car  si  les  esprits  sages  savent  s’arrêter  à  temps  lorsque, 
dans  la  succession  des  phénomènes,  le  fait  primordial  reste  obscur, 
les  esprits  aventureux  se  contentent  de  rapprochements  hypothéti¬ 
ques,  et  s’éloignent  totalement  de  l’observation  pour  se  livrer  à  des 
divagations  qui  n’ont  plus  rien  de  scientifique.  Peu  à  peu  les  droits 
de  l’observation  sont  méconnus  et  les  écarts  de  la  raison  deviennent 
si  considérables  que  la  science  obligée  de  combattre  pour  l’expérience 
est  contrainte  de  se  jeter  dans  l’empirisme.  C’est  ce  qui  est  arrivé  à 
l’école  dogmatique  ou  rationnelle. 

On  en  trouvera  la  preuve  dans  le  jugement,  d’ailleurs  très- 
bienveillant,  porté  sur  elle  par  Celse  (Des  Etangs ,  lib.  I,  p.  2)  : 

«  Les  partisans  de  la  médecine  rationnelle  (1)  posent  en  prin  - 
cipe  que  le  médecin  doit  connaître  les  causes  occultes  et  prochaines, 
puis  les  causes  apparentes  des  maladies;  connaître  ensuite  les  actions 
naturelles  et  en  dernier  lieu  la  composition  des  organes  internes. 
Ils  appellent  causes  occultes  celles  qui  conduisent  à  recher¬ 
cher  quels  sont  les  principes  de  ces  corps,  et  ce  qui  constitue  la 
bonne  et  la  mauvaise  santé;  car  il  leur  paraît  impossible  d’as¬ 
signer  un  traitement  convenable  à  des  maladies  dont  on  ignore  la 
source. 

On  ne  saurait  non  plus  mettre  en  doute  que  le  traitement  chan¬ 
gera,  selon  que  la  maladie  reconnaîtra  pour  cause,  ainsi  que  l’ont 
voulu  certains  philosophes,  l’excès  ou  le  défaut  des  quatre  éléments. 
Il  sera  différent,  si  l’on  place  le  principe  morbide  dans  l’humide 
avec  Hérophile,  ou  dans  le  pneuma,  avec  Hippocrate;  différent  si, 
comme  ledit  Erasistrate,  le  sang  en  s’épanchant  dans  les  veines, 
destinées  à  recevoir  les  esprits,  excite  l’inflammation  que  les  Grecs 
nomment  cûXsyuov)) ,  et  si  cette  inflammation  soulève  un  mouve¬ 
ment  qui  n’est  autre  que  la  fièvre  :  il  ne  sera  plus  le  même  enfin, 
si,  selon  l’opinion  d’Asclépiade,  les  atomes  en  circulation  s’arrêtent 
dans  les  pores  imperceptibles  du  corps  et  en  déterminent  l’obstruc¬ 
tion.  Celui-là  donc  guérira  plus  sûrement  qui  ne  se  sera  pas  mépris 
sur  la  cause  première  de  la  maladie.  La  nécessité  de  l’expérience 
est  aussi  reconnue  par  les  dogmatiques  ;  seulement,  disent-ils,  on 
ne  peut  y  arriver  sans  le  secours  du  raisonnement.  Et,  en  effet,  les 

(1)  Traduction  du  mot  rationalis  employé  pour  donné  idée  du  mot  grec  Sày/ta. 

27 


BOUCHUT. 


418  HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 

anciens  médecins  n’ordonnaient  pas  aux  malades  la  première  chose 
venue;  mais  après  avoir  mûrement  pesé  ce  qui  convenait  le  mieux 
à  leur  état,  ils  mettaient  à  l’épreuve  les  moyens  auxquels  leurs  con¬ 
jectures  les  avaient  conduits. 

Que  ces  moyens  aujourd’hui  soient  pour  la  plupart  consacrés  par 
l’usage,  cela  n’importe  guère,  si  le  raisonnement  en  a  précédé  l’ap¬ 
plication;  et  c’est  aussi  ce  qui  a  lieu  dans  un  grand  nombre  de  cas. 
D’ailleurs  il  se  présente  souvent  des  maladies  nouvelles  sur  les¬ 
quelles  l’expérience  n’a  rien  pu  prononcer  encore,  et  dont  il  faut 
pourtant  rechercher  l’origine,  attendu  que  sans  cela  personne  au 
monde  ne  pourrait  trouver  la  raison  qui  doit  faire  préférer  tel  re¬ 
mède  à  tel  autre.  C’est  d’après  de  semblables  considérations  qu’ils 
s’appliquent  à  pénétrer  les  causes  enveloppées  d’obscurité. 

Dans  les  causes  qu’ils  appellent  évidentes  ils  veulent  savoir  si 
c’est  à  l’influence  de  la  chaleur  ou  du  froid,  de  l’abstinence  ou  de 
l’excès  alimentaire,  ou  de  toute  autre  circonstance  analogue  qu’il 
faut  rapporter  l’invasion  de  la  maladie;  car  si  l’on  a  pu  remonter  à 
la  source  du  mal,  ils  pensent  qu’il  sera  facile  d’en  prévenir  les  suites. 

Sous  le  nom  d 'actions  naturelles  du  corps,  ils  désignent  les 
phénomènes  de  la  respiration,  de  la  déglutition,  de  la  digestion  et 
de  la  nutrition.  Ils  voudraient  connaître  encore  par  quelle  raison  le 
pouls  des  artères. s’élève  et  se  déprime  alternativement,  et  quelle 
autre  raison  produit  le  sommeil  et  la  veille.  Dans  l’ignorance  de  ces 
causes,  ils  estiment  que  personne  n’a  le  pouvoir  de  prévenir  ou  de 
guérir  les  maladies  qu’elies  ont  fait  naître.  Comme  parmi  ces  fonc¬ 
tions  la  digestion  paraît  jouer  le  principal  rôle,  ils  s’y  attachent  par¬ 
ticulièrement  ;  et  les  uns  prenant  pour  guide  Erasistrate,  croient 
qu’elle  a  lieu  par  trituration;  d’autres  enfin,  sectateurs  d’Hippo¬ 
crate,  l’expliquent  par  la  coction.  Mais  surviennent  les  élèves  d’Às- 
clépiade,  qui  déclarent  ces  idées  vaines  et  dépourvues  de  fonde¬ 
ment;  la  matière  n’est  pas  soumise  à  la  coction;  elle  passe  à  l’état 
de  crudité  et  telle  qu’on  l’a  prise  dans  tout  le  corps  de  l’homme.  Ils 
sont  donc  peu  d’accord  sur  ce  point,  mais  ils  conviennent  que  le 
régime  alimentaire  doit  varier  suivant  l’hypothèse  admise  sur  la 
digestion  ;  si  les  aliments  sont  broyés  dans  l’estomac,  on  devra  choi¬ 
sir  ceux  qui  cèdent  le  plus  facilement  à  la  trituration  ;  et  s’ils  se 
putréfient,  ceux  qui  arrivent  le  plus  vite  à  la  putréfaction;  s’il  y  a 
coction  des  aliments  par  chaleur  interne,  c’est  à  ceux  qui  en  déve¬ 
loppent  le  plus  qu  il  faudra  s’arrêter  ;  mais  il  n’y  a  pas  à  s’occuper 
de  ce  dernier  choix  si  la  digestion  ne  se  fait  pas  ainsi,  il  faudra 
prescrire  alors  les  substances  qui  résistent  le  mieux  à  toute  altéra¬ 
tion.  Par  la  même  raison,  lorsqu’on  observe  de  l’embarras  dans  la 


DU  DOGMATISME 


419 

respiration,  de  l’assoupissement  ou  de  l’insomnie,  il  sera  possible 
d’indiquer  le  remède  si  d’avance  on  a  pu  pénétrer  les  conditions 
intimes  de  ces  divers  états.  De  plus,  la  douleur  et  des  maladies 
d’espèce  différente  pouvant  envahir  nos  organes  intérieurs,  ils  ne 
voient  aucun  moyen,  si  l’on  n’en  connaît  pas  la  structure,  de  les 
ramener  à  leur  intégrité.  Il  y  a  donc  nécessité  de  se  livrer  à  l’ou¬ 
verture  des  cadavres  pour  scruter  les  viscères  et  les  entrailles;  et 
même  Hérophile  et  Erasistrate  ont  bien  mieux  fait,  en  ouvrant  tout 
vivant  les  criminels  que  les  rois  lenr  abandonnaient  au  sortir  des 
cachots  (1)  afin  de  saisir  sur  le  vif  ce  que  la  nature  leur  tenait  caché, 
et  d’arriver  à  connaître  la  situation  des  organes,  leur  couleur,  leur 
forme,  leur  grandeur,  leurs  dispositions,  leur  degré  de  consistance 
ou  de  mollesse,  l’état  poli  de  leur  surface,  leurs  rapports,  leurs  sail¬ 
lies  et  leurs  dépressions,  de  voir  enfin  quelles  sont  les  parties  qui 
s’insèrent  aux  autres,  ou  qui  au  contraire  les  reçoivent  au  milieu 
d’elles.  En  effet,  quand  survient  une  douleur  interne,  peut-on  en 
désigner  exactement  le  siège,  si  l’on  ignore  la  position  des  viscères 
et  des  parties  intérieurement  situées?  et  comment  traiter  un  organe 
malade  dont  on  ne  se  fait  pas  même  une  idée?  qu’une  blessure,  par 
exemple,  mette  à  nu  les  viscères,  celui  qui  ne  connaît  pas  la  colo¬ 
ration  naturelle  de  chaque  partie  ne  saura  pas  distinguer  l’état  d’in¬ 
tégrité  de  l’état  d’altération,  et  ne  pourra  dès  lors  porter  remède  à 
la  lésion.  L’application  des  médicaments  externes  devient  aussi  plus 
efficace,  lorsque  le  siège,  la  forme  et  la  grandeur  des  organes  in¬ 
ternes  sont  bien  déterminés.  Toutes  ces  considérations  s’appliquent 
également  aux  choses  énoncées  plus  haut.  Il  n’y  a  donc  pas  de 
cruauté,  comme  on  l’a  prétendu,  à  chercher  dans  le  supplice  d’un 
petit  nombre  de  criminels,  les  moyens  de  conserver  d’âge  en  âge 
des  générations  innocentes.  »  (Celse,  lib.  I,  page  2.) 

Cetté  appréciation  fait  parfaitement  connaître  ce  que  fut  le  dog¬ 
matisme,  et  je  la  préfère  de  beaucoup  à  celle  que  Galien  a  écrite 
dans  un  chapitre  intitulé  «  Des  sectes  aux  Etudiants.  »  Elle  est 
plus  complète  et  donne  une  meilleure  idée  de  la  méthode.  Toute¬ 
fois,  Galien  n’est  pas  moins  intéressant  à  lire  et,  s’il  est  moins  expli¬ 
cite,  il  n’est  pas  moins  favorable  et  on  voit  qu’il  approuve  en  grande 
partie  les  procédés  du  Dogmatisme  qu’il  oppose  à  l’Empirisme.  C’est 
dans  ce  contraste  que  ressortent  ses  préférences. 

«  La  secte  raisonnante  ou  Dogmatique  étudie  la  nature  du  corps, 
et  l’influence  des  milieux  qui  l’entourent,  comme  l’air,  l'eau,  les  lo¬ 
calités,  l’alimentation,  les  habitudes,  le  genre  de  vie,  la  vertu  des 


(1)  Gela  n'est  pas  démontré. 


420  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

remèdes  de  façon  à  déduire  par  le  raisonnement  le  moyen  de  trai  - 
tement  à  proposer  contre  les  effets  d’une  cause  connue.  »  Il  cite 
comme  exemple  le  cas  d'une  partie  qui  gonfle,  devient  dure  et  dou¬ 
loureuse  et  contre  lequel  on  emploie  les  réfrigérants  et  les  topiques 
astringents  qui  arrêtent  les  fluxions,  puis  les  échauffants  et  les 
relâchants  qui  évacuent  le  liquide  accumulé.  Voilà  l’indication  qui 
résulte  de  la  diathèse,  mais  en  dehors  d’elle  il  y  a  les  indications 
tirées  de  l’âge,  de  l’idiosyncrasie  ou  de  la  force  des  malades;  de 
la  saison,  des  habitudes,  du  genre  de  vie  et  des  localités,  et  qui  ne 
sont  pas  moins  utiles  à  la  thérapeutique. 

Il  cite  également  le  cas  d’un  individu  atteint  de  fièvre  avec  cour¬ 
bature,  turgescence  ou  plénitude  des  vaisseaux  qui  décèle  la  pré¬ 
sence  d’un  sang  trop  échauffé  et  chez  lequel  l’indication  d’évacuer 
est  manifeste,  car  les  maladies  se  guérissent  par  les  contraires. 
Alors,  en  évacuant,  il  faut  tenir  compte  de  l’âge,  de  la  force  du  ma¬ 
lade  ainsi  que  de  la  saison  et  du  pays  où  I  on  pratique,  car  dans  la 
force  de  l’âge,  au  printemps  et  dans  un  pays  tempéré,  on  ne  fera  pas 
de  faute  si  l’on  fait  la  saignée,  tandis  qu’en  plein  été  ou  dans  un 
grand  hiver,  dans  ces  pays  très-froids  ou  très-chauds,  enfin  chez  un 
sujet  débile,  il  serait  fâcheux  d’ouvrir  la  veine. 

Bien  que  l’Empirique  suive  la  même  méthode,  il  y  arrive  par  d’au¬ 
tres  voies  et  l’expérience  de  ce  qui  est  bon  ou  mauvais  selon  l’âge, 
la  force,  les  climats,  les  saisons,  etc.,  lui  suffit  sans  avoir  recours  au 
raisonnement,  à  la  recherche  d’une  causalité  hypothétique.  Ainsi, 
après  la  morsure  d’un  chien  enragé,  qui  présente  les  caractères  de 
toute  morsure  inoffensive,  le  dogmatique  qui  çléclare  la  plaie  veni¬ 
meuse  l’empêche  de  se  fermer  ou  par  des  remèdes  chauds  et  âcres 
prétend  en  dessécher  le  venin  que  nous  appelons  maintenant  un 
virus.  —  L’Empirique  fait  de  même,  seulement  dans  sa  détermina¬ 
tion  au  lieu  d’invoquer  la  nature  empoisonnée  de  la  plaie,  il  se  con¬ 
tente  de  prendre  pour  guide  le  souvenir  de  ce  que  l’expérience  a 
démontré  être  utile.  C’est  là  une  querelle  de  méthode  et  pas  autre 
chose.  Quand  les  Dogmatistes  reprochent  à  l’expérience  d’être  trom¬ 
peuse  et  incomplète  par  les  choses  que  l’on  ignore  en  observant,  ils 
ont  raison,  mais  à  leur  tour  les  Empiriques  soutiennent  que  tous  les 
raisonnements  ne  sont  que  probables,  et  qu’il  n’y  a  de  certitude  que 
l’expérience. 

Ce  qu’il  faut  condamner  c’est  l’abus  de  la  méthode  et  non  pas  la 
méthode  elle-même  comme  je  le  montrerai  dans  tout  le  cours  de 
cette  exposition  des  doctrines  médicales,  c’est  l’expérience  qui  est 
le  dernier  terme  de  toute  conception  médicale  et  de  toute  vérité 
philosophique.  Celui  qui  raisonne  bien  ne  fait  que  déduire  ses  prin- 


DU  DOGMATISME  421 

cipes  de  l’observation  et  de  l’expérience,  et  cette  raison-là  se  trouve 
toujours  d’accord  avec  l’Empirisme.  Ainsi  la  cautérisation  après  la 
morsure  des  chiens  enragés.  Quant  aux  expériences  des  sots,  elles 
ont  beau  être  l’expérience,  il  y  manque  tant  de  conditions  essen¬ 
tielles  d’observations  et  tant  de  choses  restées  inaperçues  que  leurs 
déductions  sont  autant  d’erreurs.  La  science  est  encombrée  d’expé¬ 
riences,  mais  les  vérités  expérimentales  du  jour  qui  ont  remplacé 
des  vérités  expérimentales  de  la  veille,  ne  sont  souvent  plus  le  len¬ 
demain  que  des  erreurs  à  remplacer  par  des  vérités  expérimentales 
nouvelles.  —  Cessons  donc  de  faire  la  guerre  à  la  raison  parce 
qu’elle  est  la  raison.  Ses  abus  seuls  sont  blâmables  autant  que  les 
abus  de  l’Empirisme,  et  les  bons  raisonnements  auront  toujours 
leur  prix. 

Au  Dogmatisme  de  l’école  d’Hippocrate  qui  a  servi  de  prétexte  à 
l’empirisme  naissant,  et  qui  ne  représente  aucune  idée  médicale, 
je  préfère  la  qualification  tirée  du  principe  général  de  sa  doctrine 
médicale.  Son  Naturisme  la  caractérise  mieux  comme  philosophie 
médicale  que  la  méthode  dont  elle  s’est  servi  et,  en  prenant  ce  point 
de  départ,  on  peut  plus  aisément  suivre  les  transformations  subies 
par  ce  principe  dans  le  cours  des  siècles.  Ainsi  ferai-je  tant  que 
cela  sera  possible  pour  les  autres  doctrines  telles  que  l’humorisme, 
le  solidisme,  l’iatro-mécanisme  et  la  chimiatrie,  mais  quand  le 
système  ne  pourra  être  exposé  d’après  une  base  physiologique  et 
ne  sera  qu’une  méthode  comme  l’empirisme,  l’anatomisme  ou  l’é¬ 
clectisme,  alors,  je  garderai  la  dénomination  généralement  acceptée. 

Le  Dogmatisme  médical  que  l’on  retrouve  ainsi  comme  méthode 
dans  Galien,  et  dans  toute  la  période  du  moyen  âge  et  de  la  renais¬ 
sance,  jusqu’au  triomphe  définitif  du  principe  d’observation  de  la 
science  moderne,  ne  m’occupera  donc  plus  comme  doctrine.  Tous 
ceux  qui,  à  Paris  et  surtout  à  Montpellier,  ont  suivi  les  traditions 
hippocratiques  se  sont  glorifiés  de  leur  Dogmatisme,  croyant  ainsi 
marcher  dans  les  voies  de  l’hippoeratisme.  Ils  n’ont  pas  assez  vu 
que  le  Dogmatisme  de  l’un  n’est  pas  le  dogmatisme  de  l’autre,  et 
que  le  raisonnement  en  médecine  n’est  pas  une  école.  Ce  n’est  pas 
parce  qu’on  raisonne  les  observations  médicales  qu’on  relève  d’Hip¬ 
pocrate,  car  tous  les  médecins  se  flattent  de  raisonner  ce  qu’ils  font; 
c’est  en  adoptant,  ses  principes  de  naturisme  dans  l’évolution  et  dans 
le  traitement  des  maladies.  Je  crois  donc  qu’il  est  philosophique¬ 
ment  plus  vrai  de  considérer  la  doctrine  hippocratique  dans  son 
principe  que  dans  sa  méthode,  que  la  polémique  du  temps  a  qua¬ 
lifié  du  nom  de  Dogmatique.  Maintenant  ce  mot  n’a  plus  de  raison 
d’être  puisque  l’empirisme  moderne,  répudiant  les  procédés  de 


422 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 
l’empirisme  ancien,  s’appelle  l’empirisme  raisonné  (1).  Toutes  les 
doctrines  médicales  modernes  procèdent  de  l’induction  et  du  rai¬ 
sonnement,  et  si  l’on  persistait  dans  cette  appréciation  qui  nous  re¬ 
porterait  aux  temps  de  Celse  et  de  Galien,  il  faudrait  à  côté  du  dog¬ 
matisme  des  naturistes  admettre  le  dogmatisme  empirique,  ce  qui 
nous  conduirait  à  une  déplorable  confusion  de  langage. 


(I)  Voyez  Empirisme. 


LIVRE  CINQUIÈME 


DE  L’EMPIRISME 


J’ai  pour  principe  de  toujours  me  défier  de 
l’expérience  des  esprits  faux. 

(Broussais.) 


Sommaire  :  De  l’Empirisme.  —  Il  faut  séparer  l’Empirisme  ancien  de  l’Empi¬ 
risme  moderne.  —  L’Empirisme  ancien  fondé  par  Acron  d’Agrigenfe  et  Phili- 
nus  de  Cos.  —  Il  a  pour  base  le  Pyrrhonisme.-  —  Sérapion  d’Alexandrie,  — 
Xeuxis,  —  Héraclite  de  Tarante,  —  Zopyrus,  —  Théodos,  —  Cassius  Félix.  — 
Méthode  empirique,  1°  l’observation,  2°  l’histoire,  3°  l’analogisme,  4°  l’épilo- 
gisme.  —  Concours  et  théorèmes.  —  Appréciation  de  l’Empirisme  ancien.  — 
Les  Empiriques  d’après  Celse.  —  Les  Empiriques  d’après  Galien.  —  Découverte 
empirique  de  la  saignée,  de  l’iridectomie,  des  lavements,  de  la  thoracentèse,  de 
l’action  antipyrétique  de  l’eau  froide.  —  Des  anciens  Empiriques,  —  Héraclite, 

—  Scribonius  Largus,  —  Dioscoride.  —  Transformations  de  l’Empirisme.  — - 
De  l’Empirisme  moderne,  —  Bacon,  —  Werlhoff,  Lieutaud,  Zimmermann.  — 

—  Du  Positivisme  :  A.  Comte.  —  Découvertes  nosographiques  et  thérapeu¬ 
tiques  inspirées  de  l’Empirisme.  —  Variole;  Rougeole;  Suette;  Coqueluche; 
Scorbut;  Syphilis.. —  De  la  vaccine.  —  Du  quinquina.  —  De  l’inoculation  de  la 
variole.  —  De  l’antimoine.  —  Du  mercure.  —  Du  gaiac.  —  Du  sassafras  — 
De  la  squine,  de  la  digitale,  du  tabac.  —  Du  chloroforme,  etc. 

II  ne  faut  pas  confondre  l’Expérience  avec  l’empirisme.  L’une  est 
la  source  de  toutes  nos  connaissances  et  de  tous  nos  progrès,  tandis 
que  l’autre,  au  contraire,  est,  comme  doctrine,  l’une  des  plus  fortes 
entraves  que  l’esprit  de  système  ait  apportées  au  développement  du 
génie  humain. 

V Empirisme  est  la  doctrine  philosophique  imaginée  par  les  an¬ 
ciens  en  haine  de  la  raison. 

L'expérience  est  le  procédé  que  la  raison  emploie  pour  l’acquisi¬ 
tion  des  faits  indispensables  au  développement  de  l’Esprit. 

A  son  origine,  dans  lamédecine  ancienne,  l’Empirisme  ne  fut  qu’une 
doctrine  de  guerre  promulguée  contre  les  droits  de  la  raison  aussi 
bien  que  contre  ses  abus.  C’est  en  son  nom  qu’on  a  dit  :  ......  Si  la 

«  raison  confirme  l’expérience,  elle  est  inutile,  et  si  elle  la  contredit 
«  elle  est  dangereuse,  par  conséquent  il  faut  s’en  tenir  à  l’expé- 


424  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

«  rience  »  —  Depuis  lors  l’Empirisme  s’est  modifié  et  transformé 
en  appelant  la  raison  à  son  aide  pour  s’allier  avec  elle  de  façon  à 
perdre  son  caractère  systématique  et  à  rentrer  dans  le  rationalisme. 

Il  importe  donc  de  séparer  l’Empirisme  antique  de  l’Empirisme 
moderne,  car  le  jugement  à  porter  sur  l’un  n’est  plus  applicable  à 
l’autre. 

CHAPITRE  PREMIER 

EMPIRISME  ANCIEN 

L’Empirisme  en  médecine  a  précédé  la  science.  Aussi  ancien  que 
l’humanité,  il  n’a  perdu  ses  prérogatives  que  par  le  fait  même  des 
progrès  de  la  civilisation  et  de  là  culture  des  esprits.  A  mesure  que  se 
développait  la  philosophie,  l’Empirisme  dépérissait,  et  on  voyait  dimi¬ 
nuer  de  jour  en  jour  les  sectateurs  de  cette  méthode  scientifique.  Ce 
qui  était  bon  au  début  de  la  science  ne  pouvait  lui  convenir  à  l’époque 
de  sa  virilité,  et  si  l’Empirisme  a  vécu  c’est  parce  qu’il  est  venu  s’as¬ 
socier  au  Rationalist'he  sans  lequel  il  n’y  a  pas  de  science  véritable. 
Toujours  mal  famée ,  cette  doctrine  n’a  que  de  rares  représen-  . 
tants  célèbres  dans  notre  histoire.  Le  plus  ancien  de  ceux  qui  soient 
connus  vivait  peu  avant  l’apparition  d’Hippocrate  au  xxxvi6  siècle. 
(Elov,  dict.  Hist.  de  la  méd.)  C’est  Acron  ou  Agron ,  d’Agrigente  en 
Sicile,  connu  à  Athènes  où  il  donnait  des  leçons  de  philosophie  en 
même  temps  qu’ Empédocle,  son  concitoyen,  c’est  le  plus  ancien  de 
ceux  qui  aient  soutenu  l’inutilité  du  raisonnement  dans  la  médecine  et 
qui  ait  déclaré  qu’on  devait  s’en  tenir  uniquement  à  l’expérience-. 
Pline  en  a  fait  pour  ce  motif  le  fondateur  de  la  secte  Empirique 
(XXIX,  Hist.  natur.)  qui  cependant  n’a  été  vraiment  établie  comme 
secte  que  beaucoup  plus  tard  au  xxxvme  siècle  par  suite  des  efforts 
de  Philinus  de  Cos  et  de  Sérapion  d’Alexandrie. 

Si  Acron  ne  s’est  jamais  donné  pour  fondateur  de  la  secte  Em¬ 
pirique,  il  était  Empirique  à  la  manière  des  Asclepiades,  ce  fut  lui, 
dit-on,  qui  délivra  la  ville  d’Athènes  de  la  peste  qui  ravagea  la  Grèce 
au  commencement  de  la  guerre  du  Péloponnèse,  426  ans  avant  Jé¬ 
sus-Christ.  Comme  il  savait  que  les  Egyptiens  avaient  la  coutume 
d’allumer  des  feux  dans  les  rues,  et  sur  les  places  publiques  pour  pu¬ 
rifier  l’air,  il  employa  le  même  expédient,  et  vint  ainsi  à  bout,  dit- 
on,  d’éloigner  la  maladie.  Ce  médecin,  si  l’on  en  croit  Snidas,  a 
publié  en  langue  Dorique  un  traité  de  médecine  et  un  livre  sur  les 
aliments  les  plus  convenables  à  l’état  de  santé . 


DE  L'EMPIRISME  ANCIEN  425 

Hippocrate  est  le  premier  qui,  dans  notre  antiquité  médicale, 
ait  donné  l’exemple  de  la  plus  heureuse  association  de  l’expérience 
et  de  la  raison.  Ses  doctrines,  également  éloignées  de  l’hypothèse 
et  de  la  théorie,  ont  échappé  à  la  destruction  générale  de  tout  ce 
qui  n’est  pas  vrai.  Elles  sont  restées  vivaces  et  ce  n’est  que  justice. 
Pendant  les  siècles  qui  ont  suivi  sa  mort,  et  jusqu’à  la  fin  de  l’école 
d’Alexandrie,  leur  règne  s’est  poursuivi  presque  sans  partage.  C’est 
le  Dogmatisme  qu’on  ferait  mieux  d’appeler  Naturisme  et  qui, 
avec  des  vicissitudes  diverses,  s’est  prolongé  jusqu’au  xvie  siècle 
après  avoir  été  fortifié  par  les  témoignages  et  les  travaux  de  Galien. 

Cependant,  s’il  y  eut  en  faveur  de  ces  doctrines  un  assentiment 
presque  général,  qu’on  pourrait  dire  presque  universel,  il  s’éleva  des 
voix  contradictoires  pour  blâmer  cette  direction  de  la  science  et 
combattre  ce  qu’on  appelait  à  tort  les  prétentions  de  l’hypothèse. 
Quelques  hommes  ,  plus  résolus  que  bien  inspirés,  entreprirent  contre 
les  applications  de  la  raison  à  la  science  sous  le  nom  (Y  Empirisme, 
une  campagne  qui  n’aurait  dû  être  faite  que  contre  les  abus  du  rai¬ 
sonnement  en  médecine  (1).  Ils  ne  virent  pas  que,  pour  détruire  un 
mal,  ils  en  produisaient  un  autre.  Ils  se  firent  les  champions  de 
!’ observation,  dont  personne  n’a  prétendu  nier  l’importance  et  ils 
la  proclamèrent  la  seule  source  du  progrès  en  repoussant  toute  in¬ 
tervention  de  la  raison.  Ennemis  déclarés  de  toute  hypothèse,  ils  ne 
virent  pas  qu’elle  est  souvent  pour  l’homme  un  moyen  d’arriver  à  la 
vérité  en  inspirant  ses  recherches,  et  en  le  dirigeant  dans  une  voie 
particulière,  car  celui  qui  ne  cherche  rien  ne  trouve  rien.  Or,  avant 
d’avoir  trouvé  ce  qu’on  cherche  on  est  guidé  par  une  hypothèse. 

Après  la  fondation  de  l’école  d’Alexandrie  (310  ans  avant  J. -G.) 
par  Hérophile  qui  déjà  avait  rejeté  toute  explication  théorique  de  l'ac¬ 
tion  des  médicaments,  Philinus ,  de  Cos,  son  disciple,  généralisa 
cette  manière  défaire  et  l’appliqua  à  toutes  les  branches  de  la  méde¬ 
cine.  Rejetant  toute  théorie,  il  déclara  que  le  seul  guide  à  suivre  dans 
l’étude  de  la  médecine,  c’était  Y  Expérience.  A  l’exemple  des  scepti¬ 
ques  il  soutint  qu’il  fallait  douter  de  la  puissance  de  la  raison  et  ne 
s’en  rapporter  qu’au  témoignage  des  sens.  Pour  lui,  le  raisonnement 
ne  servait  à  rien  en  médecine,  et  il  fallait  s’attacher  uniquement  à 
l’expérience,  car  toutes  les  théories  hippocratiques  sur  les  éléments 
et  les  qualités  élémentaires,  sur  les  humeurs  cardinales,  sur  les  crises 
et  les  jours  critiques,  sur  les  causes  occultes  ou  prochaines  et  sur 
l’essence  des  maladies  n’avaient  rien  de  réel  et  devaient  être  consi¬ 
dérées  comme  des  hypothèses.  Il  considérait  même  comme  inutile 


(I)  EJoÿ.  Secte  Empirique,  t.  II,  p.  140. 


426  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

le  fameux  axiome  thérapeutique  d  Hippocrate  :  Les  maladies  gué~ 
rissent  par  leurs  contraires ,  et  il  prétendait  qu  il  fallait  avoir 
seulement  égard  aux  effets  des  remèdes  connus  sans  chercher  à 
raisonner  sur  leur  mode  d’action,  et  sans  s’inquiéter  dans  leur  ad¬ 
ministration,  ni  de  la  nature,  ni  de  la  cause  prochaine  des  maladies. 
De  la  sorte,  il  constitua  une  doctrine  médicale  qui  se  répandit  très- 
rapidement  et  qui  eut  un  très-grand  succès. 

Pour  lui,  le  raisonnement  devait  être  banni  de  la  science.  C’est 
ainsi  qu’il  devint  le  chef  d’une  secte  importante  qu’on  peut  consi¬ 
dérer  comme  la  seconde  école  Empirique.  C’était  l’exhumation  d’un 
principe  de  l'expérience  philosophique  grecque  devant  lequel  tout 
devait  disparaître.  Au  reste  Philinus  ne  s’attribuait  pas  le  mérite  de 
l’invention  qu’il  disait  même  appartenir  à  Hippocrate,  abritant  ainsi 
très-habilement,  sous  ce  nom  respecté,  un  absolutisme  de  méthode 
qui  ne  s'y  trouve  guère.  Hippocrate  en  effet  est  un  naturiste  ayant 
su  allier  les  droits  réciproques  de  la  raison  et  de  l’observation, 
mais  ne  sacrifiant  pas  l’une  à  l’autre.  Ennemi  de  l’hypothèse  et  des 
théories  que  l’observation  ne  peut  justifier,  il  n’a  jamais  inspiré  la 
raison  au  profit  de  l’expérience,  et  il  n’a  jamais  considéré  l’observa¬ 
tion  comme  la  seule  et  unique  condition  du  progrès  de  la  science. 
En  médecine,  ces  prétentions  exclusives  et  systématiques  appar¬ 
tiennent  à  Philinus  et  nullement  à  Hippocrate.  Elles  ne  sont  qu’un 
développement  du  pyrrhonisme  grec. 

L’empirisme  en  tant  que  système  est  aussi  ancien  que  les  con¬ 
naissances  humaines,  et  l’Empirisme  ancien  est,  d’après  la  remarque 
de  M.  Andral,  l’origine  de  tous  les  Empirismes  modernes,  comme 
le  dogmatisme  ancien  est  le  principe  des  différents  dogmatismes  qui 
ont  paru  depuis. 

Il  y  a  une  telle  alliance  entre  la  philosophie  et  la  médecine  que 
toutes  les  sectes  médicales,  à  leur  naissance,  ont  trouvé  leur  raison 
d’être  dans  les  idées  philosophiques  du  temps.  Gomme  les  autres 
l’empirisme  n’a  pu  échapper  à  cette  loi  et  on  en  retrouve  le  prin¬ 
cipe  dans  les  doctrines  de  la  philosophie  ancienne. 

Peu  après  Aristote,  Pyrrhon,  témoin  de  tous  les  excès  produits 
par  l’application  du  raisonnement  aux  choses  de  la  science  et  aux 
phénomènes  de  l’univers,  voulut  ramener  l’esprit  humain  dans  les 
voies  régulières  de  l’observation.  Il  proclama  ce  principe  qu’il  ne 
fallait  croire  qu’à  ce  qui  paraissait  évident  pour  les  sens  :  aux  phé¬ 
nomènes,  le  reste  n’était  que  pure  hypothèse.  Il  ne  savait  pas  si  la 
matière  existe  et,  sans  la  nier,  il  ne  l’affirmait  pas,  ce  qui  a  fait  dire 
aux  philosophes  de  son  temps,  voués  aux  entraînements  de  l’hypo¬ 
thèse,  qu’il  doutait  de  tout.  Le  Pyrrhonisme  est  devenu  ainsi  syno- 


DE  L’EMPIRISME  ANCIEN  427 

uyme  de  doute  universel,  ce  qui  est  un  peu  vrai,  puisqu’il  doutait 
de  la  matière  au  sein  de  laquelle  se  produisent  les  phénomènes  vi¬ 
sibles  et  tangibles. 

Il  n’acceptait  d’autre  réalité  que  celle  du  témoignage  des  sens,  ou 
des  phénomènes  constatés  par  l’observation,  mais,  au  delà,  il  doutait 
de  tout.  Il  ne  voulait  pas  qu’on  recherchât  l’essence  des  choses,  et  il 
soutenait  qu’il  ne  fallait  qu’observer  les  phénomènes  sans  en  recher¬ 
cher  la  nature.  Ce  sont  là,  comme  on  le  voit,  les  bases  de  la  phi¬ 
losophie  expérimentale  pure,  doutant  de  tout  ce  qui  n’est  pas  dé¬ 
montré  par  les  sens. 

Il  ajoutait  :  «  Comme  naissent  et  tombent  les  feuilles  des  ar¬ 
bres ,  ainsi  les  opinions  des  mortels  et  non  leurs  observations.  » 

Ce  sont  les  principes  philosophiques  de  Pyrrhon  qui  ont  inspiré 
les  fondateurs  de  l’école  Empirique  en  médecine.  La  similitude  est 
complète.  Philinus  ne  voulait  pas  qu’on  étudiât  autre  chose  que  ce 
qui  paraît  être  et  ce  qui  peut  être  constaté  par  l’observation.  Pour 
être  conséquent,  il  déclarait  que,  dans  les  maladies,  on  né  devait 
s’occuper  que  de  leurs  phénomènes  et  non  de  leur  nature,  erreur 
profonde,  qui  est  encore  celle  de  tous  les  empiriques  actuels. 

En  effet,  la  physique  moderne  qui  a  pour  but  d’étudier  les  phé¬ 
nomènes  naturels  et  leurs  lois,  remonte  à  leurs  causes,  et  admet 
des  forces  qu’elle  ne  voit  pas,  qu’elle  ne  touche  pas  et  qu’elle  ne 
sent  pas  davantage. 

Le  médecin  voit  du  pus,  mais  il  n’en  sait  pas  la  nature  virulente, 
il  voit  des  tumeurs  formées  d’épithélium,  de  tissu  fibro-plastique,  de 
cartilage,  etc.,  et  il  ne  sait  si  elles  sont  de  nature  maligne  ou  bé¬ 
nigne,  etc.,  car  la  forme,  la  couleur  et  l’aspect  d’un  produit  mor¬ 
bide  ne  caractérisent  pas  toujours  sa  nature.  Si  le  témoignage  des 
sens  est  nécessaire  au  progrès  de  la  médecine  et  des  sciences,  la 
recherche  des  causes  et  de  la  nature  des  phénomènes  n’est  pas 
moins  indispensable  à  leur  grandeur.  C’est  dans  ce  sens  que  Platon 
a  défini  la  science  :  «  Une  notion  de  l'invisible.  » 

Conséquents  à  leurs  principes,  les  disciples  de  Philinus  avaient 
adopté,  pour  la  définition  des  maladies,  le  principe  d’une  simple 
énumération  des  phénomènes  sans  jamais  en  indiquer  la  cause  ou 
la  nature  qui,  échappant  à  l’observation  directe,  est  entièrement  du 
domaine  de  la  raison. 

Après  Philinus  de  Cos ,  vint  Sérapion  d’Alexandrie  au 
xxxvme  siècle,  qui  est  considéré  à  tort  comme  le  véritable  fonda¬ 
teur  de  la  secte  Empirique.  Si  l’on  en  croit  Galien,  il  maltraita 
beaucoup  Hippocrate,  et  dans  ses  ouvrages  se  louait  à  tout  propos  en 
méprisant  tous  les  auteurs  qui  l’avaient  précédé. 


4?8  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Il  avait  également  pour  principe,  qu’en  médecine  le  raisonne¬ 
ment  ne  sert  à  rien  et  que  cette  science  marche  uniquement  par 
l’observation  et  l’expérience. 

Tous  ses  écrits  sont  perdus,  mais  on  sait  par  des  extraits  de  son 
livre  sur  les  médicaments  dans  quel  degré  de  ridicule  l’avait  préci¬ 
pité  son  empirisme.  Il  conseillait  contre  l’épilepsie,  la  cervelle  de 
chameau,  les  excréments  de  crocodile,  le  cœur  d’hyène,  le  sang  de 
tortue  et  les  testicules  de  sanglier.  Voilà  où  l’on  en  arrive  quand, 
au  nom  de  l’empirisme  qui  bannit  l’intervention  du  raisonnement, 
on  est  obligé  de  mettre  en  usage  les  pratiques  les  plus  absurdes. 
Et,  ici,  nous  sommes  aux  sources  de  l’empirisme  et  aux  conseils  de 
ses  fondateurs. 

Il  ne  faut  donc  pas  s’étonner  si,  plus  tard,  nous  voyons  que  c’est  au 
nom  de  l’expérience  qu’on  a  vanté  les  amulettes,  et  on  peut  dire  que 
toutes  les  pratiques  ridicules- qui  se  sont  glissées  dans  la  science  n’y 
ont  pénétré  qu’à  l’aide  de  ces  mots  :  Cela  réussit ,  l’expérience  l’a 
démontré.  Formules  magiques,  incantations  religieuses ,  influence 
divine  ou  démoniaque,  pèlerinages  profanes  et  sacrés,  sorcellerie, 
magnétisme,  homéopathie.,  philtres  et  charmes  curatifs,  poudres 
inertes  vantées  par  l’industrie,  remèdes  inutiles  ou  nuisibles,  tout 
cela  est  préconisé  au  nom  de  l’expérience  et,  l’imagination  aidant, 
l’expérience  thérapeutique  pourra  être  favorable  à  la  plus  insensée 
des  médications.  Qu’on  se  rappelle  ce  paysan  à  qui  son  médecin 
ayant  ordonné  une  purgation  lui  écrivit  la  formule  d’un  purgatif  en 
lui  disant  :  prenez-moi  cela,  ce  que  fit  notre  homme  en  avalant  le 
papier  dont  l’ingestion  fut  suivie  d’évacuations  abondantes,  et  l’on 
verra  qu’en  thérapeutie.  l’expérience  est  chose  extrêmement  difficile. 
On  peut  même  dire  que,  sans  la  raison  qui  la  guide,  elqui  la  dirige, 
l’expérience  en  thérapeutique  n’est  qu’un  marche-pied  de  l’ignorance 
quand  elle  n’est  pas  le  masque  du  charlatanisme. 

Après  Sérapion,  vint  Xeux'es  qui  a  fait  un  commentaire  assez 
étendu  sur  Hippocrate. 

Hèraclite  ,  de  Tarente,  est  un  mé'decin  remarquable  du  xxxixe 
siècle  qui  releva  beaucoup  l’éclat  de  la  secte  empirique.  Galien  le 
vante  beaucoup  pour  sa  bonne  foi  et  pour  sa  sincérité,  dans  la 
pratique  de  la  médecine.  Cœlius  Aurelianus  l’appelle  le  plus  esti¬ 
mable  dès  empiriques. 

Inspiré  par  les  doctrinés  d’ Hippocrate,  de  Dioclès  et  de  Praxa- 
goras,  ce  fut  un  sage  praticien.  Il  étudia  beaucoup  la  matière 
médicale,  et  les  médicaments  dont  il  donna  les  descriptions  et  mar¬ 
qua  les  propriétés  d’après  l’ expérience.  C’est  à  lui  qu’on  attribue 
le  premier  usage  de  Y  opium  dans  l’intention  de  calmer  les  douleurs 


429 


DE  L’EMPIRISME  ANCIEN 
et  de  procurer  le  sommeil.  Galien  l’estimait  assez  car  il  le  juge  en 
disant  :  «  Il  ne  parlait  jamais  contre  la  vérité  pour  défendre 
les  intérêts  de  sa  secte;  il  ne  rapportait  que  ce  qu'il  avait  expé¬ 
rimenté  lui-même ,  et  il  possédait  la  pratique  de  la  médecine 
aussi  bien  qu' aucun  autre  médecin  de  son  temps.  »  Tous  recon¬ 
nurent  ce  principe  qu’en  médecine  «  il  faut  observer  sans  jamais 
raisonner,  »  maxime  déplorable  qu’un  esprit  distingué  a  bien  de 
la  peine  à  suivre,  et  à  laquelle  la  foule  des  médécins  ne  peut  obéir 
sans  tomber  dans  les  pratiques  les  plus  grossières  et  les  plus  ridi¬ 
cules. 

Toutefois  en  proclamant  ainsi  la  nécessité  et  l’importance  de  l’ob¬ 
servation,  Philinus,  Sérapion  et  les  Empiriques  ne  se  bornèrent  pas 
seulement  à  exagérer  un  principe  admis  de  tous,  pratiqué  par  Hip¬ 
pocrate  et  ses  successeurs,  faussé  peut-être  par  des  esprits  trop  en¬ 
clins  à  l’hypothèse;  ils  donnèrent  à  l’observation  et  à  l’expérience 
médicales  des  règles  précises,  de  façon  à  créer  une  véritable  mé¬ 
thode  scientifique.  Leur  formule  d’observation  restée  comme  un 
bon  modèle  à  suivre,  se  trouve  dans  les  histoires  de  la  médecine, 
de  Leclerc,  de  Sprengel,  de  Renouard,  et  j’en  parlerai  plus  loin. 

Zopyrus  est  un  autre  empirique  qui  vivait  au  xxxixe  siècle.  Il 
pratiquait  à  la  cour  des  Ptolémées,  et  était  en  correspondance  avec 
Mithridate  VI  au  sujet  des  poisons  et  des  antidotes.  On  connaît  de 
lui  un  traité  des  plantes  vénéneuses,  et  il  disait  avoir  trouvé  un  an¬ 
tidote  général  ambrosia  qui  fut  essayé  avec  succès,  dit-on,  sur  plu¬ 
sieurs  criminels. 

D’après  Oribase,  Zopyre  avait  classé  les  médicaments  d’après  leur 
mode  d’action;  les  errhins,  les  diurétiques,  les  sudorifiques,  les 
astringents,  les  suppuratifs,  les  expectorants,  et  les  galactogènes,  etc., 
fait  important  pour  cette  époque  et  dont  s’inspirent  encore  les  clas¬ 
sifications  thérapeutiques  de  notre  époque. 

Theudas  ou  Theodas  est  cité  par  Galien  comme  un  des  meil¬ 
leurs  écrivains  empiriques  du  deuxième  siècle.  Son  contemporain 
Menodotus ,  empirique, comme  lui,  est  désigné  par  Galien  comme  un 
méchant  auteur  ayant  composé  de  très-gros  livres  chargeant  d’in¬ 
jures  les  médecins  des  autres  sectes.  Il  est  l’auteur  d’un  procédé 
philosophique  pour  arriver  à  la  vérité,  c’est'  YEpilogisme  ou  com¬ 
paraison. 

Lycus,  Eschion,  sont  aussi  rangés  parmi  les  sectateurs  de  l’Em¬ 
pirisme.  —  Tous  ces  auteurs  sont  antérieurs  à  Galieii  ;  mais  après 
lui  la  plupart  des  Empiriques  se  fondent  dans  son  Dogmatisme. 

Toutefois  des  Empiriques  se  montrent  encore  çà  et  là  professant 
la  doctrine  dans  son  étal  de  pureté.  Ainsi  Sextus Empiricus ,  mis  par 


430  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Leclerc  au  xxxvm6  ou  au  xxxixü  siècle,  aurait  vécu,  selon  Freind , 
au  11e  siècle,  sous  l’empire  d’Antonin  le  Pieux.  M.  Andral  le  place 
au  me.  Le  surnom  qu  il  porte  lui  vient  de  sa  philosophie  médicale. 
Son  principal  ouvrage  avait  pour  titre  :  Mémoires  Empiriques.  Il 
a  laissé  un  ouvrage  de  philosophie  contre  les  mathématiques  et  un 
autre  intitulé  Hypotyposes  ou  institutions  pyrrlioniennes,  dans 
lequel  il  passe  en  revue  toutes  les  connaissances  humaines  pour  in¬ 
diquer  ce  qu’elles  ont  de  certain  et  d’incertain. 

Cassius  Félix  a  été  rangé  par  Dezeimeris  au  nombre  des  Empi¬ 
riques.  Peut-être  serait-il  mieux  placé  parmi  les  éclectiques,  car  il 
se  montre  tour  à  tour  Hérophiléen,  Erasistratéen,  Méthodiste  et 
Empirique.  Il  vivait  au  commencement  du  Ier  siècle  au  temps  de 
Celse.  On  lui  doit  une  préparation  contre  la  colique  dans  laquelle 
entrait  du  suc  épaissi  de  pavot. 

Il  a  publié  des  problèmes  naturels  et  médicaux  en  84  proposi¬ 
tions  dans  lesquelles  se  trouve  quelque  chose  de  fort  remarquable 
pour  le  temps.  C’est  l’indication  de  la  paralysie  existant  dans  le  côté 
opposé  du  cerveau,  et  il  l’explique  en  disant  que  les  nerfs  qui 
tirent  leur  origine  de  la  hase  de  cet  organe  se  croisent  de  façon  que 
ceux  qui  viennent  de  la  partie  droite  vont  à  gauche,  tandis  que  ceux 
de  la  gauche  vont  se  rendre  à  la  droite  du  corps. 

L’Empirisme  de  la  seconde  époque,  celui  de  Phïlinus  et  de  ses 
disciples,  est  lepremier,  dit  Andral,  qui  ait  proclamé  en  principe  que 
la  médecine  ne  devait  avoir  qu’un  but,  là  guérison  des  malades,  et 
que  tout  ce  qui  ne  conduisait  pas  à  ce  résultat  devait  être  écarté. 
Peu  satisfait  de  ce  qu’avaient  dit  les  philosophes,  ou  découvert  les 
anatomistes,  il  avait  la  prétention  de  se  passer  des  raisonnements 
vantés  par  les  premiers  et  des  preuves  et  des  recherches  des  se¬ 
conds.  Toute  lumière  devait  venir  de  l’expérience  et,  pour  en  tirer 
tout  ce  qu’elle  renferme  d’utile  à  la  guérison  des  malades,  il  pro¬ 
clamait  qu’on  devait  agir  d’une  façon  particulière,  au  moyen  de 
trois  procédés  :  1°  l’observation,  2°  l’histoire,  et  3°  l’analogisme  ou 
Pépilogisme.  C’était  le  trépied  de  la  médecine  (Eloy),  trépied  de 
l’empirisme  (Sprengel).  Par  ces  différents  procédés  il  prétendait 
déterminer  les  ressemblances  et  les  différences  des  maladies  en 
même  temps  que  1  usage  des  remèdes  avantageux  et  inutiles  ou 
dangereux. 

1°  De  l  observation.  —  Le  mot  observation  pour  l’école  empiri¬ 
que  était  synonyme  d’ autopsie,  c’est-à-dire  voir  par  soi-même  ou 
par  ses  propres  yeux  (1). 


(1)  Voyez  Andral,  Union  méd.,  1853.  • 


DE  L’ EMPIRISME  ANCIEN 


431 


Dans  leurs  autopsies  ils  groupaient  et  réunissaient  un  certain 
nombre  de  phénomènes  pathologiques ,  s’enchaînant  les  uns  les 
autres  et  concourant  à  un  but  commun.  Cet  ensemble  de  phéno- 
mènes  constituait  un  concours ,  c’est-à-dire  un  assemblage  de  phé¬ 
nomènes,  G'jvtpoëY).  On  recherchait  ainsi  des  concours  dont  l’ensemble 
formait  la  maladie,  voao;,  et  si  cet  ensemble  de  phénomènes  se  pré¬ 
sentait  toujours  le  même,  il  recevait  un  nom  bien  défini. 

A  ce  problème  en  succédait  un  autre,  celui  de  la  médication, 
mais  il  était  interdit  de  se  préoccuper  de  la  cause  intime  ou  cachée 
de  la  maladie.  —  La  médication  devait  résulter  de  l’expérience, 
c’est-à-dire  du  hasard,  de  l’essai  ou  de  l’imitation  (Elov,  loc.,  cit., 
p.  141). 

Les  Empiriques  disaient  qu’il  ne  fallait  pas  attacher  une  trop 
grande  importance  à  un  seul  symptôme,  car  un  symptôme  isolé  pou¬ 
vait  appartenir  à  plusieurs  concours  et  ne  pas  mériter  de  médica¬ 
tion  particulière.  Ainsi  la  toux,  la  douleur  seule,  n’ont  que  peu 
d’importance,  mais  réunis  à  d’autres  symptômes,  leur  signification 
est  autre  et  entraîne  une  médication  différente. 

Malgré  cela  ils  étudiaient  chaque  symptôme  isolé  avec  le  plus 
grand  soin  pour  en  apprécier  la  valeur,  et  pour  savoir  à  quel  con  - 
cours  il  appartenait.  Ils  examinaient  les  matières  évacuées,  les  cra  - 
chats  pour  juger  leurs  qualités  d’après  leur  aspect,  et  pour  les  join¬ 
dre  à  d’autres  symptômes,  afin  d’en  faire  un  concours.  C’était  la 
double  méthode  de  l’analyse  et  de  la  synthèse  appliquée  à  l’étude 
de  la  maladie. 

Pour  eux.  les  symptômes  étàient  l’objet  d’une  étude  toute  spé¬ 
ciale  et  ils  distinguaient  entre  eux  : 

1°  Les  symptômes  communs  à  divers  concours  et  qu’on  rencontre 
très-souvent. 

2°  Les  symptômes  propres  à  un  seul  concours  qu’on  appellerait 
aujourd’hui  des  symptômes  pathognomoniques.  Ex.  :  la  matière 
expectorée  de  la  pneumonie. 

A  un  autre  point  de  vue,  ils  reconnurent  : 

1°  Des  symptômes  essentiels  à  un  concours. 

2°  Des  symptômes  variables ,  sans  que  poùr  cela  le  concours 
cesse  d’exister,  ce  qui  est  le  cas  ordinaire. 

3°  Des  symptômes  surajoutés  à  ceux  dont  l’ensemble  est  caracté¬ 
ristique.  Nous  les  appelons  aujourd’hui  des  épiphénomènes. 

Ils  divisaient  aussi  les  symptômes  d’après  leur  importance,  d’a¬ 
près  leur  intensité,  d’après  l’époque  de  leur  apparition  dans  le  con¬ 
cours,  d’après  leur  durée ,  enfin  d’après  les  modifications  qu’ils 
peuvent  subir  dans  leur  manifestation. 


432  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

De  l'histoire.  —  A  cetle  étude  du  concours  par  l 'observation 
succédait  l’histoire,  c’est-à-dire  le  rapprochement  des  symptômes, 
leur  enchaînement,  la  narration  des  phénomènes,  des  remèdes  et 
des  effets  produits. 

On  s’appliquait  à  grouper  les  symptômes  et  à  étudier  le  concours 
qui  en  résultait,  soit  à  son  début  dans  ses  circonstances  initiales, 
soit  dans  son  développement  ou  dans  son  évolution,  soit  enfin  dans 
ses  terminaisons.  On  devait  indiquer  sa  régularité,  ou  son  irrégu¬ 
larité,  sa  simplicité,  ou  son  état  de  complication,  ses  modifica¬ 
tions  sous  l’influence  de  l’âge,  du  sexe,  de  la  constitution,  de  la 
force  et  de  la  faiblesse ,  des  saisons,  des  climats  dont  l’importance 
était  si  grande  à  leurs  yeux  qu’il  en  résultait  des  pratiques  différentes. 

On  devait  explorer  non  pas  un  seul  organe,  mais  toutes  les  parties 
du  corps  et  toutes  les  fonctions. 

Si  les  empiriques  proscrivaient  entièrement  la  recherche  des 
causes  intimes  de  la  maladie,  à  la  manière  des  méthodiques,  ils  s’ap¬ 
pliquaient  à  découvrir  celles  qui  sont  évidentes  et  du  domaine  de 
l’observation.  Celles-ci  leur  paraissaient  très -importantes  à  décou¬ 
vrir  pour  prévenir  le  développement  de  quelques  états  morbides  ; 
ainsi  pouvait -on  faire  en  écartant  l’influence  du  froid ,  et  des 
miasmes  paludéens,  ou  en  neutralisant  certains  principes  morbi- 
'fiques  lorsqu’on  en  connaissait  l’origine.  Ex.:  la  morsure  d’un  chien 
enragé. 

Pour  cette  école,  l’étude  de  la  médecine  était -très-longue  et  très- 
difficile  en  raison  du  grand  nombre  d’observations  à  recueillir  pour 
instituer  les  unités  morbides.  Elle  exigeait  un  très-grand  nombre 
d’histoires  particulières,  et  comme  un  seul  homme  ne  pouvait  avoir 
assez  de  faits  à  lui  seul,  il  fallait  emprunter  ceux  des  autres.  C’était 
pour  elle  le  procédé  historique. 

Quand  ils  avaient  bien  des  fois  observé  le  même  concours,  et  qu’ils 
en  connaissaient  les  causes  évidentes,  les  complications  possibles,  et 
les  moyens 'divers  qui  avaient  le  mieux  réussi  à  le  combattre,  les 
empiriques  possédaient  un  théorème.  Les  plus  instruits  étaient 
ceux  qui  en  possédaient  le  plus,  et  c  était  là  la  preuve  d’une  plus 
grande  expérience  personnelle  et  d’une  science  plus  avancée. 

Chaque  théorème  recevait  un  nom,  les  plus  insignifiants  étaient 
les  meilleurs  et,  en  tout  cas,  ils  ne  devaient  rien  préjuger  sur  la 
nature  des  maladies. 

De  l  analogisme.  Ainsi  s’élaborâit  la  science  par  Y  observa¬ 
tion  et  l’histoire ,  mais  ce  n’était  pas  tout  pour  les  empiriques.  Très- 
sévères  dans  l’acceptation  des  faits  qui  devaient  être  très-nombreux 
et  recueillis  sans  idée  préconçue,  ils  avaient  ensuite  recours  à  l’a- 


DE  L’EMPIRISME  ANCIEN  433 

nalogisme  pour  éclairer  le  classement  et  la  thérapeutique  des  faits 

nouveaux.  C’est  ce  que  nous  appelons  maintenant  l’analogie.  _ 

Quand  un  fait  de  cette  nature  se  présentait  à  l’observation  on  le 
comparait  aux  faits  anciennement  observés  et,  selon  ses  analogies, 
on  se  croyait  en  droit  d’agir  en  conséquence. 

L’Empirisme  ainsi  méthodiquement  formulé  ne  pouvait  résister 
aux  coups  du  Dogmatisme  qui,  lorsqu’il  n’abuse  pas  du  droit  de 
raisonner,  donne  à  la  science  une  allure,  une  liberté  et  une  grandeur 
particulière.  Sans  cesse  harcelé,  et  déprécié,  l’un  de  ses  chefs,  Méno- 
datos,  voulut  y  introduire  un  élément  de  plus  par  l’usage  de  YÉpilo- 
gisme,  c’est-à-dire  la  raison  suppléant  à  l’insuffisance  des  sens  et  de 
l’expérience.  —  Il  est  évident  que  c’est  là  un  hommage  rendu  au 
dogmatisme  mais  dissimulé  sous  le  voile  d’une  dénomination  nou¬ 
velle.  L’expérience  à  laquelle  on  supplée  par  le  raisonnement  n’est 
pas  autre  chose  que  le  Dogmatisme,  et  la  différence  des  méthodes 
disparait  dès  qu’elles  se  confondent  dans  leurs  procédés. 

Quoi  qu’il  en  soit,  l’Épilogisme  était  destiné  à  renforcer  par  la  rai¬ 
son  les  données  insuffisantes  de  l’expérience  et  du  témoignage  des . 
se.ns.  Ainsi  les  phénomènes  d’une  maladie  étant  cachés  dans  la  pro¬ 
fondeur  du  corps,  on  cherchait  à  les  deviner  et  on  faisait  des  suppo¬ 
sitions  quelquefois  exactes,  souvent  erronées,  mais  en  tout  cas  con¬ 
traires  aux  vrais  principes  de  la  méthode  expérimentale.  Dans  un 
cas  de  gêne  de  respiration,  à  l’aide  du  phénomène  appréciable, 
dyspnée ,  l’épilogisme  concluait  à  une  cause  cachée  qui  était  la  lésion 
des  organes  respiratoires;  ailleurs  sur  un  homme  qui  souffrait  de  la 
vessie  d’une  certaine  manière,  comme  l’expérience  antérieure  avait  ap¬ 
pris  que  dans  ce  cas  il  y.  avait  des  calculs  dans  la  vessie,  l’épilogisme 
disait,  sans  voir  ni  toucher  le  calcul  et  à  l’aide  de  la  raison,  qu’il 
existait  un  calcul  vésical. 

C’est  au  moyen  de  l’expérience  ainsi  réglementée  que  l’Empirisme 
avait  formé  des  groupes  de  symptômes  caractérisant  des  concours , 
ou  maladies  ou  unités  morbides  dont  il  restait  ensuite  à  chercher 
le  traitement,  but  principal  de  la  médecine.  —  Toutes  les  défini¬ 
tions  de  la  maladie  devaient  consister  dans  une  exposition  abrégée 
des  symptômes  principaux,  sans  faire  intervenir  le  problème  de  sa 
nature  intime.  On  ne  devait  pas  dire  la  pneumonie  est  une  inflam¬ 
mation  des  poumons,  mais  la  pneumonie  est  un  mal  où  s’observent 
tels  et  tels  phénomènes  caractéristiques.  C’est  la  méthode  employée 
de  nos  jours  pour  beaucoup  de  maladies,  mais  cela  ne  sè  fait  pas 
d’une  façon  systématique,  et  on  évite  de  le  faire  quand  la  nature 
d’un  mal  est  bien  connue.  Ce  n’est  pour  notre  époque  qu’un  moyen 
de  dissimuler  son  ignorance  des  causes. 


434  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

La  thérapeutique  des  Empiriques  était  toute  fondée  sur  1  expé¬ 
rience,  et  c’est  parlé  qu’elle  ëst  tombée  dans  le  ridicule.  Il  il  y  avait 
pas  à  raisonner  sur  la  nature  et  les  propriétés  des  substances  em¬ 
ployées.  Chercher  pourquoi  un  remède  calme,  ou  bien  pourquoi  un 
autre  fait  uriner,  était  une  perte  de  temps  inutile.  Il  ne  fallait  que 
guérir  et  les  remèdes  dont  le  hasard  avait  démontré  l’utilité,  ou  que 
l’analogie  recommandait  à  la  pratique,  devaient  être  employés .  De  là . 
aux  pratiques  superstitieuses  et  absurdes,  à  l’usage  des  substances 
les  plus  repoussantes  et  de  la  polypharmacie,  il  n’y  avait  qu’un  pas  et 
la  méthode  empirique,  si  utile  pour  empêcher  les  écarts  de  la  raison 
dans  les  recherches  scientifiques,  vint  échouer  sur  l’écueil  de  la 
pratique  médicale.  Du  premier  coup,  les  Empiriques  allèrent  au  fond 
de  leur  doctrine,  et  se  livrant  aux  pratiques  les  plus  repoussantes 
et  les  plus  absurdes,  ils  tombèrent  clans  le  discrédit,  de  sorte  que 
leur  nom  est  devenu  pour  toujours  synonyme  d’ignorant  et  de  char¬ 
latan. 

Rien  n’est  plus  mérité.  Tout  le  monde  fait  de  la  médecine,  les 
prêtres  les  religieuses,  les  gens  du  monde,  les  somnambules,  les 
magnétiseurs,  chacun  a  une  formule  de  remède  à  offrir  à  ceux  qui 
souffrent,  et  cela  au  nom  dé  l’expérience  et  des  succès  antérieurs 
obtenus  dans  des  conditions  analogues.  Les  médecins  eux-mêmes, 
qui  ne  pratiquent  qu’au  moyen  d’un  livre  de  formules  plus  ou  moins 
recommandées  par  l’expérience  antérieure,  sont  de  meilleurs  empi¬ 
riques,*  mais  ne  sont  que  des  empiriques*,  et  il  devient  évident  que  si 
lé  témoighagne  des  sens  est  la  base  de  la  médecine  pratique,  ceux 
qui  n’y  joignent  pas  les  secours  de  la  raison  se  réduisent  à  la  con¬ 
dition  du  premier  venu  qui  conseille  contre  la  cécité  le  remède 
qu’un  autre  lui  a  donné.  —  Tout  lu  mondé  est  capable  de  faire  de 
l’Empirisme  et  de  prescrire  aveuglément  des  remèdes  vantés  contre 
une  maladie,  mais  le  savant  qui  raisonne  ce  qu’il  fait  est  seul  capa¬ 
ble  de  juger  et  de  faire  ce  qui  convient  pour  guérir.  Or  celui-là  tout 
en  s’aidant  de  l’expérience  ne  sera  jamais  un  Empirique.  Si  l’in¬ 
fluence  de  l’Empirisme  systématique  des  hommes  éminents  a  tou¬ 
jours  été  le  point  de  départ  des  plus  grossières  pratiques  médicales, 
il  a  aussi  été  le  signal  des  recherches  thérapeutiques  importantes 
sur  l’efficacité  des  remèdes.  Ainsi,  lors  du  début  de  la  seconde  secte 
empirique  en  même  temps  qu  on  vit  les  médications  les  plus  gros¬ 
sières  se  succéder  et  régner,  il  parut  quelques  ouvrages  de  matière 
médicale  qui  sont  restés  célèbres,  et  dont  je  parlerai  plus  loin. 

Le  De  herboribus  virtutibus  A’Apulenius  Celsus,  médecin  qui 
vécut  sous  Tibère;  un  livre  sur  les  médicaments  de  Ménécrate,  qui 
vivait  à  la  même  époque  et  auquel  on  doit  f  emplâtre  diachylon;  le 


DE  L’EMPIRISME  ANCIEN  435 

pharmaca  écrit  par  Asclepiades  pharrftacien  durant  le  premier 
siècle  ;  l’ouvrage  sur  les  médicaments  aisés  à  préparer  par  Apol¬ 
lonius  d’Antioche;  sur  la  composition  des  médicaments  par  Criton 
cité  par  Galien  ;  le  recueil  de  médicaments  par  Scrïbonius  Lar- 
gus,  empirique  très- célèbre  qui  vivait  sous  Claude;  le  recueil  de 
médicaments  d’ Andromaque  de  Crète,  qui  vécut  sous  Néron  et  où 
se  trouve  ce  fameux  Antidote  nommé  Galène  ou  Tranquille,  et 
qui  est  depuis  connu  sous  le  nom  de  Thériaque,  ce  qui  veut  dire 
spécial  aux  bêtes  sauvages,  parce  qu’elle  était  l’antidote  de  toutes 
les  morsures  venimeuses  ;  la  matière  médicale  de  Dioscoride, 
médecin  au  temps  de  Néron,  ayant  voyagé  avec  les  légions  romaines 
et  avant  recueilli  un  grand  nombre  d’indications  sur  des  substan¬ 
ces  empruntées  aux  trois  règnes  et  usitées  en  médecine,  sont  les 
plus  connus.  Le  dernier  est  le  plus  important  des  ouvrages  de 
thérapeutique  laissés  par  l’antiquité  et  il  a  été  fort  en  honneur  jus¬ 
qu’à  la  fin  du  xvie  siècle. 

Dans  ce  livre  où  Dioscoride  donne  le  nom  des  substances  à  em¬ 
ployer,  leur  synonymie,  leur  description  succincte,  il  n’y  a  pas 
moins  de  6  à  700  plantes  dont  il  indique  les  propriétés  médicales. 
Il  nous  a  aussi  laissé  un  ouvrage  sur  les  poisons  connus  et  sur  les 
virus,  sur  les  venins  et  sur  les  antidotes  célèbres  que  l’on  peut 
considérer  comme  Un  traité  de  toxicologie. 

Ces  ouvrages  joints  à  son  livre  sur  les  remèdes  faciles  à  se  pro¬ 
curer  où  il  démontre  l’importance  des  remèdes  indigènes,  joint  à 
quelques  chapitres  de  matière  médicale  de  Pline  l’Ancien,  repré¬ 
sentaient  bien  l’état  de  la  thérapeutique  au  premier  siècle  de  l’ère 
chrétienne,  à  l’époque  du  déclin  de  la  seconde  secte  Empirique. 

Galien  joint  aux  empiriques  différents  personnages,  tels  que  Cal- 
liclès;  Diodore,  Lycus,  Aeschrion,  mais  Leclerc  lui  conteste  cette 
appréciation  pour  les  trois  premiers.  Quant  à  Aeschrion,  conci¬ 
toyen  et  maître  de  Galien,  le  jugement  est  irrévocable,  et  on  lui  doit 
un  remède  contre  la  rage  que  Galien  a  fait  connaître  et  qu’il  cite 
avec  un  véritable  honneur.  Personne  ne  voudra  me  croire  quand 
j’en  aurai  dit  la  nature.  C’était  de  la  poudre  d’écrevisses  grillées 
toutes  vivantes  ! 

On  ne  sait  pas  après  Galien  quels  sont  les  Empiriques  restés  cé¬ 
lèbres.  Un  seul  est  cité  par  Leclerc.  C’est  Marcellus,  surnommé 
Y  Empirique,  qui  vivait  sous  Tbéodose  à  la  fin  du  ne  siècle,  et  il  a 
laissé  un  recueil  de  médicaments  pour  toutes  les  maladies.  Il  est 
probable  qu’il  y  en  a  eu  bien  d’autres,  mais  ils  n’ont  rien  laissé  qui 
les  désigne  particulièrement  à  l’attention  des  modernes  ou  ce  qu’ils 
ont  laissé  ne  leur  a  pas  survécu. 


436  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

L’Empirisme  est  arrivé  jusqu’à  nous  ;  c’est  une  secte  qui  ne  pé¬ 
rira  jamais,  car  elle  est  le  refuge  des  ignorants  ou  des  charlatans  qui 
se  couvrent  de  son  nom,  mais,  dans  sa  forme  ancienne,  elle  ne  peut 
être  le  principe  des  savants  qui  raisonnent  leurs  connaissances. 


CHAPITRE  II 

APPRÉCIATION  DE  L’EMPIRISME  ANCIEN 

Si  l’Empirisme  peut  avoir  la  prétention  d’arriver  à  la  découverte 
de  la  vérité  sans  les  secours  de  la  raison  il  lui  arrive  bien  souvent 
de  n’être  que  le  manteau  de  l’erreur,  le  masque  de  l’ignorance  am¬ 
bitieuse  d’agir  et  le  refuge  du  scepticisme  qui  rabaisse  les  esprits 
éclairés  au  niveau  des  êtres  privés  d’éducation.  —  Il  est  tout  natu¬ 
rel  qu’un  individn  s’adresse  à  son  semblable  pour  connaître  la  ma¬ 
nière  de  cultiver  la  vigne  et  le  blé,  de  faire  le  pain  et  le  vin,  de 
fabriquer  un  outil,  de  bâtir  une  maison,  d’élever  des  animaux  et  de 
conduire  ou  de  dompter  un  cheval,  de  construire  une  machine,  etc., 
car  avant  toute  science  les  premiers  besoins  de  l’homme  ont  été  sa¬ 
tisfaits  par  les  tentatives  de  l’Empirisme.  Comment  fait-on  ceci? 
Comment  fait-on  cela  ?  De  quelle  manière  arrive-t-on  à  ce  ré¬ 
sultat?  Telles  sont  les  questions  que  s’adressent  et  que  s’adresse¬ 
ront  toujours  les  ignorants  et  les  savants,  qui  ne  savent  pas  tout  et, 
en  beaucoup  de  cas,  il  suffit  de  connaître  les  moyens  de  faire  une 
chose  pour  l’exécuter  à  son  tour  sans  raisonner  aucune  de  ses  actions. 

Pour  les  choses  matérielles  et  industrielles,  l’Empirisme  est  cer¬ 
tainement  la  source  de  tout  véritable  progrès,  et  le  tâtonnement  plus 
que  la  raison  est  en  beaucoup  de  circonstances  l’origine  des  per¬ 
fectionnements  introduits  par  l’ouvrier.  Il  n’en  est  pas  de  même 
dans  les  choses  de  l’esprit,  de  la  morale,  de  la  religion  et  de  l'intel¬ 
ligence.  En  effet,  tous  les  hommes  ont  en  eux  une  lumière  inté¬ 
rieure,  la  conscience,  égale  pour  tous  et  présente  en  tous  lieux,  qui 
les  éclaire  et  leur  apprend  leurs  devoirs  vis-à-vis  de  Dieu,  de  leurs 
semblables  et  d’eux-mêmes.  Tous  ont  en  partage  la  raison  qu’ils 
peuvent  cultiver  avec  plus  ou  moins  de  succès,  et  qui  varie  selon  les 
individus,  dont  la  force  dépend  de  l’éducation  et  de  l’organisa¬ 
tion  physique.  Ici,  l’expérience  est  quelque  chose,  mais  ce  n’est  pas 
tout.  En  en  faisant  le  meilleur  conseiller  de  l’intelligence  nous  lui 
faisons  l’honneur  qu’elle  mérite,  mais  toute  autre  place,  supérieure 
ou  inférieure,  serait  usurpée  ou  injuste. 


DE  L’EMPIRISME  ANCIEN  437 

La  médecine  est  à  la  fois  une  science  morale  et  physique.  A  ce  titre 
l’expérience  qui  doit  servir  à  éclairer  sa  marche,  à  faciliter  ses  pro¬ 
grès  et  à  étendre  ses  domaines  ne  saurait  devenir  son  seul  et  unique 
appui.  Que  le  chirurgien,  dans  ses  procédés  opératoires,  proclame 
l’expérience  son  seul  guide  pour  affirmer  que  la  section  d’un  mem¬ 
bre  dans  le  milieu  de  son  étendue  est  préférable  à  sa  désarticula¬ 
tion,  ou  que  tel  genre  d’incision  est  préférable  à  tel  autre  ou  qu’il 
vaut  mieux  cet  instrument  que  celui-là,  rien  de  mieux,  ici  l’expé¬ 
rience  est  souveraine  maîtresse,  car  il  s’agit  de  choses  matérielles  et 
manuelles,  mais  lorsqu’il  est  question  d’une  maladie  et  d’un  malade, 
deux  termes  essentiellement  variables,  l’une  par  son  étendue.,  son 
siège,  sa  nature,  son  ancienneté,  etc.,  l’autre  par  sa  constitution,  son 
tempérament,  son  âge,  ses  idiosyncrasies,  etc.,  c’est  à  la  raison,  seule 
juge  de  ces  conditions  multiples,  qu’il  faut  en  référer  pour  guider 
l’expérience.  Dans  les  cas  de  ce  genre,  une  formule  expérimentale 
curative,  générale,  est  impossible  à  trouver,  et  là  où  il  n’y  a  pas 
seulement  de  maladie  à  guérir,  mais  encore  des  malades  à  traiter, 
le  médecin  cherche  ses  indications  en  dehors  des  phénomènes  qui 
tombent  sous  le  sens. 

Il  faut  le  dire  sans  détour,  avec  toute  la  sincérité  et  l’impartialité 
qu’exige  l’histoire,  l’Empirisme  médical  antique,  né  de  l’alliance 
du  scepticisme  et  de  l’ignorance,  est  la  condamnation  régulière  de 
la  raison,  en  tant  que  moyen  de  recherche  de  la  vérité.  Si  la  raison 
confirme  l’expérience,  disent  les  Empiriques,  elle  est  inutile  et  si 
elle  la  contredit  elle  est  dangereuse  et,  par  conséquent,  il  faut  s’en 
tenir  à  l’expérience. 

C’est  donc  au  point  de  vue  tout  spécial  de  la  proscription  du 
raisonnement  en  médecine  qu’il  faut  juger  l’ancien  Empirisme, 
sinon  la  critique  s’égarerait  sur  un  Empirisme  de  fantaisie  qui  ne 
serait  pas  celui  de  l’Histoire.  Il  est  bien  évident  qu’Hippocrate  et  ses 
disciples,  Naturistes  ou  Dogmatiques,  n’ont  en  aucune  façon  re¬ 
poussé  les  lumières  de  l’expérience  et  de  l’observation.  Il  est  bien 
certain  qu’il  en  est  de  même  des  Méthodiques  et  personne  au 
monde  n’a  jamais  eu  l’idée  d’agir  systématiquement  contre  les  don¬ 
nées  de  l’expérience.  Pour  soutenir  l’utilité  de  l’expérience,  ce 
qu’aucun  médecin  n’a  jamais  mis  en  doute,  et  pour  en  faire  une  doc¬ 
trine  médicale  et  une  méthode  scientifique,  militante,  agressive,  il 
faut  qu’on  y  trouve  une  idée  qui  distingue  cette  expérience  de  l’Em¬ 
pirisme,  en  tant  que  secte  spéciale,  de  l’expérience  des  dogmatiques 
et  des  néthodistes.  Cette  idée  dont  nous  aurons  à  apprécier  la  jus¬ 
tesse  c’est,  nous  l’avons  dit  :  la  proscription  de  la  raison. 

En  faisant  à  l’esprit  humain  cette  injure  de  proclamer  son  im- 


438  HISTOIRE  RE  LA  MÉDECINE 

puissance  radicale  dans  la  recherche  de  la  vérité,  Philinus,  Sérapion 
et  leurs  disciples,  ont  assumé  sur  eux  une  responsabilité  tellement 
lourde  à  porter  qu’ils  en  ont  été  anéantis,  et  que,  maigre  les  services 
rendus  à  la  science  par  la  méthode  d’observation  dont  ils  se  sont 
faits  les  défenseurs,  il  n’est  personne  aujourd’hui  qui  ose  soutenir 
avec  eux  que  le  raisonnement,  l’anatomie  et  la  physiologie  soient 
inutiles  à  la  médecine.  Tous  ceux  qui  vantent  1  Empirisme  sont 
obligés  d’ajouter  aussitôt  :  éclairé  par  la  raison  sous  peine  de 
rentrer  dans  la  théorie  de  ces  gens  qui  ont  un  remède  à  offrir  à  tous 
ceux  qui  souffrent,  parce  que  ce  remède  a  réussi  à  une  personne 
qu’ils  ne  connaissent  pas  et  qui  est  liée  avec  un  de  leurs  amis.  Il  y 
a  donc  deux  Empirismes,  l’un  qui  ne  raisonne  pas  et  qui  proscrit  la 
raison  de  sa  médecine  :  c’est  Y  Empirisme  antique,  et  l’autre  qui 
prétend  s’aider  du  raisonnement:  c’est  Y  Empirisme  raisonné ,  doc¬ 
trine  qui  n’a  pas  de  raison  d’être,  qui  est  toute  dans  son  titre,  em¬ 
ployé  comme  machine  de  guerre  dans  la  polémique,  car  il  n’est  pas 
de  dogmatique,  c’est-à-dire  de  médecin  raisonnant,  qui  ne  prouve  la 
justesse  de  ses  raisonnements  par  l’expérience. 

Cela  étant  dit,  voyons  quels  ont  été  les  jugements  de  Celse  et  de 
Galien,  sur  l’Empirisme  antique,  puis  nous  compléterons  ce  que  nous 
venons  de  dire  par  quelques  réflexions  critiques. 

Voici  comment  s’exprime  Celse  : 

«  Ceux  qui  se  nomment  Empiriques ,  parce  qu’ils  s’appuient  sur 
l’expérience  regardent  bien  comme  nécessaire  la  connaissance  des 
causes  évidentes  ;  mais  ils  soutiennent  qu’il  est  oiseux  d’agiter  la 
question  des  causes  occultes  et  des  actions  naturelles ,  attendu  que 
la  nature  est  impénétrable  ;  et  la  preuve  qu’on  ne  peut  la  compren¬ 
dre,  c’est  la  discorde  qui  règne  dans  cette  discussion,  puisque  ni  phi¬ 
losophes,  ni  médecins  n’ont  jamais  pu  sur  ce  point  se  mettre  d’àccord 
entre  eux.  En  effet,  pourquoi  se  ranger  au  sentiment  d’Hippocrale 
plutôt  qu’à  celui  d’Herophile,  à  celui  d’Herophile  plutôt  qu’à  l’opi¬ 
nion  d’Âsclepiade  ?  Si  l’on  a  égard  aux  raisonnements  ils  paraissent 
tous  également  plausibles  ;  si  l’on  tient  compte  des  guérisons,  tous 
les  médecins  ont  ramené  des  màlades  à  la  santé.  On  ne  peut  donc 
rejeter  les  objections,  ni  l’autorité  des  uns  et  des  autres.  Si  l’art  de 
raisonner  faisait  les  médecins,  il  n’y  en  aurait  pas  de  plus  grands 
que  les  philosophes;  mais  ils  ont  en  excès  la  science  des  mots,  et 
n’ont  point  celle  qui  guérit.  La  médecine  d’ailleurs  varie  selon  les 
lieux,  et  sera  différente  à  Rome,  en  Égypte  ou  dans  la  Gaule  :  Si 
pourtant  les  mêmes  causes  engendraient  partout  des  maladies  sem¬ 
blables,  les  mêmes  remèdes  devraient  partout  convenir.  Souvent  en¬ 
core  la  cause  se  montre  évidente,  comme  dans  les  cas  d’ophthalmie 


4M  9 


DE  L’EMPIRISME  ANCIEN 
et  de  blessures,  sans  que  cela  conduise  au  moyen  curatif .  Si  les  cau¬ 
ses  évidentes  ne  peuvent  guider  la  science,  celles  qui  sont  douteuses 
le  pourront  bien  moins  encore  :  et  puisqu’il  n’y  a  là  qu’incertitude  et 
mystère,  mieux  vaut  s’appuyer  sur  les  choses  certaines  et  reconnues, 
celles  qui  dans  le  traitement  des  maladies  ont  reçu  la  sanction  de 
l’expérience.  Il  en  est  ainsi  pour  tous  les  arts  :  c’est  par  la  pratique 
et  non  par  la  controverse  qu’on  devient  agriculteur  ou  pilote.  On  doit 
croire  que  la  médecine  peut  se  passer  de  ces  conjectures,  puisqu’ a- 
vec  des  opinions  contraires  on  a  vu  les  médecins  réussir  également 
à  sauver  leurs  malades.  S’ils  ont  obtenu  ce  résultat,  ce  n’est  pas  en 
vertu  des  causes  occultes  et  des  actions  naturelles  qu’ils  expliquent 
diversement,  mais  parce  que  chacun  d’eux  avait  découvert  par  expé¬ 
rience  la  marche  à  suivre  dans  le  traitement.  Il  n’est  pas  vrai  qu’à 
son  origine  la  médecine  ait  été  la  conséquence  des  questions  qu’on 
s’était  posées,  car  elle  est  née  de  l’observation  des  faits.  Parmi  les 
malades  qui  n’avaient  pas  encore  de  médecins,  les  uns,  livrés  à  leur 
intempérance,  ayant  pris,  des  aliments  dès  les  premiers  jours,  et  les 
autres  s’étant  abstenus  par  répugnance,  on  remarqua  que  la  maladie 
de  ces  derniers  en  recevait  plus  de  soulagement;  de  même  on  voyait 
des  malades  dont  les  uns  avaient  mangé  pendant  la  fièvre,  d’autres 
peu  de  temps  avant  l’accès,  et  d’autres  seulement  après  la  rémission 
complète,  et  ceux-ci  s’en  trouvaient  infiniment  mieux  ;  enfin,  les  uns 
mangeant  avec  excès  au  début  du  mal,  et  les  autres  prenant  peu  de 
nourriture,  ceux  qui  s’étaient  gorgés  d’aliments  ajoutaient  par  cela 
même  au  danger  de  leur  état.  Chaque  jour  des  accidents  semblables  se 
reproduisant,  des  observateurs  attentifs  prirent  soin  de  noter  les 
moyens  qui  réussissaient  le  mieux  dans  la  plupart  de  ces  cas,  et  com¬ 
mencèrent  à  les  prescrire  aux  malades.  C’est  ainsi  que  la  médecine 
a  pris  naissance,  et  qu’ayant  pour  exemples  le  rétablissement  des  uns 
et  la  mort  des  autres,  elle  a  pu  discerner  ce  qui  était  salutaire  ou  per¬ 
nicieux.  Puis,  les  remèdes  étant  déjà  trouvés,  les  hommes  se  sont 
mis  à  disserter  sur  leur  emploi.  Donc  la  médecine  n’est  pas  venue 
après  le  raisonnement,  mais  le  raisonnement  après  la  médecine.  La 
théorie  d’ailleurs  confirme  l’expérience  ou  la  contredit  :  si  elle 
n'apprend  rien  de  plus,  elle  est  inutile,  et  nuisible  si  elle  enseigne 
autre  chose.  Sans  doute  il  a  fallu  d’abord  avec  un  soin  extrême  éprou¬ 
ver  les  vertus  des  médicaments  ;  mais  elles  sont  aujourd’hui  bien  re¬ 
connues,  et  comme  on  n’a  plus  à  découvrir  de  nouvelles  espèces  de 
maladies,  on  n’a  pas  à  rechercher  une  médication  nouvelle.  S’il  se 
présente  maintenant  quelque  affection  ignorée,  le  médecinne  doit  pas, 
pour  cela,  remonter  aux  causes  obscures,  mais  examiner  aussitôt  de 
quelle  maladie  connue  celle-ci  se  rapproche  le  plus,  pour  lui  ap- 


440  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

pliquer  les  remèdes  qui  souvent  ont  été  suivis  de  succès  dans  des 
cas  à  peu  près  semblables.  En  procédant  ainsi  par  analogie,  on 
arrivera  sûrement  au  traitement  convenable.  Ce  n  est  pas  à  dire 
pourtant  que  la  réflexion  soit  inutile  au  médecin,  et  que  1  animal 
sans  raison  puisse  exercer  l’art  de  guérir  •,  mais  on  prétend  que 
toutes  les  conjectures  sur  les  causes  cachées  ne  vont  pas  au  fait,  et 
qu’il  est  moins  important  de  connaître  ce  qui  engendre  la  maladie 
que  ce  qui  la  guérit.  De  même  il  vaut  mieux  ignorer  comment  se 
fait  la  digestion  et  savoir  ce  qui  se  digère  le  mieux,  quelle  que  soit 
la  manière  dont  cette  fonction  s’accomplit,  par  coction,  ou  par  simple 
dissolution.  Au  lieu  d’interroger  les  causes  de  la  respiration,  il  est 
préférable  de  chercher  les  moyens  d’en  faire  cesser  la  gêne  et  la 
lenteur;  et,  plutôt  que  de  se  demander  à  quoi  tiennent  les  batte¬ 
ments  des  artères,  il  convient  d’étudier  la  valeur  des  signes  fournis 
par  les  variétés  du  pouls.  Or,  ces  notions  nous  viennent  de  l’ex¬ 
périence.  Dans  toutes  les  discussions  de  ce  genre  on  peut  discourir 
également  pour  et  contre,  et  triompher  par  son  esprit  et  son  élo¬ 
quence,  les  malades  cependant  ne  se  guérissent  point  avec  de  belles 
paroles,  mais  avec  le  secours  des  médicaments  :  un  homme  privé 
du  don  de  s’exprimer ,  mais  versé  dans  la  pratique;  serait  certes 
un  plus  grand  médecin  que  s’il  avait  cultivé  l’art  de  bien  dire  sans 
s’appuyer  sur  l’expérience.  Jusque-là  ces  diverses  théories  ne  sont 
qu’inutiles  ;  mais  ce  qui  est  cruel,  c’est  d’ouvrir  les  entrailles  à  des 
hommes  vivants  et  de  faire  d’un  art  conservateur  de  la  vie  hu¬ 
maine  l’instrument  d’une  mort  atroce,  surtout  quand  les  questions 
qu’on  essaye  de  résoudre  à  l’aide  de  ces  affreuses  violences,  ou  de¬ 
meurent  complètement  insolubles  ou  pourraient  être  éclaircies  sans 
crime.  Car  la  couleur,  le  poli,  la  mollesse,  la  dureté  et  les  autres 
conditions  des  organes  ne  restent  point,  sur  le  sujet  qu’on  vient 
d’ouvrir,  ce  qu’elles  étaient  avant  les  incisions;  et  puisque  chez 
ceux  qui  n’ont  point  à  les  souffrir,  la  crainte,  la  douleur,  la  faim, 
une  indigestion,  la  fatigue  et  mille  autres  légères  incommodités 
viennent  souvent  modifier  tous  ces  caractères,  il  est  bien  plus  à 
croire  que  les  parties  intérieures,  douées  d’une  délicatesse  plus 
grande,  et  qui  ne  sont  pas  appelées  à  recevoir  la  lumière,  seront 
profondément  altérées  par  des  blessures  si  graves  et  une  mort  si 
violente.  Quelle  folie  de  s’imaginer  que,  sur  l’homme  mourant  ou 
déjà  mort,  les  choses  vont  demeurer  les  mêmes  que  pendant  la  vie! 
On  peut,  il  est  vrai,  ouvrir  à  un  homme  vivant  le  bas  ventre  qui 
renferme  des  organes  moins  importants  ;  mais  dès  que  le  scalpel  en 
remontant  vers  la  poitrine  aura  divisé  Ja  cloison  transversale  (dia¬ 
phragme  des  Grecs)  qui  sépare  les  parties  supérieures  des  inférieures, 


DE  L’EMPIRISME  ANCIEN  441 

cet  homme  rendra  lame  au  même  instant.  C’est  ainsi  que  le  méde¬ 
cin  homicide  parvient  à  découvrir  les  viscères  de  la  poitrine  et  du 
ventre  ;  mais  ils  se  présentent  à  lui  tels  qu’ils  étaient  vivants  :  de 
sorte  qu’il  a  bien  pu  égorger  son  semblable  avec  barbarie,  mais 
non  pas  savoir  dans  quelles  conditions  se  trouvent  nos  organes  lors¬ 
que  la  vie  les  anime.  S’il  en  est  quelques-uns  cependant  que  le  re¬ 
gard  puisse  pénétrer  avant  la  mort,  le  hasard  ne  les  offre-t-il  pas 
souvent  au  médecin  ?  Les  gladiateurs  dans  l’arène,  le  soldat  dans 
un  combat,  le  voyageur  assailli  par  des  brigands,  ne  sont-ils  pas 
quelquefois  atteints  de  blessures  qui  laissent  voir  à  l’intérieur  telle 
partie  chez  celui-ci,  telle  autre  chez  celui-là  ?  Si  bien  que  sans 
manquer  à  la  prudence,  le  praticien  peut  apprécier  le  siège,  la  posi¬ 
tion,  l’arrangement,  la  forme  et  les  autres  qualités  des  organes,  tout 
en  ayant  pour  but  non  le  meurtre,  mais  la  guérison;  et  de  la  sorte 
il  ne  doit  qu’à  son  humanité  les  lumières  que  les  autres  n’obtien¬ 
nent  que  par  des  actes  impitoyables.  Ces  raisons  conduisent  à  re¬ 
garder  comme  inutile  même  la  dissection  des  cadavres.  Cette  opé¬ 
ration  sans  doute  n’est  pas  cruelle,  mais  elle  est  repoussante,  et 
la  plupart  du  temps  ne  met  sous  les  yeux  que  des  organes  changés 
par  la  mort,  tandis  que  ce  traitement  enseigne  tout  ce  qu’il  est 
possible  de  connaître  pendant  le  vie.  »  ( Traduction  de  Gelse  par 
des  Etangs,  page  4.) 

Voici  maintenant  le  jugement  de  Galien  : 

Dans  son  livre  :  Des  sectes  aux  étudiants ,  Galien  commence  par 
faire  connaître  la  méthode  des  Empiriques  pour  trouver  les  remèdes 
par  le  hasard,  par  l’improvisation,  par  l’imitation,  par  l’autopsie, 
l’histoire  et  le  passage  du  semblable  au  semblable  indiqués  pré¬ 
cédemment.  Il  indique  ensuite  les  objections  que  s’adressent  réci¬ 
proquement  les  méthodistes,  les  dogmatiques  et  les  empiriques,  et 
dans  le  livre  suivant  :  «  De  la  meilleure  secte,  à  Thrasybule,  »  il 
revient  avec  plus  de  détails  sur  le  même  sujet  pour  faire  connaître 
les  bases  de  l’empirisme  qu’il  doit  réfuter.  Pour  lui  sans  le  raison¬ 
nement  l’institution  du  traitement  d’après  le  concours  des  symp¬ 
tômes  est  inutile. 

«  Celui  qui  contredit  les  .empiriques  doit  réfuter  de  deux  ma¬ 
nières  l’observation  du  traitement  d’après  le  concours  des  symp¬ 
tômes,  car  l’observation  des  facultés  d’un  médicament  est  commune 
à  toutes  les  sectes,  tandis  que  l’observation  d’après  les  symptômes 
est  propre  aux  empiriques.  En  effet,  il  faut  ou  supprimer  cette  ob¬ 
servation  comme  tout  à  fait  impossible,  ou  accorder  qu’elle  est  pos¬ 
sible  mais  seulement  avec  l’intèrvention  du  raisonnement.  Et 
d’abord,  on  démontrera  de  la  manière  suivante  que  cette  observa- 


442  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

lion  sans  l’intervention  du  raisonnement  est  impossible.  Les  empi¬ 
riques  conviennent  qu’ils  n’observent  pas  le  traitement  d’après  tous 
les  symptômes  qui  se  présentent,  ainsi  ils  affirment  par  exemple 
qu’ils  ne  l’observent  pas  sur  la  qualité  d’être  jaune  ou  blanc,  ou 
camus  ou  aquilin,  bien  qu’ils  tiennent  un  certain  compte  de  la  dif¬ 
férence  des  couleurs,  comme  chez  les  ictériques,  ou  de  la  forme, 
comme  dans  ces  cas  de  fracture  et  de  luxation,  mais  non  pas  des 
qualités  que  nous  venons  d’énumérer,  a. 

«  De  même,  disent-ils,  que  ceux  pour  qui  le  traitement  se  déduit 
de  l’indication,  ne  soutiennent  pas  que  tout  sert  à  l’indication  (car 
suivant  les  méthodiques  quelques-uns  des  phénomènes  fournissent 
des  indications,  mais  non  pas  tous,  et,  suivant  les  dogmatiques,  il 
en  est  ainsi  pour  quelques-unes  des  choses  cachées),  de  même  les 
Empiriques  prétendent  que  l’observation  ne  se  base  pas -sur  tous 
les  symptômes,  mais  seulement  sur  quelques-uns,  car  ils  croient 
que  ni  tous  les  symptômes  passés,  ni  tous  les  symptômes  présents 
ne  sont  utiles  à  l’observation.  Par  exemple,  un  individu  a  été 
mordu  par  un  chien  enragé  :  l’Empirique  en  arrivant,  s’enquiert  seu¬ 
lement  si  le  chien  était  enragé,  mais  il  n’analyse  aucun  des  autres 
symptômes  passés  ;  il  en  est  de  même  pour  les  symptômes  présents  : 
il  ne  s’occupe  pas,  par  exemple,  de  savoir  si  les  cheveux  sont  lisses 
ou  crépus  naturellement.  Il  n’est  donc  pas  superflu  de  leur  deman¬ 
der  la  cause  pour  laquelle  ils  n’observent  pas  le  traitement  sur  tous 
les  symptômes,  aussi  bien  ceux  sur  lesquels  porte  l’observation,  que 
les  autres  qui  sont  (regardés  comme)  inutiles,  ne  diffèrent  en  rien 
en  tant  que  phénomènes.  Qu’ils  nous  apprennent  donc  ce  qui  leur 
indique  quels  sont  les  symptômes  utiles.  Est-ce  un  phénotnène  ou 
une  chose  cachée?  —  S'ils  répondent  que  c’est  un  phénomène  qui 
leur  fait  distinguer  les  symptômes  utiles  sur  lesquels  doit  porter  l’ob¬ 
servation,  nous  leur  opposerons  que  ce  phénomène,  en  tant  que 
phénomène,  ne  diffère  en  rien  des  symptômes  inutiles;  s’ils  disent  au 
contraire  que  c’est  quelque  chose  de  caché  qui  leur  indique  les  symp¬ 
tômes  utiles,  ils  avoueront  que  les  choses  cachées  sont  utiles  pour 
l’observation  des  symptômes.  Mais  les  choses  cachées  ne  se  com¬ 
prennent  par  nul  autre  moyen  que  le  raisonnement.  Par  conséquent 
si  1  observation  des  choses  cachées  sur  le  concours  de  symptômes 
est  utile,  et  si  ces  choses  ne  se  comprennent  par  nul  autre  moyen 
que  par  le  raisonnement,  il  est  clair  que  l'observation  est  impos¬ 
sible  sans  le  raisonnement;  c’est  donc  par  cette  argumentation  que 
vous  forcerez  les  Empiriques  de  convenir  que  le ‘raisonnement  est 
utile  à  l’observation.  » 

«  Ils  répondent  en  disant  qu’ils  ont  appris  par  l’expérience  quels 


DE  L’EMPIRISME  ANCIEN  443 

sont  les  symptômes  utiles,  et  que  l’ observation  leur  a  enseigné  éga¬ 
lement  de  quels  symptômes  il  faut  tenir  compte  et  de  quels  il  ne 
faut  pas  s’occuper.  La  réponse  à  cette  objection  est  courte  :  puis¬ 
que  les  symptômes  dont  on  ne  doit  pas  tenir  compte  dans  l’obser¬ 
vation  sont  innombrables,  il  était  impossible  d’arriver,  pour  chacun 
de  ces  symptômes,  à  savoir  qu’il  ne  faut  pas  baser  l’observation  sur 
eux;  car  il  est 'impossible  de  faire  porter  l’observation  sur  l’infini. 
Enfin,  traqués  de  toutes  parts,  il  ne  leur  reste  plus  d'autre  ressource 
que  de  dire  qu’ils  tirent  au  sort  les  symptômes  sur  lesquels  il  faut 
baser  l’observation  et  ceux  qu'ils  doivent  omettre.  Qu’y  a-t-il  de 
plus  ridicule  qu’une  pareille  manière  de  procéder?  (1)  » 

A  cette  argumentation  contre  l’observation,  Galien  ajoute  que 
l 'histoire  telle  que  l’entendaient  les  Empiriques  était  inutile  ainsi 
que  leur  manière  d’entendre  le  passage  du  semblable  au  sembla¬ 
ble. 

«  Les  trois  procédés  fondamentaux  de  la  secte  des  Empiriques, 
Y  observation,  l’ histoire ,  le  passage  du  semblable  au  semblable , 
étant  donc  impossibles,  nous  avons  montré  que  l’observation  était 
inutile  sans  le  raisonnement-  et  qu’elle  est  impossible  par  elle- 
même.  Elle  est  inutile,  parce  qu’on  a  besoin  de  raisonnement  pour 
discerner  d’après  quels  symptômes  il  faut  baser  le  traitement  utile, 
car  les  empiriques  eux-mêmes  sont  d’avis  qu’il  ne  faut  pas  tenir 
compte  dans  l’observation  de  tous  les  symptômes  passés  ou  présents 
qu’offre  le  malade.  Elle  est.  impossible,  parce  que  le  nombre  des 
symptômes  étant  considérable,  on  ne  peut  pas,  en  réalité,  lés  ren¬ 
contrer  tous  de  telle  façon  qu’ils  forment  deux  fois  le  même  con¬ 
cours,  j’entends  l’espèce  des  symptômes,  leur  nombre,  leur  inten¬ 
sité,  leur  ordre,  le  temps  de  leur  apparition  et  les  autres  conditions 
analogues,  qui  toutes  doivent  être  les  mêmes.  L 'Histoire  est  super¬ 
flue,  car  elle  juge  par  l’expérience  la  valeur  des  faits  racontés;  elle 
est  impossible,  attendu  qu’elle  ne  peut  tenir  compte  ni  de  l’inten¬ 
sité  des  symptômes,  ni  de  l’ordre  de  leur  apparition,  considérations 
sans  lesquelles  on  ne  peut  arriver  au  traitement  opportun.  Nous 
avons  combattu  le  passage  du  semblable  au  semblable,  par  cela 
même  que  nous  avons  montré  qu’il  faut  nécessairement  le  baser 
sur  le  discernement  des  actions  médicamenteuses  utiles  ou  nui¬ 
sibles  »  (2). 

Si  cette  réfutation  de  la  méthode  Empirique  par  Galien  est  triom¬ 
phante  quand  elle  démontre  que  l’institution  du  traitement  des  ma- 

(1)  Galien.  Traduction  de  Daremberg,  f.  IT,  p.  415. 

(2)  Galien.  Traduction  de  Daremberg,  t.  II,  p.  430. 


444  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

ladies  ne  résulte  pas  nécessairement  du  concours  des  symptômes,  et 
que  l’observation  ne  peut  se  faire  sans  le  concours  du  raisonne¬ 
ment,  elle  est  moins  heureuse  en  ce  qui  touche  la  superfluité  de 
Yhistoire  et  l’usage  qu’on  peut  faire  de  Yanalogisme  pour  le  pas¬ 
sage  du  semblable  au  semblable.  Ici,  Galien  me  semble  raisonner 
à  faux,  et  ses  objections  ne  sont  pas  de  force  à  détruire  tout  ce  qu’il 
y  a  de  vraiment  utile  dans  la  méthode  sévère  d’observation  formulée 
par  les  Empiriques.  —  L’Empirisme  antique  a  eu  le  tort  de  croire 
que  sa  méthode  devait  suffire  aux  exigences  de  la  science  médicale 
et  qu’avec  elle  on  pourrait  se  priver  des  services  de  la  raison,  mais 
ce  ne  sont  pas  les  objections  de  Celse  ou  de  Galien  qui  prouvent  l’ab¬ 
surdité  de  la  doctrine.  Il  faut  une  nouvelle  démonstration  et  nous  al¬ 
lons  essayer  de  la  donner  en  établissant  contre  les  Empiriques  : 
lo  que  le  raisonnement  est  indispensable  à  l’observation  ;  2°  que  la 
connaissance  des  symptômes  ne  suffit  pas  à  former  les  indications  du 
traitement  des  maladies  ;  3°  que  la  recherche  des  causes  cachées  est 
indispensable  à  la  thérapeutique  ;  4°  que  la  physiologie  et  l’anato¬ 
mie  sont  les  bases  de  la  médecine  et  font  de  son  étude  une  véritable 
science  ;  5°  que  la  thérapeutique  progresse  autant  par  les  efforts  de 
la  raison  que  par  ceux  de  l’Empirisme. 

1°  Nous  ne  ferons  aucune  difficulté  de  reponnaître  que  le  plan 
d’observation  proposé  par  l’Empirisme  est  le  seul  qui  puisse  servir 
les  progrès  de  la  science  médicale,  et  que  ce  ne  soit  par  l’étude  at¬ 
tentive  de  la  succession  des  symptômes  qu’il  faille  s’y  prendre  pour 
bien  connaître  l’évolution,  la  forme  et  la  terminaison  des  maladies. 
Ce  plan  est  le  nôtre  comme  il  a  été  celui  de  tous  les  médecins  dont 
le  nom  est  resté  dans  l’histoire.  Seulement  les  empiriques  en  ont 
fait  une  méthode  automatique  exclusive,  tandis  que  nous  n’en  fai¬ 
sons  qu’un  moyen,  au  service  de  l’intelligence  humaine.  Observer 
un  phénomène  ou  un  ensemble  de  phénomènes  n’est  pas  chose  si 
aisée  qu’on  puisse  considérer  cette  tâche  comme  l’œuvre  d’une  ma¬ 
chine  incapable  de  raisonnement,  et  à  voir  les  gens  qui  regardent 
une  chose  et  passent  mille  fois  devant  elle  sans  en  tenir  compte,  il 
est  évident  que  tout  le  monde  n’est  pas  capable  de  faire  ce  qu’on 
appelle  une  observation.  Il  n’y  a  que  les  ignorants  qui  puissent  se 
croire  capables  de  rendre  compte  de  tout  ce  qui  se  passe  chez  un 
malade  et  de  l’interpréter  convenablement.  Savoir  observer  n’est  pas 
donné  à  tout  le  monde,  et  c’est  le  cas  de  répéter  avec  Bordeu  : 

«  L’observateur,  ou  celui  qui  pourrait  fournir  des  observations 
cc  bien  faites,  ne  serait  point,  à  ce  compte,  celui  qui  se  contenterait 
“  de  dire,  j  ai  vu,  fai  fait,  fai  observé,  formules  avilies  aujourd’hui 
«  par  le  grand  nombre  d’aveugles  de  naissance  qui  les  emploient. 


DE  L’EMPIRISME  ANCIEN  445 

«  Il  faudrait  que  l’observateur  pût  prouver  ce  qu’il  avance  par  des 
«  pièces  justificatives,  et  qu’il  démontrât  qu’il  a  vu  et  su  voir  en  tel 
«  temps;  ce  serait  le  seul  moyen  de  convaincre  les  pyrrhoniens,  qui 
«  n’ont  que  trop  le  droit  de  vous  dire  :  où  avez  vous  vu  ?  com- 
«  ment  avez-vous  vu  ?  et  qui  plus  est  encore  :  de  quel  droit  avez- 
«  vous  vu?  de  quel  droit  croyez  vous  avoir  vu  ?  qui  vous  a  dit 
«  que  vous  avez  vu  ?  »  (Bordeu,  tom.  I,  page  251 .) 

Ce  n’est  en  effet  qu’ après  de  longues  études  préalables  que  l’es¬ 
prit  devient  apte  à  tenir  compte  des  phénomènes  qui  se  produisent 
sous  ses  yeux  pour  les  classer  selon  leur  rang,  et  si  la  raison  ne  le 
guide  pas  dans  sa  recherche  pour  découvrir  ce  qui  est  obscur  et 
pour  éloigner  ce  qui  est  inutile,  ses  observations  ne  seront  plus 
qu’un  amas  inextricable  de  minuties  où  l’accessoire  étouffera  le 
principal  en  masquant  la  vérité  aux  yeux  qui  la  cherchent.  L’ob¬ 
servation  n’est  pas  seulement  un  résultat  du  témoignage  des  sens, 
car  en  beaucoup  de  cas  ce  témoignage  a  besoin  d’être  rectifié  par 
la  raison. 

Chacun  connaît  les  illusions  sensoriales  qui  nous  font  croire  que 
la  lune  court  dans  le  ciel  quand  le  vent  pousse  les  nuages  qui  l’en¬ 
tourent,  qu’une  longue  allée  d’arbres  se  rétrécit  à  l’horizon  bien 
que  sa  largeur  soit  la  même  à  ses  deux  extrémités,  ou  qu’un  bâton 
plongé  dans  l’eau  semble  se  briser  alors  qu’il  n’ait  pas  cessé  d’être 
droit,  ce  qui  a  fait  dire  à  La  Fontaine  : 

Quand  l'eau  courbe  un  bâton 
Ma  raison  le  redresse, 

Mes  yeux  moyennant  ce  secours 
Ne  me  trompent  jamais 
En  me  mentant  toujours. 

L’observation  a  donc  des  difficultés  réelles,  et  ce  n’est  pas  en 
faciliter  l’exercice  ou  le  progrès  que  de  la  ramener  au  simple  té¬ 
moignage  des  sens,  en  le  privant  des  secours  de  la  raison. 

2°  L’Empirisme  antique  croyait  que  l’observation  des  phénomènes 
qui  constituaient  le  concours  suffisait  pour  caractériser  les  maladies 
et  leur  traitement,  qui  découlait  de  ce  que  l’expérience  avait  appris 
d’utile,  sans  qu’il  fût  besoin  de  chercher  d’indication  thérapeutique 
dans  la  nature  des  causes  morbides.  S’il  recherchait  la  cause  évi¬ 
dente  ce  n’était  qu’à  titre  de  circonstance  à  noter  dans  le  concours 
pour  déterminer  l’espèce  morbide.  Ainsi,  chez  un  homme  mordu 
par  un  chien  enragé ,  l’Empirique  examinait  la  plaie  qui  ressem¬ 
blait  à  la  morsure  d’un  autre  chien  et,  sachant  qu’elle  provenait 
d’un  animal  enragé,  il  y  appliquait  les  médicaments  que  l’expérience 


446  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

avait  indiqués  comme  utiles  dans  cette  maladie,  en  donnant  à  l’inté¬ 
rieur  ce  qui  était  convenable.  N’eût-il  pas  mieux  valu  chercher  la 
cause  cachée  de  la  rage,  savoir  que  ce  mal  résulte  d’un  venin  ou 
un  virus,  quelle  qu’en  soit  la  nature  ;  que  ce  virus  agit  en  passant 
par  absorption  à  l’intérieur;  qu’il  fa^t  arrêter  cette  absorption  par 
une  ligature  au-dessus  du  point  blessé,  par  succion  de  la  plaie ^ 
par  une  ventouse  sèche,  ou  enfin  par  une  cautérisation  faite  à  temps 
et  détruisant  tous  les  tissus  imprégnés  de  virus,  ce  qui  est  le  résul¬ 
tat  du  raisonnement. 

Il  en  est  de  même  dans  la  paralysie  où  le  phénomène  évident 
qui  est  l’abolition  dû  mouvement  volontaire  n’indique  en  rien  le  trai¬ 
tement  du  mal,  tandis  que  la  nature  de  la  paralysie  :  organique  chez 
l’un,  syphilitique  ou  hystérique  chez  l’autre;  rhumatismale  chez 
celui-ci,  saturnine  ou  toxique  chez  celui-là,  et  ainsi  de  suite,  donne 
à  la  thérapeutique  une  variété  indispensable  que  le  simple  témoi¬ 
gnage  des  sens  n’aurait  pu  inspirer,  s’il  n’avait  pas  été  guidé  par  la 
raison.  J’en  dirai  autant  d’une  maladie  de  peau,  la  roséole,  qui  pour 
un  Empirique  est  un  exanthème  de  la  peau  ne  donnant  aux  sens  que 
la  notion  de  petites  taches  rouges,  superficielles,  discrètes  et  sans 
fièvre.  Est-ce  que  cette  éruption  indique  le  traitement  à  suivre? 
assurément  non.  Pour  l’empirique  il  ne  peut  y  en  avoir  qu’un  seul, 
tandis  que  pour  celui  qui  raisonne  en  observant,  il  y  en  aura  plusieurs, 
autant  que  de  causes  cachées  de  roséole,  ici  l’inflammation,  là  le 
rhumatisme,  ailleurs  la  syphilis,  chez  un  autre  un  remède  tel  que 
le  mercure,  le  copahu  ou  enfin  un  aliment  de  mauvaise  qualité  tel 
que  les  moules. 

Dans  la  pneumonie,  est-ce  qu’il  n’y  a  pas,  en  dehors  du  concours 
fourni  par  le  témoignage  des  sens,  des  indications  thérapeutiques 
sorties  des  lumières  de  la  raison  qui  a  découvert,  dans  la  nature 
cachée  du  mal,  l’adynamie,  la  perniciosité  ou  l’affection  gout¬ 
teuse,  des  raisons  d’employer  un  agent  thérapeutique  particulier,  ce 
que  n’eût  pas  fait  découvrir  la  toux,  l’expectoration,  la  dyspnée,  la 
fièvre,  ni  aucun  des  symptômes  du  mal. 

3°  Quoi  qu’en  aient  dit  les  Empiriques  qui  ne  voulaient  tenir 
compte  que  des  causes  évidentes,  sans  la  recherche  des  Causes  ca¬ 
chées  il  n’y  aura  jamais  de  véritable  thérapeutique.  En  effet  il  n’est 
aucune  maladie  ni  aucune  lésion  qui  ne  puisse  se  produire  sous 
l’influence  de  causes  différentes  impénétrables  aux  sens.  Le  vertige 
peut  être  occasionné  par  la  pléthore  et  par  l’anémie,  par  la  sympa¬ 
thie  de  1  estomac  ou  de  l’intestin,  par  une  lésion  du  cerveau  ou  par 
1  empoisonnement  du  sang,  et  cependant  c’est  toujours  le  vertige, 
mais  réclamant  une  médication  différente.  L’amaurose  n’est  pour 


DE  L’EMPIRISME  ANCIEN  447 

l’empirique  qu’un  affaiblissement  des  nerfs  optiques  qu’il  faut  trai¬ 
ter  par  l’excitation  périphérique  cutanée,  tandis  que  pour  celui  qui  en 
recherche  la  cause  cachée,  elle  devient  le  symptôme  d’une  foule  de 
maladies  différentes  exigeant  des  médications  toutes  spéciales.  La 
diarrhée  ou  la  leucorrhée ,  qui  sont  souvent  la  conséquence  d’une 
phlegmasie  de  l’intestin  ou  du  vagin,  sont  quelquefois  l’effet  d’une 
autre  influence  et  n’exigent  pas  le  même  traitement.  Les  hémorrha¬ 
gies  sont  le  résultat  de  la  pléthore,  de  l’adynamie,  del’hémorraphilie, 
d’une  maladie  du  cœur  ou  d’une  lésion  des  vaisseaux.  Les  maladies 
organiques  telles  que  l’hypertrophie,  l’induration,  l’épithélioma,  le 
flbro-plastique,  l’enchondrome,  etc.,  dépendent  d’une  foule  de  causes 
cachées  très-différentes  pouvant  donner  lieu  à  des  indications  thé¬ 
rapeutiques  spéciales.  Il  ne  suffit  donc  pas  de  s’en  tenir  au  témoi¬ 
gnage  des  sens,  et  à  la  constatation  des  causes  évidentes  ou  des  phé¬ 
nomènes  extérieurs  des  maladies,  pour  en  tirer  des  indications 
curatives,  il  faut  encore  faire  la  part  des  diathèses  scrofuleuses, 
herpétiques,  rhumatismales,  goutteuses,  syphilitiques,  et  de  l’in¬ 
fluence  héréditaire,  de  l’action  des  virus  et  des  caiises  spécifiques. 
Par  cette  recherche,  on  donne  à  la  thérapeutique  un  caractère  vrai¬ 
ment  rationnel,  au  lieu  d’en  faire  l’application  inintelligente  de  re¬ 
mèdes  qui  n’ont  d’autre  raison  d’emploi  que  la  fantaisie  du  médecin 
ou  la  tradition  de  gens  sans  autorité  scientifique. 

4°  Un  des  plus  grands  torts  de  l’Empirisme  antique  a  été  de  limi¬ 
ter  l’exercice  de  la  médecine  à  l’observation  des  phénomènes,  sans 
en  rechercher  la  cause  physiologique  ou  anatomique.  On  aura  peine 
à  le  croire  aujourd’hui,  mais  ce  que  Celse  nous  apprend  du  mépris 
qu’avaient  les  Empiriques  pour  l’anatomie  et  la  physiologie,  est  la 
condamnation  des  principes  de  leur  secte. 

Ces  citations  peuvent  suffire.  Il  n’y  a  plus  à  douter  du  peu  d’impor¬ 
tance  que  la  secte  Empirique  accordait  à  l’anatomie,  malgré  les  dé¬ 
couvertes  récentes  de  l’école  d’Alexandrie.  Pour  elle  l’étude  des 
phénomènes  extérieurs  offerts  par  les  malades  lui  semblait  suffire, 
et  on  pouvait  se  passer  de  connaître  les  modifications  produites  dans 
les  organes  par  la  maladie.  C’était  une  proscription  générale,  non- 
seulement  des  causes  cachées,  ou  de  l’essence  des  maladies,  mais 
encore  des  conditions  physiologiques  ou  anatomiques  qui  révèlent 
la  situation  des  organes  et  la  manière  dont  s’accomplissent  les  fonc¬ 
tions.  Tout  se  réduisait  à  l’observation  non  raisonnée  des  phéno¬ 
mènes,  ce  qui  est  de  la  part  de  l’empirisme  antique  un  vice  fonda¬ 
mental  montrant  combien  étaient  étroites  ses  vues  doctrinales. 

5°  En  proscrivant  l’étude  des  causes  cachées  ainsi  que  celle  de  la 
nature  des  maladies,  l’Empirisme  antique  a  privé  la  thérapeutique 


448  HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 

d’une  de  ses  plus  importantes  sources  d’indications  et  il  a  ré¬ 
duit  le  traitement  des  maladies  à  l’emploi  de  pratiques  ou  de  re¬ 
mèdes  quelquefois  utiles,  souvent  nuisibles,  et  dans  un  grand  nom¬ 
bre  de  cas  ridicules  ou  indignes  de  la  science.  Il  est  bien  certain 
que  toute  thérapeutique  procède  de  l’expérience,  cela  ne  fait  pas 
question  et,  à  cet  égard,  toutes  les  sectes  sont  du  même  avis  ;  seule¬ 
ment  contre  ceux  qui  cherchent  des  indications  dans  la  nature  des 
maladies,  qui  demandent  à  la  raison  de  les  guider  dans  le  choix  des 
moyensi  réputés  convenables,  les  Empiriques  dans  le  même  cas  ne 
veulent  tenir  leurs  remèdes  que  du  hasard,  de  la  fantaisie  indivi¬ 
duelle  et  de  Y  analogie.  Cela  n’est  pas  assez.  Il  ne  faut  pas  décrier 
le  hasard  qui  se  trouve  au  fond  de  beaucoup  de  découvertes  et  qui 
est  en  réalité  l’origine  de  bien  des  remèdes  ;  il  n’y  a  pas  à  médire 
de  l’inspiration  qui,  malgré  ses  dangers,  est  pour  l’homme  instruit 
un  moyen  d’ affirmer  sa  spontanéité  intellectuelle,  et  on  ne  peut  qu’ap¬ 
plaudir  à  l’analogie  qui  donne  à  la  raison  les  moyens  de  faire  une 
foule  d’applications  thérapeutiques  utiles,  mais  c’est  borner  l’intel¬ 
ligence  médicale  que  de  la  renfermer  dans  les  limites  étroites  de 
l’analogie,  de  l’inspiration  et  du  hasard.  A  côté  de  ces  sources  d’in¬ 
dications  thérapeutiques,  il  faut  franchement  faire  la  place  du  rai¬ 
sonnement  qui,  en  dehors  des  hypothèses,  cherche,  conçoit,  compare, 
analyse,  expérimente  et  ajoute  à  sa  puissance  créatrice  le  contrôle 
de  l’expérience  sans  lequel  sont  vains  et  inutiles  tous  les  efforts  de 
la  pensée.  En  ce  moment,  il  ne  s’agit  que  de  l’Empirisme  antique 
et  de  sa  méthode  de  progrès  des  sciences  médicales.  Or,  contre  ses 
prétentions  à  faire  du  témoignage  des  sens,  la  base  des  recherches 
médicales,  nous  élevons  la  voix  en  faveur  de  la  raison  pour  mainte¬ 
nir  son  rang  parmi  nos  moyens  de  recherche  de  la  vérité,  et,  sans 
absorber  tout  autre  moyen  de  connaissance  à  son  profit ,  pour  lui 
donner  le  privilège  naturel  d’être  le  juge  et  l’arbitre  de  toutes  les 
données  affectives  et  sensorialès  de  l’organisation. 

Qu’un  médecin,  après  avoir  vu  Yhippopotame  malade  par  pléthore 
se  percer  les  veines  de  la  jambe  avec  un  roseau  pour  se  faire  une 
saignée;  —  l’ibis  constipé  se  jeter  de  l’eau  dans  l’anus  avec  son 
bec  ;  les  chèvres  se  purger  en  mangeant  de  l’ellébore  ou  se  crever 
l’œil  douloureux  avec  une  épine  pour  se  guérir,  ait  imaginé  la 
saignée,  les  lavements,  les  vomitifs  ou  la  thoracentèse ,  etc., 
cela  est  possible,  mais  cela,  ne  prouve  qu’une  chose  :  la  supério¬ 
rité  des  bêtes  et  des  tyrans  sur  l’homme.  Qu’on  cesse  donc  de 
faire  la  médecine  avec  des  légendes  (1).  Personne  ne  saurait  dire 

(1)  Découverte  de  la  saignée.  —  Pline  rapporte  que  V hippopotame,  devenu  trop 
gros  et  trop  gras  à  force  de  manger,  se  sert  d’un  roseau  pointu  pour  s’ouvrir  une 


DE  L’ EMPIRISME  ET  DES  ANCIENS  EMPIRIQUES  449 

quelle  est  l’origine  de  la  saignée,  des  lavements  ou  de  la  décou¬ 
verte  de  la  plupart  des  propriétés  curatives  des  plantes.  A  cet 
égard  l’Empirisme  ne  peut  pas  mieux  nous  renseigner  qu’une  autre 
doctrine.  Il  a  beau  se  faire  des  titres  de  noblesse  avec  les  sottes  lé¬ 
gendes  que  je  viens  de  rapporter,  et  qui  sont  indignes  de  sa  mé¬ 
thode  historique,  je  n’y  ajoute  aucune  importance  et  je  continue 
à  croire  que  la  raison,  malgré  ses  écarts,  vaut  bien  l’expérience 
et  ses  erreurs.  An  reste,  l’Histoire  me  donne  pleinement  raison, 
car  l’Empirisme  antique  n’a  jamais  reparu  sur  la  scène  du  monde 
avec  le  programme  de  Philinus  ;  il  a  dû  se  transformer  en  faisant 
alliance  avec  la  réflexion  et  avec  le  raisonnement  et  de  leur  mutuel 
concours  est  née  la  méthode  expérimentale. 


CHAPITRE  IJI 


DE  L’EMPIRISME  ET  DES  ANCIENS  EMPIRIQUES 

Parmi  le  nombre  des  disciples  de  la  seconde  École  Empirique  que 
j’ai  déjà  cités ,  il  en  est  peu  qui  se  soient  fait  une  renommée  digne 
de  l’histoire.  On  cite  cependant,  après  Sérapion,  les  nommés  Apol- 

certaine  veine  de  la  jambe  et,  après  en  avoir  laissé  couler  une  quantité  suffisante 
de  sang,  bouche  la  plaie  avec  de  la  boue;  ce  que  les  hommes  n’ont  pas  manqué 
d’imiter.  (Lib.  8,  cap.  26.) 

Découverte  de  V iridectomie.  —  Galien  rapporte  qne  les  hommes  ont  appris  à 
guérir  la  maladie  appelée  Hypochyma  après  avoir  remarqué  que  les  chèvres  qui 
avaient  cette  maladie  avaient  recouvré  la  vue  pour  s’être  percé  les  yeux  avec  un 
jonc,  ou  avec  une  épine  en  paissant  dans  le  bois.  (Daniel  Leclerc,  p.  57.) 

Découverte  de  la  thoracent'ese.  —  Elle  se  trouve  dans  un  ouvrage  de  Cicéron 
(de  Natura  Deorum,  livre  III,  chapitre  28),  lorsqu’il  est  question  d’un  tyran  de 
Thessalie,  Jason  de  Phères,  auquel  on  donna  un  coup  d’épée  dans  la  poitrine,  ce 
qui  ouvrit  par  hasard  une  collection  purulente  que  les  médecins  n’avaient  pu 
guérir. 

Non  prodesse  Pherœo  Jasoni  (voluit)  is  qui  gladio  vomicam  ejus  aperuit,  quam 
sanare  medici  non  poterant.  (De  Natura  Deorum,  III,  28,  Off.  I,  30.) 

Découvertes  de  l’Hydrothérapie  dans  les  fièvres.  Thucydide  dans  sa  des¬ 
cription  de  la  peste  d’Athènes  raconte  que  plusieurs  malades,  dans  le  délire  de  la 
fièvre,  se  précipitèrent  dans  les  eaux  de  la  rivière  et  que ,  chose  singulière,  la 
plupart  d’entre  eux  guérirent.  De  ce  hasard  serait  né  l’emploi  de  l’eau  froide 
dans  les  fièvres. 

2000  ans  après,  Desgenetle  vit  un  fait  analogue  dans  la  peste  d’Égypte. 

h  Un  soldat  présentant  les  charbons  et  les  bubons  caractéristiques,  fut  pris  de 
délire  et  se  jeta  dans  le  Nil.  On  le  repêcha  au  bout  d’une  heure  et  il  guérit. 
bouchut.  29 


450  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

lonius  dont  parlent  Celse  et  Galien,  et  qui  a  écrit  un  livre  sur  les 
onguents  et  sur  la  préparation  des  médicaments  extemporanés  ;  Glau- 
cias,  qui  a  écrit  un  commentaire  sur  le  sixième  livre  des  Epidémies 
d’Hippocrate  (Galien),  sur  les  bandages  à  employer  contre  les  plaies 
de  tête,  sur  les  fractures  de  l’humérus  et  de  la  clavicule  (Galien)  ; 
sur  les  propriétés  des  médicaments  (Pline)  ;  ’Héraclite  de  Tarente, 
dont  je  parlerai  plus  loin;  Dionysius ;  Criton;  Ménodôte  ;  Théodas; 
Hérodote ;  Sextus  ;  Saturninus  ;  Diodore  ;  Lycus ;  Æschrion  ; 
Marcellus  ;  Apulenius  Celsus,  qui  vivait  sous  Auguste;  Ménécrate, 
connu  sous  Tibère;  Damocrate ,  qui  a  écrit  en  vers  iambiques  sur  un 
grand  nombre  de  médicaments  composés;  Scribonius  Largus,  ex¬ 
trêmement  crédule,  promoteur  des  bains  ferrugineux,  qui  vivait  sous 
Claude  ;  Andromaque  de  Crète,  sous  Néron ,  inventeur  de  la  thé¬ 
riaque,  ce  qui  veut  dire  spécial  aux  bêtes  venimeuses  ;  Xénocrate , 
connu  par  son  talent  à  préparer  des  philtres  pour  provoquer  l’a¬ 
mour  ,  empêcher  de  concevoir  ou  faire  avorter  ;  Dioscoride ,  connu 
par  son  traité  de  botanique,  etc.,  dont  l’histoire  nous  a  transmis 
les  noms,  sans  nous  faire  connaître  avec  détails  leurs  titres  à  la 
considération  de  la  postérité.  Quelques  uns  de  ces  auteurs  cepen¬ 
dant  sont  assez  connus  et  par  ce  qu’en  a  dit  Galien  et  par  celles  de 
leurs  œuvres  qui  ont  échappé  à  la  destruction. 

1°  HERACLITE  DE  TARENTE 

Une  véritable  place  d’honneur  a  été  réservée  à  Héraclite  par  Da¬ 
niel  Leclerc  et  Sprengel,  dans  les  recherches  qu’ils  nous  ont  laissées 
sur  l’École  Empirique,  et,  s’il  faut  en  croire  Celse  et  Galien,  ce  mé¬ 
decin  fut  un  des  coryphées  de  l’Empirisme.  Disciple  de  Mantias  Hé- 
rophiléen,  cet  Héraclite,  qui  vivait  à  la  fin  du  xxxviii6  siècle,  a  écrit 
sur  les  médicaments,  sur  l’agriculture  et  sur  la  diététique  des  ou¬ 
vrages  qui  n’existent  plus.  Il  avait  aussi  laissé  un  commentaire 
d’Hippocrate. 

Héraclite  était  extrêmement  sévère  dans  le  régime  qu’il  imposait 
aux  malades  et  dans  l’abstinence  prolongée  qu’il  leur  faisait  subir 
pendant  la  première  période  des  maladies.  Il  est  un  des  premiers 
qui  aient  fait  usage  de  Y  opium,  et,  selon  la  remarque  de  Daniel  Le¬ 
clerc,  c’est  à  ce  médicament  introduit  en  médecine  par  les  Empi¬ 
riques,  que  cette  secte  doit  une  partie  de  sa  popularité.  En  effet, 
pouvoir  soulager  ceux  qu’on  ne  peut  guérir,  et  cela  sans  raisonner 
l’action  du  remède,  ce  que  permet  de  faire  l’opium,  est  un  argument 
qui  plaide  heureusement  en  faveur  de  l’Empirisme.  Il  employait 
aussi  un  médicament  de  sa  composition  formé  selon  Galien  de  qua- 


DES  ANCIENS  EMPIRIQMES  —  HERACLITE  DE  TARENTE  451 
tre  drachmes  de  suc  de  ciguë  et  de  jusquiame  et  de  un  drachme 
de  castoréum ,  de  poivre  blanc ,  de  costus ,  de  myrrhe  et  A’ opium, 
le  tout  délayé  dans  du  vin  cuit  évaporé  au  soleil  pour  faire  des  pi¬ 
lules  calmantes,  données  comme  antidote  dans  des  blessures  d’ani¬ 
maux  venimeux  et  dans  la  suffocation  utérine.  On  lui  doit  une  pré¬ 
paration  de  jusquiame,  d’anis  et  d’opium  contre  le  choléra,  et  il 
saignait  et  faisait  vomir  dans  l’esquinancie  (1)  ;  c’est  à  lui  qu’on  doit 
une  foule  de  préparations  pour  faire  disparaître  les  taches  de  la 
peau,  les  exanthèmes  cutanés  et  pour  remédier  à  la  chute  des 
poils. 

Dans  la phrénésie  il  plaçait  les  malades  dans  un  lieu  obscur,  leur 
prescrivait  un  lavement  et  une  saignée  puis  redonnait  des  lavements 
tous  les  jours.  Ensuite  il  faisait  raser  la  tête  pour  y  appliquer  une 
fomentation  avec  la  décoction  de  feuilles  de  laurier,  une  onction 
d’huile  rosat  et  des  cataplasmes  avec  de  la  farine,  de  l’hydromel, 
de  la  poudre  d’iris,  de  l’huile  de  lentisque  et  du  calamus  aroma- 
ticus.  Un  peu  plus  tard,  il  soignait  la  tête  et  les  narines  avec  une 
composition  de  pencedanum,  d’opium,  de  castoréum,  d'huile 
d’amandes  amères,  de  vinaigre ,  et  d’huile  d'iris. 

Quand  la  maladie  venait  de  crudité,  il  commençait  par  un  lave¬ 
ment  et  se  passait  de  saignée  qu’il  remplaçait  par  une  purgation  de 
scammonée.  Si  elle  s’était  produite  chez  une  personne  de  sang 
pauvre,  il  ouvrait  la  veine  du  front  sans  faire  d’autre  saignée.  Enfin, 
si  on  pouvait  l’attribuer  à  la  corruption  des  humeurs,  après  avoir  fait 
prendre  un  lavement,  il  ordonnait  des  boissons  aqueuses  abondantes, 
puis  du  vin  miellé  et  enfin  du  vin  pur. 

Cœlius  Àurelianus  qui  rapporte  ces  formules  thérapeutiques  et 
avec  lui  Daniel  Leclerc  font  remarquer  avec  infiniment  de  raison  que 
ce  n’est  pas  là  l’application  sévère  de  la  méthode  empirique,  et  que 
la  considération  des  causes  cachées  de  la  phrénésie,  ainsi  que  l’as¬ 
sociation  de  remèdes  bizarres  qu’on  y  remarque,  ne  relèvent  pas 
uniquement  de  l’expérience  et  sont  des  infractions  aux  principes 
delà  secte  dans  laquelle  l’histoire  place  Héraclite. 

Quoi  qu’il  en  soit,  l’histoire  a  fait  de  ce  médecin  un  Empirique. 
Galien  a  consacré  l’assertion  en  disant  :  il  ne  parlait  jamais  con¬ 
tre  la  vérité  pour  défendre  les  intérêts  de  sa  secte...,  il  était  de 
bonne  foi  et  ne  rapportait  que  ce  qu’il  avait  expérimenté  lui- 
même,  et  cette  qualification  aura  bien  de  la  peine  à  disparaître.  Il 
est  cependant  bien  réel  que  le  médecin  qui  employait  contre  la 
phrénésie,  le  traitement  que  je  viens  de  faire  connaître,  et  que  je 
ne  blâme  pas,  ne  saurait  être  classé  parmi  les  vrais  Empiriques. 

(1)  Nom  donné  aux  angines  giaves. 


452 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


2°  SCRIBONIUS  LARGUS 

L’école  empirique  avait  inspiré  les  recherches  de  matière  médi¬ 
cale  au  point  de  multiplier  outre  mesure  les  productions  de  ce 
genre;  car  tout,  dans  cette  doctrine,  se  rapportait  à  la  thérapeutique. 
Parmi  les  hommes  qui  se  sont  le  plus  distingués  dans  cette  direc¬ 
tion  on  cite  Scribonius  Largus,  qui  a  écrit  sur  la  composition 
des  médicaments  un  livre  dédié  à  Julius  Callistius,  affranchi  de 
l’empereur  Claude. 

Ce  Scribonius  Largus  était  un  médecin  militaire  qui,  dans  ses 
nombreux  voyages  à  la  suite  des  légions  romaines,  avait  recueilli  les 
nombreux  matériaux  de  ses  ouvrages.  D’après  Eloy.  il  vivait  à 
Rome,  dans  le  premier  siècle  de  notre  ère,  sous  l’empire  de  Claude, 
et  il  gagna  beaucoup  d’argent  par  les  remèdes  qu’il  inventa  ou  qu’il 
recueillit  de  quelques  autres  personnes.  Son  livre  souvent  cité  par 
Galien  renferme  un  grand  nombre  de  formules  plus  ou  moins  com¬ 
pliquées,  ridicules  et  superstitieuses,  qui  eurent  un  grand  succès  et 
dont  plusieurs  sont  indiquées  comme  étant  à  l’usage  de  Messaline 
et  de  Claude.  Au  reste,  Scribonius  Largus  qui  annonçait  le  succès 
de  ses  remèdes  le  faisait  en  termes  d’une  honnêteté  qui  lui  acqui¬ 
rent  toutes  les  sympathies  :  «  C’est  moins  l’appât  du  gain  ou  l’a¬ 
mour  de  la  gloire  qui  l’ont  engagé  à  donner  ses  remèdes  au  public 
que  la  satisfaction  d’être  versé  dans  la  médecine.  Il  ajoute  même 
qu’il  ne  connaît  rien  déplus  grand,  et  qui  rapproche  l’homme  de  la 
divinité,  que  de  conserver  la  vie  à  quelqu’un,  que  d’entretenir  sa 
santé  en  vigueur  et  que  de  rétablir  celle  qui  est  altérée.  » 

Son  livre  sur  la  composition  des  médicaments  écrit  en  latin  : 
Scripta  mea  latina  medicinalia,  a  été  imprimé  à  plusieurs  reprises 
et  il  y  en  a  même  une  édition  de  1655.  Comme  on  le  voit,  c’est  un 
véritable  succès. 

Par  ses  recherches  sur  la  composition  des  médicaments  dé¬ 
diées  à  un  affranchi  de  l’empereur  Claude,  Scribonius  Largus,  mé¬ 
decin  militaire,  célèbre  par  ses  inventions  de  matière  médicale,  grand 
partisan,  dit-on,  de  la  doctrine  méthodique  d’Asclépiade,  mérite  d’ê¬ 
tre  classé  parmi  les  empiriques.  —  Il  écrivait  vers  l’an  40  après 
Jésus-Christ.  Son  recueil  est  souvent  cité  par  Galien.  Il  renferme  un 
très -grand  nombre  de  formules  étranges  formées  de  substances 
extraordinaires  plus  ou  moins  repoussantes,  mais  dont  l’efficacité 
était  attestée  par  de  nombreuses  expériences.  On  y  trouve  le  denti¬ 
frice  composé  par  lui  pour  Messaline  :  Messalina  dei  nostri  Cæsa- 
ris  hoc  utitur.  —  Ses  recettes  sont  relatives  à  des  médicaments 
externes  chirurgicaux,  ce  qui  a  fait  penser  qu’il  était  surtout  chirur- 


DES  ANCIENS  EMPIRIQUES  —  D10SC0RIDE  453 

gien,  mais  cela  n’est  pas  exact.  Comme  il  suivait  les  armées  romaines 
il  était  à  la  fois  chirurgien  et  médecin,  ce  qu’attestent  les  nom¬ 
breuses  formules  de  remèdes  internes  qui  se  trouvent  dans  le  recueil 
que  je  viens  de  citer. 


L’un  des  plus  remarquables  représentants  de  l’empirisme  antique 
par  ce  qu’il  nous  a  laissé  sur  la  matière  médicale  est  le  célèbre 
Dioscoride,  médecin  d’Antoine  et  de  Cléopâtre  selon  Vassius  et  Sui¬ 
das,  ce  qui  le  ferait  vivre  36  ans  avant  Jésus-Christ,  tandis  que, 
d’après  la  préface  de  sa  matière  médicale,  il  aurait  vécu  au  temps  de 
Néron,  64  ans  après  l’ère  chrétienne. 

Dioscoride  Pedacius,  d’Anazarbe  en  Cilicie,  fut  soldat  puis  bota¬ 
niste,  et  enfin  médecin  militaire  attaché  aux  armées  romaines.  — 
C’est  dans  ses  nombreux  voyages  qu’il  recueillit  les  éléments  d’une 
matière  médicale  tirée  des  trois  règnes  de  la  nature  et  qu’il  publia 
lors  dè  son  retour  à  Rome,  Malheureusement  Dioscoride  ne  fut 
qu’un  mauvais  empirique  si  on  le  juge  d’après  les  principes  sévères 
de  l’empirisme  antique,  qui  exigeait  dans  la  publication  d'un  fait  des 
garanties  d’exactitude  et  de  vérité  qu’on  ne  trouve  guère  dans  son 
livre  (1).  —  Ce  qu’il  dit  de  la  vertu  des  médicaments,  il  ne  le  sait  pas 
et  il  l’annonce  sur  parole.  Il  a  répété  ce  qu’on  lui  a  dit  sans  faire 
de  contrôle  et  il  n’a  essayé  qu’un  petit  nombre  des  remèdes  dont  il 
parle,  de  sorte  que  son  livre  peut  être  un  recueil  intéressant,  mais 
on  peut  douter  qu’il  soit  très-utile.  Quoi  qu’il  en  soit,  son  succès  fut 
immense  et  il  a  duré  jusqu’au  xvie  siècle,  à  l’époque  où  Matthiole 
en  fait  le  commentaire  par  de  nombreuses  additions  qui  ne  sont  pas 
sans  mérite.  —  Du  grec,  il  a  été  traduit  en  latin  et  en  français.  Il 
renferme  l’histoire  d’une  foule  de  corps  employés  en  médecine  avec 
des  succès  variables  et  la  description  plus  ou  moins  détaillée  de 
600  à  700  plantes  alors  peu  connues.  Si  l’on  fait  un  retour  vers  le 
passé  et  qu’on  pense<  à  l’effet  d’une  publication  de  ce  genre  au  pre¬ 
mier  siècle  de  l’ère  chrétienne,  on  ne  sera  pas  surpris  de  la  voir, 
malgré  ses  imperfections,  suivie  dans  le  temps  d’une  renommée  qui 
pourra  s’affaiblir,  mais  qui  ne  s’éteindra  jamais. 

Au  reste,  pour  qu’on  puisse  juger  Dioscoride  d’après  lui-même,  je 
vais  donner  quelques  fragments  de  son  œuvre,  non  en  les  abré¬ 
geant,  car  des  travaux  de  cette  nature  ne  s’abrégent  pas,  mais  des 

(1  )  On  peut  le  juger  par  ce  fait  pris  au  milieu  de  cent  autres.  —  Dans  le  se¬ 
cond  livre  il  dit  :  «  Les  couillons  de  l’hippopotame  ou  du  cheval  marin  séchés  e 
broyés  se  boivent  à  la  morsure  des  serpens.  »  (Liv.  II,  cap.  xxi.Y 


454  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

fragments  entiers  relatifs  à  des  substances  encore  usuelles  à  notre 
époque,  pour  montrer  comment  le  livre  a  été  conçu  et  de  quelle 
façon  il  a  été  exécuté.  —  Je  choisirai  par  exemple  les  chapitres 
relatifs  à  l’aconit,  au  coriandre,  à  l’écume  d’argent  ou  oxyde  de 
mercure,  l’argent  vif,  à  la  rue,  et  au  cinnabre.  Qu’on  ne  s’étonne 
pas  du  français  qu’on  va  lire  et  des  mots  incompréhensibles.  C’est 
une  traduction  de  Martin  Mathée,  publiée  à  Lyon  en  4690.  — 
Sauf  l’orthographe  du  temps  que  j’ai  corrigée  sur  quelques  points,  la 
reproduction  est  textuelle. 

De  l’Aconit. 

«  Soudain,  quand  on  a  bu  l’aconito,  Ton  sent  en  la  langue  une 
saveur  douce,  avec  quelque  peu  deTastrictif,  et  avec  succession  de 
temps  par  après,  quand  les  patients  se  veulent  lever  en  pied,  leur 
cause  avertin ,  larmes,  pesanteur  en  la  poitrine,  et  les  parties  pré¬ 
cordiales,  et  fait  tirer  une  infinité  de  pets.  A  quoi  est  nécessaire  de 
tirer  le  venin  hors  du  corps  avec  vomissements  et  clistères  :  après 
cela  il  est  salutaire  de  donner  à  boire  avec  du  vin  d’ahsince,  d’Ozi- 
gnan,  la  Rue,  le  Marrubiou,  la  décoction  d’absime,  la  Joubarle, 
l’Auronne,  la  Chamellée,  et  le  Chamepitio.  Pareillement  y  aident  la 
liqueur  du  baume,  bue  au  poix  d’une  drachme  avec  vin,  ou  avec 
lait  ensemble  avec  pareil  poix  de  castoreo,  de  poivre,  et  de  rue. 
L’on  y  donne  outre  cela,  le  caillé  d’une  chevreau,  d’un  lièvre,  et 
d’uAcerf,  et  pareillement  l’écume  de  fer.  L’on  y  donne  avec  utilité 
à  boire  le  vin  dans  lequel  soit  éteint,  le  fer,  l’argent  et  l’or  embra¬ 
sez  :  le  lexi  de  vin,  le  brouet  consommé  des  gelines  et  pareillement 
celui  des  chairs  grasses  de  bœufs,  bue  avec  vin.  L’on  dit  aussi  que 
particulièrement  l’ive  musquée  y  est  moult  convenable.  »  (Dioscoride, 
liv.  VI,  cap.  vu.) 

Du  Coriandre. 

«  Le  coriandre  ne  se  peut  cacher  par  l’odeur  moult  aigu,  qu’il  pos¬ 
sède.  Si  comme  doncques  il  est  beu,  il  enroue‘ia  voix,  il  fait  sortir 
hors  de  l’entendement,  et  dire  moult  vaines,  et  domestiques  paroles, 
comme  fontles  yuvrongnes  en  induisant  outre  cela  en  tout  le  corps  l’o¬ 
deur  aiguë  qu’il  possède  luy-mesme.  A  quoy  l’on  secourt,  ayant  premier 
faic  les  vomissements  avec  l’huylle  d’Ireos  comme  il  ha  été  dict  aux 
autres,  et  en  donnant  à  boire  aux  patiens  le  vin  pur  ou  avec  absince. 
Pareillement  y  aide  l’huylle  beue  et  aussi  les  œufs  y  cuics  dedans 
ouverts  et  bus  par  après  liquéfiez  avec  la  saumure  pure ,  brouets  de 
gelines,  et  des  oyes  bien  salées  et  semblablement  le  vin  cuict  beu 
avec  lexi.  (Discoride,  liv.  VI,  cap.  ix.) 


DES  ANCIENS  EMPIRIQUES  —  DIOSCORIDE 


455 


De  l’écame  d’argent. 

«  Quand  l’on  a  bu  l’écume  d’argent  il  induit  une  pesanteur  dans 
l’estomac,  dans  les  boyaux  et  dans  toutes  les  parties  intérieures 
avec  très-grandes  douleurs  :  encore  elle  ulcère  quelquefois  et  rompt 
pour  être  moult  pesante,  les  boyaux  :  elle  retient  l’urine,  fait  gon¬ 
fler  le  corps,  et  induit  en  tous  les  membres  une  couleur  brune 
semblable  à  celle  du  plomb.  A  quoi  l’on  secours  en  donnant  à  boire 
les  vomissements  premiers  faits,  la  graine  de  l’orminio  sauvage  avec 
du  vin,  et  pareillement  huit  drachmes  de  Myrrhe,  ou  Absince,  ou  His- 
sope,  ou  graine  de  persil,  ou  poivre,  ou  fleur  de  troesne,  ou  fiente 
de  ramiers,  avec  spica-nardi,et  vin.  (Dioscoride,  liv.  VI,  cap.  xxvii.) 

De  l’argent  vif. 

«  L’argent  vif  en  le  buvant  fait  les  mêmes  accidents,  que  fait  l’é¬ 
cume  de  l’argent  :  et  partout  l’on  doit  user  en  sa  cure  des  mêmes 
remèdes  quoiqu’il  soit  manifeste  que  moult  y  aide  le  lait  de  vache, 
en  faisant  par  après  vomir  les  patients.  »  (Dioscoride,  liv.  VI,  cap. 
XXVIII.) 

De  la  Rue,  que  les  Grecs  appellent  Feganou;  les  Latins  et  Italiens, 
Ruta. 

«  La  rue  de  montagne  et  sauvage  est  plus  aiguë,  que  celle  qui  se 
sème  et  qui  se  trouve  par  les  jardins  et  par  cela  son  usage  est 
reprouvé  pour  viandes.  La  rue  des  jardins  est  plus  convenable  pour 
l’usage  des  viandes  quand  elle  naît  sous  les  figuiers.  Toutes  deux 
brûlent,  ulcèrent  et  provoquent  le  flux  menstruel  et  l’urine.  Man¬ 
gées  ou  bues  elles  astreignent  le  corps.  La  graine  bue  avec  vin  au 
poix  d’un  acetabul,  est  un  antidote  contre  les  venins  mortifères.  Les 
feuilles  prises  seules  avant  la  viande  ou  avec  noix  et  figues  sèches, 
font  évanouir  les  forces  des  venins.  Elles  aident  en  même  manière 
contre  les  serpents.  La  rue  bue  ou  mangée  consomme  la  vertu  d’en¬ 
gendrer.  Cuite  avec  aneth  sec,  et  beue  elle  allège  les  tranchées. 
Douce  en  la  même  manière  elle  secoure  aux  douleurs  de  la  poitrine 
et  du  côté,  aux  empêchements  de  respirer,  à  la  toux  aux  défauts  du 
poumon,  aux  sciatiques  et  autres  douleurs  des  jointures,  et  au 
tremblement  et  froidure  survenants  aux  commencements  des  fièvres. 
La  décoction  de  la  rue  faite  en  huile,  et  faisant  des  clystères,  aide 
pareillement  aux  inflammatioms  du  boyau  nommé  Colon  et  au  boyau 
du  siège  et  aux  lieux  naturels  des  femmes.  Appliquez  avec  miel  en 
cette  espace,  qui  est  depuis  la  nature  des  femmes  jusqu’au  siège, 


456  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

éveillent  les  femmes  assoupies,  comme  si  elles  fussent  étranglées  à 
l’occasion  des  fumosités  de  la  matrice.  Cuite  en  huile  et  beue  elle 
tire  les  vers  du  corps.  L’on  l’emplâtre  avec  miel  aux  douleurs  des 
jointures  et  aux  hydropiques  avec  figues.  A  cela  profite  même  la 
décoction  faite  en  vin,  jusqu’à  la  consomption  de  la  moitié,  soit 
qu’on  en  boive  soit  qu’on  en  use  pour  lavement.  Mangée  en  viandes 
ou  gardée  en  saumure  ou  crue,  elle  profite  à  éclaircir  la  vue.  Em- 
plâtrée  avec  griotte  sèche  elle  métigue  les  douleurs  des  yeux  et  ceux 
de  la  tête,  incorporée  avec  l’huile  rosat  et  vinaigre.  Broyée,  et  mise 
-  dans  le  nez,  elle  y  restreint  le  flux  du  sang.  » 

«  Appliquée  avec  feuilles  de  laurier,  elle  médecine  les  inflamma¬ 
tions  des  testicules.  Incorporée  avec  Cire  et  Murte,  elle  résiste  aux 
soudaines  sorties  des  ampoules.  Elle  guérit  les  taches  blanches  em¬ 
preintes  dans  le  cuir  frotée  dessus  avec  vin,  Poivre,  et  Nitruse.  Em- 
plâlrée  avec  les  mêmes  choses,  elle  ôte  les  verrues  larges  que  les 
Latins  appellent  Formica,  et  cette  sorte  de  porreaux,  qui  se  nom¬ 
ment  Thyms.  L’on  la  met  (avec  utilité)  conjointe  avec  Alun,  et  miel 
sur  le  feu  volage.  » 

«  Le  suc  échauffé  dans  un  tais  de  Grénade,  et  distillé  dans  les 
oreilles,  enleve  la  douleur.  L’on  oingt  les  yeux  débiles  avec  ce  suc, 
mêlé  avec  suc  de  Fénoil,  et  miel  oingt  avec  vinaigre,  ceruse  et 
huile  rosat,  il  aide  au  feu  Saint-Antoine,  aux  ulcères  qui  s’achemi¬ 
nent  en  rampant,  et  aux  ulcères  du  chef  qui  jettent  ordure.  » 

.  «  La  rue  mangée  dompte  l’acuité  et  l’odeur  de  l’ail,  et  des  oignons. 

La  rue  de  montagne,  mangée  en  grande  abondance,  elle  tue.  L’on 
cueille  celle-ci  pour  mettre  en  saumure,  avant  qu’elle  commence  à 
fleurir.  Elle  fait  enfler  et  rougir  la  peau ,  et  l’enflambe  fort,  et  fait 
démanger  ;  et  par  cela  il  est  besoin  avant  que  la  cueillir,  s’oindre 
les  mains,  et'la  face  avec  huile.  L’on  dit  qu’en  épendant  le  suc  de 
la  rue  sur  les  poullets,  chats,  n’y  martres  n’y  fouines  ne  s’appro¬ 
chent  d’eux.  L’on  dit  que  la  rue  qui  n’aît  en  Macédomie  ,  autour  de 
la  rivière  Olcisio,  tue  soudainement  ceux  qui  en  mangent.  Ce  lieu 
est  montagneux ,  et  plein  de  vipères.  On  boit  sa  graine  aux  dé¬ 
fauts  des  parties  intérieures,  et  la  mêlons  (avec  utilité)  dans  les  an¬ 
tidotes.  L’on  donne  à  boire  la  graine  rôtie,  par  sept  jours  continuels, 
à  ceux  qui  ne  peuvent  retenir  leur  urine.  La  racine  de  la  rue  de 
montagne,  se  nomme  le  moyle  de  montagne.  La  rue  sauvage  sem¬ 
blable  à  la  domestique.  L’on  la  boit  (avec,  utilité)  pour  le  haut  mal, 
et  pour  les  sciatiques.  Elle  provoque  le  flux  menstrual,  et  tue  le 
fruit  dans  le  ventre  de  la  mère.  La  sauvage  est  plus  âpre  que  la  do¬ 
mestique,  et  plus  valeureuse,  et  par  cela  on  la  doit  fuyrès  viandes, 
mêmes  qu’elleapporteunenuysance.(Dioscoride, liv.  III,  cap.Lxm.) 


DES  ANCIENS  EMPIRIQUES  —  DIOSCORIDE 


457 


Annotations. 

La  rue  tant  domestique  que  sauvage  (qui  n’est  pourtant  la  rue, 
dont  parle  Dioscoride  au  chapitre  suivant)  sont  assez  choisissables, 
étant  selon  Galien,  la  rue  sauvage  entre  les  choses  qui  échauffent  au 
quatrième  degré,  et  la  domestique,  au  tiers,  aiguës,  et  amères  au 
goût,  digestives,  incisives,  et  composées  de  parties  subtiles. 

Du  Cinabre,  que  les  Grecs  et  les  Latins  appellent  Cinnabaris; 
les  Italiens,  Cinabro. 

«  Tous  ceux  qui  croient,  que  le  Cinabre  et  le  Minion,  sont  une 
même  chose,  s’abusent  grandement.  Pour  autant  que  le  Minion  se 
fait  en  (Hespaigne)  Espagne  d’une  certaine  pierre  même  avec  un 
sablon  Argentin,  autrement  l’on  ne  le  connaît  pas.  L’on  en  fait  de 
couleur  très- florissante ,  et  très  -ardente  dans  les  fournaises  :  mais 
dans  les  minières  il  était  une  vapeur  véritablement  étouffante,  et 
par  cela  ceux  qui  le  manient,  se  couvrent  la  face  avec  une  soie,  afin 
qu’ils  le  puissent  voir  qu’au  respirer  ils  n’attirent  à  soi  de  cette  ma¬ 
ligne  vapeur  qui  est  en  lui.  » 

«  Les  peintres  en  usent  pour  les  très  siomptueuses  décorations  des 
parures  des  murailles.  Mais  le  cinabre  s’apporte  d’Afrique,  et  est 
en  si  haut  prix,  et  en  apporte  si  peu,  qu’à  peine  les  peintres  en 
peuvent  avoir  à  suffisance  pour  ombrager  leurs  peintures  avec  di¬ 
verses  lignes.  Il  est  chargé  de  couleur  profonde  :  et  par  cela  aucuns 
ont  estimé  que  ce  fut  le  même  sang  de  Dragon.  Le  cinabre  a  la 
même  vertu  de  la  pierre  nommée  Hématite,  -et  est  convenable  en 
médecine  des  yeux,  et  toutefois  c’est  en  plus  d’efficace,  pour  autant 
qu’il  est  plus  astrictif.  Incospore  avec  Geroesme,  il  guérit  les  brû¬ 
lures  du  feu,  et  les  pustulles.  (Dioscoride,  liv.  Y,  cap.  lix.) 

Annotations. 

A  la  vérité  il  y  a  une  forte  grande  différence  entre  le  cinabre  écrit 
par  Dioscoride,  et  celui  qui  pour  le  présent  est  en  usage  ou  bouti¬ 
ques  des  apotiquaires,  et  aux  peintres.  Car  le  cinabre  de  Dioscoride 
n’est  (quoi  qu’ainsi  l’ayant  écris  gens  de  fort  grand  érudition  Pline, 
et  Solin)  le  sang  du  dragon  occis  par  la  grande  pesanteur  de  l’élé¬ 
phant,  qui  lui  tombe  dessus,  en  se  mettant  ensemble  le  sang  de 
l’un  et  de  l’autre  animant,  est  une  gomme  d’un  arbre  d’Afrique,  de 
couleur  naturalissime  de  vrai  sang,  transparent,  et  aisé  à  rompre, 
nommé  aujourd’hui  vulgairement  sang  de  dragon  en  larmes,  à  la 
différence  de  celui  sophistiqué,  et  de  nulle  valeur,  qui  s’apporte  en 


458  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

pains.  Et  à  bon  droit  le  peut  on  nommer  en  larmes  pour  autant  que 
ceci  est  une  larme  gommeuse,  et  liquide  (selon  que  le  rente  Aluigi 
Cadamosto  au  quatrième  chapitre  de  sa  navigation  en  Afrique)  d’un 
arbre  d’Afrique,  lequel  pour  en  avoir  plus  grande  abondance,  les 
habitants  aggraffent  avec  certains  ferrements  en  l’écorce,  et  en 
ayant  par  après  recueilli  la  liqueur  la  cuisent  dans  des  chaudières 
au  feu,  et  le  nomment  sang  de  dragon.  Ce  qui  est  fait  raisonnable¬ 
ment  conjecturer,  due  cette  gomme  en  le  cinabre  de  Dioscoride, 
pour  autant  en  premier  lieu  que  telle  liqueur  nous  est  apportée 
d’Afrique  en  peu  de  quantité,  elle^st  en  usage  aux  peintres  pour 
ombrager,  et  pour  tracer  de  rouge  clair,  elle  se  vend  cher  pour  sa 
rareté  et  ou  ses  vertus  est  semblable  à  la  pierre  Hématite,  ainsi  que 
l’expérience  le  démontre,  et  comme  pareillement  l’affirme  Disco¬ 
ride  cette  liqueur  est  assez  plus  astrictive,  et  par  cela  les  modernes 
médecins  en  usent  pour  les  flux  des  femmes,  et  disentériques,  et 
pareillement  pour  les  crachements,  et  üus  de  sang,  avec  trop  plus 
grand  événement.  Celui  qui  s’apportait  en  pain,  se  contrefaisait 
adis  avec  le  sang  de  bonc,  pilé  lentement  de  certain  artifice,  et 
cormes  sèches  :  puis  manquant  celui  on  la  contrefait  avec  Garance, 
Boliarmeni,  Résine,  colle  de  dragon,  et  autres  mestinges.  Le  cina¬ 
bre  de  notre  temps  est  minéral,  et  artificiel.  Le  minerai  selon  que 
le  récit  avait  vu  le  seigneur  André  Matthioli,  se  tire  de  terre  dans 
les  causes  d’argent  vif,  en  un  lieu,  qui  se  nomme  Midria,  en  cer¬ 
taines  montaignes  loingtaines  une  journée  de  gorice,  en  allant  vers 
la  Carniole.  Ce  cinabre  est  une  pierre  rouge  non  trop  dure  mais  fort 
pesante,  et  quelquefois  pleine  d’argent  vif,  que  par  lui-même  sans 
autre  aide,  il  en  dégoûte  dehors,  comme  par  après  il  s'en  tire  tout 
avec  l’artifice  du  feu.  L’artifice  se  fait  d’argent  vif,  et  de  soufre  par 
voie  de  sublimation  au  feu.  Ce  que  opère  par  elle-même  nature  en 
celui,  qui  se  tire  de  la  minière.  Nul  donc  que  de  ces  deux  cinabres, 
pour  être  véritablement  venin  mortifère  s’use  pour  le  donner  par  la 
bouche  :  ainsi  seulement  se  met  dans  les  médicaments  extérieurs, 
comme  les  parfums  qui  se  font  pour  le  mal  de  Naples,  et  en  aucuns 
onguents.  Il  faut  noter  ici,  que  suivant  ce  que  décrit  Dioscoride  le 
Minion  être  d’aucuns  appelé  cinabre  que  celui  Minion  est  le  cina- . 
bre  minérale  dont  ci-dessus  nous  avons  parlé  (même  qu’au  chapitre 
en  suivant  il  dit  l’argent  vif  est  fait  du  Minion).  Et  parce  que  Pline 
écrit  du  Minion,  l’on  peut  aisément  voir  qu’anciennement  le  Minion 
se  trouvait  minéral,  et  artificiel  :  quoi  qu’en  notre  temps  il  s’en 
trouve  fort  peu  du  vrai  minéral,  pour  autant  que  celui  qui  est  en 
commun  usage,  pour  la  plus  grande  partie  se  fait  de  plomb,  et  de 
ceruse  brûlée.  Ce  qui  est  la  sourdire  décrite  par  Galien,  par  Dios- 


TRANSFORMATIONS  DE  L’EMPIRISME  459 

coride  au  propre  chapitre  de  la  ceruse;  et  ce  même,  est  le  Minion 
dont  entend  Sérapion.  »  ( Loc .  cit.) 


CHAPITRE  IV 

TRANSFORMATIONS  DE  L’EMPIRISME 

A  part  les  noms  des  naturalistes  et  des  médecins  Empiriques  les 
plus  rapprochés  de  Philinus  et  de  Sérapion  fondateurs  de  la  secte,  la 
plupart  des  autres  sectaires  sont  restés  inconnus.  Cela  se  comprend, 
car  l’idée  philosophique  de  l’Empirisme  devait  avoir  pour  ceux  qui, 
par  une  formule  pratique,  la  mettaient  en  évidence  ainsi  que  pour 
les  premiers  sectaires,  l’avantage  de  livrer  leurs  noms  au  jugement 
de  l’histoire  Mais,  au  bout  d’un  certain  temps,  l’Empirisme  ne 
changeant  pas  comme  doctrine  et  n’ayant  abouti  qu’à  la  vulgari¬ 
sation  de  pratiques  ridicules  et  quelquefois  honteuses,  le  nom  de 
ceux  qui  adoptèrent  l’empirisme  ne  put  sortir  de  l’oubli  et  la  dé¬ 
nomination  d’Empirique  devint  même  une  qualification  méprisante 
considérée  comme  une  injure.  —  L’Empirisme  tomba  donc  rapi¬ 
dement  comme  secte  n’ayant  plus  que  d’obscurs  partisans,  et  il  se 
mélangea  plus  ou  moins  avec  les  autres  doctrines  jusqu’au  mo¬ 
ment  où  il  fut  absorbé  par  Galien  ou  par  ses  successeurs  et,  enfin, 
par  les  Arabes  qui  en  usèrent  et  en  abusèrent  singulièrement  dans 
la  polypharmacie  qu’ils  nous  ont  laissée.  A  partir  de  cette  époque 
l’expérience  médicale  fut  presque  entièrement  subordonnée  à  l’au¬ 
torité  d’Hippocrate,  d’Aristote  et  de  Galien,  considérés  comme  les 
chefs  infaillibles  de  la  médecine  et  de  la  science.  Elle  fut  considé¬ 
rée  comme  subversive  par  l’autorité  religieuse  qui  prétendit  créer 
une  orthodoxie  scientifique  à  côté  de  l’orthodoxie  catholique,  et  elle 
ne  servit  plus  qu’à  couvrir  de  son  nom  l’introduction  dans  la  pra¬ 
tique  médicale  des  remèdes  les  plus  étranges  et  les  plus  repous¬ 
sants.  Tout  le  moyen-âge  subit  ainsi  le  galénisme  modifié  par  les 
Arabes  et  les  doctrines  d’Aristote  contrôlées  par  les  pères  de  l’ɬ 
glise.  Il  faut  arriver  à  la  renaissauce  pour  voir  avec  le  réveil  de  l’es¬ 
prit  humain,  l’expérience  sortir  de  son  tombeau  escortée  par  la 
raison  et  donner  au  monde  la  chimie,  l’astronomie,  la  physique, 
l’anatomie,  la  chirurgie  et  toutes  ces  merveilleuses  connaissances 
qui  font  la  gloire  des  temps  modernes.  Mais  à  partir  de  ce  moment 
c’est  en  vain  qu’on  parlera  d’Expérience  et  d’Empirisme,  la  doctrine 
n’existera  plus  à  la  manière  antique,  se  mettant  en  opposition  for¬ 
melle  avec  la  raison,  désormais  l’expérience  procédera  du  raisonne- 


460  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

ment  comme  le  raisonnement  de  l’expérience,  et  ces  deux  sources 
de  vérité  en  proportion  variable  seront  toujours  pour  les  savants  la 
condition  de  tout  progrès  scientifique.  A  chaque  instant  on  verra 
l’esprit  d’hypothèses,  dans  ses  conceptions  les  plus  hardies,  deman¬ 
der  la  sanction  de  ses  vues  audacieuses  à  l’expérience  qui  seule 
peut  convertir  ses  aspirations  en  vérités  et  leur  donner  droit  d’asile 
dans  la  science.  Qu’à  son  tour,  l’expérience  et  l’observation  don¬ 
nent  par  hasard  la  notion  d’un  fait  à  reproduire,  ou  l’idée  que  de 
nouvelles  expériences  devront  convertir  en  vérité  pratique,  toujours 
il  faudra  que  la  raison  vienne  au  secours  de  l’Empirisme  s’il  ne 
veut  rester  dans  les  régions  inférieures  de  l’ordre  intellectuel,  à  l’u-  ' 
sage  de  l’ignorance,  de  la  superstition  et  de  la  crédulité.  Nul  savant, 
si  dévoué  qu’il  soit  à  la  méthode  expérimentale,  n’a  pu  s’enfermer 
dans  les  limites  absolues  de  l’expérience  et  Bacon  lui-même,  auquel 
on  fait  l’honneur  de  dire  qu’il  est  le  chef  de  l’empirisme  moderne, 
a  plus  d’une  fois  donné  lui-même  le  démenti  le  plus  formel  à  ses 
principes,  en  publiant  dans  ses  livres  des  hypothèses  que  désavoue¬ 
rait  le  dogmatique  le  plus  résolu. 

C’est  là  où  en  est  arrivé  l’Empirisme  moderne.  S’il  met  beaucoup 
dè  raison  dans  ses  expériences,  il  fait  comme  tous  les  bons  esprits 
qui  interrogent  les  faits  pour  en  deviner  la  nature,  la  cause,  le 
mécanisme  et  les  lois  sans  décrier  la  raison  au  profit  de  l’expé¬ 
rience,  et  il  n’y  a  pas  d’Empirisme.  Si,  au  contraire,  il  s’en  tient  à 
l’expérience  seule  ne  voulant  pas  se  préoccuper  de  la  nature  des 
phénomènes  et  de  leurs  lois  et  ne  tenant  compte  que  du  témoignage 
des  sens,  alors  c’est  un  retour  à  la  doctrine  antique  dont  on  sait  la 
fin  méritée  au  milieu  du  dédain  général. 


CHAPITRE  V 

DE  L’EMPIRISME  MODERJnE 

L’Empirisme  antique,  ainsi  que  le  méthodisme,  disparut  sous  la 
puissante  autorité  du  génie  encyclopédique  de  Galien,  qui  sut  allier 
la  raison  à  l’expérience  et  donna  une  telle  extension  à  la  médecine 
par  1  étude  de  l’anatomie  et  de  la  physiologie  qu’il  s’en  fit  l’oracle 
absolu  jusqu’au  xve  siècle,  c’est-à-dire  jusqu’au  moment  où  l’esprit 
de  libre  examen  put  affirmer  ses  droits.  Pendant  cette  longue  pé¬ 
riode  de  douze  à  quinze  siècles,  l’Empirisme  ne  fut  professé  par 
aucun  homme  ayant  assez  de  mérite  pour  graver  son  nom  dans 
l’histoire,  et  il  resta  surtout  le  partage  des  ineptes  et  des  charlatans. 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE  461 

Mais  peu  à  peu,  dans  toutes  les  branches  des  connaissances  humai¬ 
nes,  en  philosophie  et  en  religion,  se  fit  un  travail  souterrain,  qui,  à 
côté  de  l’orthodoxie  religieuse  et  philosophique,  ouvrait  à  l’esprit 
humain  des  horizons  nouveaux  en  lui  montrant,  comme  un  droit,  la 
liberté  de  tout  voir,  de  tout  examiner  et  de  se  faire  personnelle¬ 
ment  les  convictions  de  sa  vie.  C’était  l’époque  de  la  réforme.  Avec 
Martin  Luther  qui  au  xvie  siècle  proclama  la  liberté  d’examen  en 
matière  de  religion,  avec  Copernic  et  Galilée  qui  créèrent  une  nou¬ 
velle  théorie  du  ciel,  avec  Paracelse  qui  créait  la  chimie  et  renver¬ 
sait  l’humorisme  ancien,  avec  Vésale  qui  renouvela  l’anatomie,  éclata 
un  impétueux  et  immense  mouvement  intellectuel,  dont  l’effet  fut 
avec  la  renaissance  des  arts  et  des  lettres  la  rénovation  complète 
des  sciences.  De  là  date  l’Empirisme  moderne,  incarné  dans  la  mé¬ 
thode  expérimentale  d’induction,  c’est-à-dire  dans  le  complément 
nécessaire  de  l’observation  par  le  raisonnement,  chargé  de  s’élever 
des  faits  à  leurs  causes  et  aux  principes  généraux  de  la  science  On 
en  fait  l’honneur  à  Bacon,  c’est  un  tort,  car  avant  son  apparition 
l’examen  libre  de  la  nature  et  l’observation  étaient  pour  tout  vrai 
savant  la  condition  du  progrès  et  la  source  de  toute  découverte 
réelle.  Bacon  n’a  donné  que  la  formule,  en  appelant  ce  mode  d’ac¬ 
quisition  des  connaissances  humaines,  méthode  d’induction.  Mais, 
comme  en  ce  monde,  tous  ceux  qui  ne  savent  rien,  et  qui  ne  com¬ 
prennent  pas  ce  qu’on  dit  ou  ce  qui  se  fait,  deviennent  aisément  les 
dupes  de  ceux  qui  savent  les  entraîner  à  l’aide  d’un  mot,  il  suffit  à 
tout  vrai  ou  faux  réformateur  d’avoir  un  drapeau  sous  lequel  il  puisse 
enrégimenter  la  foule  de  ses  disciples,  et  ce  drapeau  n’est  pas  autre 
chose  qu’un  mot  de  ralliement  souvent  incompris  de  ceux  qui  le 
prononcent  à  tout  propos,  sans  savoir  à  quoi  il  les  engage. 

Liberté,  tolérance ,  progrès ,  expérience ,  induction,  etc.,  ont  été 
bien  souvent  le  drapeau  de  la  foule  tyrannique,  cruelle  et  ignorante, 
ne  sachant  à  quelles  conditions  l’homme  doit  être  libre  et  comment  il 
arrive  au  progrès  par  l’expérience  et  la  raison.  Ces  mots  ne  sont  sou¬ 
vent  que  des  armes  de  guerre  jetées  dans  les  masses  par  de  grands  es¬ 
prits  qui  se  réservent,  à  eux  et  à  leurs  amis,  le  soin  de  diriger  la  force 
qu’ils  ont  ainsi  créée  par  une  formule.  Ainsi  a  fait  l’induction,  procédé 
sans  lequel  l’expérience  n’est  rien  autre  chose  que  l’absurde  empi¬ 
risme  antique  et  au  moyen  duquel  les  adeptes  de  la  méthode'  expé¬ 
rimentale  veulent  anéantir  les  droits  imprescriptibles  de  la  pensée. 
Quelqu’un  n’a-t-il  aucune  connaissance  littéraire,  ou  ne  sait-il  rien 
répondre  à  qui  raisonne  mieux  que  lui,  vite  il  parle  des  avantages  de 
la  méthode  expérimentale ,  de  V induction,  des  grands  principes 
inaugurés  par  Bacon ,  philosophie  qu’il  n’a  jamais  étudiée,  et  il  se 


462  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

croit  victorieux  de  sou  adversaire.  Ne  nous  contentons  pas  des  mots. 
Voyons  les  choses  en  faisant  à  chacun  la  part  de  ce  qui  lui  revient 
dans  l’impulsion,  le  mouvement  donné  à  l’esprit  humain  par  le  grand 
mouvement  de  la  renaissance,  et  disons  de  suite  que  cette  nouvelle 
forme  de  l’Empirisme,  qui  n’est  plus  l’Empirisme  bannissant  la  rai¬ 
son,  et  qui  est  la  méthode  expérimentale,  est  pour  nous  le  seul  pro¬ 
cédé  convenable  à  l’accroissement  des  sciences. 

L’Empirisme  ancien  n’existe  plus  pour  la  philosophie  ni  pour  la 
science,  car  il  s’était  posé  vis-à-vis  la  raison  en  lui  disant  qu’elle 
était  inutile  et  dangereuse  pour  les  progrès  de  l’esprit  humain.  C’est 
par  cet  antagonisme  qu’il  a  fait  son  entrée  dans  le  inonde,  mais  il 
n’a  pu  soutenir  son  rôle  jusqu’au  bout  et  il  a  été  obligé  de  capituler 
et  de  s’allier  au  raisonnement  pour  les  conquêtes  de  la  science  mo¬ 
derne.  Ainsi  modifié,  ce  n’est  plus  la  même  méthode  philosophique, 
et  sous  cette  forme  il  n’est  personne  qui  ne  puisse  l’accepter,  car  il 
n’impose  à  la  raison  d’autre  entrave  que  celle  de  s’astreindre  à  ne 
tenir  compte  que  de  la  nature  réelle  des  choses  pour  en  découvrir 
expérimentalement  les  lois. 

Induire  les  lois  d’un  fait  au  moyen  de  l’expérience  au  lieu  de  les 
déduire  d’un  fait  par  la  raison,  voilà  la  différence  de  la  méthode 
de  Bacon  et  la  méthode  de  Descartes,  mais  toutes  les  deux  partent 
également  de  l’observation  et  il  est  injuste  de  dire  que  l’une  n’est 
que  l’esprit  d’hypothèse,  tandis  que  l’autre  est  au  contraire  l’origine 
de  toute  vérité.  Ce  qui  est  réel  c’est  que  la  méthode  de  Descartes 
est  la  source  de  toutes  nos  vérités  morales  et  religieuses,  ainsi  que 
des  axiomes  et  des  théorèmes  mathématiques,  tandis  que  celle  de 
Bacon  est  plutôt  le  principe  des  vérités  physiques;  c’est  qu'elle  a 
des  dangers  que  n’a  point  l’autre,  car  si  le  fait  pris  comme  point  de 
départ  est  faux,  toutes  les  conséquences  logiques  s’en  ressentent,  et, 
dans  l’ordre  physique,  elle  arrive  par  la  pensée  si  rapidement  aux 
lois  générales  qu’elle  peut  commettre  les  plus  graves  erreurs.  Celle 
de  Bacon,  au  contraire ,  s’élève  plus  lentement  des  faits  à  leurs  lois 
par  des  expériences  successives  et,  sous  ce  rapport,  elle  est  pour  les 
sciences  infiniment  préférable  à  la  première.  Sauf  cette  différence, 
leur  principe  est  également  pris  dans  l’observation,  mais  là  où  elles 
se  séparent,  c’est  dans  le  rôle  accordé  à  la  conscience  et  à  la  raison 
qui  ont  la  première  place  chez  les  cartésiens,  la  seconde  chez  les 
disciples  de  Bacon. 

Quoi  qu  il  en  soit,  du  raisonnement  et  de  l’expérience  est  née  l’in¬ 
duction,  mère  de  toutes  les  sciences  modernes,  dont  la  race  a  étouffé 
l’esprit  d’hypothèse  ou  d’autorité,  et  qui  a  su  proclamer  l’indépen¬ 
dance  de  la  pensée  humaine  aux  prises  avec  les  secrets  de  la  nature 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE  —  BA.CON  463 

et  de  la  vie.  Honorons  cette  conquête  intellectuelle,  qui  est  dans 
l’ordre  physique  ce  que  la  conscience  et  la  tolérance  sont  dans 
l’ordre  religieux  ou  moral,  et  ce  que  Y  égalité  civile  est  dans  nos 
institutions  politiques. 

Cela  étant  dit,  quels  sont  les  procédés  de  l’Empirisme  moderne? 
qu’est-ce  que  c’est  que  la  méthode  expérimentale  ou  méthode  d’in¬ 
duction?  et  quelles  sont  les  conditions  que  doit  remplir  l’expéri¬ 
mentation  pour  servir  aux  progrès  de  la  science?  C’est  ce  que  nous 
allons  voir  en  parlant  de  Bacon,  de  Locke,  de  Condillac,  puis  de 
Verthoff,  de  Lieutaud,  de  Zimmermann,  de  Jenner,  et  de  quelques- 
uns  des  médecins  qui,  s’inspirant  de  la  nouvelle  doctrine  philoso¬ 
phique,  l’ont  proclamée  comme  étant  la  plus  utile  aux  progrès  de 
la  médecine. 

BACON 

François  Bacon,  de  Vérulam,  vicomte  de  Saint-Alban,  né  à  Lon¬ 
dres  en  4560,  et  mort  en  4636  à  66  ans,  après  avoir  été  conseiller 
d’État,  lord  chancelier  d’Angleterre,  garde  des  sceaux,  etc.,  peut  être 
regardé  comme  le  chef  de  l’Empirisme  moderne.  Ce  n’est  pas  qu’a¬ 
vant  lui,  on  n’ait  fait  librement  par  l’expérience  d’utiles  efforts  pour 
combattre  les  données  anciennes  de  la  science,  accréditées  par  l’au¬ 
torité  religieuse  et  civile,  mais,  philosophiquement,  c’est  lui  qui  a 
donné  la  formule  de  la  méthode  et  qui,  mieux  que  tout  autre,  a 
montré  la  voie  à  suivre  dans  l’étude  des  sciences. 

Il  ne  faudrait  cependant  pas  s’imaginer  que  dans  cette  inaugura¬ 
tion  du  principe  de  l’ expérience  éclairée  par  l’induction  on  eût  tout 
à  coup  trouvé  le  moyen  d’éviter  l’erreur  et  de  bannir  l'hypothèse, 
car  il  y  a  tout  autant  à  craindre  de  l’expérience  des  esprits  faux  que 
de  l’abus  du  raisonnement  chez  les  bons  esprits.  Que  d’hypothèses 
expérimentales  n’a-t-on  pas  introduites  en  chimie,  en  inédecine  et  en 
physiologie  depuis  Bacon  et  sous  le  patronage  de  sa  méthode  ?  Cha¬ 
que  jour  voit  éclore  une  nouvelle  vérité  dite  expérimentale  destinée 
à  prendre  la  place  d’une  vérité  expérimentale  de  la  veille,  et  beau¬ 
coup  de  savants  croient  qu’il  suffit  d’avoir  fait  quelques  expériences 
pour  être  dans  la  voie  qui  mène  à  la  découverte  d’une  vérité.  Ils  ne 
s’imaginent  pas  que  l’induction  est  aussi  difficile  que  le  raisonne¬ 
ment  et  que  la  clairvoyance  qui  résulte  de  l’observation  des  faits 
n’est  pas  donnée  à  tout  le  monde.  Un  seul  exemple  entre  bien 
d’autres  fera  comprendre  ma  pensée.  Tous  les  anatomistes  avaient 
étudié  le  cœur,  les  vaisseaux  qui  s’y  attachent  et  se  ramifient  dans 
les  poumons  ou  dans  les  membres,  et  cependant  il  a  fallu  vingt 


464  -  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

siècles  d’expérience  sur  ces  différents  organes  chez  les  animaux 
pour  arriver  à  l’homme  qui  devait  avoir  la  clairvoyance  du  phéno¬ 
mène  qu’ils  accomplissent  et  pour  découvrir  la  circulation. 

Quoi  qu’il  en  soit,  bien  que  Bacon  se  soit  lui-même  chargé  de  dé¬ 
montrer  que  sa  méthode  ne  garantit  pas  de  l’hypothèse,  en  raison 
de  celles  qu’il  a  émises  dans  ses  ouvrages ,  il  faut  bien  reconnaître 
que  philosophiquement  la  doctrine  est  irréprochable.  C’est  un  fait 
unanimement  reconnu  et  Sprengel  a  eu  raison,  dans  son  Histoire 
de  la  Médecine,  de  le  faire  ressortir  comme  il  l’a  fait. 

Dans  son  livre  sur  l’accroissement  des  sçiences,  Bacon  établit  une 
division  que  Diderot  et  d’Alembert  ont  pris  comme  base  du  plan  de 
leur  Encyclopédie.  En  effet,  dit  Sprengel,  les  connaissances  humaines, 
réparties  d’après  les  facultés  de  l’esprit,  se  divisent  en  histoire,  poésie 
et  philosophie,  suivant  qu’elles  exercent  la  mémoire,  l’imagination 
ou' l’intelligence  (1). 

L’Histoire  comprend  aussi  l’histoire  naturelle,  qui  est  en  partie 
narrative  et  en  partie  rationnelle,  et  qui  a'pour  but  principal  de  four¬ 
nir  des  matériaux  à  la  philosophie  de  la  nature  (2). 

Bacon  divise  la  philosophie  en  trois  parties,  la  science  de  Dieu,  celle 
de  la  nature,  celle  de  l’homme.  La  science  de  l’homme  se  partage 
ensuite  en  médecine,  art  cosmétique,  athlétique,  et  ars  voluptaria. 
Le  chancelier  comprend,  sous  cette  dernière  dénomination,  la  pein¬ 
ture,  la  sculpture  et  la  gravure,  qui  eussent  été  bien  plus  convena¬ 
blement  associés  avec  la  poésie  (3). 

Quant  à  la  médecine  il  la  mettait  au  nombre  des  sciences  con¬ 
jecturales,  parce  que  l’objet  dont  elle  s’occupe  est  extrêmement 
compliqué,  et  sujet  à  un  nombre  infini  de  variations.  Jusqu’à  pré¬ 
sent,  dit-il,  on  a  plutôt  ébauché  que  perfectionné  cette  science, 
les  travaux  qui  la  concernent  forment  un  cercle  en  se  confondant 
les  uns  avec  les  autres,  au  lieu  de  marcher  en  ligne  droite  et  de  se 
succéder  (4).  . 

La  médecine  s’occupe  de  conserver  la  santé  de  guérir  la  maladie 
ou  de  prolonger  la  vie.  Il  faut  nécessairement  séparer  des  autres  ce 
dernier  art,  auquel  il  n’est  pas  permis  d’attacher  une  importance 
médiocre. 

A  1  occasion  de  la  partie  de  la  médecine  qui  s’occupe  de  guérir 
les  maladies,  Bacon  déplore  d’abord  le  peu  de  fidélité  et  d’attention 

(1)  Baconis  Verulam,  de  Augmento  scientiarum,  lib.  II,  ch.  i,  p.  43.  (Opéra, 
ed.  Arnold,  in-fol.  Francofurti,  1694.) 

(2)  Ibid,  ch.  m,  48. 

(3)  Baconis  Vendant.  ;  l.  c.,  lib.  IV,  ch.  11,  102-114 . 

;  (4)  Ibid.,  p.  103. 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  BACON  465 

des  observateurs,  qui  devraient  imiter  la  conduite  d’Hippocrate  et 
de  Baillou,  tracer  un  tableau  fidèle  des  maladies,  de  leurs  causes, 
de  leur  curation,  et  ne  point  attacher  de  prix  aux  opinions  et  aux 
hypothèses.  Il  ne  faut  pas  que  ces  récits  soient  trop  prolixes,  et 
peignent  des  événements  qui  se  présentent  tous  les  jours  ;  mais  ils 
ne  doivent  pas  non  plus  être  trop  maigres,  et  se  borner  à  mention¬ 
ner  des  circonstances  extraordinaires  et  étonnantes. 

En  effet,  bien  des  phénomènes  qui  ne  sont  pas  nouveaux  par  eux- 
mêmes  le  deviennent  selon  qu’ils  s’observent  en  tel  ou  tel  temps,  de 
telle  ou  telle  manière,  et  un  bon  observateur  trouve  aussi  une  foule 
de  remarques  à  faire  dans  des  événements  fort  ordinaires. 

Les  Anatomistes,  en  donnant  la  description  du  corps  humain,  ont 
porté  leur  attention  avec  un  soin  qu’on  se  saurait  trop  louer,  sur 
toutes  les  parties,  même  les  plus  petites  ;  mais  jusqu’à  présent  on 
ne  s’est  point  occupé  des  aberrations  del’état  ordinaire,  ni  de  l'ana¬ 
tomie  comparée.  Bien  certainement  la  cause  des  maladies  réside  quel¬ 
quefois  dans  la  différence  que  cause  la  structure  des  organes  :  les 
médecins  négligent  presque  toujours  cette  circonstance  et  accusent 
les  humeurs  qui  sont  innocentes,  au  lieu  de  songer  au  mécanisme. 
Le  traitement  des  maladies  semblables  ne  réussit  que  lorsqu’on  sert 
à  corriger  les  humeurs,  et  souvent,  pour  prolonger  la  vie  dans  des 
cas  de  cette  nature,  il  suffit  de  pallier  l’affection,  ou  de  soumettre  le 
malade  à  un  régime  approprié.  L’anatomie  comparée  et  l’anatomie 
pathologique  sont  les  principales  sources  qui  peuvent  contribuer  au 
perfectionnement  de  l’art  de  guérir. 

Bacon  se  plaint  ensuite  de  ce  que  les  praticiens  sont  trop  préci¬ 
pités  dans  le  jugement  qu’ils  portent  sur  l’incurabilité  des  maladies, 
et  augmentent  de  cette  manière  la  classe  si  nombreuse  des  médicas- 
tres.  Il  serait  fort  à  désirer,  ajoute-t-il,  que  de  grands  médecins 
examinassent  avec  soin  les  affections  déclarées  incurables  ;  car 
alors  ils  parviendraient  peut-être  à  découvrir  de  nouveaux  moyens 
propres  à  les  guérir.  Il  est  aussi  du  devoir  de  celui  qui  se  livre  à 
l’exercice  de  la  médecine,  d'adoucir  autant  que  possible  la  mort  des 
malades,  lorsqu’il  reconnaît  l’insuffisance  ou  l’inutilité  de  tous  les 
secours  qu’il  peut  administrer.  Ce  qu’il  y  a  déplus  blâmable  en  mé¬ 
decine,  c’est  qu’au  milieu  des  principes  excellents  sur  les  indications 
générales  du  traitement,  on  est  encore  fort  peu  avancé  dans  l’art 
de  remplir  ces  indications  à  l’aide  de  remèdes  particuliers.  Les  mé¬ 
dicaments  renfermés  dans  les  pharmacies  conviennent  pour  satis¬ 
faire  aux  indications  générales,  mais  ils  ne  sauraient  guérir  les  ma¬ 
ladies.  De  là  vient  que  les  charlatans  réussissent  souvent  mieux  que 
les  praticiens  de  profession  :  c’est  pourquoi  les  médecins  célèbres 


BOUCHUT. 


466  HISTOIRE  DE  Lk  MÉDECINE 

et  exercés  ne  devraient  épargner  aucun  soin  pour  découvrir  et  faire 
connaître  des  moyens  et  des  compositions  propres  à  combattre  les  di¬ 
verses  affections  auxquelles  l’homme  est  exposé. 

Bacon  souhaite  en  outre  que  l’on  puisse  imiter  les  eaux  miné¬ 
rales  naturelles,  et  les  progrès  dont  la  chimie  est  encore  suscep¬ 
tible,  lui  font  concevoir  l’espérance  que  ses  désirs  se  réaliseront  un 
jour.  Il  trouve  aussi  qu’on  développe  le  mode  de  traitement  d’une 
manière  trop  laconique  pour  que  les  règles  que  l’on  donne  soient 
d’un  grand  secours  lorsqu’il  s’agit  de  combattre  une  maladie  chro¬ 
nique.  On  agirait  avec  plus  de  prudence,  en  indiquant  dans  tousses 
détails  la  marche  qu’il  faut  observer,  en  ne  s’écartant  point  ensuite 
des  formules  qui  auraient  été  tracées  (1). 

Tous  les  médecins  doivent  souscrire  sans  réserve  à  cette  appré¬ 
ciation  sévère  mais  juste  de  la  science  médicale,  et  il  est  certain 
qu’elle  a  largement  profité  de  ces  conseils  dans  l’étude  de  l’anato¬ 
mie,  de  l’anatomie  pathologique  et  de  la  nosographie. 

Mais  là  où  Bacon  se  trompe,  et  se  jette  lui-même  dans  l’hypothèse, 
c’est  lorsqu’il  prescrit  les  règles  à  suivre  pour  reculer  le  terme  de 
l’existence  à  l’aide  de  l’or  potable  et  des  autres  préparations  du 
même  métal.  De  même  aussi  lorsque  dans  une  incursion  sur  le  ter¬ 
rain  de  la  Chimie  il  dit  qu’on  peut  arriver  à  faire  de  l’or  avec  de 
l’argent  ou  du  Mercure.  (Hist.nat.,  Cent  4,  p.  823.)  Je  sais  bien  que 
l’idée  de  la  transmutation  des  métaux  occupait  alorsbien  des  esprits, 
mais  ce  n’est  pas  la  peine  de  se  faire  le  champion  de  l’expérience 
pour  arriver  à  émettre  une  semblable  hypothèse.  Vous  dites  que 
l’on  peut  faire  de  l’or, eh  bien!  que  n’en  faisiez- vous  alors  que  vous 
en  aviez  tant  besoin? 

Dans  un  autre  ouvrage  extrêmement  important  YOrganonno- 
vum,  il  enseigne  la  méthode  suivant  laquelle  on  doit  traiter  la  phi¬ 
losophie  et  les  différentes  parties  dont  elle  seJ  compose.  C’est  là  où 
il  développe  les  véritables  principes  de  la  méthode  d’observation. 
En  voici  l’analyse  d’après  Sprengel. 

«  Il  commence  par  le  tableau  des  inconvénients  que  les  préjugés 
entraînent  dans  les  sciences  et  ils  divisent  ces  préjugés,  idola,  e n 
quatre  espèces  :  idola  tribus,  qui  découlent  de  la  nature  de 
l’homme  ;  idola  specus,  qui  dépendent  de  l’éducation  et  de  la  ma¬ 
nière  de  vivre  de  chaque  individu  ;  idola  fori,  qui  résultent  du 
commerce  avec  les  hommes  ;  enfin,  idola  theatri  ,  qui  sont  les  sui¬ 
tes  de  l’éducation,  et  les  enfants  de  l’école  (2).  » 

(1)  Baconis  Verulam;  I.  c.,  p.  10S-109. 

(2)  Nov.  organ.,  lib.  I,  p.  283-284. 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  BACON  467 

«  Il  faut  que  l’homme  se  délivre  de  tous  ces  préjugés,  s’il  veut 
obtenir  l’accès  du  temple  de  la  vérité  (1).  » 

«  L’expérience  seule  ne  sert  à  rien,  lorsqu’on  ne  sait  pas  la  mettre 
à  profit  pour  parvenir  à  des  raisonnements  en  suivant  la  route  pé¬ 
nible  de  l’induction  ;  mais  le  plus  grand  tort  qu’on  ait  jamais  pu 
faire  aux  sciences,  c’est  de  renoncer  à  l’observation  pour  s’adonner 
à  la  dialectique.  Les  Grecs  eux-mêmes,  que  l’on  vante  avec  tant 
d’emphase,  n’ont  point  cultivé  le  champ  de  l’expérience,  et,  tous, 
sans  exception,  appartiennent  à  la  classe  des  sophistes.  Rien  n’est 
plus  ridicule  que  la  vanité  de  certains  savants  qui  dédaignent  l’ob¬ 
servation  comme  étant  trop  vulgaire  pour  pouvoir  satisfaire  leurs 
sublimes  esprits  ($).  » 

«  Suivant  Bacon,  les  imperfections  de  la  médecine  proviennent 
principalement  de  la  négligence  qu’on  apporte  dans  l’étude  de  la 
philosophie  de  la  nature  (3).  » 

«  Chacun,  par  respect  pour  le  idola  specüs,  introduisant  ses  opi¬ 
nions  favorites  dans  la  nature,  il  en  est  résulté  qu’on  a  cru  pouvoir 
comparer  les  changements  qui  surviennent  dans  le  corps  humain, 
à  ceux  qui  s’observent  dans  les  ouvrages  des  hommes  (4).  » 

«  Bacon  pense  qu’une  trop  grande  vénération  pour  les  écrits  des 
anciens  est  l’un  des  principaux  obstacles  qui  s’opposent  aux  pro¬ 
grès  de  la  médecine  comme  de  toutes  les  sciences  d’observation. 
L’antiquité  étant  l’enfance  du  monde,  on  ne  peut  attendre  d’elle 
cette  maturité  de  jugement  et  cette  richesse  d’expérience  qui  sont 
les  heureux  fruits  delà  véritable  vieillesse  du  monde.  » 

«  Les  découvertes  faites  par  les  modernes,  et  la  perfection  qu’ils 
ont  portée  dans  tous  les  arts  humains,  surpassent  de  beaucoup  le 
petit  nombre  des  observations  recueillies  par  les  anciens.  D’ailleurs 
c’est  une  véritable  lâcheté  que  d’en  apppeler  sans  cesse  aux  auteurs 
et  de  méconnaître  les  droits  de  l’auteur  des  auteurs,  c’est  à-dire 
du  temps.  La  vérité  est  la  sœur  du  temps  et  non  pas  celle  de  la  vé¬ 
rité  (5).  » 

«  En  général,  on  ne  doit  pas  s’attendre  à  rencontrer  beaucoup  de 
philosophie  dans  les  livres  qui  se  répètent  continuellement  les  uns 
les  autres,  mais  il  faut  étudier. la  nature  elle-même  (6).  » 

«  On  a  grand  tort  d’avoir  honte  de  dire  des  choses  nouvelles  et 

(1)  Ibid.,  p.  294. 

(2)  Ibid. ,  p.  290-295,  302. 

(3)  Ibid.,  p.  300. 

(4)  Nov.  organ.,  lib.  I,  p.  287-291. 

(5)  Ibid.,  p.  302. 

(6)  Ibid.,  p.  303. 


468  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

extraordinaires,  et  les  gouvernements  éprouvent  des  craintes  mal 
fondées ,  lorsqu’ils  appréhendent  que  la  propagation  et  le  progrès 
des  lumières  n’occasionnent  des  séditions  et  des  émeutes  populaires. 
Rien  n’est  plus  funeste  à  toutes  les  sciences  que  l’état  stationnaire 
et  le  préjugé  qu’il  ne  faut  pas  outrepasser  certaines  limites  :  l’es¬ 
prit  humain  devrait,  au  contraire,  faire  sans  cesse  des  efforts  infinis 
pour  atteindre  la  vérité.  » 

Bacon  regarde  l’histoire  des  sciences  humaines  comme  le  véritable 
flambeau  de  la  vérité.  La  connaissance  des  erreurs  que  l’esprit  a 
déjà  commises,  empêche  de  tomber  dans  des  fautes  semblables  (1).» 

«  Les  erreurs  les  plus  pernicieuses  sont  provenues  jusqu’à  pré¬ 
sent  des  spéculations  auxquelles  on  s’est  abandonné  :  les  uns,  sem¬ 
blables  aux  araignées,  forment  d’élégants  et  brillants  tissus  qui 
manquent  de  réalité  et  de  solidité.  Les  autres,  imitant  la  fourmi,  se 
bornent  à  recueillir  les  observations  isolées  ;  mais  le  véritable  phi¬ 
losophe  doit  sucer  comme  l’abeille  le  miel  de  toutes  les  fleurs,  et  se 
laisser  guider  par  un  instinct  intérieur  pour  élever  un  édifice  ingé¬ 
nieux  et  régulier.  Il  n’est  toutefois  pas  facile  de  tirer  des  résultats 
généraux  des  observations  isolées  qu’on  a  pu  rassembler,  et  de  fixer 
les  principes  d’une  science.  Jusqu’ici  on  a  commis  la  faute  de  pas¬ 
ser  avec  trop  de  précipitation  de  ces  observations  aux  axiomes  gé¬ 
néraux  ;  il  faut  suivre  avec  prudence  et  circonspection  la  route  de 
l’induction;  c’est  la  seule  méthode  qui  puisse  faire  faire  des  progrès 
à  la  philosophie  de  la  nature,  mais  jusqu’à  ce  jour  elle  a  été  totale¬ 
ment  négligée  (2).  «  La  faire  connaître  et  l’enseigner,  tel  était  le 
but  vers  lequel  tendent  les  efforts  de  Bacon.  » 

Il  assure  dans  plus  d’un  endroit,  que  son  intention  n’est  pas  de 
fonder  une  gecte  nouvelle,  qu’il  n’indique  aucun  fait  nouveau,  que 
lui  même  n’est  pas  en  état  d’étendre  le  domaine  de  l’observation, 
et  que  sa  méthode  répand  bien  de  la  lumière,  mais  ne  porte  point 
de  fruits.  Ce  grand  homme  faisait  un  aveu  aussi  sincère,  parce  qu’il 
sentait  parfaitement  combien  il  était  peu  versé  dans  les  détails  des 
sciences  d’observation  (3). 

Ce  qui  lui  paraît  surtout  d’une  haute  importance  au  sujet  de  la 
méthode  d’induction,  c’est  de  bien  peser  tous  les  objets  de  l’obser¬ 
vation  et  de  remarquer  les  changements  gradués  que  chacun  subit  : 
il  donne  à  ce  travail  le  nom  à’ opération  occulte,  et  sans  lui  on  ne 
saurait  dire  qu’on  a  observé  quelque  chose  (4). 

(1)  Nov.  organ.,  p.  309. 

(2)  Ibid.,  310-312. 

(3)  Ibid.,  p.  317-319. 

(4)  Nov.  org.,  p.  329. 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  BACON  469 

«  Celui,  par  exemple,  qui  n’a  pas  étudié,  dès  l’instant  même  où 
l’on  administre  l’opium,  les  changements  que  ce  médicament  ap¬ 
porte  dans  l’économie  animale,  ne  peut  point  non  plus  faire  d’ob¬ 
servations  exactes  sur  sa  manière  d’agir.  Or,  suivant  l’opinion  de 
Bacon,  les  anciens  avaient  négligé  beaucoup  cette  opération  oc? 
culte;  ils  volaient,  pour  ainsi  dire,  des  observations  isolées  aux  prin¬ 
cipes  généraux  :  aussi  doit-on  chercher  à  découvrir  les  lois  de  la 
nature,  non  pas  dans  les  ténèbres  de  l’antiquité,  mais  dans  la  na¬ 
ture  elle-même  ■»  (1). 

«  Après  tous  ces  principes  préliminaires,  Bacon  développe  plus 
particulièrement  sa  méthode  d’induction,  qu’il  n’a  pas  exposée  d’une 
manière  tout  à  fait  complète,  et  à  l’appui  de  laquelle  il  cite  l’exem¬ 
ple  de  la  chaleur  ;  il  donne  d’abord  une  table  qu’il  nomme  celle  de 
la  présence  de  l’essence,  et  qui  indique  tous  les  différents  cas  dans 
lesquels  la  chaleur  se  produit,  puis  une  table  de  déviation,  conte¬ 
nant  les  cas.  dans  lesquels  il  ne  se  développe  pas  de  chaleur.  Cette 
dernière  est  suivie  d’une  table  des  degrés  faisant  connaître  les  cir¬ 
constances  au  •  milieu  desquelles  la  chaleur  augmente  ou  diminue. 
Vient  enfin  la  première  vendange,  vindennatio  prima ,  parce  que 
tous  les  cas  réunis  nous  prouvent  que  le  mouvement  est  la  première 
condition  nécessaire  à  la  productiou  de  la  chaleur  »  (2). 

a  II  faut  ensuite  chercher  les  cas  dans  lesquels  les  qualités  des 
corps  sont  tout  à  fait  particulières  :  c’est  ce  que  Bacon  appelle  les 
prérogatives  des  instances  ;  on  s’attache  à  trouver  les  instances 
ostensibles,  celles  dans  lesquelles  une  chose  devient  sensible  par  le 
secours  des  instruments,  comme  le  thermomètre  est  le  meilleur 
moyen  pour  connaître  les  degrés  et  les  changements  de  la  chaleur. 

Enfin,  il  faut  s’occuper  de  Yinstantia  crucis ,  c’est-à-dire  d’un 
travail  qui  conduise  au  résultat,  afin  de  fixer  ainsi  la  loi  de  la  na¬ 
ture  »  (3). 

«  Il  dérive  ce  nom  des  croix  qu’on  place  sur  les  grandes  routes, 
à  l’endroit  où  plusieurs  chemins  se  croisent,  et  qui  servent  à  guider 
les  voyageurs.  » 

Cet  aperçu  de  Sprengel  sur  la  philosophie  de  Bacon  suffit  pour 
montrer  le  but  qu’elle  se  proposait  d’atteindre  afin  d’opérer  la  ré¬ 
forme  des  études  dans  toutes  les  sciences  d’observation,  mais  le 
résultat  n’a  été  qu’incomplètement  obtenu,  et  nous  voyons,  encore  là, 
les  hypothèses  succéder  aux  hypothèses.  Les  mauvaises  inductions 
ici  ont  pris  la  place  des  faux  raisonnements. 

(1)  Ibid.,  p.  322. 

(2)  Ibid.,  p.  331-348. 

(3)  Nov.  organ.,  p.  352-354. 


470  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Chose  curieuse,  Bacon  lui-même  n’a  pu  rigoureusement  s’en  tenir 
aux  règles  de  sa  méthode,  et  il  les  a  plus  d’une  fois  enfreintes.  Cela 
doit  excuser  un  peu  les  savants  qui,  dans  leurs  expériences,  dé¬ 
passant  les  bornes  de  l’induction  légitime,  s’égarent  sans  s’en  aper¬ 
cevoir  dans  les  dédales  de  l’hypothèse  —  Je  n’en  citerai  que  deux 
exemples,  mais  ils  sont  forts  concluants.  Voici  ce  que  Bacon  a  écrit 
sur  la  nature  de  la  chaleur  et  sur  la  nature  des  corps  tangibles. 

Nature  des  corps  tangibles.  —  Tous  les  corps  tangibles  ren¬ 
ferment  un  esprit  invisible  et  impalpable,  auquel  ils  servent  d’enve¬ 
loppe  et  comme  de  vêtement,  d'où  résultent  trois  genres  ou  modes 
d’action.,  qui  sont  la  triple  source  des  puissants  effets  de  l’esprit  sur 
le  corps  tangible.  Lorsque  cet  esprit  s’exhale,  il  contracte  le  corps  et 
le  dessèche;  s’il  y  est  détenu,  il  l’amollit  ou  le  liquéfie;  enfin  n’est-il 
ni  tout  à  fait  émis  ni  tout  à  fait  détenu,  alors  il  figure,  il  forme  des 

membres,  il  assimile,  il  évacue,  il  organise . On  peut  distinguer 

trois  espèces  ou  modes  d’esprit,  savoir  :  l’esprit  entrecoupé,  l’esprit 
simplement  rameux,  enfin  l’esprit  tout  à  la  fois  rameux  et  distribué  en 
différentes  cellules  ou  petites  cavités.  Le  premier  est  celui  de  tous  les 
corps  inanimés;  le  second,  celui  des  végétaux;  le  troisième,  celui 
des  animaux.  ( Nov .  Org .,  liv.  II,  Sect.  I,  ch.  h,  §  40.) 

Nature  de  la  chaleur.  —  La  chaleur  est  un  mouvement  expan¬ 
sif,  réprimé  en  partie,  et  accompagné  d’effort,  qui  a  lieu  dans  les 
parties  moyennes;  mais  avec  ces  deux  modifications  :  1°  que  le 
mouvement  du  centre  à  la  circonférence  est  accompagné  d’un  mou¬ 
vement  de  bas  en  haut;  2°  que  cet  effort,  ce  mouvement  dans  les 
parties  moyennes ,  n’est  ni  faible  ni  lent;  mais  au  contraire  fort,  vif 
et  un  peu  impétueux;  que  c’est  une  sorte  d’élan.  (Nov.  Org., 
liv.  II,  chap.  iv,  §  19.) 

Ces  citations  qu’on  pourrait  multiplier  doivent  suffire  et  je  n’en 
ajouterai  pas  d’autres.  Cela  serait  inutile.  Elles  donnent  la  mesure 
des  difficultés  de  la  méthode,  elles  font  voir  que  l’expérience  à  elle 
seule  est  insuffisante  pour  arriver  à  la  découverte  de  la  vérité,  que 
ceux  qui  parlent  le  plus  de  méthode  expérimentale  et  d’expérience 
n’en  font  pas  moins  de  folles  hypothèses,  et  elles  établissent  que 
Y  induction  et  la  déduction  peuvent  se  rendre  coupables  des  mêmes 
erreurs.  Sans  insister  sur  ces  faits  qui  sont  peut-être  plus  la  faute 
de  1  homme  que  celle  de  la  méthode,  je  rendrai  une  fois  de  plus  à 
l’auteur  de  la  philosophie  expérimentale  l’hommage  de  lui  dire  que 
c  est  en  ne  s  écartant  pas  des  principes  de  sa  doctrine  que  les 
sciences  physiques  sont  le  plus  capables  de  s’accroître  conformé¬ 
ment  à  la  vérité. 

Locke  et  David  Hume  le  firent  dans  leur  philosophie  en  essayant 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  BACON  471 

d’établir  que  nos  idées  sont  le  résultat  de  nos  observations,  qu’elles 
nous  viennent  des  sens  et  enfin  qu’elles  n’ont  rien  à’ inné;  mais  ici  il 
y  avait  l’écueil  des  faits  de  conscience  qui  ne  sont  nullement  compa¬ 
rables  aux  faits  de  l’ordre  physique,  et  cette  philosophie  plus  tard 
développée  par  Condilac  sous  le  nom  de  sensualisme  est  venue  s’y 
briser.  C’est  qu’en  effet,  il  ne  faut  comparer  que  les  choses  sem¬ 
blables,  et  les  faits  de  l’ordre  intellectuel  et  moral  ressemblent  si 
peu  aux  faits  de  l’ordre  physique ,  qu'il  n’y  a  pas  lieu  de  les  sou¬ 
mettre  aux  mêmes  conditions  expérimentales.  Nos  idées  morales  et 
religieuses  ne  relèvent  en  rien  de  l’expérience,  et  nous  les  sentons 
innées  en  nous,  sans  avoir  besoin  du  témoignage  des  sens  pour  les 
découvrir.  Restons  donc  dans  le  domaine  des  choses  physiques  et. 
là,  l’expérience  aidée  de  la  raison  reprendra  tout  son  empire  :  ce  qui 
explique  le  grand  nombre  des  découvertes  astronomiques ,  chi¬ 
miques,  anatomiques  et  médicales  dont  le  xvne  et  le  xvme  siècle 
doivent  s’enorgueillir. 

J’aurais  l’occasion,  à  propos  de  Yanatomisme,  de  revenir  sur  ce 
sujet  en  indiquant  les  progrès  de  la  physiologie,  de  l’anatomie,  de 
la  chirurgie,  personnifiés  dans  les  Servet,  les  Aselli,  les  Harwey,  les 
Vésale,  les  Paré,  etc.  En  ce  moment  il  ne  sera  question  que  des  mé¬ 
decins  et  des  thérapeutistes  qui,  par  la  méthode  expérimentale,  ont 
acquis  quelque  célébrité.  Sachons  toutefois  qu’il  en  est  peu  qu’on 
puisse  considérer  comme  étant  exclusivement  Empiriques  et  que 
tous,  partisans  d’idées  ou  de  systèmes  variés,  n’ont  pris  dans  l’em¬ 
pirisme  rationnel  que  le  moyen  de  démontrer  l’exactitude  de  leurs 
conceptions  ou  l’importance  de  leurs  procédés  curatifs.  C’estaunom 
de  l’expérience  qu’un  naturiste  démontre  l’influence  de  la  nature 
dans  la  guérison  spontanée  des  maladies;  c’est  au  nom  de  l’expé¬ 
rience  que  le  méthodisme  attribue  les  maladies  au  relâchement  ou 
au  resserrement  des  tissus;  par  elle,  le  philosophe  croit  arriver  à 
la  solution  du  problème  de  la  nature  de  l’homme,  et  c’est  elle  enfin 
qui  permet  au  médecin  d’affirmer  l’utilité  d’un  remède  ou  d’un 
autre  contre  les  maladies.  Sous  ce  rapport,  tout  le  monde  est  Empi¬ 
rique  et  il  n’y  a  que  la  manière  d’employer  la  méthode  qui  diffé¬ 
rencie  le  véritable  disciple  de  la  philosophie  expérimentale  de  ce¬ 
lui  qui  s’abrite  de  son  nom  pour  enfreindre  plus  aisément  ses  lois. 

Ce  qui  sert  d’argument  aux  sceptiques  qui  veulent  faire  de  l’Em¬ 
pirisme  non  raisonné  la  base  de  la  médecine,  c’est  qu’en  limitant 
la  science  à  l’art  de  guérir,  ils  remontent  fatalement  au  principe 
routinier  de  la  guérison  empirique  des  maladies.  Le  mode  d’action 
des  remèdes  leur  importe  peu.  Cela  guérit  et  voilà  tout.  Ils  ne 
demandent  pas  à  savoir  pourquoi  le  quinquina ,  le  mercure  ou 


412  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

l’opium  guérissent  la  fièvre,  la  vérole  et  la  douleur,  ils  se  con¬ 
tentent  du  fait,  et  ils  l’utilisent  à  l’occasion,  comme  ils  font  de 
tous  les  autres  remèdes  dont  l’expérience  leur  a  appris  l’utilité. 
Pour  eux,  le  hasard  reste  le  souverain  maître,  et  ils  ne  reçoivent 
de  leçons  que  des  brutes.  L’Empirisme  antique  avait  appris  la 
saignée  de  Y  Hippopotame;  les  purgatifs  delà  chèvre;  les  lave¬ 
ments  de  l’ibis.  Nos  praticiens  modernes  n’ont  rien  à  lui  envier, 
car  La  Condamine  et  Geoffroy  attribuent  également  au  hasard  ou 
à  un  animal  sauvage  la  découverte  du  quinquina.  Ils  racontent 
qu’un  Péruvien  atteint  de  fièvre  se  guérit  par  hasard  en  venant  s’a¬ 
breuver  dans  l’eau  du  lac  de  Loxa  où,  par  suite  d’un  tremblement 
de  terre  récent,  tous  les  cinchonas  du  rivage  étaient  tombés  et 
avaient  préparé  une  infusion  naturelle  de  cinchona  ou  de  quinquina 
et,  d’après  une  autre  tradition,  que  ce  sont  les  pumas  (sorte  de 
lions  du  pays),  souvent  atteints  de  fièvre,  qui  se  guérissant  en  ron¬ 
geant  l’écorce  des  cinchonas,  indiquèrent  à  l’homme  les  vertus  cura¬ 
tives  de  cette  écorce.  C’est  encore  au  hasard  et  à  l’Empirisme  que 
quelques  médecins  attribuent  la  découverte  de  la  vaccine  par  la  con¬ 
fidence  qu’une  gardeuse  de  vaches  fit  à  Jenner  en  lui  apprenant 
que  celles  qui  soignaient  les  vaches  atteintes  de  cowpox,  étaient 
préservées  de  la  variole  (1),  etc.  On  pourrait  multiplier  ces  légendes 
à  l’infini,  mais  cela  n’est  pas  nécessaire.  Si  j’en  ai  rapporté  plu¬ 
sieurs  ce  n’est  pas  pour  en  tirer  parti  contre  la  méthode  expéri¬ 
mentale,  mais  c’est  pour  combattre  cette  prétention  ridicule  de  cer¬ 
tains  Empiriques  qui  s’imaginent  donner  de  l’importance  à  leur 
système,  en  opposant  toujours  aux  efforts  et  aux  conquêtes  de  l’in¬ 
telligence  humaine,  la  puissance  du  hasard  ou  de  l’instinct  des 
bêtes.  Tant  que  l’Empirisme  n’abdiquera  pas  la  prétention  de  faire 
de  la  thérapeutique  une  pratique  aveugle,  où  la  raison  n’a  rien  à 
voir  et  où  elle  doit  obéir  aux  prescriptions  de  la  routine,  il  faudra 
bien  qu’on  montre  aux  esprits  impartiaux  l’état  d’avilissement  où 
peut  tomber  la  science  quand  elle  repousse  les  intuitions  du  génie, 
lors  même  qu’il  en  doit  résulter  la  conquête  de  la  vaccine  ou  celle 
du  chloroforme. 

Il  y  a  donc  deux  Empirismes  :  l’un  qui  est  1  empirisme  antique 
dont  les  nombreux  disciples  se  recrutent  parmi  les  sceptiques  et  les 
ignorants;  parmi  les  religieux  qui  se  servent  de  la  médecine  comme 
d’un  moyen  de  propagande;  parmi  les  charlatans  qui  par  audace 
veulent  en  imposer  au  public  ;  enfin,  parmi  ceux  en  si  grand  nombre, 
hélas  !  qui  veulent  pratiquer  la  médecine  sans  la  connaître  ;  et  l’autre 

(1)  Voyez  plus  loin  le  chapitre  consacré  à  Jenner  et  à  la  découverte  de  la 
vaccine.- 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  TALBOT  473 

qui  est  Y  empirisme  moderne  ou  raisonné,  c’est-à-dire  la  méthode 
expérimentale  d’induction.  Ce  dernier  est  celui  dont  peuvent  s’ho¬ 
norer  tous  les  savants. 


CHAPITRE  VI 

TALBOT  OU  TALBOR,  OU  TABO 

Partout  on  dit  avec  mépris  :  Y  Empirique  Talbot,  ce  charlatan  de 
Talbot,  etc.,  comme  si  en  1668  cet  homme  n’avait  pas  fait  entrer  le 
quinquina  dans  la  pratique  médicale  européenne  malgré  l’opposition 
des  autres  médecins.  Qu’on  lise  dans  Sprengel  l’histoire  de  la  décou¬ 
verte  des  propiétés  du  quinquina  transmises  aux  hommes  par  une 
bête  (le  puma)  atteinte  de  fièvre  et  qui  se  guérissait  en  rongeant 
l’écorce  des  cinchonas,  ou  par  un  fébricitant  péruvien  qui  par  hasard 
alla  s’abreuver  dans  un  étang  de  macération  de  quinquina  faite  en 
un  jour  de  tremblement  de  terre,  après  la  chute  des  cinchonas  du 
rivage  dans  l’eau,  et  on  verra  si  l’expérience  suffit  pour  faire,  accepter 
une  vérité  par  les  hommes.  De  1638  à  1668,  c’est-à-dire  pendant  30  ans, 
le  quinquina,  apporté  en  Espagne  par  Jean  del  Végo,  fut  porté  en 
Belgique  par  Pierre  Barba,  en  France  par  les  Jésuites,  en  Italie, 
en  Angleterre  et  ailleurs,  mais  en  beaucoup  d’endroits  il  fut  délaissé 
des  praticiens.  Sydenham  raconte  même  (Opéra,  tom.  I,  p.  186,  in-4°, 
Genève,  1769)  que  ce  remède  tomba  dans  un  mépris  dont  il  explique 
les  causes,  inutiles  à  reproduire  en  ce  lieu.  Il  faut  donc  à  l’Expé¬ 
rience  et  à  l’Empirisme  quelque  chose  de  plus  que  l’ observation 
des  faits,  et  ce  quelque  chose  c’est  la  lumière  de  la  raison  humaine 
qui  met  en  son  jour  ce  qu’un  observateur  privé  de  cette,  lumière 
regarde  sans  voir  et  touche  sans  comprendre.  Quand  on  pense  qu’il 
a  fallu  trente  ans  d’expériences  européennes,  en  présence  des 
hommes  les  plus  éclairés  du  monde,  pour  leur  démontrer  les  pro¬ 
priétés  fébrifuges  du  quinquina  aujourd’hui  considéré  comme  spé¬ 
cifique,  et  que  ce  n’est  enfin  que  par  suite  des  convictions  d’un 
homme  insulté  par  l’histoire  comme  un  charlatan,  il  n’y  a  vraiment 
pas  lieu  d’être  fier  de  la  méthode  expérimentale  et  l’induction  a 
bien  tort  de  mépriser  les  lumières  du  raisonnement. 

Quoi  qu’il  en  soit,  en  1668,  d’après  Sprengel  (tom.  V,  p.  -428),  on 
ne  savait  pas  employer  le  quinquina  «  et  personne  n’avait  songé  à 
déterminer  avec  précision  les  cas  dans  lesquels  ce  médicament  est 
indiqué.  »  —  C’est  cet  Empirique  de  Talbot,  comme  on  dit  partout, 
né  à  Cambridge,  élève  d’un  apothicaire,  et  enfin  médecin,  qui  apprit 


474  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

à  ses  contemporains  la  manière  d’employer  le  quinquina  en  même 
temps  qu’il  recevait  d’eux  les  injures  dont  je  viens  de  parler. 

Talbot,  instruit  par  Nott  de  ce  qu’on  disait  du  quinquina,  alla  s’éta¬ 
blir  à  Essex,  sur  les  côtes  de  la  mer,  pour  en  étudier  l’efficacité  sur 

quelques  malades .  «  La  réussite  fut  tellement  heureuse  qu’on 

«  l’appela  plusieurs  fois  à  Londres,  où  il  finit  par  se  fixer  en  1671,  et 
«  où  il  publia  l’année  suivante  son  ouvrage  sur  les  fièvres.  Dans  cet 
«  écrit  il  donne  aux  fièvres  intermittentes  la  viscosité  de  la  pituite 
«  pour  cause  (quel  empirique  !)  et  il  opère  la  cure  de  la  maladie 
«  avec  le  secours  d’un  remède  secret  (1)  composé  de  quatre  ingré- 
«  dients  dont  deux  indigènes  et  deux  exotiques.  Nous  verrons  bien- 
«  tôt  que  l’un  de  ces  ingrédients  exotiques  n’était  autre  chose  que 
«  le  quinquina.  Quant  à  l’écorce  du  Pérou  elle-même,  Talbot  dit 
«  qu’il  faut  user  de  circonspection  à  son  égard  comme  à  celui  de 
«  tous  les  palliatifs  et  notamment  de  la  poudre  des  Jésuites  ( c’était 
«  du  quinquina )•  que  c’est  un  remède  excellent  et  salutaire  quand 
«  on  l’emploie  avec  prudence,  mais  que  dans  les  mains  de  médecins  . 
«  inexpérimentés  elle  peut  facilement  causer  de  grands  maux,  et 
«  que  souvent,  à  Essex,  il  en  a  vu  l’usage  suivi  de  convulsions.  »  Ce 
passage  lui  a  toujours  été  vivement  reproché  :  cependant ,  lors¬ 
qu’on  le  lit  dans  tout  son  entier,  on  reconnaît  qu’il  se  concilie 
sans  peine  avec  la  plus  parfaite  sincérité. 

Voici  comment  s’explique  Sprengel  à  cet  égard  : 

«  Les  cures  heureuses  que  Talbot  opérait  avec  son  remède  secret, 
sur  les  personnes  attaquées  de  fièvres  intermittentes,  accrurent  à  un 
tel  point  sa  réputation  et  la  jalousie  des  praticiens,  que  le  gouver¬ 
nement  anglais  se  vit  obligé  de  lui  accorder  des  lettres  particu¬ 
lières  pour  le  mettre  à  l’abri  des  poursuites  du  collège  des  méde¬ 
cins  (2).  » 

&  En  1679,  il  se  rendit  à  Paris,  où  il  fit  également  plusieurs  cures 
brillantes,  et  fut  recommandé  d’une  manière  si  pressante  à  la  cour, 
que  non-seulement  on  lui  confia  la  guérison  du  dauphin,  mais  (3) 
qu’ encore  on  lui  acheta  son  secret  pour  lequel  il  reçut  du  roi 
2,000  louis  d’or,  et  une  pension  viagère  de  2,000  francs. 

(1)  Le  seul  tort  de  Talbot  est  d’avoir  tenu  son  remède  secret,  ce  qui  est  con¬ 
traire  à  la  dignité  médicale  professionnelle 

(2) ;  Bakler,  l.c.,  p.  161. 

(3)  La  marquise  de  Sévigné,  en  parlant  de  cette  cure,  dit  qu’elle  aigrit  excessi¬ 
vement  les  médecins  de  la  cour  ( Lettres  de  Mm*  de  Sévigné,  vol.  VI,  p.  233, 
1660,  nov.,  in-8).  —  On  prétend  que  Talbor  fit  périr  le  duc  de  la  Rdchefoucault 
en  lui  donnant  du  quinquina  dans  un  asthme  arthritique  (Blegny.  Zodiac,  med. 
gall.  ann.,  II,  p.  264). 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  TALBOT  475 

«  Antoine  d’Aquin,  alors  premier  médecin  de  la  cour  de  France, 
l’accusa  de  s’être  grossièrement  trompé  dans  le  traitement  du  Dau¬ 
phin  et  de  plusieurs  autres  malades  ;  il  assura  que  le  prince  avait  été 
en  proie  à  une  fièvre  billieuse  pure  qui  était  survenue  à  la  suite 
d’une  diarrhée,  et  qu’il  s’était  trouvé  fort  mal  à  la  suite  du  remède 
anglais  (1).  Il  reprocha  aussi  à  Talbot  d’avoir  prescrit  l’écorce  de 
quinquina,  et  même  le  vin  et  les  aliments  solides  dans  les  fièvres 
continues. 

«  Après  la  mort  de  Talbot  son  secret  fut  publié  par  ordre  du  gou¬ 
vernement  français.  Ce  n’était  autre  chose  que  l’écorce  de  quinquina 
déjà  connue  depuis  longtemps,  mais  que  Talbot  cherchait  à  masquer 
par  de  nombreuses  additions,  et  qu’il  prescrivait  sous  différentes 
formes.  Suivant  le  rapport  des  médecins  français,  il  prenait  ordi¬ 
nairement  6  drachmes  de  feuilles  de  roses  qu’il  faisait  infuser  pen¬ 
dant  4  heures  dans  6  onces  d’eau  :  ensuite  il  ajoutait  8  onces  de 
quinquina  en  poudre  et  laissait  le  tout  macérer  ensemble  pendant 
12  heures.  Il  avait  coutume  de  joindre  aussi  à  ce  mélange  du  suc 
de  persil  ou  d’ache  :  quelquefois  il  faisait  macérer  dans  le  vin  du 
Rhin  l’écorce  de  quinquina  alliée  à  d’autres  sucs  de  plantes,  le  tout 
dans  la  vue  de  voiler  la  saveur  du  médicament  principal  (2).  » 

«  Si  nous  en  croyons  Jean  Jones  (3),  Talbot  préparait  son  remède 
de  la  manière  suivante  :  il  versait  alternativement  du  suc  de  persil, 
et  la  décoction  d’anis  sur  le  quinquina  réduit  en  poudre  très-fine. 
Après  avoir  répété  cette  opération  pendant  1  ou  2  jours,  il  dépo¬ 
sait  le  mélange  dans  un  vase  de  terre  contenant  environ  7  mesures, 
l’agitait  continuellement,  y  ajoutait  du  vin  rouge,  le  laissant  ma¬ 
cérer  pendant  une  huitaine  avec  l’attention  de  le  remuer  3  fois  par 
jour  au  moyen  d’une  spatule,  le  filtrait  ensuite  et  le  conservait  dans 
des  vases  de  terre.  Il  prescrivait  ce  vin  de  quinquina  à  la  dose  de 
5  à  6  onces,  que  le  malade  prenait  toutes  Jes  trois  heures  dans  les 
intervalles  des  accès,  jusqu’à  ce  que  la  fièvre  eût  disparu.  Quelque¬ 
fois  il  ajoutait  à  cetté  infusion  une  nouvelle  dose  de  poudre  qu’il  y 
laissait  séjourner,  pendant  10  jours,  avant  de  la  filtrer.  Il  fut  aussi 
le  premier  qui  enseigna  la  préparation  d’une  véritable  teinture  de 
quinquina,  en  versant  8  onces  d’alcool  sur  2  onces  de  poudre  de 
ce  médicament.  Il  ajoutait  5  à  8  gouttes  de  cette  teinture  à  chaque 
dose  de  l’infusion  précédente,  lorsqu’elle  lui  paraissait  trop  faible. 
Les  médecins  français  attestent  aussi,  qu’outre  ces  préparations,  il 

(1)  Biegny,  Zodiac,  med.  g  ail.  ann.,  V,  p.  15. 

(2)  BlegQy,  l.  c.,  p.  14. 

(3)  Novar.  dissert,  de  morbis  abstrusior.,  tr.  1,  defebrib.  intermiit-,  p.  227. 
(Ibag.  com.,  1684,  in-8°.) 


476  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

en  avait  encore  inventé  plusieurs  autres,  telles,  par  exemple,  que 
l’extrait  de  quinquina  qu’il  prescrivait  ordinairement  aux  femmes 
enceintes  et  aux  personne  d’une  constitution  délicate  (1).  » 

«  Les  mêmes  médecins  assurent  qu’il  alliait  souvent  le  quinquina 
à  l’opium,  et  principalement  à  la  teinture  de  cette  substance  (2). 

Il  est  vraisemblable  que  c’est  là  le  second  ingrédient  exotique  qui, 
de  son  propre  aveu,  entrait  dans  la  composition  de  son  remède  se¬ 
cret  ;  et  l’on  doit  mettre  au  nombre  de  ses  titres  à  notre  reconnais¬ 
sance  le  mérite  d’avoir  employé  l’opium  combiné  au  quinquina  pour 
guérir  les  fièvres  intermittentes.  Mais  ce  qu’il  importe  surtout  de 
bien  apprécier,  c’est  que,  le  premier,  il  conseilla  des  doses  plus 
fortes  de  l’écorce  du  Pérou,  en  indiqua  des  préparations  plus  conve¬ 
nables,  et  fit  connaître  la  véritable  époque  à  laquelle  on  doit  l’admi¬ 
nistrer.  Les  médecins  français  conviennent  de  cette  vérité,  et  bien 
qu’ils  lui  reprochent  d’avoir  fait  à  tort  usage  de  son  remède  dans  les 
fièvres  continues,  cependant  ils  assurent  que  le  type  des  fièvres  ne 
fournit  ni  indications,  ni  contre-indications  pour  l’usage  du  quin¬ 
quina.  La  chaleur  de  la  fièvre  n’est  pas  elle-même  une  contre-indi¬ 
cation,  car  elle  provient  de  la  faiblesse,  et  le  quinquina,  par  son 
amertume,  s’oppose  à  ce  qu’il  se  manifeste  aucune  fermentation, 
soit  dans  les  fièvres,  soit  dans  les  inflammations  :  aussi  n’est-il  point 
nécessaire  que  ce  médicament  détermine  la  moindre  évacuation 
sensible  (3).  » 

«  On  ne  peut  révoquer  en  doute  que  Talbot  n’ait  eu  recours  à 
quelques-uns  des  artifices  employés  par  les  charlatans;  nous  en 
voyons  la  preuve  dans  le  changement  qu’il  fit  de  son  nom  de  Tabor 
en  celui  de  Talbor,  et  après  son  arrivée  à  Paris  en  celui  de  Talbot, 
dans  l’épitaphe  pleine  de  jactance  qu’il  composa  pour  lui-même  (4), 
et  enfin  dans  la  manière  dont  il  cherchait  à  masquer  le  quinquina  que 
renfermait  son  remède  secret.  Quoi  qu’il  en  soit,  nous  ne  saurions 
lui  contester  le  mérite  d’avoir  perfectionné  le  traitement  des  fièvres 
intermittentes.  » 

«  Ce  mérite  ne  fut  reconnu  que  par  un  très-petit  nombre  de  ses 
compatriotes,  entre  autres  par  le  célèbre  botaniste  Jean  Rey,  qui  le 

(1)  Jones,  l.  c.,  Blegny,  p.  9  10. 

(2)  Blegny,  h  c.,  p.  14-17. 

(3)  Ibid.,  p.  4,-12-13. 

(4)  Dignissimus  dominus  Robertus  Talbor,  alias  Tabor,  Eques  auratus  ac 
medicus  singularis,  unicus  febrium  maliens,  Carollo  II  ac  Ludovico  XIV,  illi 
M,  Rritanniæ,  huic  Galliæ,  Serenissimo  Delphino,  plurimisque  principibus,  nec- 
non  minorum  gentium  ducibus  ac  do.ninis  probatissimus,  etc.  (Baker,  l.  c., 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  TALBOT  477 

jugeait  avec  impartialité  et  lui  accordait  le  juste  tribut  d’éloges  qu’il 
mérite  (1).  » 

«  Thomas  Sydenham  ne  parle  nulle  part  de  lui  :  il  ne  paraît  même 
vouloir  le  signaler  que  dans  un  seul  passage,  où  il  déclame  contre 
les  charlatans  qui  débitent  des  remèdes  particuliers  contre  les 
fièvres  (2).  » 

«  Cependant  il  est  vraisemblable  que,  comme  ce  praticien  avait  eu 
d’abord  de  grands  préjugés  contre  le  quinquina,  Talbot  seul  parvint 
à  lui  faire  sérieusement  apprécier  la  véritable  utilité  du  médica¬ 
ment  (3).  » 

«  Richard  Morton,  qui  parle  de  lui  en  termes  trop  méprisants  (4), 
ne  commença  à  employer  l’écorce  du  Pérou  avec  moins  de  timidité 
et  plus  de  succès ,  qu’ après  l’époque  où  ce  même  Talbot  se  fut  éta¬ 
bli  à  Londres,  et  c’est  bien  certainement  une  fausseté  débitée  à 
dessein  lorsqu’il  dit  que  Talbor  ne  connaissait  pas  encore  le  quin¬ 
quina  en  1678,  c’est-à-dire  une  année  avant  son  départ  pour  la 
France.  Martin  Linster  s’élève  avec  encore  plus  de  véhémence  et 
de  partialité,  tant  contre  Talbor  que  contre  Sydenham  et  Morton.  Il 
recommandait  l’écorce  du  Pérou  peu  de  temps  avant  l’invasion  de 
l’accès,  et  allait  même  jusqu’au  point  de  prétendre  qu’une  dose 
administrée  à  cette  époque,  agit  plus  énergiquement  que  dix  données 
dans  les  intervalles  des  paroxysmes.  Il  plaisantait  Morton,  qui,  de 
ce  que  Talbot  avait  introduit  l’usage  des  doses  plus  fortes,  concluait 
que  l’écorce  était  alors  falsifiée,  et  qu’il  fallait  par  conséquent  la 
prescrire  en  plus  grande  quantité  :  il  plaisantait  de  même  Sydenham 
à  cause  de  sa  méthode  empruntée  au  charlatan  Talbor.  »  (Sprengel, 
page  434,  tome  V.) 

Le  temps  qui  consacre  tout  a  passé  sur  les  recherches  de  Talbot 
qui  sont  l’origine  d’un  des  meilleurs  remèdes  que  possède  l’huma¬ 
nité.  Avant  lui  on  connaissait  le  quinquina  .mais  on  le  discutait,  on 
le  méprisait,  et  quand  il  a  fallu  aimer  le  remède  ùn  en  a  méprisé  le 
vulgarisateur.  Ainsi  font  les  médecins  :  dans  leurs  antagonismes 
ils  ne  voient  pas,  les  insensés,  qu’en  se  dépréciant  ainsi  les  uns  les 
autres  ils  se  déconsidèrent  eux-mêmes  et  abaissent  la  plus  vaste,  la 
plus  belle  et  la  plus  utile  des  sciences  au  niveau  des  professions 
industrielles  et  commerciales  dont  le  seul  mobile  est  la  concur¬ 
rence  à  la  fortune. 

(1)  Histor.  plant.,  tom.  fl,  p.  167. 

(2)  Opp.,  p.  54. 

(3)  Baker,  l.  c.,  p.  153. 

(4)  Opp.,  t.  Il,  p.  92. 


478 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


CHAPITRE  YII 

WERI.HOF 

Werlhof,  né  à  Helmstadt  en  1699,  élève  deMeibomius  et  de  Heis- 
ter,  pratiqua  longtemps  à  Hanovre  et  fut  nommé,  en  1740,  à  la  cour 
de  cette  ville  comine  premier  médecin  du  roi  d’Angleterre.  Il  mou¬ 
rut  en  1767. 

On  le  range  parmi  les  Empiriques  parce  qu’il  a  beaucoup  écrit 
pour  démontrer  la  futilité  des  arguments  fondés  sur  la  théorie  et 
pour  soutenir  qu’il  ne  fallait  s’appuyer  que  sur  l’expérience.  C’est 
lui  qui,  après  avoir  prouvé  combien  étaient  vaines  les  controverses 
élevées  sur  l’essence  et  les  causes  prochaines  des  fièvres,  raconte 
cette  anecdote  tant  de  fois  reproduite  à  propos  des  vertus  du  quin¬ 
quina.  cc  L’Empirique  Talbot  fut  un  jour  appelé  auprès  d’un  malade 
atteint  d’une  fièvre  chronique.  Les  médecins  qui  donnaient  des 
soins  à  ce  malade  depuis  longtemps,  sans  avoir  obtenu  aucune 
amélioration,  n’ayant  consenti  à  l’admettre  en  consultation  qu’avec 
beaucoup  de  répugnance,  aussitôt  qu’ils  furent  assemblés,  le  doyen 
des  consultants  adresse  gravement  à  Talbot  cette  question  •  Qu’est- 
ce  que  la  fièvre?  —  La  fièvre  répond  révérencieusement  celui-ci  est 
une  maladie  que  je  ne  sais  pas  définir,  mais  que  je  sais  guérir;  vous 
qui  peut-être  la  définissez,  vous  ignorez  comment  on  la  guérit  (I).  » 

Werlhof  a  publié  un  grand  nombre  d’écrits  et  de  mémoires  où  se 
montre  un  réel  talent  d’observation.  Parmi  eux  il  faut  surtout  men¬ 
tionner  son  travail  sur  la  maladie  tachetée  hémorrhagique  qui 
porte  son  nom  —  de  morbo  maculoso  hemorrhagico  singulari. 
—  C’est  ce  qu’on  appelle  maintenant  le  purpura  hemorrhag ica. 

Dans  cette  maladie,  différente  du  scorbut  parce  qu’elle  ne  s’ac¬ 
compagne  pas  du  gonflement  et  du  ramollissement  des  gencives  ni 
des  plaies  gangréneuses  des  membres,  il  n’y  a  que  des  taches  hé¬ 
morrhagiques  de  la  peau  et  des  muqueuses  rarement  avec  hémor¬ 
rhagie  extérieure.  Elle  existe  avec  ou  sans  fièvre,  et  peut  être  grave 
par  la  faiblesse  générale  qu’elle  détermine.  —  Dans  le  cours  des  ma¬ 
ladies  chroniques  elle  est  toujours  d’un  fâcheux  pronostic  et  an¬ 
nonce  la  mort.  C’est  une  espèce  nosologique  distincte  acceptée  de 
tous  les  médecins. 

(1)  Werlhof,  Obseruationes  de  febribus.  Sectio  VI,  §  III. 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  LIEUTAU  D 


479 


CHAPITRE  VIII 

LIEUTATJD 

Lieutaud,  né  en  1703,  mort  en  1780,  docteur  de  la  faculté  d’Aix 
où  il  pratiqua  longtemps,  fut  appelé  au  poste  de  l’infirmerie  royale 
de  Versailles  et  devint  premier  médecin  du  roi.  —  Ce  fut  un  homme 
distingué,  auquel  on  doit  des  essais  anatomiques  très-estimés  et 
un  précis  de  médecine  qui  fut  un  des  meilleurs  livres  du  xviif  siè¬ 
cle.  Dans  cet  ouvrage  élémentaire  l’auteur  semble  avoir  soin  d’écarter 
toutes  les  hypothèses  et  toutes  les  interprétations  subtiles  et  arbitrai¬ 
res.  Aussi  en  a-t-on  fait  un  Empirique.  Il  est  évident  qu’il  n’avait  d’au¬ 
tre  pensée  que  l’observation  des  malades,  l’étude  des  lésions  cadavé¬ 
riques,  sans  se  préoccuper  de  l’opinion  des  autres,  ne  voulant  suivre 
que  les  voies  de  l’expérience  personnelle  dans  l’étude  des  maladies. 
Ce  laconisme  nuit  évidemment  à  l’ouvrage  et  laisse  comprendre  le 
jugement  sévère  qu’en  a  porté  Cullen  :  «  C’est  un  recueil  de  faits 
rassemblés  sans  se  permettre  aucun  raisonnement  sur  les  causes. 
Confusion,  indécision,  voilà  les  résultats  de  son  arrangement.  Cet 
ouvrage,  d’ailleurs,  n’est  pas  exempt  des  raisonnements  que  l’auteur 
prétend  éviter  »  (1). 

Le  précis  de  médecine  est  en  deux  volumes  :  l’un  comprenant  les 
maladies  internes  et  l’autre  relatif  aux  maladies  externes  et  aux 
maladies  des  femmes  et  des  enfants. 

Dans  le  livre  des  maladies  internes,  se  trouvent  les  fièvres,  les 
maladies  internes  de  la  tête,  de  la  poitrine  et  du  bas-ventre.  C’est 
à  propos  des  fièvres  qu’il  dit  :  «  Ceux  qui  ont  lu  et  réfléchi  savent 
sans  doute  qu’on  ne  trouve  dans  les  auteurs  que  des  doutes  ou  des 
hypothèses  sur  la  nature,  les  causes  et  même  le  siège  de  la  fièvre. 
Nous  pourrions  encore  nous  consoler- de  ces  incertitudes,  si  nous 
avions  une  connaissance  plus  exacte  de  son  caractère  et  de  ses  dif¬ 
férences;  mais  rien  n’est  plus  problématique  que  ce  qu’on  a  avancé 
sur  ce  sujet.  Quoique  cette  recherche  ne  fût  point  au-dessus  de  la 
portée  de  l’esprit  humain  et  qu’elle  ne  demandât  que  l’observation, 
mais  une  observation  laborieuse,  constante  et  éclairée,  qui  pourrait 
servir  de  fondement  à  l’histoire  exacte  des  effets  sensibles  que  pro¬ 
duit  la  cause  impénétrable  des  fièvres,  il  a  paru  plus  aisé  aux  écri¬ 
vains  de  tirer  de  leur  imagination  et  de  leurs  idées  les  règles  que 

(1)  Cullen.  Éléments  de  médecine  pratique.  Traduction  de  Bosquilion,  pré¬ 
face,  p.  59. 


480  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

la  nature  doit  suivre,  abandonnant  avec  assez  d’indifférence  celles 
auxquelles  elle  est  en  effet  soumise;  sans  parler  de  ceux  qui  sem¬ 
blent  n’avoir  choisi  ce  sujet  que  pour  étaler  une  vaine  érudition 
dont  les  praticiens  ont  peu  à  faire.  Je  ne  suis  pas  même  éloigné  de 
penser  avec  plusieurs  savants  médecins,  qu’on  parviendra  difficile¬ 
ment  à  débrouiller  ce  chaos,  si  l’on  n’abandonne  presque  tout  ce 
qui  a  été  dit  jusqu’à  présent,  pour  travailler  d’après  l’observation  à 
nouveaux  frais.  En  attendant  qu’on  veuille  embrasser  ce  grand 
objet,  j’exposerai  en  peu  de  mots  le  plan  que  je  me  suis  formé  dans 
la  pratique,  ou  le  résultat  de  tout  ce  que  j’ai*  pu  observer,  pendant 
environ  trente  ans,  sur  cette  matière.  » 

«  Je  n’ai  connu,  auprès  des  malades,  que  quatre  sortes  de  fièvre 
essentielle  continue,  savoir  :  1°  la  continue  simple,  parce  qu’on  la 
suppose  sans  exacerbation,  ce  qui  n’est  exactement  pas  vrai  ;  sa 
durée  est  incertaine  ;  cependant  elle  ne  va  pas  au-delà  de  quatorze 
jours,  si  elle  ne  dégénère  par  un  mauvais  traitement;  2°  la  conti¬ 
nue  putride,  accompagnée  d’exacerbations  et  de  symptômes  plus 
graves;  elle  paraît  dépendre  d  une  sorte  d’altération  ou  de  putridité 
du  sang  et  des  humeurs  et  tendre  à  une  dépuration  plus  ou  moins 
manifeste  qui  en  fait  le  principal  caractère;  3°  V ardente,  que  la 
chaleur  brûlante  intérieure  et  l’a  sécheresse  de  la  bouche  distinguent 
assez  des  autres;  4°  la  maligne,  dont  les  symptômes  sont  beaucoup 
plus  graves,  dépendent  de  l’affection  des  nerfs  et  du  cerveau  ;  en 
quoi  consiste  son  caractère  essentiel,  si  évident  qu’on  est  surpris 
qu’il  ait  échappé  au  célèbre  Huxham  qui  ne  voyait  pas  de  différence 
entre  la  fièvre  putride  et  la  fièvre  maligne.  Cette  dernière  est  enfin 
communément  plus  longue  que  les  autres,  souvent  épidémique  et 
contagieuse,  et  quelquefois  pestilentielle.  » 

«  Ces  quatre  sortes  de  fièvres  qui  ont,  comme  on  le  pense  bien, 
différents  degrés,  se  rapprochent  quelquefois  pour  des  nuances  si 
imperceptibles  qu’il  est  bien  difficile  de  les  distinguer...  etc.  »  Dans 
tout  ce  chapitre  des  fièvres,  il  n’y  a  rien  sur  les  causes  ou  sur  la 
nature  de  ces  maladies  et  tout  y  est  relatif  aux  symptômes  et  au 
traitement  comme  on  l’entendait  à  cette  époque,  lorsqu’on  n’était 
pas  fixé  sur  l’altération  produite  dans  le  corps  par  ces  différents 
états  morbides. 

Le  second  volume  comprend  les  maladies  externes  de  la  tête,  du 
tronc  et  des  extrémités,  et  enfin  les  maladies  des  femmes  et  des 
enfants.  Les  dêscriptions  sont  peut-être  un  peu  courtes,  mais  elles 
ne  renferment  que  les  choses  essentielles  et  elles  ont  dû  être  utiles 
à  un  grand  nombre  de  médecins  en  raison  des  indications  thérapeu¬ 
tiques  qui  les  suivent. 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  ZIMMERMANN 


481 


CHAPITRE  ÏX 

ZIMMERMANN 

A  la  fin  du  xvme  siècle  vécut  un  homme  remarquable  à  divers 
titres,  qui  eut  entre  autres  celui  de  ramener  la  médecine  dans  les 
voies  précises  de  l’Expérience,  en  formulant  de  nouveau  les  règles 
de  cette  méthode  scientifique.  Ce  fut  J.  Georges  Zimmermann,  né  à 
Brugg  dans  le  canton  d’Argovie,  en  4728,  et  mort  en  1785.  A  la  fois 
médecin,  moraliste  et  philosophe,  Zimmermann  a  vécu  d’une  vie 
de  mélancolique,  tour  à  tour  heureux  et  chagrin,  adulé  et  persécuté, 
mais  en  toutes  choses,  honnête  homme  et  homme  supérieur.  Elève 
de  Haller  dont  il  ne  sut  pas  conserver  l’amitié,  tant  il  est  difficile  de 
se  plier  sans  bassesse  aux  caprices  d’un  savant,  il  devint  rapide¬ 
ment  l’un  des  médecins  les  plus  célèbres  de  son  époque.  Il  consa¬ 
cra  une  partie  de  sa  vie  au  soulagement  des  maux  de  l’humanité 
et  l’autre  aux  progrès  de  la  science.  Un  instant  même,  il  fut  méde¬ 
cin  de  cour  et,  malgré  le  mauvais  vouloir  de  Haller,  il  fut  nommé 
après  Werlhoff  premier  médecin  du  roi  d’Angleterre  à  la  cour  de 
Hanovre.  C’est  de  là  qu’il  fut  demandé  à  Postdam  pour  y  voir  le 
grand  Frédéric  alors  très-malade.  Il  raconte  son  voyage  en  termes 
très-intéressants,  ses  émotions  près  du  monarque  dont  l’absolutisme 
faisait  trembler  toute  la  soldatesque,  la  crainte  qu’il  avait  de  ne.  pas 
luiplaireà  son  gré,  les  précautions  infinies  qu’il  était  obligé  de  pren¬ 
dre  pour  que  ses  prescriptions  ne  contrariassent  pas  trop  les  idées 
du  souverain,  etc.  Et  on  est  vraiment  surpris  de  voir  tour  à  tour,  ce  roi 
qui  s’imagine  que  la  puissance  donne  assez  de  science  pour  raison¬ 
ner  de  la  nature  de  l’homme,  et  ce  médecin  qui  tremble  de  ne  pas 
trouver  un  remède  qui  ait  faveur  près  du  monarque.  Ce  républicain, 
misanthrope  transformé  en  médecin  courtisan ,  est  quelque  chose 
curieux  à  voir  et,  il  faut  bien  le  dire,  ce  n’est  pas  le  plus  beau  côté 
de  sa  vie.  (Relation  d’un  voyage  à  Postdam  auprès  de  Frédéric.)  Ses. 
travaux  ont  quelque  chose  de  plus  noble,  de  plus  grand  et  de  plus 
durable.  Ainsi,  on  lui  doit  une  thèse  sur  l’irritabilité ,  un  traité  de 
Y  orgueil  national,  un  traité  de  la  dysenterie,  un  traité  de  la  soli¬ 
tude,  et  enfin  un  ouvrage  sur  Y  expérience,  ouvrages  dont  je  vais 
parler  en  leur  empruntant  de  nombreux  extraits. 

de  l’orgueil  national 

Partant  de  ce  principe  que  l’homme  est  dominé  par  l’orgueil  et  la 
vanité,  par  la  naissance,  la  beauté,  la  fortune,  le  talent,  la  position, 

31 


BOUCHUT. 


482  HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 

et  tout  cela  modifié  par  l’âge,  il  conclut  que  l’amour  propre  donne  à 
l’homme  une  fausse  idée  de  sa  valeur  et  corrompt  ses  idées  sur  le 
mérite  des  choses,  que  l’oisif  raille  le  laborieux,  le  joueur  celui  qui  ne 
joue  pas,  le  bourgmestre  celui  qui  fait  un  livre,  le  physicien  sur  le 
médecin,  le  médecin  sur  le  chimiste,  le  chimiste  sur  le  philosophe, 
le  mathématicien  qui  méprise  tout.  Ainsi,  on  demandait  un  jour  : 
Qu’est-ce  qu’un  philosophe?  C’est  un  homme  qui  ne  sait  rien,  ré¬ 
pondit  un  mathématicien. 

Il  établit  que(  les  nations  sont  comme  les  individus  dont  elles  se 
composent,  chacun  s’attribuant  des  qualités  qu’il  refuse  à  ses  voi¬ 
sins,  qu’il  en  est  de  même  dans  chaque  village,  ville  ou  province. 
En  Suisse,  par  exemple,  dans  quelques  cités  sincèrement  républicai¬ 
nes,  on  considère  si  peu  les  étrangers  qu’un  prince  d’Allemagne  fit 
savoir  à  un  paysan  qu’il  était  amoureux  de  sa  fille.  —  Qu’il  y  vienne  ! 
croit  on  que  je  voudrais  donner  ma  fille  à  un  homme  qui  n’est  pas 
citoyen? 

Il  retrace  les  dédains  du  Groenlandais  pour  le  Danois,  duKalmouk 
pour  la  Russe,  du  nègre  pour  le  blanc;  il  oppose  la  vanité  de  quel¬ 
ques  peuples  touchant  leur  origine  ancienne  et  divine  à  celles  d’au¬ 
tres  peuples  de  race  moins  haute,  les  croyances  religieuses  des  uns 
aux  sentiments  des  autres,  et  ayant  retracé  toutes  les  fausses  idées 
de  suprématie  qui  dominent  les  peuples,  soit  par  sentiment  exagéré 
de  leur  valeur  ou  par  dédain  de  la  valeur  des  autres  peuples,  le  mo¬ 
raliste  Bernois  développe  les  sentiments  d’orgueil  qu’une  contrée 
peut  avoir  :  souvenirs  de  gloire  nationale,  tentatives  généreuses,  ac¬ 
tions  d’éclat,  conquêtes  scientifiques  et  littéraires,  etc.  j 

Le  temps  a  marché  depuis  lors,  une  révolution  sanglante  a  affirmé 
les  droits  de  l’homme  indépendants  de  toute  délimitation  de  fron¬ 
tière.  L’humanité  passe  avant  la  nationalité,  et  si  la  force  brutale 
méconnaît  encore  quelquefois  ce  principe,  il  est  inscrit  au  cœur  de 
chacun  de  tous  les  hommes  qui  se  demandent  pourquoi,  si  la  science 
est  cosmopolite,  il  n’en  est  pas  encore  de  même  des  grands  inté¬ 
rêts  du  commerce  et  de  l’industrie  des  nations,  et  comment  pour 
une  futile  question  d’orgueil  national,  des  milliers  d’existences  peu¬ 
vent  être  tranchées  par  le  fléau  de  la  guerre,  ce  qui  soulève  l’indi¬ 
gnation  de  tous  les  gens  de  bien. 

Mais  je  n’irai  pas  plus  loin,  dans  ces  considérations,  qui  touchent 
à  la  politique  et  qui  n’ortt  rien  à  faire  ici.  Etudions  maintenant 
Zimmermann  comme  clinicien. 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  ZIMMERMANN  483 

TRAITÉ  DE  LA  DYSENTERIE 

En  1765,  la  dysenterie  qui  ravageait  divers  cantons  de  la  Suisse, 
parut  dans  le  canton  de  Berne  et  dans  certains  villages ,  fit  périr  en 
deux  mois  64  personnes,  une  fois  et  demie  autant  de  personnes 
qu’il  en  mourait  dans  un  an,  alors  que  la  mortalité  habituelle  n’é¬ 
tait  que  50  par  an  dans  la  localité. 

La  terreur  fut  générale. 

Le  mal  débutait  sans  prodromes,  surtout  dans  les  cas  dangereux, 
ou  venait  par  degrés.  Il  commençait  par  des  frissons,  suivis  de  cha¬ 
leur,  de  prostration,  de  gastralgie,  de  nausées,  de  coliques,  de  vo¬ 
missements,  de  diarrhée,  avec  ténesme,  matières  vertes, blanchâtres, 
ensanglantées,  20,  50,  200  évacuations  par  jour,  puis  un  grand 
affaiblissement  et  la  mort. 

Un  enfant  dans  le  sein  de  sa  mère  en  fut  attaqué  avec  elle,  et 
mourut  dysentérique  au  troisième  jour  de  sa  naissance. 

Il  indique  comme  causes  du  mal,  la  température,  l’usage  des 
fruits  acides  réputés  dysentériques  et  qui  ne  le  sont  pas,  les  effets 
delà  dépression  morale  (Bataille  de  Dettingue,  1743),  les  campe¬ 
ments  et  l’agglomération ,  fait  déjà  cité  par  (Pringle). 

Il  parle  des  lésions  anatomiques  du  rectum,  du  colon,  de  l’intestin 
grêle  et  des  glandes  du  mésentère,  mais  ces  altérations  ne  sont  pas 
données  comme  étant  bien  constantes. 

Après  une  étude  de  symptômes  peut-être  insuffisante ,  contenue 
en  10  pages,  il  y  a  ensuite  un  traitement  très-détaillé  et  prolixe  de 
90  pages  environ. 

Zimmermann  commence  par  conseiller  les  vomitifs  elles  purga¬ 
tifs  doux  et  acides,  pour  évacuer  la  matière  peccante  (chap.  IV, 
paragraphe  2),  quelques  toniques,  de  l’air  pur,  de  l’eau  d’orge  et  de 
riz,  mais  pas  de  beurre,  d’huile  ou  de  graisse  pouvant  favoriser  la 
putréfaction. 

Comme  moyen  préventif,  il  propose  les  boissons  abondantes 
froides,  et  du  petit-lait,  pour  empêcher  la  propagation  de  la  dysen¬ 
terie  qu’il  regardait  comme  contagieuse;  déplus,  il  fallait  éviter  l’o¬ 
deur  de  l’haleine  et  des  excréments  des  malades;  et  aux  moindres 
symptômes  de  malaise  on  devait  prendre  un  vomitif  ou  un  peu  de 
crème  de  tartre.  C’est  là  où  il  insiste  sur  l’utilité  de  ne  pas  avoir  peur 
et  sur  les  dangers  de  la  frayeur. 

D’autres  médecins  ne  voulaient  pas  évacuer  la  matière  bilieuse 
putride  et  la  prétendaient  retenir  par  les  astringents.  «  Les  cheveux 
lui  en  dressaient  sur  la  tête  »  et  il  blâme  cette  méthode.  (P.  552.) 

U  raconte  ensuite  qu’ayant  été  chargé  par  le  conseil  de  santé  de 


484  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Berne  des  malades  du  district  de  Wildenstein,  on  fit  un  avis  au  peu¬ 
ple  qui  ne  fut  pas  .écouté,  ce  qui  le  blessa  beaucoup.  De  là  une  dis¬ 
sertation  sur  l’ignorance,  la  routine,  l’entêtement  et  l’avarice  des 
paysans.  (P.  561.) 

Dans  une  seconde  partie,  Zimmermann  recommence  l’histoire  de 
la  dysenterie ,  dont  il  fait  connaître  les  espèces.  Il  admet  : 

Une  dysenterie  inflammatoire; 

—  bilieuse  ou  putride, la  plus  commune; 

—  maligne  ; 

—  chronique. 

Traitement  de  la  lre.  —  Saignée,  lavements  d’orge  3  fois  le  jour 
et  adoucissants  et  plus  tard  toniques. 

—  de  la  2“e. — Vomitif  et  purgatifs,  puis  toniques  et 

opium. 

—  de  la  3me.  —  Air  pur,  saignée,  pas  de  vomitifs,  mais 

quelques  purgatifs  doux,  et  du  vin  et 
quinquina,  et  astringents. 

Vient  ensuite  la  description  de  la  dysenterie  chronique  qui  est 
très-intéressante,  et  ce  travail  se  termine  par  une  dissertation  sur 
quelques  nouveaux  médicaments  et  des  spécifiques  vantés  par  le 
charlatanisme  et  l’ignorance.  (V.  p.  616.) 

TRAITÉ  DE  LA.  SOLITUDE 

Zimmermann  commence  par  établir  le  penchant  naturel  et  inné 
de  l’homme  pour  la  société,  mot  qull  emploie  plutôt  copime  syno¬ 
nyme  d’affection  que  comme  l’expression  des  frivoles  relations  des 
hommes  entre  eux,  et  il  ajoute,  page  8  : 

et  II  y  a  dans  les  relations  affectueuses  une  source  indicible  de 
bonheur.  En  exprimant  nos  sensations,  en  faisant  avec  un  ami  un 
sincère  échange  de  nos  idées  et  de  nos  conceptions  nous  éprouvons 
une  sorte  de  volupté  à  laquelle  l’ermite  le  plus  endurci  ne  reste 
pas  indifférent.  Je  ne  puis  faire  entendre  mes  plaintes  aux  rochers 
ni  raconter  mes  joies  aux  vents  du  soir.  Mon  âme  soupire  après  une 
âme  qu’elle  aime  comme  une  sœur;  mon  cœur  cherche  un  cœur 
qui  lui  ressemble.  Le  ciel  et  la  terre  disparaissent  près  de  la  femme 
que  nous  aimons.  Loin  du  monde  et  de  ses  liaisons  quel  plaisir 
goûterions -nous  dans  la  plupart  de  nos  connaissances,  de  nos  sen¬ 
timents  et  de  nos  pensées!  De  même  tout  semble  froid,  morne,  dé¬ 
sert  dans  les  réunions  les  plus  brillantes  s’il  ne  s’y  trouve  pas  un 
cœur  attaché  à  nous  par  l’affection.  » 

Puis  il  entre  dans  son  sujet  en  parlant  de  la  solitude  en  général, 


DE  L'EMPIRISME  MODERNE.  —  ZIMMERMANN  485 

comme  d’un  besoin  de  s’éloigner  de  tout  ce  qui  nous  aigrit,  nous 
entrave,  nous  fatigue  et  contrarie  le  désir  que  nous  avons  de  trou¬ 
ver  le  repos  et  la  jouissance  de  nous-mêmes. 

C’est  une  chute  pour  les  uns,  que  la  honte,  le  repentir,  les  ac¬ 
tions  insensées,  les  déceptions,  la  maladie  ou  la  nonchalance  éloi¬ 
gnent  de  la  société. 

C’est  une  jouissance  pour  ceux  qui  renoncent  au  monde  pour  re¬ 
prendre  librement  possession  d’eux-mêmes. 

Le  goût  de  la  solitude  est  alors  pour  l’âme  ce  que  le  sommeil  est 
pour  le  corps  fatigué. 

La  solitude  est  souvent  un  charme  pour  l’homme  que  la  gloire, 
la  fortune,  la  puissance,  les  honneurs  ont  élevé  et  qui  reconnaît  le 
néant  de  ces  grandeurs,  pour  celui  qui  après  avoir  été  le  jouet  des 
passions  ne  les  ressent  plus,  pour  celui  qui  ayant  été  forcé  d’agir 
pour  les  autres  pendant  longtemps  et  malgré  soi  veut  avoir  la  liberté 
d’agir  selon  sa  volonté,  pour  celui  enfin,  que  dégoûtent  les  jugements 
faux  et  acerbes  des  hommes  les  uns  sur  les  autres,  la  tyrannie  de 
certaines  opinions  de  clocher  ou  des  coteries  qui  dominent  une 
société.  (Page  37.) 

Un  homme  jaloux  de  sa  liberté  ne  se  courbe  pas  sous  ces  chaî¬ 
nes  d’esclave,  il  ne  peut  se  soumettre  au  despotisme  de  ces  pré¬ 
tendus  beaux  esprits  qui,  de  leur  misérable' tribunal,  répandent 
des  flots  de  fiel  sur  tous  ceux  de  leurs  contemporains  qui  ont  ac¬ 
quis  quelque  distinction,  sur  tous  ceux  qui  se  signalent  par  leur 
talent  ou  leur  courage,  écrivains,  philosophes,  législateurs,  géné¬ 
raux  et  princes.  » 

La  solitude  est  aussi  un  charme  pour  l’envieux  qui  hait  la  lumière 
et  qui  ne  sort  de  sa  retraite  que  dans  l’obscurité.  Les  caraïbes  disent 
que  l’envie  fut  la  première  créature  qui  parut  sur  la  terre.  Elle  ré¬ 
pandit  le  mal  dans  le  monde,  et  elle  se  croyait  belle,  lorsque  tout  à 
coup  elle  vit  le  soleil  et  courut  se  cacher  pour  ne  plus  se  montrer 
que  pendant  la  nuit.  C’est  dans  la  solitude  que  se  réfugient  l’hypo¬ 
condriaque  qui  croit  ne  point  convenir  aux  autres  hommes  et  pense 
n’être  pas  compris  de  ses  semblables  et  le  philosophe  qui  veut 
étudier  en  paix  les  œuvres  de  l’intelligence  humaine.  «  Pour  une 
belle  âme,  la  solitude  est  le  contre-poison  de  la  misanthropie. 
Ceux  qui  éprouvent  le  besoin  de  travailler  à  leur  propre  perfection, 
ceux  qui  veulent  déployer  en  liberté  leurs  forces  et  leurs  facultés, 
ceux  qui  veulent  avoir  plus  d’action  que  l’on  en  a  ordinairement 
dans  le  cours  journalier  de  la  vie,  ceux  qui  aspirent  à  être  quelque 
chose  pour  les  hommes  qu’ils  ne  connaissent  pas  encore  et  dont 
ils  ne  sont  pas  connus,  ceux-là  peuvent  bien  éprouver  une  noble 


486  HISTOIRE  DE  LÀ  MÉDECINE 

répugnance  pour  les  vaines  distractions  et  les  stériles  plaisirs  des 
sociétés  frivoles.  Ils  adorent  la  solitude  tout  comme  l’hoinme  reli¬ 
gieux  qui  fuit  le  monde,et  ses  dangers  ou  certains  fanatiques  qui  se 
font  une  idée  outrée  de  la  perfection  et  se  croient  près  du  ciel. 

Le  chapitre  III  est  consacré  aux  inconvénients  généraux  de  la 
solitude  : 

«  L’homme  dans  l’oisiveté  est  comme  une  eau  stagnante  qui  n’a 
point  d’écoulement  et  qui  se  corrompt.  L’inaction  complète  ou  la 
tension  trop  grande  de  l’esprit  nuisent  également  au  corps  et  à 
l’âme  »  (p.  44).  En  effet,  la  solitude  accable  celui  qui  ne  sait  pas 
s’occuper,  et  amène  en  lui  une  raideur  et  une  inflexibilité  de  vues 
qui  le  rendent  peu  sociable.  S’il  s’agit  d’un  savant,  il  s’exagère  son 
mérite  et,  ne  voyant  que  lui  ou  l’objet  de  ses  préoccupations,  il  pro¬ 
fesse  le  plus  grand  dédain  pour  ce  qui  n’est  pas  lui. 

La  solitude  rend  timide,  intolérant,  absolu  et  empêche  de  se  faire 
aimer.  «  Comment  se  ferait-il  aimer  celui  qui  veut  toujours  être 
prévenu  et  ne  prévenir  personne,  celui  qui  s’inquiète  de  chaque 
parole  qui  s’échappe  de  ses  lèvres,  de  chaque  sentiment  qu’il  ré¬ 
vèle,  de  chaque  geste,  de  chaque  expression  de  physionomie  qui  dé¬ 
cèle  l’état  de  son  âme;  celui  qui  ne  s’attache  à  aucun  homme,  qui 
vit  à  l’écart,  solitaire,  silencieux,  renfermé  en  lui-même,  qui  est  tou¬ 
jours  sur  ses  gardes,  et  qui  n’ose  témoigner  à  ceux  qui  l’entourent 
la  moindre  confiance.  » 

Ouvrir  franchement  son  cœur  aux  autres,  c’est  se  procurer  une 
source  de  jouissances  infinies.  Pour  que  les  autres  ne  soient  point 
embarrassés  avec  nous,  il  faut  que  nous  ne  le  soyons  point  avec 
eux.  Tout  ce  qu’on  renomme  le  plus,  faveur  du  monde,  richesses 
et  tous  les  éloges  des  journaux  ne  procurent  pas  la  joie  qu’on 
éprouve  à  pouvoir  dire  :  J’ai  inspiré  de  la  confiance  à  ce  malheu¬ 
reux,  j’ai  consolé  ce  cœur  affligé  ;  j’ai  rendu,  Dieu  soit  loué!  le 
courage  à  cet  être  abattu!  Mais  on  n’acquerra  pas  ce.  bonheur 
si  l’on  n’a  pas  le  don  de  se  faire  aimer  ;  et  les  savants  perdent  sou¬ 
vent  un  tel  don  par  la  solitude.  Les  joies  de  l’affection  élèvent  ce¬ 
pendant  bien  plus  l’esprit  et  le  cœur  que  le  stérile  plaisir  de  trou¬ 
ver  un  nouveau  moyen  d’exposer  une  science  aride  et  sèche,  le 
sot  orgueil  de  quelque  pédant  qui  écrira  comme  un  professeur  alle¬ 
mand  un  livre  tout  entier  pour  démontrer  que  dans  l’autre  monde 
on  ne  parlera  que  latin  »  (p.  52). 

C  est  surtout  sur  l 'imagination  (chapitre  IV)  et  sur  les  passions 
(chapitre  V)  que  la  solitude  a  des  inconvénients  graves.  Elle  exalte 
cette  faculté  pas  laquelle  on  amplifie  ou  amoindrit  les  objets  en 
croyant  voir  nettement  ce  que  les  gens  réfléchis  n’aperçoivent  point. 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  ZIMMERMANN  487 

Ainsi  se  sont  formés  la  plupart  des  visionnaires,  des  fanatiques  et 
des  insensés  ou  des  mélancoliques  dont  le  nom  est  devenu  célèbre; 
et  il  cite  les  tortures  morales  de  l’illustre  Haller  qui  eut  la  fin  de 
sa  vie  toute  agitée  par  les  terreurs  religieuses  que  faisait  naître  en 
-lui  la  pensée  des  peines  éternelles. 

Quant  aux  passions,  tout  le  monde  sait  avec  quelle  force  elles 
agissent  quand  elles  sont  concentrées  par  une  méditation  que  rien 
ne  vient  distraire. 

L’envie,  l’ambition,  la  haine,  et  la  colère  des  bourgeois  d’une 
petite  ville  en  sont  la  preuve.  L’amour  s’exalte  dans  la  solitude  et 
par  les  obstacles  qu’on  lui  oppose  et  la  solitude  est  un  poison  plutôt 
qu’un  remède  pour  les  amants.  Il  n’y  a  pas  jusqu’à  l’oisiveté  qui  est 
une  sorte  de  solitude  d’esprit  qui  ne  puisse  avoir  les  conséquences 
les  plus  fâcheuses,  et  qui  ne  puisse  entraîner  les  hommes  et  les  peu¬ 
ples  dans  les  plus  étranges  aberrations  de  l’esprit. 

Après  avoir  montré  les  inconvénients  de  la  solitude,  Zimmermann 
montre  les  avantages  qu’elle  peut  avoir,  pour  l’esprit  et  pour  le 
cœur,  si  en  s’y  retirant  on  sait  faire  un  sage  emploi  de  son  repos  et 
de  sa  liberté  en  veillant  sur  son  avenir. 

«  La  solitude  n’est  bonne  que  pour  ceux  qui  savent  encore  appré¬ 
cier  les  jouissances  de  l’esprit,  les  développements  de  l’intelligence 
et  les  efforts  de  la  vertu,  à  ceux  qui  peuvent  sans  crainte  se  trouver 
seuls  avec  eux-mêmes  et  qui  savent  goûter  les  joies  paisibles  de  la 
vie  domestique  »  (p.  84). 

Elle  habitue  l’homme  à  vivre  avec  lui-même  et  il  n’y  a  pas  de 
chagrin  ou  de  tristesse  qu’elle  ne  puisse  adoucir.  Elle  l’habitue  à 
réfléchir  parce  que  rien  ne  trouble  la  pensée  et  développe  l’esprit 
d’observation.  Elle  engendre  les  nobles  sentiments  et  les  grandes 
résolutions  de  la  pensée  et  c’est  elle  qui  fait  les  grandes  œuvres  qui 
honorent  l’esprit  humain. 

G’est  elle  qui  donne  à  l’âme  la  faculté  de  jouir  paisiblement  et 
avec  un  ineffable  bonheur  des  beautés  de  la  nature,  et  de  supporter 
avec  indulgence  ce  qui  se  passe  autour  de  nous.  L’imagination 
de  chacun  donne  une  teinte  spéciale  à  tout  ce  qui  nous  entoure,  à  la 
nature  entière,  à  celle  de  son  pays  natal,  et  pousse  à  la  vie  contem¬ 
plative,  dangereuse  quelquefois  mais  en  réalité  la  source  des  nobles 
sentiments  et  des  grandes  pensées.  L’idylle,  la  poésie  et  la  véritable 
sagesse  sont  filles  de  la  solitude. 

<i  L’amour  de  la  solitude  et  de  la  liberté  rendait  odieuses  à  Pé¬ 
trarque  les  vaines  distractions  du  monde.  Dans  sa  veillesse  on  tenta 
plusieurs  fois  de  l’attacher  en  qualité  de  secrétaire  au  pontife  romain. 
Pétrarque  refusait  :  il  représenta  à  ses  amis  qu’il  ne  pouvait  renon- 


488 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 
cer  à  son  indépendance  et  à  ses  loisirs,  à  ses  études  et  à  ses  livres; 
qu’à  l’époque  où  il  eût  eu  besoin  de  la  fortune  il  avait  su  dédaigner 
la  fortune  et  qu’il  serait  honteux  pour  lui  de  la  rechercher  lors¬ 
qu’elle  ne  lui  était  plus  nécessaire,  qu’il  fallait  régler  ses  provisions 
selon  la  longueur  du  chemin  et  qu’arrivé  près  du  terme  de  sa  car¬ 
rière,  il  devait  plutôt  songer  à  l’hôtellerie  qu’aux  frais  du  voyage  » 
(p.  253). 

C’est  dans  la  retraite  que  s’enfantent  et  que  mûrissent  les  grandes 
œuvres  de  science,  de  philosophie  et  d’histoire  qui  honorent  le  plus  le 
genre  humain.  Il  n’y  a  pas  jusqu’à  l’homme  privé  de  l’usage  des 
sens  qui  ne  puisse  y  trouver  un  dédommagement  à  ses  douleurs.  La 
France  s’honore  de  compter  parmi  ses  plus  célèbres  écrivains  un 
homme  qu’une  cécité  précoce  avait  condamné  à  la  retraite  dans  la¬ 
quelle  il  a  dicté  les  plus  merveilleux  monuments  d’histoire  écrits  à 
notre  époque.  Je  veux  parler  d’Augustin  Thierry.  Au  reste  il  ne  fut 
pas  le  seul,  car,  si  l’on  en  croit  Zimmermann,  il  y  aurait  eu  au  Ja- 
pou...  «  une  académie  d’aveugles  qui  voyait  peut-être  plus  clair  que 
beaucoup  d’autres  académies.  Les  membres  se  dévouaient  à  l’his¬ 
toire  du  pays,  à  la  poésie  et  à  la  musique  ;  ils  retraçaient  dans  des 
chants  élevés  et  harmonieux  les  plus  beaux  traits  des  annales 
japonaises.  On  éprouve  pour  ces  pauvres  aveugles  du  Japon  un  sen¬ 
timent  de  respect.  Les  yeux  intérieurs  de  leur  âme  étaient  d’autant 
plus  clairvoyants  qu’une  triste  destinée  les  privait  de  la  lumière  cor¬ 
porelle.  La  lumière,  la  vie,  le  bonheur,  naissaient  pour  eux  du  sein 
des  ténèbres  par  la  tranquille  réflexion  et  par  des  occupations  salu¬ 
taires  »  (p.  450). 

A  Dieu  ne  plaise  que  je  veuille  humilier  mes  contemporains  par 
les  souvenirs  du  Japon,  mais  sans  nommer  personne,  je  pense 
qu’on  peut  croire  qu’il  ne  serait  pas  inutile  d’éborgner  quelques- 
uns  de  nos  académiciens,  uniquement  pour  les  mettre  en  état  de 
produire  quelque  titre  à  l’appui  de  leur  situation  imméritée. 

TRAITÉ  DE  L’EXPÉRIENCE 

Le  Traité  de  l’Expérience  est  un  des  plus  beaux  monuments  de  la 
philosophie  médicale.  Il  n’était  peut-être  pas  besoin  d’user  de  tant 
de  développements  pour  établir  les  avantages  de  la  méthode  expéri¬ 
mentale  mais  dans  le  plan,  dans  l’exécution  et  dans  le  style  de  cet 
ouvrage,  presque  tout  ce  qu’on  y  trouve  mérite  l’approbation.  C’est  à 
son  occasion  que  Sprengel  a  pu  dire  : 

«Tant  qu’on  aura  de  l’estime  pour  l’esprit  et  le  goût,  pour  le 
«  talent  et  la  science,  son  ouvrage  sera  mis  au  nombre  d  ®  produc- 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  ZIMMERMANN  489 

«  tions  qui  font  le  plus  d’honneur  à  l’esprit  humain.  L’importance 
«  de  la  véritable  expérience,  sa  différence  de  la  fausse  ou  de  l’aveu- 
«  gle  routine,  les  avantages  de  l’érudition  et  la  nécessité  de  l’unir  à 
«  l’expérience,  les  obstacles  que  l’esprit  d’observation  doit  surmon- 
«  ter,  la  nécessité,  les  qualités  et  l’ utilité  des  bonnes  observations, 

«  les  effets  du  génie  et  là  manière  de  conclure  par  analogie  et  par 
«  induction  ;  tels  sont  les  objets  dont  s’occupe  l’auteur  de  cet  ou- 
«  vrage  classique.  » 

Après  avoir  dit  que  nos  connaissances  nous  viennent  des  sens  et 
de  la  réflexion  qui  les  accompagne,  Zimmermann  établit  que  les 
sciences  diffèrent  par  les  principes  certains  ou  incertains  qui  dé¬ 
coulent  de  leur  étude.  La  médecine  est  une  de  celles  où  règne  le 
plus  d’incertitude  et  c’est  pour  cela  que  l’expérience  doit  être  faite 
selon  des  règles  spéciales  qu’il  importe  d’étudier  avec  soin. 

Il  y  a jane  fausse  Expérience  dont  il  faut  savoir  se  défier,  car  elle 
ne  repose  que  sur  des  principes  aussi  faux  que  déplorables  qu’il 
s’applique  à  faire  connaître  pour  établir  l’erreur  de  ceux  qui  ramè¬ 
nent  toute  expérimentation  au  seul  témoignage  des  sens.  Le  traité 
de  V Expérience  est  un  livre  à  lire.  Il  eût  été  possible  de  dire  les 
mêmes  choses  en  moins  de  mots,  mais  malgré  ce  défaut  c’est  une 
œuvre  éminemment  philosophique  et  littéraire.  —  Pour  qu’on  en 
puisse  juger  je  vais  en  reproduire  quelques  morceaux  choisis. 

«  On  regarde  en  général,  dit  Zimmermann,  l’expérience  comme  le 
simple  produit  des  sens.  L’esprit  semble  y  avoir  si  peu  de  pari  que 
tout  ce  qui  peut  y  être  d’intellectuel  y  est  regardé  comme  aussi 
matériel  que  les  perceptions  des  sens  C’est  là  ce  que  j’appelle  fausse 
Expérience,  parce  qu’elle  n’est  fondée  que  sur  des  observations 
fausses  ou  peu  réfléchies,  et  par  conséquent  insuffisantes,  ou  faus¬ 
sement  déduites  de  principes  vrais  en  eux-mêmes.  »  ( De  f  Expé¬ 
rience;  édition  de  V Encyclopédie  médicale ,  page  243.) 

«  On  appelle  communément  aussi  expérience,  la  connaissance  que 
l’on  acquiert  d’une  chose  par  la  seule  intuition  réitérée  du  même 
objet.  Selon  ce  principe,  il  ne  faut  qu’avoir  beaucoup  voyagé  pour 
avoir  la  plus  grande  expérience  du  monde  ;  un  ancien  officier  aura 
de  même  la  plus  grande  expérience  possible  de  la  guerre,  une  vieille 
garde-malade  vaudra  le  médecin  le  plus  expérimenté. 

«  Un  médecin  qui  aura  vu  le  plus  grand  nombre  possible  de  ma  - 
lades  sera  pareillement  le  plus  accompli.  Aussi  le  peuple  le  pré¬ 
fère-t-il  toujours  ;  et  sans  s’inquiéter  de  ce  qui  caractérise  la  véri¬ 
table  expérience,  il  accorde  à-la  vieille  femme,  et  au  vieux  médecin, 
l’estime  qu’il  ne  devrait  accorder  qu’à  une  longue  et  véritable  expé- 
riênce.  » 


490  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

«  Le  peuple  ne  demande  pas  s’il  est  instruit,  pénétrant,  homme  de 
génie  ;  mais  s’il  a  des  cheveux  blancs.  » 

«  Ges  jugements  inconsidérés  ne  viennent  que  de  l’idée  que  la  por¬ 
tion  aveugle  des  hommes  se  fait  de  la  vieillesse.  On  suppose  qu’un 
homme  âgé  a  vu  plus  qu’un  jeune  homme,  et  l’on  conclut  ensuite 
qu’il  a  dû  penser  davantage,  puisqu’il  a  plus  vu,  » 

«  Voilà  pourquoi  l’on  honore  inconsidérément  des  vieillards  indi¬ 
gnes  de  la  moindre  estime,  et  pourquoi  les  qualités  les  plus  frap¬ 
pantes,  et- les  actions  les  plus  brillantes,  perdent  tout  leur  prix  : 
c'est  un  jeune  homme ,  dit-on.  » 

«  La  seule  prérogative  que  le  jeune  homme  rempli  de  mérite,  ne 
peut  pas  disputer  au  grison  ignorant,  c’est  le  nombre  des  années; 
et  l’on  attache  l’expérience  à  cette  pitoyable  prérogative,  afin  que  du 
moins  le  vieillard  puisse  toujours  avoir  là  son  recours  pour  oppri¬ 
mer  le  jeune  homme;  et  que  le  vieux  arbre  desséché  arrête  sous 
ses  branches  stériles,  les  efforts  que  fait  la  jeune  plante  pour  s’éle¬ 
ver  avec  avantage.  Ce  préjugé  devient  d’autant  plus  nuisible  au 
jeune  homme  qu’il  reste  toujours  jeune  vis-à-vis  du  vieillard.  » 

«  J’ai  souvent  remarqué  de  ces  faibles  cervelles  qui  regardaient 
toujours  un  jeune  homme  de  mérite  comme  un  jeune  homme,  mal¬ 
gré  son  acquit  et  sa  capacité  parce  qu’ils  l’avaient  vu  naître.  C’était 
en  toutes  circonstances  le  même  ton  sévère  et  imposant  qu’ils 
tenaient  à  son  égard,  lors  même  qu’il  pouvait  être  leur  maître,  et 
leur  était  en  effet  de  beaucoup  supérieur  par  ses  talents.  Il  me 
semble  entendre  la  nourrice  d’un  général  d’armée  couvert  de  bles¬ 
sures  :  il  a  pourtant  pleuré  et  crié  dans  mes  bras  !  » 

«  L’âge  nous  fournit  l’occasion  d’étendre  notre  esprit  ;  mais  cha¬ 
cun  n’en  a  pas  la  volonté;  d’ailleurs  tout  esprit  n’en  est  pas  suscep¬ 
tible.  La  vieillesse  d’un  médecin  respectable  par  son  mérite,  est  une 
vieillesse  honorable;  sa  gloire  le  suit  partout  :  l’estime  et  le  res-' 
pect  des  jeunes  médecins  devancent  ses  pas;  ils  l’appellent  leur 
père,  leur  mentor;  il  est  leur  lumière  dans  l’obscurité  qui  les  enve¬ 
loppe  souvent.  Mais  de  vieux  jours  après  une  jeunesse  peu  estimée 
ou  plutôt  la  vieillesse  d’une  faible  cervelle,  n’est  qu’ignominie.  » 

«  En  effet,  soixante-dix  ans  de  stupidité  feront-ils  jamais  un  homme 
respectable?  Un  vieux  médecin  sans  mérite  n’est  à  mes  yeux  qu’un 
homme  redevenu  une  seconde  fois  enfant.  Il  n’a  de  force  que  dans 
son  opiniâtreté  :  Ces  vieillards  stupides  ne  pensent  pas  qu’ils  étaient 
déjà  eh  naissant,  à  leur  âge  de  soixante-dix  ou  quatre  vingts  ans.  » 
«  On  voit  donc  que  la  fausse  expérience  n’est  tout  au  plus  qu’une 
aveugle  routine,  et  qui  ne  suit  aucune  loi.  Cette  routine  se  borne 
dans  le  cercle  de  certaines  actions,  et  dans  la  répétition  de  certaines 


DE  L'EMPIRISME  MODERNE.  —  ZIMMERMANN  491 

maximes  dont  elle  ignore  les  raisons  et  les  rapports-,  en  un  mot,  un 
médecin  de  routine  exerce  un  art  dont  il  ignore  jusqu’aux  moin¬ 
dres  principes;  et  il  s’en  embarrasse  d’autant  moins,  que  le  peuple, 
dont  il  capte  les  suffrages,  les  croit  aussi  inutiles  que  lui.  »... 


«  Un  médecin  raisonnable  ne  peut  donc  espérer  se  faire  goûter 
que  parmi  des  gens  qui  lui  ressemblent,  mais  il  aura  toujours  tort 
de  vouloir  paraître  sage  parmi  des  insensés.  Les  jugements  qu’il 
porte  des  maladies,  ses  traitements,  ses  remèdes  seront  toujours 
blâmés  ou  méprisés  de  ceux  à  qui  sa  manière  de  penser  doit  néces¬ 
sairement  déplaire,  et  il  sera  fort  heureux  s’il  n’est  pas  traité  d’em¬ 
poisonneur.  » 

«  Jusqu’au  temps  des  Mamelucks,  l’Egypte  eut  des  médecins  qui 
exerçaient  leur  art  avec  esprit,  probité  et  zèle;  mais  ces  tyrans  bar¬ 
bares  et  ignorants  ne  payèrent  les  soins  de  ces  médecins  que  par 
une  extrême  cruauté.  La  profonde  ignorance  de  ces  tyrans  les  pri¬ 
vant  de  la  moindre  connaissance  des  principes  de  l’art,  ils  ordon¬ 
naient  à  la  moindre  sensation  douloureuse  qu’on  les  soulageât  ou 
qu’on  les  guérit,  et  ne  faisaient  rien  de  ce  qu’on  leur  prescrivait. 
Les  médecins,  contraints  de  se  régler  sur  les  caprices  aveugles  de 
ces  maîtres  absolus,  ne  songèrent  plus  à  guérir  avec  méthode,  mais 
à  plaire  aux  tyrans  par  un  empirisme  décidé,  et  sans  songer  dès 
lors  aux  maladies  principales,  ils  ne  fixaient  plus  leur  attention  que 
sur  quelques  symptômes  particuliers  qu’il  s’agissait  de  calmer  à 
l’instant,  adoucissaient  les  douleurs,  abandonnaient  toute  la  mala¬ 
die  à  la  nature  et  ces  cruels  à  leur  malheureux  sort.  Ces  méthodes 
plurent  à  ces  maîtres,  et  depuis  ce  temps-là,  la  médecine  n’est  plus 
en  Egypte  qu’un  verbiage  de  femmelettes.  Jamais  on  ne  trouvera 
de  vrai  génie  dans  un  médecin  qui  montre  de  la  duplicité,  de  la 
bassesse,  capable  de  digérer  tous  les  affronts,  prêt  à  faire  le  fou 
avec  les  fous,  et  à  sacrifier  a  toutes  les  idoles.  » 

«  Galien  qui  se  fit  une  réputation  si  grande  et  si  légitime  par  ses 
qualités  éminentes,  tant  de  l’esprit  que  du  cœur,  et  qui  avait  réuni 
en  lui  seul  tout  ce  que  les  siècles  précédents  avaient  connu  dans  la 
nature  se  plaint  amèrement  d’un  grand  nombre  de  médecins  qui 
ne  se  faisaient  point  de  honte  d’aller  faire,  dès  le  matin,  leur  cour 
aux  femmes,  de  se  trouver  le  soir  aux  festins  les  plus  somptueux, 
et  de  chercher  en  s’asservissant  à  la  mode  à  se  faire  une  grande 
réputation  bien  ou  mal  établie.  Voilà  pourquoi,  ajoute-t-il,  on  re¬ 
garde  les  beaux-arts  et  la  philosophie  comme  des  connaissances 


492  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

fort  inutiles  à  un  médecin.  Doit-on  être  surpris  après  cela  que  des 
artisans  quittent  leur  métier  pour  exercer  la  médecine  et  que  des 
gens  qui  n’ont  que  l’art  de  préparer  des  médicaments,  aient  la  har¬ 
diesse  de  se  ranger  parmi  les  vrais  médecins,  et  de  traiter  des  ma¬ 
ladies?  Pline  a  fort  bien  dit  qu’avec  de  l’effronterie,  on  passera  pour 
médecin  si  on  le  veut.  » 

«Cette  manière  de  penser,  qui  s’est  introduite  depuis  tant  de 
siècles,  est  une  suite  de  l’idée  grossière  qu’on  s’est  faite  de  la  mé¬ 
decine  dans  tous  les  âges.  J’ai  ouï  dire,  à  la  louange  d’un  médecin 
des  plus  suivis  d’une  ville,  qu'il  était  aussi  souple  qu’un  valet  de 
chambre.  Mais  un  médecin  qui  pense  noblement  de  son  art,  et  qui 
sait  ce  qu’il  se  doit  à  lui-même,  ce  qu’il  doit  à  ses  malades  et  aux 
assistants  aura-t-il  cette  souplesse?  C’est  justement  là  ce  qui  le  fait 
mépriser.  La  médecine  fera-t-elle  donc  quelques  progrès,  quand 
ceux  qui  pourraient  le  plus  contribuer  à  sa. perfection  ne  font  rien 
pour  leur  art?  Cet  abus  est  surtout  commun  en  Angleterre,  où  les 
plus  grands  médecins  aiment  mieux  consacrer  aux  beaux-arts,  à  la 
philosophie,  aux  mathématiques,  les  moments  de  leur  loisir,  que 
de  s’occuper  de  quelques  ouvrages  qui  contribuent  aux  progrès  de 
la  médecine.  Bacon  dit  que  l’imposteur  triomphe  souvent  au  lit  dqs 
malades,  tandis  que  le  vrai  mérite  y  est  affronté  et  déshonoré,  car 
le  peuple  a  regardé  de  tout  temps  un  charlatan  ou  une  vieille  femme 
comme  les  rivaux  des  vrais  médecins  :  de  là  vient  que  tout  médecin 
qui  n’a  pas  assez  de  grandeur  d’âme  pour  ne  pas  s’oublier,  ne  se 
fait  pas  de  peine  pour  dire  avec  Salomon  :  S’il  en  est  de  moi 
comme  de  l’insensé ,  pourquoi  voudrais-je  paraître  plus  sage 
que  lui ?  D’autres  plus  délicats  prennent  donc  un  autre  parti,  et 
cherchent  à  se  faire  une  réputation  en  se  livrant  à  d’autres  sciences, 
puisque  la  médiocrité  en  médecine  mène  aussi  loin  que  le  plus 
haut  degré  de  perfection.  Bacon  n’a  que  trop  bien  observé  que  la 
longueur  d’une  maladie,  la  douceur  de  la  vie,  les  appas  illusoires 
de  l’espérance,  les  recommandations  des  amis,  sont  des  raisons 
valables  pour  préférer  les  plus  vils  ignorants  aux  meilleurs  médecins, 
parce  qu’un  ignorant  donne  toujours  plus  d’espérance  qu’un  vrai 
médecin.  » 

«  Freind,  qui,  dès  sa  jeunesse,  avait  déjà  mérité  la  réputation  de 
très-grand  médecin  et  de  grand  écrivain,  fait  aussi  ce  raisonnement, 
et  a  eu  le  même  sort  :  on  peut  voir  ce  qu’il  dit  à  ce  sujet  dans  une 
lettre  adressée  au  docteur  Mead,  cet  homme  si  méprisé  des  empi¬ 
riques  et  du  peuple,  et  si  considéré  de  tout  ce  qu’il  y  avait  de  gens 
respectables.  L’estime  que  l’on  a  pour  les  ignorants,  dit  Freind 
dans  cette  lettre,  est  cause  que  de  vrais  génies,  qui  se  seraient 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE.  —  ZIMMERMANN  493 

distingués  dans  la  médecine,  ont  cherché  à  se  faire  une  réputation, 
en  se  livrant  à  d’autres  sciences  dans  lesquelles  ils  ont  même  sur¬ 
passé  ceux  qui  semblaient  être  particulièrement  destinés  par  la 
nature  à  cultiver  ces  sciences.  En  effet  ceux  qui  n’envisagent  que  la 
gloire  et  la  réputation,  n’ont-ils  pas  raison  d’abandonner  un  art 
dans  lequel  les  préjugés  accordent  autant  d’estime  à  la  médiocrité 
qu’au  plus  rare  mérite,  et  dont  l’exercice  n’a  d’éclat  aux  yeux  du 
peuple  qu’autant  que  la  témérité  l’emporte  sur  la  réserve  et  la  pru¬ 
dence?  Le  charlatan  a  même  un  avantage  considérable  sur  le  vrai 
médecin.  C’est  que  si  quelqu’une  de  ses  promesses  se  réalise,  on 
l’élève  jusqu’aux  nues,  et  si  le  malade  est  trompé,  on  est  obligé  de 
se  taire  par  honneur  et  pour  ne  pas  s’exposer  à  être  blâmé  d’avoir 
confié  sa  guérison  à  un  malheureux  qui  a  d’autant  plus  le  droit 
d’être  fripon,  que  le  nombre  des  sots  est  toujours  le  plus'  grand. 
D’ailleurs  cet  homme  hardi  ne  risque  jamais  la  perte  de  sa  réputa¬ 
tion,  parce  que  comme  il  n’en  a  que  dans  l’esprit  des  ignorants, 
le  tort  sera  toujours  du  côté  de  ceux  qui  ont  voulu  l’écouter.  Les 
hommes  aiment  tant  le  merveilleux,  que  le  charlatan  a  même  seul 
le  droit  de  faire  goûter  au  peuple  la  nouveauté  :  plus  ses  promesses 
seront  absurdes,  plus  il  est  sûr  d’être  écouté.  Il  donne  un  nom 
barbare  aux  simples  qu’il  vient  de  cueillir  à  l’entrée  du  village  où  il 
préconise  ses  remèdes  et  fait  le  détail  de  ses  miracles  ;  et  dès  l’ins¬ 
tant  ces  simples  vont  guérir  toutes  les  infirmités. 

«  Galien  nous  a  laissé  le  portrait  de  tous  les  charlatans  dans  celui 
de  Thessalus,  qui  vivait  sous  Néron.  Son  père,  dit-il,  était  un  ou¬ 
vrier  qui  ne  pouvait  lui  inspirer  le  moindre  goût  pour  ce  qu’il  y  a 
de  beau  et  de  grand.  Sans  aucune  teinture  des  lettres  ni  de  philoso¬ 
phie,  Thessalus  se  mit  donc  en  tête  d’être  médecin,  et,  selon  sa  ma¬ 
nière  grossière  de  penser,  il  l’était  réellement;  il  sentait  cependant 
bien  qu’il  lui  manquait  les  connaissances  et  les  qualités  seules  ca¬ 
pables  de  frayer  la  route  au  véritable  honneur;  il  avait  même  tou¬ 
jours  le  ton,  les  manières  et  le  langage  d’un  homme  de  son  métier, 
et  il  était  aisé  de  reconnaître  en  lui  son  père  qui  était  un  cardeur 
de  laine.  Il  commença  donc  par  gagner  ses  malades,  non  en  leur 
prescrivant  des  remèdes  bien  vus  et  bien  adaptés  aux  circonstances, 
mais  en  flattant  leur  espoir  et  leur  amour-propre.  Malgré  la  dureté 
naturelle  de  son  caractère,  il  savait  plier  dans  le  besoin,  et  obéir  à 
ses  malades,  comme  un  esclave  à  son  maître,  quand  il  trouvait  son 
compte  dans  cette  basse  complaisance  ;  mais  autant  il  était  soumis 
aux  malades  dont  il  voulait  gagner  ou  avait  gagné  la  faveur,  autant 
il  montrait  d’impudence  et  de  témérité  contre  les  vrais  médecins 
qu’il  pouvait  rencontrer  sous  ses  pas  ;  car,  à  peine  eut-il  trouvé  le 


494  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

moyen  de  plaire  à  Rome  par  cette  bassesse,  qu’il  ne  cessa  de  dé¬ 
clamer,  sans  aucune  réserve  ,  contre  tous  les  médecins,  et  avait 
même  la  hardiesse  de  soutenir  qu’il  n’y  avait  de  médecin  que  lui.  Il 
n’épargnait  même  pas  plus  les  morts  que  les  vivants,  et  se  faisait  un 
plaisir  de  se  répandre  en  injures  contre  Hippocrate.  —  Voilà  dans  ce 
portrait  de  Thessalus,  tout  ce  que  font  encore  aujourd’hui  les  igno¬ 
rants  et  les  charlatans.  L’état  souffrira -t-il  donc  toujours  cette  mal¬ 
heureuse  engeance,  et  le  peuple,  malgré  son  aveuglement,  mérite-t- 
il  d’être  abandonné  en  proie  à  ces  impudents  empoisonneurs.  Si  la 
société  a  droit  de  s’opposer  aux  desseins  d’un  homme  qui  veut  se 
rendre  malheureux,  pourquoi  n’aurait-elle  pas  le  même  droit  lors¬ 
qu’il  s’agit  de  conserver  le  plus  grand  nombre  de  ses  individus? 
mais  sila  société  a  ce  droit,  est- elle  excusable  de  ne  pas  s’en  servir? 
le  souverain  écoutera  toujours  favorablement  les  représentations  qui 
lui  seront  faites  à  ce  sujet  :  C’est  donc  aux  facultés  de  médecine  à 
se  réunir  pour  arrêter  ces  abus.  »  ( Loc .  cit.,  p.  250.) 

Après  avoir  montré  ce  que  c’est  que  la  fausse  Expérience ,  qui 
n’est  que  l’empirisme  ancien,  la  routine,  l’expérience  des  esprits 
faux  ou  ignorants,  Zimmermann  voulant  faire  comprendre  de  quelle 
manière  il  faut  observer  pour  arriver  à  un  résultat  scientifique  cer¬ 
tain  trace  les  caractères  de  la  vraie  Expérience  qui  devient  alors  de 
l’empirisme  raisonné,  c’est-à-dire  l’usage  de  l’induction  à  l’expéri¬ 
mentation.  Sous  d’autres  termes,  c’est  un  exposé  de  la  méthode  Ba¬ 
conienne. 

«  ......  Je  vais  opposer  la  vraie  expérience  à  la  fausse,  la  raison  à 

l’extravagance.  Le  mot  d 'Expérience  a  différentes  significations: 
les  mathématiciens,  les  physiciens,  les  médecins,  les  moralistes,  ap¬ 
pellent  expérience  (experimentum),  le  résultat  des  tentatives  qu’ils 
font  pour  s’instruire  des  effets  qu’ils  remarquent  dans  le  monde 
physique  ou  moral,  et  pour  en  assigner  les  causes  ou  la  manière 
dont  agissent  ces  causes.  Une  expérience  diffère  d’une  simple  obser¬ 
vation  en  ce  que  la  connaissance  qu’une  observation  nous  procure 
semble  se  présenter  d’elle-même,  au  lieu  que  celle  qu’une  expé¬ 
rience  nous  fournit  est  le  fruit  de  quelque  tentative  que  l’on  fait  dans 
le  dessein  de  voir  si  une  chose  est  ou  n’est  point.  » 

«  Un  médecin  qui  considère  tout  le  cours  d’une  maladie  avec  at¬ 
tention  fait  donc  des  observations,  et  celui  qui,  dans  une  maladie, 
administre  quelque  médicament,  et  prend  garde  aux  effets  qu’il  pro¬ 
duit,  fait  une  expérience.  Ainsi  le  médecin  observateur  écoute  la 
nature  ;  celui  qui  expérimente  l’interroge.  —  L’expérience  (expe- 
rientior )  dans  la  vie  civile,  la  politique,  l’art  militaire,  l’art  de  guérir 
est,  en  général ,  la  connaissance  que  l’on  peut  acquérir  de  ces 


de  l’empirisme  moderne.  —  Zimmermann  495 
sciences  ou  de  ces  arts,  d’après  des  observations  et  des  tentatives 
bien  faites,  ou  comme  le  disait  Cicéron  à  Lentullus  :  magis  expe- 
riendo  quant  discendo.  Mais  nous  appelons  particulièrement  expé¬ 
rience  en  médecine,  l’habileté  à  garantir  le  corps  humain  des  ma¬ 
ladies  auxquelles  il  est  exposé,  et  à  guérir  ces  maladies  lorsqu’elles 
se  sont  manifestées.  Cette  expérience  suppose  pour  principe  la  con¬ 
naissance  historique  de  son  objet  ;  car  sans  cette  connaissance  il  est 
impossible  de  se  fixer  un  but.  Elle  suppose  encore  la  capacité  de 
remarquer  et  de  différencier  toutes  les  parties  de  cet  objet  ;  elle 
demande  enfin  un  esprit  en  état  de  réfléchir  sur  ce  qu’il  a  eu  lieu 
d’observer,  de  passer  des  phénomènes  à  leurs  causes,  du  connu  à 
l’inconnu,  de  tout  approfondir,  et  de  saisir  les  mystères  de  la  nature 
dans  ce  qu’elle  peut  laisser  apercevoir.  L’érudition  nous  fournit  la 
connaissance  historique,  l’esprit  d’observation  nous  apprend  à  voir, 
et  le  génie  à  conclure. 

«  Ce  n’est  donc  point  l’occasion  de  voir  beaucoup  qui  fait  l’expé¬ 
rience,  parce  que  la  simple  intuition  d’une  chose  n’apprend  rien, 
et  que  l’observation  adroite  d’un  fait  n’est  même  pas  encore  ce  que 
l’on  entend  par  la  vraie  expérience.  Tout  homme  qui  ne  sait  pas  ce 
qu’il  doit  directement  observer ,  ou  qui  n’a  pas  l’art  de  voir  et  de 
réfléchir  sur  ce  qu’il  a  vu,  pourra  parcourir  tous  les  pays  du  monde 
sans  avoir  rien  connu.  Il  entrera  même,  si  l’on  veut,  dans  une  car¬ 
rière  plus  importante,  celle  de  la  vie  humaine,  mais  sans  rien  voir 
dans  le  cœur  de  l’homme.  La  véritable  expérience  dépend  surtout 
de  la  tête  de  celui  qui  cherche  à  l’acquérir.  Pour  acquérir  cette 
expérience,  il  faut  non-seulement  savoir  lire  dans  les  ouvrages  de 
ceux  qui  ont  ouvert  le  sein  de  la  nature,  mais  il  faut  encore  être 
soi-même  en  état  de  pénétrer  ces  mêmes  mystères.  Comme  les 
génies,  même  les  plus  libres  de  préjugés,  n’ont  pas  toujours  su  se 
garantir  de  conclure  précipitamment  des  phénomènes  à  la  réalité, 
on  sent  combien  il  faut  de  prudence  et  de  pénétration  pour  n’être 
pas  induit  en  erreur  pour  les  assertions  et  les  découvertes  des  plus 
grands  hommes  même.  » 

Ce  n’est  donc  qu’avec  l’organisation  la  plus  heureuse  et  l’esprit  le 
plus^réfléchi,  qu’on  saura  chercher  cette  expérience  dans  les  ouvra¬ 
ges  des  savants,  ou  dans  le  sein  de  la  nature.  Mais  il  faut  surtout 
être  prêt,  en  toutes  circonstances,  à  renoncer  aux  principes  de  sa 
première  éducation,  dès  que  l’on  en  connaît  l’insuffisance,  ou  même 
la  fausseté,  et  savoir  dire  hardiment  à  son  maître  :  Tuf  es  trompé,  et 
non  pas  :  Tu  Vas  dit.  De  tout  temps  et  de  toutes  les  nations,  les 
faux  médecins  ont  été  en  différend  avec  les  vrais  médecins.  Malgré 
cela  il  ne  faut  pas  croire  que  la  fausse  expérience  ne  soit  que  du 


496  histoire  de  la.  médecine 

côté  des  empiriques  et  que  la  vraie  ne  se  trouve  que  chez  les  dog¬ 
matiques.  On  a  vu  de  vrais  médecins  parmi  les  empiriques,  comme 
on  en  a rencontré  de  faux  parmiles  dogmatiques.  »(Loc.  cit.,  p.  251.) 

Zimmermann  continue  en  montrant  ce  que  fut  l’empirisme  à  l’o¬ 
rigine  de  la  science,  puis  un  peu  plus  tard  après  Hérophile  au  mo¬ 
ment  de  l’apparition  de  Philinus  de  Cos,  et  de  Sérapion  d’Alexan¬ 
drie. 

Il  fait  le  plus  grand  cas  de  leurs  travaux  et,  dans  son  goût  pour 
leur  méthode,  il  les  excuse  même  «  à' avoir  condamné  V érudition, 
l'anatomie ,  la  physiologie  et  la  philosophie  qui  est  l'âme  de  la 
médecine  (p.  252).  » 

Son  Empirisme  cependant  diffère  beaucoup  de  celui  des  anciens 
car  il  donne  à  la  philosophie  et  à  l’érudition  une  place  que  ceux-ci 
ne  lui  eussent  jamais  accordée.  ( Loc .  cit.  :  De  V Erudition,  p.  254.) 

«  Nous  entendons,  en  général,  par  érudition,  l’ensemble  de  toutes 
les  parties  des  connaissances  humaines  qui  méritent  d’être  laissées 
par  écrit,  et  traitées  chacune  avec  la  méthode  convenable  :  «  car 
«  chaque  partie  des  sciences,  comme  l’observe  très-bien  Aristote, 
«  n’exige  plus  ou  moins  d’exactitude  et  de  détail,  que  relativement 
«  au  but  de  celui  qui  la  traite.  Un  ouvrier  et  un  géomètre  considè- 
«  rent  un  angle  droit  sous  des  rapports  bien  différents  :  l’un  ne  le 
«  considère  que  comme  utile  dans  son  travail,  au  lieu  que  l’autre, 
«  occupé  de  vérités  qu’il  s’agit  de  découvrir  ou  de  démontrer,  en  exa- 
«  mine  la  nature  et  les  propriétés.  »  L’érudition  ne  suppose  pas  non 
plus  qu’on  «  entre  dans  la  recherche  de  toutes  les  causes.  Il  suffit 
«  en  bien  des  occasions  de  dire  qu’une  chose  est  sans  donner  de 
«  raison  que  sa  réalité  :  c’est  ce  quia  lieu  à  l’égard  des  principes.  » 
Un  homme  savant  est  donc  celui  qui  sait  ce  qu’on  a  connu  avant  lui, 
et  comme  on  a  dû  le  connaître,  ou  comme  le  dit  Cicéron  :  qui 
omnium  rerum  atque  artium  rationem  naturamque  compre- 
henderit.  » 

«  L  érudition  du  médecin  n’est  donc  qu’une  érudition  particulière. 
C’est  la  connaissance  de  ce  que  les  autres  médecins  ont  observé  et 
expérimenté  touchant  1  art  de  préserver  le  corps  humain  des  mala¬ 
dies  auxquelles  il  est  exposé,  de  connaître  ces  maladies,  de  les 
guérir,  ou  au  moins  de  les  rendre  plus  supportables.  Mais  le  corps 
humain  étant  nécessairement  lie  à  toutes  les  parties  de  la  nature, 
on  voit  que  l’érudition  du  médecin  doit  être  beaucoup  plus  étendue 
qu  on  ne  l’aurait  pensé  dès  l’abord.  Nous  en  examinerons  le  carac¬ 
tère  ci-après.  La  vraie  érudition  mérite  seule  le  nom  de  science. 
Elle  est  plutôt  une  habileté  de  l’esprit  qu’un  ouvrage  de  mémoire  : 
car  une  mémoire  même  médiocre ,  suffit  dès  qu’on  y  réunit  en 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE  —  ZIMMERMANN  497 

même  temps  de  l’esprit  et  un  travail  opiniâtre.  En  supposant  la 
capacité  et  la  volonté,  nous  acquérons  cette  érudition  ,  tant  par 
la  lecture  que  par  la  fréquentation  des  gens  savants ,  libres  de 
préjugés  et  uniquement  attachés  à  la  vérité.  Les  idées  des  autres, 
leur  savoir,  leur  expérience,  leur  manière  de  voir,  enfin  tout  ce  qui 
peut  leur  appartenir  se  fond  ainsi  avec  ce  qui  nous  est  déjà  propre 
et  particulier  ;  et  après  certain  temps,  si  nous  sommes  susceptibles 
de  réflexion,  il  nous  semble  que  nous  n’avons  pensé  que  de  nous- 
mêmes.  » 

«  Mais  pour  parvenir  à  cet  avantage,  il  faut  nécessairement  sup¬ 
poser  que  notre  propre  fond  n’ait  eu  besoin  que  de  culture  ;  sans 
quoi  il  est  impossible  de  s’approprier  les  richessns  d’autrui  :  il  est 
même  facile  de  distinguer  ceux  qui  ont  naturellement  ces  qualités. 
Nous  voyons  tous  les  jours  de  ces  gens  qui  n’ont  rien  que  de  factice 
dans  leur  manière  de  penser  et  de  parler  ;  et  ce  n’est  jamais  qu’en 
citant  les  autres  qu’ils  croient  bien  dire  :  preuve  qu’ils  n’ont  jamais 
analysé  le  moindre  sentiment,  ni  la  moindre  idée.  Ces  gens  toujours 
prêts  à  citer  n’ont  qu’une  fausse  érudition  :  car  le  vrai  savoir  est  un 
bien  qui  doit  nous  être  propre,  et  que  l’on  doit  plus  faire  apercevoir 
par  la  finesse  de  l’esprit  que  par  le  nombre,  des  citations.  Combien 
de  savants  perdraient  de  leur  mérite  si  l’on  examinait  leurs  ouvrages 
selon  ce  principe.  » 

«  La  vraie  érudition  est  un  bien  propre  au  seul  philosophe  ;  et 
l’expérience  le  suppose  toujours.  Avant  de  pouvoir  observer  chaque 
chose  individuelle  dans  la  nature,  il  faut  en  connaître  le  caractère 
particulier,  tant  par  l’histoire  de  la  nature  même,  que  par  l’obser¬ 
vation  et  l’examen  des  "phénomènes.  Le  plus  grand  génie  même 
n’apprendrait,  qu’après  bien  du  temps,  à  discerner  de  lui-même  les 
maladies,  si  les  écrits  des  habiles  médecins  qui  l’ont  précédé  ne 
lui  avaient  tracé  les  premiers  traits  de  cette  connaissance.  Il  est 
donc  avantageux  que  l’érudition  lui  tienne  lieu  d’expérience  en  bien 
des  occasions.  » 

«  Le  génie  est  même  quelquefois  nuisible  sans  l’érudition,  parce 
que  l’esprit  livré  à  lui-même  n’emploie  pas  toujours  ses  forces  avec 
justesse,  et  qu’il  ne  s’occupe  que  de  hasards  dans  l’immensité  des 
choses  qui  se  présentent  à  lui,  tant  qu’il  n’est  point  déterminé  par 
quelque  objet  capable  de  le  fixer.  Il  faut  nécessairement  connaître 
quelque  chose  de  certain,  avant  de  se  porter  vers  des  objets  incon¬ 
nus.  C’est  l’expérience  des  autres  qui  doit  nous  instruire,  leurs 
pensées  nous  éclairer,  et  pour  ainsi  dire  leurs  ailes  nous  porter 
avant  que  nous  puissions  être  inventeurs.  Il  est  rare  de  voir  un 
génie  trouver  une  science  dans  son  propre  fond,  il  me  serait  facile 

32 


BOUCHUT. 


498  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

de  montrer  que  la  plupart  des?grandes  découvertes  qui  se  sont  faites, 
en  physique  surtout,  dans  ces  derniers  temps,  ne  sont  pas  dues  à 
ceux  qui  ont  passé  pour  en  être  les  inventeurs;  ou  qu’au  moins  ils 
n’y  ont  été  .conduits  que  par  des  indices  que  d’autres  leur  avaient 
laissés,  ou  par  une  conséquence  naturelle  de  ce  que  l’on  avait  ou 
conjecturé,  ou  calculé,  ou  expérimenté,  avant  ces  prétendus  inven¬ 
teurs.  » 

Le  livre  III  est  consacré  à  l’influence  de  Yesprit  d' observation 
sur  l'expérience,  c’est-à-dire  à  l’habitude  de  voir  chaque  objet  tel 
qu’il  est,  et  ce  en  quoi  il  peut  être  plus  ou  moins  utile. 

En  effet  les  différents  phénomènes  supposent  toujours  une  raison 
suffisante  pour  principe;  et  si  cette  raison  devient  ensuite  détermi¬ 
nante  de  principe  éloigné  qu’elle  était,  elle  devient  aussitôt  cause 
proprement  dite.  Ce  sont  les  sens  qui  nous  montrent  ce  rapport  des 
phénomènes  avec  leur  cause  déterminante,  effet  elles-mêmes  de 
causes  plus  éloignées,  et  sans  rien  y  chercher  de  surnaturel,  on  doit 
s’en  tenir  à  l’observation  qui  permet  de  découvrir  la  raison  des 
choses.  Toutefois  comme  la  perception  ne  nous  donne  que  la  notion 
des  choses  individuelles,  il  faut  que  l’esprit  soit  dans  une  sorte 
d’activité  pour  comparer  les  phénomènes  et  saisir  leur  ressemblance 
et  leur  dissemblance,  sans  cela  «  Vâme  serait  riche  en  images  et 
vide  de  pensées.  » 

« .  Quoi  qu’il  en  soit,  l’esprit  d’observation  vient  encore  plutôt 

d’un  certain  tact  naturel,  en  conséquence  duquel  on  est  vivement 
affecté  de  tout  ce  qui  s’offre  à  l’esprit,  et  d’une  attention  également 
grande  à  tout  ce  qui  afleete  en  ces  moments.  C’est  de  ce  sentiment 
que  vient  la  liberté  d’esprit,  laquelle  met  l’âme  en  état  de  sentir,  de 
distinguer  et  de  comprendre  promptement  ;  de  même  que  des  yeux 
perçants  voient  promptement,  clairement  et  déterminément,  sans 
qu’un  objet  se  confonde  avec  ceux  qui  sont  auprès.  Je  dis  que  ce 
sentiment  délicat  donne  de  la  liberté  à  l’esprit,  parce  que,  n’étant 
pas  obligé  de  s’arrêter  à  des  sensations  ou  à  des  objets  intermé¬ 
diaires  pour  démêler  ce  qui  l’affecte,  il  saisit  sans  hésiter,  et  au 
premier  instant,  ce  que  les  sens  lui  transmettent,  et  se  trouve  en 
même  temps  assez  à  lui-même  pour  examiner  ce  qui  peut  l’intéres¬ 
ser.  La  seule  voie  de  découvrir  tout  ce  qui  se  trouve  dans  un  objet 
est  de  1  examiner  en  détail,  et  de  le  décomposer  jusqu’à  ce  que  l’objet 
entier  devienne  si  simple  qu’on  ne  puisse  plus  l’analyser  davantage; 
mais  cette  analyse  a  des  bornes.  Un  sentiment  trop  fin  et  trop 
délicat  ne  conduirait  qu’à  des  observations  infructueuses  (p.  278). 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE  —  ZIMMERMANN  499 

«  Il  suit  de  ce  que  nous  venons  de  dire,  que  l’esprit  d’observation 
n’est  pas  le  partage  d’un  esprit  trop  vif,  ni  d’un  esprit  trop  lent. 
Ceux  qui  ont  l’imagination  trop  vive,  ou  plus  d’imagination  que 
d’esprit,  voient  beaucoup  de  choses  à  la  fois.  » 

«  La  trop  grande  vivacité  avec  laquelle  ils  sentent,  fait  de  leurs 
sensations  une  perception  confuse,  qui  ne  leur  compte  de  rien  de 
net  et  de  précis.  Voilà  pourquoi  il  se  joint  quelquefois  à  une  imagi¬ 
nation  forte  un  goût  indéterminé  et  inconstant,  parce  que  l’imagina¬ 
tion  a  pour  le  moins  autant  de  part  au  goût  que  l’esprit.  Ceux,  au 
contraire,  qui  ont  beaucoup  d’esprit  sans  imagination,  sont  en  gé¬ 
néral  plus  de  temps  à  voir,  mais  ils  jugent  bien  une  observation, 
quoique  moins  habiles  à  en  faire.  Ils  verront  probablement  le  jeu 
et  les  efforts  des  passions  plus  clairement  qu’un  homme  d’un  esprit 
trop  vif,  qui  les  sent  sans  les  démêler;  mais  ils  n’éprouvent  pas 
cette  détermination  involontaire  qui  porte  l’esprit  sur  tout  ce  qui 
nous  environne,  sans  rien  faire  apercevoir  de  fixe  et  de  distinct.  Ces 
esprits  lents  ne  voient  que  ce  qu’ils  ont  une  forte  envie  de  voir.  — 
En  général,  avec  trop  de  froideur  ou  trop  d’ardeur,  nous  voyons 
tous  les  objets  dans  un  sens  contraire.  On  voit  vite  et  on  distingue 
ce  qu’on  voit,  lorsqu’avec  une  portion  convenable  d’imagination  et 
d’esprit,  celui-ci  fixe  l’autre  sur  l’objet  qu’il  faut  examiner.  Aussi 
le  plus  haut  degré  d’esprit  d’observation  se  trouve  dans  une  tête 
vive,  capable  d’une  attention  profonde  et  soutenue.  » 

«  L’esprit  ne  peut  pas  se  fixer  trop  longtemps  sur  un  seul  objet; 
parce  que  naturellement  l’esprit  est  en  même  temps  fort  actif  et  par 
là  même  impatient.  Mais  on  n’a  pas  toujours  besoin  de  voir  vite, 
pourvu  qu’on  voie  bien.  Ce  qu’un  homme  voit  tout  d’un  coup  avec 
le  plus  haut  degré  d’esprit,  d’observation,  se  laisse  apercevoir  succes¬ 
sivement  avec  un  moindre  degré.  Le  meilleur  observateur  a  même 
besoin  quelquefois  de  se  fixer  sur  un  objet  aussi  longtemps  qu’un 
esprit  borné;  parce  qu’étant  plus  en  état  de  connaître  les  différentes 
parties  d’un  objet,  il  y  apercevra  des  choses  qui  échapperont  tou¬ 
jours  à  l’autre  qui  se  contente  de  voir  ce  qui  se  présente.  Celui-ci 
voit  aussi  vile  le  même  objet,  mais  il  le  connaît  moins.  Quoiqu’il 
faille  apprendre  peu  à  peu  à  voir  avec  les  yeux  de  l’âme  comme 
avec  ceux  du  corps,  cependant  l’esprit  d’observation  paraît  quel¬ 
quefois  se  manifester  comme  un  véritable  instinct.  Sans  difficulté 
habituelle,  souvent  il  saisit  avec  rapidité  ce  qu’il  y  a  d’instructif 
dans  un  objet  et  le  comprend  de  même  (loc.  cit.,  p.  279)  ....  . 


500 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

La  science  est  la  clef  avec  laquelle  le  médecin  pénètre  dans 
l’intérieur  de  la  nature.  Le  médecin  savant  connaît  d’avance  le  pays 
où  il  va  entrer,  au  lieu  que  l’empirique  ignore  même  les  routes  qui 
y  conduisent.  L’un  va  voir  à  découvert  le  sein  de  la  nature,  l’autre 
ne  sait  même  ce  qu’il  y  va  chercher.  Mais  il  n’est  rien  de  plus  avan¬ 
tageux  pour  éclairer  l’œil  de  l’observateur  que  la  connaissance  his  - 
torique  de  la  médecine.  d 

«  On  entend  par  là  ce  que  les  meilleurs,  et  surtout  Hippocrate, 
nous  ont  laissé  sur  la  théorie  des  signes  et  des  symptômes  par  les¬ 
quels  on  comprend  que  telle  maladie  est  celle-là,  et  non  pas  une 
autre.  Cette  connaissance  jointe  aux  autres  principes,  instruira  donc 
toujours  le  médecin  sur  les  phénomènes  des  maladies,  sur  leur 
liaison,  sur  leur  dépendance,  autant  qu’il  en  a  besoin  pour  juger 
par  là  des  causes  qu’il  s’agit  de  déterminer  dans  les  cas  possibles. 
«  Il  verra  par  ce  moyen  la  physionomie  de  chaque  maladie,  qu’il 
n’apercevra  pas  immédiatement,  à  la  vérité,  par  les  yeux  du  corps, 
mais  par  ceux  de  l’esprit.  » 

«  C’est  ainsi  què  le  médecin,  guidé  par  deux  flambeaux  diffé¬ 
rents,  c’est-à-dire  par  les  principes  que  nous  venons  d’établir  sur 
le  rapport  des  causes  et  de  l’effet,  et  par  la  partie  historique,  peut 
se  présenter  avec  confiance  au  lit  d’un  malade,  et  découvrir  des 
choses  qui  échapperont  toujours  à  ceux  dont  l’œil  ne  sera  pasguidé 
aussi  avantageusement.  —  L’attention  est  sans  doute  très-pénible 
quand  on  n’a  pas  à  un  haut  degré  ce  tact  délicat,  cette  finesse  du 
coup  d’œil,  laquelle  abrège  considérablement  les  opérations  de 
l’entendement;  mais  comme  nous  l’avons  dit,  l’habitude  vient  au 
secours,  et  ce  tact  se  perfectionne,  et  devient  même  quelquefois 
plus  direct.  » 

«  Il  est  des  gens  qui  regardent  un  médecin  comme  un  homme 
attentif,  s’il  visite  fréquemment  son  malade,  s’il  remue  fréquem¬ 
ment  tout  ce  qu’il  rend,  s’il  entre  avec  les  assistants  dans  de  longs 
détails  sur  les  selles,  les  urines,  les  crachats,  le  pouls,  la  respira¬ 
tion;  mais  ce  n’est  pas  là  l’attention  qui  fait  le  vrai  observateur.  » 

«  Toutes  ces  choses  sont  très-intéressantes  en  certains  moments, 
dans  d’autres  c’est  tout  autre  chose  qu’il  faut  considérer  c’est 
moins  l’œil  qui  doit  voir  que  l’esprit.  Celui  qui  n’est  pas  capable 
d’observer  l’homme  moral  ne  connaîtra  jamais  les  maladies  du 
corps.  Le  même  talent  qui  nous  fait  connaître  les  maladies  de  l’es¬ 
prit  nous  fait  aussi  voir  les  langueurs  du  corps.  Les  unes  et  les 
autres  ont  leurs  signes  déterminés,  et  ce  n’est  que  le  connaisseur 
qui  ne  peut  s’y  méprendre.  Le  vrai  médecin  observe  ce  que  l’empi¬ 
rique  ne  cherche  pas  à  voir,  car  le  médecin  doit  se  rendre  compte 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE  —  ZIMMERMANN  501 

à  lui-même  de  toutes  les  circonstances  d’une  maladie,  à  travers  le 
voile  qui  les  couvre;  il  doit  savoir  les  simplifier  dans  leur  compli¬ 
cation,  distinguer  ce  qui  est  constant  de  ce  qui  est  variable,  et  l’es¬ 
sentiel  de  ce  qui  n’est  que  purement  accidentel.  Il  faut  qu’il  sente 
comment  une  maladie  est  devenue  ce  quelle  est,  et  comment  ces 
circonstances  sont  passées  de  la  passibilité  à  l’actualité.  Tout  cela 
dépend  donc  de  la  pénétration  de  l’observateur,  et  c’est  ce  qu’il  ne 
pourra  pas  toujours  déterminer  par  les  signes  et  les  symptômes.  » 

«  L’empirique  au  contraire  n’a  besoin,  ni  de  cet  esprit  d’obser¬ 
vation,  ni  de  l’histoire  des  maladies.  Comme  il  va  moins  voir  ce  qui 
est,  que  ce  qu’il  veut  voir,  et  que  la  maladie  doit  être  déterminée 
par  les  médicaments  qu’il  applique,  il  n’a  besoin  de  différencier,  ni 
le  possible,  ni  i’ actuel,  ni  le  vraisemblable,  ni  le  vrai,  ni  le  faux. 
Tout  est  vrai  pour  lui,  puisque  la  maladie  n’est  que  ce  qu’il  veut 
qu’elle  soit.  Je  viens  dans  le  moment  de  voir  encore  l’exemple  le 
plus  odieux  de  cette  abominable  pratique.  » 

«  On  me  présente  un  enfant  malade  depuis  quelques  mois;  il  était 
au  lit,  sans  pouvoir  se  coucher  sur  le  dos,  à  la  suite  d’un  coup,  me 
dit-on,  qu’il  avait  reçu  dans  le  dos.  Toute  réflexion  faite  sur  l’état 
du  malade,  je  dis  qu’il  est  décidément  rachitique,  et  je  propose 
mes  vues  curatives.  On  le  confie  à  un  chirurgien  qui  songe  plutôt 
à  appliquer  quelques  cataplasmes  inutiles  sur  la  tumeur  qui  se 
sentait  à  la  région  des  reins.  Je  reitère  mes  avis.  Tout  résumé,  on 
le  livre  à  un  empirique,  qui,  d’un  ton  hardi,  prononce  que  c’est 
une  vertèbre  tuméfiée  par  le  coup  que  l’enfant  avait  reçu.  Il  traite 
l’enfant  si  violemment,  pour  faire  rentrer,  disait-il,  cette  vertèbre, 
qu’il  le  met  à  deux  doigts  de  la  mort.  La  mère  était  convenue  avec 
moi  de  la  maladie  qu’elle  avait  eue  avant  et  après  avoir  conçu  cet 
enfant.  J’avais  même  fait  aux  soeurs  du  malade  la  même  demande 
qu’à  la  mère  sur  leur  état,  pour  me  confirmer  dans  ce  que  je  pré¬ 
sumais  à  l’égard  du  vice  de  la  lymphe  de  l’enfant.  Elles  n’avaient 
fait  qu’ autoriser  mes  présomptions.  Malgré  cela  l’empirique  pré¬ 
valut,  jusqu’au  moment  où  il  mit  lui-même  son  ignorance  au  jour, 
et  je  ne  revis  pas  le  malade.  Cet  exemple  peut  servir  pour  mille 
autres  cas.  » 

«  On  voit  donc  combien  j’ai  eu  raison  de  dire  que,  sans  le  vrai 
esprit  d’observation,  on  peut  voir  grand  nombre  de  maladies  sans 
rien  apercevoir.  Une  maladie  actuelle  est  quelquefois  longtemps 
sans  se  manifester.  Un  léger  accident  la  détermine.  C’est  donc  l’ab¬ 
surdité  la  plus  grande  de  prendre  cet  accident,  fût-il  même  des 
plus  graves,  pour  la  maladie,  qui  n’est  tout  au  plus  que  compliquée 
avec  les  suites  de  cet  accident.  L’exemple  précédent  peut  s’appli- 


502.  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

quer  ici.  Après  bien  des  interrogations  faites  sur  l’état  antérieur  de 
l’enfant,  sur  ses  maladies,  sur  ses  habitudes,  sur  ses  goûts  parti¬ 
culiers,  la  mère  était  convenue  que  cet  enfant  bien  avant  ce  coup 
et  une  chute  qu’il  avait  faite  depuis,  s’était  souvent  plaint  de  dou¬ 
leurs  vagues  dans  les  épaules,  le  long  du  dos,  de  lassiludes,  et 
qu’elle  avait  eu  des  fleurs  blanches  considérables..  Ses  filles  en 
étaient  également  incommodées.  Or  les  plus  habiles  observateurs 
nous  ont  fait  voir  quelles  funestes  conséquences  il  résulte  de  ces 
maladies,  et  que  les  filles  apportent,  même  en  naissant,  cette  maladie 
qui  leur  devient  héréditaire.  Ce  fut  à  cela  que  je  ne  balançai  pas 
de  rapporter  la  maladie  de  ce  jeune  garçon.  Les  suites  du  coup 
avaient  pu  accélérer  les  progrès  de  la  maladie,  mais  le  coup  n’était 
ici  qu’un  accident  particulier;  ce  n’était  pas  de  là  qu’il  fallait  tirer 
ses  indications  curatives;  loin  d’en  faire  la  maladie  principale.  » 

«  Je  ne  perdis  pas  non  plus  de  vue  les  suites  du  coup.  Je  rap¬ 
portai  ce  que  j’avais  observé  moi-même  en  disséquant  un  domes¬ 
tique  mort  d’un  pareil  événement,  et  je  détaillai  le  cas  que  nous  a 
rapporté  M.  de  Haen.  Comparaison  faite  de  ces  différentes  circon¬ 
stances,  je  crus  que  j’avais  suivi  les  règles  de  l’art  et  de  l’obser¬ 
vation.  On  goûta  mes  observations,  mais  il  fallait  des  observations 
pour  passer  outre.  —  La  mesure  inégale  de  l’esprit  d’observation 
est  une  sorte  de  dispute  entre  les  médecins,  et  ces  disputes  sont  le 
prétexte  dont  on  se  sert  pour  accuser  leur  art.  Il  y  a,  dit  Pindare, 
peu  de  choses  à  gagner  pour  la^médisance,  mais  on  devrait  faire 
attention  que  les  suites  en  sont  ici  d’une  très-grande  conséquence. 
Hippocrate  s’était  déjà  plaint  de  ce  mépris  qui  retombait  sur  l’art, 
tandis  qu’il  ne  devrait  couvrir  que  les  ignorants.  Chacun  voit  à  sa 
manière,  mais  si  chacun  raisonnait  d’après  la  nature,  quand  il  voit, 
peu  de  gens  verraient  à  leur  manière,  parce  qu’on  ne  verrait  que 
comme  il  faut  voir.  Ce  n’est  pas  que  l’esprit  d’observation  suppose 
de  longs  raisonnements.  La  nature,  qui  doit  servir  de  règle  à  cet 
égard,  prend  toujours  la  voie  la  plus  courte  dans  ses  opérations, 
c’est  donc  celle  qu’il  faut  tenir  aussi  dans  le  raisonnement,  » 

«  Hoffmann  avait  raison  de  dire  qu’abandonner  ce  que  présentent 
les  sens  pour  se  livrer  à  de  purs  raisonnements  c’est  une  stupi¬ 
dité,  un  aveuglement  d’esprit;  tous  les  raisonnements  qui  s’écar¬ 
tent  des  rapports  de' la  nature  ne  doivent  jamais  être  admis.  Il  faut 
même  dans  l’observation  qu’une  hypothèse  soit  moins  fondée  sur 
les  lois  générales  de  notre  organisation  et  des  phénomènes  géné¬ 
raux  de  la  nature  que  sur  les  déterminations  actuelles,  et  sur  les 
conditions  particulières  qui  ont  pu  les  rendre  telles;  autrement  il 
est  impossible  d’éviter  l’erreur  et  la  méprise.  Quand  Platon  repro- 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE  —  ZIMMERMANN  503 

chait  aux  ignorants  de  se  soucier  peu  de  raisonner  el  de  s’instruire, 
il  ne  voulait  certainement  pas  que  les  raisonnements  fussent  la  loi 
de  l’observation.  Ce  n’est  pas  d’après  les  déterminations  des  sujets 
qu’il  permet  au  médecin  de  raisonner  pour  établir  sa  méthode  cu¬ 
rative,  car,  dit-il,  chaque  maladie  doit  se  traiter  selon  ses  déter¬ 
minations  propres  et  particulières.  —  Il  est  des  gens  encore  plus 
blâmables  que  les  empiriques.  Le  nom  et  la  profession  de  médecin 
sont  déjà  un  titre  pour  mériter  à  certain  point  la  confiance  du  pu¬ 
blic;  ces  gens  dont  le  seul  titre  fait  tout  le  savoir,  marchent  hardi¬ 
ment  chargés  d’une  foule  de  recettes,  et  semblent  se  consoler  en 
se  disant  :  Tel  praticien  n’en  savait  pas  plus  que  moi,  il  était  pour¬ 
tant  heureux. 

«  Leur  raisonnement  ne  s’étend  pas  plus  loin.  Ce  n’est  ni  d’après 
la  nature,  ni  d’après  l’expérience  qu’ils  raisonnent,  ou  plutôt  ils 
n’ont  jamais  raisonné.  C’est  une  recette  qu’ils  savent  copier.  Une 
fille  a  les  pâles  couleurs,  ils  donnent  une  recette  rafraîchissante 
parce  qu’il  y  a  de  la  fièvre  :  une  femme  grosse  a  une  rétention 
d’urine,  ils  lui  donnent  un  diurétique,  ignorant  que  l’enfant  ferme 
le  col  de  la  vessie,  et  qu’un  diurétique  tue  en  pareil  cas.  Non-seu¬ 
lement  ces  gens  n’aperçoivent  pas  l’enchaînement  des  circonstances 
d’une  maladie,  ils  n’en  saisissent  aucune.  —  Dirai-je  ici  ce  que  je 
pense?  le  médecin  qui  voit  toutes  les  circonstances  d’une  maladie, 
celui  qui  ne  les  voit  qu’à  demi,  celui  qui  n’en  voit  aucune,  ou  qui 
ne  voit  que  ses  préjugés,  doivent  nécessairement  être  d’un  avis  dif¬ 
férent,  et  cependant  tous  jurent  sur  leur  expérience.  C’est  ainsi 
que  se  prouvent  les  opinions  les  plus  contradictoires.  On  a  discuté 
depuis  Moscou  jusqu’à  Raguse  sur  l’insensibilité  des  tendons  et  du 
périoste.  Tous  en  appelaient  à  l’expérience;  enfin  Ton  a  conclu  que 
les  tendons  étaient  sensibles,  parce  que  de' Haller  était  luthérien. 
Tous  avaient  fait  des  expériences.  » 

«  L’homme  défend  jusqu  a  la  mort  ce  qu’il  croit  avoir  vu,  sans 
se  demander  s’il  était  en  état  de  voir.  Un  homme  ivre  jure  que  tout 
danse  autour  de  lui;  un  superstitieux  proteste  qu’il  y  a  des  sorciers. 
Un  petit  esprit  craint  les  revenants  :  tous  parlent  d’après  l’expé¬ 
rience.  C’est  ainsi  qu’ils  l’ont  su! .  La  nature  des  maladies, 

Part  de  lés  guérir,"  les  vertus  des  médicaments  se  décident  d’après 
l’expérience  de  celui  qui  les  connaît,  et  par  celui  qui  ne  les  connaît 
pas.  Ce  médecip  qui  a  découvert  les  voies  de  la  nature,  qui  les 
suit  tous  les  jours,  et  la  vieille  garde-malade  qui  a  suivi  les  ordres 
de  ce  médecin  en  appellent  à  leur  expérience.  Mais  peut-on  en 
appeler  à  l’expérience,  sans  posséder  l’esprit  d’observation  comme 
il  faut  le  supposer  dans  un  habile  homme?  Est-ce  par  une  pratique 


504.  HISTOIRE  UE  LA  MÉDECINE 

aveugle,  avec  des  recettes,  des  préjugés,  des  passions  qu’on  voit 
la  nature?  —  Que  doit  penser  un  malade  en  voyant  plusieurs  per¬ 
sonnes  de  sentiments  souvent  contradictoires,  en  appeler  à  l’expé¬ 
rience  !  Croira-t-il  jamais  que  la  médecine  soit  un  art  qui  ait  ses 
principes  et  qui  suppose  tant  de  génie?  Il  est  cependant  vrai  qu'il 
faut  du  vrai  génie  pour  faire  un  vrai  médecin.  Mais  il  est  possible 
que  tous  ceux  qui  sont  autour  de  son  lit  ne  soient  pas  cet  homme-là.  » 

«  Pleins  d’impatience  dans  leurs  souffrances,  les  hommes  exi¬ 
gent  aussi  quelquefois  une  certitude  immuable  dans  tout  ce  que  dit 
et  ce  que  fait  un  médecin;  certitude  qui  ne  se  trouve  dans  aucune 
des  connaissances  .humaines ,  à  l'exception  des  mathématiques 
pures.  En  général,  nous  pouvons  dire  que  tout  ce  que  les  sens  nous 
assurent,  tout  ce  qui  se  suit  d’une  induction  juste,  et  ce  que  nous 
voyons  immédiatement  dans  nos  idées  est  vrai.  L’incertain  dans  la 
médecine,  et  par  conséquent  ce  qui  est  préjugé,  opinion,  ne  diminue 
pas  la  certitude  du  vrai.  Nous  connaissons  les  effets  avec  assez  de 
certitude;  ce  sont  les  causes  qui  nous  embarrassent;  mais  dans 
celles-ci,  nous  ne  nous  trompons  pas,  si  tous  les  effets  d’une  cause 
nous  sont  connus  d’avance,  au  point  que  la  cause  puisse  être  déter¬ 
minée  par  les  effets;  mais  il  est  peu  de  gens  de  l’art  qui  puissent 
saisir  ces  rapports  des  effets  aux  causes,  et  faire  l’application  de 
principes  fondés  sur  les  observations  des  habiles  gens  de  l’art; 
parce  que  chacun  croit  avoir  le  droit  de  faire  valoir  son  opinion.  — 
Diderot  croit  qu’il  est  ridicule  de  dire  :  autant  d'avis  que  de  têtes  : 
parce  qu’il  n’est  rien  de  si  commun  que  des  têtes,  et  rien  de  si  rare 
qu’un  bon  avis.  Adrien  eut-il  tort  de  mettre  sur  son  tombeau  :  le 
grand  nombre  des  médecins  a  tué  F  empereur?  »  (Livre  III, 
chap.  i,  p.  286.) 

Ce  n’était  pas  assez  de  rechercher  les  caractères  de  l’esprit  d’ob¬ 
servation,  il  fallait  encore  indiquer  les  obstacles  qui  peuvent  nuire 
à  cet  esprit ,  et  c’est  ce  que  fait  notre  auteur  dans  un  chapitre  spécial. 

Zimmermann  établit  en  effet  que  pour  observer  il  faut  avoir  l’âme 
tranquille,  libre,  occupée  de  tout  son  objet  et  l'esprit  affranchi  des 
préjugés  ou  des  passions  qui  empêchent,  de  découvrir  la  vérité. 
Aucun  intérêt  privé,  aucun  sentiment  de  camaraderie,  d’amour- 
propre,  de  haine  ou  de  jalousie  ne  doivent  occuper  l’observateur, 
car  plus  nos  passions  se  mêlent  dans  nos  jugements,  moins  nous 
sommes  en  état  de  dire  notre  avis  sur  une  chose,  et  le  désir  de 
•voir  une  chose  fait  qu’on  la  voit  partout.  Il  ajoute  : 

«  Le  médecin  doit  avoir  un  esprit  tranquille,  l’âme  élevée,  être 
éloigné  de  tout  ce  qui  tient  à  la  superstition  parce  qu’il  est  impos¬ 
sible  d’être  superstitieux  et  de  voir  le  vrai.  Tout  ce  qui  ne  tient  pas 


de  l’empirisme  moderne  —  Zimmermann  505 
aux  lois  de  la  nature  ne  tient  pas  à  la  raison.  Rien  de  cela  ne  doit 
entrer  dans  les  vues  ni  dans  les  combinaisons  du  médecin.  Il  n’y  a 
rien  à  voir  dès  que  les  lois  de  la  nature  cessent  ou  semblent  cesser. 
Le  peuple  a  droit  de  tout  voir,  parce  qu’il  lui  faut  des  merveilles 
et  des  prestiges  pour  autoriser  son  inconséquence;  et  il  n’appar¬ 
tient  qu’au  charlatan  de  l’approuver  (chapitre  deuxième  :  livre  II, 
p.  290).  » 

Ce  qu’il  y  a  de  semblable  chez  plusieurs  individus  doit  servir  aux 
descriptions  générales,  tandis  que  les  cas  individuels  servent  aux 
descriptions  particulières,  et,  à  ce  sujet,  Zimmermann  oppose  Hippo¬ 
crate  partisan  des  premières  descriptions  à  Sydenham  qui  accordait  la 
préférence  aux  autres.  Cette  discussion,  dont  les  termes  sont  peut- être 
douteux,  est  très-curieuse  et  aboutit  à  cette  conclusion  prévue,  que  les 
histoires  particulières  étant  nécessaires  pour  composer  les  histoires 
générales,  il  faut  accorder  la  même  attention  aux  unes  et  aux  autres. 

C’est  par  Y  observation  des  phénomènes  que  doit  commencer 
le  médecin  dans  l’étude  des  maladies  pour  remonter  des  troubles 
fonctionnels  à  la  cause  qui  les  engendre,  et  comme  cette  cause  ne 
se  voit  pas  intérieurement,  ou  n’est  pas  sensible,  c’est  à  la  raison 
qu’il  appartient  de  la  faire  connaître  par  l’étude  des  phénomènes 
ou  des  symptômes.  —  Pour  Zimmermann  les  symptômes  sont  essen¬ 
tiels  ou  liés  à  la  nature  de  la  maladie,  et  non  essentiels,  c’est-à- 
dire  pouvant  manquer  à  l’ensemble  morbide.  Il  entre  ensuite  d’une 
façon  très-ambiguë  dans  l’analyse  des  symptômes  essentiels  qu’il 
subdivise  en  symptômes  de  la  maladie,  symptômes  de  la  cause  et 
symptômes  dé  symptômes.  Mais  nous  ne  le  suivrons  pas  sur  ce  ter¬ 
rain  afin  de  ne  pas  trop  allonger  cette  exposition. 

Quant  aux  symptômes  non  essentiels  il  s’y  arrête  peu  et  il  con¬ 
clut  en  disant  que  la  maladie  est  différente  du  symptôme  et  qu’un 
malade  peut  être  instruit  de  tous  les  symptômes  de  son  mal  sans 
connaître  sa  maladie  parce  que  le  symptôme  tombe  sous  les  sens 
tandis  que  la  maladie  ne  se  dévoile  que  par  le  raisonnement. 

Tout  ce  chapitre  est  complété  par  les  plus  judicieuses  reflexions 
sur  la  nécessité  des  recherches  historiques  et  de  l’étiologie ,  sur 
l’importance  qu’il  y  a  de  suivre  les  modifications  que  présentent  les 
maladies  dans  leur  marche,  dans  leur  durée,  dans  les  crises  qu’elles 
peuvent  subir,  et  il  arrive  à  une  étude  plus  spéciale  des  signes 
observés  dans  les  maladies. 

Zimmermann  traite  d’abord  de  V observation  des  signes  que  le 
pouls  peut  fournir  dans  les  maladies,  puis  de  l’observation  des 
signes' que  fournit  la  respiration,  puis  de  l’observation  des 
urines ,  chapitre  rempli  de  faits  très-curieux,  puis  l’observation 


506  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

des  signes  que  présente  l'ensemble  du  corps,  la  position  varia¬ 
ble  de  ses  parties  et  la  disposition  de  l'esprit.  A  ce  sujet  il  parle  de 
la  physionomie  ;  des  enduits  de  la  langue,  de  l’expectoration  ;  des 
vomissements  ;  de  la  constipation  ;  de  la  diarrhée  ;  des  sueurs  ;  de 
la  transpiration  insensible  ;  des  hémorrhagies  ;  des  mouvements  et 
du  décubitus  des  malades;  du  grincement  des  dents;  du  tremble¬ 
ment  des  lèvres  ;  de  la  mélancolie  ;  des  forces,  etc.  ,  ce  qui  forme  une 
Séméiologie  complète,  instructive  et  aussi  attrayante  par  le  nombre 
et  la  qualité  des  exemples  que  par  la  richesse  de  son  style.  —  Pour 
lui,  l’art  d’observer  est  la  base  de  la  science  du  médecin,  mais  on  peut 
avoir  l’art  d’observer  sans  avoir  celui  de  raisonner  comme  il  faut 
d’après  les  phénomènes.  Il  faut  que  l’esprit  d’observation  soit  aidé 
du  génie,  car  l’un  remarque  ce  qui  tombe  sous  les  sens,  tandis  que 
l’autre  ne  voit  que  la  liaison  des  vérités  générales,  et  il  faut  savoir 
déduire  des  faits  la  cause  de  leur  manifestation  d’une  façon  con¬ 
forme  à  la  nature  des  choses.  Tel  est  le  privilège  du  génie  que  Zim¬ 
mermann  met  en  scène  pour  en  montrer  les  avantages  et  les  dan¬ 
gers  selon  qu’il  utilise  les  dons  de  la  nature  en  faveur  de  l’expé¬ 
rience  ou  de  l’imagination.  (Livre  V,  Du  génie  en  général,  p.  355.) 

D’après  Zimmermann  il  y  a  trois  genres  de  génies  différents  l’un 
de  l’autre  :  «  1°  'Celui  qui  demande  plus  d’imagination  que  d’esprit, 
c’est  celui  des  poètes  et  des  peintres;  2°  celui  qui  demande  plus 
d’intelligence  que  d’imagination,  c’est  celui  des  physiciens  et  des 
mathématiciens  ;  3°  celui  qui  demande  autant  d’intelligence  que 
d’imagination,  c’est  celui  des  politiques,  des  généraux  d’armée  et 
des  médecins,  »  et  il  développe  sa  pensée  par  une  discussion  très- 
approfondie,  très-intéressante  et  fort  à  l’avantagé  de  la  science 
médicale.  C’est  là  où  il  dit  :  «  Tout  cela  nous  fait  voir  combien  le  gé¬ 
nie  est  nécessaire  dans  la  pratique  de  la  médecine  et  combien  sont 
mal  fondés  ceux  qui  ne  font  consister  la  science  que  dans  un  cer¬ 
tain  nombre  de  recettes  et  de  formules.  Ces  ignorants  ne  sont  pas 
en  état  de  comprendre  que  les  difficultés  que  l’on  rencontre  tous  les 
jours  dans  cet  art,  sont  infiniment  au-dessus  d’un  esprit  médiocre  ; 
qu’un  vrai  génie  ne  peut  quelquefois  les  démêler  et  qu’il  faut  une 
pénétration  infinie  pour  discerner  et  distinguer  tant  d’effets  compli¬ 
qués  de  causes  qui  sont  souvent  impénétrables.  »  Puis  il  termine 
en  montrant  toutes  les  qualités  d’esprit  que  doit  posséder  le  méde¬ 
cin  s’il  veut  être  digne  de  sa  profession.  Mais  ce  n’est  pas  tout, 
Zimmermann  ne  laisse  pas  un  sujet  sans  l’avoir  épuisé  à  fond  au 
risque  d’être  un  peu  prolixe,  et  il  reprend  sa  thèse  dans  le  chapitre 
suivant  en  faisant  connaître  la  manière  dont  le  médecin  doit  con¬ 
clure  par  l’analogie  et  par  l'induction. 


DE  L’EMPIRISME  MODERNE  —  ZIMMERMANN  507 

«  L’induction  nous  apprend  donc  beaucoup  plus  que  la  simple 
observation.  L’observation  ne  nous  fait  apercevoir  que  ce  qui  tombe 
sous  les  sens  :  l’induction  nous  mène  au  contraire  à  tout  ce  que 
l’esprit  peut  saisir.  Nos  maladies  tombent  rarement  sous  les  sens  ; 
c’est  donc  à  l’esprit  à  trouver  les  causes  par  les  effets,  parce  que 
les  sens  sont  insuffisants  pour  cela;  ainsi  l’induction  nous  apprend 
ce  que  l’observation  n’apprendrait  pas  immédiatement.  On  se 
sert  donc  de  l’induction  lorsqu’on  veut  voir  plus  loin  qu’on  ne  ver¬ 
rait  par  le  moyen  des  sens  ;  lorsque  l’on  veut  former  un  tout  de  par¬ 
ties  éparses  qu’il  faut  alors  rassembler  ;  lorsqu’on  veut  établir  une 
vérité  générale  de  plusieurs  faits  particuliers  assurés,  et  énoncer 
ainsi  succinctement,  malgré  la  multiplicité  des  choses  qu’elle  em¬ 
brasse,  une  vérité  générale.  » 

«  Les  observations  individuelles  sont,  dans  la  plupart  des  sciences, 
les  parties  de  ces  généralités  ;  et  les  conséquences  qu’on  en  a  tirées  et 
qui  conduisent  à  de  nouvelles  découvertes,  et  enfin  à  des  maximes 
font  le  tout  de  ces  principes  généraux.  Plus  l’énumération  des  par¬ 
ties  d’où  on  déduit  des  conséquences  est  grande  et  importante,  plus* 
les  conclusions  sont  assurées  et  incontestables.-  —  L’induction  peut 
être  regardée  comme  la  voie  qui  conduit  du  connu  à  l’inconnu, 
parce  que  par  ce  moyen  on  infère  quelque  chose  de  nouveau,  et  que 
l’observation  n’apprenait  pas.  Par  ce  moyen,  nous  passons  des  ob¬ 
servations  et  des  expériences  à  des  principes  lumineux,  et  de  ceux- 
ci  à  de  nouvelles  expériences  et  à  des  vérités  plus  élevées  ;  nous 
passons  aussi  du  particulier  au  général,  et  enfin  aux  plus  grandes 
généralités.  L’induction  réunit  l’examen  pratique  de  la  nature  et  la 
spéculation,  et  l’expérience  avec  la  raison.  Plus  nous  avons  fait  d’ob¬ 
servations  justes  et  complètes,  et  plus  nous  avons  cette  pénétration 
naturelle  qui  saisit  aussitôt  les  idées,  et  on  voit  incontinent  la  dé¬ 
pendance  ;  plus  l’induction  par  laquelle  nous  concluons  est  juste 
et  parfaite,  dès  que  nous  avons  rangé  nos  observations  dans  leur 
ordre  convenable,  et  mis  de  côté  ce  qui  est  inconstant  et  incertain. 
L’induction  est  le  vrai  moyen  de  porter  la  conviction  et  la  certitude 
dans  les  sciences.  » 

«  Enfin  je  dirai,  pour  résumer,  que  le  médecin  a  le  vrai  génie  de 
son  art,  s’il  ne  s’arrête  pas  toujours  à  l’observation,  s’il  ne  raisonne 
pas  avant  d’avoir  observé  ;  s’il  tend  à  ses  raisonnements  par  le  che¬ 
min  le  plus  court;  si,  sans  s’arrêter  à  des  détours,  il  ne  cherche 
pas  longtemps  ce  qui  doit  être  trouvé  promptement;  s’il  réunit  avec 
la  plus  grande  justesse  le  passé,  le  présent  et  l’avenir,  et  s’il  pense 
également  vite  et  juste.  Après  l’observation  des  phénomènes  et  des 
signes,  il  est  quelquefois  possible  de  remonter  aux  causes  ;  c’est  ce 


508  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

qui  doit  occuper  le  médecin  après  ces  objets.  Il  doit  rechercher  ces 
causes  par  la  comparaison  de  toutes  les  circonstances,  comparer  de 
nouveau  les  causes  avec  les  faits.  Si  les  causes  trouvées  s  accordent 
avec  les  faits  qui  en  dépendent,  il  cherche  les  méthodes  et  les 
remèdes  :  ensuite  il  observe  le  cours  de  la  maladie,  les  effets  des 
moyens  curatifs  ;  de  là  il  déduit  des  conséquences  pour  les  cas  sem¬ 
blables  qui  pourront  se  présenter.  —  L’induction  est  donc  le  grand 
chemin  qui  conduit  un  esprit  clairvoyant  dans  l’intérieur  de  la  na¬ 
ture,  plus  sûrement  que  l’analogie,  et  beaucoup  plus  loin  que  les 
sens.  Tout  l’art  de  la  médecine  dépend  de  cette  manière  de  raison¬ 
ner  ;  mais  ce  n’est  que  le  génie  seul  qui  peut  la  saisir.  »  (Page  368). 

En  passant  des  préceptes  à  l’exemple  Zimmermann  essaie  de  faire 
voir  comment  à  l’aide  de  cet  empirisme  raisonné.,  ou  de  l’induc¬ 
tion,  on  peut  arriver  à  Vétude  des  causes  morbides.  Il  indique  la 
manière  d’approfondir  les  causes  des  maladies,  et  s’occupe  suc¬ 
cessivement  de  l’action  de  Y  air  ;  des  aliments  ;  des  boissons  ;  du 
mouvement  et  du  repos;  du  sommeil  et  des  veilles;  des  excré¬ 
tions  et  des  matières  retenues  dans  le  corps;  des  passions; 
de  la  trop  grande  contention  d’esprit;  et  des  influences  externes 
qui  ne  sont  pas  comprises  dans  les  six  choses  non  naturelles  de 
Galien.  C’est  un  véritable  traité  d’hygiène,  nourri  des  faits  les  plus 
nombreux  et  les  plus  variés,  très-étendu  et  véritablement  instruc¬ 
tif.  Le  chapitre  consacré  à  l’influence  des  passions  considérées 
comme  cause  éloignée  de  maladie  est  surtout  très  curieux  à  lire  et 
en  raison  de  l’érudition  de  son  auteur,  on  y  trouve  rassemblés  pres¬ 
que  tous  les  exemples  d’influence  du  moral  sur  le  physique  qu’il  est 
indispensable  de  connaître  quand  on  veut  bien  connaître  toute  la 
pathologie. 

Ce  traité  d’hygiène  termine  le  livre  de  l’expérience  laissé  à  notre 
génération  par  le  savant  et  honnête  Zimmermann  qui,  ayant  usé  sa 
vie  au  travail  et  se  trouvant  affecté  d’hypochondrie,  dit  que  Boerrhave 
recommandait  à  ses  disciples  de  varier  leurs  travaux  en  y  mêlant 
quelques  loisirs  dès  qu’ils  sentaient  la  fatigue  ou  un  penchant  à  la 
mélancolie.  «  C’est  en  rne  conformant  à  ces  avis  pleins  d'expérience 
èt  en  m  amusant  à  quelques  bagatelles  que  j’ai  écrites  en  consé¬ 
quence  que  1  envie,  la  calomnie  m’ont  traité  d’idiot,  d’ignorant 
dans  mon  art  ;  mais  c’est  aussi  par  l’observation  de  ces  préceptes 
que  j’ai  conservé  ma  vie  et  ma  santé.  » 

Pauvre  Zimmermann  !  qualifié  d’idiot  et  d’ignorant  !  Vous  :  l’au¬ 
teur  des  charmantes  pages  du  traité  qui  précède,  et  des  pages  encore 
plus  ravissantes  du  livre  de  la  solitude  :  vous,  le  législateur  de 
l'expérience  raisonnée  en  médecine!  allons  donc.  Vos  calomnia- 


DE  L’EMPIRISME  —  A.  COMTE  ET  LE  POSITIVISME  509 
teurs  sont  morts  oubliés  tandis  que  votre  nom  restera  gravé  dans 
l’histoire  avec  cette  légende  :  probité,  philosophie  et  bonté. 

CHAPITRE  X 

A.  COMTE  ET  LE  POSITIVISME 

L’Empirisme  raisonné  et  la  méthode  expérimentale  éclairée  par 
l’induction  ne  sont  pas  le  dernier  mot  des  formules  philosophiques  de 
l’Empirisme.  Sous  une  dénomination  nouvelle,  plus  prétentieuse  que 
vraie,  ressuscite  de  nos  jours,  avec  ses  conséquences  morales,  l’Em¬ 
pirisme  ancien  légèrement  modifié.  Les  arts  et  la  littérature  nous 
ont  donné  le  Réalisme ;  dans  les  sciences  physiques,  naturelles  et 
médicales,  ce  sera  le  Positivisme,  inauguré  par  A.  Comte. 

Voyons  ce  que  c’est  que  cette  méthode,  en  quoi  elle  diffère  ou  se 
rapproche  de  l’Empirisme  ancien  et  moderne  et  nous  dirons  ensuite 
quelles  applications  en  ont  été  faites  à  la  médecine. 

A.  Comte  ne  revendique  nullemgnt  la  découverte  des  principes 
philosophiques  d’observation  et  d’expérimentation  de  la  méthode  à 
laquelle  son  nom  se  trouve  désormais  attaché.  Cette  philosophie  est 
la  propriété  de  tous  les  vrais  savants.  Pour  lui  Bacon,  Descartes  et 
Galilée  sont  collectivement  les  fondateurs  du  positivisme  qui  se  ré¬ 
sume  de  la  façon  suivante  : 

«  Nous  ne  connaissons  rien  que  des  phénomènes  ;  et  la  connais¬ 
sance  que  nous  avons  des  phénomènes  est  relative  et  non  pas  abso¬ 
lue.  Nous  ne  connaissons  ni  l’essence  ni  le  mode  réel  de  production 
daucun  fait  ;  nous  ne  connaissons  que  les  rapports  de  succession  et 
de  similitude  des  faits  les  uns  avec  les  autres.  Ces  rapports  sont  con¬ 
stants,  c’est-à-dire  toujours  les  mômes  dans  les  mêmes  circonstances. 
Les  ressemblances  constantes  qui  lient  les  phénomènes  entre  eux,  et 
les  successions  constantes  qui  les  unissent  ensemble  à  titre  d’anté¬ 
cédents  et  de  conséquents  sont  ce  qu’on  appelle  leurs  lois.  Les  lois 
des  phénomènes  sont  tout  ce  que  nous  savons  d’eux.  Leur  nature 
essentielle  et  leurs  causes  ultimes,  soit  efficientes,  soit  finales,  nous 
sont  inconnues  et  restent  pour  nous  impénétrables.  »  (Stuart  Mill. 
A.  Comte  et  le  Positivisme,  traduction  par  Clemenceau.  Paris,  1868.  ) 

Cette  manière  de  voir  ne  diffère  en  rien  de  celle  de  tous  les  esprits 
scientifiques  de  notre  temps,  c’est  évidemment  l’Empirisme  raisonné. 
Toute  la  science  moderne  procède  des  faits  observés  plus  ou  moins 
correctement  selon  le  degré  d’attention  des  observateurs  et  dont  elle 
a  tiré  des  lois.  Quant  aux  questions  relatives  à  la  nature  des  phéno- 


510  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

mènes  étudiés,  tous  les  bons  esprits  les  laissent  sur  le  second  plan 
et  sous  forme  d’hypothèse  susceptible  de  préparer  la  recherche  de 
nouveaux  phénomènes  et  de  nouvelles  lois  (1). 

Comte  s’imagine  avoir  donné  la  philosophie  réelle  de  toutes  les 
sciences  en  disant  qu’elles  ont  passé  par  trois  phases  :  1°  celle  du 
Fétichisme  théocratique,  monothéiste  ou  polythéiste-,  2°  celle  de  la 
Métaphysique.;  3°  enfin  celle  du  Positivisme. 

Il  repousse  absolument  le  mode  de  philosopher  théologique  et 
métaphysique ,  ce  sont  ses  expressions,  qui  d’ailleurs  ne  veulent 
pas  dire  autre  chose  que  celles  de  mysticisme,  de  supernaturalisme 
et  d’ontologie  que  la  science  emploie  depuis  longtemps.  Il  a  raison 
car,  dans  les  sciences  naturelles,  l’intervention  de  la  puissance  di¬ 
vine  et  diabolique  ainsi  que  celle  des  entités  imaginaires  ou  des 
forces  chimériques,  doivent  être  entièrement  bannies.  Les  progrès 
des  sciences  depuis  le  retour  à  la  méthode  d’observation  en  est  la 
preuve. 

Il  veut  qu’on  ne  fasse  qu’étudier  les  phénomènes  sans  souci  de 
leurs  causes  premières  et  efficientes,  et  en  n’admettant  que  les  causes 
physiques,  encore  voudrait-il  qu’on  supprimât  le  mot  de  cause  pour 
ne  parler  que  des  lois  de  succession,  et  ici  l'induction  ne  joue  aucun 
rôle.  C’est  la  constatation  certaine  des  phénomènes  se  succédant 
d’une  façon  constante  qui  permet  d’établir  une  loi,  et  la  science  n’a 
pas  d’autre  but.  Cela  constitue  le  mode  positif  de  penser. 

On  trouve  conséquemment  dans  les  sciences  la  phase  théologique, 
métaphysique  et  enfin  positive,  ce  que  tout  le  monde  appelle  empi¬ 
rique  ou  d’observation,  et  Comte  s’applique  à  montrer  l’ordre  de 
succession  suivant  lequel  les  différentes  sciences  ont  passé  d’une  de 
ces  phases  à  l’autre.  De  là  résulte  cette  échelle  de  subordination  des 
sciences  «  représentant  l’ordre  de  la  dépendance  logique  clans  la¬ 
quelle  celles  qui  précèdent  tiennent  celles  qui  suivent  »  (Stuart  Mill, 
p.  34.) 

À.  Comte  divise  alors  les  sciences  en  abstraites  qui  s’occupent 
des  lois  qui  gouvernent  les  faits  élémentaires  de  la  nature,  et  en 
sciences  concrètes  qui  étudient  les  combinaisons  particulières  toutes 
formées.  Ainsi  la  physique  et  la  chimie,  sciences  abstraites,  recher¬ 
chent  les  lois  de  l’agrégation  mécanique  et  de  l’union  chimique 
tandis  que  la  minéralogie,  science  concrète,  n’a  pas  à  s’en  occuper 
et  ne  recherche  que  les  agrégats  formés  à  une  certaine  époque  dans 
la  nature.  La  physiologie,  science  abstraite,  s’occupe  de  découvrir  les 

(1)  C’est  l’hypothèse  de  la  force  vitale  qui  m’a  conduit  à  l’étude  de  Yagent  sé¬ 
minal  et  du  séminalisme.  (Voyez  Vitalisme  séminal.) 


DE  L’EMPIRISME  —  A.  COMTE  ET  LE  POSITIVISME  511 
lois  de  l’organisation  et  de  la  vie,  tandis  que  la  zoologie  et  la  bota¬ 
nique,  sciences  concrètes,  ne  poursuivent  que  l’étude  des  espèces 
présentes  et  passées.  En  un  mot,  les  sciences  concrètes  ont  pour 
objets  les  Etres  ou  les  Objets  et  les  sciences  abstraites  les  Evéne¬ 
ments. 

Les  sciences  concrètes  sont  toujours  plus  tardives  que  les  autres, 
bien  qu’elles  soient  cultivées  les  premières,  car  on  ne  peut  bien  étu¬ 
dier  que  les  choses  dont  on  connaît  les  lois;  or  celles-ci  sont  le  do¬ 
maine  des  sciences  abstraites.  Elles  sont  à  peine  formées  faute  de 
faits  suffisants,  et-ne  renferment  que  des  matériaux  d’une  science 
future,  tandis  que  les  sciences  abstraites  sont  plus  avancées  en  raison 
de  la  découverte  d’un  certain  nombre  de  lois  ou  de  vérités  incontes¬ 
tables.  Il  y  en  a  six  qui  ont  entre  elles  des  relations  évidentes  par 
lesquelles  on  Corme  une  série  ascendante  en  raison  de  la  complexité 
de  leurs  phénomènes  et  de  la  dépendance  où  sont  leurs  vérités  pro¬ 
pres  des  autres  vérités  appartenant  aux  sciences  précédentes. 

Ainsi...,  «les  vérités  de  nombre  sont  vraies  de  toutes  choses  et  ne 
dépendent  que  de  leurs  propres  lois  ;  c’est  pourquoi  la  science  du 
nombre,  qui  se  compose  de  l’arithmétique  et  de  l’ algèbre,  peut  s’étu¬ 
dier  sans  avoir  égard  à  aucune  autre  science.  Les  vérités  de  la  géo¬ 
métrie  présupposent  les  lois  du  nombre  ainsi  qu’une  classe  plus  spé¬ 
ciale  de  lois  particulières  aux  corps  étendus,  mais  n’en  exigent  pas 
d’autres  ;  la  géométrie  peut  donc  s’étudier  indépendamment  de  toutes 
les  sciences,  sauf  celle  du  nombre,  la  mécanique  rationnelle  pré¬ 
suppose,  tout  en  étant  sous  leur  dépendance,  les  lois  du  nombre  et 
de  l’étendue  et,  avec  elles,  un  autre  groupe  de  lois,  celles  de  l’équi¬ 
libre  et  du  mouvement.  Les  vérités  de  l’algèbre  et  de  la  géométrie 
ne  dépendent  nullement  de  ces  dernières,  et  eussent  été  vraies,  fût- 
il  arrivé  à  celles-ci  d’être  le  contraire  de  ce  que  nous  les  trouvons, 
mais  on  ne  saurait  comprendre  ni  exposer  les  phénomènes  de  l’é¬ 
quilibre  et  du  mouvement  sans  supposer  les  lois  du  nombre  et  de 
l’étendue  telles  qu’elles  existent  dans  la  réalité.  Les  phénomènes  de 
l’astronomie  dépendent  de  ces  trois  classes  de  lois,  et,  en  outre,  de 
la  loi  de  gravitation,  laquelle  est  sans  influence  sur  les  vérités  du 
nombre,  de  la  géométrie  ou  de  la  mécanique.  La  physique  (qu’en 
Angleterre  dans  le  langage  commun  on  nomme  si  mal  à  propos  phi¬ 
losophie  naturelle)  présuppose  les  trois  sciences  mathématiques, 
ainsi  que  l’astronomie,  puisque  tous  les  phénomènes  terrestres  sont 
affectés  par  des  influences  qui  dérivent  des  mouvements  de  la 
terre  et  de  ceux  des  corps  célestes.  Les  phénomènes  chimiques  dé¬ 
pendent  de  toutes  les  lois  qui  précèdent  (outre  les  leurs  propres), 
de  celles  de  la  physique  parmi  le  reste,  spécialement  des  lois  de  la 


512  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

chaleur  et  de  l’électricité  ;  les  phénomènes  physiologiques,  des  lois 
de  la  physique  et  de  la  chimie  et,  par  surcroît,  de  leurs  lois  propres. 
Les  phénomènes  de  la  société  humaine  obéissent  à  des  lois  qui  lui 
appartiennent  en  propre  ;  mais  ils  ne  dépendent  pas  seulement  de 
celles-ci  :  ils  dépendent  de  toutes  les  lois  de  la  vie  organique  et 
animale  en  même  temps  que  de  celles  de  la  nature  inorganique  ; 
ces  dernières  agissent  sur  la  société  non-seulement  par  leur  in¬ 
fluence  sur  la  vie,  mais  encore  en  déterminant  les  conditions  physi¬ 
ques  dans  lesquelles  la  société  est  appelée  à  se  développer.  «  Chacun 
de  ces  degrés  successifs  exige  des  inductions  qui  lui  sont  propres  ; 
mais  elles  ne  peuvent  jamais  devenir  systématiques  que  sous  l’im¬ 
pulsion  déductive  résultée  de  tous  les  ordres  moins  compliqués.  » 
(i Système  de  philosophie  positive,  tome  II,  p.  36.) 

La  série  des  sciences  représente  dans  chaque  terme  un  progrès 
en  spécialité  sur  le  terme  qui  le  précède,  avec  un  accroissement  de 
complexité.  Elle  est  ainsi  composée  dans  l’ordre  suivant  :  1°  la 
Mathématique  et  ses  trois  branches  rangées  à  la  suite  l’une  de  l’au¬ 
tre,  d’après  le  même  principe,  le  nombre,  la  géométrie,  la  mécanique; 
2°  l’astronomie;  3°  la  physique  ;  4°  la  chimie;  5°  la  biologie;  6°  la 
sociologie  ou  science  sociale,  dont  les  phénomènes  dépendent  des 
vérités  des  autres  sciences  sans  lesquelles  ils  ne  pourraient  être 
compris. 

Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  sur  cette  systématisation  des  sciences 
et  sur  leurs  phases  théologique,  métaphysique  et  positive,  car  ce  qui 
est  vrai  des  unes  ne  l’est  pas  des  autres  et,  pour  ne  citer  qu’une 
seule  exception,  je  mentionnerai  la  science  mathématique.  Aucun 
théologien  n’a  jamais  dit  que  si  deux  et  deux  font  quatre,  il  y  ait  là 
une  influence  divine,  pas  plus  qu’on  n’a  invoqué  cette  influence  dans 
la  solution  d’un  problème  de  géométrie  quel  qu'il  soit.  —  D’une  autre 
part,  il  me  paraît  difficile  de  faire  de  la  sociologie  une  science,  car  si 
les  principes  de  la  civilisation  reposent  en  majeure  partie  sur\les 
vérités  fournies  par  les  sciences  abstraites,  il  y  a  en  elle  tout  un  ordre 
de  principes  moraux  qui  ne  relèvent  en  rien  de  la  mathématique,  de 
l’astronomie,  de  la  physique,  de  la  chimie,  ni  même  de  la  biologie, 
dans  laquelle  A.  Comte  comprend  la  physiologie.  —  Ce  peut  être 
là  une  systématisation  hardie,  mais  elle  est  prématurée  et  je  doute 
un  peu  que  la  civilisation  gagne  beaucoup  en  grandeur  par  l’étude 
de  la  biologie  et  de  la  physiologie  positive. 

Je  n’irai  pas  plus  loin  sur  ce  sujet  étranger  à  l’objet  de  ce 
livre  et  je  reviens  au  Positivisme,  doctrine  que  son  auteur  présente 
comme  n’ayant  d’autre  principe  que  la  recherche  des  lois  de  suc¬ 
cession  des  phénomènes  à  l’exclusion  des  hypothèses. 


DË  L’EMPIRISME  —  A.  COMTE  ET  LÈ  POSITIVISME  513 
Malheureusement  A.  Comte  n’a  pu  s’affranchir  de  la  loi  commune 
à  tous  les  réformateurs.  —  Il  a  le  premier  dérogé  à  sa  méthode 
car  il  a  fait  tout  autant  d’hypothèses  que  les  savants  qu’il  con¬ 
damne,  et,  son  excuse,  c’est  la  commodité  qui  en  résulte  pour  faire 
rentrer  dans  une  conception  générale  un  vaste  groupe  de  phéno¬ 
mènes  Il  réclame  la  liberté  d’adopter  «  sans  aucun  vain  scrupule  » 
les  hypothèses  commodes  «  afin  de  satisfaire  entre  les  limites  con¬ 
venables  nos  justes  inclinations  mentales,  toujours  dirigées  avec  une 
prédilection  instinctive,  vers  la  simplicité,  la  continuité  et  la  géné¬ 
ralité  des  conceptions ,  tout  en  respectant  la  réalité  des  lois  exté¬ 
rieures  autant  qu’elle  nous  est  accessible.  »  (A.  Comte,  tom.  VI, 
p.  639.)  —  Cette  porte  ouverte  à  l’hvpothèse  selon  «  l’inclination  des 
savants  »....  «  leur  prédilection  instinctive  par  l’ordre  et  l’har¬ 
monie  »....  «  leurs  convenances  personnelles»....  est  absolument 
contraire  à  une  bonne  méthode  scientifique  et  ne  devrait  pas  se 
trouver  dans  une  philosophie  positive.  Que  dire  ensuite  de  cette 
autre  prétention  d’A.  Comte  qui  prémunit  les  penseurs  contre  un 
examen  trop  rigoureux  de  l’exacte  vérité  des  lois  scientifiques  et 
qui  frappe  «  d’une  sévère  réprobation  »  ceux  qui  renversent  «  par 
une  investigation  trop  minutieuse,  »  des  généralisations  déjà  ins¬ 
tituées,  sans  être  capables  de  leur  en  substituer  d’autres  (p.  629). 
C’est  ce  qui  est  arrivé  dans  le  cas  de  la  théorie  générale  de  Lavoi¬ 
sier,  laquelle  aurait  rendu  cette  science  plus  -satisfaisante  qu’elle 
ne  l’est  aujourd’hui  pour  «  les  inclinations  de  notre  intelligence  » 
si  elle  avait  été  trouvée  vraie,  mais  qui  par  malheur  ne  le  fut  pas. 
(Stuart-Mill ,  p.  66.)  —  Ce  retour  au  fétichisme ,  hez  un  philo¬ 
sophe  qui  le  condamne,  aurait  lieu  de  surprendre  si  on  ne  savait 
que  tous  les  révolutionnaires  sont  les  mêmes,  et  qu’ils  veulent  bien 
user  contre  les  puissances  à  détruire  d’une  liberté  qu’ils  refusent 
aux  autres  le  lendemain  de  leur  triomphe. 

DU  POSITIVISME  MÉDICAL 

Le  positivisme  n’a  pas  eu  jusqu’ici,  comme  méthode  scientifique, 
d’applications  spéciales  très-étendues  à  la  médecine.  Son  nom  se 
trouve  souvent  dans  la  bouche  de  quelques  médecins  qui  ne  savent 
pas  trop  à  quoi  cela  les  engage  et  qui  n’ont  jamais  lu  les  ouvrages  d’A. 
Comte.  Il  a  popularisé  dans  la  science  le  mot  de  biologie  qui  s’em¬ 
ploie  comme  synonyme,  de  physiologie,  et  plutôt  comme  terme  de 
ralliement  d’une  camaraderie  d’école  qu’à  titre  de  programme  dé¬ 
fini.  C’est  enfin  une  protestation  contre  la  recherche  des  causes  pre¬ 
mières  et  contre  l’esprit  d’hypothèse  que  les  demi- savants  veulent 

33 


BOUGHUT. 


514  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

toujours  introduire  dans  les  sciences.  Par  son  principe  de  la  loi  de 
succession  des  phénomènes,  il  fait  de  l’observation  et  de  l’expérience 
la  base  de  toute  recherche  scientifique.  —  Sous  ce  rapport,  il  se 
confond  avec  l’empirisme  dont  il  ne  diffère  pas  sensiblement.  Gela 
explique  pourquoi  il  n’a  rien  donné  à  la  médecine  que  l’empirisme 
inductif  de  Bacon  ne  lui  ait  déjà  promis,  c’est-à-dire  le  principe 
de  l’observation  et  de  l’expérience,  le  mépris  de  l’hypothèse  et  la 
recherche  des  causes  expérimentales,  c’est-à-dire  des  lois  physio¬ 
logiques  et  pathologiques  tirées  de  l’observation  des  phénomènes. 

Encore  si,  plus  heureux  que  la  méthode  Baconienne,  il  avait  tenu 
les  promesses  de  ce  beau  programme,  il  faudrait  lui  être  reconnais¬ 
sant,  mais  comme  il  est  facile  de  le  juger,  le  mode  de  penser  positif 
en  médecine  ne  s’est  signalé  jusqu’ici  que  par  des  hypothèses  fort 
discutables. 

Ainsi,  Comte  refait  à  sa  façon  la  physiologie  du  cerveau,  il  rejette 
les  localisations  de  Gall,  mais  il  admet  le  principe  et,  dans  sa  théorie 
positive  du  cerveau  et  de  l’innervation,  il  admet  que  dans  la  masse 
cérébrale,  la  région  spéculative  ou  intellectuelle  est  en  avant,  et  la 
région  affective ,  en  arriéré.  Entre  ces  deux  régions  se  placent  les 
organes  de  l’activité. 

Pour  qu’il  y  ait  harmonie  dans  les  fonctions  cérébrales,  il  faut 
que  le  sentiment  soit  pour  ainsi  dire  le  centre  et  le  régulateur. 
(Agir  par  affection  et  penser  pour  agir.) 

Les  régions  spéculatives  (antérieures)  et  actives  (moyennes)  sont 
liées  aux  appareils  sensitifs  et  locomoteurs,  tandis  que  la  région 
affective  est  indépendante  de  ces  appareils  et  ne  communique 
directement  qu’avec  les  régions  spéculatives  et  actives  (1). 

Chacune  des  régions  cérébrales  est  douée  d’une  activité  propre 
mais  l’harmonie  de  l’intellect  repose  sur  la  formule  ci-dessus.  Agir 
par  affection  et  penser  pour  agir. 

C’est  une  sorte  de  sensualisme. 

Les  positivistes  admettent  la  prépondérance  du  cœur  par  l’esprit. 

Us  n’admettent  pas  la  distinction  établie  par  Gall  entre  les  sen¬ 
timents  et  les  penchants. 

Pour  eux,  la  vie  affective  stimule  et  règle  toute  existence  et 
elle  se  décompose  en  :  Personnalité ,  —  commune  à  tous  les  ani¬ 
maux,  et  en  Sociabilité,  —  comprenant  l’égoïsme  et  l’altruisme, 
propre  aux  espèces  élevées,  surtout  à  l’homme,  etc. 

Les  positivistes  admettent  18  fonctions  cérébrales  comme  consti¬ 
tuant  le  tableau  systématique  de  l’âme.  Ce  sont  : 

,;(!,)  Nihil  est  in  intellectu  quod  non  prius  fuerit  in  sensu. 


DE  L’EMPIRISME  —  A.  COMTE  ET  LE  POSITIVISME  515 
L’instinct  nutritif,  sexuel,  maternel,  militaire,  industriel;  —  l’or¬ 
gueil,  la  vanité,  l’attachement,  la  vénération,  la  bonté,  la  conception 
synthétique,  la  conception  analytique,  la  généralisation,  la  systéma¬ 
tisation,  la  communication, le  courage,  la  prudence,  la  persévérance. 

D’après  A.  Comte,  «  l’ensemble  de  ces  18  organes  cérébraux  cons¬ 
titue  l’appareil  nerveux  central  qui  d’une  part  stimule  la  vie  de  nu¬ 
trition,  et  d’une  autre  part  coordonne  la  vie  de  relation  en  liant  ses 
deux  sortes  de  fonctions  extérieures.  Sa  région  spéculative  commu¬ 
nique  directement  avec  les  nerfs  sensitifs  et  sa  région  active  avec  les 
nerfs  moteurs.  Mais  sa  région  affective  n’a  de  connexité  nerveuse 
qu’avec  les  viscères  sensitifs,  sans  aucune  correspondance  immé¬ 
diate  avec  le  monde  extérieur,  qui  ne  s’y  lie  qu’à  l’aide  des  deux 
autres  régions.  Ce  centre  essentiel  de  toute  l’existence  humaine 
fonctionne  continuellement,  d’après  le  repos  alternatif  des  deux 
moitiés  symétriques  de  chacun  de  ses  organes.  » 

«  Envers  le  reste  du  cerveau,  l’intermittence  périodique  est.  aussi 
complète  que  celle  des  sens  et  des  muscles.  Ainsi  l’harmonie  vi¬ 
tale  dépend  de  la  principale  région  cérébrale,  sous  l’impulsion  de 
laquelle  les  deux  autres  dirigent  les  relations  passives  et  actives  de 
l’animal  avec  le  milieu.  » 

Il  faut  le  concours  harmonique  de  toutes  les  fonctions,  mais  pour 
cela  il  faut  qu’il  y  ait  synergie  cérébrale  et  de  tout  l’organisme. 

A.  Comte  admet  huit  sens  au  lieu  de  cinq  :  ce  sont  : 

Un  sens  général,  —  qui  est  le  Tact,  et  sept  sens  spéciaux,  —  qui 
sont  :  la  Musculation,  la  Gustation,  la  Calorition,  l’Olfaction,  l’Au¬ 
dition,  la  Vision  et  l’Electrition  (I). 

Le  cerveau  subit  deux  sortes  d’influences  simultanées  émanées  du 
corps,  influences  transmises  au  cerveau  par  les  nerfs  et  par  les  vais¬ 
seaux. 

Le  cerveau  se  rattache  encore  au  corps  par  les  nerfs  spéciaux  de 
la  nutrition.  «  Ces  nerfs,  dit  Comte,  remplissent  envers  la  nutrition 
un  office  de  perfectionnement  analogue  à  celui  des  nerfs  moteurs 
pour  les  fonctions  musculaires.  » 

En  résumé  :  il  y  a  deux  sortes  de  rapports  mutuels  entre  le 
physique  et  le  moral  : 

1°  Par  les  nerfs  sensitifs  et  les  vaisseaux,  l’influence  générale  ou 
spéciale  des  viscères  se  transmet  au  cerveau  ; 

2°  Par  les  nerfs  nutritifs  et  moteurs,  l’appareil  cérébral  modifie 
l’existence  organique. 

Le  grand  sympathique  dont  chaque  filet  est  constitué  par  des  filets 

(1)  A.  Comte.  Politique  positive,  t.  IV,  p.  235. 


516  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

sensitifs,  moteurs  et  nutritifs  augmente  et  concentre  la  solidarité 
dans  les  espèces  plus  élevées.  —  De  là,  l’utilité  de  reconnaître  dans 
l’organisme  une  vie  végétative  et  une  vie  cérébrale,  ce  qui  est  à  peu 
de  chose  près  la  théorie  de  Bichat. 

La  théorie  positive  de  la  maladie  se  trouve  surtout  dans  les 
écrits  des  disciples  de  Comte. 

Toute  conception  biologique  repose  sur  une  harmonie  nécessaire 
entre  l’être  et  le  milieu  où  il  vit. 

Il  faut  une  harmonie  entre  la  vie  végétative  ou  animale  et  la  vie 
cérébrale.  Il  faut  l’équilibre  cérébral  et  viscéral.  Il  faut  aussi  l’har¬ 
monie  des  solides  et  des  liquides. 

«  Cette  harmonie  est  plus  compréhensible  lorsque  les  éléments 
se  trouvent  ramenés  aux  trois  formes  celluleuse ,  fibreuse  et  tubu¬ 
leuse  qui  correspondent  à  la  vie  nutritive,  à  la  contractilité  et  à 
l’excitation  ou  transmission  nerveuse  (1).  » 

La  constitution  anatomique  comprend  les  éléments,  les  tissus 
et  les  organes. 

Il  faut  la  solidarité  des  fonctions  suivantes  :  1°  dans  Y  absorption  : 
l’élaboration  et  l’assimilation. 

2°  Dans  Y exhalation  :  la  dépuration,  l’excrétion  et  la  circulation. 

Pour  A.  Comte  «  la  santé  résidant  dans  l’unité,  la  maladie  résulte 
toujours  d'une  altération  de  l’unité,  par  excès  ou  défaut  d’une  des 
fonctions  enharmonie...  Le  désordre  peut  provenir  du  dehors  ou  du 
dedans,  quand  les  limites  normales  de  variation  se  trouvent  dé¬ 
passées  en  un  sens  quelconque,  par  une  action  prolongée  soit  du 
milieu,  soit  de  l’organisme...  »  «  Chezles  occidentaux  actuels, même 
masculins  la  maladie  doit  donc  être  attribuée  habituellement  au 
centre  cérébral  qui  domine  mieux  l’ensemble  de  l’organisme  et 
d’ailleurs  fonctionne  davantage.  ..mais  on  est  habituellement  trompé 
sur  le  vrai  siège  de  la  maladie  parce  que  les  symptômes  affectent 
rarement  les  fonctions  cérébrales,  sauf  les  cas  de  grand  danger  (2).  » 

«  Puisque  la  région  affective  domine  dans  l’état  normal  il  faut 
s’attendre  à  la  voir  prévaloir  dans  les  perturbations  qui  peuvent 
compromettre  l’existence  de  l’être,  d’autant  plus  que  l’exercice  de 
cette  région  est  seul  continu.  (Audiffrent.) 

Selon  que  le  défaut  de  stabilité  cérébrale  ou  viscérale  persiste 
plus  longtemps,  la  maladie  est  chronique  ou  aiguë. 

V Ataxie  est  la  conséquence  de  la  rupture  profonde  du  consensus 
cérébral. 


(1)  Audiffrent.  Appel  aux  médecihs,  p.  98. 

(2)  Id.,  Ib.,  p.  172,  Correspondance  d’A.  Comte. 


DE  L’EMPTRISME  —  A.  COMTE  ET  LE  POSITIVISME  y,  7% 

La  Putri dite  résulte  de  la  suspension  des  fonctions  centrales,  qui 
laisse  sans  stimulation  les  phénomènes  nutritifs. 

«  Lorsque  la  constitution  est  déjà  vivement  ébranlée,  la  plus  légère 
cause,  agissant  sur  certains  organes  prédisposés,  peut  y  appeler 
toute  l’activité  cérébrale  et  susciter  des  accidents  plus  ou  moins 
graves,  en  privant  les  organes  les  plus  importants  de  leur  stimulation 
nécessaire  (1)  » .  Ainsi  se  doivent  expliquer  les  repercussions  humo¬ 
rales  dans  le  cours  de  quelques  affections  goutteuses  ou  rhumatis¬ 
males,  les  morts  subites  à  la  suite  d’amputations,  etc. 

Les  Constitutions  médicales  inflammatoire  et  bilieuse  sont 
dues  aux  influences  climatériques,  tandis  que  la  constitution  ca- 
tarhale  semble  provenir  de  la  décomposition  sociale ,  consistant 
dans  un  état  d’éréthisme  nerveux  et  dans  une  altération  des  humeurs. 

L’École  positiviste  admet  trois  sortes  de  symptômes  ou  maladies 
correspondant  à  nos  trois  modes  d’existence  végétative ,  animale 
et  sociale. 

!  résultant  d’une  altération  des  fonctions  d’élaboration  (2). 

—  d’assimilation. 

—  de  dépuration. 

—  d’excrétion. 

—  de  circulation. 

(  Sen“-  [névroses. 

II.  Maladies  animales,  j  motilité.  ( 

\  contractilité. 

(  des  régions  affective. 

III.  Maladies  sociales  ou  cérébrales.  <  —  active. 

(  —  spéculative. 

Pour  la  thérapeutique,  le  médecin  positiviste  s’efforcera  de  se  rap¬ 
procher  le  plus  possible  du  type  normal.  —  C  est  au  régime  qu  il  aura 
d’abord  recours,  puis  aux  soins  moraux  et  hygiéniques,  et  il  devra 
réserver  la  médication  pharmaceutique  pour  les  cas  exceptionnels. 

Une  intervention  active  n’est  réclamée  que  lorsque  les  variations 
exceptionnelles  de  l’organisme  menacent  d'en  compromettre  irrévo¬ 
cablement  l’existence. 

Il  faut  combattre  la  réaction  du  corps  sur  le  cerveau  et  prévenir 
toute  désorganisation  viscérale. 

Pour  Robinet,  lamaïa  iiedoitêtreconsidérée  comme  ayant  presque 
toujours  sa  source  dans  le  cerveau  et  principalement  dans  les  organes 
des  facultés  affectives  (3)  ;  les  troubles  de  la  vie  végétative,  et  animale, 

(1)  Audiffrent,  ouv.  cit.,  p.  127. 

(2)  Les  maladie-;  dépendant  des  altérations  des  fonctions  d’élaboration  et  d’assimila¬ 
tion  constituent  les  variétés  de  phthisie,  les  diathèses  .  (Audiffrent,  p.  133  et  suiv.) 

(3)  Les  maladies  sont  des  impressions  transformées.  (Bouchut.) 


518  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

que  l’on  a  regardés  jusqu’ici  comme  la  maladie  elle-même,  n’en  cons¬ 
tituent  réellement  que  la  réaction  corporelle .  «  Et  puisque  la 

santé,  dit-il,  résulte  de  l'harmonie  générale  du  physique  et  du 
moral,  du  corps  et  du  cerveau,  d’après  l’unité  obtenue  dans  les  fonc¬ 
tions  de  ce  grand  appareil,  par  la  prépondérance  habituelle  de  la 
sociabilité  sur  la  personnalité,  il  s’ensuit  que  la  maladie  ne  peut 
provenir  que  de  la  rupture  de  cette  unité,  quand  l’altruisme  ou 
l’égoïsme  sort  des  limites  de  son  action  normale,  soit  par  excès, 
soit  par  défaut.  Mais  de  même  que  dans  l’état  de  santé,  l’union  entre 
le  cerveau  et  le  corps  est  indissolublement  établie  par  le  système  des 
vaisseaux  et  des  nerfs  qui  subordonnent  le  premier  à  la  vie  de 
nutrition  comme  à  celle  de  relation  et  qui  lui  permettent  de  réagir 
sur  elles;  de  même  envers  la  maladie  c’est  par  cet  intermédiaire 
inévitable  que  le  cerveau  se  trouve  affecté  par  le  corps  ou  qu’il  le 
domine  à  son  tour.  C’est  donc  ce  double  lien  vasculaire  et  nerveux 
dont  la  connexité  explique  la  possibilité  et  le  mode  des  rapports  du 
physique  avec  le  moral  et  réciproquement  l’action  du  moral  del’àme 
ou  du  cerveau  sur  le  physique,  c’est-à-dire  sur  le  corps. 

«  La  nouvelle  théorie  pathologique  peut  aussi  se  résumer  dans 
l’action  que  le  cerveau  troublé  dans  son  équilibre  affectif  (surtout 
d’après  les  variations  de  l’instinct  conservateur)  vient  exercer  sur  le 
corps  par  le  moyen  des  nerfs  et  des  vaisseaux  qui,  dans  l’intimité 
des  parenchymes,  leur  sont  inextricablement  unis;  l’action  céré¬ 
brale  peut  être,  du  reste,  directe  ou  spontanée,  ou  bien  indirecte  et 
provoquée  par  des  influences  d’ailleurs  extérieures  ou  intérieures. 
Autrement  dit,  le  cerveau  qui,  dans  l’état  de  santé,  relie  en  un  seul 
tout,  par  sa  prépondérance  continue,  les  différentes  parties  de  l’orga¬ 
nisme  e’t  institue  l’harmonie  totale,  le  consensus  individuel,  manque, 
dans  l’état  de  maladie,  à  cette  indispensable  coordination  des  actes 
vitaux  ;  et  c’est  cette  rupture  de  l’unité  normale,  cette  absence  de 
ralliement  et  de  gouvernement,  qui  constituent  la  maladie  propre¬ 
ment  dite,  les  actions  organiques  isolées  et  fatalement  déréglées  qui 
en  résultent  (exagération  ou  diminution  des  fonctions  habituelles) 
n’étant,  comme  nous  l’avons  aunoncé  déjà,  que  les  effets  ou  les 
symptômes  corporels  du  trouble  cérébral.  Tant  que  le  cerveau  n’est 
pas  intéressé  par  le  dérangement  du  corps,  il  n’y  a  donc  pas  mala¬ 
die,  mais  seulement  indisposition  ou  lésion,  et  le  trouble  du  cer¬ 
veau  ou  la  maladie  résultant  surtout  de  la  rupture  de  l’harmonie 
morale,  par  excès  ou  défaut  de  l’égoïsme  ou  de  l’altruisme  normal, 
il  s’ensuit  qu’en  définitive  la  maladie,  comme  la  santé,  dépend  de 
l’unité  cérébrale,  et  que,  par  conséquent,  la  médecine  qui  s’efforce 
de  rétablir  la  santé  comme  l’hygiène,  qui  a  pour  but  de  la  con- 


DE  L  EMPIRISME  —  A.  COMTE  ET  LE  POSITIVISME  519 
server,  est  étroitement  subordonnée  à  la  morale ,  qui  fournit  seule 
les  moyens  d’instituer  et  de  maintenir  une  telle  unité  (1)  s 

Sans  être  fort  rigoureux,  on  pourrait  demander  plus  de  précision 
et  moins  d’hypothèses  aux  données  physiologiques  et  pathologiques 
formulées  par  l’Ecole  positiviste.  Ce  qu’on  vient  de  lire  laisse  beau¬ 
coup  à  désirer  et  démontre  sans  réplique  combien  il  est  facile  de 
dévier  d’un  principe  philosophique,  et  combien  les  meilleures  inten¬ 
tions  de  réformer  peuvent  échouer  dans  leur  application. 

Maintenant,  en  quoi  le  positivisme  médical  diffère-t-il  en  prin¬ 
cipe  de  la  méthode  expérimentale  inductive?  il  serait  assez  difficile 
de  le  dire  sans  recourir  à  ces  subtilités  de  langage  qui  fournissent 
la  matière  d’un  discours  dont  la  condensation  ne  laisse  rien  ,  dans 
l’esprit.  —  Le  mode  de  penser  positif  en  médecine  ne  vaut  pas  mieux 
que  le  principe  d’exactitude  que  pratiquent  les  observateurs  atten¬ 
tifs  des  phénomènes  qu’ils  rencontrent  en  multipliant  les  observa¬ 
tions  de  façon  à  en  découvrir  les  lois.  Tous  les  vrais  médecins  font 
donc  du  positivisme  sans  le  savoir,  et  on  ne  fait  qu’amoindrir  la 
philosophie  générale  d’A.  Comte  en  l’introduisant  en  médecine  pour 
en  faire  quelque  chose  de  synonyme  d’exactitude,  d’observation  et 
d’expérience  légiférante.  —  Si  les  lois  ne  sont  pas  plus  nombreuses 
en  médecine,  c’est  moins  faute  d’avoir  connu  la  philosophie  positive, 
que  manque  de  savants  doués  de  la  clairvoyance  nécessaire  pour  les 
découvrir.  Ainsi  la  loi  des  hydropisies  consécutives  à  une  oblitéra¬ 
tion  veineuse  qui  résulte  de  la  succession  des  phénomènes  de  coa¬ 
gulation  du  sang  et  du  gonflement  produit  par  l’infiltration  séreuse 
du  tissu  cellulaire,  n’a  pas  eu  besoin  de  la  philosophie  positive  pour 
se  produire.  Ce  n’est  point  faute  d’expériences  que  la  loi  de  circu¬ 
lation  du  sang  n’a  été  connue  qu’en  1621,  car  Dieu  merci  on  avait 
assez  ouvert  d’animaux  pendant  les  premiers  siècles  de  la  méde¬ 
cine,  et  cependant  il  a  fallu  attendre  l’heure  de  la  clairvoyance  d’un 
savant  qui ,  dans  une  succession  de  phénomènes  observés  par 
beaucoup  d’autres ,  y  a  découvert  une  loi  .que  n’avaient  pu  formuler 
ses  prédécesseurs.  —  Il  en  est  ainsi  de  toutes  les  lois  physiologiques 
et  pathologiques  que  je  pourrais  citer.  —  Elles  ont  l’expérience 
et  l’observation  pour  base,  mais  la  loi  de  succession  des  phénomènes 
dépend  moins  de  la  philosophie  que  du  philosophe.  Rara  avis.  Sous 
ce  rapport,  le  positivisme  ne-  peut  rien  de  plus  que  l’induction.  —  Ce 
n’est  qu’un  mot  auquel  on  devra  toujours  préférer  celui  d’empirisme, 
qui,  pour  caractériser  des  principes  semblables,  a  au  moins  l’avan¬ 
tage  de  ne  point  faire  d’équivoque  et  de  dire  nettement  ce  qu’il  veut. 


(1)  Robinet.  Notice  sur  V œuvre  d’A.  Comte,  p.  303. 


520  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

Si  le  positivisme  n'avait  d’autre  prétention  que  celle  d’être  une 
méthode  rigoureuse  et  précise  d’observation,  bien  qu’il  ne  soit 
qu’une  forme  de  l’empirisme,  nous  pourrions  lui  accorder  quelque 
estime,  car  la  science  ne  doit  procéder  que  par  expérimentation. 
Mais  il  a  de  plus  hautes  visées  et  il  se  fait  l'adversaire  de  l’ancienne 
philosophie  qu’il  supprime,  en  laissant  de  côté  toutes  les  recherches 
de  la  conscience  dans  l’analysf  des  opérations  de  l’intelligence  et 
du  moi.  Ici,  le  positivisme  repoussant  tout  ce  qui  ne  relève  pas  di¬ 
rectement  du  témoignage  des  sens,  attaque  l’idée  de  Dieu  et  de 
l’âme  humaine  pour  la  détruire.  C’est  tout  naturel,  puisque  la  dé¬ 
monstration  de  ces  idées  repose  en  entier  sur  des  inductions  de 
l’esprit.  Pour  les  positivistes,  Dieu  n’est  qu’une  hypothèse,  dont  ils 
n’ont  pas  besoin  et  ils  affirment  comme  Laplace  :  que  l’âme  n’est 
qu’une  illusion  de  l’esprit  humain  entièrement  inutile. 

Ainsi,  Robin  et  Littré,  qui  depuis  longtemps  ont  fait  scission  avec 
A.  Comte,  disent  : 

«  L’âme  humaine  est  l’ensemble  des  fonctions  du  cerveau  et  de  la 
moelle  épinière,  et  la  supposition  de  cette  âme  en  tant  que  principe 
.n’est  qu’une  vaine  hypothèse.  »  ( Dictionnaire  Robin  et  Littré: 
art.  ame.) 

«  Lavieestla  manifestation  de  l’ensemble  des  propriétés  inhérentes 
à  la  substance  organique  ou  à  la  matière,  lesquelles  propriétés  peu¬ 
vent  être  réduites  à  la  nutrition.  »  (Art.  Vie.) 

Les  actes  médicateurs  de  la  nature  dans  les  maladies,  actes  qui 
sont  si  manifestes  pour  les  cliniciens;  par  exemple,  les  crises,  le 
travail  du  cal  provisoire  et  du  cal  définitif,  celui  de  l’expulsion  et 
de  l’enkystement  des  corps  étrangers,  etc.,  ne  dépendent  pas  de 
l’action  intelligente,  quoique  routinière  et  imperfectible,  du  vis  me- 
dicatrix  qui  n’existe  pas  et  qui  n’est  qu’une  simple  supposition. 

Selon  ces  auteurs  enfin,  Dieu  n’est  que  la  personnification  hypo¬ 
thétique  du  système  qui  préside  à  l’existence  des  choses  et  à  la 
succession  des  êtrgs,  système  qui  n’est  autre  que  celui  de  la  géné¬ 
ration  spontanée. 

Pour  le  Positivisme  l’homme  rentre  entièrement  dans  l’animalité. 
C’est  un  être  qui,  un  moment  doué  de  la  vie,  rentre  dans  le  néant  et 
restitue  sa  matière  au  réservoir  commun  pour  constituer  un  engrais, 
produit  des  transformations  successives  -d’un  prototype  élémentaire 
commun,  qui,  en  plusieurs  milliards  de  siècles,  est  arrivé  par  sélec¬ 
tion  naturelle  jusqu  au  singe,  son  ancêtre  le  plus  rapproché  (voyez 
transformisme;  ;  il  n’offre  d’autre  différence  avec  les  animaux  qu’un 
degré  de  perfection  plus  grand  dans  ses  organes  et  notamment  du 
cerveau.  Ses  goûts  et  ses  besoins  dépendent  fatalement  de  son  orga- 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  521 

nisation,  dont  il  est  tributaire  au  même  titre  que  le  pourceau  avec 
lequel  la  mort  doit  le  confondre. 

Tel  est  le  Positivisme,  doctrine  matérialiste  fort  inoffensive  tant 
qu’elle  reste  comme  une  manifestation  de  l’égarement  d’esprits  cul¬ 
tivés,  incapables  de  régler  leur  conduite  sur  leur  philosophie  ;  mais 
quand  de  pareilles  idées  pénètrent  dans  la  cervelle  de  populations 
corrompues,  ignorantes  et  avides  de  jouissance,  elles  sont  le  point 
de  départ  de  la  décadence  d’une  société  et  d’une  nation.  Il  en  ré¬ 
sulte  ce  que  nous  avons  vu,  et  ce  qui  se  reproduira  de  nouveau, 
c’est-à-dire  la  guerre  sociale,  le  pillage  des  propriétés,  l’incendie 
des  monuments  publics  et  l’assassinat  de  tout  ce  qui  fait  obstacle 
aux  convoitises  populaires. 


CHAPITRE  XI 

APPLICATIONS,  MÉTHODES  ET  DÉCOUVERTES  NÉES  DE 
L’EMPIRISME  MODERNE 

En  opposant  les  droits  de  l’observation  et  de  l’expérience  aux 
abus  que  le  dogmatisme  avait  faits  du  raisonnement  et  de  l’hypo¬ 
thèse,  l’ancien  Empirisme  avait  jeté  les  bases  de  la  méthode  qui  est 
pour  les  sciences  la  plus  solide  barrière  à  opposer  aux  fantaisies  des 
faux  savants.  — Ses  exagérations  l’ont  malheureusement  déconsi¬ 
déré.  En  poussant  son  principe  à  l’extrême,  il  à  fini  par  ne  se  recru¬ 
ter  de  partisans  que  dans  la  foule  des  ignorants  qui,  prenant  la  parole 
en  son  nom,  ont  abrité  leurs  inepties  sous  le  couvert  de  ce  grand 
mot  d’expérience. 

L’Empirisme  moderne,  moins  exclusif  que  son  ainé,  a  cru  mieux 
taire  en  s’alliant  à  l’induction  dans  sa  recherche  du  progrès  scienti¬ 
fique,  mais  alors,  comme  je  l’ai  déjà  dit,  l’Empirisme  qui  raisonne 
n’est  plus  l’empirisme  et  devient  une  forme  du  rationjdisme.  —  Ja¬ 
mais,  jamais  les  rationalistes  n’ont  banni  l’expérience  et  l’observa¬ 
tion  de  leurs  moyens  d'étude.  Il  n’y  a  que  les  esprits  faux  qui  se  pas¬ 
sent  d’observer  attentivement  les  phénomènes  dont  ils  raisonnent, 
et  il  y  a  autant  à  craindre  des  faux  esprits  qui  expérimentent  que  de 
ceux  qui  dogmatisent  . 

Quoi  qu’il  en  soit,  l’Empirisme,  dans  la  stricte  acception  du  mot, 
avec  tout  le  dédain  qu’il  semble  appeler  sur  lui,  a  rendu  de  grands 
services  à  la  science  médicale.  Il  peut  lutter  avec  avantage  contre 
toutes  les  autres  doctrines,  car  il  se  présente  à  l’observation  impar¬ 
tiale.  avec  trois  des  plus  grandes  choses  de  la  médecine  :  la  nosogra- 


522  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

phie  ou  pathologie  descriptive;  le  pronostic  et  la  plus  grande 

partie  de  la  thérapeutique  active  ou  expectante. 

C’est  par  l’empirisme,  c’est-à-dire  par  une  observation  exacte,  at¬ 
tentive,  scrupuleuse  mille  fois  répétée  des  symptômes  fournis  par 
les  malades,  que  s’est  formé,  sans  secours  de  la  raison  et  de  l’in¬ 
duction,  ce  groupement  naturel  des  mêmes  symptômes  caractéri¬ 
sant  le  type  morbide  auquel  on  donne  le  nom  de  maladie.  Les  pre¬ 
miers  empiriques  appelaient  cela  le  concours  des  symptômes.  — 
Un  concours  particulier  de  symptômes  formait  une  maladie,  nous 
avons  changé  le  mot,  soit,  mais  nous  avons  gardé  la  chose,  et  cette 
chose,  c’est  la  nosographie. 

Sans  avoir  besoin  de  raisonner,  quand  une  mère  voit  l’aîné  d’une 
nombreuse  famille  d’enfants,  avoir  la  fièvre,  éternuer,  larmoyer  ou 
tousser,  et  qu’il  vient  ensuite  une  éruption  de  taches  rouges  sur  la 
peau  qui  s’éteignent  en  trois  jours  en  formant  une  desquamation 
épidermique  furfuracée  et  que  le  médecin  lui  a  dit  :  Rougeole  !  si 
le  second,  le  troisième  et  les  autres  de  ses  enfants  tombent  malades 
avec  les  mêmes  symptômes,  elle  dit  aussi  :  Tiens,  c’est  la  rougeole. 
Voilà  un  commencement  d’empirisme  que  ne  feront  que  fortifier 
d’autres  faits  semblables.  J’ajouterai  même  que  de  cette  observation 
reproduite  dans  quatre  ou  cinq  familles  sortira  une  autre  idée,  celle 
de  la  contagion  de  la  rougeole,  puis  celle  d’un  poison  inconnu  qui 
vole  dans  l’air  et  se  transmet  d’un  enfant  à  un  autre.  —  Il  n’est  pas 
besoin  d’être  savant  ni  raisonneur  pour  reconnaître  la  contagion  d’une 
peste  quelconque,  il  y  a  là  un  fait  empirique  d’observation  qui  frappe, 
et  l’ignorant  en  sait  bien  vite  à  cet  égard  autant  que  le  médecin. 

Qu’était  la  description  de  la  pneumonie  au  temps  d’Hippocrate  et 
que  doit -elle  être  au  nôtre?  Une  simple  observation  empirique  des 
symptômes.  Rien  de  plus.  Quand  un  homme  est  subitement  pris  de 
fièvre  avec  frisson  et  de  point  de  côté,  avec  de  la  toux  et  des  cra¬ 
chats  visqueux,  collants,  couleur  dérouillé,  il  a  une  pneumonie.  De¬ 
puis  deux  mille  ans  c’est  comme  cela. 

Le  raisonnement  et  l’induction  n’ont  rien  à  faire  dans  la  consta¬ 
tation  des  troubles  fonctionnels  éprouvés  par  le  malade.  Us  ne  peu¬ 
vent  servir  que  dans  l’explication  des  phénomènes  et  non  dans  leur 
constatation.  — L’habileté  du  narrateur  rendra  la  description  d’un 
médecin  plus  claire  que  celle  d’un  autre,  mais  le  fond  du  récit  est 

essentiellement  empirique,  c’est-à-dire  d'observation.  —  La  difficulté 

de  reconnaître  les  symptômes  chez  un  sujet  qui  ne  se  plaint  pas.  ou 
qui  ne  souffre  que  d’une  manière  générale,  n’est  point  une  objec¬ 
tion.  Cela  prouve  qu’il  faut  mettre  du  soin  dans  l’observation,  cher¬ 
cher  partout  dansl  organisation  troublée,  et  que  tout  le  monde  n’est 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  523 

pas  également  attentif  dans  l’exploration  des  malades.  —  Mais,  en 
réalité,  pour  qu’on  admette  utie  pneumonie,  il  faut  que  tous  les  ob¬ 
servateurs  aient  été  empiriquement  d’accord  sur  le  concours  des 
symptômes  que  présente  cet  état  morbide.  —  Est  ce  que  la  rage, 
la  variole,  la  rougeole  ont  jamais  changé  de  forme  depuis  le  jour  où 
l’observation  a  permis  à  un  homme  attentif  d’en  indiquer  les  symp¬ 
tômes?  assurément  non. 

Il  en  est  ainsi  de  toutes  les  maladies  connues. 

La  nosographie  est  donc  fille  de  l’Empirisme  et,  à  ce  titre,  la  méthode 
n’a  pas  à  rougir  des  fautes  que  l'ignorance  a  commises  en  son  nom. 

Le  pronostic  est  encore  bien  plus  un  résultat  de  l’Empirisme  que 
la  nosographie,  car  s’il  suffit  d’avoir  observé  quelquefois  seulement 
un  certain  concours  de  symptômes  pour  reconnaître  une  maladie,  il 
n’en  est  plus  de  même  lorsqu’il  faut  prononcer  sur  son  issue  favo¬ 
rable  ou  funeste.  —  C’est  ici  que  les  observations  multipliées,  et 
surtout  que  les  bonnes  observations  de  l’homme  toujours  attentif  à 
ce  qu’il  voit,  sont  nécessaires  (uifa  brevis ,  ars  longa).  On  peut  vite 
acquérir  le  talent  du  diagnostic  mais,  quant  au  pronostic,  la  vie  du 
médecin  n’est  pas  assez  longue  pour  y  suffire.  —  Celui  qui  observe 
beaucoup,  bien  et  longtemps,  l’emportera  toujours  sur  les  autres,  et 
c’est  là  le  triomphe  de  l’expérience. 

Toute  la  thérapeutique  enfin  naît  de  l’Expérience,  et  si  le  raison¬ 
nement  ou  la  théorie  inspirent  souvent  le  médecin  dans  l’invention 
et  dans  l’emploi  des  agents  curatifs  que  l’expérience  est  appelée  à 
juger,  beaucoup  plus  souvent  au  contraire  c’est  le  hasard  et  les  ré¬ 
cits  du  vulgaire  qui  lui  suggèrent  l’emploi  de  ses  plus  belles  res¬ 
sources.  —  L’opium,  le  quinquina,  le  mercure,  l’iode,  la  vaccine,  etc. , 
en  sont  les  preuves  et  servent  de  base  à  la  doctrine  de  la  spécificité. 
Qui  pourra  jamais  expliquer  pourquoi  l’opium  fait  dormir  et  com¬ 
ment  le  quinquina  coupe  les  fièvres?  Le  sût-on,  un  jour,  en  serait-il 
moins  avéré  qu’avant  de  le  découvrir  l’un  était,  de  par  l’Empirisme, 
le  spécifique  de  la  douleur  et  l’autre  celui  de  la  fièvre  intermittente. 
Le  nombre  des  spécifiques  n’est  pas  très -considérable  cela  est  vrai, 
mais,  si  restreints  qu’ils  soient,  les  médicaments  qui  peuvent  être 
considérés  comme  tels  sont  des  conquêtes  de  l’Empirisme. 

J’en  dirai,  autant  de  l’expectation  dont  j’ai  parlé  à  propos  du  Na¬ 
turisme.  Qui  nous  a  appris  que  la  nature  guérissait  bien  des  mala¬ 
dies  sinon  l’expérience?  Eh  bien,  on  aura  beau  répéter  avec  Asclé- 
piade  que  le  dogme  de  la  nature  médicatrice  n’est  qu’une  méditation 
sur  la  mort,  il  n’en  est  pas  moins  vrai,  expérimentalement  parlant, 
que  sans  faire  de  l’expectation  ou  des  efforts  salutaires  de  la  nature 
un  système  de  thérapeutique,  là  où  il  n’y  a  pas  de  spécifique  à  em- 


524  histoire  de  la  médecine 

ployer,  ni  de  palliatifs  à  mettre  en  usage,  les  médications  violentes, 
perturbatrices  et  hasardeuses  sont  plus  nuisibles  que  l'expectation. 
Mieux  vaut  mille  fois  se  confier  à  la  nature  qu’aux  chances  incer¬ 
taines  des  systèmes  thérapeutiques.  C’est  un  si  bon  médecin  que  la 
nature  !  et  n’eût-il  d’autre  mérite  que  celui  de  ne  jamais  dire  de 
mal  de  ses  confrères,  l’empirisme  devrait  lui  en  savoir  gré. 

Ce  que  je  viens  de  dire  en  si  peu  de  mots,  fera  comprendre  au 
lecteur  pourquoi  je  ne  me  suis  pas  borné  à  un  simple  exposé  philo  ■ 
sophique  de  l’Empirisme  médical.  —  J’ai  dû  l’apprécier  en  médecin, 
moins  pour  le  réhabiliter,  comme  doctrine  exclusive,  que  pour  le  pla¬ 
cer  au  rang  qui  lui  convient.  Si  par  sa  méthode,  l’Empirisme  qui  a 
été  et  qui  peut  être  encore  une  arme  de  guerre  utile  contre  les  em¬ 
piétements  de  la  raison  dans  les  sciences  naturelles,  a  été  méconnu 
et  outragé  par  ses  adversaires,  il  importe  qu’on  sache  par  l’indication 
de  quelques  faits  précis,  quels  sont  les  services  qu’il  a  rendus  à  la 
science.  C’est  là  le  rôle  de  l’histoire. 

Ne  pouvant  remonter  aux  époques  anté -historiques,  sur  lesquelles 
il  n’y  a  pas  de  renseignements  utiles  à  publier,  je  me  suis  contenté 
de  dire  que  l’Empirisme  avait  créé  la  nosographie ,  le  pronostic  et 
une  bonne  partie  de  la  thérapeutique  tels  qu’on  les  connaissait  au 
temps  d’Hippocrate. 

Jusqu’aux  xivs  et  xve  siècles,  les  médecins  ont  trouvé  décrites  dans 
Galien  et  dans  Avicenne  toutes  les  maladies  médicales  et  chirurgi¬ 
cales  qui  se  présentaient  à  eux.  Sauf  des  modifications  de  détail, 
dues  à  l’ouverture  des  cadavres,  c’était  la  même  pathologie  et  pres¬ 
que  le  même  traitement.  Mais,  dans  l’évolution  de  la  science  et  par 
ses  pérégrinations  en  Orient  chez  les  Arabes  et  en  Occident,  la  théra¬ 
peutique  et  la  nosographie  s’enrichirent  bientôt  :  l’une  de  remèdes 
empiriques  nouveaux  et  l’autre  de  maladies  jusque-là  inconnues 
dont  l’observation  devait  révéler  les  symptômes. 

La  rougeole,  le  rachitisme,  la  variole,  la  syphilis,  la  suette,  le 
scorbut,  la  coqueluche  au  xvie  siècle,  le  purpura  au  xvme,  la  plique 
au  xviie,  sont  les  maladies  nouvelles  que  l’empirisme  a  fait  entrer 
dans  la  science. 

Quant  aux.raédicaments,  ils  sont  innombrables,  mais  je  ne  signa¬ 
lerai  que  l’emploi  des  plus  récents,  tels  que  le  camphre,  l’aconit, 
l’étain,  le  mercure,  l’antimoine,  l’iode,  la  digitale,  la  fougère,  le 
Ricin,  l’ambre,  le  musc,  le  polygala,  le  simarouba,  le  gaïac,  le 
sassafras,  le  quinquina,  l’ipécacuanha,  l'arnica,  la  casearille,  le 
Baume  du  Pérou,  etc.  Quelques-uns  d’entre  eux  sont  mentionnés 
par  Dioscoride,  mais  la  découverte  de  leurs  propriétés  est  beaucoup 
plus  moderne. 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE 


525 


1°  EMPIRISME  NOSOGRAPHIQUE 

PREMIÈRE  DESCRIPTION  DE  LA  VARIOLE  ET  DE  LA  ROUGEOLE 

Au  vie  siècle,  entre  Oribase  et  Aétius,  en  541,  il  y  eut  une  épidé¬ 
mie  très-grave  qui  ravagea  l’Egypte ,  la  Palestine,  l’Italie  et  la 
Turquie  et  dont  les  historiens  Procope  et  Evagre  nous  ont  laissé  une 
description  assez  embarrassée.  De  la  fièvre ,  du  délire  ou  de  la  lé¬ 
thargie,  des  taches  noires  de  la  peau  et  des  bubons  de  Taine,  des 
aisselles  et  de  l’oreille  rapidement  suivis  de  la  mort  en  étaient  les 
principaux  symptômes.  Chez  d’autres,  à  Antioche,  ces  symptômes 
étaient  tout  différents  :  c’étaient  la  rougeur  des  yeux,  la  bouffissure 
du  visage,  une  angine  et  les  bubons  —  comme  complication  on  y  re¬ 
marquait  des  exanthèmes  particuliers  que  Ton  appelait  Variolas 
ou  Millinas,  corales  pustula.  N’était-ce  là  qu’une  seule  épidémie 
ou  n’y  en  avait  il  pas  plusieurs  au  même  moment 2  cela  se  voit  encore 
aujourd’hui.  Cette  supposition  me  paraît  infiniment  plus  probable, 
et  il  est  à  croire  que  c’était  là  une  épidémie  de  peste  pendant  la¬ 
quelle  il  y  eut  aussi  des  cas  de  variole  avec  ses  pustules,  de  scarla¬ 
tine  grave  avec  angine  et  bubons  et  enfin  de  rougeole. 

Quoi  qu’il  en  soit,  d’après  Sprengel,  la  variole  exista  en  France 
en  555  (tom.  IV,  Tableau  chronologique,  etc.),  en  572,  il  y  eut  en 
Arabie  une  peste  accompagnée  de  petite  vérole  et  de  rougeole 
(tom.  II,  p.  199);  c’est  delà  que  datent  les  renseignements  premiers 
que  nous  avons  sur  ces  deux  maladies.  Le  même  auteur  rapporte 
que  c’est  dans  un  livre  perdu,  les  Pandectes  de  Ahrum,  que  se  trouve 
la  première  description  de  la  petite  vérole  d’après  laquelle  Rhazès  a 
fait  la  sienne  (p.  267),  puis  dans  Mesue  (p.  272). 

Le  livre  de  Rhazès  qui  est  plus  connu  est  celui  qui  renferme  aussi 
la  première  description  de  la  rougeole.  Comme  j’ai  reproduit 
textuellement  ces  descriptions  dans  mon  analyse  de  Rhazès  (tom.  I, 
p.  248),  je  n’y  reviendrai  pas  ici. 

Qu’il  me  suffise  de  constater  que  la  variole  et  la  rougeole  n’étaient 
pas; connues  de  l’ancienne  médecine  de  la  Grèce,  qu’elles  semblent 
originaires  d’Arabie  et  que  c’est  de  là  qu’elles  sont  venues  en  Occi¬ 
dent,  ainsi  que  la  découverte  de  l’inoculation,  dont  il  est  pour  la 
première  fois  fait  mention  par  l’École  de  Salerne. 


526 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


BACON,  WKLSCH,  KAYE  ET  LA  SUETTE  ANGLAISE 
AU  XVe  ET  AU  XVIe  SIÈCLE 

Au  mois  de  septembre  1486,  sous  le  règne  de  Henri  Vil,  parut  en 
Angleterre  une  maladie  épidémique  singulière,  très-grave,  caracté¬ 
risée  par  des  sueurs  abondantes.  —  Elle  faisait  périr  presque  tous 
ceux  qu’elle  frappait  et  la  mort  avait  lieu  en  moins  de  24  heures. 
Ce  sont  des  historiens  étrangers  à  la  médecine  qui  en  ont  fait  la 
mention  :  Polydor,  Vergil ,  Ànglic  (Histor.,  lib.  XXVI,  p.  56,1534), 
Bacon  Vt rularn  (Hist.  Henric.,  VII),  — Rapin’s^eschichte,  etc.,, 
c’est-à  dire  Histoire  d  Angleterre  (tom.  IV,  pag.  151). 

Elle  reparut  en  1514  et  en  1528,  puis  elle  gagna  la  Hollande, 
l’Allemagne,  la  Pologne  et  la  France.  —  Ce  n’est  qu’après  avoir 
ainsi  ravagé  presque  toute  l’Europe,  et  longtemps  après  ces  men¬ 
tions  empruntées  à  divers  historiens  ,  qu’elle  a  été  décrite  d’une  fa¬ 
çon  positive  par  Welsch  de  Leipsig  en  1652.  ( Historia  medicano- 
vum  puerperarum  morbum,  continens.  Leipsig,  1652.)  Quant  à  la 
suette  anglaise ,  sa  première  description  est  de  Raye  et  elle  date  de 
1721.  — En  France,  c’est  Bellot  qui,  en  1 733,  l’a  décrite  le  premier  (An 
febri  putridæ  picardis  suette  dictæ  sudorifera,  in-4°,  Paris,  1733.) 

Cette  maladie  très-courte,  promptement  mortelle,  commençait  par 
une  prostration  excessive  avec  syncopes,  quelques  frissons,  une 
grande  soif,  une  chaleur  dévorante  et  des  sueurs  tellement  considé¬ 
rables  qu’elles  traversaient  le  lit.  —  De  là  une  faiblesse  excessive,  le 
coma  et  la  mort  en  quelques  heures.  Si  le  malade  résistait ,  une 
éruption  miliaire  se  montrait  sur  la  peau. 

Telle  était  la  suette  anglaise  au  xve  siècle,  telle  on  la  retrouve  en¬ 
core  aujourd’hui  quand  elle  se  présente  çà  et  làen  France  à  l’état  épi¬ 
démique.  —  Elle  est  un  peu  atténuée  dans  ses  symptômes,  un  peu 
moins  grave,  mais  c’est  tout.  Aujourd’hui  comme  alors  on  la  guérit 
avec  des  rafraîchissants,  des  toniques  et  surtout  en  ne  couvrant  pas 
les  malades. 

MÉZERAI  ET  LA  COQUELUCHE  AU  XV*  SIÈCLE 

Au  xve  siècle  apparut  pour  la  première  fois  en  Europe  une  ma¬ 
ladie  tout  à  fait  inconnue,  et  dont  la  mention  nous  a  été  laissée  par 
des  personnes  étrangères  à  la  science.  Dans  sa-  détermination  le  vul¬ 
gaire  en  savait  autant  que  les  médecins,  il  suffisait  d’entendre  tousser 
quelqu’un  pour  faire  le  diagnostic  de  la  maladie.  Il  s’agit  de  la  Co¬ 
queluche. 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  527 

D’après  Mézerai  ( Abrégé  d’histoire  de  France ,  tom.  Il,  p.  215, 
Paris,  1690),  cette  maladie  parut  en  France  en  1414  sous  forme  épi¬ 
démique,  et  elle  fit  périr  un  grand  nombre  d’enfants.  Elle  revint 
en  1510, 1514,  1557  et  depuis  lors  elle  n’a  plus  cessé  d’exister 
soit  à  l’état  de  maladie  épidémique,  soit  comme  maladie  isolée. 

On  a  dit  qu’un  passage  du  livre  VI  des  Épidémies  d’Hippocrate 
s’appliquait  à  la  Coqueluche,  mais  il  faut  toute  la  bonne  volonté  des 
commentateurs  ignorants  pour  arriver  à  cette  conclusion.  Avicenne 
parle  d’une  toux  violente  des  enfants  qui  faisait  cracher  le  sang  et 
rendait  le  visage  bleu  ( Liber  canon ,  tom.  X,  lib.  III,  tract.  III,  Basil. , 
1556).  Cela  ressemble  assez  à  la  Coqueluche,  mais  je  n’en  répon¬ 
drais  pas  autrement.  Il  en  est  de  même  des  affirmations  de  Rosen 
qui  croit  que  la  Coqueluche  a  passé  de  l’Afrique  et  des  Indes  Orien  - 
taies  en  Europe,  des  suppositions  d’Ozanam  sur  les  épidémies  de 
toux  catarrhale  qui  régnèrent  en  Italie  et  dont  parle  Buono  Segni  dans 
son  Histoire  de  Florence,  des  affections  catarrhales  signalée  en  Tos¬ 
cane  et  à  Montpellier,  en  1387  et  1400,  par  Valesco  de  Tarente. 
Tout  cela  n’est  pas  la  Coqueluche. 

Si  la  maladie  a  existé  antérieurement  au  xve  siècle,  elle  n’a  pas 
été  décrite  et  en  raison  même  de  la  netteté  de  ses  symptômes,  il  est 
bien  difficile  de  croire  qu’elle  ait  pu  échapper  aux  recherches  mé¬ 
dicales.  —  La  preuve  de  sa  nouveauté,  comme  importation  en 
Europe  et  en  France,  c’est  la  première  mention  qui  en  est  faite  par 
les  chroniques  et  les  historiens,  c’est-à-dire  par  les  Empiriques. 

Ce  n’est  qu’à  partir  du  xvie  siècle  qu’elle  fut  décrite  médicalement 
avec  tous  ses  caractères,  par  Baillou,  liv.  des  Épidémies,  1578,  par 
François  Valleriola,  1604,  et  par  tous  ceux  qui  s  occupaient  des 
choses  de  la  médecine. 

Dès  qu’on  voyait  un  enfant  tousser  avec  des  quintes  convulsives, 
entrecoupées  d’inspirations  sonores,  sifflantes,  avec  cyanose,  suffo¬ 
cation  et  rejet  par  la  bouche  de  mucosités  purif'ormes  on  pensait  qu’il 
y  avait  de  la  Coqueluche.  Cela  est  encore  vrai  aujourd’hui.  —  Le 
mal  a  été  plus  complètement  étudié  peut-être,  mais  sa  forme  n’a 
point  encore  changé. 

Signalée  par  le  vulgaire  tout  surpris  de  cette  forme  de  toux  con¬ 
vulsive,  baptisée  par  lui,  l’observation  et  l’empirisme  de  la  foule  en 
ont  d’abord  fait  connaître  les  symptômes.  Puis  les  médecins  ont 
fait  le  reste  et  ils  nous  ont  donné  les  descriptions  si  complètes  que 
nous  possédons  aujourd’hui. 


528 


HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 


JOINVILLE,  JEAN  ECHTIUS  ET  LE  SCORBUT,  AU  XIIIe 
ET  AU  XVIe  SIÈCLE 

Sprengel  ne  croit  pas  que  le  Scorbut  ait  été  connu  des  anciens. 
Ni  les  accidents  produits  par  la  grosse  rate  signalés  par  Hippocrate 
(Des  Maladies,  sect.  V),  ni  la  Stomacace  de  l’armée  de  Germanicus 
sur  le  Rhin,  près  de  la  mer,  dont  parle  Pline  ( Histoire  naturelle , 
lib.  XX Y,  cap.  3)  ne  sont  des  caractères  suffisants  pour  spécifier 
cette  maladie. 

La  première  description  date  de  1250  et  elle  est  de  Joinville  dans 
le  Voyage  de  saint  Louis  en  Palestine  (p.  57).  «  Nous  vint  une  grant 
persécution  et  maladie  en  l’ost  :  qui  estait  telle  que  la  chair  des 
jambes  nous  desséchait  jusques  à  l’os  et  le  cuir  nous  devenait  tanné 
de  noir  et  de  terre,  à  ressemblance  d’une  vieille  houze,  qui  a  esté 
longtemps  mucée  derrière  les  coffres  En  oultre,  à  nous  autres,  qui 
avions  cette  maladie  nous  venait  une  autre  persécution  de  maladie 
en  la  bouche  de  ce  que  nous  avions  mengée  de  ces  poissons  et  nous 
pourrissait  la- chaire  d’entre  les  gencives  dont  chacun  estoit  orrible- 
ment  puant  de  la  bouche.  Et  en  la  fin,  guères  n’en  eschappoient  de 
cette  maladie  que  tous  ne  mourussent.  Et  le  signe  de  mort  que  on 
y  congnoissoit  continuellement,  estoit  quand  on  se  pronoit  à  sai¬ 
gner  du  neys  ;  et  tantoust  on  estoit  bien  asseuré  d’estre  mort  de 
brief.  » 

Il  y  a  aussi  en  1467  celle  de  Yasco  de  Gaina  dans  sa  relation  de 
voyage  aux  Indes  Orientales  par  le  Cap  de  Bonne-Espérance;  cent 
hommes  sur  cent  soixante  de  l’équipage  moururent  de  cette  ma¬ 
ladie. 

Différentes  chroniques  parlent  aussi  du  scorbut,  mais  tous  ces 
récits  d’un  empirisme  étranger  à  la  médecine  n’ont  d’autre  impor¬ 
tance  que  la  constatation  du  fait  de  la  maladie  nouvelle. 

C’est  en  4541  seulement  que  parut  la  première  description  spé¬ 
ciale  de  Echtius  sur  ce  mal  qui  jetait  l’épouvante  dans  les  popula¬ 
tions,  et  qui  devait  se  généraliser  pendant  plusieurs  siècles,  jusqu’au 
moment  où  les  progrès  de  l’hygiène  devaient  le  faire  disparaître. 
Tous  les  symptômes  y  sont  racontés  avec  une  grande  exactitude  et 
sa  cause  même  qui  est  attribuée  à  une  nourriture  malsaine  et  gros¬ 
sière  amenant  l’altération  du  sang  est  bien  celle  que  nous  admettons 
aujourd’hui  (Joann  Echtii.  De  scorbuto  vel  scorbuticœ  passione 
Epitome,  1541). 

Après  Echtius,  Wier  en  1557;  Rousseous  en  1564;  Eugalenus  en 
1588,  Daniel  Sennert,  Langius,  Alberti,  etc.,  ont  reproduit  cette  des- 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  529 

cription  augmentée  de  leurs  propres  recherches,  et  c’estainsi  que  la 
science  faite  sur  ce  point  s’est  transmise  jusqu’à  nous  par  d’innom¬ 
brables  redites  inutiles  à  mentionner  ici. 

Ce  qu’il  faut  dire  seulement  c’est  que  le  Scorbut,  maladie  endé¬ 
mique  et  épidémique  des  populations  de  terre  et  de  mer,  ne  sera 
bientôt  plus  qu’un  souvenir  historique.  —  Après  avoir  exercé  les 
plus  grands  ravages  pendant  trois  siècles,  sous  l’influence  delà  mau¬ 
vaise  nourriture,  du  froid,  de  l’humidité  et  de  la  fatigue,  l’hygiène 
a  prescrit  une  alimentation  plus  saine  qui  l’a  fait  presque  entière¬ 
ment  disparaître.  —  Les  marins  des  pays  civilisés  n’ont  plus  rien  à 
craindre  de  ce  fléau  redoutable  ;  sur  la  terre  ferme ,  il  n’existe  plus 
qu’à  l’état  sporadique,  et  nul  doute  qu’en  améliorant  le  bien-être  des 
populations  on  ne  puisse  en  empêcher  le  retour. 

APPARITION  DE  LA  SYPHILIS  AU  XVe  SIÈCLE 

Dans  les  maladies  nouvelles  du  xve  siècle,  l’une  des  plus  impor¬ 
tantes  que  signale  l’observation  des  chroniqueurs,  des  historiens  et 
des  médecins  est  le  mal  vénérien  ou  syphilis ,  nom  qui  lui  a  été 
donné  par  Fracastor.  Elle  éclata  presque  simultanément  dans  les  dif¬ 
férentes  contrées  de  l’Europe,  en  France,  en  Italie,  en  Espagne,  en 
Allemagne  et  dans  le  nord.  —  Son  apparition  date  de  l’été  de  1494, 
et  comme  elle  suivait  de  près  la  découverte  de  l’Amérique,  on  la 
considéra,  sur  la  foi  des  historiens  de  l’époque,.  Ferdinand  Colomb, 
fils  de  Christophe;  Roman  Pane;  Ramusco  et  Ferdinand  Oviedo  de 
Yaldez;  un  peu  plus  lard  Herrera;  Lopez  de  Gomara,  etc.,  comme 
un  résultat  d’importation  américaine.  —  Dans  leur  empirisme  de 
voyageurs,  étrangers  à  la  science,  ces  historiens,  surtout  Oviedo, 
ont  affirmé  que  les  Espagnols  avaient  reçu  le  mal  des  Indiens  et 
qu’ils  l’ont  rapporté  dans  la  mère-patrie  en  avril  1493.  —  Trois 
mois  après  elle  était  en  Auvergne,  en  Allemagne,  en  Lombardie, 
ainsi  que  dans  le  reste  de  l’Italie,  et  bien  qu’Oviedo  attribue  son 
apparition  à  Naples  et  à  Messine  à  l’arrivée  de  l’escadre  de  Gonzalve 
de  Cordoue  en  1495,  il  est  certain  que  la  maladie  existait  déjà  dans 
le  pays  depuis  deux  ans.  On  l’attribuait  même  à  l’invasion  française 
de  Charles  VIII,  d’où  le  nom  de  mal  français  qui  lui  était  donné, 
alors  que,  par  réciprocité,  la  France  l’envisageait  comme  un  mal 
napolitain. 

Comme,  pendant  quelques  années,  il  n’y  a  eu  sur  l’apparition  de 
la  syphilis  que  des  renseignements  fournis  par  des  contemporains 
étrangers  à  la  science,  dont  l’expérience  laisse  beaucoup  à  désirer, 
et  que  les  descriptions  médicales  ne  vinrent  que  plus  tard,  il  sera 
BOUCHUT .  '  34 


530  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

toujours  difficile  de  rien  dire  de  précis  sur  la  véritable  origine  de 

celte  maladie  par  importation  ou  par  génération  spontanée. 

En  lisant  même  ce  qui  a  été  écrit  depuis  lors  à  ce  sujet  par  des 
médecins  et  historiens  qui  n’ont  rien  vu  par  eux-mêmes  et  qui 
n’ont  aucun  document  sérieux  à  fournir,  on  est  surpris  des  affir¬ 
mations  qui  se  produisent  contre  l’origine  américaine  de  la  syphilis. 
—  Que  Sprengel  dise  que  les  preuves  de  ce  fait  sont  insuffisantes 
(tome  2,  p.  500),  rien  de  mieux  et  ce  sera,  je  crois,  l’opinion  de 
tous  ceux  qui  savent  comprendre  les  documents  de  l’histoire.  Mais, 
qu’à  l’exemple  dePrescott  et  Irving,  historiens  américains  ( Histoire 
de  Christophe  Colomb,  et  Journal  de  médecine  de  New-York , 
1844),  M.  Daremberg  dise  avec  eux  qu’il  est  prouvé  «  jusqu’à  l’évi- 
«  dence  que  les  compagnons  de  Christophe  Colomb  n’ont  pas 
«  exporté  la  syphilis  d’Amérique,  mais  que  les  Européens  l’y  ont  au 
«  contraire  importée  »  (tome  1 ,  p.  354),  cela  sera  difficile  à  faire 
admettre  par  les  gens  sérieux. 

On  croirait  entendre  ces  coquins  que  la  foule  poursuit  pour  vol 
crier  aussi  au  voleur,  afin  de  faire  prendre  le  change  à  la  police.  — 
De  quel  droit,  et  à  quel  titre,  Prescott  et  Irving,  tout  à  fait  incom¬ 
pétents,  viennent-ils  au  bout  de  quatre  siècles  affirmer  que  des  indi¬ 
vidus  à  l’état  sauvage,  découverts  dans  le  Nouveau-Monde,  n’avaient 
pas  la  syphilis,  et,  refaisant  l'histoire  à  leur  f  nlaisie,  affirmer  que 
la  maladie  a  été  importée  d’Europe?  D’abord,  ces  historiens  ne  sa¬ 
vent  pas  assez  ce  que  c’est  que  la  syphilis  pour  démêler  la  vérité 
des  livres  anciens  et  ensuite,  comme  il  n’y  a  et  qu’il  ne  saurait  y 
avoir  de  témoignages  écrits  des  indiens  de  celte  époque,  toutes 
lèurs  assertions  ne  sont  que  des  hypothèses. 

Au  reste,  quand  on  réfléchit  un  peu  sur  ce  qui  a  été  dit,  on  voit 
que  cette  origine  américaine  de  la  syphilis  résulte  de  deux  ordres 
d’idées.  Dans  l’une,  qui  est  celle  des  historiens  voyageurs  espa¬ 
gnols,  on  était  heureux  d’attribuer  aux  indiens  l’origine  du  mal  qui 
ravageait  l’Europe,  afin  de  justifier  les  mauvais  traitements  que  Gon- 
zalve  de  Cordoue  leur  avait  infligés.  Dans  l’autre  ordre  d’idées  on 
disait  que  la  nature  ayant  toujours  placé  le  remède  à  côté  du  mal, 
par  cela  même  que  le  gaïac  indigène  d’Amérique  guérissait  la 
syphillis,  il  fallait  bien  que  cette  maladie  fût  endémique  dans  le 
Nouveau-Monde.  Ce  fut  l’opinion  de  Léonard  Schmauss,  médecin 
de  Strasbourg  en  1518  ( Aloys  Luisini  aphrodisiacus  seu  de  lue 
venerea .  Lugd.-Bat.,  1728,  p.  383)  et  de  l’historien  Guichardin. 

Contre  l’origine  américaine  de  la  syphilis  il  faut  ranger  la  plupart 
des  médecins  depuis  Fracastor,  Poème  sur  la  syphilis ,  1530-  de¬ 
puis  Sanchez,  1752;  Guy-Patin,  1687;  Alliot  Mussay,  Anmorbus  an- 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  531 

tiquus  syphilis,  1 717  ;  Beckelt-William ,  171 8  ;  De  Heusler  ( Imprimé 
à  Altona  en  1783);  —  Jourdan,  Desruelles,  Cazenave,  Spreugel 
dans  son  Histoire  de  la  médecine,  etc.,  qui  avec  raison  ne  trouvent 
pas  de  preuves  suffisantes  en  faveur  de  cette  manière  de  voir  les 
choses.  Celle  opinion  fut  partagée  par  Astruc  ( Traité  des  mal.  vé¬ 
nériennes,  1777),  par  Girlanner  (idem,  1788),  par  Freind  ( Histoire 
de  la  médecine ,  1728),  par  Faliope  (De  morbo  gallico ,  etc.,  1560), 
par  Sanchez  ( Origine  de  la  maladie  vénérienne ,  1752). 

Il  faut  cependant  convenir  que  si  la  syphilis  n’a  pas  été  importée 
d’Amérique  elle  s’est  développée  spontanément  en  Europe  assez 
subitement  pour  frapper  d’épouvante  les  peuples  et  leurs  médecins. 
—  Son  apparition  a  été  une  surprise.  C’est  une  date  dans  l’histoire 
de  la  science  et  de  l’humanité.  Avant  l’année  1493,  il  y  avait  des 
maladies  vénériennes,  et  la  blennorrhagie,  longuement  signalée 
dans  le  Lévitique  ( versets  2  à  13)  était  bien  connue  ;  il  y  avait  des 
lèpres  écailleuses  et  pustuleuses,  que  l’on  a  dit  s’être  transformées 
en  syphilis  (Leonicenus  ;  Sydenham,  etc.),  mais  il  n’y  avait  pas  ce 
que  nous  appelons  la  syphilis  vraie. 

Donc  la  maladie  était  bien  nouvelle.  —  Bruner  l’attribue  à  l’ex¬ 
pulsion  des  Maures  ou  Mar  ânes  ou  juifs  clandestins  après  la  con¬ 
quête  de  Grenade,  car  ils  en  étaient  la  proie  par  suite  de  leurs  vices 
et  ils  la  disséminèrent  partout  (Morbi  Gallici  origines  Maranicæ. 
lena,  1793).  (Voir  Sprengel,  tome  II,  p.  107.)  D’autres  crurent 
qu’elle  résultait  des.  influences  astrologiques,  soit  de  la  conjonction 
de  Saturne  avec  Mars  dans  les  signes  de  la  Vierge  ou  des  Géméaux, 
soit  de  la  conjonction  de  Jupiter  et  de  Saturne  dans  le  Scorpion,  etc. 
{Voyez  Fracastor,  Poème  de  la  syphilis,  liv.  I,  p.  12.) 

Quoi  qu’il  en  soit  de  tous  ces  témoignages  opposés,  de  ces  affir¬ 
mations  suspectes  et  de  ces  théories  étranges  nées  d’un  Empirisme 
aussi  superstilieux.que  peu  éclairé,  le  fait  qui  se  dégage  de  toutes 
ces  recherches  est  l’observation  presque  simultanée  dans  toute  l’Eu¬ 
rope  de  la  maladie  qui  a  reçu  les  noms  de  mal  français  et  de 
syphilis.  —  Les  descriptions  en  ont  d’abord  été  très-incomplètes 
et  se  sont  ressenties  de  l’incompétence  des  premiers  narrateurs, 
mais  plus  tard  sont  venues  les  véritables  descriptions  médicales 
avec  toutes  leurs  hypothèses  sur  la  nature  du  mal  et  leurs  erreurs 
de  diagnostic.  —  Je  citerai  par  ordre  celle  de  Marcel  Cumanus, 
chirurgien  des  troupes  vénitiennes,  1495;  —  de  S.  Brant,  pro¬ 
fesseur  d’humanité,  à  Bâle,  1496  ;  —  de  Nicolas  Leonicenus,  de  Vi- 
cence,  professeur  àPadoue,  1497  (de Morbo gallico)-,  —  de  Gaspard 
Torrella  de  Valence,  médecin  du  pape  Jules  II,  en  1497;  —  de  Bar- 
thélemi  Montagnana  de  Padoue;  —  d’Antoine  Benivieni  de  Flo- 


532 


HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

rence,  1502;  —  de  Jacques  Catanée,  médecin  génois,  1505;  —  de 
Bérenger  de  Carpi  en  Modène,  1512;  —  de  Jean  de  Vigo,  médecin 
de  Jules  II  ( Pratique  de  chirurgie),  1514;  —  de  Nicolas  Poil, 
médecin  de  Charles-Quint,  1517  ;  — de  Ulrick  de  Hutten,  gentil¬ 
homme  importateur  du  gaïac  {de  Morbi  gallici  fer  administra- 
tionem  ligui  gaïaci),  1519;—  de  Bethincourt  de  Rouen,  qui  le 
premier  employa  le  nom  de  maladie  vénérienne ;  —  Carême  de 
pénitence  pour  le  mal  vénérien ,  1527;  —  de  Jérôme  Fracastor, 
né  en  1483,  mort  en  1553,  et  auquel  on  doit  un  poëme  très-remar¬ 
quable  en  vers  latins  sur  la  syphilis ,  1530;  et  un  opuscule  sur  le 
mal  français  dans  le  de  Contagionibus,  1546;  —  de  Matlhiole, 
en  1535;  —  de  Paracelse,  en  1536;  —  de  Cheiradin  Barberousse, 
fameux  corsaire  qui  inventa  des  pilules  anli- syphilitiques  portant 
son  nom,  1538;  —  de  Vesale,  de  Cardan,  de  Fallope,  en  1555;  — 
de  Fernel,  en  1556,  etc.,  car  il  serait  un  peu  long  d’indiquer  le  nom 
de  tous  ceux  qui  se  sont  d’abord  occupés  de  la  maladie  syphilitique 
à  son  apparition.  Ce  sont  des  renseignements  que  l’on  trouvera  très 
au  complet  dans  le  remarquable  ouvrage  d’Astruc  sur  les  maladies 
vénériennes. 

Parmi  tous  ces  vieux  auteurs  il  en  est  un  dont  la  réputation  mé¬ 
ritée  est  venue  jusqu’à  nous.  — C’est  Fracastor,  qui,  dans  un  poème 
en  trois  chants  et  dans  un  opuscule  spécial,  nous  a  laissé  le  tableau 
de  la  syphilis  du  xvie  siècle.  L’opuscule  est  surtout  destiné  aux  mé¬ 
decins.  Le  poème  s’adresse  à  tous,  et  comme  on  pourra  en  juger 
par  cet  extrait,  il  n’est  pas  indigne  de  la  science  sérieuse. 

«  Dans  le  corps  humain  c’est  le  sang  qu’il  attaque  tout  d’abord, 
et  ne  s’alimentant  que  d’humeurs  grasses  et  visqueuses,  c’est  aux 
parties  épaisses  et  corrompues  de  ce  fluide  qu’il  s’attache  de  pré¬ 
férence.  » 


«  C’est  aux  organes  de  la  génération  que  se  porte  le  virus,  tout 
d’abord,  pour  s’irradier  de  là  sur  les  parties  voisines  et  sur  les  ré¬ 
gions  de  l’aine.  » 

cc  Bientôt  après  se  manifestent  des  symptômes  plus  tranchés. 
Lorsque  s  éteint  la  lumière  du  jour  pour  faire  place  aux  ombres  de 
la  nuit,  à  l’heure  où  la  chaleur  innée  des  corps  vivants  abandonne 
les  parties  périphériques  pour  se  concentrer  sur  les  viscères,  sou¬ 
dain  d  atroces  douleurs  éclatent  dans  les  membres  chargés  d’hu¬ 
meurs  viciées  et  torturent  les  articulations,  les  bras,  les  épaules, 
les  mollets.  C’est  qu’à  ce  moment,  en  effet,  la  nature  vigilante, 
ennemie  de  toute  impureté,  travaille  à  réagir  contre  les  ferments 
putrides  que  le  mal  a  introduits  dans  les  veines,  et  dont  il  a  pénétré 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  533 

toutes  les  humeurs,  tous  les  sucs  nourriciers  de  l’organisme.  Elle 
s’efforce  de  les  chasser;  elle  lutte,  énergiquement  contre  eux.  Mais 
ceux-ci  résistent,  épais,  visqueux,  ne  se  déplaçant  qu’avec  lenteur; 
ils  se  fixent  aux  chairs,  ils  s’attachent  à  la  trame  exsangue  des  tis¬ 
sus  et  provoquent  partout  où  ils  adhèrent  d’effroyables  souffrances. 

«  Les  plus  subtiles  de  ces  humeurs  morbides,  celles  qui  se  lais¬ 
sent  le  plus  facilement  évacuer  se  réfugient  soit  vers  la  peau,  soit 
aux  extrémités  des  membres.  Elles  produisent  alors  sur  ces  points 
de  hideux  exanthèmes  qui  se  répandent  bientôt  sur  tout  le  corps 
et  couvrent  le  visage  d’un  masque  repoussant. 

«  Inconnus  jusqu’à  nos  jours,  ces  exanthèmes  consistent  en  des 
boutons  pustuleux  et  coniques  qui,  gorgés  de  liquides  corrompus, 
ne  tardent  pas  à  s’ouvrir  pour  donner  issue  à  une  sanie  muqueuse 
et  virulente.  Quelquefois  même,  des  boutons  semblables  se  déve¬ 
loppent  dans  la  profondeur  des  organes  et  corrodent  sourdement 
les  tissus.  On  voit  ainsi  d’horribles  ulcères  dépouiller  les  membres, 
dénuder  les  os,  ronger  les  lèvres,  et  pénétrer  jusque  dans  la  gorge, 
d’où  ne  s’échappe  plus  qu’une  voix  sourde  et  plaintive.  » 

«  D’autres  fois  encore,  il  s'exhale  de  la  peau  des  humeurs  épaisses 
qui  se  concrètent  en  croûtes  immondes  à  la  surface  des  téguments. 
Tels  on  voit  les  sucs  visqueux  qui  suintent  du  cerisier  ou  de  l’aman¬ 
dier  se  condenser  en  calus  gommeux  sur  l’écorce  de  ces  arbres  (1).  » 

Sauf  les  questions  relatives  à  la  doctrine  générale  de  la  maladie, 
pour  savoir  si  elle  est  d’abord  locale,  puis  générale;  si  elle  est 
toujours  une  affection  locale;  sur  la  description  minutieuse  des 
accidents  locaux  des  téguments,  sur  son  mode  de  contagion,  il  est 
certain  qu’il  y  a  dans  les  lignes  que  je  viens  de  rapporter  un  tableau 
où  le  médecin  reconnaîtra  toujours  la  syphilis.  Or  comme  ce  portrait 
date  des  premières  années  du  xvie  siècle,  qu’il  est  écrit  en  vers 
latins,  qu’il  a  un  réel  mérite,  il  mérite  d’être  remarqué. 

J’ajouterai  que  dès  cette  époque  le  mercure  signalé  par  Diosco- 
ride  et  employé  par  les  arabes  se  donnait  avec  avantage.  Déjà  en 
1497  on  l’employait  à  l’extérieur,  malgré  les  objections  des  méde¬ 
cins  qui  considéraient  ce  remède  comme  une  invention  du  charla¬ 
tanisme.  Telle  fut  du  moins  l’opinion  de  Fernel  et  de  Paulmier, 
son  disciple.  On  s’en  servait  en  fumigations  avec  le  cinabre,  en 
frictions  d’onguent  mercuriel  et  sous  forme  d’emplâtre.  (Jean  de 
Yigo;  Vidus  Vidius;  Bérenger  de  Carpi;  Nicolas  Massa,  etc.)  Son 
emploi  dans  la  syphilis  est  un  résultat  de  l'Empirisme  et  semble 
résulter  des  avantagés  que  l’on  en  tirait  alors  contre  la  lèpre,  ma- 


(1)  Poème  sur  la  Syphilis,  traduction  de  Fournier,  Paris,  1870,  p.  27. 


534  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

ladie  réputée  voisine,  souvent  même  considérée  comme  étant  par 

transformation  l’origine  de  l’autre. 

C’est  au  célèbre  botaniste  André  Matthiole  que  revient  l’honneur  • 
d’avoir  donné  le  premier  du  mercure  à  l’intérieur.  Malgré  les  hési¬ 
tations,  son  usage  devint  assez  général.  —  A  l’état  métallique,  il 
faisait  partie  des  pilules  du  pirate  Barberousse,  qui  en  donna  la 
formule  à  François  Ier  (Sprengel).  Mais  c’est  depuis  les  travaux  de 
Paracelse  sur  le  précipité  rouge,  sur  le  nitrate  de  mercure,  sur  le 
mercure  doux  et  sur  le  sublimé,  ainsi  que  sur  les  précautions  à 
prendre  dans  l’emploi  de  ce  médicament,  que  la  thérapeutique  a  su 
s’en  servir  avec  plus  de  méthode  et  moins  de  dangers. 

Pendant  plusieurs  années,  comme  on  le  voit  dans  Fracastor,  le 
régime  fortifiant,  quelquefois  la  saignée  et  l’emploi  d’une  foule  de 
plantes  odorantes,  furent  conjointement  avec  le  mercure  les  moyens 
employés  contre  la  syphilis. 

C’est  seulement  en  1517  que  vint  l’emploi  du  gaïac,  très-recom¬ 
mandé  par  Ulric  de  Hutten;  un  peu  plus  tard  la  salsepareille,  vantée 
par  Fallope;  la  squine,  importée  par  Gilius  de  Tristan  et  employée 
par  Vésale  ;  le  sassafras,  introduit  par  Nicolas  Monard  (Sprengel, 
tom.  III,  p.  76),  enfin  le  mélange  d’or  et  du  sublimé,  aurum  vitæ, 
que  préconisait  Paracelse  et  qui  fut  adopté.  Gonthier  d’Andernac; 
Sassonia;  Grégoire  Horst,  etc. 

Tout  d’abord  les  moyens  les  plus  importants  que  préconise  en¬ 
core  la  thérapeutique  actuelle  ont  été  employés  contre  la  syphilis 
dont  l’empirisme  populaire  et  l’observation  raisonnée  des  méde¬ 
cins  avaient  fait  rapidement  connaître  la  fâcheuse  gravité.  Avec  le 
temps,  on  avait  mieux  apprécié  ses  procédés  locaux  de  propaga¬ 
tion  et  on  a  pu  reconnaître  qu’elle  n’a  rien  d’épidémique;  on  a  per¬ 
fectionné  son  diagnostic  souvent  très-difficile,  ce  qui  explique  les  er¬ 
reurs  commises  à  son  égard  par  ceux  de  nos  historiens  qui  ne  savent 
pas  la  médecine.  On  a  déterminé  les  périodes  d’une  manière  plus 
précise  mais  sauf  l’intensité  du  mal  qui  est  moindre  de  notre  temps, 
le  fond  des  choses  dans  la  vraie  syphilis  n’a  pas  sensiblement  varié. 

En  fait  de  maladies  vénériennes,  il  y  a  pour  les  observateurs  de 
notre  époque  :  1°  la  blennorrhagie  spontanée,  contagieuse  ou  épi¬ 
démique  ;  2°  la  pseudo-syphilis  avec  chancre  volant  ne  produisant 
pas  d  accidents  ultérieurs  à  la  peau  ou  dans  les  organes,  ce  qu’ont 
tait  connaître  de  nos  jours  Ricord,  Bassereau,  Clerc,  Diday;  enfin 
3°  la  syphilis  vraie  avec  chancre  induré  de  Hunter  et  de  Ricord, 
produisant  la  diathèse  syphilitique  avec  tout  son  cortège  d’accidents 
secondaires  et  tertiaires,  sur  la  peau,  dans  les  os  et  dans  les  viscères. 
Cette  dernière  est  mieux  connue  et  plus  nettement  précisée  qu’il  y  a 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  535 

trois  siècles,  mais  comme  je  l’ai  dit  plus  haut,  ses  caractères  anato¬ 
miques  et  diathésiques  n’ont  pas  changé. 

BARTHOLOMÉE  REUSNER  ET  LE  RACHITISME 

Bien  qu’on  puisse  raisonnablement  croire  que  le  rachitisme  soit 
une  maladie  ancienne,  on  n’a  aucune  preuve  de  son  existence  avant  le 
travail  de  Reusner  sur  le  tabes  infantum  en  1582.  La  maladie  fut 
d’abord  observée  en  Hollande  et  dans  la  Suisse.  On  l’observa  plus 
tard  en  Irlande  où  elle  fut  décrite  en  16-48  sous  le  nom  de  tabes 
pictava.  Elle  portait  aussi  le  nom  de  maladie  anglaise  lorsque 
François  Glisson  en  fit  en  1682  une  description  qui  est  restée  dans 
la  science.  C’est  lui  qui  l’a  baptisée  du  nom  de  rachitisme  (1).  Il 
l’attribuait  à  une  mauvaise  alimentation  produisant  la  faiblesse  des 
solides  et  la  lenteur  des  esprits  vitaux  émanés  de  la  moelle  épinière 
et  des  nerfs.  Ces  opinions  furent  acceptées  pendant  un  assez  grand 
nombre  d’années  et  elles  ne  se  modifièrent  qu’en  1745,  sous  l’in¬ 
fluence  des  travaux  de  Buchner  qui  signalaient  dans  cette  maladie 
l’existence  constante  d’un  ramollissement  des  os,  ce  qui  est  très-vrai. 

Ce  qui  l’est  moins,  c’est  la  théorie  chimique  qui  se  produisit  alors 
dans  ces  temps  de  chimiâtrie.  Zeviani  attribuait  la  maladie  à  un  excès 
d’acidité  du  lait,  qui  dissolvait  la  matière  calcaire  des  os  et  qui 
exigeait  comme  traitement  l’usage  des  alcalis  et  des  savons.  (Du 
traitement  des  enfants  atteints  de  rachitisme,  Vérone,  1762.) 
Ces  idées  eurent  un  certain  succès,  et  il  en  résulta  d’une  manière 
générale  l’introduction  du  traitement  excitant  et  fortifiant,  en  même 
temps  que  des  essais  de  redressage  mécanique  des  os  au  moyen 
d’appareils  spéciaux.  (De  la  feutrie  ;  du  rakitis  ou  Vart  de  re¬ 
dresser  les  enfants  contrefaits.  Paris,  4772.) 

Ces  idées  sont  à  peu  de  chose  les  nôtres.  En  effet,  comme  au 
temps  de  Glisson  nous  admettons  que  le  mauvais  régime  est  la  cause 
principale  du  rachitisme  et,  sauf  l’huile  de  morue  qui  est  d’inven¬ 
tion  moderne  contre  cette  maladie,  le  traitement  consiste  dans  l’em¬ 
ploi  des  fortifiants  et  des  moyens  orthopédiques. 

HERCULE  DE  SAXONIA  ET  LA  PLIQUE  POLONAISE 
AU  XVIIe  SIÈCLE 

Si  l’on  en  croit  Pauli  dans  son  histoire  de  Pologne  (Halle,  1763, 
in-4°,  p.  289),  la  plique  aurait  été  importée  d’Orient  par  les  Tar- 

(i)  De  rachitide  seu  morbo  puerili  qui  vulgo  the  rickets  dicitur.  1682. 


536  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

tares,  à  leur  troisième  irruption,  en  1287.  De  la  Pologne,  où  elle 
resta  endémique,  elle  s’est  répandue  en  Bohème  au  xve  siècle,  et  là, 
elle  fit  de  grands  ravages.  C’était  au  temps  de  Casimir  IY.  Mille 
suppositions  empiriques  plus  ridicules  les  unes  que  les  autres  eu¬ 
rent  cours  à  son  égard,  et  c’est  alors  que  parut  la  première  des¬ 
cription  médicale  détaillée  de  la  maladie. 

On  la  doit  à  Hercule  de  Saxonia  (De  Plica  quam  Poloni 
gwozdziec  Roxelani  Kottunum  vocant.  Patav.,  1600).  —  Elle  fut 
le  point  de  départ  d’un  grand  nombre  d’autres  publications  où  le 
vrai  se  mêle  à  la  fantaisie  et  à  la  superstition  dans  les  proportions 
les  plus  considérables. 

On  en  attribuait  l’origine  à  l’empoisonnement  des  cours  d’eau 
dans  lesquels  les  Mongoles  avaient  jeté  têtes  et  coeurs  des  Polonais 
massacrés  ( Description  du  roijaume  de  Pologne,  in-8,  Leipzig, 
1700,  tom.  II,  p.  792),  à  un  virus  spécial,  au  genre  de  vie  qui  don¬ 
nait  aux  cheveux  une  trop  grande  force  nutritive,  etc.  C’est  Davidshon 
qui  le  premier,  en  1602,  a  indiqué  la  vraie  cause  du  mal  en  disant 
que  la  plique  n’était  qu’un  feutrage  accidentel  ou  provoqué  des 
cheveux,  produit  par  la  malpropreté  et  le  défaut  de  soins  ( Plico - 
mastix  seu  plicœ  e  numéro  morborum  apospasma). 

Bien  que  cette  opinion  ait  été  combattue  par  Plemp,  Gehema, 
Binninger,  Water,  Yicat,  Hoffmann,  Delafontaine,  Brera,  et  la  plu¬ 
part  des  écrivains  du  xvne  et  du  xvme  siècle,  elle  est  la  plus  certaine 
et  me  paraît  à  l’abri  de  toute  contestation. 

En  effet,  la  plique  est  une  agglomération  des  cheveux  collés  en 
masse  inextricable  imprégnée  d’une  humeur  grasse  infecte,  et  il 
suffit  pour  la  guérir  de  tondre  les  cheveux,  sans  avoir  recours  à 
tous  les  remèdes  internes  employés  par  les  partisans  du  virus  col- 
tonique.  Davidshon  a  ainsi  guéri  plus  de  10,000  individus  atteints 
de  cette  malpropreté. 

DU  POURPRE  HÉMORRHAGIQUE  OU  PURPURA,  OU  MALADIE 
DE  WERLOFF  AU  XVIIIe  SIÈCLE 

Le  purpura  est  une  maladie  voisine  et  distincte  du  scorbut,  carac¬ 
térisée  par  des  hémorrhagies  de  la  peau,  plus  grandes  que  les  pélé- 
chies  ordinaires  mais  moins  vastes  que  celles  du  scorbut,  et  non 
accompagnées  du  ramollissement  gangréneux  des  gencives. 

Elle  est  peut-être  plus  ancienne  que  le  xvme  siècle,  mais  elle 
était  confondue  avec  le  scorbut  et  avec  les  éruptions  pétéchiales. 
On  en  doit  l’introduction  dans  la  nosologie  à  Werlhoff  (1),  né  en  1729 

(1)  De  mcrbo  maculoso  htmorrhagico  singulari.  1745. 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  537 

et  mort  en  1767,  après  avoir  publié  un  grand  nombre  de  recherches 
médicales. 

Les  recherches  de  Werlhoff  ont  été  confirmées  par  l’expérience 
et  l’observation  de  tous  les  médecins  qui  en  font  quelquefois  une 
espèce  de  scorbut  de  terre  causé  par  une  altération  de  la  fibrine  du 
sang  semblable  à  celle  du  scorbut  de  mer.  Cependant  chez  bien  des 
malades  cette  altération  du  sang  serait  fort  difficile  à  démontrer. 
E.  G.  Graff,  en  1775;  Behrens  ;  Adaïr,  1780;  Pierquin,  1821  ;  Bra- 
chet;  Willan;  Bateman;  Alibert  ;  Cazenave,  etc.,  tous  les  patholo¬ 
gistes  décrivent  à  part  cette  maladie  qui  a  des  caractères  bien  dé¬ 
terminés.  Elle  est  sporadique  et  se  développe  souvent  chez  des 
sujets  placés,  comme  habitation  et  comme  nourriture,  dans  des  con¬ 
ditions  qui  ne  laissent  rien  à  désirer.  Elle  apparaît  chez  des  sujets 
faibles,  anémiques,  et  elle  augmente  encore  leur  anémie.  On  la  re¬ 
connaît  aux  nombreuses  hémorrhagies  sans  fièvre  qui  se  font  dans 
l’épaisseur  de  la  peau,  dans  le  tissu  cellulaire  et  quelquefois,  si  la 
maladie  est  grave,  dans  les  viscères . 

Les  toniques,  les  acides  végétaux,  les  ferrugineux  et  la  bonne 
nourriture  sont  comme  dans  le  scorbut  ses  moyens  les  plus  habituels 
de  guérison. 

2°  EMPIRISME  THÉRAPEUTIQUE  MODEREE 

S’il  est  des  médications,  des  drogues  et  des  préparations  dont 
l’usage  résulte  d’une  pensée  scientifique  précise,  d’une  induction  ou 
d’une  analogie  confirmées  par  l’expérience,  il  en  est  d’autres  dont 
l’origine  populaire  est  essentiellement  empirique.  Ce  ne  sont  pas  les 
moins  importantes  car,  parmi  elles,  sans  les  citer  toutes,  nous  trou¬ 
verons  parmi  les  applications  thérapeutiques  des  derniers  siècles, 
le  camphre,  l’aconit,  l’étain,  le  mercure,  l’antimoine,  le  quinquina, 
l’inoculation  du  virus  variolique,  la  digitale,  la  fougère  mâle,  le 
ricin,  l’ambre,  le  musc,  le  polygala,  le  gaïac,  le  sassafras,  l’ipica- 
cuanha,  la  cascarille,  l’arnica,  le  vaccin,  l’éthérisation,  etc. 

SIMEON  SETH  ET  LE  CAMPHRE 

Le  camphre  est  un  produit  de  l’Empirisme  Arabe,  d’abord  importé 
a  Constantinople.  En  effet,  Siméon  Seth,  qui  vivait  en  1034  sous  An- 
tiochus  et  qui  fut  chassé  de  la  ville  par  Michel  IV  de  Paphlagonie, 
consacra  son  exil  à  la  rédaction  d’un  extrait  de  l’ouvrage  de  Plessus 
sur  les  aliments  et  le  dédia  à  l’empereur  Michel  VII  Ducas,  élevé  au 
trône enl074.  (Siméon Seth. De Cibarior.Facult.ln.-S,  Basil.,  1538, 


538  HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 

p.  35.)  C’est  là  qu’on  trouve  la  première  description  du  camphre, 
résine  extraite  d’un  arbre  indien,  douée  de  propriétés  froides  et 
sèches  au  troisième  degré  (style  de  Galien),  qu’on  employait  avec 
avantage  dans  les  maladies  aiguës  et  surtout  dans  les  inflammations. 

Il  a  été  très  vanté  par  Rhazès,  dans  certains  cas  de  petite  vérole  et 
de  fièvres  pestilentielles,  pour  empêcher  la  putréfaction  du  sang,  ab¬ 
solument  comme  de  nos  jours.  On  l’employait  aussi  pour  l’usage 
externe  dans  les  douleurs,  sur  les  tumeurs  et  pour  améliorer  les 
plaies  gangréneuses. 

SIMEON  SETH  ET  LE  MÜSC 

Le  musc  est  un  produit  de  l’Empirisme  Arabe.  On  le  trouve  si¬ 
gnalé  dans  le  livre  de  Seth  comme  un  antispasmodique  puissant 
tel  qu’il  est  resté  dans  la  thérapeutique  moderne.  Le  meilleur,  qui 
était  jaune,  venait  de  Tupata  près  de  Khorasan  et  l’autre  inférieur, 
noir,  provenait  des  Indes. 

SIMEON  SETH  ET  L’AMBEE 

C’est  aussi  des  Arabes  que  la  thérapeutique  a  reçu  la  connais¬ 
sance  des  propriétés  de  l’ambre  jaune  et  gris,  le  premier  venant  des 
Indes,  à  Silacha,  et  l’autre  retiré  des  poissons. 

PAEACELSE  ET  L’ ANTIMOINE 

Comment  l’antimoine  est-il  entré  dans  la  thérapeutique  ?  Il  est 
bien  difficile  de  le  dire.  Dioscoride  en  a  parlé  sous  le  nom  de 
Stimmi  et  Pline  sous  celui  de  Stibium ,  mais  aucun  de  ces  deux 
auteurs  n’en  a  indiqué  la  véritable  action  ni  l’emploi.  Ils  en  parlent 
comme  d’un  poison. 

L  antimoine  passe  pour  avoir  été  découvert  par  Bazile  Valentin 
(  Cursus  triumphalis  antimonii ),  au  xm®  siècle,  mais,  ce  n’est  qu’au 
xvie  qu’il  est  entré  dans  la  thérapeutique,  à  l’occasion  de  la  peste 
de  1562  qui  ravagea  tout  le  centre  de  la  Bohême  et  de  l’Allemagne. 
Paracelse  le  conseilla  comme  antidote  et  Haudset  guérit  plusieurs 
malades  en  les  faisant  vomir  avec  quelques  grains  de  ce  métal  mêlés  à 
du  sucre.  ( Matthiol .  Comment,  in  Dioscoride.  Liv.  V,c.  59,  p.838.) 

Mais  comme  après  l’emploi  de  ce  médicament  et  de  ses  différentes 
préparations,  dont  on  ne  connaît  pas  suffisamment  l’action  physiolo¬ 
gique,  il  y  eut  des  accidents  de  mort  que  Paulmier  ( Paulm . ,  de  mort. 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  539 

Contagios.,  p.  411)  fit  connaître,  les  médecins  en  furent  épouvantés 
et  quelques-uns,  Settala  en  particulier,  écrivirent  contre  son  usa°-e. 

C’est  alors  qu’aprèsune  enquête  faite  par  la  faculté,  dans  l’autorité 
de  son  ignorance,  le  parlement  rendit  cet  arrêt  de  4566  qui  interdisait 
l’emploi  de  l’antimoine  considéré  comme  étant  un  poison.  Est-ce  que 
tous  les  médicaments  ne  sont  pas  des  poisons  selon  la  dose  à  laquelle 
on  les  emploie?  Est-ce  que  des  magistrats  ont  qualité  pour  proscrire 
un  médicament  ?  mais  c’était  le  temps  de  l'autorité,  et  on  le  vit  bien¬ 
tôt,  caren  1606,  dit  Sprengel,  Besnier  fut  chassé  du  sein  de  la  faculté 
pour  avoir  employé  le  remède  proscrit.  Que  la  justice  condamne  ceux 
qui  tuent  leurs  malades  avec  un  médicament  mal  administré,  rien 
de  mieux,  mais  qu’elle  s’avise  de  proscrire  le  médicament,  cela  est 
au-dessus  de  sa  compétence. 

Malgré  les  décrets  de  la  faculté  et  du  Parlement  quelques  méde¬ 
cins  continuèrent  à  employer  en  secret  l’antimoine  et  on  le  mit  au 
Codex  de  1637.  La  dispute  se  ranima  de  nouveau.  Grâce  à  la  mauvaise 
foi  de  Guy  Patin  qui  poursuivait  le  médicament  de  ses  épigrammes 
et  de  ses  calomnies,  tout  le  monde  s’en  occupait,  même  en  dehors 
de  la  science,  et  après  un  siècle,  en  1666,  la  faculté  leva  l’interdic¬ 
tion  mise  sur  l’antimoine  de  façon  qu’un  nouvel  arrêt  du  parlement 
puisse  en  permettre  l’usage. 

Il  a  fallu  un  siècle  pour  qu’un  médicament  aussi  généralement 
accepté  aujourd’hui  comme  utile,  et  même  indispensable,  pût  être 
employé  sans  exposer  ceux  qui  s’en  servaient  à  la  persécution  de  la 
médecine  officielle  et  de  la  justice.  C’est  à  n’y  pas  croire,  et  cepen¬ 
dant  rien  n’est  plus  vrai;  si  l’on  avait  encore  besoin  de  preuves  pour 
établir  qu’en  matière  scientifique  l’autorité  des  corps  savants  est 
toujours  nuisible  aux  progrès  de  la  science,  ce  que  je  viens  de  ra¬ 
conter  suffirait  pour  convaincre  les  incrédules. 

Malgré  ces  entraves  et  ces  persécutions,  l’antimoine  et  ses  pré¬ 
parations  sont  devenus  des  médicaments  usuels,  dont  les  proprié¬ 
tés  vomitives ,  purgatives  et  contro-stimulantes  sont  chaque  jour 
utilisées  chez  les  malades. 

Sans  doute  le  médicament  a  ses  dangers,  mais  quel  est  celui  qui 
n’a  pas  les  siens, et,  ici  comme  partout,  le  succès  dépend  de  la  pru¬ 
dence,  de  l’habileté  et  de  l’expérience  du  médecin.  Non  crimen 
artis  quod  professoris  est  -(Gelse) . 

de  l’étain  introduit  par  paracelse 

Jusqu’au  xvie  siècle  la  médecine  n’avait  pas  eu  recours  â  l’étain. 
C’est  Paracelse  qui,  le  premier,  l’a  fait  entrer  dans  la  thérapeutique 


540  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

où  il  est  resté.  Il  a  préconisé  ce  remède  dans  les  maladies  vermi¬ 
neuses  et  il  le  donnait  en  poudre,  brûlé  avec  du  sel  marin  et  de 
l’asphalte,  pour  le  mêler  ensuite  à  du  sang-dragon  et  à  de  la  colo¬ 
quinte  (1).  Sprengel  dit  aussi  qu’il  le  donnait  dans  l’hydropisie  et 
dans  la  jaunisse. 

MERCI!  RI  ALI  S  ET  LES  VÉSICATOIRES 

Archigènes,  Aetius  et  Aretéeont  parlé  de  l’emploi  des  cantharides 
à  l’extérieur  comme  agents  de  vésication,  mais  leur  usage  n’était 
pas  resté  dans  la  thérapeutique.  C’est  seulement  au  xvie  et  au 
xviie  siècles  que  la  Vésication  Cantharidienne  a  été  remise  en 
honneur  surtout  par  Mercurialis,  qui  s’en  est  servi  dans  plu¬ 
sieurs  cas  de  fièvre  putride.  Malheureusement,  le  succès  n’ayant  pas 
répondu  à  son  attente,  il  s’éleva  contre  lui  un  sentiment  de  réproba¬ 
tion  qui  le  força  de  renoncer  à  ce  moyen.  Ce  n’est  qu’un  peu  plus 
tard  à  la  fin  du  xvns  siècle,  sous  l’influence  des  travaux  de  Rivière  et 
d’Ettmuller,  confirmés  par  Lind,  que  les  vésicatoires  cantharidiens 
furent  de  nouveaux  employés  et,  à  partir  de  cet  instant,  l’Empirisme 
ayant  assez  généralement  consacré  leurs  avantages,  ils  sont  deve¬ 
nus  d’un  usage  habituel  en  médecine. 

Baglivi  est  un  de  ceux  qui  ont  le  plus  insisté  sur  les  indications 
qui  exigeaient  l’emploi  de  ce  moyen.  Dans  un  traité  spécial  sur 
l’usage  et  l’abus  des  vésicatoires,  il  a  essayé  de  montrer  (lib .  I,  p.  102) 
qu’il  ne  fallait  pas  s’en  servir  dans  les  fièvres  inflammatoires  lorsque 
la  langue  était  noire  et  sèche,  et  dans  les  fièvres  avec  tendance  à  la 
putridité  ou  à  la  gangrène.  Il  n’approuvait  leur  emploi  qu’à  la  fin 
des  inflammations,  lorsque  la  diathèse  inflammatoire  avait  presque 
disparu  et  qu’il  n’y  avait  pas  de  septicité.  C’est  encore  là  ce  que 
l’habitude  des  malades  démontre  tous  les  jours  au  médecin. 

LADY  MONTAGUE  ET  L’INOCULATION  DE  LA  PETITE  VÉROLE 

Il  serait  difficile  de  dire  à  qui  on  doit  rapporter  l’honneur  de  la 
découverte  de  l’inoculation  de  la  petite  vérole.  Est-ce  aux  Arabes, 
peuple  chez  lequel  la  petite  vérole  a,  dit-on,  pris  naissance*?  Est-ce  à 
la  Chine  (2),  où  sa  pratique  remonte  à  des  temps  si  reculés  qu’on  ne 

(1)  De  préparai.,  lib.  1,  p.  876. 

(2}  Le.  capi:aine  Dabry  ( Médecine  chez  les  Chinois ,  p.  119)  raconte  qu’au 
xe  siècle  on  crut .  que  l’inoculation  de  la  petite  vérole,  qu’on  venait  d’imaginer 
pour  le  fils  du  prince  Tchin-Sianes,  allait  fermer  pour  jamais  la  marche  de  cette 
maladie  qui  existait  là  depuis  des  siècles.  —  Ce  fut  un  enthousiasme  général  et  la 


DÉCOUVERTES  DE  l/EMPIRISME  MODERNE  541 

saurait  en  préciser  la  date?  Est-ce  aux  Indes  ou  à  la  Grèce?  Per¬ 
sonne  ne  pourraitle  dire.  Mais  ce  qui  paraît  démontré  c’est  que  l’ino¬ 
culation  était  une  pratique  de  l’Empirisme  dédaignée  des  médecins, 
et  dont  l’exercice  était  abandonné  au  vulgaire  et  à  des  femmes,  comme 
en  Arabie,  en  Géorgie,  eten  Circassie  (Aubry  de  laMotleraye,  Voyages 
en  Europe,  en  Asie  et  en  Afrique ,  la  Haye,  1727,  tome  II,  p.  98)  ; 
enCéphalonieoù  elle  se  pratiquait  en  1537  d’après  Garburi;  en  Dane¬ 
mark;  en  Allemagne;  à  Constantinople,  etc.  Cependant  il  en  est 
question  dans  les  Principes  de  V École  deSalerne  publiés  en  1100. 
Dans  les  Indes,  elle  était  pratiquée  par  les  Brames,  et  dans  quelques 
pays  de  l’Orient,  à  Mosul  par  exemple,  la  coutume  était  de  faire 
annoncer  par  le  crieur  public  qu’il  y  avait  du  virus  variolique  à 
vendre  ( Transactions  philosophiques ,  tome  LVI,  p.  140). 

L’inoculation  était  une  coutume  populaire  au  commencement 
du  xvme  siècle  chez  les  Grecs  de  Constantinople.  Pratiquée  par  de 
vieilles  femmes  âgées  qui,  en  même  temps,  se  livraient  à  des  dé¬ 
monstrations  superstitieuses  de  toute  espèce,  Timoni,  médecin  à 
Constantinople;  Pylacini,  consul  Vénitien,  à  Smyrne;  Skraggens- 
tierna,  médecin  du  roi  de  Suède,  racontent  que  là  elle  était  surtout 
pratiquée  par  une  vieille  Thessalienne  qui  en  avait  reçu  la  révélation 
de  la  Vierge  ( Extrait  des  transactions  philosophiques ,  tome  I, 
p.  327)  et  qui  se  vantait  de  l’avoir  pratiquée  quarante  mille  fois. 

Ce  n’est  qu’en  1717,  alors  que  lady  Worthly  Montague  était  am¬ 
bassadrice  à  Constantinople,  qüe  l'inoculation  variolique  semble 
sortir  des  mains  de  l’Empirisme  pour  entrer  dans  les  domaines  de  la 
science.  Cette  dame,  frappée  des  bons  résultats  de  la  méthode,  vou¬ 
lut  faire  inoculer  son  fils  par  la  vieille  Thessalienne,  mais  celle-ci 
se  servit  si  douloureusement  de  son  aiguille  rouillée  que  Maitland, 
chirurgien  de  l’ambassadeur  qui  assistait  à  l’opération,  fut  obligé  de 
la  terminer.  Le  résultat  fut  favorable,  et  alors  lady  Montague  s’em¬ 
pressa  de  le  faire  connaître  à  Londres.  En  1721,  elle  fit  inoculer 
sa  fille,  d’autres  imitèrent  son  exemple  et  la  famille  royale  autorisa 
quelques  expériences  sur  six  prisonniers  de  Newgate,  afin  de  voir  si 
on  ne  pourrait  pas  à  l’aide  de  ce  moyen  se  garantir  de  la  petite  vérole. 
Maitland  fit  l’opération  avec  succès  ;  il  inocula  ensuite  six  orphelins, 
puis  les  princesses,  et,  dit-on,  plus  de  deux  cents  autres  personnes. 

L’exemple  ainsi  donné  de  haut  ne  tarda  pas  à  porter  ses  fruits. 
Bien  que  le  clergé  considérât  l’opération  comme  immorale  et  anti- 

pralique  se  répandit  dans  tous  les  villages  de  l’Empire.  —  Mais  comme  la  petite 
vérole  continuait,  le  capitaine  Aubry  ajoute  que  le  moyen  fut  peu  à  peu  aban¬ 
donné. 


542  HISTOIRE  BE  LA  MÉDECINE 

religieuse  parce  qu’elle  empiétait  sur  les  droits  de  la  Providence, 
l’inoculation  continua  le  cours  de  ses  succès. 

Les  Chinois  la  pratiquaient  en  mettant,  après  une  préparation  de 
trois  jours  chezles  enfants,  une  croûte  humide  de  variole  dans  le  nez. 

Les  Brames  frottaient  le  bras  des  individus  avec  du  colon  trempé 
dans  le  pus  variolique  et  tenu  en  place  par  une  bande. 

Les  femmes  Arabes  se  servaient  d’une  aiguille  ordinaire  avec 
laquelle  elles  piquaient  la  peau. 

En  Géorgie,  on  employait  également  l’aiguille  qui  servait  à  piquer 
l’ombilic,  la  paume  de  la  main  droite,  la  cheville  du  pied  gauche  assez 
fortement  pour  amener  du  sang,  on  frottait  avec  du  pus  de  variolique 
et  on  couvrait  le  tout  de  feuilles  d’angélique  et  de  peau  d’agneau. 

A  Constantinople,  les  Grecs  employaient  l’inoculation  par  piqûre 
d’aiguille  et  c’est  ainsi  que  lady  Montague  préconisa  l’opération  dans 
son  pays. 

Quelques  revers,  entre  autres  la  mort  du  fils  du  comte  deSunder- 
land,  effrayèrent  le  public.  On  n’eût  voulu  que  des  succès.  La  pra¬ 
tique  se  ralentit  mais  n’en  continuapas  moins.  En  1723, 172-4, 1725, 
1726  sur  811  enfants  inoculés  à  Londres  il  n’en  périt  que  16;  —  de 
1726  à  1738,  d  après  Browne  Langrish,  sur  deux  mille  inoculés  il  n’y 
eut  que  deux  morts.  —  Malgré  ces  chiffres  encourageants,  l’inocula¬ 
tion  fut  très-vivement  combattue  d’abord  par  quelques  médecins 
sous  ce  motif  que  l’on  vit  la  variole  naturelle  se  produire  chez  des 
inoculés,  absolument  comme  après  la  vaccination  au  xixe  siècle, 
enfin  par  les  prêtres  au  nom  de  la  Providence,  et  malgré  les  réfuta¬ 
tions  du  camp  contraire,  les  préventions  nées  de  la  discussion 
empêchèrent  le  moyen  de  se  généraliser. 

En  1723,  de  la  Coste  importa  les  idées  de  l’Angleterre  en  France 
{ Montucla ,  Recueil  de  pièces  sur  l'inoculation ,  p.  140).  Elles 
furent  acceptées  par  Astruc,  Dodart,  Chirac  et  Helvétius, mais,  comme 
on  peut  le  prévoir,  elles  furent  combattues  par  le  plus  grand  nom¬ 
bre.  La  Sorbonne  elle-même  intervint  et  condamna  cette  pratique. 

En  Allemagne,  en  Suisse,  et  dans  presque  toute  l’Europe,  des  essais 
se  firent  avec  des  succès  divers  et,  pendant  20  ans,  ce  fut  une  lutte 
constante  à  laquelle  prirent  part  tous  les  médecins  renommés  de 
l’Epoque.  La  dispute  fut  très-vive,  et  des  troubles  eurent  lieu  à  Paris 
après  la  mort  de  quelques  personnes  inoculées,  ce  qui  provoqua  une 
triple  condamnation  de  la  Sorbonne,  du  Parlement  et  de  la  faculté. 
Ainsi  en  1750  la  Sorbonne  condamna  et  défendit  la  pratique  de 
1  inocidation  variolique  comme  illicite,  contraire  à  la  loi  de  Dieu. 
«  D’ailleurs,  il  faut  s’en  abstenir,  parce  que  c’est  un  crime  de  tenter 
Dieu.  Que  les  citoyens  se  gardent  donc  bien  d’imiter  les  sectateurs 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  543 

de  l’inoculation.  Si,  que  Dieu  les  en  garde  !  ils  sont  atteints  de  la 
variole,  qu’ils  se  réfugient  dans  les  bras  de  Dieu,  et  le  prient  ardem¬ 
ment.  Alors,  poussés  par  la  nécessité,  ils  iront  consulter  les  méde¬ 
cins  et  leur  demanderont  des  médicaments  que  le  Très-Haut  a  créés 
de  la  terre,  et  que  les  hommes  prudents  ne  doivent  pas  dédaigner.  » 
(Eccles.,  C.  38,V.  4.) 

Cette  pièce  est  ainsi  signée  : 

«  De  Marcilly,  Debacq.  Deliberatum  in  Sorbonâ,  16  mensis  julii, 
anno  1650.  » 

Survint  ensuite  un  arrêt  du  Parlement  en  1763  dans  lequel  on 
défendait  provisoirement  l’inoculation  jusqu’à  décision  de  la  faculté  ; 
comme  toujours,  celle-ci  se  mit  en  travers  dn  progrès  et  défendit 
également  l’inoculation. 

Malgré  ces  défenses,  l’inoculation  se  répandit  dans  toute  l’Europe, 
en  provoquant  toujours  de  vifs  débats  contradictoires;  elle  triom¬ 
phait  presque  partout  et  se  serait  généralisée,  si  une  autre  pratique 
également  empirique,  celle  de  la  vaccine  découverte  par  Jenner,  ne 
fût  venue  prendre  sa  place  dans  la  science. 

Pour  la  médecine  moderne  l’introduction  de  l’inoculation  varioli¬ 
que,  à  titre  de  préservatif  de  la  variole,  est  un  fait  empirique  dans  la 
plus  pure  acception  de  ce  mot.  Si  une  femme  intelligente  ne  l’avait 
pas  appris  dans  ses  voyages,  et  n’eût  pas  compris  ce  qu’il  y  avait 
d’important  dans  cette  pratique  populaire  de  l’Orient,  la  science 
pourrait  encore  en  ignorer  les  avantages.  Mais,  ici  comme  pour  la  dé¬ 
couverte  et  l’importation  du  quinquina,  c’est  à  une  personne  étran¬ 
gère  à  la  science  que  nous  devons  la  connaissance  d’une  des  plus 
belles  idées  de  la  thérapeutique  moderne,  savoir  :  que  l’économie 
étant  saturée  d’un  virus  devient  impropre  à  recevoir  de  nouveau  les 
effets  de  ce  même  virus,  et  que  les  inoculations  préservatives  de  la 
variole,  du  claveau,  et  de  la  péripneumonie  contagieuse  des  bêtes  à 
corne  sont  des  moyens  utiles  à  employer.  L’Empirisme  a  relevé  le 
fait  d’où  est  sorti,  par  le  travail  de  l’esprit,  la  loi  que  je  viens  d’ex¬ 
primer  et  qui  est  considérée  comme  vraie  par  tous  les  bons  clini¬ 
ciens. 

ANTOINE  DE  STOERK  ET  L’ACONIT 

Au  xviiie  siècle  en  1762,  dans  un  ouvrage  qui  s’occupait  des  pro¬ 
priétés  déjà  connues  du  datura  et  de  la  jusquiame,  Stoerk  fit  con¬ 
naître  d’après  des  expériences  sur  lui-même  les  propriétés  de  l’a¬ 
conit  en  poudre  et  en  extrait.  Bien  que  cette  plante  soit  décrite  par 
Dioscoride,  C’est  la  première  fois  qu’elle  était  employée  en  méde¬ 
cine.  Stoerk  la  considérait  comme  sudorifique  et  la  prescrivit  dans  la 


544  HISTOIRE  UE  LA.  MÉDECINE 

goutte,  dans  les  fièvres  intermittentes,  dans  les  gonflements  glan¬ 
dulaires,  dans  le  rhumatisme,  dans  la  gangrène  et  dans  les  exostoses 
vénériennes. 

Ce  médicament  est  resté  dans  la  thérapeutique  et  on  en  a  retiré 
un  principe  actif,  Yaconitine.  Il  y  a  beaucoup  à  réduire  sur  ce  que 
l’on  a  dit  des  propriétés  curatives  de  l’aconit  et  de  ses  préparations, 
mais,  si  l’on  ne  cherche  qu’un  sédatif  de  la  douleur  et  de  la  surexci¬ 
tation  nerveuse,  on  peut  l’employer. 

PARKINSON  ET  LA  DIGITALE 

On  savait  empiriquement  que  la  digitale  était  un  poison,  mais  au 
xvne  siècle  elle  n’était  pas  encore  employée  en  médecine.  —  C’est 
en  1640  que  parut  le  Theatrum  Botanicum  de  Parkinson  où  il  est 
question  de  l’emploi  qui  venait  d’être  fait  de  la  digitale  à  l’intérieur 
dans  l’épilepsie,  et  de  ses  applications  extérieures  dans  le  goitre. 

A  partir  de  ce  moment,  elle  fait  partie  intégrante  de  la  thérapeu¬ 
tique  et  l’expérience  révèle  peu  à  peu  son  action  physiologique  et 
ses  propriétés  curatives. 

En  1721,  Withering  découvre  son  action  diurétique  et  signale  ses 
avantages  contre  les  hydropisies.  Cela  fut  confirmé  en  1780  par 
Charles  Darwin,  fils  du  .célèbre  physiologiste  Erasme  Darwin, 
auquel  on  doit  la  zoonomie  ;  —  par  Jean  Warren,  1785,  qui  en  fit 
teinture  ;  —  par  Cullen  qui,  dans  sa  matière  médicale ,  indiqua  le 
premier  l’action  de  la  substance  sur  le  ralentissement  du  pouls  en 
même  temps  qu’il  attribuait  aux  vomissements  produits  une  action 
sur  le  grand  sympathique  capable  de  déterminer  l’effet  diuré¬ 
tique;  —  par  Baker;  —  par  Thilenius  ;  —  par  Brera,  qui  proposa  la 
digitale  épiglotte  comme  étant  moins  active  que  la  digitale  pourprée. 
Elle  a  été  enfin  utilisée  par  tous  les  médecins  qui  se  sont  succédé 
depuis  cette  époque. 

Elle  a  été  principalement  employée  contre  les  hydropisies  au  dé¬ 
but  (Withering)  ;  contre  l’épilepsie  (Parkinson);  contre  la  scrofule 
(Ray)  à  l’extérieur  contre  les  engorgements  squirrheux  des  ma¬ 
melles  (Richter)  ;  contre  le  goitre  ;  depuis  lors  contre  les  palpitations 
et  les  maladies  du  cœur;  contre  la  phthisie  et  l’apoplexie  pulmonaire 
(Joues  ;  Beddoes  ;  Ferrior)  ;  contre  la  fièvre  typhoïde  et  dans  tous  les 
cas  où  il  y  a  lieu  de  diminuer  la  tension  artérielle  ou  l’hypéreslhénie 
du  cœur. 

Homolleet  Quevenne  ont  tiré  de  la  digitale,  en  1836,  un  principe 
actif,  non  défini  chimiquement,  mais  fort  utile  en  thérapeutique 
parce  qu’il  représente  toutes  les  propriétés  de  la  plante.  C’est  la 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  545 

digitaline,  poudre  blanche  que  l’on  donne  à  la  dose  de  1  à  3  milli¬ 
grammes,  mais,  en  1872,  Nativelle  a  pu  faire  cristalliser  ce  produit, 
ce  qui  est  infiniment  préférable  pour  les  médecins. 

JENNER  ET  LA  VACCINE 

Jenner,  né  à  Berkeley  en  4749,  est  mort  en  1823  après  avoirréussi 
à  propager  dans  l’humanité  la  connaissance  d’un  remède  prophy¬ 
lactique  de  la  variole,  une  des  plus  redoutables  et  des  plus  graves 
maladies  de  l’espèce  humaine.  —  Il  a  été  le  vulgarisateur  de  la 
vaccine,  cette  admirable  découverte  thérapeutique  de  la  fin  du 
xvme  siècle  et,  s’il  n’a  pas  imaginé  l’opération  qui  était  déjà  pratiquée 
en  Perse,  et  aux  Indes,  connue,  mais  non  employée  dans  le  midi 
de  la  France,  où  elle  fut  communiquée  par  M.  Rabaut  au  Dr  Pew, 
ami  de  Jenner,  il  a  du  moins  l’immense  mérite  et  la  gloire  de  l’avoir 
fait  entrer  dans  la  pratique  à  l’aide  d’expériences  aussi  persévérantes 
que  multipliées.  —  En  effet,  bien  qu’elle  fût  pratiquée  en  Asie 
comme  nous  la  pratiquons  aujourd’hui  chez  nous,  la  vaccine  était  in¬ 
connue  en  Europe.  On  savait  dans  le  midi  de  la  France  que  les  filles 
occupées  à  traire  les  vaches  et  qui  avaient  gagné  la  picotte  étaient 
préservées  de  la  petite  vérole,  et  c’était  là  une  induction  faite  par 
le  vulgaire  d’après  une  expérience  de  plusieurs  siècles.  Recueillir  ce 
dit-on  populaire,  l'examiner  en  le  soumettant  à  des  expériences 
précises,  et  après  avoir  constaté  le  fait,  le  transporter  dans  la  science 
en  le  rendant  vulgaire,  voilà  les  titres  de  Jenner  à  la  reconnaissance 
de  l’histoire  (1). 

Gomme  on  le  voit,  il  n’y  a  dans  la  découverte  de  la  vaccine,  aucune 
des  circonstances  légendaires  de  hasard  qu’on  trouve  au  fond  des 
plus  anciennes  conquêtes  de  la  thérapeutique.  —  Le  génie  n’y  est 
pour  rien.  —  C’est  l’Empirisme  et  l’induction  de  tout  le  petit  monde 
des  fermières  recueillis  par  un  homme  qui  n’a  même  pas  eu  le  mérite 
de  conclure  d’un  fait  particulier  à  un  principe  général,  et  qui  s’est 
borné  à  repro  luire  avec  persévérance  ce  qu’un  de  nos  compatriotes 
lui  avait  fait  savoir  par  un  de  ses  amis.  —  On  peut  le  dire  sans 
crainte  d’être  démenti  par  personne,  ce  moyen  curatif  est  un  des 
plus  beaux  titres  de  l’Empirisme  moderne  à  la  considération  des 
savants. 

(I)  La  vaccine  se  pratique  en  inoculant  au  bras  ou  à  la  cuisse  par  deux  piqûres 
superficielles  faites  de  chaque  côté,  au  moyen  d’une  fine  lancette  à  peine  intro¬ 
duite  sous  l’épiderme,  la  sérosité  des  pustules  du  trayon  de  la  vache  atteinte  de 
cow-pox  au  5  ou  6e  jour.  —  Quelques  jours  après  il  se  développe  sur  le  sujet 
de  l’inoculation  des  pustules  semblables  à  celles  de  la  vache,  qui  sèchent  au  bout 
de  10  jours,  et  il  est  préservé  de  la  petite  vérole. 

BOUCHOT. 


33 


546 


HISTOIRE  DE  LA.  MÉDECINE 


NOUFFER  ET  LA  FOUGÈRE  MALE 

La  fougère  mâle  a  été  décrite  par  Dioscoride  et  par  Galien.  — 
Cela  est  vrai,  mais  il  est  certain  également  que  dans  la  description 
de  Dioscoride  il  n’est  pas  question  de  ses  propriétés  vermifuges. 

Cette  révélation  serait  due,  dit-on,  à  l’empirique  Nouffer  qui  ven¬ 
dit  très-cher  son  secret  à  Louis  XV,  et  depuis  lors  l’action  de  cette 
plante  contre  le  ténia  ayant  été  bien  constatée,  elle  est  restée  dans 
la  thérapeutique,. 

ODIER  ET  L’HUILE  DE  RICIN 

L’huile  de  ricin,  connue  de  Dioscoride,  n’était  employée  qu’à  l’ex- 
térienr,  et  il  en  a  été  très-longtemps  ainsi.  —  Ce  n’est  qu’en  4778 
qu’Odier,  d'après  des  renseignements  venus  de  la  Jamaïque  où  cette 
huile  était  connue  sous  le  nom  d’huile  de  Castor ,  la  fit  prendre  à 
l’intérieur  comme  purgatif.  On  la  préconisa  d’abord  contre  la  co¬ 
lique  de  plomb.  Depuis  lors,  elle  est  entrée  dans  la  thérapeutique 
comme  un  des  laxatifs  les  plus  utiles,  et  elle  y  est  restée.  —  Les 
progrès  réalisés  dans  sa  préparation,  par  simple  expression  à  froid , 
ont  rendu  son  usage  très-facile. 

DEGNER  ET  LA  RACINE  DE  SIMAROUBA 

La  racine  de  Simarouba  décrite  pour  la  première  fois  par  Degner 
nous  a  été  importée  de  la  Guyane  au  xvie  siècle.  C’était,  disait-on,  un 
faible  astringent  empiriquement  utile  dans  la  dysenterie  chronique, 
et  l’expérience  de  notre  vieux  monde  a  confirmé  celle  qui  nous  était 
venue  du.  monde  nouveau. 

LA  SERPENTAIRE  ET  LE  POLYGALA  DE  VIRGINIE 

Au  xvie  siècle  nous  vinrent  encore  deux  médicaments,  que  l’em¬ 
pirisme  du  nouveau  monde  révélait  à  l’Europe.  C’est  la  serpentaire 
et  le  polygala  de  Virginie  que  l’on  considérait  comme  des  substances 
diurétiques  et  diaphorétiques. 

tabernæmontanus  et  l’arnica 

C’est  au  xvie  que  l’on  introduisit  empiriquement  l’arnica  dans  la 
thérapeutique;  on  le  doit  à  Tabernæmontanus,  botaniste  distingué  et 
médecin  de  l’électeur  Palatin. 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  547 

Le  vulgaire  employait,  sans  savoir  où  il  l’avait  appris,  la  décoction 
de  cette  plante  contre  les  contusions,  mais  c’est  le  médecin  dont  je 
viens  de  parler  qui  en  parle  le  premier  dans  son  traité  de  botanique  ; 
il  l’avait  donné  en  infusion  dans  la  colique  hémorrhoïdale  et,  à  son 
exemple,  on  en  fit  un  assez  fréquent  usage.  —  Michel  Fehr  l’em¬ 
ploya  beaucoup  dans  les  chutes,  dans  les  fièvres  intermittentes,  dans 
la  pleurésie  rhumatismale,  dans  l’hémoptysie,  dans  l’aménorrhée, 
dans  certaines  affections  spasmodiques,  dans  le  catarrhe  pulmo¬ 
naire  chronique,  dans  les  anciennes  diarrhées  rebelles,  etc. 

C’est  un  médicament  qui  est  resté  dans  la  thérapeutique  et  dont 
l’Empirisme  a  consacré  les  vertus. 

GUILLAUME  PISON,  ADRIEN  HELVÉTIUS  ET  L’IPÉCACUANHA 

Guillaume  Pison  est  le  premier  qui  ait  fait  connaître  l’ipécacuanha 
en  Europe,  comme  étant  utile  contre  la  diarrhée  et  la  dysenterie. 
C’était  en  1648,  mais  cette  première  communication  n’eut  pas  de 
retentissement.  Il  fallut  que  le  charlatanisme  s’en  mêlât  pour  que 
la  science  y  fît  attention,  et  cherchât  à  extraire  de  ce  moyen  empi¬ 
rique,  dont  la  nature  était  inconnue  de  ceux  qui  le  vantaient,  ce  qu’il 
pouvait  avoir  de  bon  et  d’utile. 

Il  paraît,  dit  Éloy  (tome  II,  article  Helvétius),  qu’un  étudiant  en 
médecine,  Adrien  Helvétius,  et  son  maître  Afforty  donnaient  des  soins 
à  un  pharmacien  nommé  Garnier  qu’ils  guérirent.  —  Celui-ci  par 
reconnaissance  leur  offrit  un  paquet  de  plusieurs  livres  de  racines 
du  nouveau  remède  contre  la  dysenterie.  Afforty  dédaigna  le  cadeau 
et  l’abandonna  à  son  élève  qui  le  fit  prendre  à  quelques  personnes 
atteintes  de  dysenterie.  L’essai  ayant  bien  réussi,  le  remède  fut 
aussitôt  affiché  sur  les  murs  de  Paris,  mais  Helvétius  n’en  donnait 
pas  la  composition.  Sur  ces  entrefaites  le  Dauphin,  fils  de  Louis  XIV, 
eut  la  dysenterie.  On  voulait  essayer  le  nouveau  médicament,  mais 
on  n’osait  guère.  D’Aquin,  médecin  du  roi,  ne  consentit  à  s’en  servir 
qu’après  l’avoir  employé  avec  succès  à  l’Hôtel-Dieu.  Trouvant  le 
remède  utile,  il  proposa  d’en  acheter  le  secret  au  prix  de  1000  louis 
d’or,  ce  qui  fut  fait  sans  retard,  et  Helvétius  fut  en  outre  nommé 
écuyer,  conseiller  du  roi,  inspecteur  des  établissements  de  Méde¬ 
cine  de  la  Flandre  française ,  ayant  ainsi  tous  les  honneurs  que  les 
habiles  intrigants  savent  obtenir  de  l’autorité,  au  détriment  des 
hommes  de  science,  honnêtes  et  laborieux. 

Une  fois  l’ipécacuanha  entré  dans  la  science  par  la  protection  de  la 
cour,  il  n’en  est  plus  sorti.  Importé  par  l’Empirisme  ignorant,  em¬ 
ployé  par  des  médecins  qui  n’en  connaissaient  pas  les  propriétés  et 


548  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

qui  s’en  servaient  d’une  façon  empirique,  on  s’est  d’abord  préoc¬ 
cupé  des  doses  fortes  que  conseillait  Helvétius,  et  on  a  l’employé  à 
dose  moindre.  On  l’étudia  ensuite  dans  ses  différentes  espèces,  puis 
on  chercha  à  établir  quelles  étaient  ses  propriétés  physiologiques, 
et  c’est  ainsi  que  l’on  est  arrivé  peu  à  peu  à  sortir  des  premières 
voies  empiriques  où  l’on  était  engagé. 

Aujourd’hui  l’ipécacuanha  est  une  des  plus  utiles  substances  de 
la  thérapeutique  que  l’on  emploie  comme  vomitive,  comme  purga¬ 
tive  et,  selon  la  dose,  comme  expectorante. 

Elle  fait  partie  d’une  poudre  célèbre  inventée  en  1762  par  Dower, 
qui  vivait  en  Angleterre,  et  qui  l’employa  comme  antispasmodique 
et  sudorifique.  C’était  un  mélange  de  poudre  d’ipécacuanha  et  d’o¬ 
pium. 

WALTER  RALEIGH  ET  LA  POMME  DE  TERRE,  OU  SOLANUM 
TUBEROSUM 

Une  des  plus  belles  importations  de  l’Empirisme  moderne  est 
sans  contredit  celle  de  la  Pomme  de  terre,  qui  est  à  la  fois  un 
aliment  et  un  remède,  et  d’où  l’on  retire  l’amidon.  —  Pierre  Cieca 
est  le  premier  qui  nous  ait  appris  les  propriétés  alimentaires  de  ce 
tubercule  que  mangeaient  les  habitants  de  Quito  ( Chronica  de 
Piru.  Seville ,  1553).  Lopez  de  Gomara  ( Histoire  générale  des 
Indes,  1554),  Cardan  (Dererumvarietate,  1557,  lib.  I, p.  16)  en  font 
également  mention,  mais  c’est,  à  ce  que  dit  Bauhin  ( Hist .  planta- 
rum),  Sir  Walter  Raleigh  qui  l’apporta  en  Angleterre  sous  le  règne 
d’Elisabeth,  en  1586.  On  la  cultiva  aussitôt  et  son  usage  se  répandit 
peu  à  peu  en  Irlande  et  sur  le  continent.  Cependant  l’on  n’osait  pas 
trop  en  manger  crainte  de  la  lèpre  (Bauhin),  et  il  fallut  des  circons¬ 
tances  exceptionnelles  pour  amener  les  cultivateurs  français  à  se 
servir  de  ce  tubercule.  —  Parmentier,  qui  avait  pris  à  tâche  de  ré¬ 
pandre  en  France  la  culture  de  ce  précieux  tubercule,  n’y  réussissait 
qu’avec  peine ,  malgré  tout  l’appui  qu’il  recevait  de  Louis  XYI,  et 
tous  les  moyens,  dit-on,  même  la  ruse  durent  être  employés.  Là  où 
poussaient  les  pommes  de  terre,  il  faisait  afficher  défense  sous  les 
peines  les  plus  sévères  de  marauder  dans  sa  culture,  et  comme  ce 
qui  est  défendu  est  assez  habituellement  très-recherché,  on  venait 
la  nuit  voler  ses  tubercules  pour  en  tirer  par  culture  les  mêmes 
avantages  que  lui.  C’est  tout  ce  que  voulait  Parmentier.  Son  strata¬ 
gème  lui  réussit,  d  accord  avec  sa  persévérance  et  son  opiniâtreté, 
et,  à  voir  aujourd’hui  l’effrayante  consommation  qui  se  fait  de  la 
pomme  de  terre  qui  est  préférée  aux  autres  farineux,  on  ne  se  dou- 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  549 

terait  guère  qu’il  a  fallu  toute  l’énergie  morale  d’un  homme  de  bien, 
convaincu  d’être  utile  à  ses  semblables,  pour  démontrer  à  une  na¬ 
tion  intelligente  que  la  pomme  de  terre  est  un  bon  aliment  qui  ne 
renferme  aucune  qualité  nuisible.  C’est  là  un  des  plus  beaux 
triomphes  de  l’Empirisme,  et  ce  n’est  certes  pas  le  moins  utile  à 
l’humanité. 

PIERRE  CIEGA  ET  LE  MAÏS 

C’est  dans  la  Chronica  de  Pim ,  écrite  par  Pierre  Cieca  (Séville, 
1553),  que  l’on  trouve  la  première  indication  de  l’usage  alimentaire 
du  maïs  à  Quito.  On  croit  assez  généralement  que  cette  graminée  est 
originaire  de  l’Amérique.  Telle  est  l’opinion  de  Parmentier  et  de 
Humbolt.  — D’autres  au  contraire,  Linné,  Lobel,  Desplaces,  etc., 
croient  qu’elle  vient  de  l’Inde,  et  Grégori  affirme  que  le  maïs  a  été 
apporté  de  l’Inde  en  Italie  au  xme  siècle  par  les  croisés.  Mérat  et 
Delens  disent  qu’une  figure  de  cette  plante  existe  dans  les  anciens 
dessins  de  l’Encyclopédie  chinoise  de  la  Bibliothèque  impériale,  et 
de  plus  qu’on  a  trouvé  des  grains  de  cette  céréale  dans  les-hypogées 
d’Athènes. 

D’après  ces  documents  contradictoires,  il  est  difficile  d’affirmer 
que  c’est  à  la  découverte  de  l’Amérique  que  nous  devons  la  con¬ 
naissance  empirique  des  propriétés  alimentaires  du  maïs.  —  Mais 
en  supposant  que  le  maïs  fût  employé  comme  aliment  aux  Indes,  en 
Chine  et  en  Grèce  à  l’époque  où  les  navigateurs  l’ont  trouvé  en 
Amérique,  cela  prouverait  que  cette  graminée  est,  comme  le  tabac, 
originaire  de  l’Asie  et  de  l’Amérique  tout  à  la  fois. 

Néanmoins  il  paraît  que  c’est  depuis  la  notion  empirique  rapportée 
du  Nouveau-Monde,  au  xvie  siècle,  que  la  culture  du  maïs  s’est 
propagée  en  Europe.  C’est  là  un  résultat  important  à  noter,  car, 
quoi  qu’on  ait  dit,  la  farine  de  maïs  est  un  très-bon  aliment.  Sou¬ 
tenir  que  cette  alimentation  cause  la  pellagre,  comme  on  a  prétendu 
que  la  pomme  de  terre  donnait  la  lèpre,  n’est  qu’une  erreur.  Quand 
le  maïs  est  bien  cultivé,  soigneusement  recueilli  et  non  altéré  par 
des  moisissures  de  verdet,  il  ne  produit  aucune  maladie.  S’il  est 
malade,  alors  il  résulte  de  son  emploi  comme  aliment  des  accidents 
analogues  à  ceux  que  donnent  le  blé  malade,  atteint  de  verdet,  ou 
que  provoquent  la  pomme  de  terre  si  elle  est  altérée.  —  Toutes  les 
céréales  altérées  sont  dangereuses,  mais  quand  elles  sont  de  bonne 
qualité ,  aucune  n’a  d’inconvénient  pour  la  santé  de  ceux  qui  s'en 
nourrissent. 


550 


nïSTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 


DRAK.E,  HAWKINS  ET  LA  PATATE,  OU  CONVOLVULU.S  BATATAS 

Si  la  patate  que  l'on  confond  souvent  avec  la  pomme  de  terre 
n’est  pas  aussi  utile  que  cette  dernière,  ce  n’en  est  pas  moins  une 
importation  très-utile.  Drake  et  Hawkins  l'ont  trouvée  en  usage  dans 
les  îles  de  la  mer  du  Sud  et  dans  les  Canaries,  d’où  ils  l’ont  rapportée 
en  Angleterre. 

TULPIUS  ET  LE  THÉ 

Ce  sont  les  Hollandais  qui  les  premiers,  vers  le  milieu  du 
xvne  siècle,  ont  dans  leurs  voyages  appris  de  l’empirisme  Chinois  les 
propriétés  alimentaires  et  thérapeutiques  du  thé.  Mais  Tulpius  est 
le  premier  (Observ.  380)  qui  ait  parlé  de  cette  plante  avec  détails 
en  1641 .  Depuis  lors  l’usage  s’en  est  répandu  en  Hollande,  en  Angle¬ 
terre,  en  France  et  dans  toute  l’Europe. 

Pour  les  Chinois,  c’était  une  panacée  préservant  de  toutes  les 
maladies,  et  dont  l’usage  empirique  se  perd  dans  un  passé  très- 
lointain.  En  Europe  l’infusion  de  thé  est  devenue  un  aliment  dont 
on  s’explique  l’importance  par  les  effets  du  principe  azoté  de  théine 
qu’il  renferme  et  par  l’addition  de  lait  et  de  pain  beurré  qu’on  a 
coutume  de  faire.  —  C’est  aussi  un  bon  agent  thérapeutique  dans 
certains  cas  de  dyspepsie,  de  diarrhée  chronique,  de  choléra  spora¬ 
dique  ou  asiatique,  de  vertiges  stomacaux,  etc. 

L’EMPEREUR  SELIM,  BAUWOLF  ET  LE  CAFÉ 

Le  café  ou  Coffea  arabica ,  empiriquement  connu  en  Afrique,  n’a  été 
importé  en  Europe,  à  Constantinople,  qu’en  1517  par  le  sultan  Selim 
qui  venait  de  conquérir  l’Égypte  où  ses  propriétés  lui  furent  révélées. 
—  Ce  n’est  qu’en  1583  qu’un  voyageur  du  nom  de  Rauwolf  le  fit  con¬ 
naître  avec  détails  dans  la  relation  de  son  Voyage  au  Levant,  p.  102,’ 
et  en  1640  que  Prosper  Alpin  en  fit  une  description  botanique. 

Bientôt  après,  ses  qualités  alimentaires  et  thérapeutiques  étant 
mieux  connues,  on  s’en  servit  pour  l’usage  médical,  et  des  établis¬ 
sements  publics  de  consommation  s’ouvrirent  en  1645  en  Italie,  en 
1650  à  Londres,  à  Marseille  en  1671  et  à  Paris  en  1672. 

On  dit  que  Louis  XIV  est  le  premier  qui  en  ait  pris  en  France,  en 
1644.  —  Les  médecins  commencèrent  d’abord  par  dire  que  c’était 
une  substance  nuisible  à  la  santé,  mais  l’Empirisme  vulgaire  prit 
le  dessus  et.  la  gourmandise  aidant,  le  café  devint  peu  à  peu  d’un 
usage  général.  —  On  reconnut  bien  vite  ses  propriétés  exci- 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  551 

tantes,  astringentes  et  toniques.  —  D’après  Prosper  Alpin,  les  Égyp¬ 
tiens  prenaient  le  café  comme  un  emménagogue.  —  Lanzoni 
l’employait  comme  astringent  dans  les  diarrhées  opiniâtres,  Mus- 
grave  et  Pringle  le  donnaient  comme  stimulant  dans  l’asthme;  on 
l’a  donné  dans  la  migraine,  enfin  il  est  devenu  un  aliment  et  un 
digestif  qui  mérite  d’être  employé  en  raison  du  principe  azoté  de 
caféine  qu’il  contient  en  assez  grande  proportion. 

Le  café,  plus  prompt  et  plus  facile  à  préparer  partout  que  le  bouil¬ 
lon  et  la  soupe,  sert  maintenant  avec  du  pain  à  faire  le  premier  repas 
des  troupes  en  campagne,  et  il  paraît  que  cela  leur  réussit  très -bien. 

LE  CACAO  ET  LE  CHOCOLAT 

Qui  nous  a  fait  connaître  les  propriétés  alimentaires  de  la  pâte  que 
l’on  prépare  avec  le  cacao  ?  —  Il  est  impossible  de  le  dire.  —  Les 
navigateurs  ne  les  ont  apprises  qu’à  leur  arrivée  dans  le  nouveau 
monde,  mais  personne  en  particulier  n’a  le  mérite  de  leur  découverte. 
L’importation  de  ces  graines  en  Europe  est  un  des  résultats  de  la 
découverte  de  l’Amérique.  En  abordant  au  Mexique,  en  1520,  on  a 
vu  que  cette  semence  préparée  d’une  certaine  façon,  était  empirique¬ 
ment  la  nourriture  habituelle  des  habitants  du  pays,  et  l’on  s’est  em¬ 
pressé,  après  avoir  reconnu  l’importance  de  cet  aliment,  d’acclimater 
l’arbre  d'où  il  sort  aux  Antilles,  àl’île  de  France,  à  l’île  Bourbon,  etc. 
—  L’ouvrage  de  Gardenas  del  chocolaté ,  publié  en  1609,  est  le  pre¬ 
mier  qu’on  ait  publié  sur  cet  aliment  devenu  presque  une  nécessité. 
D’acosta  est  le  premier  qui  l’ait  cultivé  à  la' Guadeloupe  en  1664  et 
depuis  lors  chacun  a  profité  de  la  découverte  comme  il  lui  convenait. 

Les  indigènes  prenaient  le  fruit  énorme  contenant  les  semences  du 
cacaotier  et  le  plaçaient  en  terre  pendant  40  jours  pour  faire  tom¬ 
ber  le  péricarpe  et  mourir  le  germe.  C’est  ce  qu’ils  appelaient  ter¬ 
rer  le  cacao.  Cela  fait,  ils  faisaient  sécher  les  amandes  et  les  triaient 
pour  en  former  des  qualités  différentes. 

Pour  s’en  servir  on  les  mettait  en  poudre  après  les  avoir  fait 
griller  légèrement  et  on  les  faisait  bouillir  avec  du  sucre  pour  avoir 
la  boisson  réparatrice  que  l’on  connaît. 

Plus  tard,  cette  poudre,  avec  du  sucre  et  des  aromates,  a  servi  à 
faire  une  pâte  sèche  facile  à  conserver  qui  est  le  chocolat. 

NICOT  ET  LE  TABAC 

Bien  que  ce  soit  Nicot,  ambassadeur  de  France  en  Portugal,  qui 
ait  le  premier  en  1558  fait  connaître  le  tabac  ( Nicotiana  tabacum), 
plante  de  la  famille  des  solanées  d’où  l’on  a  retiré  la  nicotine ,  il 


552  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

paraît  que  ce  végétal  était  connu  en  Orient.  Ainsi  Chardin,  dans  son 
Voyage  en  Perse ,  1660,  dit  que  le  tabac  y  était  connu  depuis  400 
ans,  et  Murray,  Liébault  ont  confirmé  cette  assertion. 

Quoi  qu’il  en  soit,  c’est  Nicot  qui  a  fait  connaître  le  tabac  en  Eu¬ 
rope,  à  la  reine  Catherine  de  Médicis,  d’où  les  noms  d ’herbe  de  l’am¬ 
bassadeur ,  et  d’herbe  à  la  reine  qui  lui  ont  été  donnés.  Il  avait 
été  importé  du  Mexique  à  Lisbonne  par  les  Espagnols  qui  le  dé¬ 
couvrirent  en  1520  à  Tabaco,  et  qui  nous  apprirent  ce  fait  d’empi¬ 
risme  populaire  que  les  prêtres  du  Mexique  en  respiraient  la  fumée 
pour  s’étourdir  et  se  donner  une  sorte  d’inspiration  délirante  avant 
de  se  livrer  aux  rites  de  leur  religion.  D’une  autre  part,  comme  les 
sauvages  le  fumaient  dans  un  vase  ou  pipe  appellée  petun,  on  les  a 
imités  et  peu  à  peu  est  venue  l’habitude  de  fumer,  souvent  si  fu¬ 
neste  aux  individus  et  si  profitable  aux  gouvernements  qui  prélèvent 
chaque  année  sur  cette  passion  plusieurs  millions  d’impôt. 

L’Usage  du  tabac  en  poudre  à  priser  par  les  narines  est  tout  eu¬ 
ropéen  et  paraît  être  la  conséquence  de  quelque  prescription  médi¬ 
cale  destinée  à  combatre  la  migraine  ou  la  tendance  au  sommeil. 
C’est  encore  là  une  pratique  d’Empirisme  sur  laquelle  on  n’a  que 
des  données  fort  incertaines. 

De  l’Empirisme  américain  qui  nous  a  fait  connaître  les  propriétés 
narcotiques  et  stupéfiantes  de  la  fumée  de  tabac  est  né  l’Empirisme 
européen  relatif  aux  effets  de  cette  plante.  Après  l’avoir  fumé, 
mâché  et  prisé  par  les  narines  à  titre  d’agrément  et  de  passe- 
temps,  on  l’a  employé  en  médecine  :  localement  contre  les  dou¬ 
leurs,  contre  la  gale  et  la  teigne,  contre  les  bubons,  et  les  engorge¬ 
ment  glanduleux,  contre  la  rétention  d’urine,  le  rétrécissement 
spasmodique  de  l’urètre,  la  colique  de  plomb,  etc.;  à  l’intérieur  par 
la  bouche  ou  par  l’anus  contre  les  vers,  certaines  paralysies,  la  cons¬ 
tipation,  la  hernie  étranglée,  etc.  Mais,  comme  le  tabac  est  un  violent 
poison  il  est  résulté  de  son  emploi  à  l’intérieur,  en  lavement  et  sur 
la  peau,  des  phénomènes  d’empoisonnement  si  fâcheux  qu’on  ne 
doit  s’en  servir  qu’avec  prudence  et  à  doses  modérées.  La  mort  en 
a  été  quelquefois  la  conséquence. 

Aujourd’hui  le  tabac  s’emploie  surtout  comme  distraction.  On  le 
fume  dans  la  pipe,  en  cigares  et  en  cigarettes,  mais  si  quelques 
personnes  n’en  éprouvent  aucun  dommage,  il  en  est  d’autres,  surtout 
ceux  qui  en  abusent,  qui  s’empoisonnent  lentement,  s’enlèvent  l’ap¬ 
pétit,  se  troublent  le  cerveau  et  s’abêtissent,  se  paralysent  et  perdent 
entièrement  la  raison.  En  somme,  si  le  tabac  rapporte  aux  gouverne¬ 
ment  qui  l’exploitent  des  sommes  d’argent  considérables,  il  est  très 
souvent  préjudiciable  à  l’humanité. 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  553 

BAUMES  DU  PÉROU,  DE  COPAHU 

Ces  baumes  furent  importés  du  nouveau-monde,  le  premier  en 
1580  par  Monard,  et  l’autre  du  Brésil  en  1648,  par  Margraf  et  Pisan, 
qui  indiquèrent  l’usage  empirique  que  l’on  en  faisait  en  raison  de 
leurs  propriétés  anti-catarrhales,  ce  qui  conduisit  peu  à  peu  les  mé¬ 
decins  à  en  faire  un  usage  général  dans  les  flux  muqueux. 

LA  CASCARILLE 

Cette  écorce  fut  importée  des  îles  de  Bahama  en  1754  et  ce  furent 
les  médecins  allemands  qui  l’employèrent  les  premiers  ;  on  l’a  mise 
en  usage  contre  la  dysenterie  et  les  fièvres  intermittentes. 

JACKSON  ET  L’ANESTHÉSIE  PAR  L’ÉTHER,  PAR  LE  CHLOROFORME 
ET  LES  AUTRES  ANESTHÉSIQUES. 

Les  anciens  n’avaient  d’autre  moyen  de  calmer  la  douleur  que 
les  narcotiques,  à  l’intérieur  particulièrement  le  mandragore  et  les 
applications  locales  de  pierre  de  Memphis  ou  marbre  du  Caire 
réduit  en  poudre  appliquée  en  Uniment  avec  du  vinaigre  sur  les 
parties  qu’on  voulait  couper  ou  cautériser.  (Pline;  Dioscoride.) 
Quant  à  la  mandragore,  le  même  Pline  dit  qu’en  prenant  le  suc 
épaissi  des  baies  de  cette  plante  on  s’engourdit  contre  la  douleur 
des  opérations,  et  Dioscoride  ainsi  que  son  commentateur  Matthiole 
en  disent  autant  :  «  Il  en  est,  dit  Dioscoride ,  qui  font  cuire  la  ra- 
«  cine  de  mandragore  avec  du  vin  jusqu’à  réduction  à  un  tiers. 
«  Après  avoir  laissé  clarifier  la  décoction,  ils  la  conservent  et  en 
«  administrent  un  verre  pour  faire  dormir  ou  amortir  une  douleur 
«  véhémente,  ou  bien  avant  de  cautériser  ou  de  couper  un  membre 
«  afin  d’éviter  qu’on  n’en  sente  la  douleur.  Il  existe  une  autre 
«  espèce  de  mandragore  appelée  morion.  On  dit  qu’en  mangeant  un 
«  drachme  de  cette  racine,  mélangée  avec  des  aliments  ou  de  toute 
«  autre  manière,  l’homme  perd  la  sensation  et  demeure  endormi 
«  pendant  trois  ou  quatre  heures;  les  médecins  s’en  servent  quand 
«  il  s’agit  de  couper  ou  de  cautériser  un  membre.  » 

D’autres  narcotiques  furent  employés  dans  le  même  but  pendant 
le  moyen  âge,  mais  il  n’en  est  rien  resté  dans  la  pratique  et  c’est 
au  xix6  siècle  que  reviendra  l’honneur  d’avoir  découvert  les  moyens 
de  supprimer  la  douleur. 

Dans  ses  recherches  à  Yinstitution  pneumatique  du  docteur 
Beddoes,  où  on  essayait  de  traiter  les  maladies  au  moyen  des  inhala- 


554  HISTOIRE  DE  LA  MÉDECINE 

lions  gazeuses,  H.  Davy  avait  découvert  par  hasard  les  propriétés 
hilarantes ,  excitantes  et  anesthésiques  du  gaz  protoxyde  d’azote ,  et 
il  le  considéra  comme  pouvant  être  utilisé  en  chirurgie  pour  faire 
les  opérations  sans  douleur.  ( Recherches  sur  l'oxyde  nitreux , 
p.  556.)  Mais,  cette  découverte  passa  inaperçue.  Il  en  résulta  seule¬ 
ment  ce  fait  que  les  inhalations  gazeuses  pouvaient  être  utilisées  en 
médecine,  et  c’est  de  cette  façon  qu’on  a  employé  souvent  l’éther 
comme  antispasmodique.  Tout  le  monde  s’en  est  servi,  on  a  fait  des 
milliers  d’expériences,  mais,  il  est  si  difficile  de  savoir  observer 
dans  ce  but  que  ceux-mèmes  qui  se  réunissaient  pour  respirer  de 
l’éther  en  compagnie,  pour  leur  agrément,  ne  purent  pas  voir  quels 
étaient  les  effets  anesthésiques  de  cette  substance.  On  tournait  au¬ 
tour  de  la  découverte  et  c’est  encore  le  hasard  qui  se  chargea  de  la 
réaliser  par  les  mains  privilégiées  du  docteur  Jackson. 

Ce  médecin,  qui  avait  passé  quelques  années  à  Paris  et  à  Vienne 
où  il  avait  étudié  la  chimie,  connaissait  les  expériences  de  H.  Davy 
sur  le  gaz  hilariant,  celles  de  Wels  qui  avait  voulu  tirer  parti  de  ce 
gaz  pour  produire  une  anesthésie  commode  à  employer  dans  les 
opérations ,  et  enfin  celles  qu’on  avait  faites  sur  l’ivressse  des  va¬ 
peurs  d’éther.  Un  jour  qu’il  était  enrhumé  et  fort  gêné  par  la  toux, 
il  voulut  se  soulager  en  respirant  de  l’éther,  et,  comme  il  prolongea 
un  peu  trop  les  inhalations,  il  ressentit  quelques  effets  d’insensibi¬ 
lité.  De  ce  hasard,  est  sortie  la  découverte  de  Y  Ethérisation.  En 
effet,  instruit  par  ce  fait,  il  recommença  l’expérience  dans  des  con¬ 
ditions  convenables ,  bien  installé  dans  une  berceuse,  et  il  s’aperçut 
que  les  propriétés  stupéfiantes  de  l’éther  étant  bien  réelles  on  pour¬ 
rait  les  utiliser  pour  opérer  un  malade  sans  produire  aucune  dou¬ 
leur.  C’était  en  4842,  mais  soit  indolence,  soit  insuffisance,  Jackson 
garda  pour  lui  le  résultat  de  ses  expériences  pendant  quatre  ans,  et 
c’est  en  4846  qu'il  conseilla  l’inspiration  d’éther  à  un  de  ses  élèves 
qui  voulait  se  faire  arracher  unè  dent.  L’élève  n’en  fit  rien,  mais 
six  mois  après  Jackson  trouva  un  expérimentateur  plus  résolu  dans 
un  dentiste  ignorant  nommé  Morton,  qui  ne  connaissait  pas  même 
le  nom  de  l’éther  et  à  qui  on  en  montra  pour  la  première  fois.  Mor¬ 
ton,  après  avoir  essayé  les  inhalations  sur  lui-même,  les  employa  le 
soir  même  sur  un  de  ses  clients  et  lui  arracha  une  dent  sans  dou¬ 
leur,  puis  après  avoir  rendu  compte  du  résultat  à  Jackson,  il  alla  de  sa 
part  engager  le  docteur  Warren,  chirurgien  de  l’hôpital  général  de 
Boston,  à  employer  l'éther  pour  faire  une  grande  opération  chirur¬ 
gicale.  Un  rendez-vous  fut  pris  par  Morton  en  cachette  de  Jackson, 
qui  fut  ainsi  seul  à  faire  publiquement  l’éthérisation  pendant  la¬ 
quelle  on  fit  sans  douleur  la  première  opération  sérieuse.  Le  succès 


DÉCOUVERTES  DE  L’EMPIRISME  MODERNE  555 

de  ce  merveilleux  essai  public  se  répandit  rapidement,  et  de  nom¬ 
breuses  expériences  l’ayant  confirmé,  l’anesthésie  produite  par  l’é¬ 
ther  tomba  aussitôt  dans  le  domaine  public,  malgré  la  tentative  des 
inventeurs  de  monopoliser  à  leur  profit  par  un  brevet  ce  droit  d’ap¬ 
pliquer  l’éther  ou  d’autoriser  les  autres  médecins  à  l’employer. 

Quoi  qu’il  en  soit,  c’est  au  hasard  qu’il  faut  attribuer  la  décou¬ 
verte  de  l’éthérisation,  mais  c’est  au  docteur  Jackson  qu’il  faut  rap¬ 
porter  l’honneur  de  sa  divulgation  et  de  sa  vulgarisation  par  les  es¬ 
sais  qu’il  en  a  fait  faire  sur  autrui.  Depuis  lors,  les  expériences  se 
sont  multipliées  et,  guidés  par  l’analogie,  les  médecins  n’ont  pas  tardé 
à  découvrir  d’autres  vapeurs  anesthésiques  pouvant  être  substituées  à 
l’éther  avec  avantage.  Parmi  ces  vapeurs,  il  faut  citer  celles  du  chlo¬ 
roforme  que  M.Flourens  a  fait  connaître  par  ses  expériences  sur  les 
animaux,  que  M.  Simpson  a  pour  la  première  fois  un  peu  plus  tard 
employée  chez  l’homme  et  qui  sont  maintenant  universellement  em¬ 
ployées  parles  chirurgiens.  Ainsi  va  l’humanité;  une  génération 
pousse  l’autre,  et  la  découverte  du  jour  fait  oublier  celle  de  la  veille. 
Quelques  mois  ont  suffi  pour  anéantir  le  triomphe  de  l’éthérisation, 
puis  est  venu  celui  de  l’anesthésie  du  chloroforme,  et  l’éther  a  dis¬ 
paru  de  la  scène  du  monde  chirurgical.  Mais,  si  l’éthérisation  est 
oubliée,  le  nom  de  Jackson  ne  le  sera  pas. 


FIN  DU  TOME  PREMIER 


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TABLE  DES  MATIÈRES 


Histoire  des  doctrines  médicales.  . .  1 

Prologue  sur  l’importance  d’une  histoire  philosophique  de  la  médecine  .  .  .  1 

L’Histoire  de  la  médecine  peut  être  faite  d’une  façon  chronologique,  phi¬ 
lologique  ou  doctrinale . .  2 

Division  des  doctrine  médicales  :  1°  le  mysticisme,  et  la  Théurgie  médicale  ; 

2°  le  naturisme,  jadis  appelé  dogmatisme,  comprenant  le  Pneumatisme, 
YArchéisme,  l’Animisme,  le  Vitalisme  et  le  Séminalisme;  3°  I’empi- 


risme;  4°  I’humorisme  et  la  Chimiâtrie;  5°  le  Solidisme  :  6°  le  métho¬ 
disme  ;  7°  PIatro-mécanisme  ;  8°  Panatomisme,  comprenant,  dans  ses 
applications  ,  Y  Anatomie  et  la  Chirurgie ,  Y  Anatomie  ‘pathologique,  la 
Physiologie,  le  Céllularisme  et  l’ Histologie  ;  le  Transformisme  ;  YOrgano- 
graphie  moderne  et  l’Organicisme ;  et  9°  Téclectisme .  4 

LIVRE  PREMIER 


Du  Mysticisme  médical  et  de  la  Théurgie. 


Chapitre  premier.  —  Du  Mysticisme  médical,  de  la  Théurgie  et  de  la  ma¬ 
gie  dans  l’antiquité.  . . 

Du  mysticisme  médical  chez  les  sauvages . . 

Du  mysticisme  médical  chez  les  Chaldéens,  chez  les  Perses  et  chez  les 

Egyptiens.  . . . . 

Du  mysticisme  et  de  la  théurgie  en  Grèce . . 

De  la  médecine  dans  les  temples  grecs . 

De  la  théurgie  médicale  dans  la  Rome  païenne . . 

De  la  théurgie,  de  la  démonomanie  et  de  la  .  sorcellerie  dans  les  Gaules  au 

moyen-âge  et  jusque  dans  les  temps  modernes . 

Des  convulsionnaires  de  saint  Médard.  . . .  •  • 

Magnétisme  animal.  Gessner,  Mesmer  et  Cagliostro . 

De  l’homœopathie.  . . 

Du  somnambulisme  artificiel,  du  spiritisme  et  des  médiums . 

De  Yhynoptisme  ou  magnétisme  sans  le  savoir  . . 

Du  mysticisme  médical  en  Amérique  au  xixe  siècle  . . 

Chapitre  II.  —  De  l’origine  démoniaque  attribuée  aux  maladies  nerveuses 


10 

10 

11 

14 

15 
18 

18 

22 

24 

27 

31 

32 
36 


Disparition  des  maladies  attribuées  à  la  possession. 


41 


558  table  des  matières 

Chapitre  III.  —  Du  Mysticisme  et  de  h  Théurgie  dans  leurs  rapports  avec 

l’étiologie  et  la  thérapeutique . 

Des  songes . ; . 

De  l’imaginatton  dans  la  production  des  maladies . . 

De  l’imitation  dans  ses  rapports  avec  la  production  et  la  guérison  des  ma¬ 
ladies . . .  . . 

Conclusions  et  appréciation  du  mysticisme  médical . 

LIVRE  II 


Du  naturisme  médical. 

Chapitre  premier.  —  Circonstances  qui  ont  précédé  l’apparition  du  Natu¬ 
risme  médical. . . 

Chapitre  II.  —  Apparition  du  Naturisme  avec  Hippocrate . 

Base  de  la  doctrine  du  naturisme.  . . . 

1°  De  la  nature  médicatrice . . . 

2°  Des  sympathies . . 1 . 

3°  Des  crises  et  des  jours  critiques. . 

4°  De. la  révulsion.  . . . 

Chapitre  III.  —  Transformation  du  Naturisme  par  Athénée,  Paracelse,  Van 
Helmoiit,  Stahl,  Grimaud,  Bordeu,  Barthez  et  Bouchut . 


61 

72 

74 

74 

81 

88 

95 


102 


LIVRE  III  (première  partie) 

Des  Naturistes. 


Chapitre  premier.  —  Hippocrate  . . 106 

1°  Moralité  professionnelle  d’Hippocrate.  —  Dignité  de  la  médecine.  — 
Devoirs  du  médecin.  — Serment  d’Hippocrate.  ..........  109 

2°  Du  secret  médical  depuis  les  temps -anciens  jusqu’à  nos  jours,  et  de  la 

loi  française  sur  le  secret  professionnel.  .  .  . . .  114 

3»  Philosophie  d’Hippocrare.  —  Union  de  la  médéeine  et  de  la  philosophie. 

—  De  la  nature  de  l’homme.  —  Hippocrate  croyait  à.  l’action  curative 
de  la  nature,  aux  crises,  aux  sympathies  et  à  la  révulsion.  .....  118 
4°  Etiologie  d’Hippocrate.  —  Influeuce  de  l’âge,  des  habitudes,  de  l’exer¬ 
cice,  de  l’hérédité,  de  l’air,  des  eaux,  des  lieux,  des  aliments,  des  sai¬ 
sons,  des  climats,  etc.  .  ..  .  .  . . .  125 

5°  Nosologie  d’Hippocrate . .  .  . . .  .  134 

6°  Pronostic  d’Hippocrate  basé  sur  Tétude  du  visage,  des  yeux,,  du  dé¬ 
cubitus,  du  délire,  de  la  respiration,  des  excréments  et  des  urines,  des 

vomissements,  des  sueurs,  du  pouls,,  etc..  _  . . .  136 

7°  Hygiène  d'Hippocrate.  —  Influence  des  viandes,  des  légumes,  des 
boissons,  de  l’exercice,  de  la  gymnastique,  du  sommeil,  de  l’air,  etc., 


8°  Thérapeutique  d’Hippocrate  comprenant  le  régime  des  maladies  aigües 
et  chroniques,  la  purgation,  la  saignée  et  les  ventouses,  les  diurétiques 
et  les  sudorifiques . . 


TABLE  DES  MATIÈRES  559 

9°  De  la  spécificité  dans  la  thérapeutique  d’Hippocrate . ,149 

10°  De  la  chirurgie  d’Hippocrate.  —  Tubage  du  larynx  dans  l’esquinancie. 

—  Insufflation  de  l’intestin  dans  l’iléus.  . .  150 

Injection,  des  bronches  dans  les  maladies  dû  poumon.  —  Cautérisation. 

—  Trépan.  —  Empyème.  —  Paracentèse.  —  Trichiasis.  —  Appareils 

de  fracture.  —  Opération  de  la  taille,  etc..  ,  . . 151 

11°  Des  aphorismes  d’Hippocrate  ......  . .  153 

Chapitre  II.  —  Transformation  du  Naturisme  Hippocratique. . 155 

Le  P neumonisme  remplace  le  rôle  bienfaisant  de  la  nature  par  l’influence 

d’un  cinquième  élément  dit  pneuma.  .  . . .  155 

Athénée  est  l’auteur  du  Pneumatisme . . 156 

Agathinus  de  Sparte,  disciple  d' Athénée. . 160 

Hérodote,  disciple  d’ Athénée . 160 

Magnus,  disciple  d’ Athénée.  . .  161 

Archigène,  disciple  d’ Athénée.  . .  161 

Arêtée  est  le  principal  écrivain  de  la  secte  pneumatique.  —  Analyse  de  ses 

ouvrages . 162 

Disparition  et  oubli  du  Pneumatisme.  .  .  .  . . .  .  .  .  167 

Chapitre  III.  —  Etude  sur  Galien  . . 168 

Galien  revient  au  Naturisme  d’Hippocrate  et  ne  doit  pas  être  considéré 

comme  un  éclectique . . 169 

Principe  de  Galien  sur  l’alliance  de  la  philosophie  et  de  la  médecine  .  171 

Dignité  de  la  médecine  et  devoirs  du  médecin  .  . . .  .  172 

De  la  nature  de  l’homme.  .  .  ,  .  ,  .  .  .  .  . . .  178 

1°  Anatomie  de  Galien.  . . . .  .  182 

2°  Physiologie  de  Galien . . . .  .  187 

Physiologie  de  la  digestion . . .  192 

Physiologie  du  foie . 193 

Physiologie  de  la  rate . 194 

Physiologie  des  reins.  .  .  .  . . 195 

Physiologie  de  la  respiration  et  de  la  circulation.  . . .  .  195 

Physiologie  du  pouls . .' . . 197 

Physiologie  de  la  voix . .  •  198 

Physiologie  du  cerveau  et  des  nerfs . 199 

Physiologie  de  la  génération . 201 

Physiologie  des  humeurs  . . . . -  204 

Physiologie  des  esprits  et  des  forces . . 204 

.  Des  forces  et  du  rôle  qu’elles  jouent  dans  l’économie . 206 

3°  Pathologie  de  Galien.  . . 208 

Des  symptômes,  dans  les  maladies . 213 

De  la  marche  et  de  la  terminaison  des  maladies.  .  .  .  '. . 214 

Pyrétologie  de  Galien . 218 

De  l’inflammation . 220 

Analyse  du  livre  intitulé  :  De  locis  affectis . .  .  221 

4“  Thérapeutique  de  Galien . 228 

Chapitre  IV.  —  Oribase  et  analyse  de  ses  œuvres . 232 

Chapitre  V.  —  Aétius  238 


560  TABLE  DES  MATIÈRES 

Chapitre  VI  —  Alexandre  de  Tralles . 239 

Chapitre  VII.  —  Paul  d’Egine . . 242 

Chapitre  VIII.  —  Rhazès  et  les  Arabes . .  .  243 

Au  naturisme  Hippocratique  dégénéré  vient  se  réunir  la  polypharmacie 

orientale  des  Arabes.  . . 24S 

Analyse  des  œuvres  de  Rhazès. .  . . 245 

Le  livre  intitulé  :  Des  qualités  nécessaires  dans  le  médecin  que  Von  choisit 

pour  se  confier  entièrement  à  sa  conduite . .  247 

Des  imposteurs  ou  charlatans.  .  .  . . 248 

Analyse  du  Traité  de  la  petite  vérole  et  de  la  rougeole . .  250 

Chapitre  IX.  —  Haly-Abbas . 253 

Chapitré  X.  —  Avicenne.  . . 253 

Analyse  du  livre  d’Avicenne  appelé  :  Canon. . . 254 

De  la  variole.  . . 255 

Des  morbillies . 255 

Chapitre  XI.  —  Albucasis . 256 

Chapitre  XII.  —  Avenzoar . 258 

Chapitre  XIII.  —  Averrhoes . .  . . 259 

Chapitre  XlV.  —  Actuarius.  . . .  259 

Chapitre  XV.  —  L’école  de  Salerne  et  Jean  le  Milanais,  Romuald,  Agilde,  etc.  261 
Extraits  des  aphorismes  de  l’école  de  Salerne  sur  la  santé,  sur  l’air,  sur  le 
boire  et  le  manger,  sur  le  sommeil,  sur  la  saignée,  sur  la  petite  vérole.  262 

Chapitre  XVI.  —  Etude  sur  Paracelse. . '  ...  .  265 

Nouvelle  transformation  du  Naturisme  . . 266 

Des  influences  morbifiques . 268 

Influence  astrale  :  Ens  astrale . .  . . '  268 

Influence  du  mauvais  régime  :  Ens  venini.  . . .  269 

Influence  naturelle  :  Ens  naturale . 269 

Influence  des  esprits  :  Ens  spiritale .................  270 

Influence  de  la  divinité  :  Ens  Dei.  . . 271 

De  la  nature  de  l’homme  :  le  corps,  l’âme  corporelle  et  l’âme  intelligente 

et  immortelle . 271 

Constitution  des  corps  de  la  nature . 272 

Du  principe  actif  des  substances  employées  en  médecine  et  de  leur  quin¬ 
tessence  ou  arcanes ,  ce  qu’on  appelle  aujourd’hui  les  alcaloïdes.  .  .  ,  274 
De  la  spécificité  nosogénique  ët  thérapeutique  formellement  indiquées  dans 

Paracelse . 276 

Thérapeutique  de  Paracelse  . . 281 

Chapitre  XVII.  —  Etude  sur  Van  Helmont  et  sur  VArchéisme  .....  284 

Sa  philosophie  expérimentale . ' . _  285 

La  nature  de  l’homme  réside  dans  l’âme,  l’arcbée  et  le  corps.  ...  !  !  286 

Constitution  intime  dçs  corps . . *  287 

Des  ferments  comme  force  spécifique  des  êtres  sous  la  direction  de  l’archée.  290 
Nouvelle  théorie  de  la  digestion .  ’  29g 


table  des  matières 


561 


Nature  des  maladies . .  297 

Des  sympathies . 299 

Thérapeutique  de  Van  Helmont  fondée  sur  la  recherche  de  la  spécificité 
des  principes  actifs  contenus  dans  les  corps  de  la  nature,  i . 299 

Chapitre  XVIII.  Etude  sur  Stahl  et  sur  V Animisme.  —  L’Animisme  n’est 

qu’un  naturiste  transformé . . .  301 

Prologue  sur  la  philosophie  d’Hippocrate . 303 

De  la  nécessité  d’éloigner  de  la  doctrine  médicale  ce  qui  lui  est  étranger.  .  304 

Des  différences  entre  le  mécanisme  et  l’organisme . . 308 

De  la  distinction  à  établir  entre  lë  mixte  et  le  vivant  du  corps  humain.  .  .  311 

De  la  vraie  théorie  médicale.  .  . . ;...... . 313 

De  la  vie  et  de  la  santé . .  314 

Des  tempéraments . 314 

Du  tempérament  sanguin . 313 

Du  tempérament  bilieux . . .  315 

Du  tempérament  phlegmaüque . 316 

Du  tempérament  mélancolique.  .  . . . .  .  .  316 

De  l’influence  de  l’air . 320 

De  l’influence  des  aliments  et  des  boissons . 321 

De  l’influence  du  mouvement  et  du  repos . .  .  321 

De  l’influence  des  sécrétions . 321 

De  l’influence  du  sommeil . .  .  .  321 

De  l’influence  des  affections  de  l’âme,  ........... . 322 

De  la  souffrance  en  général.  . . 326 

§  I"  Des  hémorrhagies.  .  .  .  .  .  ,  . . . .  .  327 

Des  hémorrhagies  nasales . 328 

De  l’hémoptysie.  . . 329 

De  l’hématémèse.  329 

Du  flux  hémorroïdal . 329 

De  l'hématurie . 329 

Des  hémorrhagies  utérines .  .  .  .  .  .  .' .  .  .  .  .  .  ..  .  ...  330 

Des  lochies  ou  lochiorrhée . 330 

Des  hémorrhagies  passives . 331 

§  II.  Des  congestions  sanguines . 331- 

1°  Des  congestions  sanguines  hémorrhagiques . 332 

2°  Du  rhumatisme. . 332 

3°  Dé  l’inflammation.  . . 332 

Des  douleurs . 332 

Des  mouvements  insolites  qui  se  produisent  dans  le  corps.  ....  333 

Du  mouvement  tonique  et  de  ses  variations . 333 

§  III.  Des  fièvres . ^  .  334 

§  IV.  Pathologie  très-spéciale  de  là  phthisie . 336 

Du  mal  hypochondriaque  ét  des  héinorrhoïdes . 336 

§  V.  Dè  la  veine  porte  et  du  mal  hypochondriaco,-spléhético,-suffoea- 

tivo,-hÿstérico,-hémorrhoïdairè  qui  s’y  rattache . 339 

Appréciation  des  doctrines  de  Stahl . 340 


ÏOUCIILT 


36 


562 


TABLE  DES  MATIÈRES 


LIVRE  III  (seconde  partie) 

Du  Vitalisme. 

Définition  du  Vitalisme . .  . . 

Le  vitalisme  n’est  qu’une  métamorphose  de  l’animisme . .  345 

Du  Vitalisme  et  des  vitalistes. . 346 

Chapitre  I.  —  Sydenham . 347 

Des  maladies  aiguës. . . 348 

Traité  de  la  goutte . 334 

De  l’affection  hystérique . 352 

Dé  la  dysenterie . 333 

Chapitre  TI.  —  Bordeu . 333 

Philosophie  médicale  de  Bordeu . . 354 

Extrait  des  maladies  chroniques  . . . .  355 

Recherches  sur  les  glandes . 363 

Mémoire  sur  les  crises . 363 

Recherches  sur  le  pouls . 364 

Mémoire  sur  les  écrouelles . 365 

Recherches  sur  l’Histoire  de  la  médecine . . 366 

Chapitre  III.  —  Barthez . . 363 

Comment  la  doctrine  du  principe  vital  a  succédé  à  l’Animisme . 369 

Du  principe  vital  selon  le  professeur  Fizes . 370 

Barthez  adopte  l’idée  d’un  principe  vital  distinct  et  de  l’âme  pensante  pour 

expliquer  les  mouvements  de  la  vie . . . 371 

Le  principe  vital  métaphysique  tient  sous  sa  dépendance  1°  les  forces  mus¬ 
culaires  et  toniques,  2°  les  forces  vitales,  3°  la  chaleur  vitale,  4°  les 

sympathies . .  372 

Réfutation  de  cette  doctrine  par  Cuvier.' . .  373 

De  l’agent  vital  distinct  de  l’organisation . 375 

Nosologie  de  Barthez . 376 

Thérapeutique  de  Barthez . 377 

Chapitre  IV .  —  Bouchut  et  le  Vitalisme  séminal  ou  Séminalisme .  .  .  .  .  378 

Nature  de  l’homme . 379 

De  l’agent  vital . .  .  .  . . 382 

L’agent  vital  est  le  principe  de  la  sensibilité  inconsciente  ou  impressibilifé 

des  molécules  vivantes . 383 

Des  différences  de  l’agent  vital  ei  des  variations  de  l’impressibîlilé  normale.  384 
Anomalies  de  l’impressibililé  dans  l’agent  vitd  et  de  son  influencé  dans 

l’état  pathologique . 387 

Maladies  de  l’agent  vital  . 390 

Anomalies  de  l’agent  vital  et  de  l’impressibilité  dans  les  maladies  humo¬ 
rales  et  organiques. . 394 

Maladies  qui  résultent  d’un  excès  d’impressibilité  de  l’agent  vital.  .  .  396 

Maladies  qui  résultent  d’un  défaut  d’impressibilité  de  l’agent  vital . 397 

Maladies  dues  à  un  excès  d’impressibililé  de  l’agent  vital  suivi  de  son 
amoindrissement . 


TABLE  DES  MATIÈRES 


563 


Des  anomalies  de  l’impressibilité  dans  les  maladies  humorales  et  organiques.  308 

Conclusions . .  .  40s 

Chapitre  V.  —  Appréciation  du  naturisme  et  de  ses  transformations.  ...  406 
LIVRE  IV 
Du  Dogmatisme. 

Exposé  du  Dogmatisme . . 412 

Appréciation  de  Celse  sur  les  dogmatiques.  . . 417 

Appréciation  du  dogmatisme  par  Galien . . . 419 

LIVRE  V 
De  l’Empirisme. 

Définition  de  l’Empirisme . 423 

Chapitre  premier.  —  D  e  Y  empirisme  antique, . .  424 

Sa  fondation  par  Acron  et,  plus  tard,  Philinus  et  Sérapion  . . . 425 

Xeuxès;  Héraclite  ;  Zopyrus;  Théodas  ;  Lycus;  Aeschion  ;  Sextus  Em- 

piricus  ;  Cassius  Félix . . . .  428 

Le  trépied  de  l’empirisme . 430 

1°  L’observation . 430 

2°  L’histoire . 432 

3°  L’analogisme . 432 

De  l’épilogisme  par  Ménodatos.  . . .  433 

Thérapeutique  des  anciens  empiriques . . .  .  435 

Chapitre  IL  —  Appréciation  de  l’empirisme  antique.  ..........  436 

Jugement  de  Celse . 438 

Jugement  de  Galien .  . . .  . . 441 

Chapitre  III.  —  Des  anciens  empiriques . 449 

1°  Héraclite  de  Tarente . 450 

2°  Scribonius  Largus . . .  .  . . 452 

3°  Dioscoride  et  sa  matière  médicale  traduite  par  Matthiole . 453 

Extraits  de  la  matière  médicale;  —  sur  l’aconit;  le  coriandre;  l’écume 

d’argent;  l’argent  vif;  la  Rue;  le  Cinabre . . 454 

Chapitre  IV.  —  Transformation  de  l’empirisme . 459 

Chapitre  V.  —  De  l’empirisme  moderne . . 460 

Bacon . .  .  .  . . 463 

Extrait  de  la  philosophie  scientifique  de  Bacon . .  466 

Hypothèses  de  Bacon  .% . 470 

Chapitre  VI.  —  Talbot . . .  473 

Importation  du  quinquina . .  474 

Chapitre  VII.  —  Werlhof . 478 

Chapitre  VIII.  —  Lieutaud . .  479 

Chapitre  IX.  —  Zimmermann . 481 

De  l’orgueil  national.  .  .....  . 481 

De  la  dyssenterie . .  ■  -  •  4R3 

r 


564 


TABLE  DES  MATIÈRES 


De  la  solitude . 

Traité  de  l’expérience . 488 

Extraits  de  ce  traité  sur  la  vraie  et  sur  la  fausse  expérience.  ......  489 

Chapitre  X.  —  A.  Comte  et  le  Positivisme . . 509 

Du  positivisme  médical. . 

Chapitre  XI.  —  Applications,  méthodes  et  découvertes  inspirées  de  l’em¬ 
pirisme  moderne . 521 

1“  Empirisme  nosographique. 

Première  description  de  la  Variole  et  de  la  Rougeole  . . 525 

Bacon,  Welsch,  Kaye  et  la  Suette  anglaise  au  Ve  et  au  xvie  siècle  ...  526 

Mézerai  et  la  Coqueluche  au  xv'  siècle . . . 526 

Joinville,  Echlius  et  le  Scorbut . 528 

Apparition  de  la  Syphilis  au  xve  siècle . .  529 

Bartbolomée  Reusner  et  le  Rachitisme . 535 

Hercule  de  Saxonia  et  la  Plique  polonaise  . . • . 535 

Werlhoff  et  le  Purpura  hemorrhagica. . .  .  . . .  536 

2  Empirisme  thérapeutique. 

Simon  Seth  et  le  Camphre . 537 

Simon  Seth  et  le  Musc . . . .  538 

Simon  Seth  et  l'Ambre . . . .  538 

Paracelse  et  l’Antimoine. . .538 

Paracelse  et  l’Etain . 539 

Mercurialis  et  les  Vésicatoires . 540 

Lady  Montague  et  l’Inoculation  de  la  petite  vérole . 540 

Antoine  de  Stoerk  et  l’Aconit . 543 

Parkinson  et  la  Digitale.  . . .  .  544 

Jenner  et  la  Vaccine. . 545 

Noufler  et  la  Fougère  mâle . . . .  .  546. 

Odier  et  l’Huile  de  Riein.  . .  546 

Degner  et  la  Simarouba.  .  . . . . 546 

De  la  Serpentaire  et  du  Polygala . . .  546 

Tàbernæmontanus  et  l’Arnica  .  . . . . .  546 

Guillaume  Pison;  Adrien  Helvetius  et  l’Ipécacuanha . 547 

Walter  Raleigh  et  la  Pomme  de  terre . . . .  548 

Pierre  Cieeâ  et  le  Mais . . . 549 

Drake,  Hawkins  et  la  Patate . . 

Tulpius  et  le  Thé . .  .  .  .  ^  h?  7 . . 550 

L’Empereur  Selim  et  le  Café.  .  .  .  .  .  .yr  .  .  .  t  .  \  .  .  .  .  550 

Du  Cacao  et  du  Chocolat.  .  .  %-  .  .  .  .  .  |$î.  .  .  ^  .  551 

Nicot  et  le  Tabac . .  /*?  .  ..f  .  \  *  551 

Baumes  du  Pérou,  de  Copahu.  .  .  .  ■  ‘  jÈÏ ' T't ‘fit  u’<  .  •  .  553 

La  C ascaride . f.cl  .  ÿ (g#.  . .  .  553 

Jackson  et  l’Ethérisation  par  l’Éther,Piê  ChlqjSIiTme  et  les  auï?è|  anes- 

thési£iues . ,  7.Î.  .  .  553 

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GouLOMMiras.,— Typî-S;  MOOSSI'N  F 

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